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PLAIDOYER
POUR ET CONTRE
J. J. ROUSSEAU
E T L E
DOCTEUR D. HUME.
PLAIDOYER
POUR ET CONTRE
J. J. ROUSSEAU
E T
LE DOCTEUR D. HUME,
L'HISTORIEN ANGLOIS.
AVEC DES ANECDOTES INTÉRESSANTES
RELATIVES AU SUJET.
Ouvrage moral & critique, pour fervir de fuite
aux OEuvres de ces deux grands Hommes.
A LONDRES,
& fe trouve
A LYON,
PIERRE CELLIER, Libraire, Quai St. Antoine.
A PARIS.
Chez DUFOUR , Libraire , ci-devant au Cabinet Litté-
raire, à préfent rue de la Vieille Draperie, au
bon Pafteur, du côté du Pont Notre-Dame,
vis-à-vis Sainte-Croix, en la Cité.
M. DCC. LXVIII.
A CEUX QUI SE PLAISENT
A L'EN TENDRE.
IL eft peu de converfations où
l'on ne s'entretienne des Grands
Hommes qui tiennent un rang di-
ftingué dans la République des Let-
tres : tantôt c'eft de Voltaire & quel-
quefois de J. J. Rouffeau Les jugemens
que l'on a portés fur la conduite de
ce Philofophe Genevois , & parti-
culièrement fur fon démêlé avec le
Docteur D. Hume ont tant de fois
varié , qu'il n'a jamais été poffible
A iij
[ 6]
de tabler fur quelque chofe de cer-
tain relatif à ces deux objets. Je vais
donc essayer de sixer à cet égard les
difcours du Public. Mais qu'entend-
on par le Public ? Combien de fois
a-t-on effayé de le peindre fans pou-
voir cependant le faire reffembler à
l'original ? Je n'entreprendrai pas
de faire ici son tableau dans toute
fon étendue : j'avoue que ma capa-
cité ne va pas jusques-là. Je tâche-
rai seulement de le définir de mort
mieux & voici comment.
Le Public est un arbre antique ,
planté depuis la création du monde,
qui compte avec un nombre infini
de générations, une multitude de
branches attachées à son corps &
foutenues par le même tronc. Il y
en a de groffes, de médiocres , de
plus faibles , de plus minces & de
plus élevées les unes que les autres ,
[7]
& il n'y en a pas une qui se res-
semble.
Si le Lecteur ne me considère que
comme la moindre des feuilles at-
tachées à cet arbre-là , il ne m'of-
fensera pas : d'ailleurs je n'ambition-
ne point l'honneur de lui être con-
nu particulièrement. Je me borne à
la faculté de pouvoir réfléchir, cen-
furer , abfoudre , condamner &
écrire felon mes lumières. Les sien-
nes font bien plus étendues & plus
étincellantes , je le sai , & je n'i-
gnore pas qu'après tous les efforts
que j'aurai faits pour lui plaire , bien
loin de m'en tenir compte à mon
avantage , il me réfutera, me cen-
surera , me condamnera, m'approu-
vera peut-être : c'est à quoi tout
Ecrivain doit s'attendre. Ce qui
m'encourage à me livrer au pen-
chant qui m'entraîne à mettre au
Aiv
jour ce que je penfe des procédés
réciproques entre Mr. Hume & Mr.
J. J. Rouffeau, c'est qu'en dépit mê-
me de la critique la plus amere, je
fuis certain de trouver des appro-
bateurs. Je n'irai pas follement bra-
ver le Public ; je ne viendrai pas
lâchement gémir & pleurer pour
obtenir son suffrage : je sai qu'il eft
févère quand il le veut , indulgent
quand il le faut ; qu'il aime la droi-
ture & rend toujours juftice à la
vérité.
Mais j'entens le public fenfé qui
s'écrie :
AU FAIT, AVOCAT.
M'y voici.
Les Editeurs de la Piece qui a
donné lieu à celle-ci, pour vous
faire voir, Meffieurs, qu'ils ont
[9l
étudié en Rhétorique, débutent en
exposant à vos yeux un tableau bien
féduifant : c'est Péloge pompeux des
talens & des belles qualités de Mr.
Hume. Ils peignent auffi avantageu-
sement qu'il leur eft poffible, le
Héros de leur Comédie fcandaleufe.
Ils jettent avec beaucoup d'adreffe
de la poudre aux yeux des fpecta-
teurs , pour féduire, autant qu'il est
possible, le préjugé , & le faire
pencher du côté de celui qu'ils se
flattent de pouvoir innocenter. De-
là ils paffent fubitement au portrait
de fon adverfe partie ; mais ce ne
font plus les mêmes couleurs qu'ils
employent, ils abandonnent le car-
min & l'outremer , pour ne trem-
per leurs pinceaux que dans le noir
& l'obfcur. Sur la droite, tout eft
brillant & flatteur ; fur la gauche,
tout est hideux & révoltant. D'un
[ 10 ]
coté font les roses, de l'autre les
épines. Voila le fin du métier. C'est
tin piège où il n'y a que les petits
génies qui s'y laissent prendre ; mais
les gens éclairés fçavent adroitement
l'éviter. Ils s'approchent & fixent at-
tentivement les objets, confrontent
les copies avec les originaux , & fi
les Peintres , foit par paffion ou par
enthoufiafme, font tombés dans les
extrêmes; qu'ils ayent flatté ce qui
ne devait pas l'être, & trop ridicu-
lifé ce qui ne le méritait pas, on les
fíffle & l'on ne les regarde plus que
comme des barbouilleurs.
