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Pièces de théâtre à l'usage des collèges et pensionnats / par Giovanni Rivetti

De
226 pages
impr. de Galbrun (Mayenne). 1852. 1 vol. (224 p.) ; in-8.
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PIÈGES
DE
THEATRE
à l'usage
DES COLLÈGES ET PENSIONNAS ,
l'Ait
GIOVANNI R1VETTI.
MAYENNE,
IMPRIMERIE DE GALBRUN ,
A M. L'ABBÉ MOREAU ,
PïîV.ve , SU\KY'WAW iVt TSo\rt-ï)ami-(Vt-So.uvVt-CiYoV»-Vi&-\e.-Ma\\*.
Monsieur le Supérieur ,
Cet ouvrage, spécialement destiné aux Col-
lèges et aux établissements des Frères-Insti-
tuteurs de votre Communauté , renferme des
pièces de théâtre mêlées de couplets , qui ,
j'en ai l'espoir, sauront égayer les Distri-
butions de Prix et amuser les parents des
élèves , ainsi que le public admis dans ces
solennités.
Ce premier essai d'un auteur faible et obs-
cur , n'a pour but que d'être utile et agréable
aux 'maîtres et aux élèves , et de vous donner,
Monsieur le Supérieur , une marque de mon
souvenir et de ma reconnaissance. Heureux,
si ce premier ouvrage peut mériter votre bien-
veillance.
Recevez, Monsieur le supérieur , les très
humbles respects de votre serviteur dévoué.
&tncveàâ:
MAITRE ET VALET.
Comédie-vaudeville en nu acte.
PERSONNAGES.
Marc Pélruski, baron
Germain, valet de Pélruski.
Malhias, id.
Klinberneck, banquier.
Jules Klinberneck.
Filousin , chevalier d'in-
dustrie .
Jérôme Grignoux, meunier.
La scène se passe à Paris, dans l'hôtel de Pélruski.
Le théâtre représente un salon dépourvu de meubles , à l'ex-
ception d'un grand fauteuil à la Voltaire. Ala droite du théâtre,
sur le deuxième plan, la porte d'un cabinet de toilette dans
lequel se trouve un escalier dérobé; sur le troisième plan,
du même côté, une fenêtre donnant sur la cour; dans le fond,
porte à deux battants.
Scène première.
MARC assis, MATHIAS.
MARC.
Eh bien! Malhias, as-tu fait ma commission"?... Mon
usurier de malheur l'a-i-il remis une somme raisonnable
sur mon dernier diamant ?
MATHIAS.
Cent écus, pas un denier de plus."
MARC.
Le Juif!... et combien l'a -ï-il estimé?
MATHIAS.
Six cents francs.
MARC.
Double fripon ! un diamant qui m'a coûté mille écus !
Quel arrangement a-t-il proposé?
MATHIAS.
Si vous le retirez dans huit jours, il vous restituera
l'objet en ajoutant le tiers delà somme; si vous passez le
délai fixé, il gardera tout.
MARC.
Homme maudit ! comme il sait profiler delà nécessité !...
Ainsi, nous n'avons que cent écus pour tout potage ?
MATHIAS.
Hélas! oui.
AIR: dit? Jalouw malade.
Vous pouvez avec cette somme
Jouer le rôle d'un seigneur :
On paraît souvent un grand homme
Avec moins, parote d'honneur.
On (latte ici-bas l'apparence.
Seule elle a de puissants ressorts :
Plus l'intrigant a d'arrogance
Plus il domine sans efforts.
MARC se levant.
Savez-vous bien, M. Mathias, que vous vous permettez
souvent des allusions qui ne me conviennent pas... Vous
oubliez que vous n'êtes ici qu'un valet, que je puis châtier
et chasser à ma volonté.
MATHIAS.
Vous oubliez aussi, monseigneur, que je connais bien
des secrets... et qu'il ne lient qu'à moi de dire que le
très-haut et puissant baron MarcHonoré Pélruski n'est
autre que le fils du père Jérôme Grignoux, meunier à
Chartres. Gardez-moi près de vous, si vous tenez à vos
litres... vous ne trouveriez pas facilement à me rem-
placer. .. On a souvent besoin d'un plus pelit que soi.
MARC.
Insolent ! vous devenez bien grossier depuis que vous
êtes à mon service.
MATHIAS.
Que voulez-vous, monseigneur, je me forme à l'école
du grand monde... Avouez que je vous suis par fois d'un
grand secours. Plus d'une fois je vous ai tiré d'un mauvais
pas. « Ce n'est pas toujours celui qui nous flatte le plus
qui nous sert le mieux. » Depuis que je sers monsieur le
baron, j'ai toujours agi avec franchise. Je dis ce que je
pense... aussi bien une grossièreté qu'un compliment:
j'étais né pour être plus qu'un valet ; il est vrai que je
remplis chez vous les fonctions de valet, d'intendant, de
— 3 —
confident et de secrétaire avec zèle et probité, grâce à
la confiance aveugle que vous m'accordez... Je suis d'une
discrétion à toute épreuve.
MARC.
Tu ne parles pas de ton ambition.
MATHIAS.
En ai je besoin?... n'êtes-vous pas mon modèle?...
Eh! quel homme n'a pas d'ambition?... Chacun cherche
à s'élever, cela est si naturel !
AIR : du Petit courrier.
Sorti d'une race commune.
L'homme travaille de grand coeur
Pour parvenir à la fortune,
Aux bons emplois, à la grandeur.
Combien de gens je vois en place,
Faire aujourd'hui de l'embarras,
Qui pour s'élever dans l'espace
Sont descendus, ma foi. bien bas.
MARC.
Encore?... Ah ! Malhias, comme lu abuses de ma po-
sition !
MATHIAS.
Eli ! mon Dieu, il n'y a que la vérité qui offense. Mais
laissons de côté voire naissance, qui n'est pas plus noble
que la mienne, et parlons un peu sérieusement: que
comptez-vous faire de ce magnifique projet dont M.
Klinberneck, votre banquier, vous a fait part relativement
à l'entreprise d'un nouveau chemin de fer qu'il veut établir.
MARC.
J'ai déjà consulté, sur ce chapitre, mon ami le marquis
de Filousin ; lui seul pouvait me donner la marche à
suivre dans cette affaire: c'est un homme adroit, intel-
ligent, intéressé dans la spéculation ; si ceprojel réussit,
il doit nous rapporter deux millions d? bénéfices à par-
tager entre les actionnaires.
MATHIAS.
Pesle ! ce n'est pas de l'eau claire !... reste à savoir si
ce marquis de Filousin n'est pas un filou... pour mon
compte, je n'ai pas grande confiance en ses reliques, il
m'a tout l'air d'un chevalier d'industrie... il sait fort
adroilement faire sauter la coupe.
iMARC.
Tu l'en es donc aperçu ?
MATHIAS.
Parbleu ! il n'est pas difficile de s'en apercevoir, à en
juger par les quatre mille francs qu'il vous a enlevés, et
qui provenaient de la vente de vos meubles et de vos
chevaux. Raille complète. Pressez-vous de gagner les
deux millions que vous assure votre chemin de fer, sans
cela nous sommes perdus.
MARC.
Tu as raison ; j'en ai grand besoin pour remonter ma
fortune qui est furieusement ébréchée.
MATHIAS.
Si vos finances sont claires, en revanche vos créanciers
sont nombreux: j'en rencontre partout.
MARC.
Eh ! qui n'en a pas aujourd'hui !... c'est le genre.
MATHIAS.
Le genre passe, mais le nombre !...
AIR: du vaudeville de Oui et Non.
Le jeu, les bals, les créanciers
Ont dégarni vos écuries;
J'ai vendu jusqu'aux râteliers
Pour satisfaire vos folies.
Meubles, bijoux, linge, tableaux:
Tout est mangé... jusqu'aux voitures ..
MARC.
Le jeu réparera ces maux,
MATHIAS.
Ou vous fera d'autres injures.
MARC.
Ne nous décourageons pas... il ne faut qu'un moment
de chance... Le sort, lassé de mes importunités , peul
me rendre en générosités ce que je lui aurai donné en
sacrifices.
MATHIAS.
Je le désire ; mais en attendant nous irons à pied
comme le premier venu.
MARC
Sois discret sur mon arbre généalogique. Ce soir...
oui, c'est ce soir qu'il faut que mon sort se décide... Mes
cent écus suffiront... pour cela, il faudrait que je consul-
tasse Filousin... Malhias, va chez lui, prie-le de se rendre
ici ; j'ai à lui parler.
MATHIAS.
Qui, monsieur le baron... si voua avez besoin de
quelque chose, Germain est en bas.
MARC.
Germain?... Je n'aime pas ce Germain ; il ne m'aborde
jamais que pour me demander les deux années de gages
que je lui dois... c'est insupportable... je finirai par le
chasser.
MATHIAS.
Germain est un honnête homme... s'il vous réclame
son argent, c'est qu'il en a besoin. (A part.) Ah! vous
jouez gros jeu avec moi, monseigneur, vous avez affaire à
un.rusé matois... je ne vous tiens pas quille. [Haut.) Je
cours chez M. le marquis de Filousin.
MARC.
Va. dépêche-toi.
AIR: Vaudeville final du Bal champêtre.
ENSEMBLE.
MARC.
Va, cours et reviens vite,
J'ai foi dans mon destin :
Une chance subite
M'enrichira demain.
MATHIAS à part.
Je vais et reviens vite ,
Mais ne lui disons rien :
Une chance maudite
Le punira demain. •
(Malhias sort.)
Scène deuxième.
MARC seul.
Ce Mathias est un rusé!... s'il ne connaissait pas le
secret de ma naissance, je l'aurais déjà chassé... Je suis
forcé de supporter ses sottises... d'en passer par où il
veut... mon indiscrétion et ma confiance me font une
obligation de l'avoir pour ami. Si une heureuse chance
me favorise, je trouverai bien le moyen de l'éloigner d'ici.
Il est un autre que je crains... ce Germain !... celui-là,
je puis m'en débarrasser plus facilement, il ne sait rien;
cependant, depuis quelques jours, il a l!àir d'épier mes
actions et mes démarches... sesimportunilés me fatiguent,
m'obsèdent... D'un autre côté, je irenfble que mon père
ne finisse par découvrir ma demeure et mon véritable
nom... Oh! tout serait perdu !... Oaii, il le faut d'une
manière ou d'une autre: je dois éviter toute surprise;
Filousin me conseillera. Le banquier Klinberneck et Jules
.son fils me reçoivent avec un accueil si flatteur!... Ils
ont une confiance sans borne en moi. Si je ne mets à
profil ma position, demain il sera peut être trop tard.
Faisons donc jouer tons les ressorts de l'intrigue, pen-
dant que ]e me dérobe sous mon nouveau masque ; fou-
lons aux pieds tout scrupule; étouffons sans balancer tout
sentiment de reconnaissance; mon intérêt en dépend.
J'entends monter, c'est sans doute Filousin... non, c'est
Germain... Je devine à sa démarche le but de sa visite.
Allons, de la fermeté et débarrassons nous de lui.
Scène troisième.
MARC , GERMAIN.
GERMAIN s'inclinanl-
Monsieur le baron...
MARC.
Tu viens [sans doule encore me demander de l'ar-
gent ?...
GERMAIN.
J'en suis honteux, monseigneur .. mais la nécessité...
MARC.
Je sais que tu es un bon ei fidèle serviteur ; mais il
est des circonstances où nous-mêmes, qui sommes ha-
bitués à manier l'or, comme loi le balai, avons aussi nos
jours de détresse et d'humiliation. Demain, j'en ai l'as-
surance, je le récompenserai doublement.
GERMAIN.
J'aimerais mieux tenir simplement la somme que vous
me devez, que d'avoir un triple rien en perspective.
MARC
Tu n'as donc pas confiance en moi?
GERMAIN.
J'en ai juste assez pour avoir la certitude de tout
perdre.
MARC
Ah ! vous le prenez sur ce ton, M. Germain ; eh bien !
je vous laisse libre de sortir quand vous voudrez.
GERMAIN.
Un domestique ne quille son maître que lorsqu'il a été
payé de ses gages, qu'il a loyalement et fidèlement
gagnés.
MARC.
Et un maître a le droit de chasser un valet insolent...
Sortez !
GERMAIN.
Ali! sortez!...
AIR: Connaissez mieux le grand Eugène.
Oui, l'ouvrier qu'un maître congédie.
Quand il n'a plus d'ouvrage à lui fournir,
Reçoit le prix du temps qu'il sacrifie:
Mais le chasser! ce mol seul fait rougir.
