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PETITE
OMELETTE POÉTIQUE
AU LECTEUR
SONNET
Mon livre, ami lecteur, est comme une omelette
Qu'une inhabile main n'a pas su mélanger :
Ici, c'est du blanc d'oeuf, plus loin, de la boulette ;
On trouve peu de parts qui se puissent manger.
Pour cuisiner mes vers, j'ignorais la recette ;
J'ai brouillé sans choisir le rire et le pleurer.
Ici, c'est un sanglot ; plus loin, c'est une fête :
Chaque vers aux voisins fait comme un pied de nez.
L'âme n'est-elle pas ou bacchante ou madone ?
Hier c'était l'actrice, aujourd'hui c'est la nonne;
Aujourd'hui c'est la haine, hier c'était l'amour.
No m'en veux pas, lecteur, si je suis girouette ;
La vie, et non mon livre, est la grande omelette
Que la cuiller du temps vient brouiller chaque jour.
10 Juin 1871.
MES GOUTS
Je déteste à la mort un freluquet timide
Qui, lorsqu'il faut agir, jamais ne se décide,
Qui passe tout son temps, en caniche soumis,
A lécher de bien bas les mains de ses amis.
Je déteste à la mort ces grands faiseurs de phrases,
Ces ferrailleurs de mots, tout saupoudrés d'emphases,
Qui s'en vont, à seize ans, dans Paris révolté,
Décapiter l'empire ou bien la royauté.
Ils ressemblent assez à ces ànons superbes
Qui, paissant au milieu des chardons et des herbes,
Enflammés tout-à-coup de belliqueux transports,
Entonnent à grand bruit leurs discordants accords,
Et qu'on voit tout après, silencieux et sombres,
Regarder en tremblant trembler leurs propres ombres.
Je déteste à la mort ces flatteurs toujours prêts
A vous assassiner de l'hymne de vos faits,
Ces pâles courtisans, dont la voix hypocrite
Pour vous louer sans cesse autour de vous s'agite :
8 PETITE OMELETTE POÉTIQUE
Si vous les écoutez, par devant tout est miel,
Leur langue pour l'absent se plonge dans le fiel,
Et ces officieux, qui vous chantent la fête,
Vous mordent les talons quand vous tournez la tète.
Ce que j'aime avant tout, c'est un ami loyal
Qui, sans me fatiguer d'un compliment banal,
Toujours franc, toujours ferme, et sans forfanterie,
Alimente en son sein une mâle énergie ;
Un ami dont le coeur, brûlant des plus beaux feux,
Ne s'enflamme et ne bat que pour les nobles voeux,
Qui, sans me talonner d'un grand mot qui m'assomme,
Sait penser à l'écart, et sait agir en homme.
A ROTHSCHILD (1)
Le lieu do cotte scène est la cour d'un lycée.
Là, pour charmer l'ennui qui remplissait no? coeurs,
De l'un de mes amis la langue émerveillée
De Monsieur de Rothschild célébrait les splendeurs.
« Amis, s'écriait-il, entre ces murs classiques
Entassez les boutons de toutes vos tuniques,
Comptez tous les crayons que vous avez cassés.
Dénombrez tous les mots dans le dictionnaire,
Et vous serez encore à cent pas en arrière
Du chiffre des écus chez Rothschild entassés !
Chaque soir, lorsqu'il veut griller sa cigarette,
Dans un billet de banque il roule son tabac, *
Puis un autre billet lui tient lieu d'allumette,
Et pourtant son trésor ne se dégonfle pas ! »
(1) Ces vers ont été adressés au baron de Rothschild à la suite d'un
pari. Ils durent lui parvenir le jour de sa mort, en octobre 1808. Inutile
de dire qu'ils restèrent sans réponse,
10 PETITE OMELETTE POÉTIQUE
J'écoutais, tout béant, et frappé de vertige.
Mon esprit, cascadant de prodige en prodige,
Admirait ce nabad au splendide trésor ;
Je le voyais marchant, courant, roulant sur l'or.
Puis, des splendeurs des cieux retombant sur la terre,
De ma fortune à moi je faisais l'inventaire :
Des plumes, un canif, bagage d'écolier;
Au fin fond de ma case un porte-cigarette ;
Dans ma bourse, néant ; ailleurs, vingt francs de dette :
Triste recensement d'un triste mobilier.
Un autre eût tempêté contre un pareil déboire,
Et d'un ton peu poii chicané le destin.
Pour moi, je fus moins fou : prenant un air mutin,
Je pensai (simplement pour finir mon histoire),
One si je recevais, par un coup de faveur,
De Monsieur de Hollisehild la boîte d'allumettes,
Ou bien de son papier quatre ou cinq cigarettes,
Mon tabac en serait sensiblement meilleur.
L'HIVER
(AVARICE. — DÉBAUCHE)
Je voudrais soupirer quelque lente élégie,
Moduler quelque accord à l'air attendrissant,
Ou, frappant sur mon luth la note do la vie,
Faire vibrer l'espoir d'un doigt retentissant.