Fixez , je vous prie , Messieurs ,
ce premier chef-d'oeuvre. Ce doit
être le portrait en grand du Philofo-
phe Anglais. Des moeurs douces &
simples , beaucoup de droiture, de
candeur & de bonté ; & La modération
de fon caractère se peint dans fes écrits.
[ 11 ]
Il a employé les grands talens qu'il
a reçus de la nature & les lumieres qu'il
a acquifes par l'étude , à chercher la
vérité & à inspirer l'amour des hom-
mes. Jamais il Jiia prodigué son tems
& compromis son repos dans aucune
querelle ni littéraire ni perfonnelle, &c
La fuite du panégyrique n'eft qu'un
refte de fumée échappée de l'encen-
soir , pour diffiper les exhalaifons.
Je la supprime pour vous faire re-
marquer , Meffieurs, que voilà en
bien peu de lignes la peinture d'un
homme accompli , c'est-à dire du
Sage qui l'emporte de beaucoup fur
tous ceux dont Plutarque nous a
fait les portraits.
Il ne m'appartient pas de démen-
tir un éloge aussi pompeux & fi
prévenant en faveur du célèbre
Ecrivain, qui peut-être lui-même
ne s'y reconnaît pas, parce que je
[ 12 ]
me persuade qu'il n'a pas encore as-
sez d'orgueil & d'amour - propre
pour fe croire infaillible. S'il fe
croyait tel , je le prierais de fe res-
fouvenir que feu M. le Général Bar-
rington fut obligé, en 1762 , d'en-
voyer à M. Smolet, autre Hiftorien
non moins eftimé en Angleterre &
dans la République des Lettres que
fon Emule , une relation authenti-
que de la conquête de la Guada-
loupe, afin de détromper le public
& l'inftruire d'une vérité négligée
par M. Hume ; vérité importante &
qui ne l'était pas moins pour la ré-
putation du Général Anglais, que
pour les intérêts particuliers des In-
fulaires qui venaient d'être conquis.
Cette anecdote qui paraît tout-à-
fait étrangère à mon fujet, le ferait
bien davantage fi elle n'indiquait pas
un Ecrivain , qui fe livre avec-
[ 13 ]
trop de précipitation à des bruits po-
pulaires : qui, pour remplir une
feuille périodique * à cettain prix,
fe hâte d'y insérer, fur la foi du pre-
mier venu, ce que le fecond avec
preuve en main peut démentir.
Une telle conduite dénote tou-
jours un homme bien plus avide de
gain que de réputation : d'où l'on
pourrait conclure que fi M. Hume
se fût autant appliqué à chercher la
vérité , ainsi que fes Apologiftes
veulent le faire croire, qu'elle ne
lui eut point échappé, fur-tout dans
la circonftance dont je viens de
parler.
L'on peut répliquer à ce que je
viens de dire , qu'un Ecrivain gagé
* On achetait l'Histoire de M. Hume en
détail, par deux & trois feuilles , qui fai-
faient un Numero,
[14]
par un Libraire, eft fouvent forcé,
pour retirer le fruit de fes veilles ,
de remplir fa feuille à la volonté de
celui qui le paye. M. Hume feroit-
il réduit à cette fâcheufe extrémité? Il
en eft plus à plaindre & moins cou-
pable, j'en conviens: mais cette fi-
tuation laiffe toujours foupçonner
une vénalité qui fixe l'appas du gain
de l'Ecrivain obligé de fubfifter par
fes talens. J'en ai connu plus d'un
qui auraient été charmés de trouver
quelque reffource auxiliaire dans la
plume d'un habile homme , réduit
à la fâcheufe néceffité de labourer à
bon marché. Non, je ne prête pas
encore cette intention à M,Hume,
vis-à-vis de J,J. Rousseau, c'eft une
idée paffagère : peutr-être aurai-je
occafion d'y revenir & pourrai ju-
ftifier dans la fuite que si je n'ai pas
rencontré jufte, au moins ne me
fais-je pas fort éloigné du but.
Que la modération de Mr Hume
convienne à son éloge, quand il
s'agit d'examiner de fang froid les
critiques ou les cenfeurs de fes ou-
vrages : qu'il faffe briller ce grand
phlegme philofophique fi naturel aux
Ecrivains Anglais ; tout cela eft fort
louable & l'aurait été davantage,
s'il eût témoigné plus de tendreffe ,
ou finon plus de pitié pour l'acca-
blement où se trouvait fon foi-difant
ami, & particulièrement quand çe-
lui-ci eut la faibleffe de marquer tant
d'excès de sensibilité pour des pro-
cédés dont le ridicule rejailliffait fur
ceux qui avaient eu affez de lâcheté
pour les faire naître.
Plus M. Hume était perfuadé que
les querelles des Gens de Lettres font
le fcandale de la Philofophie , plus
il devait faire d'efforts pour préve-
[ 16]
nir & pour étouffer par une juftifi-
cation amicale , la difpute qui ve-
nait d'éclore entre lui & J. J. Rouf-
feau. C'était-là , affurément, une
occafion tout-à-fait heureufe, pour
attirer au phlegme philofophique
tous les éloges qu'il mérite ; mais il
ne l'a pas fait, les Editeurs de fes
griefs s'y sont opposés : ces Mes-
fieurs voulaient peindre. Voici le
pendant de leur premier tableau.
