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Pétion et Haïti, étude monographique et historique, par Saint-Remy (des Cayes). Tome 5

De
306 pages
l'auteur (Paris). 1864. In-8°.
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TABLE DES MATIÈRES
LIVRE XII.
Parallèle de Pétion et Gérin. — Pétion, président d'Haïti. — Gran-
deur de la mission de Pétion. — Insurrection de Rébecca au Port-
de-Paix. — Bazelais aux Gonaïves. — Pétion devant Saint-Marc.
— Lamarre au Port-de-Paix. — Ajournement du Sénat. — Mort
de Yayou. — Bonnet devant Saint-Marc. — Pétion devant Saint-
Marc. — Mort de Magloire-Ambroise. 1
LIVRE XIII.
Le Sénat reprend ses travaux. — Nature de ses travaux. — Gérin au
Boucassin. —Sa démission de Sénateur. —Triomphes de Lamarre.
— Mort de Derenoncourt. — Embarras financiers. — Télémaque,
secrétaire d'État. — Pétion dans le Sud. — Démission de
Guérin du commandement du département du Sud.— Remontrances
du Sénat. — Pétion devant Saint-Marc. — Bonnet, secrétaire
d'État. — Pétion au Port-au-Prince. — Ajournement forcé du
Sénat. 55
LIVRE XIV.
Pétion dictateur. — Bergerac-Trichet à la Sourde. — Marche de l'Ar-
tibonite. — Lys à la Sourde. — Mort de David-Troy. — Système
agraire. — Mort de Gérin. — Rigaud. — Accueil que lui fait
Pétion. — Il est nommé général de division commandant de l'armée
de la Grand'Anse. — Mort de Lamarre. — Mort d'Eveillard. —
La garnison du Môle faite prisonnière. — Mort de Toussaint
Boufflet. 145
LIVRE XV.
Rigaud dans la Grand'Anse. — Correspondance avec Pétion. —
Scission du Sud. — Conférence du Pont-de-Miragoâne. — Con-
cordat. — Réélection de Pétion à la présidence d'Haïti. — Chris-
tophe , roi d'Haïti sous le nom de Henri 1er. — Le 17e régiment
s'insurge aux Cayes contre Rigaud.—Mort de Rigaud. — Bor-
gella lui succède. 217
PETIOM ET HAÏTI
ETUDE
MONOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE
PAR
SAINT-RÉMY
(DES CAYES, HAÏTI)
TOME CINQUIÈME
PARIS
AUGUSTE DURAND, ÉDITEUR
5 , RUE DES GRES-SORBONNE, 5
1857
Plusieurs lecteurs m'ont adressé des observations relatives
à mon quatrième volume.
Je m'attendais à ces observations, et je vais essayer d'y ré-
pondre.
La tuerie des blancs qui étaient restés dans l'île après l'éva-
cuation de l'armée française, et l'exclusion perpétuelle de tous
les hommes de la même race à toute participation aux droits
civils et politiques dont nous jouissons, auront longtemps
encore des approbateurs et même des prôneurs.
Ces approbateurs et ces prôneurs peuvent être de bonne foi;
mais ils ne sont pas moins hallucinés par des préjugés fu-
nestes à la civilisation de leur pays.
Qu'invoquent-ils, d'ailleurs, au soutien de leurs sombres
théories ? — L'empire, disent-ils, des circonstances au milieu
desquelles les événements se sont accomplis.
Qu'est-ce que l'empire des circonstances ? — Est-ce une
réunion de causes providentielles qui ôtent à l'esprit son libre
arbitre, au coeur la spontanéité de ses mouvements, à l'homme
enfin toute la noblesse de ses destinées pour en faire l'instru-
ment grossier des combinaisons les plus incohérentes et les
plus aventureuses; mais c'est alors proclamer le dégoûtant fa-
— VI —
talisme, c'est nier le principe si digne, si salutaire et surtout
si vrai de la responsabilité morale.
Et cet empire des circonstances, serait-il donc tellement ab-
sorbant, tellement puissant, que l'homme ne pût pas le domi-
ner par l'ascendant de la vertu, par la grandeur du caractère ?
Pétion et Christophe, protestant contre les hécatombes dont
ils étaient témoins, ne nous prouvent-ils pas qu'on peut être
généreux dans tous les temps, en dépit du déchaînement des
passions ? — Leur conduite, en ces circonstances, n'ébranle-
t-elle pas la théorie de ces mêmes circonstances ?
Si ces deux citoyens méritent alors et à justice nos louan-
ges, Boisrond , Chanlatte et Clerveaux peuvent-ils être amnis-
tiés, sans forfaire à l'équité ?
Prenez-garde ! l'atténuation est presque une absolution, et
en matière de sang, l'absolution est un crime qui lèse l'huma-
nité.
Ne relevons donc les égorgeurs d'aucune flétrissure, si nous
voulons rester dans les lois de la morale, à moins que nous
n'admettions en leur faveur l'excuse d'un dérangement de l'or-
ganisation mentale, ou la folie furieuse !
Boisrond et Chanlatte étaient en effet cruels à bon escient
ou frappés de folie : l'alternative est également déplorable,
mais elle n'est pas moins évidente pour l'oeil investigateur de
l'histoire (1).
(1) Il est à regretter que la science ne possède pas les boites os-
seuses de Boisrond et Chanlatte ; soumises à l'analyse phrénolo-
gique, elles eussent pu grandement contribuer à expliquer les
phases de leur existence.
— VII —
Quoi qu'il en soit, les meurtres qu'ils ont provoqués et sanc-
tifiés, étaient des crimes d'autant plus affreux, que les victimes
étaient des innocents à qui on pouvait si naturellement et si
facilement laisser prendre le chemin de l'expatriation.
Les meurtres politiques ont été de tous temps condamnés
par la conscience publique; et ici, on ne peut les excuser même
par la « sèche morale de l'utilité. "
J'ai dit ailleurs que la liberté peut s'entourer de feu pour se
défendre des outrages de ses ennemis , mais qu'on n'a pas le
droit, après son triomphe, de se baigner dans le sang.
Ceci, c'est du droit des gens élémentaire (1).
Les mêmes lecteurs auxquels je viens de répondre approu-
vent aussi nos législateurs d'avoir proclamé, en 1804, l'exclu-
sion politique qui arrête tout homme blanc, quelle que soit sa
nationalité, au seuil du forum haïtien. « Mais, ajoutent-ils, ce
« qui était rationnel alors ne l'est plus aujourd'hui, et il y au-
« rait profit sous tous les rapports à ce que ce principe dis-
« parût de nos institutions. "
Je ne conteste nullement la valeur de ce dernier paragraphe.
Mais je nie qu'en 1804, il ait fallu, pour la sécurité de notre
indépendance, frapper les hommes blancs, quelle que fût leur
nationalité, d'un ostracisme absolu.
(1) Au moment où j'écris ces lignes, le sang coule à grands flots
dans les Indes-Orientales. Bien des crimes ont été commis; mais
ces crimes n'atteignent pas à l'odieux desmeurtres politiques, parce
que ceux-ci sont délibérés et exécutés à sang-froid.
— VIII —
L'article 12 de la Constitution impériale de 1805 portait :
« Aucun blanc, quelle que soit sa nation, ne mettra le
« pied sur ce territoire, à titre de maître ou de proprié-
« taire, et ne pourra à l'avenir, y acquérir aucune pro-
« priété. »
Il se peut qu'il ait fallu, par la logique des événements,
poser une barrière entre l'Europe et nous. Mais cette bar-
rière devait-elle être si infranchissable qu'on ne pût jamais en
ouvrir les portes ?
Chanlatte et Boisrond ne pouvaient-ils pas, à l'article consti-
tutionnel que je viens de citer, ajouter un article modérateur ?
Qui les empêchait de le faire, sinon les passions qui les
aveuglaient au point de leur faire perdre de vue même les in-
térêts les plus chers du pays !
Cet article modérateur ne pouvait-il pas être conçu dans
cet esprit :
« Néanmoins, l'Empereur pourra, pour des services ren-
« dus à l'État ou à la race noire, soit dans les arts, soit
« dans les sciences, soit dans les lettres, soit dans la
« guerre, accorder des lettres de naturalisation à ceux des
« hommes blancs qui auront rendu ces services."
Ce dernier article ne conciliait-il pas les rancunes du pré-
sent avec les idées progressives du siècle ?
Certes, Dessalines lui-même n'eût rien trouvé à redire à une
pareille transaction ; et quel honneur n'eût-il pas retiré de
cette faculté qui lui était laissée de récompenser par des cou-
— IX —
ronnes civiques, les blancs généreux qui, en poursuivant de
l'éclat de leur éloquence l'horrible traite des noirs, défendaient
alors les droits de notre race outragée !
Le droit de bourgeoisie haïtienne accordé à Clarkson, Wil-
berforce, Grégoire, n'eût pas moins glorifié ces illustres ci-
toyens du monde que le prince qui le leur aurait décerné.
Mais il est temps d'arrêter ces réflexions, car la matière est
large, et s'il fallait la traiter in extenso, ce serait l'objet d'un
travail qui excéderait mes forces.
Je suis heureux, néanmoins, qu'on m'ait mis, encore une fois,
à même de réfuter les déplorables doctrines de 1804; elles
sont, qu'on n'en doute pas, la ruine de l'ancienne reine des An-
tilles : ceux qui abhorrent l'antagonisme des races, des castes,
parce qu'il en découle deux grandes calamités, la tyrannie et l'as-
servissement, qui croient au principe de la solidarité humaine,
c'est-à-dire de la fraternité , qui portent en eux-mêmes le sen-
timent de la dignité individuelle, de la force morale, doivent,
il en est l'heure, dépouiller ces doctrines qui ont fait leur
temps et que rien ne saurait aujourd'hui sérieusement justifier.