Quoi, monseigneur, me traiter de la sorte!
Dois-je subir ce honteux châtiment'.'
C'est le fripon que l'on jette à la porte,
Non, le valet qui sert fidèlement.
MARC.
Sortez! vous dis je.
GERMAIN.
Je sors, monsieur le baron; mais je nie vengerai !
ENSEMBLE.
AIR.- Dans cet, asile.
GERMAIN.
Ah ! quelle audace !
Sa main me chasse ;
Je vais sortir sans plus tarder.
Son insolence,
Son arrogance.
Oui, m'inspirent de me venger.
MARC.
Ah! quelle audace!
11 me menace !
Oui, qu'il sorte sans plus tarder ;
Son arrogance,
Son assurance,
Oui, malgré moi, me font trembler.
MARC.
C'est un valet qui me nargue et m'outrage;
Ah! je le vois, le monde est renversé;
Quoi! le plus faible aurait-il l'avantage,
Et le plus fort serait-il terrassé?
REPRISE DE L'ENSEMBLE.
GERMAIN.
Ah! quelle audace!
MARC.
Ah! quelle audace! (Germain sort).
— 8 —
Scène quatrième.
MARC seul, puis après FILOUSIN.
MARC
11 est parti !... Allons, celui-là ne me gênera plus.,. et
malgré ses projets de vengeance, que peut-il faire? qu'ai-je
à craindre? Bah! je trouverai toujours le moyen de...
Qui vient encore?... Ah! c'est ce cher marquis de
Filousin. (Allant au-devant de lui et lui serrant la main).
FILOUSIN.
Oui, cher baron, je terminais ma toilette quand votre
domestique est entré chez moi... s'il avait tardé de cinq
minutes, il ne m'aurait pas trouvé. Je suis tellement oc-
cupé... je n'ai pas un seul instant à moi... surtout de-
puis que je me sais lancé dans les affaires de spéculation,
d'entreprises. Chacun me veut pour conseiller... m'em-
prunte de l'argent... me verse des fonds ; en un mol,
je ne m'appartiens plus, je suis à tout le monde. Ah!
ça, qu'avez-vous à me dire? voyons, voyons, dépêchez-
vous, je suis pressé : je dois être chez les Klinberneck
dans dix minutes, de là chez le ministre des travaux pu-
blics, pour présenter le plan de ce chemin de fer... Puis
ensuite, j'ai des lettres de change, des billets à faire
escompter... ça n'en finit plus... Enfin, je dois retourner
à cinq heures chez votre banquier, où les actionnaires
doivent se réunir.
MARC
C'est justement sur ce sujet que je désirais m'entre-,
tenir avec vous.
FILOUSIN.
Eh bien ! l'affaire est en train... La réunion de ce soir
a pour but de s'entendre sur les travaux à commencer...
C'est demain que les fonds doivent être versés. (Ici,
Germain paraît à la porte du cabinet.)
MARC
Demain?... Diable!. . c'est là ce qui m'embarrasse. .
je n'ai pas en ce moment les fonds nécessaires.
FILOUSIN.
Comment, vous n'avez pas?... mais alors, il faut en
trouver... vous avez des litres, du crédit, des amis puis-
sants... empruntez... votre signature est suffisante.
MARC.
Mais encore...
— 9 —
FILOUSIN.
Mettez cela à trois mois ; d'ici là vous pourrez faci-
lement, et sans vous gêner, restituer la somme... Combien
vous faut-il ?
MARC
Vingt mille francs, ce n'est pas trop
FILOUSIN.
Vingt mille francs... c'esiune bagatelle... votre banquier
Klinberneck vous donnera cela sans difficulté ; vous êtes
si bien avec lui...
MARC
Vous avez raison, mais... comme les fonds seront remis
entre ses mains, j'aurais mieux aimé m'adresser à tout
autre qu'à lui... vous comprenez ?
FILOUSIN.
Parfaitement ; c'est-à-dire que vous voudriez qu'un
autre vous avançât les fonds, sauf à se faire rembourser...
par la garantie de votre signature.
MARC.
C'est cela. (Germain écoute toujours l'entretien sans
se montrer entièrement.)
FILOUSIN.
Nous pouvons arranger celte affaire sans difficulté.
(A part.) Il vienl de lui-même se prendre dans mes filets,
profilons de cette occasion. (Haut.) Je vois qu'il faut que
ce soit moi qui vienne à votre secours... (Tirant un
porte-feuille de sa poche.) Tenez, je crois avoir sur moi la
somme qu'il vous faut; voici justement des billets qui
m'ont été remis ce matin à la banque... c'est, je vous
l'assure, uniquement pour vous obliger... Voici en même
temps un modèle de lettre de change... j'en ai toujours
dans mon portefeuille... (Il lui remet les billets et la lettre
de change.) Remplissez le blanc par la somme que je vous
avance. (Tirant une écritoire et une plume de sa poche)
Prenez cette plume... Je suis un homme de précaution,
comme vous le voyez (Pendant que Marc écrit). Bon ;
maintenant votre signature au bas... très-bien ! (Ilprend
la lettre de change.) Vous voilà en fonds... (A part.) et
enfoncé... (Il plie sa lettre, qu'il met dans son portefeuille,
et sa plume et son écritoiredans sa poche.) (A part.) Klin-
berneck m'escomptera.
MARC
Vous venez , cher ami, de me rendre un service que
— 10 —
je n'oublierai jamais... On est heureux quelquefois de
trouver des amis !
FILOUSIN.
Que voulez-vous, je suis comme cela moi ; quand je
puis être utile , je me dévoue de loul coeur.
MARC
Malheureusement, tout le monde ne vous ressemble
pas. J'avais d'abord l'idée de recourir aux chances du
jeu, mais...
FILOUSIN.
Oui, ce moyen-là aurait pu vous lirer d'embarras. Après
tout, l'un n'empêche pas l'autre... J'y songe, votre idée
est bonne... (A part.) Oui , cela pourra éloigner les
soupçons... ne lui donnons point le temps de réfléchir.
(Haut.) M. Jules Klinbernek est un de vos plus intimes
amis. . C'est un jeune homme bon et confiant, inexpé-
rimenté et faible. Le jeu est chez lui une passion nais-
sante qu'il faut alimenter... Il faut toujours prendre les
hommes par le côté faible... Il nous a donné déjà des
preuves de sa faiblesse, en se laissant gagner unedixaine
de mille francs... Il faut tout prévoir... Vous avez un
pavillon au fond de votre jardin... c'est un lieu isolé et
à l'abri de la justice ; en s'y prenant adroitement, vous
pouvez réunir quelques amis, et là jouer mystérieusement
. une partie de la nuit.
MARC
Vous avez raison, en prenant des précautions...
FILOUSIN.
Et en vous servant de la méthode que je vous ai en-
seignée, vous êtes assuré d'enlever tout l'or que vous
voudrez... D'ailleurs, je serai là, moi, je vous aiderai...
et nous partagerons les bénéfices.
MARC.
Mais c'est tromper la bonne foi des joueurs, surtout
celle de M. Jules Klinberneck... Je lui dois tant de re-
connaissance !... Ils ont, son pète et lui, tant de bontés
pour moi !
FILOUSIN.
Scrupule d'enfant... défaut d'habitude... ils ne verront
dans votre chance qu'un de ces coups du hasard qui s'at-
tachent quelquefois au joueur. Occupez-vous des invi-
tations ; failes préparer votre pavillon... n'oubliez pas
le Champagne, c'est un argument indispensable, qui
— 11 —
trouble les cerveaux faibles... De mon côté, je vais pré-
venir quelques amis qui se joindront aux vôtres... Surtout
de la discrétion, même envers vos gens... Souvenez vouf.
que la prudence est mère de la sûreté.
MARC
Je me rends, cher marquis : ce soir à sept heures le
pavillon sera disposé. (Ici Germain disparaît et ferme la
porte avec précaution.)
FILOUSIN.
A sept heures je serai chez vous. (A part.) Allons, une
lettre de change de vingt mille francs, d'une part; je lui
enlève de l'autre, ce soir, tout le gain que je lui fais em-
pocher, et demain malin je quitte Paris... et saute,
marquis! (Haut.) A ce soir, cher baron; je cours à
mes affaires.
MARC
A ce soir.
ENSEMBLE.
AIR :
FILOUSIN.
Oui, ce soir, j'en ai l'assurance,
Le sort va sourire à mes voeux ;
Et tous mes rêves d'opulence
Ne seront plus des songes creux.
MARC.
Oui, ce soir, j'en ai l'assurance,
Le sort va sourire à mes voeux ;
Et tous mes rêves d'opulence
Ne seront plus des songes creux.
FILOUSIN.
Loin de Paris, chacun l'assure,
Les intrigants
Passent pour fort honnêtes gens,
L'or sait donner bonne figure
El de l'esprit
Et du crédit.
REPRISE DE L'ENSEMBLE.
FILOUSIN.
Oui, ce soir, j'en ai l'assurance, etc.
MARC.
Oui, ce soir, j'en ai l'assurance , etc.
(Filousin sort).
— 12 —
Scène cinquième.
MARC seul.
Décidément, Filousin esi un homme d'esprit. Je vais
m'occuper de notre réunion... Assuionsnous d'abord de
Jules Klinberneck; je verrai ensuite les autres... (Ici,
on entend un léger bruit de pas dans le cabinet.) Quel
est ce bruit?... (Ecoutant.) On dirait le pas de quelqu'un
qui monte ou descend l'escalier dérobé, qui donne dans
ce cabinet... (Écoutant de nouveau.) Le bruit s'éloigne...
Qui ose se permettre?... Voyons; il faut que je sache...
(Au moment où il se dirige vers le cabinet, on entend le
bruit d'une voiture et le claquement d'un fouet dans la
cour de l'hôtel.) Qu'est-ce?... (Courant à la fenêtre.) Une
voiture qui entre dans la cour... on ouvre la portière...
Grands dieux! c'est M. Klinberneck!... son fils est avec
lui !... Que faire? que leur dire? Comment me tirer d'em-
barras s'ils s'aperçoivent de l'absence de mes meubles?
Ah! je suis perdu... El là, ce bruit dans ce cabinet...
Malédiction! je ne saurai rien... On vient!... les voici ;
allons, du calme et de l'audace.
Scène sixième.
MARC , KLINBERNECK., JULES.
KLINRERNECK à Jules en entrant.
Comment ! personne pour nous recevoir ? cela est
étonnant.
JULES à Klinberneck.
Et de fort mauvais goût.
KLINRERNECK à Marc.
J'entre chez vous sans façon, comme vous voyez... Il
paraît, mon cher baron, que tous vos domestiques sont
occupés, et que vous n'en n'avez pas un seul de dispo-
nible pour recevoir les personnes qui viennent vous vi-
siter... Je vous plains sincèrement.
MARC.
Pardon, monsieur, mais... étant en ce moment occupé
moi-même à réformer mes gens... je me trouve au dé-
pourvu... c'est comme, un fait exprès... il faut que ce
soit précisément aujourd'hui... que votre visite... à la-
quelle j'étais loin de m'atlendre... Je joue vraiment de
malheur... (A part.) Je suis dans une position très-ri-
dicule.
JULES prenant son lorgnon et examinant le salon.
Eles-vous occupé à réformer aussi vos fauteuils?...
— 13 —
je n'en vois qu'un seul dans ce salon... c'est là sans doute
un meuble antique... auquel vous tenez beaucoup... Il
vous vient peut-être en ligne directe de quelque aïeul?
MARC
Mes fauteuils?... le tapissier les a emportés Ce matin
pour les restaurer.
KLINBERNECK inspectant avec son lorgnon.
Les glaces soni sans doute à restaurer aussi?...
JULES à part.
Cet appartement est nu comme une caserne.
MARC
Les glaces!... j'ai donné l'ordre à mes gens de les en-
lever ce matin... La poussière les avait un peu dété-
riorées... (4 part.) Au diable l'inspection !
JULES.
Il vient un rayon de soleil par cette fenêtre... com-
ment ne faites-vous pas mettre des rideaux ?...
MARC.
Ceux qui y étaient ne sont plus à la mode... et j'ai
donné l'ordre...
KLINBERNECK lorgnant toujours.
De les réformer aussi... je comprends parfaitement...
(A part.) Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire...
je prendrai des informations... (Haut.) Il m'a semblé
voir des tableaux dans ce salon ?
MARC
Des tableaux!... En effet... mais l'humidité les avait
ternis... et je les ai envoyés...
KLINBERNECK.