Tout le monde sait, disent-ils , que
M. Rousseau , PROSCRIT DE TOUS
LES LIEUX qu'il avait habités, s'était
enfin déterminé à passer en Angleterre.
Un démenti n'est plus à la mode,
je ne m'en servirai pas. Au reste les
profcriptions contre J. J. Rouffeau.,
ne sont point un reproche à lui fai-
re, elles font à bien des égards fon
éloge , fi l'on excepte l'article qui
regarde la religion. Il n'a pas été
profcrit
(17 ]
profcrit du Comté de Neufchâtel;
fa maladie * feule l'en a fait fortir;
& cette façon d'habiller des por-
traits devrait couvrir de honte ceux
qui s'en servent.
Socrate fut proscrit, & de même
quantité de Philofophes dont on ref-
pecte encore la mémoire. C'est le
fort de tous les hommes extraordi-
naires , qui veulent s'élever au-def-
fus des préjugés reçus. Le grand
Wolff fut proscrit, & fon rappel
n'a pas moins illuftré l'exilé , qu'é-
ternisé la gloire du Monarque fa-
vant qui l'engagea à revenir dans
fes Etats éclairer l'une des plus cé-
lèbres Universités de l'Allemagne.
* Une humeur inquiette , ombrageufe,
taciturne , qui felon les Pytagoriciens s'éva-
pore en fumées qui attaquent le cerveau &
font faire à l'esprit bien des fottifes & des
extravagances : c'est l'aveu de J. J. Rouffeau
Les chofes qui souvent paraissent
Ies plus éloignées , fe rapprochent.
Si la force d'un certain parti , à Ge-
nève, reprenait le dessus, Rouffeau
pourrait encore y trouver un afyle,
& peut-être une statue, tandis que
les barbouilleurs qui ont voulu le
noircir à toute outrance , ne trou-
veraient par-tout que des huées &
des mépris.
Il y a toujours de la baffeffe à re-
procher à un homme qu'il est pro-
fcrit ; & fur-tout quand il ne l'est
pas pour des faits qui déshonorent.
Les amis de M. Hume , difent les
Editeurs , fe font réunis pour l'engager
de rendre fa juftification publique. *
* Dans un autre endroit M. Hume déclare
que plufieurs autres de fes amis lui avaient
confeillé le contraire : ceux-ci connaiffaient
mieux l'art de donner de bons-confeils.
[19]
Ah que ce siécle est abondant ert
amis pour M. Hume ! Mais de tels
amis ne le sont gueres , ou tout au-
moins ils ne paraissent pas l'être de
la première claffe. De vrais amis ne
donnent jamais de conseils qui puif-
fent troubler le repos de ceux qu'ils
aiment. Au contraire , ils s'écrient,
fuyez les éclats qui peuvent vous
attirer mille inquiétudes & fcanda-
liser le public. Si vous êtes innocent,
méprisez par le filence les invectives
d'un ennemi méprifable par fa mé-
chanceté. Si vous êtes coupable,
avouez votre faute, retractez-vous,
reconciliez-vous : toutes ces chofes
font poffibles ; il n'y a que la façon
de le faire qui édifie , & qui fait
connaître , qu'errer eft d'un mortel,
pardonner eft divin. *
* Pope.
Bij
[20]
Les Editeurs terminent leur aver-
tiffement en affurant que M. Hume,
en livrant au Public les pièces de fon
procès , les a authorisés à déclarer qu'il
ne reprendra jamais la plume fur ce
fujet, & continuent en outrageant
fon adversaire, de le défier de re-
venir à la charge , qu'il peut produi-
re des fuppofitions, des interprétations,
des inductions , des déclamations nou-
velles ; qu'il peut créer & réaliser de
nouveaux phantômes , & envelopper
tout cela des nuages de fa rhétorique,
qu'il ne fera pas contredit. Et ils fi-
niffent par avertir le public que M.
Hume abandonne fa cause au jugement
des efprits droits & des coeurs honnêtes.
Pensaient - ils , en parlant ainsi,
que ces efprits droits, plus ils le fe-
ront , plus ils tâcheront de le faire
connaître , & que ces coeurs hon-
nêtes qui fe trouvent parmi le pu-
[21]
blic , plus ils auront de probités
plus ils s'emprefferont à embraffer &
à deffendre la caufe , je ne veux pas
dire feulement de l'innocent, mais
d'un homme à talens , perfécuté
pour des fingularités qui ne font
point des crimes, fi tant est qu'ils
ne foient pas les premiers symptô-
mes d'une maladie incurable.
Je paffe à l'expofé de M. Hume.
Rien de plus obligeant & de plus
noble que le premier procédé de cet
Anglais à l'endroit du Genevois ex-
patrie. Il lui offre chez-lui un asyle
& n'avait pas besoin d'autre motifs
ajoute-t-il, pour être excité à cet acte
d'immanitê, que l'idée que lui avait
donnée du caractere de ce Genevois , la
perfonne qui le lui avait recommandé.
C'est-à-dire que cette même perfonne,
déja bien connue de M. Hume, était
capable de se connaître en hommes &
d'apprécier leurs vertus & leur mé-
site. Mais à ce titre magnifique il en
ajoute un autre : la célébrité de son
génie, de ses talens & de ses malheurs
était une raifon de plus pour s'intéresser
à lui.
