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Piccoline, poésies, par Mme A. Genton

De
209 pages
C. Douniol (Paris). 1864. In-8° , 228 p..
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PICCOLINE
POESIES
PAR
Mme A. GENTON
Sounens-toi du ciel, ô ma lyro,
Car c'est du ciel que tu desrends.
J. REBOUI.
PARIS
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-EDITEUR
nie de Tournon, 29.
L864
PICCOLINE,
Lyon. — Imp. d'A. ViNGTRiMKn, rue Belle-Cordière, li
PICCOLINE
POESIES
PAU
WX A, GENTON
Souviens-toi du ciel, ô ma lyre,
Car c'est du ciel que tu descends.
J. REBOUL.
PARIS
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
rue de Tournoi), 29.
kini*~ " 1 1864
Ce recueil de poésies ne s'adresse qu'à mes amis.
Il ne saurait intéresser le public. Ceux-là seuls
qui furent initiés aux détails obscurs de ma vie, et
savent comment se développèrent mes goûts litté-
raires, l'instinct de poésie que la Providence avait
caché dans mon coeur, liront volontiers peut-être
ces premiers essais tout impreignés des larmes de
G
mes douleurs d'alors, et auront quelque plaisir à
suivre les pas indécis de la Jeune fille dans les sen-
tiers attrayants et difficiles de l'harmonie, puis la
marche un peu raffermie mais encore hésitante de la
Femme, du Poète.
Ce petit volume, pour eux, n'est pas un ouvrage,
c'est une trace, c'est un souvenir.
La Prairie, 7 octobre 1860.
A MON MARI.
Toi, dont le chaste amour, l'ineffable tendresse,
Fut le premier rayon de ma sombre jeunesse,
Et qui, sans t'effrayer, l'approchant du malheur,
Fis reverdir en moi la croyance au bonheur,
Foi céleste qui seule aide à porter la vie,
Et que pour nous au ciel l'espérance a ravie!
Comme un long souvenir, un don religieux
Reçois ces chants rêvés en des jours nébuleux,
Sur des chemins sans fleurs, sous un toit sans sourire,
Près du lit douloureux d'une sainte martyre.
» A MON MARI.
J'avais trois ans. Mon père un jour me prit la main,
Et sur les hauts sommets que l'invisible habite
Fuyant avec dégoût le tourbillon humain,
Vers la beauté sereine il guida ma poursuite,
Il nie fit traverser les guérels jaunissants
Et les prés veloutés parsemés de lis roses,
Et les vastes forêts aux sapins frémissants
Dont les choeurs merveilleux apprennent tant de choses.
Respirant à pleins bords l'air libre et virginal
Qui rend les coeurs plus grands, les esprits plus robustes,
Il soutenait mes pas sur les pentes augustes
Et les sentiers déserts de l'austère idéal.
Ma mère nous suivait ; et tandis que mon père
Me disant les soleils et les secrets des cieux
Habituait mon oeil à sonder la lumière,
Aigle emportant l'aiglon dans l'éther radieux,
A MON MARI.
Ma mère me tenait des discours plus modestes,
Et m'enseignait tout bas l'aiguille et le fuseau,
L'humble paix du foyer, les dévoûments célestes,
La prière et l'amour parfums de mon berceau.
Et nous montions toujours..., des zones inconnues
Se déroulaient sans fin sur nos fronts voyageurs,
Et plus nos pas ardents se rapprochaient des nues,
Plus le rude granit hérissait les hauteurs.
Vers la cime d'un pic escarpé, solitaire,
Dans des flots de rayons s'arrêta notre essor
Sur d'immenses plateaux, larges vagues de pierre,
Où le mica brillant jette ses lames d'or.
C'était le ciel lointain de l'héroïsme antique :
Nous parlâmes patrie avec Léonidas,
De l'âme avec Platon près de Caton d'Utique,
De gloire et de vertu près d'Epaminondas.
10 A MON MARI.
Mais souvent un bel ange à l'aile diaprée
Portait ma mère et moi dans un nuage bleu
Et, bien plus haut encor, traversant l'empyrée,
Nous faisait -visiter les oasis de Dieu.
Champs de fleurs infinis ressemblant à la terre,
Comme à la luciole un astre solennel,
Ou comme au filet d'eau qui s'écoule éphémère
Ressemble l'Atlantique au roulis éternel.