C'est vers l'extinction de toute animosité de races et de cas-
tes , que doit tendre l'attention des générations actuelles : il
serait désolant que ces générations faillissent à leur mission.
Octobre 1857.
AVIS.
La patrie est notre mère commune ; sa gloire est
notre patrimoine à nous tous, et tous nous devons cul-
tiver ce patrimoine avec un égal amour.
Or, la publication des cinq premiers volumes de
Pélion et Haïti a, pour ainsi dire, absorbé mes forces.
Il me faudrait, pour parvenir à la publication du
sixième et dernier volume, le concours de mes abon-
nés.
J'ose venir solliciter ce concours.
En conséquence, déjà honoré de la souscription de
LL. EE. MM. les Ministres de la guerre et de la marine
de France, j'en ouvre une pour mon pays :
Le Port-au-Prince, la Croix-des-Bouquets, Léogane
et les deux Goâves, chez M. Pinkcombe, pharmacien ;
Jacqmel, chez M. Ultimo Lafontant ;
Miragoâne et les Nyppes, chez M. André-Jean-Simon,
représentant du peuple ;
Les Cayes et les communes environnantes, chez
M. Abeillard Soray, négociant ;
Jérémie, chez M. Hippolyte, docteur-médecin ;
— XII —
Les Gonaïves et Saint-Marc, chez M. Normil Sam-
bourg, négociant;
Le Cap-Haïtien, les communes environnantes et le
Fort-Liberté, chez M. Solon Therlonge.
Cette souscription, à une piastre le volume, sera cen-
tralisée au Port-au-Prince chez M. Pinkcombe.
Les noms de tous les souscripteurs seront publiés en
tête du sixième volume, car il est juste que ceux qui
m'auront aidé à mettre en lumière les glorieux événe-
ments de notre pays, reçoivent un tribut public, quelque
faible qu'il soit, de ma reconnaissance.
C'est à une souscription des anciens colons de Saint-
Domingue qu'Haïti doit la publication du précieux tra-
vail de Moreau de Saint-Méry ; sans prétendre établir
aucune parité entre mon Pétion et Haïti et la Descrip-
tion de la partie française de Saint-Domingue, je ne crois
pas mes concitoyens moins zélés pour la terre où ils
vivent libres et indépendants que ne l'étaient les an-
ciens colons pour la môme terre qu'ils opprimèrent.
LIVRE DOUZIEME.
Parallèle de Pétion et Gérin. — Pétion, président d'Haïti. — Gran-
deur de la mission de Pétion. — Insurrection de Rébecca au Port-
de-Paix. — Bazelais aux Gonaives. — Pétion devant Saint-Marc.
— Lamarre au Port-de-Paix. — Ajournement du Sénat. — Mort
de Yayou. — Bonnet devant Saint-Marc. — Pétion devant Saint-
Marc. — Mort de Magloire-Ambroise.
I. Jusqu'alors l'office de la présidence d'Haïti était va-
cant. Deux candidats, déjà préparés par leur propre
illustration, étaient en présence : l'un, le sénateur Gé-
rin, avait toute l'instruction classique qu'on pouvait ac-
quérir dans la colonie avant la révolution. Mais cette
instruction était mal digérée : il pensait que, pour avoir
beaucoup retenu, il savait beaucoup; c'était par là don-
ner le pas à la lettre sur l'esprit. Aussi rarement il dis-
cutait; le plus souvent s'emportant, au lieu de prouver, il
affirmait; comme homme politique, aucune organisation
sociale n'eût mérité ses suffrages, que celle dont il eût
à son gré dicté la loi : la Constitution du 27 décembre,
aux travaux de laquelle il n'avait pas pris part, parce
qu'il était occupé, dans le Sud, à apaiser les passions ré-
volutionnaires, n'était à ses yeux qu'une aberration qui
donnait à la liberté trop de développement au détri-
ment du pouvoir; mais si, en quelque sorte, il avait rai-
T. V. 1
2 PÉTION ET HAÏTI. 1807
son de refuser à la Constitution un culte aveugle, vou-
lait-on savoir ses idées personnelles en matière d'or-
ganisation politique?
Ses souvenirs historiques le reportaient jusques aux
temps primordiaux des Indiens de l'île; en redonnant
au pays son antique dénomination d'Haïti, il trouvait
que rien n'était plus naturel aux fondateurs de l'Indé-
pendance que d'attribuer à ses chefs le titre de caciques,
titre distinctif des anciens dominateurs aborigènes.
Un grand cacique, général d'armée et administrateur,
duquel tous les autres eussent relevé, eût siégé au Port-
au-Prince (1).
Du reste, l'énergie de l'action l'avait rendu populaire
parmi les soldats, qui tous le craignaient autant qu'ils le
respectaient. Quand au camp ou à la caserne, quelqu'un
venait à prononcer le mot de ministre ou ceux de côtes-
de-fer, on était sûr, aussitôt, d'entendre raconter une
anecdote plus ou moins gaie, qui parvenait quelquefois
à ses propres oreilles.
L'autre candidat, c'était le sénateur Pétion; calme et
(1) L'indépendance politique que le pays avait conquise vis-à-
vis de la France, ne contentait pas les vues de l'ancien ministre;
il voulait de plus, comme on le voit, effacer de nos moeurs l'usage
de la technologie française. Il poussait à cet égard si loin ses idées,
qu'il ne craignit pas de descendre de la gravité de son caractère
pour composer une grammaire créole qu'il entendait substituer à la
grammaire française dans l'enseignement. Tout ceci était digne de
l'homme qui, en 1802, avait renouvelé de Marmontel le titre d'ar-
mée des Incas pour le faire un instant porter par l'armée du Sud et
une partie de celle de l'Ouest.
1807 LIVRE XII. 3
réfléchi, sacrifiant moins aux théories qu'aux phéno-
mènes, il jouissait d'une grande influence dans le Sénat,
où cependant il siégeait rarement, parce qu'il était le
plus souvent malade. Ses moeurs pacifiques, conci-
liantes, sa mansuétude, ne s'étaient jamais démenties
même durant les plus affreux orages de la révolution.
Mais, en réalité, les deux candidats étaient possédés
d'une ambition démesurée : Pétion sachant maîtriser
la sienne, la concentrer en lui-même, afin que nul ne
pût le troubler dans ses combinaisons, ne la dissimu-
lant pas pourtant, —cette ambition, —mais sachant la
mesurer aux occasions, la proportionner aux faits, n'allant
jamais, dans le moment, au-delà du but désiré, peu apte
à créer les circonstances, — mais adroit à les saisir, à
les développer, — mettant alors résolument la main à
l'oeuvre, déployant la plus grande fermeté et la plus
grande ténacité : qualités qui constituent l'habileté po-
litique, et qui, sans doute, firent dire à un général
français qu'il était un homme dangereux (1).
Et sans ce caractère si bien défini par le général fran-
çais, M. de Mauduit n'eût peut-être pas, en 1790, initié
Pétion aux secrets de la politique métropolitaine, et le
campement de Diègue, en 1791, n'eût pas eu lieu sitôt;
on peut même douter que Pétion eût été, en 1799, illus-
trer la défense de Jacmel; et n'eût-il pas eu, en 1802, l'i-
mitiative glorieuse de la guerre de l'Indépendance; n'eût-
(1) Voyez tome III du même ouvrage, page 130.
4 PÉTION ET HAÏTI. 1807
il pas eu de plus le mérite d'avoir tenté de fonder le
droit civil dans son pays !
Gérin, au contraire, était dominé par son ambition;
incapable d'assoupir ses désirs, de taire ses voeux, de
dérober au public ses tendances, courant plutôt après
un théâtre, pourvu que l'auditoire fût nombreux; tou-
jours disposé à l'éclat, aimant le bruit, le retentissement;
se souciant peu de l'opinion, pourvu que ses idées pa-
russent triompher; aimant la patrie, se croyant le plus
capable de la servir, d'en fixer les destinées, mais le
proclamant trop haut, pour qu'on pût toujours s'en rap-
porter à lui; avant tout, l'homme de l'enthousiasme qui
n'a jamais connu la puissance du bon sens et les res-
sources de l'à-propos.
Tel était Gérin, qu'il osa avancer, dans une discussion
sur le droit public, que le fils d'un cultivateur ne pouvait
être l'égal du sien : n'était-ce pas ériger en principe la
loi du privilége (1)?
Pétion, simple capitaine d'artillerie en 1794, lui avait
cependant dit que son rêve à lui, si jamais le ciel le
rendait propriétaire même d'une bananerie, c'était de
ne laisser aucun de ceux qui l'auraient aidé à la culti-
ver souffrir de la faim (2).
Magnifique pensée qu'il faut relever du domaine des
misères quotidiennes pour la porter dans les hautes
(1) Voyez M. Madiou, tome m, page 411.
(2) Pétion et Haïti, tome 1, page 208.
1807 LIVRE XII. 5
régions de la liberté de l'homme et de l'égalité des
droits !
L'un, l'homme de l'autorité, de la violence; l'autre?
l'homme de la persuasion, de la douceur.
L'un, la menace à la bouche, le geste à la main ;
l'autre, le sourire sur les lèvres, la bienveillance au
coeur.
L'un, toujours prêt à dégainer le sabre; l'autre, tou-
jours prêt à le remettre au fourreau.
L'un, s'élevant jusqu'au-dessus de l'orgueil; l'autre,
s'effaçant jusqu'à la modestie.
L'un, rapportant tout à lui et gardant tout à lui (1) ;
l'autre, n'ayant rien à lui, tout à ses semblables (2).
L'un, n'ayant anciennement marqué que comme com-
mandant de l'arrondissement de l'Anse-à-Veau, en 1799,
et chef de la 3e demi-brigade du Sud, en 1802 ; l'autre,
rempli d'illustration militaire dont les circonstances
avaient plutôt contribué à l'entourer qu'il n'était allé
au devant.