Je ferais tenté de penser, moi qui
crois de connaître un peu le génie
Anglais, que la célébrité de son génie
& de ses talens , était le motif le plus
puiffant qui engageait M. Hume à
ce bel acte d'humanité , & que l'es-
pirance que le bienfaiteur avait con~
çue de tirer partie de cette bruyante
célébrité, lui avait fait concevoir
le deffein d'attirer chez lui un hom-
me de génie , & dont les talens s'é-
taient acquis en Angleterre une ré-
putation diftinguée , par une multi-
tude d'éditions de fes ouvrages, qui
avaient enrichi les Libraires qui les
avaient publiés.
[ 23 ]
íl n'y aurait pas eû une grande
gloire à remplir un acte d'humanité
à ce prix-là, attirer un homme chez
foi, qui fait, ou que l'on foupçon-
ne qui peut mériter de nouveaux
fuffrages de la part du public , Ren-
gager à quêter des souscriptions, &
enfin se procurer par son travail de-
quoi fournir à fafubfiftance & peut-
être encore à groffir la fortune de
son prétendu bienfaiteur : voila le
point de perfpective que j'apperçois
dans ce bel acte d'humanité , & qui
pourtant ne mérite pas que l'on
blâme trop celui qui le fait, en con-
fidération de ce que l'intérêt perfon-
nel fait aujourd'hui la bafe de pref-
que toutes les liaifons humaines &
des bienfaits que l'on répand dans
le monde.
On me reprochera de prêter ici à
M, Hume un point de vue que peut-
[24]
être il n'a jamais eu. Peut-être ai-je
mal jugé quant à ce célèbre Ecrivain,
& je lui fais mes plus humbles excu-
fes d'une fupposition qui ne prend
fon origine que dans ce que j'ai vu
moi-même en Angletterre à l'égard
de plufieurs hommes à talens. Ils
y arrivaient peu décorés des faveurs
de la fortune , il est vrai, mais ils
pouvaient y déployer leur favoir
faire. Quand c'étaient gens d'un mé-
rite diftingué , leurs confrères opu-
lens & accrédités, les accueillaient
avec empressement & leur offraient
quelquefois les moyens de débuter.
Mais ces moyens fe réduifaient, en
travaillant sans relâche , à pouvoir
joindre les deux bouts de la semai-
ne. Leurs prétendus bienfaiteurs
prônaient avec enthoufiafme leurs
productions : ils faifaient plus ; j'en
ai vu qui s'en chargeaient pour les
montrer ,
montrer, en retiraient eux-mêmes
le prix, qui ne tombait jamais en
entier dans les mains de l'artifte ou
de l'ouvrier.
Je ne mettrai point en parallèle
avec un homme de lettres auffi ref-
pectable que M. Hume l'Ex-Arle-
quin d'un certain Théâtre , qui a eu
le fecret, à la faveur d'une fembla-
ble induftrie, de former un magafin
d'une quantité de chef-d'oeuvres de
toute efpece, fruits précieux de la
capacité des meilleurs ouvriers ou
des plus habiles Peintres deffinateurs
& mécaniciens en tous genres, à
qui cet ufurier ne procurait que la
vie & l'habit, tandis qu'il acquérait
à leurs dépens l'immenfe fortune
dont il jouit.
Je pourrais appliquer à la plupart
des Libraires de Londres, à quantité
de Négocians & de Mécaniciens,
C
[ 26 ]
cette trop coupable induftrie envers
ceux qu'ils font travailler comme
des Esclaves, pour ne leur accor-
der non pas de quoi vivre, mais
uniquement de quoi languir & ne
pas mourir de faim.
Si ceux qui fe font enrichis en
Angleterre par le moyen des pro-
ductions de J. J. Rousseau avoient
tant foit peu de confcience & d'é-
quité, ce Genevois feroit bientôt
à couvert des injures de la fortune.
La Lettre écrite par J. J. Rouffeau
de Môtiers - Travers , en Février
1763. n'a pas été écrite par Rouf-
feau malade, mais par Rouffeau fe
portant bien. Elle développe avec
toute la fagacité & la nobleffe con-
venables les fentimens de la plus vive
reconnoiffance & de l'amitié la plus
fincère pour les offres généreuses
que M, Hume lui faisait. L'Auteur
[ 27 ]
d'Emile ne s'y déguife point : fes
aveux font naïf; les tranfports de
son âme s'y font sentir avec cette
véhémence qu'inspirent la sageffe &
la probité.
Je défie que l'on puiffe jamais
arracher de la plume d'un homme
né méchant quelqu'éloquent qu'il
foit, des expreffions auffi pures &
auffi naturelles que celles dont il fe
fert pour faire connoître les replis
les plus fecrets de fon coeur. Ce
n'est point le langage affectueux de
ce fiècle, c'est celui des hommes
des premiers tems, où la franchife
& la fincérité fe glorifioient de pá-
roître avec toutes les beautés qui
les accompagnoient alors.
Ce n'eft point un homme abfo-
lument libre quant aux facultés de
Pâme, c'est un captif qui fe croit
enchaîne par les mépris du Fanatif-
Cij
[ 28]
me, qui fe voue en entier à un
confrère qu'il s'imagine être fon
vrai libérateur, mais qui dans la
fuite ne paraît vouloir brifer fes
chaînes que pour lui en préparer
de plus dures & de plus pefantes.
Dans la Lettre du même Auteur
datée du 4 Décembre ,1765. on
remarque toujours le même efprit
de fenfibilité , la même confiance,
& le même point de vue, qui fait
foupirer le Philofophe Genevois ,
après une retraite folitaire, libre,
où il puiffe finir fes jours en paix.
