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PÉTION ET HAÏTI.
ÉTUDE
MOLOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE,
PAR
SAINT-RÉMY.
(DES CAYES. HAÏTI.)
TOME DEUXIÈME.
PARIS,
CHEZ L'AUTEUR,
RUE SAINT-JACQUES, 67.
1854
1853
LIVRE CINQUIÈME.
Rupture entra Toussaint et Rigaud. —Traités du premier avec les
Américains et les Anglais. — Polémique. —Prise du Petit-
Goâve. — Combats du Grand-Goâve. — Insurrection du Môle.
Exécutions militaires. — Fuite de Beauvais. — Pétion à Jacmel.
— Siège mémorable. — Combat de Bory. — Mort de Desruis-
seaux. — Bésastres du Sud. —Toussaint vainqueur. —Résumé
de la guerre civile fait à Curaçao, et présenté à l'agent Bresseau
par Pétion et Dupont. — Séjour de Pétion en France.
I. Toussaint, par les grands succès de ses armes,
était devenu pour ainsi dire le maître des desti-
nées de la colonie ; son administration sans contrôle
faisait craindre qu'il ne s'habituât trop au rôle de poten-
tat qu'il commençait à jouer. Le DIRECTOIRE EXÉCUTIF
envoya le général Hédouville pour modérer sa puissance.
Hédouville, aux termes de ses instructions, en date
du 9 nivôse an vi (29 décembre 1798), « devait rem-
plir à Saint-Domingue les mêmes fonctions que le Di-
rectoire exécutif en France; il ne pouvait commander
Vannée en personne, ses fonctions étant plus propre-
ment civiles, mais il avait le droit n'en conférer le com-
mandement à d'autres généraux qui agiraient d'après
ses instructions ; sa principale mission était de faire pro-
mulguer les lois du Corps législatif; de faire respecter la
constitution; d'assurer la tranquillité intérieure et ex-
térieure ; de nommer aux charges et de révoquer ; de
faire exécuter la loi du 4 brumaire, de faire respecter
T. H. 1
2 PETION ET HAÏTI.
la liberté générale; de maintenir strictement la loi con-
tre les émigrés. Rigaud étant signalé comme l'ennemi de
l'autorité nationale, Hédouville pouvait le faire arrêter,
l'embarquer, comme aussiil avait le droit de l'amnistier.»
Telles sont en substance les instructions qui fu-
rent données à Hédouville. Ce général débarqua à
Santo-Domingo, le 9 germinal (20 mars). Il se hâta
d'annoncer à Toussaint le but de sa mission. Et après
quelques conférences avec Roume qui n'avait cessé
d'occuper le poste spécial qui lui avait été fixé dans la
partie espagnole ; après ces conférences où Roume lui
donna des notions sur les principaux personnages
de la colonie, où Roume s'attacha surtout à effacer les
préventions que les calomnies de Sonthonax avaient
répandues en France contre Rigaud, Hédouville se di-
rigea par terre vers le Cap où Toussaint avait ordonné
de lui faire une magnifique réception. Raymond lui
remit aussitôt ses pouvoirs et se prépara à aller en
France remplir son mandat de député (1).
Pacificateur de la Vendée, Hédouville avait au suprême
degré l'esprit de conciliation; coeur droit et ferme, il
était plus que tout autre propre à faire triompher dans
la colonie les principes du droit et du devoir, alors au-
tant que jamais foulés aux pieds par l'aristocratie mili-
taire qui avait remplacé celle des planteurs. Mais pour
(1) Raymond remit ses pouvoirs à Hédouville, le 1er floréal an vi
(20 avril 1798). Il s'embarqua le 7 brumaire an vu ( 28 octo-
bre 1798;
1798 LIVRE v. 3
réussir dans cette difficile mission, il lui eût fallu autre
chose que la force morale d'une agence ; il lui eût fallu
quelques milliers de baïonnettes derrière lui, tandis
qu'il n'arrivait qu'avec cent cinquante hommes, la plu-
part instituteurs, médecins, naturalistes, et officiers
d'armes spéciales. A cela, Hédouville ajouta la faute de
débarquer d'abord à Santo-Domingo, au lieu de pren-
dre terre dans la partie française, faute qui donna d'a-
bord de l'ombrage à Toussaint alors occupé à la guerre
contre les Anglais. Celui-ci cependant ne lui envoya
pas moins pour lui présenter ses hommages Idlinger
que nous avons vu figurer aux Cayes dans les événe-
ments de fructidor, et que Sonthonax avait élevé au
grade d'adjudant-général.
II. Les Anglais commençaient en ce moment à se fati-
guer d'une guerre qui leur coûtait beaucoup d'argent
et de sang : ils avaient vu successivement succomber
toutes les places ou forteresses qu'ils occupaient dans
le Mirebalais, dans les Verrettes, dans les Grands-
Bois, et tout récemment l'adjudant-général Pétion leur
avait enlevé le fameux camp de la Coupe , ce qui
pouvait porter la guerre sous les murs du Port-au-
Prince même.— Dans le sud, Rigaud, ayant repris Ti-
buron et les Irois, se préparait à marcher contre Jé-
rémie: les Anglais résolurent alors d'évacuer la colonie.
L'amiral Maitland, qui commandait leurs forces mariti-
mes, fit les premières démarches : un armistice de cinq
semaines fut conclu, le 11 floréal (30 avril), à bord du
4 PETION ET HAÏTI.
vaisseau Labergovenie , en rade au Port-au-Prince,
entre l'adjudant-général Huin et le colonel Ninghtin-
gall ; les Anglais s'engagèrent à restituer à Toussaint,
Saint-Marc, l'Arcahaye, la Croix-des-Bouquets et le
Port-au-Prince, à la condition qu'on garantît la vie et
les propriétés des habitants qui ne voudraient pas aban-
donner la colonie. Toussaint, durant cet armistice, se
rendit au Cap: Hédouville lui témoigna la plus grande
confiance; il lui communiqua ses instructions (1),
Toussaint y vit le pouvoir dont l'agent était armé con-
tre Rigaud; mais il reconnut aussi que l'agent n'avait
nulle idée d'en user. Toussaint revint dans l'Ouest. Et
en vertu de l'armistice, le 48 floréal (7 mai), Charles
Belair avec les 4e et 7e demi-brigades occupa Saint-
Marc ; Dessalines, avec la 2e et le bataillon des Verrettes
(20e régiment de ligne), l'Arcahaye ; Paul L'Ouverture
avec la 10e et le bataillon de Mamezelle (aujourd'hui
-12e régiment), la Croix-des-Bouquets, et Christophe
Morney avec la 1re et la 8e, le Port-au-Prince (2), où La-
plume et Pétion arrivèrent avec la Légion.
III. Pétion, rentrant après une longue absence dans
sa ville natale, ne devait plus y rencontrer ni mère, ni
soeur; deux neveux en bas âge, voilà désormais toute
sa famille. Un de ses premiers devoirs fut d'aller visiter
(1) Lettre d'Hédouville à Toussaint, 17 thermidor an vi (4 août
1799).
(2) Procès-verbal de la marche entreprise, le 13 pluviôse an vi,
sur les ennemis de la République.
1798 LIVRE v. 5
Lambert qui n'avait pu évacuer le Port-au-Prince avec
ses frères et y avait passé l'orage, sans être inquiété,
grâce à l'impotence de l'âge. Il revit son ancien géné-
ral avec ce rare bonheur que donne la vue des êtres
chers après la perte d'autres êtres plus chers (1).
IV. Toussaint entra à Saint-Marc, le 19 floréal (8 mai),
à l'Arcahaye le 23 (12 mai), à la Croix-des-Bouquets
le 25 (14 mai) , et le même jour dans l'après-midi, au
Port-au-Prince (2). Laplume et Pétion furent le saluer :
c'était la première fois qu'il voyait ces deux officiers.
Il avait primitivement destiné le commandement de
l'arrondissement à Laplume, celui de la place à Pétion.
Mais un ordre du jour, publié par Laplume au camp
de la Coupe, et dont les Anglais s'étaient plaints, lui fit
donner ces commandements à Huin et à Christophe
Morney (3). Bientôt quelques rixes s'élevèrent entre les
légionnaires et les troupes du Nord. Laplume et Pétion
eurent ordre de rentrer à Léogane (4).
Toussaint accorda, dans les différentes places qu'il
venait d'occuper, non-seulement sûreté à ceux qui n'a-
vaient pu suivre les Anglais, mais encore amnistie à
tous ceux qui avaient porté les armes contre la Répu-
blique; il les maintint même en grade et en dignité.
(1) Notes manuscrites du sénateur Georges.
(2) Procès-verbal précité.
(8) Toussaint à Maitland , Petite-Rivière, 4 floréal an vi (8 mai
1799).
(4) Notes manuscrites du général Segrettier.
6 PETION ET HAÏTI.
C'était violer les lois de la métropole. Aussi les ennemis
des droits de l'homme, réfugiés à Cuba, à la Jamaïque
et aux Etats-Unis, s'empressèrent de rentrer dans les
ports de l'Ouest et de l'Arlibonite. Hédouville dissi-
mula son mécontentement : Toussaint fut en retour
fêté par les. blancs du Port-au-Prince. Il avait passé
plusieurs semaines dans cette ville, quand Rigaud y
arriva, le 23 messidor (13 juillet) (1).
Rigaud, que Sonthonax avait dépeint en France
comme hostile à la métropole, sentit spontanément le
besoin d'aller se justifier auprès d'Hédouville. Il n'avait
pas traversé le Pont-de-Miragoâne, que les blancs qui
avaient tant d'intérêt à sa perte firent courir le bruit
qu'il allait être arrêté. Mais fort de sa conscience, il
continua son chemin, escorté par quelques dragons
du 3e escadron du Sud, commandés par Renaud Des-
ruisseaux. C'était la première fois que Toussaint et Ri-
gaud se rencontraient.
Le premier n'avait pas oublié la lettre flatteuse que
le général du Sud lui écrivit lors de sa conversion à la
République; il n'avait pas oublié non plus la belle
réponse qu'il avait faite aux insultes de Lapointe (2). Ils
durent se voir donc avec un certain bonheur. Nul n'a-
vait su jusqu'à présent ce qui se passa entre eux. C'est
Toussaint lui-même qui va nous le révéler, un peu tard
(1) Lettre de Toussaint à Hédouville du même jour.
(2) Vie de Toussaint-L'Ouverture, par Saint-Remy, page 195.