Les martyrs souriants avec leur palme verte,
Leur tunique de pourpre et leur long manteau blanc,
Tel qu'un vin généreux, à ma lèvre cntr'ouverte
Versaient des grands combats le breuvage sanglant.
Les vierges m'essayaient leurs couronnes de roses,
Aux genoux des docteurs j'écoutais leurs discours ;
Et parfois d'Israël les bardes grandioses,
Me laissaient effleurer la harpe des vieux jours.
A MON MARI. H
Mon âme ainsi croissait et je fus jeune fille.
Alors, arrhes d'amour, de force, de grandeur,
Le Christ posa sa croix sur mon humble famille,
Clouant ma sainte mère au gibet de douleur.
Et j'ai bu dans mon coeur ses vingt ans d'agonie !
Grâce te soit rendue, ô Dieu du Golgotha!
Cette amère liqueur fut pour moi le génie
Et par elle l'amour sous ton joug me dompta.
Je la pris en mes bras cette croix de ma mère,
Aidant à la porter jusqu'au seuil du tombeau,
Je sus m'habitucr à son contact sévère
Et bientôt la chérir comme un divin fardeau.
Et tel fut son attrait qu'en vain sur nos collines,
Ont lui des jours plus doux parés de beaux enfants,
Mon front se plaît toujours à la tresse d'épine,
Qui sacre pour le ciel les élus triomphants.
Paris 1858.
PREMIERE PARTIE.
PRELUDE.
Le cèdre auguste a son ombrage,
Le ruisseau ses flots transparents ,
Le paon orgueilleux son plumage,
La fleur ses parfums enivrants.
Le navire a ses blanches voiles,
L'ouragan, la mer et les bois,
Le ciel ses brillantes étoiles,
' Le rossignol n'a que sa voix.
16 PRÉLUDE.
Il livre ses chants au silence :
Ils vont égarés dans la nuit
Suivre la brise qui balance
Les verts rameaux de son réduit.
Mais parfois une âme isolée
Parcourant les vallons déserts
Prête l'oreille à ses concerts
Et s'en retourne consolée.
SOUPIR.
Mon Dieu, révélez-moi le vallon solitaire
Qu'en songe seulement mes pas ont visité!
Je veux fuir à jamais ces rives de la terre
Dont un épais brouillard obscurcit la clarté.
Si vers les bords lointains qu'un jour plus pur éclaire
Par les brises du ciel mon vol était porté
Ma main entrelaçant la liane légère
Y suspendrait un nid près du fleuve abrité.
18 SOUPIR.
Nul souffle de mon front n'écarterait l'extase :
Aucun terrestre amour ne ternirait le vase
Où doit brûler pour vous la lampe de mon coeur ;
Ma lyre grandirait inconnue aux orages ;
Pour chanter avec moi traversant les nuages
Vos anges bien-aimés me nommeraient leur soeur!
LE REVEIL DE MA LYRE.
Je m'étais retirée au vallon solitaire
Près d'un lac transparent aussi bleu qu'un saphir ;
Là, je n'entendais plus les vains bruits de la terre ;
Là, sous un doux soleil se séchait ma paupière
Là, je voulais rester ; là, je voulais mourir.
Un regret cependant flottait sur ma pensée :
Lorsque l'oiseau joyeux gazouillait dans les bois,
Qu'un oiseau répétait son hymne cadencée,
Un soupir soulevait ma poitrine oppressée
Nul écho fraternel ne vibrait à ma voix.
20 LE RÉVEIL DE MA LYRE.
Le calme du désert se changeait en tristesse.
Mais mon oeil résigne s'élançait vers le ciel,
Et plongeait au séjour où l'isolement cesse,
Où l'âme est abreuvée en des flots d'allégresse
Et savoure l'amour aux pieds de l'Eternel.
Et ces mots m'échappaient : « Dors, ô ma jeune lyre,
« Dors ! Tu ne dois chanter qu'au sortir du tombeau.
« Quelle oreille ici-bas comprendrait ton délire?
« Plus brillantes, un jour, du terrestre martyre
« Nous prendrons notre essor vers un monde plus beau.
« Les anges monteront tes fibres virginales :
« Aux célestes concerts s'uniront tes accords;
K Qu'aux tentes de Baal préludent tes rivales !