Ce projet étoit facile à exécuter,
autant par les foins de M. Hume,
que par la bonne volonté de celui
qui bornoit toute fa fortune à ce
bien-être philofophique, qui, difait-
il, fixait toute fon ambition.
Ce qui prouve que Rouffeau n'é-
tait pas tout-à-fait bien fain lorf-
[29]
qu'il écrivit cette feconde Lettres
c'était cet excès de confiance qu'il
mettait avec trop de légèreté dans
les offres de fervices que venait de
lui faire le Philofophe Anglais. Il
le faisait penfer à sa manière, c'est-
à-dire , avec fes fentimens héroï-
ques fi familiers aux Héros de l'Af-
trée ou du Grand Cirus : & rece-
vant les promeffes pour les réali-
tés , il fe flattait trop légèrement
d'une conquête qui n'était pas en-
core bien certaine.
Le deftin qui voile à nos yeux;
l'avenir en avait autrement difpofé ;
le projet échoua : tous deux s'en
étonnent : autre preuve que l'un &
l'autre n'avaient pas affez de bon
fens pour fentir que cette préten-
due étroite amitié , contractée par
deux efprits fi différens, n'était pas
une chaîne indiffoluble.
Ciij
[30]
La Lettre de M. Rousseau à M.
Clairaut n'est pas en apparence plus
simulée que les précédentes ; l'Au-
teur en y peignant l'étroite situation
où il fe trouvait de faire reffource de
son Dictionnaire de Mufique pour
avoir du pain, paraiffait bien moins
faire cet aveu pour exciter la commi-
fération du Public, que pour engager
un Sçavant charitable à se charger
de la correction & de la vente de
fon Ouvrage.
L'interprétation que M. Hume
donne à cette démarche n'eft point
à fon éloge : elle ne fait pas voir
le Philofophe, ni même l'homme
fenfé : elle montre une âme vile,
un efprit dur, & tout ce que la
la vengeance peut graver de plus
noir dans le coeur humain.
Quand un homme ne doit fes dif-
grâces qu'à des infortunes & non
pas à fa mauvaife conduite, pour-
quoi rougirait-il de fa mifère, qui
n'eft que l'ouvrage des coups du
fort, pour ne pas dire des injuftices
des hommes ? Pourquoi, avec la
preuve de fa vigilance en main, fe
ferait-il fcrupule de recourir avec
décence aux âmes nobles & aux
coeurs bienfaifans, qui font les inf-
trumens dont la Providence fe fert
pour aider nos âmes vertueufes,
mais plus particulièrement aux hom-
mes laborieux?
Rouffeau qui fe contredit assez
fouvent dans fes ouvrages , comme
dans fes fentimens, avait oublié qu'a-
près avoir refufé les libéralités de
plufieurs perfonnes diftinguées par
leurs dignités ou par leur fortune,
il ne lui convenait plus, en deman-
dant un service à M. Clairaut, de
terminer fa Lettre, en lui difant, qu'il
C iv
[32]
exercerait une charité très-utile. Cette
manière de s'exprimer convient af-
fez à un mandiant du bas étage, &
jamais à un homme qui fçait ma-
niera fon gré la parole, & qui peut
être le maître des expreffions dont
ìl fe fert, fçachant fur-tout l'art de
Íes annoblir à fon gré. Au refte, ce
n'eft dans le fond qu'une légère
contradiction de fentimens oppofés
les uns aux _ autres & qui ne méri-
taient pas que M. Hume épanchasse
fon fiel jusqu'à dire, qu'il fait avec
certitude que cette affectation de mi-
fère & de pauvreté extrême , n'eft
qu'une petite charlatanerìe que Rouf-
feau employé avec succès pour fe ren-
dre plus intéressant <S" exciter la com-
mifération du Public, & qu'il était
bien éloigné alors , c'est-à-dire en
accueillant ce Genevois , de foup-
çonner un semblable artifice,
Il aurait dû affaifonner cette pe-
tite noirceur de quelques exemples
ou de quelques traits qui euffent-
pû servir de preuve à cette trop
groffière calomnie. Sans doute que
M. Hume en fe livrant avec trop de
chaleur à fon reffentiment, ne s'ap-
percevait pas que cette accufation de-
venait un véritable paradoxe , en
avançant un inftant après , Qu'il fa-
vait que plufieurs perfonnes attribuaient
l'excès fâcheux où fe trouvait M.
Rouffeau, à fon orgueil extrême qui
lui avait fait refufer les fecours de
fes amis. Défaut qu'il appelle ref-
pectable parce que, ajoute-t-il, trop
de gens de Lettres ont avili leur carac-
tère en s'abaiffant à folliciter les se-
cours d'hommes riches indignes de les
protéger.
Qu'il me foit permis de faire ici
une petite digreffion pour deman-
[34 ]
der à M. Hume, si tous fes Ouvra-
ges sont raifonnés de la même ma-
nière? Je n'en crois rien, ils risque-
raient trop de ne faire qu'un faut
de la boutique du Libraire chez.
l'Epicier.
Cette petite charlatanerie em-
ployée par un homme qui aurait
fa réputation à coeur ferait une très-
coupable supercherie digne du plus
grand mépris, & qui aurait été bien-
tôt publiée par l'un ou l'autre des
faux bienfaiteurs dont ce siècle
abonde.