1798 LIVRE v. 7
à la vérité', alors que le sang ruisselait sous les pas des
deux rivaux : « RIGAUD LUI AURAIT PROPOSÉ LE RENVOI
« D'HÉDOUVILLE, LA DESTRUCTION DES BLANCS, L'IN-
« DÉPENDANCE DE L'ÎLE. JE LE DÉTOURNAI DE CES
« HORRIBLES PROJETS, » ajoule-t-il (1).
Que deviendrait donc cette assertion, si souvent ré-
pétée par M. Madiou , que Toussaint aurait proposé à
Rigaud de proclamer l'indépendance de la colonie, et
que celui-ci s'y serait constamment refusé ?
Quoi qu'il en soit de celte dénonciation intempes-
tive , faite peut-être pour le besoin du moment, Tous-
saint, tout en comblant Rigaud de marques de con-
fiance , se garda de lui dévoiler le pouvoir dont
Hédouville était armé contre lui, celui de le faire em-
barquer. Les deux généraux arrivèrent au Cap, vers
le 2 ou le 3 thermidor (20 ou 21 juillet) (2). La noble
figure de Rigaud plut de prime-abord à Hédouville;
sa conversation élevée le captiva. Et bien que l'agent,
cette fois, se montrât aussi plein de bienveillance pour
Toussaint qu'à leur première entrevue, celui-ci parut
comme choqué de l'accueil fait à Rigaud; il le considéra
comme un outrage fait à sa divinité(3). Néanmoins,
après les avoir consultés sur son règlement, en date
(1) Toussaint à Roume, du Port-de-Paix, 5 fructidor an vu
(28 août 1799).
(2) Lettre de Laplume à un officier du Sud, en date du 5 ther-
midor an vi (23 juillet 1798).
(3) Mémoire de Kerverseau au ministre.
8 PÉTION ET HAÏTI.
du 6 thermidor (24 juillet), concernant les devoirs ré-
ciproques des propriétaires et des cultivateurs, Hé-
douville proposa une fête à bord : Rigaud accepta avec
confiance; Toussaint s'y refusa, sous prétexte d'indis-
position.
Mais voici son véritable motif : « RIGAUD N'EUT
« PAS PLUS TÔT VU HÉDOUVILLE QU'lL ABONDA DANS
« LES SINISTRES PROJETS DE CET AGENT, QUI VOULAIT
" ÉLEVER LES HOMMES DE COULEUR SUR LES DÉBRIS DE
« LA PUISSANCE DES NOIRS » (1), accusation gratuite et
banale que la défiance seule put inspirer à Toussaint,
dont il ne se départit pas, que les émigrés ne manquè-
rent pas de fortifier en lui, et qui devait se traduire
par la guerre la plus monstrueuse! Cependant, après
avoir séjourné trois jours au Cap (2), Toussaint et Ri-
gaud repartent: le 7 thermidor (25 juillet), ils étaient
arrivés dans le quartier d'Ennery où Toussaint, tou-
jours dissimulé, donna sur son habitation de Des-
cahaux une fête en l'honneur de son hôte(3). Le 10, au
Port-au-Prince , Rigaud se sépara de Toussaint et se
dirigea vers les Cayes(4), avec la pensée d'aller pour-
suivre les Anglais à Jérémie. Toussaint lui envoya pour
(1) Lettre déjà citée à Roume, du 6 fructidor an vu (23 août
1799).
(2) Kerverseau au ministre, 4 vendémiaire an vu (25 sept. 1798).
(3) Lettre de Boërner, commandant de la place de Saint-Marc,
à Hédouville, 9 thermidor an vi (27 juillet 1798).
(4) Lettre de Rigaud à Hédouville, du même jour.
1798 LIVRE v. 9
cette expédition l'adjudant-général Pétion, avec la lé-
gion dont Birot était alors colonel, et le régiment de
Nérette.
Mais les Anglais demandèrent à capituler : Toussaint
envoya l'adjudant-général Huin qui signa la conven-
tion avec le colonel Harcourt, le 26 thermidor (13 août),
en rade de Jérémie sur la frégate la Cérès. Dans ce
même temps, Maitland faisait conclure,avec Hédou-
ville l'évacuation du Môle. Cette évacuation fut consen-
tie entre le chef de brigade Dalton et le colonel Stewart,
le 1er fructidor ( 18 août ). L'agent fit une proclamation ;
elle portait une amnistie générale, dont on n'excepta
que ceux qui avaient accepté, des emplois civils ou
militaires du gouvernement anglais : ce qui devait dé-
plaire immensément à Toussaint qui, au mépris des
lois de la métropole, avait, dans l'Ouest, maintenu la
plupart des émigrés dans leurs fonctions. Mais Mait-
land , tout en faisant traiter avec Hédouville pour le
Môle, faisait, le 29 thermidor (16 août), arrêter à Jéré-
mie, entre Huin et Harcourt, la capitulation de ce
même point.
V. Hédouville seul avait le droit d'être mécontent de
cet étrange procédé; ce fut Toussaint pourtant qui
poussa les hauts cris: « Il se plaignit (LETTRE SANS
DATE) qu'on eût traité pour le Môle, pendant qu'il le
faisait ; que l'amnistie proclamée par l'agent différât de
celles qu'il avait proclamées dans l' Ouest; que, sans égard
au commandement en chef de l'armée dont il était revêtu,
1.
10 PÉTION ET HAÏTI.
sans réfléchir, sans avoir jugé à propos de lui en don-
ner avis, on eût envoyé des officiers subalternes pour
traiter de la reddition du Môle. Il pense qu'en suivant
la hiérarchie militaire, c'est lui qui, comme premier
chef de l'armée, devait transmettre les ordres de l'agent
aux officiers subalternes. Il eût plutôt préféré qu'on lui
eût déclaré ouvertement qu'on le jugeait incapable de
traiter avec les Anglais et de terminer honorablement
une négociation. Enfin, il termine par rappeler les
grands services qu'il a rendus au pays, et déclare sou-
pirer après sa retraite, car il s'aperçoit qu'il avait eu
raison quand il avait écrit à l'agent : « Que c'étaient
« ceux qui savaient le mieux parler et le mieux écrire
« qui avaient toujours su gagner la confiance du gou-
« vernement. Jetez les yeux sur la lettre que je vous
« écrivis avant votre arrivée au Cap, faites-en la lec-
« ture, et vous verrez que tout ce que je vous disais est
« arrivé. Méfiez-vous, vous disais-je, de ces personnes
« qui, sous le voile du républicanisme, chercheront, par
« leurs insinuations perfides, à vous éloigner des per-
« sonnes qui, réunies avec vous, devraient sauver la co-
" lonie et faire prospérer la culture. Les circonstances
« actuelles ne me prouvent que trop que je ne me trom-
« pais pas alors, et je m'aperçois que, malheureusement,
« les ennemis de la chose publique vous ont donné des
a méfiances sur mon compte. »
L'agent répond, le 9 fructidor (26 août) : « Qu'il est
« .surpris du ton de reproche qui règne dans la lettre de
1798 LIVRE v. 11
« Toussaint; qu'il est revêtu des mêmes pouvoirs que
« le Directoire en France ; qu'il dispose de la force ar-
« mée; qu'il en a laissé à Toussaint le commandement ;
«que c'est une marque de confiance; qu'il ne lui
«a jamais donné pouvoir de traiter pour le Môle;
« que signifie le reproche de donner des ordres aux
« officiers subalternes ? — N'a-t-il pas le droit de le faire
«chaque fois qu'il le juge du bien du service. Prenez
« donc une juste idée de mes pouvoirs et des limites
« des vôtres. J'avais le droit de sommer Maitland de te-
« nir la convention signée entre son envoyé et le mien ;
« mais, pour l'amour de la paix, je l'ai déclarée nulle,
« en ratifiant ce que vous avez fait.
« Puisque vous me parlez de vous, je vais vous par-
« ler de moi, et ce sera pour la première et la dernière
« fois. Je sers en qualité d'officier général depuis le
« commencement de la révolution. J'ai été longtemps
« chef des états-majors des armées de la Moselle et des
« côtes de Cherbourg. J'ai été général en chef de l'ar-
" mée des côtes de Brest. J'ai contribué a la soumission
« de dix-sept départements où la guerre civile la plus
« atroce n'a duré que trop longtemps, et j'y ai main-
tenu la tranquillité. Pendant que j'ai commandé en
« chef, après le général Hoche, j'y ai rendu des services
« du même genre que ceux que vous avez rendus ici,
« et les témoignages de satisfaction que j'en ai reçus du
« Directoire font ma récompense. C'est dans ces postes
« que j'ai vu déployer la rage de tous les partis, sans
12 PÉTION ET HAÏTI.
« m'être laissé influencer. Rendez-moi donc la justice
« que je n'ai pas changé de caractère. J'ose me flatter
« que l'impartialité et la fermeté font la base du mien.
« Je vous avoue que je trouve le passage de la lettre
« que vous m'avez écrite avant mon arrivée au Cap
« beaucoup plus applicable à vous qu'à moi, car, à
« coup sûr, si vous ne donniez pas créance aux calom-
« nies que débitent les ennemis de l'ordre et des lois,
« dont le mérite consiste dans la duplicité de leur ca-
« ractère, vous ne pourriez croire que je n'ai pas con-
« serve pour vous la même confiance. »
Telle fut l'origine de la mésintelligence de Toussaint
et d'Hédouville.Toussaint, qui savait à quelle fin il vou-
lait en venir, ne se préoccupa pas des suites du blâme
de l'agent.
VI. Pendant ce temps-là, Rigaud part des Cayes avec
son armée formée de deux divisions, la première
aux ordres du chef de brigade Dartiguenave, et la se-
conde aux ordres de l'adjudant-général Pétion. La
place des Irois se rendit, le 5 fructidor (20 août), à
Pétion; celle de Jérémie, le 6 (23 mars), à Dartigue-
nave (1). Rigaud, fidèle observateur des lois de la mé-
tropole, tint une conduite entièrement opposée à celle
qu'avait tenue dans l'Ouest le général Toussaint; il ne
voulut de la présence d'aucun émigré. Le régiment de
(1) Lettre de Boërner du 10 fructidor an vi (-27 août 1798) à Hé-
douville.
1798 LIVRE v. 13
Dessource, composé de sept cent trente-cinq hommes,
parmi lesquels vingt-neuf officiers, presque tous blancs,
fut obligé de laisser Jérémie ; il débarqua à Saint-Marc
le 8 fructidor (25 août) (1).