L'un âgé, l'autre jeune.
L'un, multiple dans sa simplicité, cherchant à re-
faire on ne sait quel héros historique; l'autre, simple
dans sa complication, aspirant à mériter de la postérité
(1) Les habitudes parcimonieuses de Gérin étaient si proverbiales,
qu'on disait que « il était capable de tondre un oeuf. »
(2) Pétion donnait tant qu'il lui arrivait souvent de n'avoir pas
pour lui.
6 PÉTION ET HAÏTI. 1807
les mêmes hommages qui élèvent si haut Titus et Tra-
jan dans la mémoire des hommes.
En un mot, Gérin, petit comme Pompée, sans en
avoir le génie ; Pétion, grand comme César, sans en
avoir les défauts.
Tels étaient les deux candidats que la rébellion de
Christophe avait laissés en présence pour la présidence
d'Haïti.
Gérin pensait l'emporter, parce qu'à lui on devait
plus particulièrement la chute de Dessalines. Mais il
oubliait que si Pétion lui avait fermé les portes du Port-
au-Prince , les choses eussent pu se passer tout diffé-
remment.
II. Enfin, le Sénat se réunit, le 9 mars, sous la prési-
dence du citoyen Barlatier ; dix-sept membres étaient
présents (1).—Pétion avait gardé sa maison, autant pour
laisser à ses collègues toute liberté d'action que parce
qu'il était souffrant ce jour-là.—Gérin ne fit que paraître
à l'assemblée, sans doute pour voir si Pétion s'y trou-
vait, puisqu'au lieu de rester prendre part à la délibéra-
tion , il se retira aussitôt qu'il vit qu'on allait procéder
à l'élection.
Bonnet et Larose prirent alors la parole en faveur de
la candidature de Pétion. L'assemblée passa immédiate-
ment au scrutin secret, dont le dépouillement donna
(1) Rappelons-nous que Paul Romain, Toussaint-Brave, Magny et
Charrairon n'avaient pas accepté l'office de sénateur.
1807 LIVRE XII. 7
treize voix à Pétion, une à Gérin, à Magloire-Ambroise
et à Yayou ; la dix-septième voix fut perdue.
César Télémaque et Daumec furent députés auprès
de Pétion pour lui annoncer cette nomination. — Celui-
ci, que les proclamations de Christophe venaient
de mettre en si grand relief, qu'elles eussent suffi
pour le désigner aux suffrages de ses collègues, à
défaut de titres plus sacrés, ne pouvait et ne devait re-
fuser la magistrature à laquelle les événements et les
hommes relevaient, sans manquer même aux simples
lois de la dignité individuelle. — Il déclara donc à la
députation qu'il acceptait la magistrature, et qu'il se
rendrait le lendemain au Sénat pour y prêter son ser-
ment.— La députation se retira à travers les cris d'allé-
gresse du flot des officiers de la garnison, des fonction-
naires publics et des simples citoyens qui avaient envahi
la maison du général, et dix-sept coups de canon, tirés
de l'Esplanade de l'Intendance, répétés par tous les
forts et les bâtiments de l'État, annoncèrent à la nation
que Pétion avait remplacé Christophe à la présidence
d'Haïti.
III. Gérin seul, désappointé, mécontent et dépité,
resta étranger à la joie générale. On affirme qu'aussitôt
que la nouvelle du résultat de l'élection lui parvint, il
se promit incontinent de ne pas se présenter à la séance
de l'installation. Il aurait fallu l'insistance de Blanchet
jeune et de Daumec, ses hommes de confiance, pour le
faire revenir de cette détermination : « Que penserait le
8 PÉTION ET HAÏTI. 1807
« peuple de l'inconvenance du procédé? Quelle satisfac-
" tion Christophe lui-même n'en retirerait-il pas? Et
« puis, un citoyen de la valeur de Gérin pouvait-il faire
« un éclat de son amour-propre, même justement
« offensé? Ne serait-ce pas descendre inconsidérément
« de la haute position qu'il occupait encore dans l'opi-
« nion ? »
La mauvaise humeur de Gérin prouvait qu'il avait
oublié qu'à Sparte, dans une pareille circonstance, un
citoyen, nommé Prédarète, après avoir été investi pen-
dant près d'un demi-siècle du mandat de ses conci-
toyens, échoua enfin dans sa candidature, et qu'au lieu
d'accuser ses concitoyens d'ingratitude, le vieillard pa-
triote se rendit au temple de Jupiter et s'écria :
« Souverain des dieux, je te rends grâce d'avoir
« donné à ma patrie trois cents citoyens plus dignes que
« moi de la gouverner. »
C'était dans l'imitation d'un si beau trait d'abnégation
politique que Gérin aurait dû abriter ses déceptions.
Mais malheureusement il était trop dominé par l'amour-
propre, l'amour de soi, pour accepter loyalement et pa-
triotiquement un pareil échec.
Gérin, vaincu par Blanchet et Daumec, se trouva enfin
à la séance du lendemain. Lié par l'amitié et l'estime
avec Pétion dès le campement de 1791, à la Croix-des-
Bouquets, il s'était hâté, quand ce dernier vint, en 1794,
tenir garnison au Petit-Trou, de lui offrir l'hospitalité
de son toit. Depuis, pendant la première guerre civile, si
1807 LIVRE XII. 9
la position sédentaire de Gérin à l'Anse-à-Veau, comme
commandant de l'arrondissement, n'avait pas pu rappro-
cher davantage l'un de l'autre, Pétion, dès qu'il parut, en
1802, avec Geffrard, dans la plaine de Léogane, n'avait-
il pas tiré Gérin de l'obscurité de sa position, en lui
donnant le commandement de la 3e demi-brigade du
Sud?
Une considération, surtout, qui dut ajouter au mécon-
tentement de l'ancien ministre de la guerre, c'est de se
voir, lui âgé de cinquante ans, préférer un jeune homme
de trente-sept ans. La gérontocratie, cette misérable
plaie des sociétés nouvelles, était alors, comme naguère
encore sous le président Boyer, toute prépondérante
dans le pays. Mais cette considération était d'autant plus
déplacée, que Pétion se trouvait le plus ancien général
des deux (1).
IV. Le lendemain , 10 mars, Pétion, par rapport à
ses souffrances rhumatismales, monta en voiture; et,
précédé de Blanchet aîné, secrétaire d'État, et des géné-
raux Bazelais et Wagnac qui se trouvaient aussi en voi-
ture, il se dirigea vers la maison du Sénat, où il fit son
entrée, appuyé sur des béquilles.
On était habitué à lui voir ces béquilles; mais la mal-
veillance d'un petit nombre répéta tout bas le mot de
Boisrond : « Sixte-Quint ! » Cependant le mot portait à
(1) Tout porte à croire que Pétion était même le plus ancien gé-
néral divisionnaire du pays.
10 PÉTION ET HAÏTI. 1807
faux, puisque la maladie de Pétion était sincère. D'ail-
leurs, si Pétion s'était attendu, depuis les hostilités de
Christophe, à être élu à la première magistrature du
pays, il n'avait pas, du moins et à cet effet, formé aucune
brigue, noué aucune intrigue. La parité fortuite des
circonstances pouvait bien laisser le champ libre aux
envieux de sa fortune politique; mais, dans le fond,
rien ne justifiait une malicieuse comparaison entre les
deux personnages. Si Pétion, comme Sixte-Quint, avait
désiré le pouvoir, on ne put jamais lui reprocher,
comme à ce dernier, le mobile de l'intérêt personnel et
la violence des actes : Sixte-Quint usa, en effet, du
pouvoir avec l'ostentation et la main de fer d'un despote;
Pétion, au contraire, avec la simplicité et la main pa-
ternelle d'un aldermann.
Tous les sénateurs, à l'arrivée de Pétion, s'assirent
en se couvrant, comme pour mieux formuler la majesté
du peuple souverain. Pétion seul, avec le cortége, était
debout et découvert.
Barlatier, président de l'assemblée, prit la parole en
ces termes :
« Citoyen général,
« Le Sénat, ayant senti la nécessité d'organiser le gouver-
« nement, a procédé dans sa séance d'hier à la nomination du
« président d'Haïti. Le suffrage de ses membres a réuni la.
« majorité en votre faveur, et vous avez été proclamé Prési-
" dent de la République haïtienne.
4807 LIVRE XII. 11
« Le Sénat, en vous élevant à la première magistrature de
« l'État, a cru rendre un hommage public à vos vertus et aux
« sentiments républicains qui vous ont toujours caractérisé.
« Chargé du dépôt des lois et de la forcé armée, vous devien-
« drez, président, un sujet d'émulation pour tous ceux de vos
« compagnons qui parcourront la même carrière que vous.—
« Votre attachement à la République, votre soumission aux
« lois et votre zèle à les faire exécuter, sont les puissants mo-
« tifs qui ont déterminé le Corps législatif à vous placer à la
« tête du gouvernement et de la force armée. Puisse Dieu vous
« conserver l'heureux caractère que vous a départi la nature,
« et vous rendre toujours l'objet de l'admiration publique!
« N'oubliez jamais, citoyen président, que le salut de la Ré-
« publique dépend de l'harmonie qui doit exister entre le Pou-
« voir exécutif et le Corps législatif; s'en écarter, ce serait
« compromettre le salut de l'État et l'exposer à des déchire-
« ments : la crise doit finir quand le gouvernement est orga-
« nisé. »
Pétion, toujours debout et découvert, répondit ainsi:
« Sénateurs,
« Élevé par votre choix à la première magistrature de l'État,
« devenu, en quelque sorte, le dépositaire du bonheur et des
« destinées de notre pays, j'ai l'honneur de vous déclarer que
« je serais effrayé de l'étendue des obligations que vous m'im-
« posez, si je n'étais certain de trouver dans vos lumières, dans
« votre sagesse et dans votre énergie, toutes les ressources
« dont j'aurai besoin. Cette idée, Sénateurs, doit me rassurer.