Mais lorsque vient l'hiver, malgré moi je suis sombre,
Sombre comme le soir, quand s'appesantit l'ombre,
Quand l'orage en grondant sonne son branle-bas ;
Je ne revois jamais, sans que mon coeur se serre,
Le givre sur les toits, la neige sur la terre,
Et mon âme se sèche au souffle dos frimas.
C'est que je songe alors à cet hiver de l'âme
Qui, sous notre poitrine éteignant toute flamme,
Vient glacer tant de coeurs à ses neigeux autans ;
C'est que je songe alors à ces humaines pierres
Qui, Don Juans blasés, — Crésus millionnaires,
12 PETITE OMELETTE POÉTIQUE
Sur l'or ou sur la boue ont usé leur printemps.
Rien ne vibre et'ne bat sous leur mamelle gauche
Au soleil des écus, au feu do la débauche,
Spectres toujours glacés, cadavres sans chaleur,
Ils s'efforcent encor de ranimer leur coeur,
Jusqu'à ce qu'épuisés par ce chauffage infâme,
D'un regard abruti voyant venir la mort,
Us crachent sans bouger les restes de leur âme,
L'un sur un sein de fille, et l'autre sur son or
Je ne puis soupirer quoique lente élégie,
Moduler sur mon luth un air attendrissant ;
Non, je no puis, touchant la corde do la vie,
Faire vibrer l'espoir d'un doigt retentissant!
A UNE JEUNE INCRÉDULE
Doutez, Ophelia, de tout ce qui vous plait,
De la clarté des deux, du parfum de la rose,
Doutez de la vertu, de la nuit et du jour,
Doutez de tout au monde, et jamais de l'amour.
A. DE MUSSET.
Quoi âge avez-vous donc, lutine?
— Pardon, si je suis indiscret. —
Mais enfin charmante mutine,
Je serais curieux de savoir ce secret.
Dites, combien de fois la vieillesse marâtre,
Laissant tomber ses doigts sur votre front d'albâtre,
Vous l'a-t-elle ridé de son ongle rugueux ?
Dites, combien de fois, flleuse bigarrée,
A-t-elle entrelacé de sa mèche argentée
Vos bruns et beaux cheveux ?
Dites, quel éteignoir a couvert votre flamme ?
Ou quel âge a déjà fait tomber sans retour
Les dents de votre bouche, et la foi de votre âme,
Vous qui ne voulez plus jamais croire à l'amour?
14 PETITE OMELETTE POÉTIQUE
Ne plus croire à l'amour ! — Oh ! dites-moi, Marie,
Qui vous donne le droit de blasphémer ainsi ?
Vous qui n'avez jamais pleuré de votre vie,
Qui donc vous a trompé, qui donc vous a trahi ?
Le coeur vide et seize ans : quelle carricaturc !
Poser pour la blasée avant d'avoir vécu !
Rejeter, dégoûtée en voyant la reliure,
Le livre du bonheur, sans même l'avoir lu !
Et faire le mentor, et dire à la nature :
— Comme un sergent de ville affiche au carrefour :
Défense au pied du mur de déposer l'ordure, —
« Défense au fond des coeurs de déposer l'amour ! »
Vous êtes une enfant, Marie ;
Ne devancez jamais le temps;
Vous épelez encore la vie :
Oh ! restez avec vos seize ans !
Essayez : lisez page à page
Le livre si doux du bonheur ;
Vous ne le poserez, je gage,
Qu'après l'avoir appris par coeur.
Marie, amour a bien ses charmes !
Si quelquefois il a ses larmes,
Si parfois on l'entend gémir.
Il pleure aussi de joie, et gémit de plaisir.
Qui sait ? Souffrir d'amour, c'est le bonheur suprême ;
Il est des plaisirs douloureux ;
On souffre, c'est vrai, mais on s'aime,
Et ce n'est plus souffrir que de souffrir à deux.
Ouvrez donc votre coeur; l'amour est là, Marie;
Ouvrez les yeux, le soleil luit ;
AUX MANES DE MUSSET
Souvent, le front penché sur ta triste élégie,
J'écoute dans tes vers le bruit de ta douleur;
Souvent, parmi tes flots de douce poésie
Mon coeur ému reçoit les reflets de ton coeur !
Tantôt de tes amours célébrant les obsèques,
Je te suis tout en pleurs, en te donnant la main ;
A grands coups de scalpel devant moi tu dissèques
Ce muscle palpitant qu'on nomme coeur humain;
Tantôt devant mes yeux tu démasques le monde,
Tu le montres sans fard, blême, et les traits creusés,
Et, promenant ton doigt sur son visage immonde,
Tu comptes les sillons que le vice a tracés ;
Et toujours je comprendsja poignante torture,
Musset, chantre du e>a^^tëin^<Mi& l'amour !
J'écoute les soupirs/q«îarfîchaltvta'SieSsure,
Et sur tes vers draiRjè-60upî|reAà niônVour !
t ^ '■ \ \ \ ; ,-Ï-
18 PETITE OMÏLETTË POÊLIQUË
Oui, je comprends, Rolla, le rire satanique
Que ta bouche jetait au monde épouvanté ;
Je me dresse avec toi sur le temple cynique
D'où tu daignais parfois toiser l'humanité !