Toussaint part du Port-au-Prince, arrive à Saint-
Marc le 9 fructidor, fait réunir à l'église tout le régi-
ment, les femmes et les enfants qui l'avaient suivi,
fait chanter une messe, à laquelle assiste le con-
seil municipal, malgré les lois de la métropole,
et proclame une amnistie générale, toujours malgré
ces mêmes lois. Il continue vers le Nord, et arrive, le
14 fructidor (31 août), à Jean-Rabel. Maitland , qui l'y
attendait, avait, dans ce quartier, concentré toutes les
troupes anglaises : Toussaint les passe en revue à la
Pointe-Bourgeoise, au bruit de salves d'artillerie. On
lui fait cadeau d'une couleuvrine en bronze de 3 et
de deux carabines (2). Ces témoignages d'honneur lui
firent perdre la tête. Maitland profita de l'enivrement,
en lui proposant d'approvisionner, sous pavillon parle-
mentaire , les ports de l'Ouest et de l'Artibonite ; il y
consentit : une convention secrète fut signée le même
jour (3). Enfin, les Anglais, contents de s'assurer l'im-
mense débouché commercial de Saint-Domingue,
(1) Lettre précitée de Boërner.
(2) Lettre de Toussaint à Hédouville, Port-de-Paix, 16 fructi-
dor an vi (2 septembre 1798).
(3) Un document, en date du 25 prairial an vu (13 juin 1799),
mentionne cette convention.
14 PÉTION ET HAÏTI.
s'embarquèrent au Môle dont Toussaint prit posses-
sion le 11 vendémiaire an vu (2 octobre). Le major
Spincer, qui commandait la place, vint lui-même lui
remettre les clefs de la ville. On lui donna au nom
du roi d'Angleterre le palais du gouvernement édifié
par les Anglais, en lui faisant cette étrange remar-
que, « qu'on avait cependant le droit de faire ra-
ser le palais » (1), comme pour lui dire que ce n'était
qu'à son intention personnelle qu'on l'avait conservé.
Toussaint annonça du Port-de-Paix, le 16 fructidor
(2 septembre), la cérémonie religieuse de Saint-Marc et
la brillante réception qui lui avait été faite à Jean-
Rabel.
« L'agent se serait flatté, lettre du 19 fructidor (5 sep-
« tembre), de cette réception, s'il n'était pas certain que
«Toussaint fût la dupe de Maitland. — Que signifie,
« continue-t-il, cette quantité d'émigrés qui affluent
« dans vos ports sur des parlementaires anglais? Vous
« auriez dû vous rappeler les ordres et les instructions
« que je vous ai donnés, et vous pouvez compter que
« je veillerai à ce qu'il n'y soit fait aucune infraction. »
L'agent se plaint aussi, dans une autre lettre du
même jour, 19 fructidor, de la cérémonie de Saint-Marc,
de l'extension de la proclamation qu'il avait autorisé
Toussaint de faire à l'occasion du Port-au-Prince et de
(1) Lettre de Toussaint à Hédouville, datée de Descahaux,
1er vendémiaire an vu (22 septembre 1798).
1798 LIVRE v. 15
Saint-Marc. «D'ailleurs, ajoute-t-il, vous avez violé
« en cette occasion la loi sur la police des cultes, ainsi
« que les autorités constituées qui ont assisté en corps
« à la cérémonie du serment que vous avez fait prêter
« aux individus auxquels vous avez fait grâce, en don-
ce nant à cette cérémonie un caractère public proscrit
« dans l'exercice des cultes. Souvenez-vous que dans
« une république personne n'a le droit de faire grâce.»
Alors Toussaint ne se possède plus : « Il se plaint, le
« 1er vendémiaire an vu (22 septembre), qu'Hédouville
« le rappelle toujours à ses devoirs, au respect de la loi :
« Hédouville veut le rendre indigne de la confiance du
« Directoire. —Cependant si le témoignage relevant de
« la conscience ne me rassurait pas , écrit-il, vos let-
« tres porteraient le découragement dans mon âme. Le
ce ton de reproche que vous y conservez, le rappel con-
« tinuel que vous me faites de mes devoirs, qui me
« sont trop chers pour les oublier, les mêmes repro-
« ches toujours répétés, malgré des justifications et des
« éclaircissements qui devaient vous garantir de la pu-
ce reté de mes intentions, me forcent de penser que
« vous voulez faire servir à ma perte ma correspon-
« dance avec vous. »
VII. Ainsi la mésintelligence ne pouvait être plus
grande : on en était aux injures , aux insultes. Hédou-
ville , il faut en convenir, allait trop loin, pour un
homme qui n'avait pour se soutenir que le caractère
moral dont il était revêtu.
16 PÉTION ET HAÏTI.
Quand un homme est arrivé au degré de l'autorité
qu'occupait Toussaint, quand il jouit d'une influence
sans bornes sur une population qui croit voir en lui
son sauveur, prête à se soulever à sa volonté , on doit
à soi-même, plus qu'à cet homme, de garder un certain
ménagement dans toutes ses relations avec lui. Il vaut
mieux paraître ignorer et se taire, que de provoquer et
d'irriter inutilement.
Hédouville semble s'être fait cette réflexion; mais il
était trop tard : Toussaint avait juré sa perte. Toujours
renfermé dans l'enceinte du Cap, l'agent, on ne sait
pourquoi, n'avait jamais cherché à parcourir l'île pour
voir les choses par lui-même et éclairer les esprits. Ce fut
en vain qu'il invita plusieurs fois Toussaint à se rendre
au Cap, pour s'expliquer, pour s'entendre... Toussaint
avait déjà alarmé les noirs sur leur liberté et avait en-
voyé au général Moyse (1), son neveu, commandant l'ar-
rondissement du Fort-Liberté, l'ordre de soulever le
5e régiment dont ce général avait été le colonel.
Mais toujours avec cette profonde hypocrisie qui fai-
sait la base de son caractère, Toussaint écrivait, le
22 vendémiaire (13 octobre), à Hédouville, comme pour
mieux l'endormir sur le bord de l'abîme : « Je désire
« que ma conduite dans la prise de possession du Môle
(1) Moyse-L'Ouverture, noir, né comme Toussaint, sur l'habita-
tion Breda, au Haut-du-Cap, y exerçait avant la révolution le mé-
tier de maçon. Il fut fusillé au Port-de-Paix, le 5 frimaire an x
(26 novembre 1801).
1798 LIVRE v. 17
« mérite votre approbation; toutes mes actions n'ont
« pas d'autre but, celui de mériter votre confiance ,
« d'acquérir votre estime, et je ne m'estimerai heureux
« que lorsque j'en aurai la conviction certaine. Comptez
« toujours sur mon attachement inviolable au gouver-
« nement français, sur mon amour pour ma liberté et
« celle de mes frères, enfin sur mon respect pour la
« constitution. »
Hédouville reçut cette lettre presqu'en même temps
que la nouvelle de l'insurrection du Fort-Liberté. Le
général Moyse s'absenta de la ville le 22 vendémiaire
(13 octobre); le lendemain à huit heures du soir, le 5e
régiment, que commandait le chef de brigade Adrien
Zamor, prit les armes et se répandit dans les rues en
vociférant des cris de mort contre les blancs. La muni-
cipalité se réunit et charga Dalban, chef de brigade,
européen, commandant de la place, de veiller au salut
public; les débris du 84e, du 106e et du 2e du Morbihan
occupèrent la place d'armes; quelques artilleurs noirs
attachés au 5e régiment, mais qui n'avaient pas
voulu prendre part à l'insurrection, vinrent aussi sur
la place avec du canon.
Malgré ces préparatifs de défense, la municipalité
est envahie à minuit : Adrien demande qu'on lui
remette le commandement du fort. Dalban s'y re-
fuse; alors les municipaux et Dalban sont injuriés;
les sabres sont dégaînés; le tumulte est au comble;
les canonniers allument leurs mèches; cette clarté
18 PÉTION ET HAÏTI.
soudaine répand l'épouvante. Les émeutiers se reti-
rent en entraînant à leurs casernes une pièce de canon.
Hédouville, prévenude ce mouvement, envoie le chef de
brigade Grandet porter à Guillaume Manigat, citoyen
noir, juge de paix (1), des pleins pouvoirs pour rétablir
l'ordre, et dépêche à Toussaint dans plusieurs directions
pour se porter au Fort-Liberté. Moyse, le 24 au matin,
avait jugé le moment favorable pour reparaître; loin,
bien entendu, de rétablir l'ordre, ce général se porte à
l'arsenal et en enlève des munitions qu'il fait distribuer.
Le courageux Manigat, entouré des officiers munici-
paux, monte sur l'autel de la patrie, donne à la com-
mune et aux troupes lecture des pouvoirs qui lui sont
délégués et fait plusieurs sommations au régiment de
venir au pied de l'autel déposer les armes. Adrien dé-
clare qu'il n'a d'ordre à recevoir que de Moyse. Le feu
est ordonné. Cinq à six hommes sont tués. Adrien est
fait prisonnier par le chef d'escadron Kayer-Larivière ;
le 5e prend la fuite ; Moyse est obligé d'abandonner son
cheval dans les marais qui sont près de la ville et gagne
Valière (2).
Avant l'effervescence, à laquelle Hédouville,—homme
naïf!—ne supposait pas une explosion surtout si
soudaine, — cet agent avait donné ordre de revenir
dans le Nord au chef de brigade Dauzy, au chef de ba-
(1) Mort sénateur de la république.
(2) Rapports de Dalban, de Grandet.
1798 LIVRE v. 19
taillon Abraham Cyprès et au capitaine Camus, qu'il
avait envoyés dans le Sud servir sous Rigaud pendant
la fin de la guerre des Anglais; le premier devait aller
prendre le commandement du Môle. Mais ces officiers,
jeunes, beaux et malheureux, furent surpris en route
par la tempête : et Toussaint, s'imaginant, dans sa poli-
tique ombrageuse, qu'ils étaient chargés des preuves de
quelque machination entre Rigaud et Hédouville contre
lui, leur fit tendre par Gabart (1), entre Mont Rouis et
Saint-Marc, à la Ravine-a-Sables, une embuscade dans
laquelle ils succombèrent le 29 vendémiaire (20 octo-
bre) (2). On prétend qu'à la réception du rapport de
Gabart, Toussaint après l'avoir lu, le déchira, en disant
QU'EN PAREILLE MATIERE ON N'EN FAISAIT POINT (3).
Ce forfait odieux, qui déshonore autant l'ordonna-
teur que l'exécuteur, n'amena pas la découverte à la-
quelle s'attendait Toussaint, tant Rigaud était loin
d'ourdir la moindre trame contre lui.