« Dors, et sans t'imprégner de leurs erreurs fatales
« Glisse brise inconnue à travers leurs discords. »
Et ma lyre dormit comme au sein d'une rose
Dort l'arôme naissant que nul n'a respiré ;
LE RÉVEIL DE MA LYRE. 21
Et comme la rosée au sein des lis se pose
L'extase descendit et sur ma lèvre éclose
De son miel enivrant mit le rayon doré.
Celui qui règne aux cieux sourit aux sacrifices ;
Mais souvent sa bonté n'en prend que les prémices
Tout être en cet exil a sa part de bonheur
Dont il ne voulait pas déshériter mon coeur.
Un matin je priais les yeux vers la lumière.
De son ardent sillage embrasant l'atmosphère
Sur le front ondoyant de la verte forêt
Immense nef de feu le soleil accourait.
Mille chants printaniers ranimaient le bocage ;
Sur les rives du lac s'ouvrait la fleur sauvage •.
De parfums et d'accords mélanges ravissants
Voix et fleurs dans la brise exhalaient leur encens
Que la brise emportait jusqu'au trône suprême ;
Et la nature en choeur disait à Dieu : Je t'aime !
Il me semblait qu'unis à cet élan d'amour
22 ' LE RÉVEIL DE MA LYRE.
Les transports de mon âme au radieux séjour
S'envolaient entourés de paix et d'innocence.
Ainsi, dans le nuage où l'onde se condense
La goutte de vapeur ravie aux noirs torrents
Au tribut cristallin des ruisseaux transparents
Se confond ; et brillant d'une teinte azurée
Parmi des flots plus purs monte vers l'Empyrée.
Jamais de tant d'espoir je n'avais tressailli.
Mes ans refleurissaient sur leur rameau pâli ;
Ce jour était si beau ! celte heure était si douce !
Je bénissais la main qui verse à l'humble mousse
Comme au chêne royal les larmes du printemps
Et sur les bords du ciel je murmurais : J'attends !
Depuis l'aube déjà s'épanchait ma prière,
Et mes genoux lassés allaient quitter la terre :
Alors à mes côtés frissonne un vol léger;
On dirait d'Orient un ramier messager,
C'est un ange ! Il s'abat, et repliant ses ailes
LE RÉVEIL DE MA LYRE. 23
Voile de pourpre et d'or ses splendeurs immortelles
Pour ne pas éblouir les exilés des cieux !
L'éclat d'un feu divin s'adoucit dans ses yeux'
Sous le réseau d'azur qu'abrite sa paupière ;
Ses longs cheveux flottants rejetés en arrière
Livrent leurs blonds anneaux au caprice des vents
Comme un cygne sa neige au cours des flots mouvants :
Son front majestueux où sa gloire est tracée
S'élève doux et vaste et porte sa pensée;
Mais son sourire est triste et son regard rêveur ,
Hélas ! en effleurant ce globe de douleur
Si déchu de beauté, d'amour et de lumière,
Et qu'il vit rayonner dans sa grâce première.
Et cependant sa harpe aux sons mélodieux
Chantait entre ses mains ce cantique pieux :
« Gloire à Dieu! D'un penser il créa toute chose :
« La rosée et les mers, l'herbe, les cieux vermeils.
« De l'estrade infinie où son trône repose
« Nous lisons sa grandeur sur la fragile rose
« Comme sur le char des soleils!
24 LE RÉVEIL DE MA LYRE.
« Ilestgrand! il est bon ! il est sage! il est juste!
et La vérité, l'amour, voilà sa forme auguste.
« Sur tous ces univers qu'il a voulu former
« Comme un rayon terni sous l'ombre d'un nuage
« En des vases d'argile il sème son image
« Pour le connaître et pour l'aimer.
« Assemblage incompris de lumière et de fange,
« Coupable racheté par un mystère étrange
« Et par sa chute même admis plus près de Dieu,
« L'homme, frère du Christ, de la beauté suprême
« Se détourne pourtant, l'oublie ou la blasphème,
« Et s'adore au terrestre lieu !
« Malheur ! malheur à la science !
« Les trésors de l'intelligence
« Eux aussi séduisent le coeur!
« Quand du ciel tombèrent mes frères
« C'est que leurs essaims téméraires
« S'enivrèrent de leur splendeur.