« En acceptant avec confiance la nouvelle mission dont vous
« m'honorez, mon coeur va prononcer dans le sein du Sénat
« le serment que la Constitution prescrit au Président d'Haïti »
12 PÉTION ET HAÏTI. 1807
Et à l'instant, étendant la main droite sur le manus-
crit original de la nouvelle Constitution, Pétion prêta le
serment suivant :
Je jure de remplir fidèlement l'office de Président
d'Haïti, et de maintenir de tout mon pouvoir la Consti-
tution.
Puis il ajouta :
« Que les armes confiées au peuple pour la défense de sa
« liberté, se dirigent contre ma poitrine, si jamais je conce-
« vais le projet audacieux et impie d'attenter à ses droits; si
« jamais j'oubliais que c'est après avoir contribué à punir de
« mort un tyran, dont l'existence était un tort de la nature,
« que c'est après avoir contribué à en proscrire un autre qui,
« par sa folle ambition, a allumé parmi nous le feu de la guerre
« civile, que je me vois élevé à la présidence d'Haïti ! »
Aussitôt ce serment, le président du Sénat proclama,
au nom de la République, le général Pétion Président
d'Haïti et l'invita à prendre place à sa droite. Alors la
musique militaire exécuta l'air si populaire à cette épo-
que et si bien adapté à la circonstance : Où peut-on
être mieux qu'au sein de sa famille ? De nombreuses
salves d'artillerie tirées de tous les forts annoncèrent au
pays l'accomplissement de cette imposante cérémonie.
Les citoyens et les étrangers qui remplissaient les tri-
bunes se confondirent dans les cris de vive la liberté !
vivent l'égalité, la République et Pétion!
Pétion cependant, malgré ses efforts, ne pouvait dis-
1807 LIVRE XII. 13
simuler son état maladif. Un sénateur proposa de lever
la séance. Pétion se retira avec le cortége cette fois
augmenté de tout le Sénat, à l'exception de Gérin, qui
regagna son domicile.
V. Ce dernier reçut le soir la visite des généraux
Wagnac et Yayou, car malgré les travers de son esprit
chacun professait pour lui un profond respect. — Quel
ne fut pas l'étonnement de Wagnac et de Yayou, quand
Gérin leur dit : « Vous le voyez, Messieurs, j'ai travaillé
" pour l'élévation de Monsieur Pétion ! Mais dois-je en
« rester là? Ne puis-je pas compter survous?.... » « Mi-
« nistre (1), lui répondit Wagnac, en l'interrompant, je ne
« serai jamais l'artisan d'aucune guerre civile; je re-
« doute trop le joug de Christophe qui seul en profite-
" rait. » A ces paroles Yayou ajouta celles-ci avec
beaucoup d'énergie : « Comment, Ministre, pouvez-
« vous tenir un pareil langage, quand tout notre espoir
« ne repose que sur vous autres, hommes de couleur?...
« Au lieu de songer à aucun ressentiment personnel,
« croyez-moi, marchez d'accord avec le Président et
« secondez-le de tout votre pouvoir (2). »
Les deux généraux se retirèrent immédiatement.
(1) Gérin fut jusqu'à sa mort appelé de ce titre.
(2) Notes autographes du citoyen Décossard, qu'un rare patrio-
tisme et d'autres nobles qualités firent parvenir au Sénat de la
République, sous le président Boyer. Le citoyen Décossard déclare
tenir ces particularités du général Wagnac lui-même, dont il était
secrétaire en 1807.
14 PÉTION ET HAÏTI. 1807
Hélas! pourquoi Yayou lui-même oubliera-t-il bien-
tôt les sages avis qu'il donnait à Gérin, et tombera-t-il
dans la plus funeste aberration?
VI. Le magistrat qui venait d'être appelé à gouverner
la République possédait tout ce qu'il fallait pour apaiser
les dissensions civiles et effacer les rivalités poli-
tiques; étranger aux odieuses disputes cutanées, nul ne
s'était jusque-là montré aussi constamment humain,
conciliant, débonnaire, prudent et jaloux que lui de
la conservation des droits de ses concitoyens. Aussi
possédait-il la confiance de toutes les factions qu'il
sut réunir autour de lui pour les désarmer et les con-
fondre dans le seul amour de la Patrie : mission
difficile à remplir, car il fallait savoir allier la douceur
à la force, la tolérance à la justice, l'indulgence à la sé-
vérité, pour ne pas décourager, pour ne pas surexciter,
pour ramener les uns, pour conserver les autres, pour
faire disparaître des coeurs tous les levains de discorde
que l'ignorance et la mauvaise foi y avaient fait fer-
menter depuis la révolution. Il fallait enfin, au nom
du salut commun en face de l'étranger, des libertés
publiques en face de l'intérieur, faire abjurer toutes les
haines, toutes les méprises, et rendre chers, l'un à
l'autre, l'homme noir et l'homme jaune, en polissant
les moeurs, en y infusant les sentiments du beau, du
juste, du bien enfin. — Jamais législateur eût-il à rem-
plir un mandat plus semé d'aspérilés et en même temps
plus rempli de grandeur?
1807 LIVRE XII. 15
Et cette oeuvre morale, il faut l'accomplir au milieu
des feux de la guerre civile, pendant qu'un adversaire
farouche emploie tous ses efforts pour raviver et dé-
chaîner les haines de caste ! Il faut l'accomplir malgré
la sainteté d'une Constitution jalouse, souvent en dépit
des propres soutiens de la République !
Mais ne ressortissait-il pas du discours que Pétion
venait de prononcer qu'il prévoyait dès lors tous les em-
barras qui allaient surgir dans la marche du gouverne-
ment, tous les obstacles qui allaient se dresser devant
chacun de ses pas, toutes les oppositions qui allaient se
lever devant chacune de ses tendances ! — Et, comme
pour couvrir sa responsabilité dans les éventualités de
l'avenir, — après avoir prononcé son serment comme
Président d'Haïti, — que demande-t-il au peuple? —
Ce n'est pas de tourner les baïonnettes dont il est armé,
ce peuple, contre sa poitrine, si jamais il venait à violer
la Constitution de l'État, déclaration qui eût aliéné d'a-
vance la spontanéité de ses actes ; mais de tourner
ces baïonnettes contre sa poitrine, s'il venait à attenter
aux droits de ce même peuple, c'est-à-dire aux prin-
cipes de la liberté et de l'égalité : entre les deux for-
mules, il y a tout un abîme, où les coups d'État peuvent
se retrancher et se tenir prêts à tout envahir !
C'est pour avoir si bien saisi la position que Pétion
put la dominer, pour ainsi dire, dès le lendemain
16 PÉTION ET HAÏTI. 1807
même de son élection. Et il faut en convenir, l'addition
qu'il mêla à la formule du serment, — propre seule-
ment à éblouir les esprits superficiels, — n'était qu'une
espèce de restriction mentale faite à l'inviolabilité de la
Constitution. Aussi pour moi, dès à présent, il devient
évident que Pétion, qui avait dirigé tous les articles
de la Constitution contre Christophe, entendait, au be-
soin, se trouver libre d'exécuter, d'éluder et même dia-
néantir ces mêmes articles. C'est là que devait aboutir,
en effet, cette funeste préoccupation de la Constituante
d'avoir voulu fonder la Constitution contre un seul
homme, au lieu de l'élever à la hauteur des principes.
VII. Tout était à créer dans l'organisation sociale de
la République : déjà, par un arrêté du 27 février, rendu
sur la proposition écrite de Pétion, le Sénat avait con-
sidérablement modifié le Code pénal militaire de l'em-
pire, en effaçant de ses dispositions la multiplicité des
cas entraînant la peine de mort, en abolissant le supplice
des verges, et en proscrivant les exécutions à la hideuse
baïonnette. Quatre commissions militaires perma-
nentes avaient été instituées : au Port-au-Prince, à Jac-
mel, aux Cayes et à Jérémie; deux conseils de révision,
l'un au Port-au-Prince, l'autre aux Cayes, avaient été
aussi institués pour connaître de l'appel des juge-
ments de ces commissions militaires.
Une loi, rendue le 4 mars, avait proclamé une am-
nistie générale pour toutes les fautes et délits commis
1807 LIVRE XII. 17
dans les départements de la République avant la mise
en activité de la Constitution.
Une autre, du 7, avait fixé les bases de l'administra-
tion publique. Cette loi, dont Bonnet fut le rapporteur,
posait en principe la concentration aux mains d'un
seul secrétaire d'État, comme il en avait été pour les
Intendants sous la domination coloniale, des départe-
ments de la guerre, de la marine, des finances , des do-
maines, même de la justice et de la police. — Bonnet
alléguait, pour la justification de cette concentration, le
peu d'étendue territoriale de la République, et des
raisons d'économie financière. Mais quelle que fût
cette étendue, il avait échappé au rapporteur qu'un seul
homme pouvait rarement bien remplir tant d'attribu-
tions diverses, et que, si on voulait fonder régulière-
ment le mécanisme gouvernemental, il fallait au contraire
donner plus d'élasticité à ses ressorts, en établissant
plusieurs départements ministériels : c'était, en effet, le
meilleur moyen d'établir entre les sommités de l'ordre
social une louable émulation dans la pratique de la
chose publique. Or, où il y a cette émulation, il y aura
bientôt prospérité et finances. Et ce qui doit faire ici
l'excuse de Bonnet, c'est qu'il avouait son insuffisance
en regrettant «l'absence de Théodat Trichet, » probable-
ment alors dans le Sud, « dont les lumières et l'expé-
rience lui eussent été utiles. » Enfin venaient les dispo-
sitions relatives aux détails de service qui sont à peu près
les mêmes que ceux qui nous régissent encore.