VIII. Toussaint jusqu'alors ne se pressait pas, comme
on doit le penser, de se rendre à l'appel d'Hédouville ;
il rassemblait des forces. Enfin, le 1er brumaire (22 oc-
(1) Gabart (Pierre-Etienne), mulâtre, surnommé Vaillant par
ses compagnons d'armes.
(2) Certificat de mort délivré par le ministre au père de l'in-
fortuné Dauzy, d'après une lettre de Toussaint, en date du 3 ger-
minal an vu (23 mars 1799).
(3) Lettre au général Toussaint-L'Ouverture, datée des Cayes, le
19 pluviôse an VIII, par Mucius Scoevola (Gatereau).
20 PÉTION ET HAÏTI.
tobre), trois régiments et une multitude innombrable de
cultivateurs entourent le Cap. Hédouville, sans force
pour faire respecter l'autorité nationale, adresse ce
même jour aux habitants une proclamation dans la-
quelle il proteste « de son attachement à la liberté et à
« l'égalité , du bien qu'il voulait à la colonie, qu'a-
« vaient empêché les émigrés accueillis dans l'Ouest
«et le Sud; il signale aux bons citoyens leurs ma-
« noeuvres et les exhorte à se rallier autour de la con-
« stitution. » Dans la nuit, il adresse à Rigaud et à
Beauvais deux lettres où il leur dénonce « la perfidie
« de Toussaint vendu aux Américains, aux Anglais
« et aux émigrés; il dégage Rigaud de toute obéis-
« sance à son égard et lui donne le commandement
« du département du Sud dont les limites à l'Ouest
« s'étendent, d'après la loi du 4 brumaire an VI
« (25 octobre 1797), de la pointe du Lamentin à la ri-
« vière de Neybe. »
Le lendemain 2 brumaire, les régiments et les bandes
qui occupaient le Haut-du-Cap viennent s'emparer des
forts Saint-Michel et Bel-Air; ils contournent la Bande-
du-Nord et menacent de pénétrer en ville par le fau-
bourg de la Providence. Hédouville, redoutant un nou-
veau 20 juin, prend le parti de s'embarquer. Il descend du
Palais-National, traverse la ville au milieu des citoyens
consternés et monte à bord de la frégate la Bravoure, sur
laquelle flottait le guidon du commandant Faure, chef
1798 LIVRE v. 21
de division. Le général Leveillé (1), le chef d'escadron
Kayer-Larivière (2), la garde de l'agent, les débris de la
141e demi-brigade, l'artillerie, les fonctionnaires publics
s'embarquent aussi. Toussaint fait alors son entrée
avec ses sans-culottes. Il se rend à la municipalité, dé-
plore les malheurs publics et fait vainement inviter
l'agent à redescendre (3).
Le 6 brumaire (27 octobre) les frégates purent
(1) Leveillé (Jean-Pierre-Baptiste), noir, né au Cap en 1762,
entré au service en 1778, fit la campagne de Savannach avec l'ami-
ral d'Estaing en 80; caporal en 82; sergent-major en 89; capitaine
de cavalerie, le 25 juin 93 ; chef d'escadron, le 8 août 93; chef de
brigade commandant l'arrondissement du Cap, le 8 octobre 93 ;
commandant du 3e régiment, le 23 brumaire an III (13 novem-
bre 94); général de brigade le 7 germinal an iv (27 mars 96), il
revint dans la colonie avec l'expédition de l'an x. Mort au Cap le
18 floréal an x (8 mai 1802). (État de ses services. Ministère de la
marine de France.)
(2) Kayer-Larivière, mulâtre, né au Fort-Dauphin, aujourd'hui
Fort-Liberté, en 1772, servit comme maréchal-des-logis, de 88 à
93, où il fut fait sous-lieutenant dans les troupes franches de Fort-
Liberté; fait capitaine au même corps, le 14 thermidor an Ier
(1 août 93), par Sonthonax ; chef de bataillon, le 26 ventôse an iv
(16 mars 96), par Laveaux ; chef d'escadron dans la gendarmerie
nationale, par Sonthonax et Raymond, le 17 floréal an v (6 mai 97).
Il reparut dans la colonie avec l'expédition de l'an x. Après avoir
évacué le Fort-Liberté avec Pamphile de Lacroix, il fut em-
barqué pour la France, parce qu'on craignait qu'il n'allât joindre
la nouvelle insurrection. Transféré à Ajaccio, il put s'évader vers
1811, se signala dans la guerre contre Christophe. Mort général de
brigade à la Grande-Rivière du Nord, en 1835.
(3) Rapport de Vincent à Roume, brumaire an vii (octobre 1798).
22 PÉTION ET HAÏTI.
seulement prendre le large ; d'abord la Syrène et la
Cocarde sortirent à la pointe du jour pour attirer l'at-
tention de la croisière anglaise qui bloquait la rade du
Cap; la Bravoure appareilla ensuite et put échapper
contrairement aux espérances de Toussaint (1).
IX. Toussaint savait que Rigaud désapprouvait sa
conduite à l'égard des colons et des Anglais : la sévérité
que Rigaud déployait contre les émigrés en faisant exé-
cuter strictement les lois de la métropole, était d'ail-
leurs le blâme le plus formel de l'accueil continuel qu'il
leur faisait. Il n'ignorait pas non plus que Rigaud dé-
plorerait amèrement le départ d'Hédouville ; et toujours
ombrageux, peut-être excité par des perfides, dès la
première lettre qu'il écrivit à Rigaud, pour lui annoncer
l'événement du Fort-Liberté, lettre datée de Desca-
haux, 27 vendémiaire (18 octobre), après avoir accusé
Hédouville de tout le mal, il lui dit, « qu'il paraît que
« l'agent veut se servir de lui pour abaisser les noirs. »
A cette étrange et odieuse insinuation, Rigaud bondit :
« SON PASSE EST LA POUR PLAIDER POUR LUI; LA CAUSE
« DES RÉPUBLICAINS EST LA SIENNE ; IL FAUDRAIT QU'LL
« FUT BIEN STUPIDE POUR TRAVAILLER CONTRE LUI-
« MÊME, QU'UNE PAREILLE ACCUSATION NE PEUT ETRE
« QUE LE RÉSULTAT DES MACHINATIONS DE SES ENNE
« MIS.» Là, devait s'arrêter Rigaud en homme politique,
(1) Néanmoins, avant d'arriver en France, la Bravoure soutint
un rude combat, dans lequel Leveillé et Kayer-Larivière furent
blessés.
1798 LIVRE v. 23
en homme généreux; mais, mal inspiré, il va plus loin
et prend la défense d'Hédouville, « qui est dévoué à la
« liberté et à la constitution ; exhorte Toussaint à chas-
« ser de l'Ouest et de l'Artibonite les Anglais, les émi-
« grés et les prêtres, à sévir contre eux, car ce sont
« eux qui soufflent la discorde ; il lui rappelle à cet
« égard les lois de la métropole »
A plusieurs lettres successives de Toussaint qui
contenaient les mêmes imputations, Rigaud répond
par les mêmes conseils. C'étaient de pareils conseils
qui avaient causé les désastres d'Hédouville; Rigaud
pouvait-il l'ignorer ?Déjà, dans le Nord et l'Ouest, on
disait qu'Hédouville, avant de partir, avait destitué
Toussaint et avait nommé Rigaud à son remplacement;
ce bruit avait laissé une telle impression dans l'esprit
soupçonneux de Toussaint qu'il n'en revint jamais.
Les Anglais et les émigrés, contre lesquels Rigaud se
prononçait si énergiquement, ne négligèrent rien pour
l'alarmer davantage. Deux envoyés successifs, l'adju-
dant-général Toureaux et le chef d'escadron Desruis-
seaux, ne purent effacer ses défiances.
Alors, les hommes intelligents, noirs et jaunes, in-
quiets de la marche des événements, redoutant les suites
du départ d'Hédouville, se demandaient avec effroi jus-
qu'où devait aller la politique du général en chef?
Aboutirait-elle à cette indépendance si longtemps dé-
sirée par les colons qu'on le voyait attirer en foule au-
tour de lui ? Rigaud, comme les autres, avait des ap-
2-4 PÉTION ET HAÏTI.
préhensions. La lettre d'Hédouville lui était parvenue ;
mais la forme de cette lettre lui commandait de ne pas
en donner communication à Toussaint. Il se contenta,
comme pour couvrir sa responsabilité, de notifier à
Beauvais et à Laplume que leurs arrondissements res-
sortaient de son autorité. Laplume se refusa à obéir à
cette autorité; et Rigaud, sur les observations de Tous-
saint, sembla renoncer à ses prétentions (1).Mais si Ri-
gaud avait considéré comme un outrage l'insubordina-
tion de Laplume, Toussaint avait considéré comme un
acte d'hostilité contre lui-même la démarche de Rigaud.
Il en devait être ainsi, puisque l'agent n'avait engagé
Rigaud à porter son commandement jusqu'à Léogane,
que pour empêcher Toussaint d'étendre le sien dans le
Sud. Ainsi la position commençait à se dessiner ; les
bruits les plus absurdes se croisèrent principalement
dans l'Ouest : on rapporta à Toussaint que Rigaud fai-
sait circuler dans le Sud la proclamation qu'Hédouville
avait laissée en partant; on allait jusqu'à lui dire qu'à
Jérémie un blanc avait été souffleté pour avoir bu à sa
santé (2). Mais ce qui indignait davantage Toussaint, ce
fut « qu'ayant envoyé à Rigaud une adresse à l'armée
pour remercier l'Auteur de toutes choses du succès des
armes de la République, Rigaud n'aurait pas daigné lui
(1) Lettre de Rigaud à Toussaint, du 22 frimaire an VII (12 dé-
cembre 1798).
(2) Lettre de Toussaint à Rigaud du 14 brumaire an vu (27 oc-
tobre 1798).
1799 LIVRE v. 25
en accuser réception, et, ajoutant l'ironie à l'insubor-
dination, il aurait dit que Toussaint eût dû lui en-
voyer un prêtre pour mettre cette adresse à exécu-
tion » (1).
Ainsi, Rigaud n'est pas seulement l'ennemi des
noirs, il l'est encore des prêtres; ce n'est pas seulement
Toussaint qu'il outrage, mais encore le bon Dieu. Hé-
las ! que de causes légitimes pour proclamer la guerre !