Rejoindre les fauteuils elles rideaux... C'est très-bien,
baron ; je vois que voulez faire dans votre hôtel une ré-
forme complète.
JULES.
M. le baron finira sans doute par se réformer lui-
même...
KLINBERNECK.
M. le baron n'est pas un meuble.
MARC!
Eh! mon dieu! à bien considérer les choses... le
monde n'est-il pas un vaste appartement?. . n'en sommes-
nous pas les meubles, et Dieu n'en est-il pas le grand
réformateur ?
— \u —
JULES.
La comparaison csi charmante.
KLINBERNECK-
Et très-spirituelle. Nous nous rendons, nous sommes
vaincus. Nous vous laissons au milieu de vos grandes
occupations. Vous savez probablement que c'est chez
moi que doit avoir lieu la réunion définitive de messieurs
les actionnaires pour notre grande entreprise?
MARC
M. le marquis de Filousin me l'a appris... Soyez as-
suré que je ne manquerai pas au rendez-vous.
KLINBERNECK.
Ne vous fiez pas trop au marquis... c'est un rusé com-
père... J'ai entendu, ce matin, à la Bourse, de drôles de
choses circuler sur son compte, qui ne laissent pas de
jeter quelques atteintes peu honorables sur sa personne...
J'ai déjà prévenu Jules de rompre toute liaison avec lui...
Il y a de ces hommes dont le contact ternit souvent l'éclat
d'une brillante réputation, cl qui sont, dit-on , très ha-
biles à tendre des pièges et n profiler de la crédulité de
celui qui n'a nulle expérience du monde corrompu.
MARC
Soyez sans inquiétude; s'il s'avisait jamais de nie tendre
un piège, il pourrait être certain d'y tomber le premier.
JULES.
Je vois que vous êies cuirassé.
KLINBERNECK.
A ce soir donc. Pardon, baron, d'être venu vous im-
portuner.
MARC faisant un pas pour les reconduire.
Comment donc... pas le moins du monde.
KLINBERNECK.
Restez, c'est sans cérémonie. (A part.) Cet embarras,
celte inquiétude pour s'excuser... j'éclaircirai ce mystère.
/Haut.) Au revoir, fKlinberneck et Jules sortent).
Scène septième.
ifBARC seul.
Ouf! m'en voilà débarrassé!.. Pendant un moment
j'ai cru qu'ils avaient deviné l'absence de mon mobilier...
mais non, ils eu ignorent le vrai motif... Ce soir je gagnerai
au jeu un mobilier neuf... Demain, je congédie Malhias
et je loue un nouvel hôtel... (Regardant à sa montre).
— 15 —
Diable! déjà quatre heures, et Mathias qui n'est pas
encore de retour... où peut-il être allé? j'ai cependant
des ordres à lui donner... Je crois entendre quelqu'un...
oui, c'est lui... dissimulons encore aujourd'hui; mais
demain... Le voici.
Scène huitième.
MARC , MATHIAS.
MARC
Je t'attendais.
MATHIAS.
J'ai été relardé en roule par la rencontre d'un ami...
(A part.) qui m'en a appris de belles sur ce marquis de
Filousin.
MARC
J'ai vu Filousin... nous nous sommes entendus... noire
projet est excellent, el l'entreprise d'une solidité...
MATHIAS.
Fragile.
MARC.
Le marquis est un homme qui applanit les difficultés
avec une méthode et une adresse...
MATHIAS.
Dignes d'un fripon.
MARC
M. Mathias, votre jugement est mal fondé.
MATHIAS.
C'est possible; mais mon raisonnement est juste.
MARC
Les hommes se trompent quelquefois.
MATHIAS.
Vous avez raison, monsieur le baron; mais c'est qu'alors
l'ambition les rend injustes el aveugles... Tenez, je n'ai
pas plus de confiance dans votre Filousin que dans voire
chemin de fer.
AIR : du vaudeville de l'Apothicaire.
Je ne puis croire, en vérité,
Aux succès de votre machine
MARC.
Tout me promet sécurité...
MATHIAS.
Pour assurer votre ruine.
— 1G —
MARC.
Dès demain tu verras, mon cher,
Ma maison...
MATHIAS.
Peut-être fermée...
Et sur votre chemin de fer
Vos écus aller en fumée.
MARC
Allons, allons, M. Malhias, vos prophéties, quoique
fort divertissantes, ne se réaliseront pas, je l'espère...
D'ici là, veuillez avoir soin de ranger le pavillon... Quel-
ques amis viendront ce soir... pour y causer d'affaires im-
portantes, relativement à notre entreprise... J'y ferai
porter avant la nuit... ce dont j'ai besoin... Une fois le
pavillon en ordre, vous userez de toute liberté... je
n'aurai nullement besoin de vous pour le reste de la soirée.
(7/ sort).
Scène neuvième.
MATHIAS seul.
Il me cache le but de celle réunion... voilà pourquoi il
me donne carie blanche... Choisir de préférence le pa-
villon plutôt que ce salon... ceci m'a l'air louche... c'est
que, le pavillon étant, situé dans un Heu écarté, on y peut
librement faire des choses mystérieuses... des choses...
Que peuvent-ils y faire?... il y a du Filousin là-dessous...
le diable est fin... mais je suis fin aussi, moi... Si ce
pauvre Germain était encore là... ce pauvre ami qu'on a
chassé honteusement, parce qu'il venait réclamer, à ce
faux baron, un juste salaire!... Ayez donc affaire aux
grands, voilà commeils nous traitent... Pauvre Germain !...
j'ai pensé à loi, va!...
AIR : C'est moi trop fier.
11 est frappé par l'injustice,
Oui, je dois lui tendre la main;
11 me rendrait même service
Si j'étais comme lui demain.
Il est bon de se satisfaire
Et de savoir parer le mal,
Quand on peut dans notre misère
Tromper un maître déloyal.
Je ne vous ai pas pas dit toute ia vérité, M. le baron, en
vous remettant les cent écus de voire diamant... Le Juif
l'a estimé trois mille francs... il m'en a remis deux mille
et j'ai gardé mille sept cents francs... C'est autant de
— 17 —
pris sur ce que nous avons gagnés, Germain et moi, de-
puis que nous sommes au service de voire seigneurie...
(Germain enlr'ouvrant la porte du cabinet et attirant l'at-
tention de Malhias par un pst! pst!) Eh ! qu'est-ce là ?.,.
Scène dixième.
GERMAIN , MATHIAS.
GERMAIN à demi-voix.
Es-tu seul, Malhias?...
MATHIAS avec surprise.
Germain !... Comment!... loi, ici?... lu m'as fait une
peur !...
GERMAIN.
Nous sommes seuls? il n'est plus là?...
MATHIAS.
Non, il est sorti, nous sommes les maîtres... Mais,
comment se fait-il que tu sois ici? toi que ce baron,..
GERMAIN.
Je n'ai point quitté l'hôtel et je suis resté caché dans
ce cabinet (Montrant le cabinet) d'où j'en ai entendu de
belles, va... J'en ai à te dire, mon cher ami... Si j'ai été
chassé aujourd'hui, tu l'aurais été demain.
MATHIAS.
Vraiment !... du reste, je m'y attendais.
GERMAIN.
D'abord, Filousin est venu...
MATHIAS.
Je le sais.
GERMAIN.
Il a si bien mis à profit la crédulité de ton maître,
qu'il lui a fait souscrire une lettre de change de vingt
mille francs, en échange de faux billets de banque qu'il s
probablement fabriqués lui-même.
MATHIAS.
Voyez-vous, le fripon !
GERMAIN.
M. Klinberneck versera les fonds à Filousin...
MATHIAS.
Et le baron paiera les pots cassés par quelques mois de
prison, vu qu'il n'a pas le sou, et que ses billets sont
bons à faire des cornets... Bravo! ..
3
— 18 —
GERMAIN.
Ce n'est pas tout... Filousin a conseillé au baron de
réunir secrètement, ce soir, dans le pavillon, quelques
amis ; entre autres, M. Jules Klinberneck qui a été choisi
pour principale victime... Le jeu est le but de cette
réunion...
MATHIAS.
C'est donc pour cela qu'il m'a dit de préparer le pa-
villon?... Je ne me trompais pas en disant qu'il y avait
du Filousin dans celle affaire... Et le baron a con-
senti !... C'est payer les bienfaits de M. Jules par l'in-
gratitude la plus noire... Cela ne m'étonne pas : on n'agit
plusque comme cela aujourd'hui. Ah! Germain, que lu
as bien fait de te cacher dans ce cabinel!.. Touche-
là, mon ami... (lui tendant la main) J'ai eu bon nez de
me payer pour loi et pour moi... (Tirant une bourse pleine
d'or de sa poche.) Tiens, regarde...
GERMAIN.
De l'or?...
MATHIAS.
Oui, de l'or pour nous deux... de l'or acquis justement
et en conscience... je te conterai cela... Mais voici la
nuit qui approche... ne ferons-nous rien pour mettre em-
pêchement à tant de scandale?
GERMAIN.
Sois tranquille... mes plans sont dressés. . j'ai tout
prévu... Voici quels sont mes projets : tu vas ranger le
pavillon comme si lu ne savais rien.
MATHIAS.
Bien, après?
GERMAIN.
Je vais, pendant ce temps, aller prévenir M. Klinber-
neck de ce qui doit se passer... je l'ai déjà averti que Fi-
lousin devait aller chez lui présenter la lettre de change
en question, qui ne sera pas escomptée.
MATHIAS avec une joie concentrée.
Très bien !
GERMAIN.
En apprenant lecomplot tramé contre son fils, il mettra
la police sur les talons de Filousin, qui doit quitter Paris
demain matin, mais qu'il ne quittera pas.
MATHIAS.
Parfait !
— 19 —
GERMAIN.
Le banquier Klinberneck, sur mes instances, se rendra
ce soir dans ce salon avec son fils... Ils se tiendront cachés;
le baron désappointé de ne pas voir arriver ses amis,
qui auront reçus contre ordre , montera au salon où il
rencontrera le banquier,
MATHIAS.
Tu m'enchantes!
GERMAIN.
Toi et moi, nous nous tiendrons cachés dans ce cabinel
et nous tomberons à propos au beau milieu de l'entretien;
m comprends le reste ?
MATHIAS.
Sublime! Germain... (Sautant au cou de Germain.)
viens que je l'embrasse! tu es dix-sept fois plus grand
que la colonne Vendôme.
Scène onzième.
LES PRÉCÉDENTS , «ÈROSSE.
GÉROME un bâton à la main, examinant le salon.
Tiens! c'est pas trop mal, c'te maison... Ah ! mais...
je n'aurais jamais pensé qu'mon fils fut si ben logé... Il
paraît que l'gaillard a mis du foin dans ses bottes... Ça
doit tout d'même lui couler cher de loyer, ça... (Aper-
cevait Mathias et Germain). C'est là, sans doute, les pro-
priétaires?... Bon soir, messieurs, bon soir...
MATHIAS à Germain.
Quel est cet original ?... la drôle de tournure!... (A
Gérôme.) Que demandez-vous, bonhomme?
GÉROME.
D'abord, je n'm'appelons pas bonhomme, ça n'esl pas
mon nom... Comment que vous appelez c'ty-là qui loge
dans c'te maison?
MATHIAS.
Dans cet hôtel?... nous avons M. le baron Marc-Ho-
noré Pétruskv.
GÉROME.
Péruqui?... c'est possible... c'est un nom à peu près
comme ça...
MATHIAS.
Avez-vous affaire à lui, bonhomme?
GÉROME.
Je vous ai déjà dit que je h'm'appelais pas bonhomme...
Je suis venu à Paris, parc'que mon fils y demeure... Il y
a deux ans passés qu'il a quille l'pays... depuis c'temps,
'l'ai cherché et fait chercher partout... ah ! ouiche, pas
— 20 —
moyen d'niellre la main d'ssus... et sans l'fils Gorinei...
vous savez l'fils Gorinei... c'est-à-dire, non, vousn'pouvez
pas savoir... c'est un gars d'notr'village qu'est venu cui-
sinier à Paris, dans une forte auberge... je l'avons ren-
contré suTniarehé des Innocens.. c'est lui qui m'a dit
l'adresse de mon gueusard de fils... sans cela, jen'l'aurais
jamais deviné ici... Vous d'vez l'connaîlre vous autres...
dites-moi... où est-c'quej'pourrais-l'y ben Ttrouver?
MATHIAS à pari.
Ne serait-ce pas?... oh! l'affaire serait plaisante...
GERMAIN.