18 PÉTION ET HAÏTI. 1807
Le 7, avait aussi paru la loi sur les patentes, loi juste,
puisque tout citoyen doit concourir, suivant ses facul-
tés, aux besoins de l'État.
Le 9, loi sur l'organisation du cabotage et celle qui
abolissait la subvention du quart du produit des habita-
tions au profit du trésor public et établissait l'impôt
territorial.
La loi du quart de subvention fut établie, le 7 no-
vembre 1792, par la commission intermédiaire que Son-
thonax avait substituée à l'assemblée coloniale. On
prélevait ce quart à la sortie des denrées de la colonie,
— expédient nécessité par la nullité des ressources fi-
nancières du moment. Cette loi, abolie, le 12 décembre
1800, par Toussaint-L'Ouverture, fut remplacée en
même temps par un règlement établissant un droit
d'exportation de 20 pour cent sur les denrées de la co-
lonie (1).
Le 7 février 1804, Dessalines abrogea, à son tour, le
règlement de Toussaint et rétablit la loi de subvention.
Mais, frappant directement sur le travail, cette loi qui
avait pu être bonne à son principe, alors que les droits
et les devoirs n'étaient pas encore sainement définis,
causait des contestations, des vexations, partant des
(1) Ce même règlement frappait aussi les marchandises soumises
au droit d'importation d'une contribution de 20 p. 100. Bientôt, le 31
du même mois de décembre, sur les observations de M. Stévens,
consul général des États-Unis, le droit d'importation fut réduit à
10 p. 100.
1807 LIVRE XII. 19
murmures parmi les fermiers et les propriétaires ; le
Sénat y substitua un droit de 10 gourdes par millier de
café et de 4 gourdes par millier de sucre, sirop ou mé-
lasse : ce droit était perçu au moment et à mesure que
le chargement de ces denrées se faisait pour l'expor-
tation.
VIII. Tout se régularisait; mais en même temps l'ex-
périmentation, cette pierre de touche de toutes les
créations de l'esprit, fit comprendre dès lors au Sé-
nat qu'il fallait donner au pouvoir exécutif plus d'air
dans la pratique des choses, un espace plus vaste que
celui tracé par la Constitution pour qu'il pût se mou-
voir.
C'est ainsi que le Sénat décréta, le 12, en faveur
du Président d'Haïti, le droit de présenter trois candi-
dats pour les fonctions civiles et militaires auxquelles
il faudrait pourvoir.—Pétion s'occupa alors de décerner
quelques honneurs aux officiers qui avaient le plus con-
tribué à fonder la République. Le 19, sur sa proposition,
Bazelais fut nommé général de division chef de l'État-
major général de l'armée ; Magloire-Ambroise général de
division, commandant le département de l'Ouest; Yayou
général de division, commandant les arrondissements
du Port-au-Prince et de Léogane ; Bonnet, général de
brigade, commandant l'arrondissement de Jacmel ; La-
marre adjudant-général. — Le 19, le Sénat, cédant en-
core à la force des principes, autorisa le Président
d'Haïti à entretenir les relations politiques au dehors
20 PÉTION ET HAÏTI. 1807
et à conduire les négociations diplomatiques, mais en
en sauvegardant les ratifications. — On voit par ces'
deux décrets successifs que déjà le pouvoir exécutif
commençait à acquérir l'assiette normale que la
logique des choses devait nécessairement lui faire ac-
corder. Mais ces extensions, volontairement données à
la loi fondamentale, étaient le prélude de sacriléges
hardiesses...
Plusieurs de ces lois avaient été votées avant l'élec-
tion de Pétion à la présidence d'Haïti ; celles sur le ca-
botage et l'impôt territorial le furent le jour même de
cette élection.
Le Sénat, dont l'insurrection du Nord et celle du Sud
n'abattaient pas l'énergie, continuant ses travaux, dé-
créta, le 3 avril, qu'en cas de nouvelle agression de la
part de Christophe, ses membres, en costume de céré-
monie, portant un sabre suspendu à un baudrier rouge,
se tiendraient sur les lignes pour partager les dangers
du soldat.— Le même jour fut décrétée l'institution de
quatre fêtes nationales : celles de l'Agriculture, de la
Constitution, de la Liberté et de l'Indépendance. — Le
6, fut proclamée une amnistie en faveur des insurgés
de la Grand'Anse. — Le 7, tous les points de la Répu-
blique soumis à la domination de Christophe furent
déclarés en état de révolte, tous les ports en état de
blocus. — Le Président d'Haïti demeurait invité à faire
croiser les bâtiments de la République sur les côtes oc-
cupées par l'ennemi pour détourner les navires étrangers
1807 LIVRE XII. 21
qui auraient pu y être expédiés, et les faire entrer, pour
leur propre sûreté, dans les ports du Sud-Ouest.—Le 10,
fut décrétée la formation d'un corps de gendarmerie
dont deux divisions de 392 hommes chaque, réparties
dans l'Ouest et le Sud, devaient veiller aux travaux de
l'agriculture, au maintien de l'ordre et de la paix pu-
blique, à l'exécution des lois, à la sûreté des personnes
et des propriétés et à la répression du brigandage.
C'eût été là une loi capitale susceptible d'exercer une
heureuse influence sur la moralisation de la masse du
peuple, si cette gendarmerie avait été confortablement
casernée, proprement habillée et régulièrement payée;
si, en un mot, on avait mis les gendarmes au-dessus des
besoins quotidiens qui les portaient souvent à composer
avec ceux-là mêmes dont ils étaient chargés de dénoncer
les méfaits aux autorités supérieures.
Ce n'était pas seulement la juste rémunération des
services qui eût suffi pour faire de ce corps un utile
agent de paix et de sécurité : il eût fallu faire faire
aux brigades de fréquents changements de garnison,
afin de ne pas laisser au soldat le temps de se faire dans
aucune localité des habitudes, des liaisons, des femmes
mêmes, toutes choses qui ne peuvent qu'énerver les
ressorts de la discipline.
Et aujourd'hui même où on a à se plaindre de soulè-
vements si fréquents dans les campagnes, de vols et
quelquefois d'assassinats, que le gouvernement réprime
au prix de grands déploiements de forces et de plus
22 PÉTION ET HAÏTI. 1807
grands débours encore, tout doit nous faire croire
qu'une gendarmerie bien organisée empêcherait le re-
tour périodique de ces criminels attentats.
A cette même époque, beaucoup d'habitants des
Crochus, des Arcahayes, des Grands-Bois et du Mireba-
lais avaient gagné le Cul-de-Sac, fuyant devant le fer et le
feu que Christophe faisait promener partout; le Sénat in-
vita, le 11, le Président d'Haïti à les faire sortir de cette
plaine où ils pouvaient être victimes de quelqu'irrup-
tion de Christophe, et à les faire se transporter sur les
collines de l'Hôpital, où ils se livreraient avec plus de
sécurité à la culture des terres. Pétion exécuta aussitôt
cette mesure généreuse.
Le 13, le Sénat décréta que les demi-brigades d'in-
fanterie se composeraient de 1,800 hommes, en trois
bataillons chaque demi-brigade.—Il est à regretter que
Lys et Lamothe-Aigron, les deux seuls sénateurs de la
classe militaire qui assistèrent à la discussion de cette
loi, n'eussent pas pris occasion de faire introduire dans
le décret un mode normal de recrutement ou de con-
scription.
IX. Je sais qu'en vertu du principe proclamé par
l'empire, tous les Haïtiens étaient soldats ; on n'avait
qu'à arrêter un citoyen chez lui ou dans les rues, le
conduire au bureau de la place, lui donner bon gré
malgré un schako, un habit, une giberne et un fusil, et
l'envoyer recruter telle demi-brigade, comme il est en-
core d'usage.—Mais outre que ce système est vexatoire
1807 LIVRE XII, 23
et ouvre la porte à des marchés honteux entre les agents
de la presse et les citoyens pressés, il ne suffira jamais
de proclamer que tout le monde est soldat, pour s'ima-
giner avoir une armée sous main à la volonté des chefs.
Une armée ne s'improvise pas ; elle se forme lentement
et sous l'empire de la discipline. Il y a tel État qui sou-
doie vingt régiments composés comme ils le sont en Haïti,
qui ne pourrait pas résister à un autre qui n'aurait que cinq
régiments bien pourvus, bien exercés et bien casernés.
Ici je m'attends à voir répéter par plusieurs que la
pénurie des caisses publiques n'a jamais permis de
caserner et de solder régulièrement l'armée. — Oh !
d'accord, si vous appelez armée une agglomération con-
sidérable d'hommes qui ne connaissent pas même le
mouvement du port d'armes, et si vous jetez le voile
du silence sur l'énorme concussion dont le gouverne-
ment est victime à chaque revue de solde, et même à
chaque distribution de ration.—Mais l'armée, telle que
je la conçois , est plus disciplinée que nombreuse; ses
officiers sont plus sévères que fripons. Aussi, comman-
dez à une escouade de quatre hommes d'avancer baïon-
nette en avant sur la position la plus formidable ; cette
escouade ne reculera pas d'une semelle ; elle tombera
plutôt sur le carreau, au milieu des ennemis.
Ce sont là des soldats dignes de ce nom.