LE RÉVEIL DE MA LYRE. 25
« Des légions d'azur de la sainte assemblée
« Celle des séraphins fut la plus dépeuplée
« Car Dieu les avait faits plus grands !
« Leur auréole seule eût ébloui les mondes,
« Je les vis foudroyés rouler, astres immondes,
« Au sein des gouffres dévorants.
« Mais, redoublant d'amour, l'ange resté fidèle
« Devant Adonaï se voila de son aile
« Et courba sa couronne d'or ;
« Lorsqu'au seuil de l'Enfer les rebelles rugirent
« De l'hosanna sacré nos harpes retentirent
tt Pour couvrir le hideux accord.
« Oh ! s'il est sur la terre une voix pure encore,
« Instrument frêle et doux comme un roseau sonore,
« Qu'elle bénisse le Seigneur
« Qu'elle affaiblisse, hélas ! la clameur insensée
« Que les bardes maudits du fond de leur pensée
« Lancent contre leur créateur.
2
26 LE RÉVEIL DE MA LYRE.
« Non ! dans cet âge aveugle où tout astre chancelle,
« Où tout flambeau s'éteint, Dieu n'exige pas d'Elle
« Qu'elle aille épouvanter l'erreur;
« L'Incrédule jamais n'écouta le prophète !
tt Maintenant pour gronder plus haut que la tempête
« Il faut le verbe du malheur.
« Qu'elle chante au désert de Dieu seule entendue
« Telle qu'une hymne ailée en l'infini perdue
« Au-dessus d'un monde menteur;
« Si du désert muet l'attriste le silence,
« Elle ouïra bientôt pour bannir sa souffrance
« Un ange au luth consolateur.
« Jeune et timide vierge, éveille donc ta lyre !
« Que la terre l'ignore et que l'ange l'admire
« Comme un prélude harmonieux ;
« Moi je veux t'adopter dès ta mortelle vie :
« Ma soeur, je t'apprendrai la chaste mélodie
« Réservée à nos choeurs joyeux.
LE RÉVEIL DE MA LYRE. 27
« Sur un char vaporeux de rubis et d'opale,
« Loin de ce globe étroit où la lumière est pâle,
« Où l'amour dure peu d'instants,
« Tu viendras au parvis de nos belles demeures
« Entrevoir la splendeur des éternelles heures
« Et rêver les célestes chants.
« Tant de Bardes lombes intimident ton âme !
« Tu crains de t'égarer dans ces sentiers de flamme
« Par la poésie habités !
« Tu crois qu'un mot fatal de la bouche suprême
« À voué désormais la lyre à l'anathème,
« Que ses accords sont rejetés !
tt Regarde autour de toi, clans toute la nature :
« De ce paisible lac le limpide murmure,
« Le frissonnement de ces bois
« Alors qu'un frais zéphir en passant les effleure,
tt Sous leurs rameaux touffus la colombe qui pleure
« Ne sont-cc pas autant de voix?
28 LE RÉVEIL DE MA LYRE.
« De Dieu la voix humaine est cncor plus chérie !
et Pourrait-il refuser sa tendresse au génie?
« L'oeuvre du génie est à lui !
te Le marbre, les couleurs ornent son sanctuaire ;
« En soupirs mesurés l'essor de la prière,
« Radieux, à ses pieds s'enfuit.
te Va, chante sans trembler; un ange te protège !
« L'Enfer est impuissant pour déguiser son piège
ee Aux yeux d'un esprit immortel;
« Je veillerai sur toi. Pour inspirer la lyre
te A les côtés souvent tu me verras sourire....
« La lyre est un écho du ciel ! »
Et mon premier cantique osa chanter mon ange !
Quelquefois, fugitif de la sainte phalange,
Fidèle à sa promesse il revient vers sa soeur ;
Je le vois, je l'entends, sa harpe est mon bonheur,
El sur son aile blanche au Dieu qui me l'envoie
Les rêves de mon coeur s'envolent avec joie.
LE RÉVEIL DE MA LYRE. 29
Ainsi sur les hauteurs qui dominaient Eden
Contemplant la nature à son premier malin,
Adam pour épancher son extase infinie
Des poètes du ciel écouta l'harmonie,
Puis, modulant sa voix sur leurs divins concerts,
Chanta le Créateur au nouvel univers.