Bonhomme, je ne sais ce que vous voulez dire... ex-
pliquez-vous... vous êtes ici, je le répète, dans l'hôtel du
baron Pétrusky.
GÉROME.
Je vous ai déjà fait observer que je n'm'appelais pas
bonhomme , mais ben Gérôme Grignoux , meunier à
Chartres... c'est-à-dire, pas loulà-fait à Chartres... à
deux p'iiles lieues, c'est tout comme.
MATHIAS à part.
C'est lui!. . (A Germain.) Dis-donc Germain... c'est
une trouvaille que cet homme-là...
GÉROME.
Pour c'qui est de vot'baron Létronsky, Barnousky, je
n'ie connais pas... Tout c'que j'sais, c'est que mon fils,
qui s'nominecomm'moi, demeure ici.. Je veux l'voir et
lui parler , parce que c'est un gueux qui m'a mangé
plus d'écus qu'il n'a de cheveux sur la tête... quia renié
so» père et sa famille pour venir à Paris faire des em-
harras... On m'a même dit qu'il dinait tous les jours
chez un monsieur... Pleinbec, Klankerpeck... un saprisii
de nom qui déchire la mâchoire... Connaissez-vous çà ,
vous?
MATHIAS.
Germain? c'est le père de noire baron... qui n'en est
plus un.
GERMAIN.
Comment ! le père!...
MATHIAS.
Eli! oui... c'est là le secret que je voulais t'apprendre...
GERMAIN.
Vraiment! ce nom, ces titres...
MATHIAS.
D'emprunt, mon ami, d'emprunl.
GERMAIN.
Quelle découverte! c'est un trésor que cet homme ; H
— -21 —
vient à propos pour completter le dénouement de noire
projet. . (A Gérôme.) Il serait possible... Vous seriez le
père...
GÉROME.
Comment, si je le suis... Ah ben ! par exemple... il
n'est que trop mon fils, l'gredin. Il n'y a pas à se tromper :
un grand brun, l'nez un peu d'travers, comme son es-
prit, quoi... On m'a dit qu'il a fait d'bonnes affaires à
Paris, mais qu'il a fini par faire des dettes, que jen'paierai
point, et qu'ses créanciers vont finir par l'faire mettre en
prison... Ça sera ben fait pour lui, j'n'y mettrai pas op-
position, au contraire. (Faisant tourner son bâton.) Où
est-il ce chenapan? que jTasiicoteà ma façon.
GERMAIN.
Il est sorti, mais il doit revenir bientôt.
GÉROME.
Oh! ben, j'vais l'attendre... (Cherchant une chaise.)
J'suispas pressé. Ah ça! mais pour un'maison comm'celle-
ci, il n'y a donc pas d'chaises pour s'asseoir? 11 lésa donc
mangées, les chaises?... Oh ! il en est ben capable. Dans
mon moulin c'est moins beau qu'ça, mais c'est mieux ; il
y a du positif: on peut s'asseoir. Il paraît qu'à Paris
c'est le genre... de rester d'bout dans les grandes maisons...
Je n'connaissions pas celle mode-là. C'csl-il vous qui
êtes les propriétaires? (Passantentre Malhias et Germain).
MATHIAS.
Non, nous ne sommes ici que les domestiques de
voire fils.
GÉROME.
Ah!...
MATHIAS.
II nous doit deux années de gages.
GÉROME.
Ah!...
GERMAIN.
Il m'a chassé ce matin, parce que je lui ai demandé
ce qu'il me doit.
«JÉRÔME.
Ah! oui.
MATHIAS.
Il emprunte un faux nom et des titres pour mieux
tromper ses amis.
GÉROME.
Ah ! oui.
GERMAIN.
Il devait réunir ce soir, secrètement, ses amis pour les
voler au jeu.
—- 22 —
GÉROME.
Ail ! oui
MATHIAS.
Il a souscrit co malin une lettre de change de vingt,
mille francs, qu'on lui a échangée pour de faux billets.
GERMAIN.
Nous conspirions quand vous êtes entré.
M AT UT AS.
Nous cherchions les moyens d'empêcher tant de
scandale...
GERMAIN.
El faire connaître que le nom qu'il porte n'esl pas le
sien , et qu'il n'est pas plus que vous el moi.
GÉROME.
Ali ben! ah ben!... en voilà un chapelet de défilé...
Vous m'en apprenez de belles... Lui, baron?... par
exemple!... Le fils de Gérôme Grignoux?... Je lui ap-
prendrai à renier sa famille... Je me ligue aussi, moi...
Je suis d'Ia conspiration. Ne lui dites pas que j'suis ici...
je vais lui faire une surprise. Faudra que j'me cache, pas
vrai, ça fera mieux... Ah! sac à farine!
GERMAIN.
Laissez nous faire, tout est arrange. . (A Malhias.)
Va ranger le pavillon; moi, je cours chez M. Klinberneck.
MATHIAS à Germain.
Ne lui parle pas du père Gérôme ; laissons-lui la
surprise...
GERMAIN à Malhias.
Tu as raison... (A Gérôme.) Vous, M. Gérôme,
suivez-moi, je vais vous donner voire rôle.
GÉROME.
Jarnicoton! j'vais t'y m'donnerde l'agrément... Je vais
lui en donner, moi, des barons de Barbouillosky et des
PleinbarbecU !
MATHIAS.
Chut!... j'entends monter .. c'est lui... passons vile
par.ce cabinet... Dépêchons-nous et allons doucement...
(Malhias et Germain entrent dans le cabinet.)
GÉROME entrant après eux.
Ah! tu renies ta famille!,., attends!... (H disparaît
el ferme la porte.)
Scène douzième.
J53ARC seul.
Filousin nu s'est pas rendu chez M. Klinberneck... Les
actionnaires y étaient tous, excepté lui... Nul n'a pu m'en
— 23 —
donner des nouvelles .. peul-êlre se sera t il trouvé en re-
tard par ses courses... n'avait-il pas quelques amis à pré-
venir pour notre soirée?... C'est cela... Qu'avait donc
M. Klinberneck à me répéter sans cesse: méfiez vous de
Filousin ! Qu'ai-je à craindre? Ils sont vraiment singuliers,
ces gens-là; ne dirait-on pas que je suis un enfant. J'ai
prévenu Jules ; il viendra avec deux de ses amis... deux
joueurs premier numéro. Demain, je nie débarrasserai
de tous ces maudits créanciers qui sont sans cesse sur mes
talons : je ne puis faire un pas dans la rue sans être as-
sailli par leurs réclamations. Le créancier a une- figure
particulière..
AIR :
Le créancier a le visage
Grave, froid, de mauvaise humeur;
Sa voix, ses gestes, son langage
Font tressaillir le débiteur.
Il suit en tout lieu sa victime.
Il la fascine du regard ;
Il semble aussi laid que le crime,
Oui, j'aime autant voir un mouchard.
Qui vient là?... Ah! c'est Malhias.
Scène treizième,
MARC, MATHIAS.
MATHIAS.
Monsieur le baron, vos ordres sont exécutés : le pa-
villon est tout disposé à recevoir... les personnes que
vous attendez. (A part.) Tu les attendras longtemps, va.
MARC
C'est bien. N'est-il venu personne?
MATHIAS.
Non ; c'esl-à-dire, j'oubliais... il est venu deux domes-
tiques chargés de paniers de Champagne, que j'ai fait
déposer dans un coin du pavillon. Monsieur n'a pas de
nouveaux ordres à me donner?
MARC
Non, mon ami, tu peux disposer de la soirée el même
de la nuit , à ta volonté... Il est sept heures: je vais me
rendre au pavillon. Adieu, Malhias.
MATHIAS.
Bien du plaisir, monsieur le baron.
2/i .-■
E N S E M B L E .
AIR :
MATHIAS à part.
Là-bas, le jeu l'appelle
Et le Champagne attend ;
Mais le sort infidèle
Lui garde un châtiment.
MARC à part.
Là-bas, le jeu m'appelle
Et le Champagne attend ;
O sort! sois-moi fidèle,
Mon coeur sera content.
MARC à part.
Dans l'ombre du mystère,
L'or va rouler sans bruit.
MATHIAS à part-
Tout masque, je l'espère,
Va tomber celte nuit.
REPRISE DE L ENSEMBLE.
MARC I
Là-bas, le jeu m'appelle, etc. I
MATHIAS.
Là-bas, le jeu l'appelle, etc.
(Marc sort.)
Scène quatorzième.
MATHIAS seul.
Ah! vous espérez avoir du plaisir, monsieur mon
maître?... j'en aurai aussi moi, au pavillon, allez. Sans
Germain, il se serait passé de drôles de choses ce soir :
l'hôtel transformé en maison de jeu... des escrocs ligués
pour voler l'argent de quelques jeunes gens encore novices
dans les roueries du jeu... Germain et moi compromis
peut-être dans ce scandale... l'éveil sans doute donné à la
police qui serait tombée sur les joueurs; c'eût été, ma foi
très moral !... Dieu merci, tous ces désagréments n'ar-
riveront pas, et nous en serons quittes pour rire comme
des bossus, excepté ceux qui seront mystifiés. . (Ecoutant.)
J'ai cru entendre des pas dans l'escalier... je me suis
trompé., personne encore. Il me tarde de voir la figure
que feia mon baron, lorsqu'il verra son bonhomme de
père paraître devant lui!... Il eu là une idée excellente
de venir à Paris aujourd'hui pour voir son fils. Il faut
avouer que les choses d'ici bas sont parfaitement bien
dirigées... La justice divine semble s'accorder avec un
ensemble parfair à la justice des hommes!... Dieu ne
laisse jamais l'occasion de confondre les coupables,
comme il sait aussi arrêter à temps la rmain du bour-
reau prête à frapper un innocent... (Écoutant.) Cette
fois, je ne me trompe pas; on monte... Ah! je sens
battre mon coeur de joie el de plaisir!... J'entends la
voix de Germain... les voici tous... (Remontant la scène).
Les hostilités vont commencer.
—' -25 —
Scène quinzième.
MATHIAS, KLINBERNECK., JULES, GERMAIN.
ENSEMBLE, à demi wix.
Faisons silence !
De la prudence :
J'ai pour ce soir
Un doux espoir.
C'est la vengeance,
Elle commence;
Oui, pour mon coeur
C'est le bonheur.
Faisons silence !
MATHIAS.
Notre baron est dans son pavillon.
KLINRERNECK.
C'est bien!... Germain m'a tout raconté, mon bon
Malhias. J'étais loin de penser que votre maître eût
consenti à suivre les perfides conseils de Filousin... Je
ne blâme pas ici son coeur, mais j'accuse sa faiblesse.
JULES.
Vous avez raison, mon père; je partage sur ce point
vos sentiments, mais je n'aurais jamais supposé chez lui
tant d'ingratitude, après tous les services que nous lui
avons rendus et que je regrète bien...
KLINRERNECK.
Halte-là! mon fils... on ne doit jamais regreier le bien
que l'on fait... Les actions nobles de la conscience ne
doivent pas être un calcul, mais un devoir qui prend sa
source dans le penchant naturel que Dieu amis au coeur
de l'homme. Celui qui se reproche hautement les services
qu'il rend n'est qu'un égoïste, un méchant el un sot. Le
baron Pétrusky n'est point un homme corrompu, mais
un homme faible, qui se laisse entraîner facilement. Fi-
lousin est un roué et un escroc ; des hommes comme
lui sont la peste de la société.
MATHIAS.
Il a déjà plus d'une fois gagné... c'est-à-dire volé au
jeu de belles sommes à mon maître... qui s'est vu forcé
à la fin de vendre tous ses meubles el ses chevaux,
pour soutenir ses titres et son nom.
.KLINBERNECK.
J'ai bien vu son trouble et son embarras aujourd'hui...
j'en avais quelques soupçons, qui se trouvent confirmés
par le récit que m'a fait Germain ce soir.
JULES.
Je ne me suis douté de rien, moi; et sans l'avertis-
sement de ce brave et honnête Germain , je serais venu
saus défiance au rendez-vous de son maître.
4
— 26 —
KLINBERNECK à Jules.
Apprends à connaître les'hommes, mon ami... J'espère
que ceci le donnera une bonne leçon'... Aidez moi tous à
en donner une aussi à monsieur le baron ; pour cela il
faut nous entendre. Toi, Jules, lu vas te cacher derrière
ce fauteuil... (A Germain et à Mathias.) Vous, dans ce
cabinet, et moi dans ce salon... vous comprendrez faci-
lement mon signal pour vous montrer... Ne nous laissons
pas surprendre... soyez fermes... C'est lui sans doute que
j'entends... vile à votre poste. (Chacun prend sa place et
Klinberneck se tient au fond, à droite).