X. Le 18 parut une autre loi capitale , celle sur la
police urbaine, établissant une compagnie de vingt-
cinq hommes, commandée par un capitaine et un
24 PÉTION ET HAÏTI. 1807
lieutenant pour le Port-au-Prince, et d'autres compa-
gnies de quinze hommes pour les autres villes. — Cha-
que ville est divisée en sections, sous la surveillance
d'un commissaire. — Le juge de paix ordonne tout ce
qui est nécessaire pour la police, la tranquillité et la
propreté de la ville. Il doit, à cet effet, s'entendre avec
le commandant de la place. — Les rixes et discussions
entre des bourgeois et des militaires sont de la compé-
tence du juge de paix; celles entre des militaires, du
ressort du commandant de la place. — Le juge de paix
et le commandant de la place « s'entendent avec les
notables (1) » pour taxer le prix des viandes fraîches,
poissons et pain. — Le juge de paix fait la visite des
marchés, des boulangeries, des boucheries, cabarets,
auberges, boutiques de comestibles de toute espèce,
maisons d'arrêt, hôpitaux et hospices, pour s'assurer
si le bon ordre y règne, si les règlements y sont exécu-
tés. — Chaque commissaire fait son rapport tous les
matins au juge de paix et prend ses ordres.— Les com-
missaires font tous les mois la visite des fontaines, con-
duits, tuyaux, quais, warfs et autres édifices publics.
—Ils ont soin du nettoiement et de la bonne tenue des
rues, canaux, ruisseaux, et de l'arrosage.—Ils défendent
les jeux aux coins des rues et sur les places publiques.
—Ils se transportent au milieu des rixes, des attroupe-
(1) Choisis sans doute par le juge de paix et le commandant de la
place, puisqu'il n'y avait aucun règlement à cet égard.
18 LIVRE XII. 25
menfs, et, décorés (1), ils font sommation, au nom de
la loi, à la foule, de se disperser.—Ils requièrent même,
à cet effet, la force publique, qui est tenue de leur
obéir. — Ils veillent à ce que chaque industriel se fasse
patenter. — Ils inspectent l'étalonnage des poids, aunes
et mesures. — Toute personne arrivant dans une ville
doit présenter son passeport au commandant de la place,
sous peine de prison. — Chaque aubergiste doit tenir
registre de la date de l'arrivée et du départ des per-
sonnes qu'il loge, de leur qualité et de leur profession,
à peine de 50 livres d'amende.—Aucun cabaret ne doit
tenir débit après neuf heures du soir. — Les citoyens
(excepté les militaires) ne peuvent sortir après neuf
heures du soir sans feu, sous peine d'être conduits au
corps-de-garde jusqu'au lendemain. — Si ce sont des
gens notables, le chef du poste peut les faire conduire
chez eux, moyennant une amende de 4 gourdes. — Il
est défendu de laisser vaquer dans les rues les cochons,
cabris, ânes, chevaux ou boeufs. Ces animaux sont
conduits aux épaves.—Les mendiants et gens sans pro-
fession, en état de faire un travail quelconque, doivent
être envoyés aux travaux des champs. — Les femmes
infirmes, les estropiés et les vieillards sont envoyés aux
hospices du département. — Il est défendu de tirer des
coups d'armes dans la ville.—La personne des commis-
(1) Ils portaient habit bleu à boutons blancs, épée, chapeau
retapé ; une médaille décorait leurs poitrines.
T. V. 1*
26 PÉTION ET HAÏTI. 1807
saires de police est inviolable dans l'exercice de leurs
fonctions. — Toute menace ou voie de fait contre eux
est punie d'une amende de 8 gourdes au moins à 100
gourdes au plus, ou de quatre jours à trois mois de
prison, sans préjudice de la recherche criminelle.—
Toute personne, depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à
soixante, doit être munie d'une carte domiciliaire signée
du commandant de la place et du juge de paix.
Telles furent les principales dispositions de la loi sur
la police des villes. Daumec en fut le principal rédac-
teur. C'était déjà beaucoup que cette loi ; mais la répu-
tation de science politique dont jouissait le sénateur
devait faire attendre à mieux. Pourquoi n'avoir pas
de suite donné à la commune, dont cette loi n'était
qu'un triste embryon, toute la majesté qui lui convient
dans les pays libres, en investissant l'autorité civile de
toutes les attributions municipales qu'elle comporte et
qui sont si distinctes de celles de l'autorité militaire?
XI. Après la police des villes celle des campagnes.
Après avoir « ouï le rapport de son comité des finances
« et de l'agriculture, et considéré que l'agriculture étant
« la base la plus solide de la prospérité des États, il est
« nécessaire de prendre tous les moyens possibles pour
« la rendre florissante, et assurer en même temps aux
« cultivateurs le fruit de leurs travaux et tous les avan-
« tages qu'on peut leur procurer sur les habitations; »
Après avoir encore « considéré que les cultivateurs
« laborieux retirent beaucoup moins de fruits de leurs
1807 LVRE XII. 27
« peines lorsque leurs frères du même atelier s'aban-
« donnent à la paresse, à la nonchalance et au vaga-
« bondage; »
Le Sénat établit, le 20 avril, que nul ne peut acquérir
moins de dix carreaux de terre. — Les cultivateurs con-
tractent avec le propriétaire ou fermier, par-devant le
juge de paix, un engagement de travail dont la durée
ne peut être moindre du temps de la récolte. — Ils ne
peuvent alors abandonner l'habitation qu'après avoir
prévenu trois mois d'avance le propriétaire ou fermier,
et en avoir fait déclaration au juge de paix.—Celui qui
aura abandonné l'habitation (le vagabond sans doute)
sans être muni du certificat constatant qu'il a été régu-
lier aux travaux, sera mis en prison, huit jours pour la
première fois, un mois pour la deuxième fois, et trois
mois pour la troisième fois. — Ce temps sera employé
aux travaux publics. — Le juge de paix prononce sur
les différends qui s'élèvent entre les cultivateurs et le
propriétaire ou fermier. — Si ces différends occasion-
nent quelque mouvement, le commandant de la place
la plus voisine doit être prévenu.—Celui qui aura pro-
voqué le mouvement sera puni d'un emprisonnement
qui ne pourra excéder un an ; les complices sont passi-
bles des mêmes peines. — Les commandants d'arron-
dissement ou de place doivent réprimer le désordre
aussitôt qu'ils en sont requis par le propriétaire, fer-
mier ou gérant.—Ils deviennent responsables de toutes
les conséquences que leur négligence peut entraîner.
28 PÉTION ET HAÏTI. 1807
— Ils font battre les campagnes par de fréquentes pa-
trouilles, principalement aux heures de travail. — Les
cultivateurs jouissent du quart des revenus des habita-
tions où ils sont engagés, quitte de tous frais. — Le
propriétaire ou fermier qui aura distrait à son profit ce
qui devait revenir aux cultivateurs, est condamné à la
restitution et à une amende égale à la valeur de la dis-
traction, dont la moitié est au profit du dénonciateur et
l'autre aux cultivateurs.—Le partage des récoltes se fait
en nature ou en argent, au prix du cours et au choix du
propriétaire, en présence du juge de paix, de ses asses-
seurs et d'un officier de la gendarmerie.—La répartition
entre les cultivateurs se fait de la manière suivante :
Le premier conducteur, 3 parts.
Le deuxième, 2 —
Le maître sucrier, 2 —
Le gardeur d'animaux, 2 —
Le cabrouétier (1), 2 —
L'hospitalier, 2 —
Cultivateur, 1 part et demie,
Cultivatrice, 1 part et demie.
Les jeunes gens de 10 à 14 ans, demi-part.
Les cultivateurs ont, en outre, leurs places à vivres.
—Ils sont soignés, médicamentés aux frais du proprié-
taire ou du fermier.—Les vieillards et les infirmes con-
(1) Rouliers.
1807 LIVRE XII. 29
servent dans tous les cas leurs cases et leurs places à
vivres. — Ils sont aussi soignés par le propriétaire ou
le fermier.—Les femmes enceintes de trois mois cessent
d'aller aux travaux et sont ménagées durant l'allaitement
de leurs enfants. — Les propriétaires, fermiers ou gé-
rants doivent en toute occasion se conduire en bons
pères de famille.—Ils engagent les cultivateurs à former
des mariages légitimes, en leur faisant voir que c'est
le seul moyen de s'assurer la jouissance de tous les
avantages de la société, de se procurer des consolations,
des soins et des secours dans leurs chagrins et leurs
maladies; de faire régner parmi eux la pureté des
moeurs, si nécessaire pour le bonheur des hommes
et la conservation de leur santé ; d'accroître enfin sen-
siblement la population de chaque habitation; d'éten-
dre les cultures et d'en augmenter les produits. — Cha-
que année, deux mois avant la Fête de l'Agriculture,
les commandants de département, d'arrondissement et
de place, et les juges de paix, désigneront au gouver-
nement celui des cultivateurs de chaque paraisse qui
aura le mieux travaillé. — Ce cultivateur recevra une
médaille comme prix d'encouragement. — A l'occasion
de cette même fête, le juge de paix et le commandant
de la place choisissent un enfant de sept à dix ans sur
l'habitation la mieux cultivée, et appartenant à ceux
des pères ou mères qui se seraient le mieux distingués
par leur conduite et par leur amour du travail ; cet en-
fant est élevé aux frais de l'État. — Enfin, les charges
30 PÉTION ET HAÏTI. 1807
d'inspecteurs des cultures qui, sous Toussaint et sous
Dessalines, avaient tant pesé sur les infortunés cultiva-
teurs , sont supprimées.
Il faut convenir que, dans la rédaction de ce Code
rural, Daumec fut plus heureux qu'il ne l'avait été dans
la rédaction du Code municipal. Le premier de ces tra-
vaux est un véritable monument de laconisme et de
sagesse; tout est clair, précis et humain. On n'aurait
qu'à le remettre en vigueur et veiller à ce que ses moin-
dres dispositions fussent rigoureusement accomplies,
pour voir briller d'un nouvel éclat les merveilles de
notre industrie agricole.