LA VIOLETTE DU CIMETIÈRE,
A LA TOMBE DE SUZANNE FVBRC DES ESSARTS, MA TOTE ET MON AMIE.
Nul marbre n'oppresse ton ombre :
La couche où tu dors, ô ma soeur!
N'est pas rendue encor plus sombre
Par un emblème de douleur.
Quand de mes larmes je l'arrose
A travers les gazons discrets,
Glissant comme un souffle de rose
Vont te rafraîchir mes regrets.
32 LA VIOLETTE DU CIMETIÈRE.
Le premier rayon qui se lève
Te réchauffe à ses tendres feux,
Et ta poussière se soulève
Comme pour s'envoler aux cieux.
L'aspect morne et froid d'une pierre
N'éloigne pas l'aimable oiseau !
Il rase d'une aile légère
Les fleurs qui parent ce tombeau.
Comme un doux présent, la nature
Te rapporte aux printemps naissants,
Une épitaphe simple et pure
Tracée en suaves accents.
Cette fleur dont ta rêverie
Aimait la tristesse et le deuil,
Fidèle image de ta vie,
Semble ton nom sur le cercueil.
LA VIOLETTE DU CIMETIÈRE. 33
Violette brune et pâlie,
Tu me rappelles ses vertus,
Sa candeur, sa mélancolie,
Trésors à jamais disparus.
Ainsi que toi sous le feuillage,
Fleur timide elle se voilait,
Et toujours dans un frais langage
Son doux parfum la révélait.
Belle et rapide sur la terre
Comme ton calice charmant,
Hélas! de sa tige éphémère
L'été n'a brillé qu'un moment !
Mais d'elle une trace embaumée
Survit immortelle en mon coeur l
Après que la mort t'a fermée
S'exhale aussi ta chaste odeur.
34 LA VIOLETTE DU CIMETIÈRE.
Nul marbre n'oppresse ton ombre :
La couche où tu dors, ô ma soeur !
N'est pas rendue encor plus sombre
Par un emblème de douleur!!!
ETRE AIME.
Les parfums du printemps, les doux fruits de l'automne,
Les clartés d'un beau jour, les étoiles du soir,
La fraîcheur des forêts, la brise qui frissonne
En rasant d'un lac bleu le limpide miroir ;
Les cailloux précieux que Golconde nous donne
Où l'arc-en-ciel brillant à nos yeux se fait voir,
La beauté matinale, éphémère couronne ,
Qui vers les jeunes fronts attire l'encensoir ;
36 ÊTRE AIMÉ.
Les trésors qu'à grands frais on rassemble, on entasse,
Les honneurs <i ont le temps n'ose effacer la trace,
Le sceptre éblouissant dont un prince est armé ;
La palme du guerrier, la lyre du poète,
Le rayon que la gloire à leur face reflète,
Tout cela ne vaut pas le bonheur d'être aimé !
FEUILLE MORTE.
Sur mon coeur pourquoi, feuille morte,
Chercher un asile incertain ?
Flétrie aussi le vent m'emporte
Viens-tu m'annoncer mon destin ?
Ah ! comme toi sous la poussière
Bientôt disparaîtront mes pas I
Va plus loin, pauvre passagère,
L'arbre qui meurt n'abrite pas.
38 FEUILLE MORTE.
Mais plus que moi tu fus heureuse,
Tu n'es pas tombée au printemps !
Avant l'automne nébuleuse
Tu n'as pas connu les autans ;
Et déjà la douleur austère
Efface mes jeunes appas.'....
Va plus loin, pauvre passagère,
L'arbre qui meurt n'abrite pas !
Près de moi le vent te ramène,
Je veux en vain te refuser,
Un vague instinct vers moi t'entraîne,
Avec moi tu veux reposer.
Ah ! la tombe sera légère
Au malheur qui la désira !
Reste ici, pauvre passagère,
La tombe nous abritera.
Heureux les lis jumeaux cachés dans la vallée !
Sur une même tige attachés sans retour,
Leurs boutons sont éclos aux feux du même jour,
Et de leurs doux parfums l'haleine s'est mêlée;
Une même rosée a baigné leurs fronts blancs,
Zéphyr d'un seul baiser caresse leurs corolles,
Et quand paraît le soir, leurs fraîches auréoles
Se fanent à la fois au souffle des autans.