GERMAIN entrant le dernier dans le cabinet.
(A part.) Je vais chercher le père Grignoux, ce sera
pour le bouquet.
Scène seizième.
LES PRÉCÉDENTS cachés, MARC.
MARC se. croyant seul.
Personne !... Voilà une heure que j'attends en vain,..
c'est singulier!... comment se fait-il que pas un seul ne
soit venu?... Filousin m'aurail-il trompé?... et Jules
Klinberneck qui m'avait donné sa parole!... Quelqu'un
l'aurait-il détourné?... Mes plans étaient pourtant bien
calculés!... (Ici Germain avance la tête hors du cabinet
et regarde Klinberneck qui lui fait signe de la main d'at-
tendre encore). Par le moyen sûrqire Filousin m'avait en-
seigné, j'enlevais l'or de tous ces jeunes fous, et demain
je quittais Paris... Oh! non, c'est impossible ! ce bon-
heur insolite qui m'a toujours favorisé ne peut m'avoir
abandonné... maintenant surtout que j'en ai tant besoin!...
Je n'ai pourtant confiéà personne mes projets... Fatalité!
qui peut donc m'avoir trahi?... (Klinberneck fait un
signe à Germain, qui sort du cabinet.)
GERMAIN.
Moi ! monsieur le baron !
MARC reculant avec surprise et terreur.
Germain !
GERMAIN.
Je vous l'avais bien dil que je me vengerais !...
MARC furieux e t faisant un pas vers Germain.
Malheureux !
KLINBERNECK avançant entre Germain et Marc.
Doucement, M. lebaron, Germain a fait son devoir.!.
MARC
Ciel ! M. Klinberneck !...
KLINBERNECK.
El vous n'avez pas fait le vôtre, monsieur; vous at-
tendiez mon fils, el mon fils ne s'est pas rendu à votre in-
vitation ; mais il s'est rendu à la mienne... Tenez, mon-
— 27 —
sieur le baron... (Montrant Jules qui sort de derrière le
fauteuil.) le voici.
MARC
Ah ! monsieur !... comme vous me punissez bien d'une
faute qu'un autre m'a fait commettre !
KLINBERNECK.
Ne cherchez pas à vous excuser, monsieur, ce serait
inutile... votre masque esl tombé. J'ai voulu voir même
jusqu'où vous pousseriez l'audace... Vous avez pris là un
bien mauvais chemin .. Vous ne vous êtes pas fail scru-
pule d'employer le mensonge el l'hypocrisie pour gagner
noire confiance, afin de la trahir si lâchement plus lard.
Les armes dont vous vous servez sont indignes du nom et
du rang-que vous prenez, et dont vous vous servez avec
une adresse et un ton qui auraient trompé le plus fin et
le plus clairvoyant... Sans cet honnête Germain, que vous
aviez chassé, nous étions tous vos dupes.
MARC à Germain.
Eh! comment as-tu pu me trahir, misérable?
GERMAIN.
En me cachant dans ce cabinet, d'où j'ai tout entendu.
MARC
Dans ce cabinet?... Ce matin... ce bruit... c'était toi...
tu nous écoulais !
GERMAIN.
Quand on est injuste, monseigneur, on trouve toujours
son châtiment.
MATHIAS sortant du cabinet.
Et tout trompeur se trouve trompé lui-même.
JULES.
Monsieur le baron voulait me faire payer bien cher
l'amitié que j'avais pour lui.
KLINBERNECK.
El à moi la confiance que je lui accordais.
GÉROME sortant du cabinel cl se plaçant à côté de Germain.
C'esi-y celui là que vous appelez le baron Rokousky,
Bernousky ?
MARC avec surprise el accablement.
Ciel ! mon père !
KLINBERNECK ET JULES avec étonnemenl.
Son père !...
GÉROME.
Ah ! vous n'saviez pas ça , vous autres , mes beaux
messieurs, que moi Gérôme Grignoux , meunier près
d'Chartres, j'avais un fils qui était baron, grand seigneur?
Eh ben ! vous l'savez à présent. (A Marc.) C'est-y dans
not'moulin que tu as été dénicher tous ces litres-là?...
Ah ! m quittes la famille, que lu renies pour faire d'ces
métiers-là!... Ah ! sac à farine!
— 28 —
MARC
Assez, mon père.... épargnez-moi, de grâce!...
GÉROME.
Comment, assez? je n'ai pas encore commencé..
Quand on n'a pas eu honte de rougir de son père et de
sa naissance, on doit au moins écouler et entendre les
reproches qu'on a mérités.
Lorsque ta mère est morte, que l'a -telle dit avant
d'expirer? « Mon fils, je meurs... aie soin de ton père...
il se fait vieux... sois son soutien... aime-le... il n'a que
toi... sois bon fils, el moi je prierai pour loi, là-haut...
au ciel... » Puis elle est morte... emportant dans la
tombe un espoir qu'elle n'a plus... lu l'as détruit... Je
n'avais pas les moyens, moi, de l'élever pour être grand
seigneur... cet état-là ne convient qu'à ceux qui ont de
la fortune... Chacun doit rester dans sa condition... On
trouve le bonheur dans toutes les classes, quand on veut
travailler. Le travail, vois tu, c'est une prière adressée
chaque jour au bon Dieu... avec ça, on gagne son pain
avec honneur... sans rougir... et chaque soir on s'endort
avec la conscience satisfaite ; mais, non, il te fallait du
luxe pour satisfaire ton ambition , des mets recherchés
pour flailer ta gourmandise. Tu l'es dégradé en jetant
de côté le nom de ton père pour en avoir un autre d'em-
prunt, pour cacher les folies et les bassesses... Tu as
fait des dettes que je n'peux pas payer : mon moulin
n'y suffirait pas. Tu as abusé de la confiance de ces
messieurs, en le faisant passer pour ce que tu n'es pas,
tant s'en faut. Dieu est juste, va... L'enfant qui aban-
donne son père n'a pas de bonheur, et reçoit tôt ou tard
sa punition... la tienne commence déjà.
KLINBERNECK prenant la main de Gérôme.
M. Gérôme, vous êtes un brave et honnête homme.
JULES.
Vous êtes un noble coeur.
GÉROME.
Si mon fils étail comme moi, il ne serait pas, à l'heure
qu'il est, honteux et méprisé... Méprisé, non-seulement
par vous, messieurs, mais encore par ceux qui sont des-
cendus à être ses domestiques .. lui qui n'était pas digne
de les servir. Tu m'fais bien du mal, va.
MARC
Assez, mon père, assez!... Je suis assez puni par vos
reproches et par la présence de ces messieurs, qui sont
témoins de ma honte et de mon repentir sincère... Je
suis bien coupable envers vous, monsieur Klinberneck...
envers votre fils... envers Malhias et Germain qui m'onl
servi fidèlement. Oh! oui, je vous le jure, s'il me fallait
•- 29 —
donner dix années de ma vie pour réparer tous nies torts
et racheter votre estime...
GÉROME.
Que ferions-nous de les dix années de sacrifices, si
elles n'étaient pas meilleures que les précédentes?
KLINBERNECK.
Il y a de la ressource, le coeur est bon.
GÉROME.
Je n'dis pas, mais la tête est fêlée.
■ JULES.
Le plus coupable, c'est Filousin; lui seul a loin fait.
KLINBERNECK.
Lui seul, oui, tu as raison; aussi, c'est sur lui que
va retomber tout le, fardeau de la justice... Il a été ar-
rêté ce soir, au moment où il se disposait à venir au
rendez-vous que monsieur... (montrant Marc) lui avait as-
signé. (Tirant un papier de sa poche.) Quant à la lettre
de change que vous avez si imprudemment souscrite, il
est fort heureux qu'elle me soit lombée entre les mains...
la voici... je vous la rends... déchirez-la ainsi que les
billets de banque que vous avez reçus de Filousin , car
ils sont faux. J'espère que la leçon vous profitera, et que
vous saurez mieux à l'avenir distinguer ceux qui ont été
et qui soni encore vos véritables amis.
MARC
Oh! merci , monsieur, merci!... Je puis mourir
maintenant sans regrets, car vous m'avez pardonné...
J'ai été lâche et ingrat .. Ne soyez pas plus inexorable
que ces messieurs, mon père... Je ne demande que votre
main, et puis... je pars... je me ferai soldat... je tâ-
cherai par mon courage de mériter un grade ou bien
de me faire tuer avec honneur.
GÉROME.
J'avais juré de ne pas être sensible... et ce gredin-!à
m'a tout ému... v'ià que j'pleure, moi... Les meuniers...
ça n'devraii pas être sensible... eh ben! c'est égal... Il
paraît que je suis une exception.
KLINBERNEC à Marc.
Vous ne partirez pas, monsieur... votre père a besoin
de vous... A son âge on a besoin d'un appui... restez
près de lui... Une place de caissier est vacante dans
ma maison, je vous la donne... vous pourrez dès demain
entrer en fonctions.
MARC
Ah! monsieur, comment jamais vous prouver ma re-
connaissance !
KLINBERNEC
En restantioujourshonnêlehommeeten vous consacrant
au travail, qui seul assure ici-baslebien-être et le bonheur.
— 30 —
MARC.
Je vous le promets.
KLINBERNEC
Quanta votre père... s'il veut venir habiter Paris... je
lui offre une bonne place de portier chez moi.
GÉROME.
Moi, portier?... au fait, ça m'ira mieux que d'faire
marcher l'moulin... Eh ben ! m'sieur... Pleinfergec, j'ac-
cepte avec plaisir... vous êtes un bon et digne coeur.-, sac à
farine, me v'ià conlentde v'niràParis... Marché fait, quoi !
KLINBERNEC
Pour Malhias et Germain, je les prends à mon service,
si toutefois ils n'ont pas d'autres vues.
MATHIAS.
Je suis à votre disposition, M. Rlinbernec.
GERMAIN.
El moi aussi, avec reconnaissance el plaisir.
MARC
J'espère que Malhias ei Germain ne me garderont pas
rancune ?
MATHIAS.
Tout est oublié.
GERMAIN.
Et de grand coeur.
KLINBERNEC
J'espère, mes amis, que nous ferons tous bon ménage,
et que nous resterons longtemps amis.
JULES.
Grâce aux heureux résultats de celle soirée, qui vient
dese terminer mieux que nous ne l'espérions.
GÉROME.
Demain, jer'tourneà Chartres, le temps de vendre mon
moulin, puis je r'viens à Paris... Je n'peux pas le quitter
sans lui dire un petit adieu, à ce pauvre moulin... je l'ai vu
naître, il est juste que je le laisse entrebonnesmains;ilva faire
comme moi: ilnevapaschangerdenom,maisdemaîlre.
CHOEUR.
Puisque l'amitié nous rallie,
Chantons garni en t notre bonheur:
L'amitié sait charmer la vie
Et vient consoler notre coeur.
MATHIAS au public.
Changer de nom est très-facile;
Plus d'un voudrait changer le sien ;
Mais selon moi c'est inutile,
Ce système ne mène à rien.
Soyez sûr que si cette pièce,
Vous satisfait pour tout de bon;
L'auteur, auquel je m'intéresse,
Ne voudra pas changer de nom
REPRISE DU CHOEUR.
Puisque l'amitié nous rallie, etc. (FIN.)
— 31
LE SORCIER,
Vaudeville en un acte.
PERSONNAGES!
Raymond, fermier.
Etienne, son fils, lieutenant
décoré-
Tourniquet , garde - cham-
pêtre.
Paul, son fA&,sous-lieutenant.
Bellcinain, maître d'école.
Yvon, meunier.
Victor Desmarais.
Sabrcloul, ancien militaire.
Finot, paysan.
Gens du village.
La scène se passe sur la place d'un village. Un banc de bois
est placé près des arbres qui sont à gauche du théâtre. Au
fond, la vue du village dans le lointain. A droite un chemin
qui conduit à la ferme de Raymond.
SCÈNE PREJHIKHB.
BelIesBtaim , ITven.
BELLEMAIN.
Es-tu bien certain que. ce soil un sorcier ?
YVON.
Si j'en sommes sûr, m'sieur Bellemain !... à preuve
que l'auir'soir le père Tourniquet, le gard'-champêtre,
sauf vot'respect, a aperçu, en faisant sa tournée, le gros,
chien noir du sorcier, qu'élions en train d'jouer tran-
quillement d'vant la maison rouge avec un lièvre...
comm'qui dirait deux animaux d'ia même espèce... c'esl-
y naturel, ça?
BELLEMAIN.