XII. Le 21 parut la loi sur la discipline militaire.
Le Sénat,
« Ouï le rapport de son comité militaire ;
« Convaincu que la principale force d'une armée
« consiste dans la discipline, qu'il est du devoir du
« Sénat de la maintenir, en même qu'il est de sa jus-
« tice d'en raffermir les bases, de manière qu'aucune
« punition ne puisse être infligée arbitrairement; »
Décrète que tout officier ou sous-officier a droit de
punir ceux qui leur sont inférieurs, sauf à en rendre
compte, dans les vingt-quatre heures, au chef qui leur
est immédiatement supérieur.— Le rapport arrive au
chef de corps , qui peut restreindre, infirmer ou aug-
menter la punition. — Tout subordonné , de quelque
gracie que ce soit et quelque fondé qu'il se croie à se
1807 LIVRE XII. 31
plaindre, doit se soumettre d'abord à l'ordre qui lui est
donné, sauf à en réclamer au conseil de discipline.
Les fautes contre la discipline sont les voies de fait,
coups entre soldats ou officiers du même rang, mauvais
propos, punitions infligées injustement, murmures, dé-
faut d'obéissance, pourvu que ce dernier cas ne soit pas
accompagné d'un refus formel ; violations de punitions
ordonnées; ivresse, pour peu qu'elle trouble l'ordre
public ou militaire; manquement aux exercices, appels,
revues ou inspections ; enfin, toutes les fautes contre
le service ou la tenue provenant de négligence, paresse
ou mauvaise volonté. — Le conseil de discipline est
composé de trois officiers supérieurs, de trois capitai-
nes et du premier lieutenant du régiment.—Le soldat,
le caporal ou brigadier et les autres sous-officiers qui
auront manqué à la discipline seront passibles de prison,
cachot, corvées, boisson d'eau, pain ou vivres secs, et
de piquet ; la prison sera de quinze jours, le cachot de
quatre, le piquet de trois, sans charge de fusil, mous-
queton ou boulet.—Tout sous-officier qui « sera pris à
jouer ou à riboter avec des soldats, » sera puni de
quinze jours de prison, avec possibilité de réduction au
pain et à l'eau pendant trois jours de chaque semaine.
—Si c'est un officier, il encourt les arrêts dans sa cham-
bre pendant deux mois, avec ou sans permission de
recevoir du monde, une sentinelle gardant la porte, ou
bien quinze jours de prison, ou bien encore quinze
jours à un mois d'arrêts dans une forteresse.
32 PÉTION ET HAÏTI. 1807
Le même jour 21, loi sur la direction des douanes :
les ports du Port-au-Prince, des Cayes, Jérémie, Jacmel,
Aquin et Miragoâne sont ouverts au commerce étran-
ger ; la direction de leurs douanes se compose d'un
directeur, d'un vérificateur, d'un peseur, et du nombre
d'employés et visiteurs nécessaire au service; des pré-
posés dans les ports ouverts seulement au cabotage
remplissent les fonctions de préposés aux douanes. Le
commerce étranger peut importer toute espèce de mar-
chandises, à l'exception des denrées coloniales et des
liqueurs fortes. Tous les employés ont droit de dénon-
cer les contraventions ; il leur est interdit de recevoir
aucun cadeau, contributions ou rétributions des capi-
taines, négociants et autres personnes intéressées direc-
tement ou indirectement au chargement des denrées ou
marchandises.
XIII. Le 23, loi sur le commerce. C'est ici que triom-
phe Daumec dans toute la hauteur de l'élocution et là
grandeur des principes.
« Haïti, dit l'éloquent rapporteur, qui est depuis quinze an-
« nées l'objet de toutes les persécutions, sent encore palpiter
« son sein des coups qui lui ont été portés. C'est à vous qu'il
« appartiendra de guérir ses plaies. Mais, sénateurs, vous
« travaillez sur un sol que la tourmente révolutionnaire a
« pour ainsi dire desséché! Que de travaux ne vous reste-t-it
« pas à faire pour lui procurer cette douce influence qui doit
« faire germer les institutions nouvelles! Les irrégularités du
« gouvernement précédent vous laissent bien des vices à dé-
1807 LIVRE XII. 33
« raciner. Isolé du monde entier, sans exemple de vertu et de
« modération, le législateur se trouvera souvent arrêté dans
« ses méditations. Couronné d'écueils et de vieux préjugés, il
« doit prendre le terme moyen, afin de fixer toutes les in-
« certitudes et faire coïncider tous les intérêts. Des considéra-
« tions particulières ne doivent jamais arrêter le gouverne-
« ment dans sa marche; la justice doit être la base de toutes
« ses actions et le bien général doit en être le but : vous l'at-
« teindrez ce but ; les soins que vous portez à toutes les plaies
« faites à la patrie, laissent un présage heureux pour le peuple
« dont vous défendez les droits et les intérêts
« Dessalines, qu'un malheureux hasard plaça à la tête
« du gouvernement de ce pays, y porta tout le dérèglement
« de son caractère : cupide et cruel, il introduisit dans les'
« affaires ce système de défiance et de subversion qui porta
« le coup de mort aux spéculations les mieux combinées;
« marchant de la sottise à la barbarie, de l'injustice à l'ex-
« ploitation, il rendit deux lois sur le commerce dont l'inco-
« hérence atteste visiblement l'ineptie du tyran. La première
« établissait ce principe : le privilége exclusif, en fixant dans
« chaque place de commerce, un nombre déterminé de négo-
« ciants qui avaient, seuls, le droit de traiter ou de recevoir
« des cargaisons à leur consignation, par tour de rôle; et,
« par conséquent, l'affreux pouvoir de tenir les cultivateurs
« sous leur dépendance, en faisant baisser ou augmenter nos
« denrées au gré de leur caprice ou de leur avarice. Seuls,
« sans concurrence, les négociants patentés jouissaient de
« la munificence du gouvernement. L'argent leur tenait lieu
« de talent et de probité dans les affaires. Ils gagnaient des
« sommes immenses sur des cargaisons qu'ils ne géraient ja-
« mais; et les étrangers, non contents, se récriaient contre les
« rigueurs de la loi sans être écoutés. Ceux qui voulaient se
« plaindre étaient taxés de partialité, de mauvais indigènes,
34 PETION ET HAÏTI. 1807
« et pour imposer silence à la voix de la justice, l'on vous ac-
« cusait d'avoir fait passer vos fonds en pays étranger (1).
« Une autre loi, ouvrage de l'irréflexion, ne fut pas moins
« funeste dans ses principes que violatriee dans ses effets ; elle
« contraignait l'étranger à composer sa cargaison par tiers,
« c'est-à-dire, partie sucre, coton et café
« Un tel ordre de choses devait nécessairement entraîner
« la chute du tyran ; mais en expiant ses forfaits, il nous laisse
« sans finances et sans lois
« L'agriculture veut que la liberté du commerce la
« mette à même de trouver le débouché de ses denrées avec
« avantage. Toutes les classes de la société demandent que la
« loi ne comprime plus leurs facultés par le privilége exclu-
« sif. Tous les citoyens, enfin, concourant aussi aux charges
« de l'État, réclament une protection égale de la loi
« La concurrence dans le commerce en fait la richesse.
« En protégeant le commerce étranger, vous ne le laisserez
« pas maître absolu de tous les avantages qui en résultent.
« Le négociant indigène doit aussi entrer en concurrence. Le
« champ est assez vaste pour que chacun y trouve son compte
« sans accabler le peuple ni léser le gouvernement
« Vous le savez, Sénateurs, les étrangers qui viennent
« dans nos ports, y sont moins conduits par le goût des
« voyages que par l'attrait séduisant de la fortune; et s'ils ne
« trouvaient un avantage déterminé pour les dédommager des
« fatigues et des dangers d'un voyage périlleux, ils tourne-
« raient leurs regards ailleurs ; et vos denrées qui forment la
« principale richesse du pays, resteraient sans débouché : la
(1) Chose singulière, le gouvernement du président Boyer sa
plut jusqu'à sa chute à élever les mêmes ridicules et odieuses im-
putations contre tous les citoyens qui faisaient des voeux pour un
meilleur système d'administration que le sien.
1807 LIVRE XII. 33
« patrie alors ne serait plus qu'une vallée de peines et de
« tristesse, où les citoyens, réduits à la misère, ne tarderaient
« pas à s'organiser en hordes barbares pour épouvanter la so-
« ciété par des actes affreux dont notre pays n'offre que trop
« d'exemples.
« Le commerce adoucit les moeurs. Il police les hommes
« par les rapports réciproques qu'il établit entre eux. C'est
« par son concours que les peuples féroces deviennent doux
« et humains »
Partant de ces principes équitables, la nouvelle loi
abroge celles des 6 septempbre 1803 et 10 janvier 1806,
rendues sous l'Empereur. Le commerce est si libre
que tout capitaine ou subrecargue peut relever d'un
port à un autre, selon l'avantage de la vente. L'État ne
prélève qu'un droit de 1 p. 0/0 sur la valeur de la car-
gaison; ce droit ne pèse pas sur l'armement, il ne pèse
que sur la commission du consignataire. Le consigna-
taire étranger fournit caution à l'administration des
finances en la personne d'un négociant indigène, pour
garantir les droits de l'État, qui, d'ailleurs, ne sont ver-
sés au trésor qu'au moment de l'expédition du navire.
Le négociant ne peut vendre que par balles, malles,
caisses, futailles, boucauts, etc. Les marchandises sont
débarquées, vérifiées et contrôlées avec les factures.
Toute infidélité de déclaration emporte confiscation.
Tout négociant peut requérir la main-armée pour em-
pêcher le pillage de ses marchandises. Il est défendu
aux négociants étrangers de correspondre avec les pla-
36 PÉTION ET HAÏTI. 1807
ces en état de révolte contre la République. Les négociants
patentés, étrangers et indigènes, se réunissent d'obli-
gation deux fois par mois, en chambre de commerce,
pour déterminer le cours des marchandises et des
denrées. La sortie du numéraire est interdite. Un encan-
teur est établi dans chaque place de commerce. Le Sénat,
ne reconnaîtra jamais aucun engagement contracté par
Christophe, parce qu'il est en rébellion contre la Répu-
blique.