Quoi ! Rouffeau aurait cherché à
s'attirer par cette rufe, quelques
écus pour refufer hautement des
poignées de louis d'or ! Il n'aurait
étalé son extrême pauvreté que
pour s'oppofer avec plus d'effron-
terie & d'orgueil aux bienfaits d'un
grand Monarque ! Son égarement ne
[35]
va pas encore jufques-là. Je croi-
rais plutôt que J. J. Rouffeau a con-
tracté une façon de penfer, fur les
bienfaits qui émanent de l'oftenta-
tion, qui ne peut convenir qu'à lui
feul, & qui, felon moi, ne s'accorde
du tout point ni avec la raifon ni
avec les fentimens de la nature.
J'oferais même dire qu'une fembla-
ble conduite, de la part d'un hom-
me fenfé ferait une insulte aux dé-
crets de la Providence, & que s'op-
pofer aux dons qu'elle veut nous
faire par les mains d'un homme
pieux est en quelque forte nous
déclarer indigne de fes foins & de
fes bénédictions. Recevons toujours,
& apprenons à faire un bon ufage
de ce qu'elle nous donne, d'abord
pour nous mêmes & enfuite pour
les objets de pitié qui ne s'offrent
que trop fréquemment à nos yeux.
[36]
Peut-être que par une haine mi-
fantropique contre tous les hom-
mes en général, M. Rouffeau acroit
qu'il est indigne à un honnête hom-
me d'accepter des fecours de ceux
que l'en n'aime pas véritablement.
Eh! pourquoi ne pas aimer ceux qui
fe diftinguent par une vertu fi rare &
fi louable ? Mais il n'est pas le seul
de ce caractère ; j'en ai connu je
ne dirai pas de ces hommes orgueil-
leux, mais de ces fortes d'insensés
qui préféraient les douleurs de la
néceffité aux fecours généreux que
leur offraient des hommes opulens,
ou qu'ils foupçonnaient ou trop
orgueilleux , ou même trop remplis
d'ostentation.
Je crois même entrevoir dans les
procédés de J. J. Rouffeau que rien
ne coûterait plus à cet Auteur fi
célèbre que d'être obligé de montrer
[37]
de la reconnaissance pour des fervices
qui ne partiraient pas d'une âme
véritablement loyale, ou d'une gé-
nérofité qui ne ferait pas accom-
plie.
Un efprit inquiet, & aigri par
de violens chagrins, peut aifément
adopter des préjugés de cette espér-
ce ; on ne faurait l'applaudir parce
qu'il en eft plus malheureux. Pour
devenir ami véritable il faut être
droit, né fenfible & libéral, il faut
que l'esprit foit orné & que l'âme
ne foit point malade ; fans ces qua-
lités effentielles à cimenter l'amitié,
il n'eft pas poffible d'avoir un coeur
vraiment reconnaiffant,
C'eft peut-être parce que la plu-
part des bienfaiteurs ne connaiffent
pas affez les devoirs qui précèdent
les actes de bienfaisance & d'huma-
nité, qu'il y a prefqu'autant d'ingrats
[38]
que de perfonnes obligées. Il eft si
ordinaire d'être bienfaiteur par of-
tentation ou par intérêt qu'il eft
très-difficile , même en obligeant
avec profufion , d'infpirer une véri-
table & sincère reconnaiffance.
Sentir un bienfait, defirer de le
reconnaître & de marquer avec joye
l'obligation dont on eft pénétré,
voilà la reconnaiffance, & voilà
ce que toutes les premières Lettres
de J. J. Rouffeau à M. Hume expri-
ment parfaitement. Il refte à favoir
fi le coeur de ce Genevois en était
véritablement pénétré ? Je le crois,
parce qu'il s'attendait que fon nou-
vel ami réaliferait, à fa fantaifie, ou
felon fes fouhaits, les fervices qu'il
en efpérait.
Madame Deshoulieres dit que,
chacun parle bien de la reconnaiffance,
mais que peu de gens en font voir.
[39]
elle a raifon ; parce que peu de gens
s'en rendent dignes.
Il y a dans le coeur de la plupart
des hommes & fur-tout dans le plus
grand nombre des gens de Lettres ,
beaucoup trop d'amour-propre ou
de vaine gloire , trop de fauffe dé-
licateffe & de préfomption pour
qu'ils puiffent être vraiment recon-
naiffans. Pareillement dans le nom-
bre de ceux que la fortune favo-
rife, il y a trop d'impériofité &
d'oftentation dans la manière avec
laquelle ils font couler leurs bien-
faits pour qu'un coeur né fenfible
ne s'en trouve pas un peu bleffé.
Quel appareil peut-on appliquer fur
cette playe ? finon d'oublier géné-
reufement le titre de bienfaiteur,
pour ne fe parer en filence que de
celui d'homme libéral & bienfai-
fant M, Fagel , l'immortel Fa
[40]
gel, * l'homme du monde ou plu-
tôt le particulier qui fe diftinguait
avec le moins d'éclat par l'effufion
d'une multitude de bienfaits & d'oeu-
vres pies , soutenait qu'il n'avait
jamais trouvé des ingrats.
Il y a des coeurs nobles & foli-
dement vertueux formés par la pro-
bité & par la fenfibilité, qui trou-
vent de la grandeur d'âme à témoi-
gner leur reconnaiffance ; il en est
de même qui pouffés par les mêmes
vertus, trouvent un plaifir inexpri-
mable à rendre des fervices prompts
& efficaces ; qui ne cherchent leurs
récompenfes que dans la joye fe-
crête qui se gliffe au fond de leur
âme, à mesure qu'ils partagent le
* Greffier des Etats Généraux, Oncle de
celui de même nom, qui remplit aujourd'hui
le même emploi.
pouvoir
pouvoir de la Providence, en faisant
du bien aux hommes. Ceux-ci fûrs
de ne jamais faire des ingrats, sont
ordinairement ceux à qui une pure
& vraie reconnaiffance vient ren-
dre l'hommage le plus fincère.