40 -HEUREUX LES LIS
Plaignez les cygnes purs qu'à séparés l'orage !
Ils vivront isolés sur un triste rivage
Et leurs vols fraternels ne se rejoindront plus ;
Puis l'attente épuisée, en son nid solitaire
Le plus faible des deux fermera sa paupière ;
L'autre l'appellera de ses cris superflus.
CHENAVARI.
(Arelèchc).
A M. AIME VINGTRINIER,
Directeur de la Re\ue du Lyonnais.
Tu l'as donc visité ce sommet au flanc sombre,
D'où le volcan éteint projette encor son ombre
Comme un spectre funèbre aux cîmes d'alentour .
Où le sol de ses feux a conservé l'empreinte,
Où son lit, dont le temps a refroidi l'enceinte,
Offre à peine une ronce aux caresses du jour!
42 CHENAVARi.
Pensif en contemplant les prismes basaltiques,
Du cratère endormi sentinelles antiques
Qu'il dispersa lui-même autour de son cercueil,
Des siècles écoulés évoquant la présence,
Tu leur as demandé quelle étrange influence
Appela sur ce mont le ravage et le deuil.
Les siècles sont restés muets à ta parole :
Seulement aux lueurs d'une rouge auréole
Dans le passé tu vis des torrents enflammés,
Et leur cours dévastait les terrestres domaines,
Et la stérilité flétrissait sous ses chaînes
Ces champs où des épis avaient été semés.
Il fallait consulter la muse du poète !
Des mystères voilés instinctive interprète
Elle t'eût révélé l'énigme des savants,
Je l'interrogeai seule, et sa harpe divine,
De ces lieux dévastés réveillant la ruine,
Me chanta leurs malheurs inconnus aux vivants.
CHENAVARI. 43
Jadis, m'a-t-elle dit, des forêts verdoyantes
Balançaient sur ce mont leurs cîmes ondoyantes ;
A leurs pieds s'étendait l'or pâle des moissons ;
En de nombreux ruisseaux la riante prairie
Baignait les plis moelleux de sa robe fleurie,
Aux lieux même où la lave a creusé des sillons.
Là-bas, sur ce grand fleuve, aux flots bleus et rapides,
Que d'Annibal encor les soldats intrépides
N'avaient pas illustré par leur vol belliqueux,
A l'heure où le soleil délaisse la vallée,
Un guerrier inconnu, vers cette île isolée,
Dans un léger esquif voguait silencieux.
Furtif, il s'éloignait de ces fertiles plaines
Que le Rhône azuré sépare des Céveunes;
Plaines où le carnage allait bientôt s'asseoir,
Car au douteux éclat des nocturnes étoiles,
De deux camps ennemis on y voyait les toiles
Frémir confusément sous l'haleine du soir.
44 CHENAVARI.
Ce guerrier était seul : son front portait la trace
Des pénibles travaux que nul repos n'efface ;
Sous ses épais sourcils brillaient de sombres feux.
Sa fierté, son regard, et sa taille imposante,
Et sa main qui pressait une arme étincelante,
Laissaient percer l'élan de ses pensers fougueux.
Un homme l'attendait sur la grève déserte,
Parmi les saules verts dont l'île était couverte ;
Vieux druide blanchi par la veille et les ans,
Qui vivait ignoré dans cette solitude,
Depuis qu'aux bords lointains, sa vaste inquiétude
Avait, sous d'autres cieux, guidé ses pas errants.
Du culle de l'Egypte il savait les mystères ;
Les sa\ants Chaldéens et les Scythes austères,
Les poétiques Grecs aux rêves fabuleux,
Tour à tour devant lui, déroulant leurs annales,
Laissèrent sa pensée en d'immenses dédales ;
La Gaule le revit infidèle à ses dieux.
CHENAVARI. 45
Maintenant, dédaigneux des vulgaires croyances,
Son esprit va sonder les occultes sciences;
On dit qu'à ses accents obéit l'avenir,
Qu'à son gré se déchaîne ou se calme l'orage,
Et que parfois le soir, sur l'aile d'un nuage,
Au palais du Destin les astres l'ont vu fuir.
Cependant son regard suit la barque sur l'onde :
Elle approche aux efforts du vent qui la seconde,
Rase l'île, et reçoit le druide en son sein;
L'oeil ardent du guerrier scrute un moment sa face,
Puis monte vers le ciel dont la foudre menace
Debout le nécroman sourit avec dédain.