Etait-ce bien un lièvre, au moins?
YVON.
Pardine!... un gard'-champêtre doit mieux s'y con-
naître que n'importe qui, en fait d'bêtes... Depuis un
mois que c'maudit sorcier habile le village, il a jeté des
sorts sur tout l'monde... d'abord sa'l'père Raymond, le
plus riche fermier d'Ia contrée... Il avait les" deux plus
belles vaches qu'on n'aurait pas rencontré à dix lieues
à la ronde... Eh ben, crac !... du jour au lend'main ell's
étions mortes.
BELLEMAIN.
C'est qu'elles étaient sans doute atteintes de quelque
maladie.
— 32 -
YVON.
El mon moulin? — était-il malade, lui, quand l'feu
a pris d'dans... on n'a jamais su comment que ça s'est
fait... Jamais...
BELLEMAIN.
C'est qu'apparemment le feu y aura été mis par im-
prudence.
YVON.
Et votr'chien, m'sieur Bellemain, s'est-y noyé par im-
prudence , lui qui savait nager comme un poisson ?
BELLEMAIN.
Eh parbleu ! les petits polissons de mon école lui
avaient attaché les quatre pattes avec de la ficelle... Sans
cela, le pauvre animal ne se serait pas noyé.
YVON.
Que vous êtes donc fanatique, m'sieur Bellemain!...
vous, un maîlr'd'école, qui vendez d'I'esprit à tout l'monde,
dire que... Tenez, je n'vous citerions plus que l'exemple
de ce pauvr'jeune homme arrivé dernièrement de Lyon,
qu'est tombé morl vis-à-vis d'ia maison rouge.
BELLEMAIN.
La fatigue d'un long voyage et le défaut de nourriture
ont été pour beaucoup dans celle mon prématurée...
d'après l'avis des médecins.
YVON.
Comme ça, à voir' compte, tout c'qui esi arrivé depuis
un mois est arrivé naturellement ?
BELLEMAIN.
Oui, parce que tous ces malheurs devaient arriver...
ce sont là de ces coups que nous ne pouvons prévoir, et
dont Dieu seul a le secret... C'est à nous de courber la
tête, par la raison qu'il nous est interdit d'en pénétrer la
source.
YVON.
Eh ben, moi, je n'suis pas d'votrc avis .. Rien n'm'ôlera
d'I'idée que l'sorcier n'y soil pas pour queuque chose
dans tout ça... On me paierait ben d'I'argent pour ap-
procher de c'te maudite maison rouge. Avez-vous vu
aussi cette espèce de vieux militaire avec ses grandes
moustaches qui font trembler?
BELLEMAIN.
C'est probablement un vieux soldat attaché au service
de ce jeune homme que l'on désigne sous le nom de
sorcier.
YVON.
Vous appelez ça un jeune homme, vous?... Ah ! ben,
merci!... un monstre qu'a les yeux rouges comme du
feu, la peau noire, de grandes oreilles vertes, le nez bleu
et des griffes... Ah ben ! par exemple !
— 33 --
AIR: de la Somnambule.
Depuis un mois qu'il est dans ce village,
Chacun le fuit avec crainte et terreur.
BELLEMAIN.
De ce sorcier as-tu vu le visage ?
YVON.
Non; mais on dit qu'il inspire la peur.
BELLEMAIN.
Sa voix ?
YVON.
Sa voix est semblable au tonnerre.
BELLEMAIN.
Et son regard ?
YVON.
Farouche, étincelant.
BELLEMAIN.
Est-ce là tout ?
YVON-
C'est son portrait sincère.
BELLEMAIN.
Il le serait, s'il était ressemblant.
Tiens, Yvon, ton sorcier n'est pas plus sorcier que
moi... Tu es comme bien des jeunes gens de ce village...
tu crois tout ce qu'on te dit. Je ne croirai à ses sorti-
lèges que lorsque j'en aurai des preuves. D'ici-là, je
vais mettre la dernière main à mon discours, que j'ai
préparé pour la réception d'Etienne et dePaul qui arrivent
aujourd'hui de l'Afrique, el je le conseille de faire marcher
ton moulin ; cela te sera plus avantageux que de t'amuser
à de pareilles balivernes, qui ne sont bonnes qu'à endormir
les enfants et à faire perdre le temps aux imbéciles de ton
espèce.
YVON.
Merci, m'sieur Bellemain.
BELLEMAIN sortant par la droite.
Il n'y a pas de quoi.
SCÈNE DEUXIÈME.
Yvo» seul.
Hé ben! en v'ià un, de compliment : imbécile!... ce
mot là] me restera longtemps su'l'coeur. S'il pouvait at-
traper un sort, lui... ça pourra venir... il croira aux
sorciers, après... Ça fait le bel esprit. . un méchant par-
venu qu'étions tout en guenilles quand il est arrivé
dans le village ! S'il n'avait pas eu la protection du maire
défunt... c'est pas son talent, au moins; mais il sait si
ben filouser... si ben se donner du vent.., S'il a aujour-
5
— SA -
d'hui du foin dans ses bottes, ce n'est qu'à force de ruse
et d'hypocrisie r s*îï a été nommé sergent <J1a garde na-
tionale, c'est parc'qu'il a payé à boire' à une vingtaine de
soiffeurs comme lui...
Depuis qu'il est de^etin grand 1, ri ne salue plus per-
sonne... que les gros... Il dédaigne ceux qu'il appelé des
paysans... comme moi", quoi ! pare'qu'rl n'a plus besoin
d'eux, c'est tout clair. Il y a dans l'bourg un autre ins-
tituteur ; un brave et digne homme qu'a d''la famille,
d'ia conduite,, d'ia modestie el d'L'espril... ah dam ! il en
r'monireraii joliment à l'autre. Hé ben, il ne fait rien ; il
végète parc'qu'il ne sait pas filouser,, et qu'il n'est pas
un fanfaron à s'vanler... Il donne des poignées de main
à loul L'monde... il reçoit aussi ben c'ty-là qu'a une
blouse que s'il étail le plus ikbe et l'mieux vêtu. Toutça,
ça n'y fait rien.
J'avais d'abord l'intention de m'confier à lui, de lui
d'maader quetiqu.es moyens, queuques conseils sur une
affaire qui m'touche personnellement, mais j'nose pas...
y m'faudrail pour ça. uni ami B y en ai ben des amis...
quand il s'agit de r'cevoîr on en trouve; mais dès l'ins-
■ tant qu'il est question de donner, d'obliger, bernique L...
on n'en trouve plus du tout, Prisli! comment, faire ? Et
Etienne Raymond qu'arrive aujourd'hui.... faut pourtant
qu'j "avise un moyen ou j'suis perdu.. (Regardant au fond.)
Qu'est-ce que j'enlends-là?... Ali L e'eslle père Raymond
à la tête des jeunes gens ; c'est pour la réception qu'ils
vont faire à Etienne et à Paul. Ha ben ! j'm'assis, là...
(Il va s'asseoir sur h banc.), Je n'veux point partager leur
gaîté... l'ai l'coeur trop gonflé de tristesse.
SCÈNE TROISIÈME.
ltaymoml, Votiratiquet, lÊelIeiiiam,
à la tête des paysans, ¥von assis.
CHOEUR.
Livrons gaiment nos coeurs à l'allégresse ,
De deux amis attendons le retour;
A les fêter qu'ici chacun s'empresse,
A l'amitié consacrons ce beau jour.
RAYMOND.
C'esitbien, mes enfants, je vois avec plaisir que vous
êtes. Ions d'accord pour recevoir deux de vos anciens
camarades , qui reviennent d'Afrique , après dix ans
ê'absence. La dernière lettre de mon fils Etienne m'an-
noncequ'il sera ici vers une heure de l'après-midi; ainsi,
teivez-vous prêts... Aussitôt qu'on les apercevra sur la
— &5 —
roule, nous mous iréunif ons sar celte place au signal
convenu, c'esl-à-dire au roulement du tambour... VMIS
avez entendu, n'est-ce pas?
TOUS.
<Onî ". Oui !
BELLEMAIN.
Hé bien ! M. Tourniquet, vous allez revoir votre fils
avec l'épauleite.
TOURNIQUET.
Certainement, M. Belfenrain. H paraît qu'il est changé
radicalement, mon fils Paul... tant mieux ; car, dans un
temps, il passait pour le plus mauvais sujet du village.
Si j'ai cotrservé ma place degarde-ckaiBipêLre 4e la com-
mune, ce n'est pas à lui que j'en ad du gré, au imoins...
il m'a fait as^ez de mauvais tours pour .me la faîne perdre;
mais s'il est corrigé je lui pardonne de ton coeur.
BELLEMAIN.
Vous avez raison, son retour doit Mue oublier le passé.
RAYMOND..
Etienne et Paul sont de vos anciens élèves... Votre
école en a déjà fourni plusieurs qui se sont distingués...
cela vous fait «honneur,, M. Bellemain.
JJE1XEMAJ.N.
C'esi là .une preuvo des bons principes que je donne.
Aussi, ,en ma qualité de maître d'école, j'ai préparé un
petit discours, qui certes fera honneur .àl'arriv.ée de vos
chers enfants, et à moi particulièrement,
YVON à part.
S'il est aussi ben tourné .que l'dernier qu'il a fait au
Sous-Préfet, le jour du tirage., je n'risquons pas
d'faire apporter des lits et des bonnets d'colon.
TOURNIQUET-
Comme je vais être fier d'avoir un fils officier !
RAYMOND,
Et moi .dose?... Tout Je village est sens-dessus sens-
dessous, depu:s que j'ai annoncé qu'Etienne et Paul
avaient J'épauletie.
TO.URNIQUEET..
On les arrêtera plus d'une fois pour les .admirer.
BELI/EMAIN.
Et je dirai à mon lour, à ceux qui m'en parleronî : ce
sont mes élèves... c'est ;moi qui les ai formés. J'ai pétri
dans mes mains leur caractère et Aear coeur.
YVON à part.
Pirisii! 11 «ne-crispe a,vec «es «vanteries (£1 «es .pétris-
sements... Il a l'air d'un pétrin, d'un vrai péttàu. Heu!...
— 36 —
si le sorcier de la maison rouge pouvait leur j'ier des
sorts de toutes les couleurs.
RAYMOND.
Hé bien ! mes amis, allez vous apprêter .. je m'en vais
préparer, en attendant, du cidre el du vin à discrétion,
dans la grande salle de ma ferme, pour trinquer à la
santé de nos deux hôtes.
TOUS.
Vive le père Raymond!
RAYMOND.
Merci, mes enfants, merci !
CHOEUR, en s'éloignant.
Livrons gaiment nos coeurs à l'allégresse. *
De deux amis attendons le retour;
A les fêter qu'ici chacun s'empresse,
A l'amitié consacrons ce beau jour.
SCÈNE QUATRIÈME.
Blellemain, Y von assis.
BELLEMAIN.
Hé bien ! Yvon, lu ne vas pas avec eux?
YVON à part.
Bon, le v'ià encore, lui... je n'peux pas être seul avec
moi-même... [Haut.) Si je n'veux pas y aller, moi, avec
eux... ah!... j'suis ben libre...
BELLEMAIN.
Pourquoi ne partages-tu pas leurs plaisirs?
YVON.
Pourquoi?... parc'que.
BELLEMAIN.
Parce que quoi, voyons ?
YVON.
Parc'que quoi ?... parc'que j'n'ai pas le coeur disposé
à êire gai... que leur gaité me fait mal ; v'ià l'pourquoi.
BELLEMAIN.
On croirait à t'entendre que le retour d'Etienne et de
Paul, qui fait aujourd'hui la joie de tout le monde, te
cause du déplaisir.
YVON.
Oui el non.
BELLEMAIN.
Comment cela? explique-toi.
YVON.
C'est justement ce que je n'peux vous dire, à vous ,
et pour cause.
BELLEMAIN.
Tu as tort, Yvon, de ne pas mettre ta confiance en moi.
Est-ce que lu ne me crois pas capable de le donner un
bon conseil, si tu en as besoin.
YVON.
Si fait, si fait... mais, voyez-vous, dans ma position,
tous vos conseils ne pourraient m'tirer l'épine que j'ai
dans l'pied.
BELLEMAIN.
Peut-être !... souvent un bon conseil applanil bien des
difficultés.
YVON.
Je ne dis pas... mais si je n'trouve pas aujourd'hui
même quinze cents francs, je suis perdu... je n'aurai
plus qu'à m'noyer entièrement.
BELLEMAIN.
Quinze cents francs! Diable!... ceci change la question.