Telle était l'attitude respective de Toussaint et de
Rigaud, quand Roume, que le Directoire avait désigné
à l'avance, par un arrêté du 1er pluviôse an VI (20 jan-
vier 1798), au remplacement d'Hédouville, en cas d'é-
vénement imprévu, appelé par Toussaint, arriva au
Port-au-Prince le 23 nivôse (12 janvier 1799).
X. Roume, que Kerverseau avait été remplacer à
Santo-Domingo, rassembla au Port-au-Prince Toussaint,
Rigaud, Beauvais et Laplume, pour établir entre eux la
bonne intelligence, sans laquelle il n'y a pas de so-
ciété possible. Toussaint, qu'il voyait pour la première
fois, le subjugua à un tel point par ses démonstrations
de fidélité à la France et de déférence à ses volontés ,
qu'il déclara ne jamais rien faire que de concert avec
lui. Il profita de la fête du 16 pluviôse, anniversaire du
décret de la liberté générale, pour réunir autour de
l'autel de la patrie les divers généraux et pour leur prê-
cher la concorde.
(1) Manifeste du 30 floréal an vu (19 mai 1799).
T. II. 2
26 PÉTION ET HAÏTI.
Toussaint répondit à son discours : « Citoyen agent,
disait-il -en terminant, la même union que vous
« voyez exister entre les généraux Toussaint-L'Ou-
« verture, Rigaud, Beauvais et Laplume et les au-
« très chefs militaires; la même volonté de concourir
avec vous au rétablissement de l'ordre constitution-
nel; le même esprit de républicanisme et d'attache-
« ment à la France qu'ils vous manifestent en ce jour
« de fête qui les rassemble ici, vous les trouverez dans
« les généraux Dessalines, Moyse, Clerveaux, Agé, et
« dans les autres commandants des arrondissements
« qu'il vous reste à parcourir. »
Cette fête, eût donné à la colonie la paix dont elle
avait besoin,, sans la funeste détermination que Roume,
pour complaire à Toussaint, prit de sanctionner l'insu-
bordination de Laplume. On parla non-seulement de
soustraire à l'autorité de Rigaud Léogane qu'il avait
conquise, mais Jacmel, les deux Goâves et Miragoâne.
C'était ouvrir complètement les portes du Sud à l'am-
bition de Toussaint dont toutes les têtes intelligentes
s'effrayaient. Aussi Rigaud donna le 18 pluviôse (6 fé-
vrier) sa démission. Il pria même Toussaint d'appuyer
sa démarche (1), ce que celui-ci fit à son grand plaisir.
Mais malheureusement pour Rigaud, Roume n'accepta
pas cette démission. Il consentit à laisser à Rigaud le
(1) Lettre du 18 pluviôse an vu (6 février 1799), de Rigaud à
Toussaint.
1799 LIVRE v. 27
commandement de Miragoâne, maintint Jacmel sous
celui de Laplume. Ce n'étaient pas seulement les ins-
tructions d'Hédouville que Roume révoquait par là, il
violait encore la loi du 4 brumaire qui englobait ces
différents points dans le département du Sud. Rigaud
fut offensé des partialités de l'agent; et, justement mé-
content, il partit le 24 pluviôse (13 février) pour son
département qui venait d'être troublé par une insur-
rection au Corail. Il fit évacuer les Goâves par le com-
mandant Laferté et le capitaine Bouchard , tandis que
Laplume en prenait possession par un bataillon de la
8e et de la 11e demi-brigade.
XL L'insurrection du Corail, fomentée par les émi-
grés, pendant laquelle le pavillon anglais flotta, avait
été étouffée, avant même que Rigaud eût dépassé le
Pont-de-Miragoâne; le plus grand nombre des factieux
avaient été arrêtés et conduits dans les prisons de Jéré-
mie. Quarante hommes, parmi lesquels se trouvait un
blanc, entassés dans un cachot nouvellement badi-
geonné à la chaux, y périrent asphyxiés en moins de
quelques heures. Ce grand malheur ne pouvait être at-
tribué qu'à l'ignorance et à l'imprévoyance des geôliers
et de l'officier de garde. Rigaud en fut consterné; il
prit sous sa responsabilité de faire suspendre la procé-
dure et de faire mettre en liberté les autres détenus (1).
(1) Lettre du 8 ventôse an vu (28 février 1799) à Toussaint,
datée de Jérémie.
28 PETION ET HAÏTI.
Mais, quelle que fût sa conduite, Toussaint, qui voulait
à toute force régner dans le Sud, comme dans le Nord
et l'Ouest, exploita à son profit ce douloureux événe-
ment : il l'attribua à un assassinat organisé par les
hommes du 4 avril contre les noirs. On put dès lois
prévoir qu'une rupture était imminente entre les deux
généraux.
XII. La rupture entre Toussaint et Rigaud fut précipi-
tée par les manoeuvres des prêtres, des émigrés et des An-
glais, dont la haine contre le dernier était d'autant plus
ardente qu'il interdisait aux premiers avec plus de ri-
gueur que jamais leurs simonies, aux seconds le retour
dans leurs foyers, aux autres le monopole de l'immense
commerce du Sud. Toussaint éclata enfin: le5 ventôse
à trois heures de l'après-midi (21 février), la générale,
dont le bruit est toujours lugubre, mais qui l'est bien
davantage encore, quand, au lieu d'annoncer la pré-
sence de l'ennemi extérieur, il annonce l'approche des
crises civiles, vint glacer d'épouvante les habitants du
Port-au-Prince. La commune est convoquée à l'église;
chacun se hâte de s'y rendre, surtout les citoyens
du 4 avril, noirs et jaunes, car la police, parcourant les
maisons, le leur enjoignait plus spécialement.
Toussaint descend rapidement de cheval et monte en
chaire, tenant en main quelques papiers qu'il froisse. Il
n'a encore rien dit, que son air courroucé imprime déjà
la terreur dans les esprits. Enfin, du haut de cette même
chaire, où tout naguère il avait proclamé une amnistie
1799 LIVRE v. 29
en faveur des ennemis de la République, des proprié-
taires d'esclaves, il accable pendant une heure les an-
ciens libres des plus violents outrages ; il leur reproche
surtout la déportation des Suisses, comme si les Suisses
ne se composaient pas aussi bien de jaunes que de noirs;
il les accuse d'être ennemis de la liberté des noirs. Il
termine par annoncer son départ pour le Nord, en
proférant ces paroles aussi grotesques qu'horribles :
« Je vois au fond de vos âmes ; vous étiez prêts à vous
« soulever contre moi ; mais bien que toutes les trou-
« pes aillent incessamment quitter la partie de l'Ouest,
ce j'y laisse mon oeil et mon bras ; mon oeil qui saura
« vous surveiller, mon bras qui saura vous attein-
« dre » (1).
. XIII. La consternation était difficile à peindre parmi
les noirs et les jaunes. Beauvais, sur qui tous les yeux
étaient fixés, comme recherchant en lui l'ancien géné-
ral de la confédération, fut le lendemain offrir publi-
quement sa démission à Toussaint qui refusa de l'ac-
cepter : quelques paroles palliatives de la part de ce
dernier, les prières de Roume, la crainte d'aggraver la
position par son obstination, le décidèrent à renoncer
à son projet de retraite.
Cependant, les colons, ennemis irréconciliables des
anciens affranchis auxquels ils devaient, comme on l'a
(1) Le général Pamphile relate hors place ce discours; il fut tenu
avant la prise d'armes de Rigaud.
30 PÉTION ET HAÏTI.
vu, la ruine de leur autorité de fer, avaient cru recon-
naître dans Toussaint le vengeur de leur caste. «Ils
« paraissaient même compter, dans leur aveuglement
« et leur cupidité insatiable, que ce général en chef,
« après la destruction des anciens libres dont son
ce discours semblait être le prélude, prendrait le parti
« de replonger le reste de la population dans l'esclavage
« comme en Afrique ; ce qui leur faisait espérer, comme
« ils le soupiraient bien vivement, le rétablissement de
« la fortune colossale, de la tyrannie et du cours de
« leurs sentiments oppresseurs dont ils avaient été
« déchus » (1).
On croit volontiers à la possibilité de ce qu'on
désire. D'ailleurs, Toussaint n'avait-il pas, après la
prise de possession des Gonaïves, en 1793, rétabli
dans les lieux soumis à sa domination le système d'op-
pression primitive ? Les colons étaient donc en droit de
croire à ce retour aux anciens principes. Aussi ne su-
rent-ils pas même cacher la joie que leur causa l'ana-
thème lancé par Toussaint contre les mulâtres.
XIV. Rigaud, de son côté, fut plus que transporté
d'indignation au récit de la conduite de Toussaint;
néanmoins il sut assez se contenir pour ne pas éclater.
Mais sa réserve même inquiétait trop ce dernier : dans
(1) Compte-rendu de son séjour dans la colonie de Saint-Do-
mingue, par Brun-Lafont, commissaire du Directoire exécutif
pour la partie judiciaire en cette île. Paris, 14 ventôse au VIII.
1799 LIVRE v. 51
une lettre sans date, il se plaint à Rigaud qu'on n'ait
pas fait juger les auteurs de la mort des prisonniers du
Corail; que dans les mouvements révolutionnaires, ce
sont toujours les noirs qui se sont trouvés victimes des
mouvements qu'on.a suscités.
A cela, Rigaud répond, le 1er floréal (20 avril), « que
« les insurgés devaient être jugés ; qu'un exemple frap-
«pant eût plus fait qu'un crime, d'ailleurs inutile, qu'il
« ne croit personne capable de commettre ; sinon ceux
qui, après avoir trahi leur patrie, assassiné leurs
« concitoyens à Jérémie, au. Môle, à Saint-Marc, à
« l'Arcahaye, ont aujourd'hui la faculté de dénoncer et
« de poursuivre les défenseurs de la liberté. Faut-il,
« ajoute-t-il, que nos ennemis les plus perfides planent
aujourd'hui et aient la faculté d'irriter frère contre
«frère, ami contre ami? Jusqu'à quand la méfiance
« portera-t-elle les uns à soupçonner les autres;pour-
« ra-t-elle détruire l'accord si nécessaire à notre
bonheur et à la prospérité de notre pays ? »
XV- On verra bientôt quelle réponse fit Toussaint à
ce langage si digne. Il (était alors au Cap où Roume
l'avait accompagné, car il avait juré de ne jamais se
séparer de lui (1). Déjà enivré par les flatteries des An-
glais, des émigrés, sûr de l'impunité de ses actions par
(1) Roume à Kerverseau, du Port-au-Prince, 6 pluviôse an vu
(25 janvier 4799).