— « Fils des camps, tu pâlis, dit le vieillard sévère;
Toi, dont le cri joyeux était un cri de guerre,
Pour la première fois ton coeur s'émeut, ce soir I
Tu pourrais reculer à cette heure suprême,
Alors que sur ton front plane le diadème?
Ton avenir est beau si l'horizon est noir. »
46 CHENAVARI.
— ce Moi je reculerais quand il s'agit d*un trône !
Je combattrais le ciel pour ceindre la couronne !
Que la terre et l'enfer m'opposent tous leurs feux ;
Que l'insolent remords vomisse sa menace !
Ni dangers, ni forfaits n'effrairont mon audace,
Pourvu que je parvienne au terme de mes voeux.
te Tous mes braves guerriers sont restés sur la plage.
Exempt de vain effroi, sans suite, sans otage,
Sur ta foi je viens seul interroger le sort.
Tu m'as dit qu'à minuit, sur celte cime aiguë,
L'arbitre des combats s'offrirait à ma vue,
Qu'il armerait mon bras de terreur et de mort.
et Rien ne peut m'ébranlcr ! mais ce large nuage
Qui porte dans ses flancs la lampe de l'orage,
Et couvre de son deuil la rive où nous voguons,
Attriste mes esprits d'un funeste présage :
Me seras-tu fidèle ainsi que mon courage?
Le fer ne défend pas contre les trahisons ! »
CHENAVARI. 47
— « Ingrat ! quel est celui qui souleva ta tête,
Et la fit surnager au fort de la tempête,
Quand ton ambition échouait sans appui?
Mon désert t'a sauvé des royales colères
Et bientôt ranimé par mes soins tutélaires,
Sur ton rêve orgueilleux un jour propice à lui.
« Ecoute: que ma vie à ton oeil se déroule
Comme ce flot d'argent qui, sous nos pieds, s'écoule !
Ne crois pas qu'en ce jour, secondant ta fureur,
Mon art t'ait consacré son secours formidable,
Pour élever tes pas à ce monceau de sable
Que la foule a nommé : le pavois du vainqueur !
« Qu'importe ta grandeur à mon indifférence ?
Pas plus que ce roseau que la brise balance !
Mais, pour ravir le sceptre, il faudra que ta main
L"arrache tout fumant de la main qui le porte,
Il faudra que la main que ma haine transporte,
Du sang que je déteste assouvisse ma faim.
4S CHENAVARI.
tt Et tu me vengeras. Ce roi dont les domaines
Montent des bords du Rhône aux cîmes alpéennes,
Ce roi que ton orgueil aspire à détrôner,
Il proscrivit jadis cette tète blanchie !
Vers des bords étrangers, il refoula ma vie !
Moi, Druide, il osa lui, Roi, me condamner!
« Et mon crime n'était que mon indépendance!
Jamais pour célébrer sa farouche vaillance,
Ma harpe n'exhala ses accords inspirés ;
Jeune et fier je chantais la liberté, la gloire ;
Dispensateur sacré des pages de l'histoire,
Je refusai l'encens à ses voeux enivrés.
« J'ai, vingt ans, de l'exil vidé la coupe amère :
J'ai connu le dédain, j'ai connu la misère
Mais, au fond de mon coeur, l'affront était resté !
Je revins inconnu; j'espérai la vengeance ;
Je l'attendis longtemps ! — Pour prix de ma constance
Ton glaive brisera son crâne détesté.
CHENAVARI. 49
•t Voilà pourquoi ces bras dans mon sein t'accueillirent,
Alors que, fugitif, nos rivages te virent
Tramer l'ignominie attachée au vaincu;
Et pourquoi, retrouvant mes forces éclipsées,
J'assemblai, j'augmentai tes troupes dispersées
Et relevai l'essor de ton vol abattu.
« Tu ne hais que le Roi, moi je hais surtout l'homme.
Mais il faut que demain sa perte se consomme ;
Nos efforts réunis doivent le renverser.