Et comment se fail-il que lu doives une pareille somme?
YVON.
Comment? Je n'puis dire ça qu'à un véritable ami.
BELLEMAIN.
Alors, tu ne trouveras pas dans ce village ce que lu
cherches.
YVON.
Hé ben ! alors j'irai m'noyer.
BELLEMAIN.
Il n'y a [qu'un moyen , c'est d'obtenir du temps de
la part de ton créancier, à moins qu'il n'aime mieux le
mettre en prison , ce qui serait moins avantageux pour
lui el plus malheureux pour toi.
YVON.
Il ne m'accordera point de délai... il m'en a déjà ac-
cordé plus qu'on ne peut exiger. Quand on a dix ans
pour payer une somme, et qu'au bout de c'temps on a
rien à donner...
BELLEMAIN.
Comment se fait-il que dans un si long espace de temps,
toi qui as un bon moulin, une bonne clientelle, tu
n'aies pu amasser cette somme ? Voyons, parle franche-
ment, confie-moi les peines... aies meilleure opinion de
moi, et sois assuré que je partagerai ton fardean.
YVON.
Vrai ! vous parlez foncièrement de coeur ? Hé ben ,
j'vas tout vous dire succintement : Ma vie, voyez-vous,
est une catégorie de guignons qu'j'en ai pas pu jamais
voir le bout. Tel que vous m'voyez , j'ai pris naissance
dans une grand'ville de la Bretagne... de là on m'con-
— 38 —
duisit dans l'Afrique où j'fus 'élevé, puis enlevé comme
par enchaînement, el transplanté dans «'village où j'ai
pris racine el poussé comme un artichaut. (Ici, Victor
paraît au fond à gauche et 'écoute.)
AIB : Vaudeville des Blouses.
J'avais six ans, quand je quittai mon père;
Je restai seul comme un enfant trouvé ;
D'un'pauvre femm' j'partageai la misère,
Et c'est par ell' que je fus élevé.
Ell'vint s'flxer ici dans le village,
Ne possédant pour vivre que ses bras ;
Défunt l'curé prit pilié d'moii jeune âge,
Et je servais sa messe et ses repas.
Le curé meurt au bout de dix années
En me léguant en propre un bon moulin ;
Je bénissais mes heures fortunées ,
Et j'avais foi dans mon heureux deetïti.
Mais Vlà qu'un jour, et contre mon attente ,
Le sort, hélas! jaloux de mon succès,
Vint frapper cell'que j'appelais ma itamte.;
Ell'tomb'malade el meurt deux mois après.
Puis arriva le grand jour du tirage.,
Autre guignon que j'devais supporter;
Je pris d'un trait l'numéi'o sept pour gage
De lous les maux qui m'allaient;visiter..
Pourtant le ciel, qui protégeait jna vie,
M'offrit un jour la crème des remplaçants ;
.Je n'partis pas, mais j;e signai d'bonne unv'ie
Qu'au bout d'dix ansjjpaierais quinze cents .francs.
J'avais déjà, par mon économie,
Mis neuf cents francs à part un beau matin;
Quand tout-à-coup un maudit incendie
A dans un'nuit dévoré mon moulin.
Vous le voyez, le malheur qui m'accable,
En détruisant ma force et mon espoir,
Me fait trouver la vie insupportable
El la mort seule ici mon seul devoir-
\(H s'assied .avec accablement.)
BELUEMArN.
Je 'conçois, 'mon cher Yvon, que tous ces malheurs,
que le ciel te réservait sans .doute pour l'éprouver -, .ont
été la seule cause de la gêne .que lu ressens aujourd'hui;
mais n'hnponte dans quelle positon l'homme :se in'.atrve,
il ne doit pas'.se laisser iabaline :an poimt -de se ;séparer
de ia vie... ii'iâme m'test grande M fonte qu'ten :S.ttrnMMitaiït
a:voc-.c<aurage les coups de d'iadweisité. Réfléctoàssons cet
raisonnons : d':abord ai mous me HITOUMOUS pas la ipoesi-
•- 39 —
bilité d'une guérison parfaite, nous pourrons peut-être
trouver un moyen de soulagement : sois confiant, je
serai discret. Tu m'as fait connaître la moitié de ton
secret, fais-moi part, de l'autre maillé... dis-moi le nom
de celui qui est parti â: ta place.
YVON,
Son nom?... c'est Tnn des deux officiers qu'on attend
aujourd'hui... C'est Etienne Raymond. (Victor disparaît
en prononçant à part: Etienne!)
BELLEMAIN.
Eîrewne Raymond1?... Je connais Etienne... ri est sévère,
ferme dans ses volontés comme dans ses engagements...
mais il est bon,, sensible, généreux... Lorsqu'il connaîtra
tes malheurs,,, je suis certain qu'il l'aeeordei'a le temps
nécessaire pour l'acquitter envers lui.
YVON.
Le croyez-vous? m'sieur Bellemain.
BELLEMAIN.
Crois-moi, avoue-lui fraoeekermemt la position.
YVON.
Moi ?... je n'oserai jamais.
BELLEMAIN.
Aimes-Lu, mieux que je m'en charge?
YVON.
Vous,?... «wii... c'est-à-dire... non... j'ai là une idée...
elle est bête... fanatique... c'est égal... je l'venx... oui...
j'en aurai l'couîage... je m'serai contenté... si ça réussit,
boni... si ça. craque... eb ben! alors, il sera encore
leiaps de m'»oyer..
RELtEMAIN.
Il est onze heures... je vais aller m'apprêler pour re-
joindre les amis... Crois-moi, ne fais pas d'extravagance;
réfléchis... la réflexion calme l'esprit et le coeur, et en
nous apportant de douces consolations, elle nous fait
toujours apercevoir nos erreurs. Viens prendre un verre
de vin, cela le donnera du courage el changera tes idées.
YVON.
Non, merci... point de vin.
BELLEMAIN.
Tu as ton... rien n'est meilleur pour remelire l'esprit
abattu.
ENSEMBLE.
BELLEMAIN.
En ce j,our espère,
Sois un peu plus gai,
Morgue !
Bois, et ta misère
Fuira par degré.
YVON.
Ah, dans ma misère
Je n'puis être gai,
Morgue,
Ma douleur amère
Grandit par degré.
— 40 --
BELLEMAIN.
Le vin nous agite,
Son esprit excite
Le nôtre au plus vite
A chanter un refrain.
La plus noire cause,
La plus triste chose
Nous paraît de rose
Par l'effet seul du vin.
ENSEMBLE.
BELLEMAIN.
En ce jour espère,
Sois un peu plus gai,
Morgue,
Bois, et ta misère
Fuira par degré.
YVON.
Ah, dans ma misère ,
Je n'puis être gai,
Morgue,
Ma douleur àmère
Grandit par degré.
BELLEMAIN, en s'en allant.
Au revoir, Yvon... réfléchis... tu as tort de ne pas
boire un verre de vin.
SCÈNE CINQUIÈME,
ïvoa seul.
Boire! il s'agit ben d'boire... quand j'aurai bu tout
mon content, ça n'me fera pas trouver l'argent que j'n'ai
pas... c'est hon à dire, à lui, au maître d'école... ça boit,
ça mange, ça dort sans soucis; ça n'manque de rien,
c'est heureux, tandis que moi... Voyons... un sorcier
peut tout.ce qu'il veut... qu'est-ce que j'risque, puisque
j'suis ensorcelé?... un sort de plus, ça n'me fera pas
grand'chose... je n'I'ai jamais vu de près, ce sorcier-là...
que pourra-l-il me faire?... Je le regarderai en face...
je braverai sa laideur... je lui conterai tout... je lui de-
manderai un moyen pour améliorer ma position... ou ben
pour en finir tout d'un coup...
AIR: Amis, voici la riante semaine.
Puisque le sort s'entête à me poursuivre
En accrochant ses griff's à mon bonheur,
Je ferons mieux de mourir que de vivre
Pour ne trouver que guignons et malheurs.
Je vas d'mander à ce sorcier d'misôre,
De compléter le total de mes sorts,
Puis j'irons voir au fond de la rivière
Si les vivants vivent bien chez les morts.
Comment est-ce que j'vas lui conier ça... si j'com-
mençais d'abord par lui dire... Non, ça n'vaudraitrien...
voyons... (Pendant qu'il réfléchit, Victor entre lentement
en scène).
— /il -
SCÈNE SIXIÈME.
Yvon à droite tournant le dos à Victor. Victor.
VICTOR, sans voir Yvon.
Je ne vois plus personne... je n'entends plus rien...
Etienne ne doit pas larder à arriver... el Sabretout que
j'ai envoyé à sa rencontre... voilà deux heures qu'il est
parti... il ne vient pas encore.
YVON, sans voir Victor.
Et dire que j'trouve ben la fin... mais l'commen-
cement, impossible.
VICTOR, frappant sur l'épaule d'Yvon.
Eh ! l'ami !
YVON, avec terreur, sans regarder Victor.
Aye!... qui... qui... est là?... Ah! grands Dieu!...
c'est lui!... c'est l'sorcier !... j'ai senti ses griffes... (Se
jetant à genoux.) Par pitié! m'sieur le sorcier! nem'faites
point d'mal!... pardon, ne m'faitespoint d'mal!...
VICTOR.
Sorcier ! .. allons, encore un qui me croit sorcier.
YVON, toujours à genoux et le front baissé-
Si vous saviez ce que j'souffre, allez.... vous auriez
pitié d'moi.
VICTOR.
Vous souffrez, mon ami... vous n'êtes pas le seul.
YVON.
Vous croyez?... (Relevant peu à peu la tête et regardant
Victor un moment.) Tiens, liens, liens... il a une plus
jolie figure quej'croyais... c'est qu'iln'a pas l'air méchant
du tout... il a la voix douce comme la serinette au père
Tourniquet. (Il se relève.)
VICTOR.
Vous êtes de ce village ?
YVON.
C'est à dire... j'y d'meure depuis longtemps, mal-
heureusement.
VICTOR.
Pourquoi, malheureusement?
YVON.
Parce que je n's'rais pas dans l'obligation de venir à
vous, pour vous d'mander un sort qui m'tire d'embarras
ou ben qui m'ensorcelé d'une manière subversive.
VICTOR.
Je ne vous comprends pas.
YVON à part.
Je crois ben, j'ai commencé parla fin. (Haut.)' Voyez-
6
— 42 —
vous, m'sieur l'sorcier... si j'n'étais pas venu dans ce
village, je n's'rais pas meunier d'mon état; ma tante ne
s'rail pas morte, peut-être ; mon numéro aurait été
meilleur , mon moulin n'aurait pas pris feu , et j'aurais
la somme...
VICTOR.
De quinze cents francs, que vous deviez remettre au-
jourd'hui même à Etienne Raymond qui a parti à votre
place, il y a dix ans.
YVON.
Tiens! vous savez ça, vous?
VICTOR.
Ne suis-je pas sorcier?
YVON.
C'est vrai!... du moment que vous savez tout, je n'ai
pas besoin de vous dire le reste... eh ben! c'est com-
mode ça, de savoir tout... Alors, dites-moi franchement
ce qu'il faut faire pour me tirer d'ià...
VICTOR.
Ce qu'il faut faire?... il faut payer.
YVON.
Payer !... mais puisque j'n'ai rien... c'est justement-
là la difficulté... si j'avions l'argent tout prêt, je n's'rais
pas venu vous consulter.
VICTOR.
Tu as raison. (A part.) Puisque je suis sorcier, j'ai
bonne envie de jouer mon rôle jusqu'au bout, dans le but
d'être utile à ce brave garçon. (Haut.) Dites-moi ,
Yvon...
YVON à part.
Hein!... il sait mon nom!... ce qu'c'est que d'être
sorcier !
VICTOR.
Je connais beaucoup Etienne... (A part). Faisons-lui
d'Etienne un portrait terrible.
YVON à part.
Il connaît Etienne ! .. bon! de plus fort en plus fort.
VICTOR.
Il n'est plus ce qu'il était autrefois... De bon, de sen-
sible qu'il était, il est devenu inflexihle et dur.
YVON.
Bah ! vraiment?
VICTOR.
Le moindre retard dans les engagements que l'on con-
tracte avec lui, le porte à l'instant à prendre les me-
sures les plus sévères envers ses créanciers , qui ne
trouvent ni grâce ni pitié.
— 43 —
YVON.
Oh! là, là!... me Y'ià perdu!
VICTOR.
El si l'on a l'air de lui résister, sa brutalité ne connaît
plus de bornes... il est capable de tout.
YVON.
Ah ! grands Dieux !