Je comprends, sombre Franck, ta dévorante envie,
Et ton haineux blasphème, et ton accent moqueur,
Quand plongé, comme Faust, au bourbier de la vie,
Tu ne peux en sortir qu'en y laissant ton coeur !
0 barde, je comprends ton douloureux délire,
Ton souffle haletant a pénétré dans moi,
Et mon sein éperdu frissonne avec ta lyre,
Et j'aime, je maudis, je blasphème avec toi !
Car comme toi, Musset, j'ai bu jusqu'à la lie
Dans un vase brûlant des poisons de l'amour :
Au lever du soleil j'ai commencé l'orgie,
Et déjà je chancelle avant la fin du jour !
Comme toi j'ai senti s'écrouler mes chimères,
J'ai brisé de l'espoir l'édifice enchanté,
Jetant sur cet amas de débris éphémères
Le granit écrasant de la réalité !
Comme toi j'ai sondé la plus horrible plaie
Dont saigne autour de nous la vieille humanité,
Et j'ai pu voir tout nu sur une large claie
Le squelette hideux de l'impudicité !
PETITE 0ME1ETTË POÉTIQUE 19
0 malheur à celui qui laisse l'espérance
Etablir en son sein son perSde séjour !
0 malheur à celui dont l'aveugle démence
Sous sa poitrine abrite un véritable amour !
Es-tu joyeux, Musset, et ta suprême orgie
T'offre-t-elle toujours son délirant tableau?
La prostitution, où tu clouas ta vie,
Couche-t-elle avec toi dans les vers du tombeau ?
Songes-tu sans pâlir à ces nuits infernales
Où ton ombre dansait au fond des carrefours ?
Revois-tu sans pâlir leurs blêmes saturnales ?
Et ton ricanement t'applaudit-il toujours ?
Ou bien, rends-tu là-bas quelque compte terrible
A ce Christ irrité, que tu ne priais pas,
Et vois-tu cet enfer, si longtemps invisible,
Entr'ouvrir tout béants ses gouffres sous tes pas ?
Et moi, déjà si vieux au seuil de ma jeunesse,
Moi qui sens comme toi se suicider mon coeur,
Me faut-il, comme toi secouant ma tristesse,
A grands coups de plaisir souffleter ma douleur ?
Me faut-il, me dressant sous la mort qui me fauche,
De mon âme à jamais éteindre le flambeau,
Atteler, comme toi, ma vie à la débauche,
Et rouler dans la fange à l'oubli du tombeau ?
L'AIGLE
(ALLÉGORIE SUR LA FRANCE)
1867.
0 fils abâtardi du Corse despotique,
Du vieux colosse au joug d'airain,
Que fais-tu, que fais-tu de cette République
Écrasée un soir sous ta main ?
C'était un aigle alors, dont la large envergure
Faisait au loin vibrer les airs,
Lorsqu'il fendait les cieux d'une aile ferme et sûre,
Prêt à fondre sur l'univers !
Il venait de briser les barreaux de sa cage,
Et d'aveugler ses noirs gardiens ;
Joyeux, il effaçait de son fauve plumage
La cicatrice de ses liens.
Il planait libre et fort, l'oeil rivé sur la terre,
Qu'il épouvantait de sa voix,
Et déjà, loin des coups de sa tranchante serre,
S'enfuyaient les vautours des rois.
22 PETITE OMELETTE POÉTIQUE
De son bec frémissant, pour chanter la victoire,
Un cri de guerre avait bondi,
Et d'une aile superbe, au milieu de sa gloire,
Lui-même il s'était applaudi.
Mais tandis qu'il volait aux voûtes éternelles,
Sublime en son nerveux effort,
Un double coup de feu lui brisa les deux ailes,
Et retendit à demi-mort
Et pendant qu'il tombait, malheureuse victime,
L'oeil voilé, le corps tout sanglant,
D'un antre ténébreux, seul témoin de ton crime,
Toi, tu sortis d'un pas tremblant.
Tu tremblais, quand son oeil, au moment de s'éteindre,
Semblair encor te défier ;
Tu tremblais, quand sa voix, trop fière pour se plaindre,
Maudit le sombre meurtrier.
Quand tu le vis enfin étendu sur les pierres,
Le corps raidi, sans mouvement,
Tu lui limas le bec, tu lui brisas les serres,
Et tu t'enchaînas lâchement.
Ton oeil alors osa contempler ta capture !
— Et tu crus l'entendre gémir :
Sous son entrave alors tu bandas sa blessure,
Car son bec pouvait te servir.
Car il peut te servir à chasser dans la plaine,
A. forcer parfois un gibier,
Car il peut t'être utile en restant à la chaîne,
Serré dans ses liens d'acier.
Depuis ce jour fatal, jouet de ton caprice,
Maigre, et le plumage souillé,
De ta bassesse, hélas ! tu l'as fait le complice,