Demain se livrera la bataille suprême,
Ton rival confiant vient te l'offrir lui-même,
Mais mon art merveilleux saura le terrasser.
te Notre barque bientôt va toucher aux Cévennes,
Là, du Dieu que je sers, loin des erreurs humaines,
L'autel à tes regards va s'offrir, et je veux
T'asservir à son culte afin que sur ta vie
S'épanchent les succès au gré de ton envie ;
Si ton genoux s'incline il comblera tes voeux.... »
50 CHENAVARI.
L'esquif s'est arrêté ; leurs pieds touchent la plage.
Dans un bois ténébreux le druide s'engage ,
Le guerrier suit ses pas en de nombreux détours ;
D'un sommet sourcilleux ils atteignent le faîte :
La Yoix du nécroman adjure la tempête,
Et la tempête éclate en rugissements sourds.
Alors tombent les plis de sa robe flottante ;
Une tunique étroite, à la couleur sanglante,
L'enveloppe à demi, ses cheveux détachés
De leurs mèches d'argent couvrent ses pâles rides
La verveine, le gui, toujours chers aux druides,
Sous ses longs vêtements cessent d'être cachés.
Sa main tient un poignard ; à ses yeux se déploie
D'un large papyrus le parchemin de soie;
11 prononce des mots au guerrier inconnus....
Un fantôme aussitôt s'est élevé dans l'ombre,
Et son front, où flamboie une auréole sombre,
Répand un faible jour sous les rameaux touffus.
CHENAVARI. 51
Le guerrier devant lui courbe sa tête altière;
Il frémit, et, pressant de son genou la terre,
Cherche du nécroman le regard protecteur;
Puis, soudain, reprenant une mâle assurance,
Il incline son glaive et fixe la présence
De l'être surhumain qu'entoure la terreur.
— « Puissant fils de la nuit, exauce ma demande;
Parmi mes ennemis que l'effroi se répande !
Que sur leurs corps mourants je sois proclamé roi !
De ton sceptre de fer, si tu touches leur tente,
Dans leurs coeurs belliqueux descendra l'épouvante ;
Vainqueur par ton secours je t'engage ma foi. »
— ee Tu vaincras, et voici des arrhes de victoire.
Ton rival abattu, piédestal de ta gloire,
Demain, avant le soir, verra le sombre bord ;
Pareils aux blancs flocons qu'un vent d'hiver soulève,
Ses soldats éperdus tomberont sous ton glaive ;
Tel est l'arrêt fatal dans les urnes du sort.
52 CHENAVARI.
et Place sur ton cimier cette magique aigrette,
Qui du fer ennemi préservera ta tête,
Et luira sur ton casque, étoile des vainqueurs ;
Et lorsque reviendra cette heure fortunée,
Qu'à ton bras suppliant ma main l'avait donnée
En ces lieux te suivront tes vaillants défenseurs.
« Alors vous m'offrirez une riche hécatombe,
Des guerriers égorgés, leurrant l'avide tombe,
Les restes empourprés seront dignes de moi !
Alors je montrerai l'éclat de ma puissance ;
Alors de mes faveurs vous saurez l'influence
Audacieux, adieu, demain tu seras roi ! »
Il fut roi. L'aube à peine effleurait les montagnes,
Qu'à l'autre bord déjà, sur les vertes campagnes,
Superbe, il dépliait ses épais bataillons ;
Quand, vers le gouffre amer, descendit la lumière,
Ses ennemis vaincus fuyaient, et la poussière
De leur sang généreux teignait ses tourbillons.
CHENAVARI. 53
Le druide bientôt assouvit sa vengeance !
D'un triomphe exécré goûtant la jouissance,
Il vit tomber aux pieds du féroce vainqueur
Le vieux roi tout blanchi sous les neiges de l'âge,
Dont le dernier regard, plein d'un sombre courage,
Léguait à chacun d'eux l'épouvante et l'horreur.
La nuit est de retour. Vers l'autel des Cévennes
Le guerrier a conduit ses légions hautaines,
L'aigrette est déployée à son casque de roi ;
Dans un bassin d'argent gît l'humaine dépouille,
Où les tombeaux encor n'ont pas empreint leur rouille :
Tous les astres ont fui sous un crêpe d'effroi.
La douzième heure approche : un craquement terrible
Précède de l'enfer l'éruption horrible ;
Soudain la terre tremble et s'ouvre, et, dans les airs,
Apparaît menaçant, sur un trône de flamme,
Ce génie imposteur qui séduisit la femme,
Et déversa les maux sur le jeune univers.