32 PETION ET HAÏTI.
l'abandon où le Directoire laissait la colonie, Toussaint
comptait peu avec l'autorité nationale. Maitland , qui
avait été en Angleterre chercher des pouvoirs pour
traiter avec lui sur des bases plus larges, n'arrivait pas
assez vite à son gré. Il résolut de traiter avec les Etats-
Unis, bien qu'il y eût rupture entre cette puissance et
la France; le docteur Stévens vint au Cap. Après quinze
jours de conférences, auxquelles Roume n'assista que
pour donner une apparence de légalité à la conven-
tion , un arrêté parut le 6 floréal (23 avril);
Cet arrêté autorisait le commerce des Etats-Unis
sous pavillon neutre. Dès lors, Roume dut voir à quel
homme il s'était enchaîné, car sur ses premières objec-
tions relatives à la position de la métropole et des Etats-
Unis, Toussaint l'avait menacé de bouleverser la colo-
nie, s'il le fallait, pour arriver à ses fins. Quand on dit à
Roume que l'arrêté qu'il avait signé le compromettait
avec la métropole : « C'est vrai, dit-il, mais mon refus
aurait pu perdre la colonie, et entre ma tête et la colonie
il n'y a pas à balancer » (1). Stévens resta au Port-au-
Prince comme consul général. Bientôt, le 25 floréal (14
mai), parut, à son tour, Maitland à bord de la frégate
la Camilla; le colonel Harcourt, émigré, au service
britannique, l'avait précédé de quelques jours. Maitland
était porteur d'un ordre en conseil de son roi, du 9 jan-
vier 1799 (20 nivôse an vu). Cet ordre autorisait le
(1) Kerverseau au ministre, 1er messidor an vu (17 juin 1799).
1799 LIVRE V. 33
commerce d'importation et d'exportation entre la Ja-
maïque et Saint-Domingue.
Toussaint se rendit à l'Arcahaye où Maitland
débarqua; le 43 juin (25 prairial), ils signèrent
une convention secrète. Cette convention, qui était
un véritable traité de puissance à puissance, stipulait
la paix sur terre comme sur mer; Toussaint s'enga-
geait « à ne jamais rien tenter et laisser tenter-contre
« les possessions anglaises ou américaines; à défendre
« aux corsaires armés, dans les ports de son comman-
« dement, d'inquiéter en aucune manière les bâtiments
« de commerce anglais ou américains qui viendraient
« y trafiquer; à n'en laisser condamner ou vendre au-
« cun; à les faire restituer au contraire, même ceux qui
« pourraient être pris par les corsaires des autres îles
« françaises, et qu'on pourrait conduire dans les ports
« de Saint-Domingue soumis à son commandement. Il
« n'y avait de ports ouverts que ceux du Cap et du Port-
au-Prince; tous les bâtiments qui chercheraient à en-
trer dans les autres ports seraient dans le cas d'être
« confisqués; le cabotage est autorisé, mais les bâti-
ments qui le feront ne peuvent excéder cinquante
« tonneaux, ou avoir plus de neuf hommes d'équipage,
« y compris un capitaine en second ; ces caboteurs ne
« doivent pas s'éloigner de cinq lieues de la côte, de-
« puis Monte-Cristo jusqu'au Môle; dans la situation
« actuelle, aucun ne peut naviguer au sud de l'île de la
« Gonâve, à l'exception de ceux qui passeront par le
54 PÉTlON ET HAÏTI.
« Nord et se dirigeront à Léogane et aux deux Goâves.
« Enfin aucun navire des puissances ne peut voyager
« sans des lettres signées des consuls anglais et amen-
cains, et de Toussaint. »
XVI. Telle est la substance du fameux traité conclu
entre l'Angleterre, les Etats-Unis et Toussaint : il est
tout entier de la main de Maitland. Inutile de dire
qu'il constituait une trahison évidente envers la France
républicaine, la France qui venait de proclamer la li-
berté, et dans le sein de laquelle les Anglais voulaient
l'éteindre ! Inutile de signaler toutes ces dispositions
prises à l'avance, pour affamer le département du Sud !
Mais si secrètes que les conférences fussent, Rigaud les
avait apprises ; Roume seul les ignora, ou feignit de les
ignorer. Et c'est au moment même de ces conférences,
où les droits de la métropole allaient être si odieuse-
ment sacrifiés, que Toussaint faisait imprimer la réponse
que nous avons annoncée à la lettre si pleine de modé-
ration et de dignité de Rigaud. Cette réponse, qui n'a
pas moins de huit pages in-folio, est datée du 30 floréal
(19 mai); Toussaint accuse Rigaud de ne pas faire dire
la prière aux troupes; d'avoir laissé impuni le meurtre
des prisonniers du Corail ; d'avoir chassé de Jérémie des
hommes qui y auraient dû vivre sous la foi des traités;
de ne pas aimer la liberté générale; d'avoir été séduit
par Hédouville; de ne pas vouloir obéir à un noir. Cette
longue diatribe est semée par-ci par-là des plus terri-
bles épithètes : perfide, calomniateur, menteur, intri-
1799 LIVRE V. 35
gant, astucieux, orgueilleux, ambitieux, jaloux, des-
poste, méchant, artificieux, vindicatif, cruel, tyran,
bourreau, factieux, assassin, insubordonné, traître.
Enfin, il accuse Rigaud de lever l'étendard de la ré-
volte, et de menacer la République. Toussaint ne s'ar-
rêta pas là ; il ordonna à plusienrs régiments du Nord
de se porter au Port-au-Prince.
XVII. Et, chose extraordinaire, le jour même où
Toussaint datait son pamphlet, Rigaud, à qui Roume
avait envoyé l'arrêté du 6 floréal , écrivait à ce général
la lettre suivante :
Cayes, 30 floréal an vu (19 mai 1799).
Quoique mes ennemis, toujours actifs à me nuire, soient
« parvenus à diminuer votre amitié pour moi, je n'en serai
« pas moins un des admirateurs de votre vertu et de votre
« mérite. La prévoyance que vous avez eue en nous mena-
géant la continuation du.commerce des Etats-Unis sort de
« la tête d'un homme d'Etat, d'un chef aimé de son pays et de
« ses concitoyens ; je rends le tribut d'éloges que vous méritez
« dans cette occasion ; si j'étais un flatteur , je m'étendrais
« dans cette carrière; mais je suis franc, souple et naturel,
« je vous fais seulement mon compliment sur le bien que
« vous procurez à la colonie par l'arrêté de l'agent Roume du
« 6 floréal que vous avez provoqué.
« Le mérite est toujours reconnu , la vertu toujours admi-
rée; et telle chose qui puisse m'arriver, je reconnaîtrai tou-
« jours le bien et repousserai le mal : c'est le droit des repli-
blicains » (1).
(1) Ce qui prouve que Rigaud fut toujours sincère envers Tous-
56 PÉTION ET HAÏTI.
XVIII. Mais à la réception de la lettre si remplie
d'outrages que Toussaint lui envoyait, encore par la
voie de la presse, Rigaud s'éleva à la hauteur de l'hon-
neur offensé ; il écrivit à Roume, le 11 prairial (31 mai) :
« Jamais, non jamais, un officier ne fut plus injustement
« et plus cruellement injurié; jamais scélérat ne peut réu-
« nir autant de crimes qu'on m'en prête; ma conscience n'a
« rien cependant à me reprocher; les accusations qu'on me
fait sont si dépourvues de vérité, que je n'entreprendrai
pas de me justifier: je suis connu depuis vingt-cinq ans
« que je porte les armes pour ma patrie; je n'ai jamais
« passé pour un assassin; depuis ce temps, j'ai vécu dans la
« société, je n'ai jamais fait de tort à personne, je ne puis
« donc être un voleur.
« L'injure qu'on me fait de me croire ambitieux de com-
mandement est dépourvue de vraisemblance, puisque je sol-
« licite ma retraite depuis longtemps. Je ne passe pas dans
« l'esprit de mes ennemis même pour un fourbe, un traître,
« un suborneur, un ennemi de la liberté, un tyran des noirs;
« au contraire, je suis trop franc et ne sais rien dissimuler;
« ma probité est connue; j'ai embrassé trop sincèrement et
« peut-être trop chaudement la liberté des noirs ; on m'accuse
« du contraire de ce qui m'est imputé, c'est de trop les proté-
« ger. Enfin, termine-t-il, je vous préviens, citoyen agent,
saint, c'est l'extrait suivant d'un rapport secret que le chef de bri-
gade Lacuée adressait au ministre le 10 messidor an x (29 juin
1802), alors que Rigaud, déporté par Leclerc, se trouvait à Poitiers
sous sa surveillance: «Il parle de Toussaint-L'Ouverture avec
« beaucoup de modération, vantant ses moyens naturels et l'ex-
trême facilité de ses moyens physiques et intellectuels » (Ar-
chives de la marine de France).
1799 LIVRE v. 37
« que je ne répondrai pas à la lettre insolente du général en
« chef. Je ne puis désormais correspondre avec un chef qui
« croit m'avoir déshonoré; j'ai des chefs, mais je n'ai point de
« maître; et jamais maître irrité et mal embouché n'a traité
« son esclave de la manière atroce dont je l'ai été. Il faut que
« tout mon sang coule!...
« Le général Toussaint fait marcher des troupes; il menace
« par les armes le département du Sud : les citoyens qui l'ha-
« bitent se laisseront égorger, ou ils se défendront. Il faudra
« bien subir le sort qui nous est destiné, puisque l'agent du
« Directoire, le représentant de la France à Saint-Domingue,
« ne peut rien pour nous.
« Mon crime est d'aimer la République, de vouloir lui res-
« ter fidèle, de faire respecter les lois contre les émigrés, de
« maintenir l'ordre et le travail et de ne point baisser la tête
« devant l'idole. Je périrai, si je dois périr; mais, citoyen
« agent, si vous me rendez la justice que je mérite, comme
« je l'espère, vous assurerez au Corps législatif, au Directoire
« exécutif et à toute la France, que jamais républicain au
« monde n'a été plus attaché à sa patrie que moi (1). »
XIX: Après s'être ainsi exprimé à Roume, Rigaud
fit, lé 14 prairial (2 juin), une adresse à ses concitoyens ;
il leur disait :
« Qu'il était la victime du général en chef qui, à son
ce tour, était l'instrument des colons; qu'il se serait embarqué
« pour la France, afin d'exposer l'état des choses au Direc-
« toire, si le général en chef n'en voulait qu'à lui ; mais que
« les intérêts de la métropole — compromis, — la liberté —
(1) Cahier de correspondance de Rigaud et de Roume (MINISTÈRE
DE LA MARINE. DE FRANCE).