XIV. Le 4 mai, loi sur l'avancement dans l'armée.
Les caporaux sont choisis parmi les soldats du bataillon;
les sergents parmi les caporaux de la demi-brigade,
sur une liste de trois candidats présentée par le lieute-
nant-colonel au colonel; les caporaux-fourriers et ser-
gents-majors sont au choix du colonel, qui peut puiser
dans un autre corps , avec l'agrément de son collègue.
Les sous-lieutenants sont pris parmi les sergents ou
sergents-majors. Les lieutenants, capitaines et lieute-
nants-colonels parmi les officiers du grade immédiate-
ment inférieur et dans toute la demi-brigade. Les places
sont à l'ancienneté ou au choix; la première place va-
cante est à l'ancienneté ; le Président d'Haïti y pour-
voit sur la demande des chefs. La seconde place va-
cante est au choix ; le Sénat y pourvoit sur la présen-
tation du Président d'Haïti. Le Président d'Haïti doit
faire dresser un tableau de tous les officiers de l'armée
pour être présenté au Sénat, qui l'examinera. Alors le
1807 LIVRE XII. 37
Président délivrera de nouveaux brevets au nom de la
République.
Le 5 mai, loi pour réprimer les vols de cafés faits
dans les campagnes; ces vols commis par de simples
cultivateurs, souvent par les gérants, étaient si hardis et
si multipliés, que le Sénat crut devoir les rendre justicia-
bles des commissions militaires et punissables de deux à
cinq ans de travaux forcés.
XV. Enfin, le 19 mai, le Sénat,
« Justement effrayé des dilapidations qui se renouvellent
« chaque jour dans les finances de la République, et occupé
« du soin d'en arrêter le cours, afin de pourvoir aux dépenses
« que nécessite la guerre actuelle ;
« Considérant que depuis l'établissement du gouvernement
« républicain, le Corps législatif, occupé sans cesse de la con-
« fection des lois réglementaires et distributives de la justice,
« n'avait pu encore jeter les yeux sur la situation financière
« de la République, ni satisfaire aux dispositions de l'article 42
« de la Constitution (1), et que laisser plus longtemps l'admi-
« nistration générale d'Haïti dans l'état d'abandon où elle se
« trouve, ce serait trahir à la fois la confiance du peuple, et
« exposer l'armée à des privations qu'il est urgent de prévenir;
« Considérant qu'un peuple véritablement libre doit avoir
« une connaissance parfaite des recettes et des dépenses pu-
« bliques, attendu que la souveraineté réside dans la nation,
« et qu'il est de toute justice que les citoyens reçoivent de
« leurs représentants, à la fin de chaque année, un compte
« détaillé de l'administration générale, afin de leur prouver
« l'emploi des deniers publics ;
(1) Voyez les attributions du Sénat, tome IV, page 210.
T V. 2
38 PÉTION ET HAÏTI. 1807
« Considérant qu'il serait imprudent de laisser plus longtemps
« les finances de la République en proie aux dilapidations, et qu'il
« était important de déchirer le voile d'iniquité qui les couvrait;
« Considérant, enfin, que les ennemis secrets du gouver-
« nement voulant ébranler la République, l'attaquent dans ses
« finances, afin de lui faire perdre confiance et parvenir à
« leur but criminel. »
Le Sénat avait arrêté et expédié un message au Pré-
sident d'Haïti pour qu'il eût
« À ordonner au secrétaire d'État de faire parvenir au corps
« législatif, le 25 juin suivant, le cadastre de toutes les ha-
« bitations affermées, les noms des fermiers, le prix des
« fermes, la quotité des à-comptes payés, ce qui restait' dû
« à l'État, la quantité des denrées qui se trouvaient dans
« les soutes de la République, le cadastre des maisons affer-
« mées par la République, les noms des fermiers, le prix
« des fermes, etc., l'état des guildives avec les mêmes indi-
" cations; le produit des warfs et bacs depuis l'organisation de
« la République, le produit des douanes depuis la même épo-
« que, celui du quart de subvention avant l'abolition de cet
« impôt, un aperçu de l'impôt territorial depuis sa création,
« la situation des caisses à l'époque de l'événement du 17
« octobre, le produit de la caisse des Invalides, la situation
« actuelle des caisses, un aperçu de la recette du papier tim-
« bré et des patentes depuis leur établissement, l'état des
« dettes, leur nature,' l'état de la force effective des armées de
« la République, le nombre et le grade des officiers, la quan-
« tité des poudres existant dans les poudrières, des autres
« objets de guerre , plomb et autres. »
XVI. Un peuple n'a rien de plus précieux, après la
liberté dont il jouit, que les finances qu'il verse dans
1807 LIVRE XII. 39
les caisses de l'État, puisque sans finances il ne peut
attirer dans son sein ni les arts, ni les sciences, enfin,
aucune de ces magnificences de la civilisation qui pla-
cent l'homme au-dessus de l'échelle du règne animal ;
puisque, en un mot, sans finances, le peuple ne peut
se soutenir ni pendant la paix, ni pendant la guerre.
Or, le fonctionnaire public qui divertit à son profit
ces finances que le peuple ne met en communauté que
pour les besoins de cette communauté, — c'est-à-dire
pour la création des voies publiques, l'endiguement des
fleuves, le développement de l'agriculture, l'établisse-
ment des écoles, la fondation des maisons de bienfai-
sance, le maintien de la police, cette sauvegarde de la
vie des citoyens et du respect de leurs propriétés, pour
l'entretien de l'armée et l'extension déjà marine ; — ce
fonctionnaire manque aux devoirs de la morale la plus
vulgaire : rien ne saurait l'excuser, pas même la modi-
cité de ses rétributions.. Tout en se lésant lui-même,
puisqu'il concourt lui avec les siens à l'acquittement des
charges publiques, il tarit les sources des revenus de
l'État; et le crime est d'autant plus grand que le crimi-
nel était préposé à la garde d'un dépôt d'honneur !
Félicitons donc le Sénat d'avoir voulu porter l'oeil de
l'investigation dans les canaux divers d'où découle la
prospérité générale. Mais cette investigation était diffi-
cile à opérer, car la comptabilité de la plus part des
•arrondissements qui, seule, pouvait en servir de base,
était fort mal tenue à cette époque.
40 PÉTION ET HAÏTI. 1807
XVII. Mais, malgré tous ces embarras financiers, la
République, par la douceur de son régime, devait né-
cessairement trouver des partisans dans le Nord-Ouest, où
Christophe semait la terreur.—Quelques âmes généreu-
ses se soulevèrent au Gros-Morne contre son despotisme.
Mayer, soldat congédié de la 14e demi-brigade, mainte-
nant simple cultivateur, est à la tête du mouvement. Il
rallie quelques-uns de ses anciens compagnons.
Pourcely, général commandant du Port-de-Paix, se
dispose à faire marcher les 1er et 2e bataillons de la 9°
pour comprimer ce mouvement; mais un grenadier,
Rébecca, avait déjà préparé l'esprit de ses camarades à
la révolte.
Jean-Louis Rébecca naquit au Port-de-Paix en 1769.
Il fit ses premières armes durant la guerre civile du Sud.
Il se distingua, à côté de Morpas, lors de l'arrivée des
Français. Il fut un des principaux lieutenants de Cappois
dans l'insurrection de 1802. Parvenu au grade d'adju-
dant sous-officier au 2e bataillon de la 9e, il fut dégradé
et ramené à la position de simple grenadier, par un
de ces caprices dont Cappois donna souvent l'exemple.
C'est en cette qualité que Rébecca marcha à l'attaque
du Port-au-Prince. Après le siége infructueux de cette
ville, Christophe s'était arrêté à Marchand et y avait
prêché ouvertement la guerre de caste.
Rébecca, humain, généreux, conçut dès lors le projet
d'opérer une diversion en faveur de la République. Le
sénateur Thimothée et l'ex-constituant Daty, revenus
1807 LIVRE XII. 41
au Port-de-Paix après les événements de janvier,
n'avaient pas tardé à sentir tout ce qu'il y avait de pré-
férable dans la politique de l'Ouest comparée à celle du
Word. Ces deux citoyens gagnèrent à leur façon devoir
Fouquet, contrôleur des finances; tous trois, instruits
des dispositions favorables de Rébecca, s'ouvrirent à ce
jeune et valeureux soldat.
XVIII. Or, la 9e, réunie sur la place d'armes, gagnée
par la propagande de Rébecca, refuse de marcher con-
tre Mayer; l'autorité de son chef, Nicolas Louis, est
méconnue. Pourcely arrive en personne ; alors la demi-
brigade défile ; mais à peine est-elle hors de la ville, que
Rébecca lève courageusement le masque. On le suit au
Grand-Fort. Nicolas Louis, avec l'état-major du corps,
regagne la ville. Rébecca fait appeler Pourcely. Il lui
offre le commandement de l'insurrection; ce général
refuse. Rentré chez lui, Pourcely mande à Christophe
l'état des choses, tandis que Rébecca, de son côté, en-
voie au Port-au-Prince une députation composée de
Fouquet et des frères Gaucher.
Le 3e bataillon de la 9e, jusque-là neutre pour ainsi
dire, se prononça dans la soirée en faveur de l'insur-
rection. Pourcely se retira à Jean-Rabel, où Nicolas
Louis, Beauvoir et les autres officiers l'abandonnèrent,
sachant en ceci, qu'innocents ou coupables, Christophe
n'eût pas manqué de sévir contre eux. Pourcely se ren-
dit aux Gonaïves.
Rébecca donna le commandement de la place au

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