M. Rouffeau, à ce que je pense
n'a refufé les fervices que l'orgueil,
l'amour-propre & l'opulence lui
préfentaient, que parce qu'il appré-
hendait d'être humilié par la hau-
teur, le dédain & les froideurs qui
ordinairement les précèdent ou les
accompagnent. Il sentait peut-être
plus vivement qu'un autre l'impof-
fibilité qu'il y avait d'être vérita-
blement reconnaiffant, quand on
acceptait des grâces à ce prix-là.
Lorfque la fageffe & la raifon
agiffent de concert pour régler les
penchans des hommes, le coeur de-
vient le fiege de la gratitude, l'âme
D
[42]
ne refpire que tendreffe & fenfibi-
lité , & l'efprit ne fert plus alors
qu'à mettre le fentiment en oeuvre
& porte la délicateffe jufqu'à épar-
gner à l'infortuné le foin de fe met-
tre en frais de reconnaissance. Quand
celle-ci eft fincère, elle n'attend pas
qu'on la recherche : elle fe fait
gloire à paraître; fon émotion est
vifible, elle n'évite pas, mais elle
court au devant du bienfaiteur. Eh!
pourquoi s'abftient-elle ordinaire-
ment de faire ce trajet? c'eft parce
que l'opulence orgueilleufe la vou-
drait toujours voir à fes pieds. On
peut inférer delà, que la plûpart
de ceux que l'on oblige ne font
ingrats, qu'à cause qu'ils n'envifa-
gent la reconnaiffance que comme
une fervitude qui fait expirer de
honte & de regrets l'amour-propre,
l'orgueil & la fauffe délicateffe.
[43]
Il n'y a prefque point d'homme
qui ne voulut être en état de fe
paffer des fervices d'autrui, & il
n'y en a point qui d'une manière
ou d'une autre, ne foit réduit à la
néceffité, d'y recourir.
Si tous les hommes penfaient de
tems en tems à la fragilité de la na-
ture humaine, à leur exiftence ex-
posée à tant de maux différens &
à leur fin prochaine, ils connaî-
traient mieux les disproportions de
fortune qui les défuniffent. L'opu-
lence ferait moins fuperbe & l'in-
digence moins rampante. Le riche
ferait un ufage tout différent de fes
tréfors : le pauvre Ouvrier qui s'en
reffentirait davantage, tirerait une
meilleure partie de fes forces & de
fes travaux.
Le riche, quand il fait agir le
pauvre, ne fixe que l'ouvrage qu'il
Dij
[44]
lui commande, fans fe donner la
peine de pénétrer dans, le fond de
fon âme ou de fes penfées ; loin de
le plaindre ou de le confoler de fon
état d'abjection, il le méprife, &
l'avilit souvent outre mesure : à
peine lui prête-t-il la faculté de pen-
fer, tandis que cet Ouvrier capable
de raifonnement &k de réflexion,
gémit à l'afpect d'un Créfus indigne
de fa fortune; il n'ofe le méprifer
ouvertement, mais il grave fes vices
dans le fond de fon coeur, ce n'eft
plus pour l'homme opulent qu'il
montre de la déférence, ce n'eft
que pour les richeffes que celui-ci
poffede. Son humilité en devient
feulement le tire-bourre;
Moins de fierté ou d'impétuofîté:
du côté de l'homme heureux adou-
cirait beaucoup les maux & les pei-
nes de l'infortuné ; le premier ferait
[45].
mieux fervi & plus aimé, & le fe-
cond plus actif & plus attaché à fon
devoir. L'avare fexil ferait l'ennemi
de la fociété : on le mépriferait, on
le fuirait pour n'offrir des voeux &
de la confidération qu'à l'homme
jufte , intègre & libéral : alors l'in-
gratitude ferait moins connue, parce
que le bienfaiteur ferait plus fenfi-
ble & plus humain, & qu'en fai-
fant du bien à quelqu'un il s'ima-
ginerait ne payer qu'une dette con-
tractée entre lui & l'obligé par les
caprices de la fortune.
Je penfe que ce n'eft qu'à la fuite
de femblables réflexions & des fen-
timens qu'elles font naître dans le
coeur d'un honnête homme, que le
plus diftingué de mes bienfaiteurs,
m'écrivit ce que je vais rendre au-
tant que ma mémoire peut le faire
pour fuppléer à fa lettre originale
[45]
que je n'ai pas auprès de moi.
« Ceffez de peindre, je vous prie ,
» vos sentimens de reconnaissance,
» Je les crois fort beaux & je les
» croirais encore plus magnifiques
» fi vous ne m'en euffiez pas parlé ;
» je n'ai fait en vous obligeant que
» ce que tout homme aifé doit exé-
» cuter de gayeté de coeur à l'en-
» droit d'un homme de mérite que
» la fortune ne favorife pas. Le
» plaifir que j'ai trouvé à adoucir
»vos inquiétudes m'a tenu lieu de
» toutes les marques de gratitude
" que vous pourriez m'en donner.