38 PÉTION ET HAÏTI.
ce menacée, il se devait de rester à son poste et de prendre
« toutes les mesures pour repousser la force par la force.
« Citoyens, disait-il encore, le général Toussaint ordonne d'at-
« taquer le départemant du Sud. Vous laisserez-vous égorger?
« Souffrirez-vous que les moins instruits d'entre vous se lais-
ce sent séduire ? Ne vous opposerez-vous pas à l'oppression ?
« Après avoir chassé les Anglais, porterez-vous le joug des
« émigrés? Non, sans doute; je sais que je dois compter sur
« votre amour pour la liberté, sur votre dévoûment à la pairie
« et sur la reconnaissance que vous lui devez (1). »
Il n'y avait plus qu'à s'attendre à la guerre. Tous-
saint s'était rendu au Port-au-Prince ; il y concentrait
toutes ses forces. Rigaud, de son côté, fit occuper le
Pont-de-Miragoâne par le chef de brigade Faubert
avec la 2e, et Saint-Michel par le chef de brigade Gef-
frard avec la 4e. Ces points couvrent la frontière du
Sud.
XX. Rigaud, jusque-là, ne voulait que se tenir sur la
défensive, car il savait qu'il avait devant lui Toussaint,
les colons, les Anglais et les Américains. Tout autre
homme que lui eût peut-être abandonné la partie en
présence d'une coalition si redoutable ; mais l'amour
de la liberté et de la République semblait avoir doublé
son courage. C'est pendant qu'il se livrait à tous les
préparatifs de la lutte , qu'il fit paraître, le 20 prairial
(8 juin), sa réponse à l'écrit calomnieux du général
Toussaint-L'Ouverture. Il y rappelle à son adversaire:
(1) Imprimée aux Cayes, chez Lemery!
1799 LIVRE v. 39
« Que sans l'avoir connu, il avait, de son propre mouve-
« ment, lié correspondance avec lui, quand il passa sous les
ce drapeaux de la République; qu'il s'était plu à lui donner les
« noms chers d'ami et de frère; que loin d'avoir parlé mal de
« lui, il avait dans des écrits publics défendu sa réputation ;
« comment .pourrait-on dire qu'il veut se soustraire à l'o-
« béissance envers un noir?
« Mais certes, réplique Rigaud, il faudrait que je fusse
«dépourvu du dernier gros bon sens, pour que je pusse
« avoir une pareille idée et encore la produire au grand
« jour. En effet, si je venais à témoigner que je ne veux
« pas obéir à un noir, si j'avais la sotte présomption de
« croire que je ne suis pas fait pour cela, de quel droit
« voudrais-je que les blancs m'obéissent? Quel funeste exem-
« pie donnerais-je à ceux qui sont sous mes ordres?D'ailleurs
« y a-t-il donc une si grande différence entre la couleur du
« général Toussaint et la mienne? Est-ce une teinte de cou-
ce leur plus pu moins foncée qui donne les principes de la
philosophie et qui fait le mérite d'un individu? Et de ce
« qu'on est un peu plus noir qu'un autre, s'ensuit-il qu'on
« puisse tout faire à son gré ? Je ne suis pas fait pour obéir à
« un noir ! Et toute ma vie, depuis mon berceau, j'ai été sou-
ce mis aux noirs. Ma naissance n'est-elle pas semblable à celle
« du général Toussaint? N'est-ce pas une négresse qui m'a
« donné le jour ? N'ai-je pas un frère aîné noir pour lequel
« j'ai toujours eu un profond respectet une grande obéissance?
« Qui m'a donné les premiers principes dé l'éducation? Né-
« tait-ce pas un noir qui était maître d'école dans la ville des
« Cayes? J'ai été donc accoutumé à l'obéissance envers les
« noirs, et l'on sait fort bien que les premiers principes res-
« tent éternellement gravés dans nos coeurs ; aussi me suis-je
« consacré toute ma vie à la défense des noirs. J'ai tout bravé
« pour la cause de la liberté, dès le commencement de la révo-
40 PÉTION ET HAÏTI.
« lution ; je ne me suis pas démenti et je ne me démentirai
« jamais ; d'ailleurs, je suis trop pénétré de mes droits d'homme
« pour croire qu'il y ait dans la nature une couleur qui soit
« supérieure à une autre; je ne connais dans l'homme que
« l'homme même. »
Cet extrait suffit pour donner une idée de la façon
victorieuse dont Rigaud démolit pièce à pièce tout
l'édifice de mensonges monstrueux que Toussaint avait
élevé contre lui.
XXI. Toussaint avait établi son quartier-général au
Port-au-Prince. Rigaud fut établir le sien à Miragoâne.
Tout, dans l'île, était à la guerre. Roume, tranquille
au Cap, ne cherchait aucun moyen pour conjurer
l'orage. Les premiers mouvements éclatèrent au Petit-
Goâve : Delva (1), commandant de la garde nationale
de cette commune, Joseph et Bonhomme Frémont, of-
ficiers tous les trois noirs , anciens libres, mécontents
de la protection ouverte que Toussaint accordait aux
colons et aux Anglais, prirent le parti de lever l'éten-
dard de la révolte en faveur de Rigaud. D'abord ils sou-
levèrent, au nom de la liberté, les cultivateurs du Fond-
Arabie et du Trou-Canari, et allèrent le 23 prairial
(11 juin) se camper eux-mêmes sur les hauteurs voi-
(1) Delva (Jean-Pierre), noir, né au Petit-Goâve, combattit dès
l'aurore de la révolution, sous les ordres de Rigaud, pour la liberté.
Il parvint au grade de général de brigade. Il mourut assassiné
dans les prisons du Port-au-Prince, le 15 septembre 1815.
1799 LIVRE v. 41
sines de la ville (1). Ces mouvements dessinèrent la po-
sition. Rigaud rappela, le 25 prairial (13 juin); aux
citoyens du Sud :
« Qu'il n'avait abandonné les deux Goâves que pour main-
ce tenir la paix ; qu'on ne lui avait tenu aucun compte de sa
« modération; que loin de là, Toussaint menaçait le territoire
du Sud; que pour résister à ses projets destructeurs, il s'in-
« vestissait du commandement tel qu'Hédouville le lui avait
laissé. Il fit alors publier solennellement la lettre de cet
« agent. »
Puis, deux jours après, répliquant à une lettre du 12
(31 mai) qu'il venait de recevoir de Roume, lettre dans
laquelle celui-ci cherchait à calmer son indignation , il
lui dit :
« Que sa lettre ne différait de celle de Toussaint que par le
« doute qu'il élevait sur des faits que l'autre affirmait; il lui
« reproche sa partialité, sa condescendance à ajouter foi aux
« inculpations de ses ennemis ; il finit par dire à l'agent
« qu'il est encore en son pouvoir de prévenir les malheurs
« qui menacent la colonie. Ordonnez, je vous promets qu'en
« ce qui me concerne, vous serez pleinement obéi. »
XXII. Cependant la position du Petit-Goâve était
critique. Toussaint y envoya, le 27 prairial (15 juin),
trois cents hommes du 2e bataillon de la 8e, sous les
(1) Déclaration d'Alexandre Paulinier, commissaire du pouvoir
exécutif près l'administration municipale du Petit-Goâve, du 29
prairial (17 juin).
42 PÉTION ET HAÏTI.
ordres du chef de bataillon Maçon, et cent hommes de
la garde nationale de Léogane, renforcer là il*, que
commandait Nérette. Laplume s'y rendit aussi, ayant
dans son escorte le capitaine Segrettier qu'il affection-
nait et dont il avait obtenu de Pétion de se faire ac-
compagner. Il fit occuper, par les gardes nationaux,
les habitations Vialet et Cuperlier, au sud de la place,
le fort Mendis par Nérette, avec une partie de sa démi-
brigade; le fort du bord de la mer par l'autre partie de
cette brigade. Le bataillon de la 8e resta sur la Place
d'armes, comme réserve (4). C'est alors que le comman-
dant Delva se rendit au Pont-de-Miragoâne, et décida
Faubert et Desruisseaux à prendre l'initiative de la
lutte (2). Or, ces deux officiers, sans ordre direct de
Rigaud qui se trouvait à. Aquin, avancèrent dans la
nuit; et le lendemain 28, à sept heures du matin, après
avoir contourné les postes avancés, ils tombèrent sur
le Petit-Goâve, avec la 2e et la 3e demi-brigade du
Sud.
Nérette se défendit vaillamment, et reprit même
le fort Mendis. Maçon , avec son bataillon , ne faisait
aucun mouvement. Prêt, au contraire, à se rendre, il
demandait à voir les chefs de l'armée du Sud. Mais
Faubert, avec sa brusquerie ordinaire, ordonna de faire
feu sur lui: la 8e se débanda et la plupart des soldats se
(1) Déclaration de Laplume à la municipalité de Léogane, du
28 prairial an VII (16 juin 1799).
(2) Notes de Borgella et de Segrettier.
1799 LIVRE v. 45
joignirent aux assaillants. Maçon fit la faute de ne pas
les imiter, car il devait payer cher son indécision. Le
fort du bord de la mer, où commandait le capitaine
Laucoste, est aussi attaqué : sous une grêle de mitraille
et de balles, le capitaine Malton et le lieutenant Léger
y pénètrent. Laplume se rend en personne sur ce point
important. Malton le déclare prisonnier; mais, au
même instant, un jeune mulâtre, du nom d'Edouard
Boudot, d'un coup de fusil, tue Malton, en criant :
Vive le général Laplume (1) !
Léger ne laissa pas pour cela échapper le prisonnier;
mais il lui parla avec des égards qui plus tard lui valu-
rent la vie. Renfermé dans une des chambres du fort, La-
plume, pour la garde de qui Léger avait été chercher un
détachement, s'évada par une porte de derrière, descen-
dit dans les fossés, gagna le rivage, se jeta dans une piro-
gue avec un officier d'artillerie et un gendarme, puis, à
force de rames, se rendit au Grand-Goâve où déjà le chef
de brigade Ulysse, qui commandait l'arrondissement
du Petit Goâve; avait rallié les troupes (3).. Les vainqueurs
furent inexorables contre les blancs; irrités par le sou-
venir de la joie barbare que cette caste avait montrée
lors de la fameuse mercuriale de Toussaint, ils en pas-
sèrent plus de dix-sept au fil de l'épée. Ces exécu-
tions produisirent le funeste effet d'augmenter contre
(1) Déclaration précitée de Laplume.