VICTOR.
Il va même jusqu'au crime !
YVON.
Ah ! m'sieur l'sorcier, je vois ben que j'n'ai plus qu'à
m'détruire complètement... j'y vas...
VICTOR l'arrêtant.
Attendez... il y a un moven de vous acquitter envers
lui.
YVON.
Vraiment!... il y a ?
VICTOR.
Oui, mais... ce moyen est terrible...
YVON.
Ça n'fait de rien... dites toujours, puisque j'dois être
victime de toutes les manières.
VICTOR.
Puisque tu es décidé à tout... je me charge de te re-
mellre, à l'instant même, la somme de quinze cents
francs qu'il te faut... (Tirant un portefeuille de sa poche.)
Attends...
YVON.
Il serait possible?... oh ! brave sorcier ! vous avez mon
estime générale.
VICTOR.
Tu me remercieras après... Si je fais cela , c'est uni-
quement pour t'obliger, foi de sorcier !
AIR: du vaudeville de l'Opéra comique.
Tiens, prends ; voici quinze cents francs
En excellens billets de banque.
YVON.
Quoi ces papiers sont suffisants
Pour remplacer l'argent qui m'manqueV
VICTOR.
A condition cependant
Que tu me rendras dans deux heures,
YVON.
Quoi donc ? grands Dieux )
VICTOR.
Tout cet argent;
Sinon , il faudra que lu meures.
(Il disparaît en courant.)
_ 44 —
SCÈNE SEPTIÈME.
Yvon seul.
Jarnicoton ! ventre de biche ! je n'veux point de
c't argent... reprenez-le... il me brûle les mains... Eh !
m'sieur l'sorcier ! ... Ah! ouiche!... le voilà qui court
comme un lièvre... Oh! mon Dieu ! dans deux heures!...
c'est pas possible, ça?... c'est l'diable en chair el en os ,
c'est sûr... Eh ben! me v'ià dans d'bcaux draps, moi...
pauvr'soi, que je suis! pleure sur les bêtises... te v'ià
joliment planté... si tu viens à pousser; lu en auras d'ces
carottes... C'était ben la peine de gémir si longtemps
pour te voir tomber dans une pareille réduction!... Si
j'avais suivi ma première idée, je n's'rais pas obligé, à
l'heure qu'il est, de ronger les croûtes de mon désespoir...
je serais mort maintenant... je n'aurais plus d'soucis...
et Tcimeiière auraii une fosse nouvelle, v'Ià tout... Qui
vient là... bon ! c'est l'autre à présent... l'aulr'sorcier...
Prisli ! il a l'air enragé... sauv'qiii peut ! (Il se sauve en
courant vers le fond à droite, pendant que Sabretout entre
vivement par la gauche, et vient tomber assis sur le banc,
comme un homme essoufflé par une grande course.)
SCÈNE HUITIÈME.
SSaforetoaat, puis Victor»
SABRETOUT.
Sabre de fer! la respiration déserte son poste... je
n'ai jamais battu en retraite à un pas de charge si pré-
cipité... el cet autre imbécile qui se sauve là-bas... sont-
ils bêles dans ce pays-ci!... ils nous prennent pour des
sorciers... Il est temps que mon brave lieutenant ar-
rive pour mettre ordre à toutes ces facéties plus ou moins
ridicules... Et dire qu'il faut que je ne dise rien... c'est
ma consigne; suffit!... sans cela, j'aurais déjà lancé ma
botte dans plus d'un endroit fait exprès pour ces sortes
d'agréments...
AIR: Restez, restez troupe jolie.
Si j'vais au marché du village,
Ach'ter du beurre et des oignons,
La foul's'écarle à mon passage,
Et fuit comme un troupeau d'moutons.
J'voudrais avoir à mon école
Ces rustres-là pendant six mois,
Ils n'auraient plus, sur ma parole,
Si peur de nous une autre fois.
Ah ! voilà mon pciil curieux de Victor... Il m'a vu...
aussi, il accourt comme une balle.
- 48 -
VICTOR.
Te voici, enfin !... Eh bien ! l'as tu vu? vient il ?.., se
porte t-il bien?... s'est il informé de moi?... est il plus
gai ?... mais parle donc! réponds donc?... oh! qu'il est
ennuyeux !...
SABRETOUT.
Mille carabines ! quel feu de peloton ! Comment voulez-
vous que je vous réponde?... vous ne me donnez pas le
temps de respirer... Voyons, procédons par ordre.
VICTOR.
Alors, dépêche-toi.
SABRETOUT.
D'abord, je l'ai vu .. il vient... il est en bonne santé...
il m'a parlé de vous... il est toujours pensif... il est
comme il était en Afrique... toujours sérieux, mais bon
enfant.
VICTOR.
Bon Etienne! qu'il me larde de le voir et de l'em-
brasser !... Et lu dis qu'il est triste?
SABRETOUT.
Il n'a pas changé... s'il a quelques moments de
gaité, ils sont de courte durée... on dirait qu'il souffre...
Souvent, je me suis creusé le cerveau pour en deviner la
cause... mais ce qu'il y a de positif, c'est qu'il vous aime
autant que vous l'aimez.
VICTOR.
Comment ne l'aimerais-je pas, mon bon Sabretout !...
ne lui dois-je pas toute ma reconnaissance?
AIR .• d'Yelva.
Depuis la mort, hélas! de mon bon père,
Ah ! n'est-il pas mon seul et tendre appui!
Il est aussi mon seul ami sur terre,
Ne faut-il pas que je l'aime aujourd'hui?
Oui, je voudrais pénétrer sa tristesse,
Et découvrir les secrets de son coeur ;
Plus douce alors deviendrailmon ivresse,
Car je pourrais partager son bonheur.
SABRETOUT.
Il faut espérer, mon jeune ami, qu'un jour viendra où
tout tournera au profit de votre bonheur réciproque el
mutuel. . La vie, voyez-vous, est une espèce de balançoire
de soie rose, placée entre deux rangs de baïonnettes hori-
zontales : quand on la lance trop fort, on se pique; c'est
ce qui fait qu'il n'y a pas de roses sans épines... passez-
moi la comparaison... Je vous aime bien aussi , moi...
(Prenant la main de Victor). D'abord, parce que vous
êtes le fils de mon brave colonel.,. Si la balle qui l'a tué
— 46 —
s'était trompée de route, et s'était adressée à moi... eh bien !
ça m'aurait fait plaisir... mais que voulez-vous!... le
général en chef qui est là-haut, ne l'a pas voulu... C'est
égal !... je serai toujours votre serviteur fidèle et dévoué,
comme je l'étais pour votre défunt père, quand il vivait,
et qu'il avait besoin de mon coeur et de mon sabre.
VICTOR.
Merci, mon vieux, merci!... Ah! tiens... j'aperçois
Etienne et M. Paul.
SABRETOUT.
C'est vrai... je les aperçois de face... Il a l'air pensif,
le lieutenant...
VICTOR.
Mon Dieu ! n'aurais-je donc jamais le bonhenr de
connaître ses chagrins !
SABRETOUT.
Motus!... les voici, attention!... fixe, el au port
d'armes.
SCÈNE NEUVIÈME.
Sabretout, Victor, Etienne, Paul.
VICTOR, se jetant au cou d'Etienne.
Etienne, vous voici enfin!...
ETIENNE, embrassant Victor.
Mon cher Victor!...
VICTOR.
Quel plaisir j'ai de vous revoir !
ETIENNE.
Et moi donc!... Il m'a semblé que le mois qui s'est
écoulé depuis notre séparation était un siècle.
VICTOR.
Bon Etienne! Bonjour M.Paul.
PAUL.
Bonjour, mon petit ami, vous avez une mine char-
mante...
VICTOR.
Vous trouvez?
SABRETOUT.
Ce qui prouve, lieutenant, que j'ai pris soin de votre
petit protégé, et que la cuisine a été soignée et abon-
dante.
ETIENNE.
Je sais que tu t'entends aussi bien à manier les us-
tensiles de cuisine que ion sabre... sur ce point j'étais
parfaitement tranquille. Je savais aussi qu'en te confiant
Victor, il serait avec loi comme avec moi... je l'en re-
mercie sincèrement.
— 47 —
PAUL.
Sabretout est un homme précieux... Il ferait un bon
père de famille.
SABRETOUT.
El même un bon général, si j'en étais capable.
ETIENNE à Victor.
Sabretout m'a dit que vous aviez la plus belle habi-
tation du village... je suis heureux qu'elle vous plaise,
j'irai la visiter; mais auparavant, nous avons à remplir,
Paul et moi, des devoirs sacrés, ceux d'aller embrasser
notre père, et de presser la main de quelques amis qui
attendent notre retour.
VICTOR.
Vous paraissez fatigué, Etienne?
ETIENNE.
Moi? pas le moins du monde... nous n'avons fait
qu'un bout de chemin à pied... Nous sommes venus en
nous promenant.
PAUL.
Absolument. La roule est si belle! .. avec cela le plus
beau temps du monde.... c'est vraiment un plaisir de
marcher.
SABRETOUT à part.
D'Alger à venir ici : ils appèlenl cela une prome-
nade... excusez du peu!...
VICTOR.
C'est que... vous paraissez si triste... que je pensais...
ETIENNE.
Du tout !... Je n'ai jamais été plus gai, je vous assure.
En effet, revoir son village, ses amis el vous , Victor !...
que puis-je désirer de plus heureux? Veuillez donc re-
gagner votre demeure sans inquiétude; je ferai en sorte
de vous rejoindre le pins loi qu'il me sera possible. Viens,
Paul. (A Victor.) A bientôt. (Il lui donne la main.)
VICTOR.
Oui, à bientôt. (A Paul.) Au revoir, M. Paul.
PAUL, en suivant Etienne.
Au revoir, M. Victor.
VICTOR, en s'éloïgnanl.
Viens, Sabretout.
SABRETOUT.
Présent!... (A part en s'en allant.) C'est égal, le lieu-
tenant a quelque chose qui monte à l'assaut dans sa ci-
tadelle. (Aussitôt que Victor et Sabretout ont disparu,
Etienne et Paul reviennent en scène.)
— 48 —•
SCÈNE DIXIÈME.
Etienne, Paul.
PAUL tirant Etienne par le bras.
Ecoule-moi, le dis-je!... il faut absolument que tu
m'expliques...
ETIENNE.
Que me veux-tu?... que signifie ce mystère?
PAUL.
Avant d'aller embrasser notre famille el nos amis, je
veux que lu me fasses conr.aîire la cause de celte tris-
tesse que lu t'efforces en vain de me cacher. Je suis ton
ami; eh bien! c'est à ce titre que je te prie de me dire
pourquoi tu es si froid et si solitaire : si j'exige celte con-
fidence de ta part, c'est, je le l'avoue, parce que ça me
contrarie pour cet enfant, pour Victor, qui l'aime de loin
son coeur et que tu ne devrais pas affliger... car j'ai vu
qu'il était triste aussi, tn te voyant un air si contraint à
lui cacher des secrets qu'il a peut être le droit de par-
tager.
ETIENNE.
Eh ! crois-.tu que je ne l'aime pas aussi, moi , cet en-
fant? Crois-tu que je ne souffre pas aussi de ne pouvoir
compléter son bonheur, en lui rendant son frère qu'il
me demande chaque jour !
PAUL.
Son frère ! .. il a un frère?
ETIENNE.
Ecoute-moi, Paul, je vais lout l'avouer. Le jour où le
brave colonel Desmarais est tombé sur le champ de ba-
taille, la poitrine traversée par une balle, je me trouvais à
deux pas de lui .. je m'élance pour le secourir : «C'est
» inutile, me dit-il... je sens que je vais mourir... Mais
» auparavant, j'ai un service à te demander. J'ai deux en-
» fanis... deux frères... l'un est ici, à Alger, l'autre... je
» l'ignore... une femme me l'a enlevé... Tiens, voici son
» portrait, a-l-il ajouté, en me remettant un médaillon
» qui était suspendu à son cou... Moi mort , dit-il, ils
» n'ont plus de famille... plus d'amis... plus personne à
» aimer... Je connais ton coeur... sois pour eux un père...
» un appui., et je meurs tranquille... Tu trouveras dans
» le médaillon le nom de celte femme qui a enlevé mon
» premier fils... Jure-moi de remplir la dernière volonté
» d'un mourant. » Je lui jurai, en lui lendantjla main...
Il me la serra... la posa sur son coeur... je vis rouler
une larme sur le bord de sa paupière... c'était la der-
nière... il était mort.. Victor, alors âgé de treize ans ,

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