» Je juge de vos bonnes qualités,
» par vos moeurs & votre conduite t
» & j'infère delà, que vous n'agif-
» fez que par de bons principes. Plus
» un homme est éclairé, plus je
» penfe qu'il fait faire un bon ufage
» de fes lumières. En prévenant vos
[47]
" intentions, je me fuis mis à votre
» place, je vous ai tranfporté à la
«mienne. Je vous ai fait penfer
» comme je penfe, & j'ai agi comme
» je me perfuade encore que vous
» l'auriez fait, fi vous euffiez pû
« difpofer en ma faveur du billet de
» banque dont vous m'avez annoncé
» la réception.
» Je vous avertis que pour mieux
» oublier le titre que vous me donnés
» de bienfaiteur, j'ai brûlé l'article
» de votre Lettre qui me le prodi-
» guoit à trop de reprifes.
» Ceffez pour toujours de le pro-
noncer dans vos Lettres. Ce fe-
» rait me défendre d'y répondre. Je
» compte bien que vous vous en
» fervirez encore moins de vive
» voix, autrement je m'imaginerais
» que vous le feriez à deffein de
» me faire rougir. Un fervice rendu
[48]
» en mérite un autre. Celui que je
» Vous demande , & dont vous ne
» pouvez vous dispenser, c'est de
» me considérer comme votre bon
» ami & rien de plus. Soyons libres
» avec décence, familiers fans affec-
» tation, polis fans contrainte , &
» jouiffons fans nous oublier des
» privilèges de l'égalité. E. È.
Après une pareille déclaration, je
demande s'il ferait possible à Phom-
me le moins vertueux de devenir
ingrat ? Je n'en crois rien.
Le plus libre de tous les devoirs,
quoique très-légitimes , c'est celui
de la reconnaiffance : donnez-lui des
chaînes, quelques douces que vous
vouliez les forger, l'ingratitude s'a-
vance & ne cherche qu'à les rompre.
Que l'Editeur de l'ouvrage que
je réfute faffe fes efforts pour mon-
trer aux yeux du public J. J.
Rousseau
[49]
Rousseau comme le plus ingrat &
le plus méchant de tous les hom-
mes. S'imagine-t-il d'en être cru fur
fa parole? Ses argumens tous bril-
lans qu'ils paraiffent ne perfuade-
ront jamais que des efprits bornés
& incapables de difcernement, &
toutes les couleurs qu'il employé
pour peindre M. Hume comme le
plus généreux Mécène de fon fiécle,
ne ferviront de même qu'à faire pa-
raître fa partialité, & non pas les
fentimens d'un homme jufte & rai-
fonnable.
Mais ce ne font plus les éditeurs,
c'est M. Hume lui-même qui va
parler , c'est lui qui va caractérifer
fon adverfe partie. Je croyais, dit-
il, qu'un noble orgueil, quoique, porté
à l'excès , méritait de l'indulgence
dans un homme de génie, qui fou-
tenu par le fentiment de fa propre
fupériorité, ou par l'amour de l'in-
dépendance , bravait les outrages de
la fortune & l'infolence des hommes.
Est-ce le langage d'un homme
qui n'a étudié, comme le difent les
éditeurs, que pour éclairer le genre
humain ?
Je ne fais si ma mémoire me
trompe, mais j'ai toujours oui dire,
que Porgueil était un vice détefta-
ble & détefté par tous les Philo-
fophes qui ont contribué à éclairer
l'humanité. Que rien n'était plus
nuifible au bonheur de la fociété
qu'un orgueilleux infolent : & quand
il plaît à M. Hume de l'enoblir, il
me paraît qu'il s'éloigne beaucoup
du devoir attaché à l'état qu'il a
embraffé, lui qui, fans doute, aurait
dit dans une autre occafion que l'or-
gueil conduisait à la tyrannie, qu'il
étouffait les fentimens de cordialité
& de bienfaifance, qu'il faifait fans
ceffe la guerre aux amis de la vertus
& foulait à ses pieds l'innocence
& la candeur.
Si l'épithète de noble, pouvait
convenir à ce vice affreux, fur-tout
quand il eft pouffé à l'exces, je
dirais qu'un noble orgueil porte au
fuprême degré avait fi fort aveuglé
M. Hume, qu'il ne s'appercevair pas
du ridicule qu'il s'attirait dans le
monde , en prenant lui - même la
trompette pour publier en gros &
en détail tout ce qu'il avait fait en
obligeant le Philofophe Genevois.
Il accorde & ne peut refufer du
génie à J. J. Rouffeau. Eft-ce qu'on
a jamais vu un homme de génie
pouffer l'orgueil à l'excès ? Un Pé-
dant pétri des préjugés qui règnent
fur les bancs de l'école se gonfle
quelquefois d'orgueil , & s'attire
par-là l'indignation de tous ceux qui
E íj
[50
le connaiffent. Mais a-t-on vu quel-
que homme d'un vrai mérite donner
tête baiffée dans ce vice abomina-
ble ? Non, fans doute, Newton ,
Wolff, Fénelon, Fontenelle, Mafei,
le Franc de Pompignan & nombre
d'autres que je pourrais nommer,
étaient par leur candeur & leur
affabilité les antipodes de Porgueil,
A-t-on jamais oui dire que l'orgueil,
porté à l'excès méritait de l'indulgence
dans un homme de génie ? Qui peut
lui accorder cette indulgence ? fi-
non, un efprit fuperbe & hautain,
Eh ! comment la lui accorde-t-il ?
comme un tribut qu'il ne lui paye,
que pour le recevoir à fon tour.
Pour bien définir un objet, ou
pour peindre les vices du coeur &
les faibleffes de l'efprit humain, il
faut être maître de la parole & con-
naître la valeur des termes.
Que M. Hume me permette en-