(2) Idem.
44 PÉTION ET HAÏTI.
les hommes du 4 avril la haine des émigrés; aussi
on les vit dans le cours de cette guerre déployer plus
de rage que Toussaint lui-même.
XXIII. Rigaud, accompagné de l'adjudant-général
Toureaux et escorté de vingt-cinq dragons, fit son
entrée au Petit-Goâve le 29 à sept heures du matin. Il
y fut accueilli par l'armée et les cultivateurs aux cris
de Vive la République! Vive la liberté (1) ! Il confia le
commandement de l'armée à Toureaux,. qu'il envoya
occuper le Grand-Goâve. Il donna celui de la place au
chef de bataillon Delva. Desruisseaux fut chargé de la
formation de la 5e demi-brigade. Les 1re et 5e furent
appelées du Sud. Ces différents corps ne présentaient
qu'un effectif d'environ trois mille hommes, mais tous
hommes aguerris, pleins de dévoûment à leur général
et d'enthousiasme pour la République.
XXIV. Roume seul pouvait tenter d'éteindre l'incen-
die qui commençait à s'allumer. Représentant de la
France, il pouvait ordonner, suivant les conseils de
Kerverseau, aux partis de mettre bas les armes et
renvoyer la connaissance de la situation au Directoire
exécutif, en déclarant ennemis du genre humain ceux
qui tenteraient de ranimer les haines de castes. Une
pareille tentative eût honoré sa mémoire. Mais il était
colon; et quoiqu'il eût épousé une mulâtresse, quoi-
(1) Déclaration de Bouilh à. la municipalité de Saint-Marc, du
5 messidor an vu (25 juin 1799).
1799 LIVRE v. 45
qu'il en eût eu une fille, il n'était peut être pas fâché de
voir tomber la préponderante influence des anciens
libres. On le vif donc, après s'être entendu avec Tous-
saint, proclamer au Cap, le 15 messidor (5 juillet), la
levée en masse de la population contre Rigaud. Son
manifeste respire à chaque page la plus honteuse par-
tialité. Imitant le style de Robespierre dont il était
l'ami et l'admirateur, il commence par une invocation
au peuple. Après avoir établi à sa manière et à celle de
Toussaint les causes de la rupture, après avoir traité
de chiffon l'acte par lequel Hédouville avait dégagé
Rigaud de l'autorité de Toussaint, après avoir appelé
la foudre sur le département du Sud, il finit par offrir à
Rigaud le pardon, s'il reconnaissait dans un écrit pu-
blic adressé à lui et au général en chef sa funeste erreur.
On ne peut s'empêcher de reconnaître que si le style
boursoufflé de ce curieux document appartient à
Roume, tout le fond en est inspiré par Toussaint.
Mais croyait-on que Rigaud avait oublié qu'il portait
une épee, qu'il était homme à se courber devant des
idoles, comme il le dit lui-même, et qu'après avoir été
outragé par les publications de Toussaint, venant
de l'être par celle de Roume, il serait allé bassement
caresser les mains qui le frappaient? C'était, il faut
en convenir, ajouter l'insulte à l'injustice.
XXV. Toussaint, de son côté, à la nouvelle des évé-
nements du Petit-Goâve, convoque la commune du
Port-au-Prince, monte en chaire, comme il l'avait fait
46 PETION ET HAÏTI.
au 3 ventôse, et fulmine à nouveau contre les anciens
libres, en appelant sur eux les vengeances du Dieu des
armées ; il s'apitoie surtout sur le sort des malheureux
blancs qui étaient tombés soùs le fer des assassins.
Son discours causa autant de consternation que le
premier qu'il avait tenu dans lé même lieu. Il fit arrêter
é commandant Maçon et l'envoya dans les cachots du
Morne-Blanc (1), près des Gonaïves, d'où il ne sortit
qu'à la fin de la guerre. Il suspectait la fidélité de Chris-
tophe Morney, qui commandait la place en même
temps que la 8e, d'abord parce que le bataillon de cette
demi-brigade n'avait pas donné au Petit-Goâve, ensuite
parée qu'il savait que ce chef avait fait la guerre des
États-Unis avec Rigaud et conservait pour lui une haute
considération. Il le fit aussi arrêter et conduire au Cap
ou il fut bientôt fusillé. Il exila la 8e sur les frontières
du Mirebalais. Enfin, pour montrer plus ostensiblement
sa nouvelle politique, il donna à l'adjudant-général
Agé, blanc, le commandement de la place du Port-au-
Prince dont un autre blanc, Huin, Commandait déjà
l'arrondissement (2).
(1) Le Morne-Blanc est ainsi nommé à cause de la nature de son
sol. Il domine la baie des Gonaïves. On y voit encore les débris du
fort Castries, du nom du maréchal de Castries, ministre de la ma-
rine lors de son établissement. C'est de ce même fort que Tous-
saint avait formé sa bastille où moururent tant de patriotes, vic-
times de son ombrageuse politique ; c'est notamment là, que périt
Blanc-Casenave.
(2) Ces mêmes individus le trahirent à l'arrivée des Français.
1799 LIVRE v. 47
Ceci fait, il partit pour Léogane où déjà se trou-
vaient la 4e commandée par Dommage, la 7e par
Charles Belair, la 9e par Lalohdrie, et la 10e par
Paul-L'Ouverture, son frère, sous le commandement
en chef de Moyse, son neveu, ayant pour lieutenants
Dessalines (1) et Laplume. Toussaint renouvela dans cette
ville la cérémonie dont il avait édifié le Port-au-Prince ;
il l'embellit même en se prosternant d'abord au seuil
du temple, la tête ceinte d'un mouchoir blanc et tenant
en main des cierges allumés.
Les hommes qui refléchissaient durent croire qu'il
y avait décidément folie à outrager ainsi le ciel et la
terre. Mais la masse était flattée de cet apparat de su-
perstition. Cromwell n'agissait pas différemment pour
fanatiser ses frères rouges ; plus on étudie Toussaint,
plus on semblé se convaincre qu'il n'avait trouvé dans
les fastes de l'histoire d'autre modèle à imiter que
celui du fils du brasseur de bière.
XXVI. Mais les événements généraux m'ont beau-
coup éloigné du principal sujet de mon livre : revenons
à Alexandre Pétion. Cet homme avait assisté dans un
douloureux silence au tumulte des deux partis, à leurs
préparatifs de guerre. Il déplorait la partialité du géné-
(1) Dessalines (Jean-Jacques), noir, né à la Grande-Rivière-da-
Nord, appartint un moment à un noir comme lui, dont il prit le
nom. Il était charpentier. Il devint empereur d'Haïti après la pro-
clamation de l'indépendance. Il périt dans une embuscade le 17 oc-
tobre 1806, à l'âge de cinquante-sept ans,
48 PÉTION ET HAÏTI
ral en chef pour les émigrés ; il le voyait courir sur la
pente d'un abîme qui devait l'engloutir. Il frémit sur-
tout à la nouvelle des discours que ce général avait
prononcés à l'église du Port-au-Prince. Il avait résolu
d'aller se ranger sous les drapeaux du Sud. Un de ses
adjoints, Segrettier, qui n'avait pu retourner avec La-
plume , était déjà au Petit-Goâve comme secrétaire de
place.' Mais l'autre, Boyer, qu'il semblait affectionner
le plus, se trouvait en prison par ordre de ce même La-
plume. Il ne pouvait se résoudre à l'abandonner. Il at-
tendait donc sa mise en liberté pour exécuter son pro-
jet, quand arrivèrent les troupes du Nord.
XXVII. Enfin, Moyse fit partir le 19 messidor (7 juil-
let) l'armée pour l'Acul. Elle arriva à cinq heures du
soir sur l'habitation Beauharnais, où se trouvait un
block-house, construit pendant l'occupation anglaise.
Pétion, comme adjudant-général près de cette armée,
s'occupa d'asseoir le campement : c'est là une des prin-
cipales attributions des adjudants-généraux. Et, au lieu
d'aller rejoindre les généraux au block-house, il vint se
placer sous un colombier, près du grand chemin. Il
avait à ses côtés Boyer, Courville, Hiriart, ses deux
fidèles amis Aly et Bellerose, tous à cheval. Il médi-
tait sa défection. C'est dans cette position que le séna-
teur Georges, alors soldat, le rencontra vers minuit (1).
(1) M. Madiou, Histoire d'Haïti, tome 1, page 343, place à tort
la défection de Pétion en faveur de Rigaud, après un troisième en-
gagement à Tauzin. C'est aussi à tort que, pages 343 et 347, il
1799 LIVRE v. 49
Pétion, après avoir fait prendre les devants à Boyer et
aux autres, sous prétexte de visiter les avant-postes,
arriva jusqu'à l'endroit où bivaquait la 11e. Il déclara
à Nérette son projet, et l'engagea à l'imiter. Nérette ne
rechercha nullement à l'en détourner ; mais il lui dit
qu'à l'invasion du Port-au-Prince par les Anglais, il
s'était joint à eux, désertant ainsi le drapeau de la Ré-
publique, ce qui lui avait donné bien des remords;
que, dès lors, il s'était promis à lui-même de ne jamais
abandonner n'importe la bannière sous laquelle il se
trouverait (1) : aveu qui n'empêcha pas cependant ce
même Nérette d'abandonner, comme Laplume, Tous-
saint, au moment de l'arrivée des Français.
Pétion avait rejoint Courville, Hiriart et ses domes-
tiques; mais il ne voyait pas Boyer qui, le croyant déjà
en avant, avait continué sa marche jusqu'au Grand-
Goâve. Celte absence, dont il ignorait le motif, lui
causait de l'inquiétude pour son jeune lieutenant; coeur
toujours grand, il n'hésita pas à retourner sur ses pas,
malgré le danger qui l'environnait ; et ce ne fut qu'a-
avance que Pétion conseilla à Toureaux d'évacuer l'habitation
Tauzin et de se retirer au Tapion. Pétion était trop habile mili-
taire pour donner un pareil avis : le point où était situé le block-
house est le plus important, stratégiquement parlant, de la ligne
du Grand-Goâve : l'abandonner ou même y laisser une faible gar-
nison, c'était tout compromettre. Seulement Pétion aura pu con-
seiller d'échelonner le gros de l'armée en arrière et sous la protec-
tion du canon de la position.
(1) Notes du général Borgella.