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Lettre (Les Chansons des rues et des bois)

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Victor Hugo — Les Chansons des rues et des boisLettre XX J'ai mal dormi. C'est votre faute. J'ai rêvé que, sur des sommets, Nous nous promenions côte à côte, Et vous chantiez, et tu m'aimais. Mes dix-neuf ans étaient la fête ...

Publié par :
Ajouté le : 22 mai 2011
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 XX
Victor HugoLes Chansons des rues et des bois Lettre
J'ai mal dormi. C'est votre faute. J'ai rêvé que, sur des sommets, Nous nous promenions côte à côte, Et vous chantiez, et tu m'aimais.
Mes dix-neuf ans étaient la fête Qu'en frissonnant je vous offrais ; Vous étiez belle et j'étais bête Au fond des bois sombres et frais.
Je m'abandonnais aux ivresse ; Au-dessus de mon front vivant Je voyais fuir les molles tresses De l'aube, du rêve et du vent.
J'étais ébloui, beau, superbe ; Je voyais des jardins de feu, Des nids dans l'air, des fleurs dans l'herbe, Et dans un immense éclair, Dieu.
Mon sang murmurait dans mes tempes Une chanson que j'entendais ; Les planètes étaient mes lampes ; J'étais archange sous un dais.
Car la jeunesse est admirable, La joie emplit nos seins hardis ; Et la femme est le divin diable Qui taquine ce paradis.
Elle tient un fruit qu'elle achève Et qu'elle mord, ange et tyran ; Ce qu'on nomme la pomme d'Ève, Tristes cieux ! c'est le coeur d'Adam.
J'ai toute la nuit eu la fièvre. Je vous adorais en dormant ; Le mot amour sur votre lèvre Faisait un vague flamboiement.
Pareille à la vague où l'oeil plonge, Votre gorge m'apparaissait Dans une nudité de songe, Avec une étoile au corset.
Je voyais vos jupes de soie, Votre beauté, votre blancheur ; J'ai jusqu'à l'aube été la proie De ce rêve mauvais coucheur.
Vous aviez cet air qui m'enchante ; Vous me quittiez, vous me preniez ; Vous changiez d'amours, plus méchante Que les tigres calomniés.
Nos âmes se sont dénouées, Et moi, de souffrir j'étais las ; Je me mourais dans des nuées Où je t'entendais rire, hélas !
Je me réveille, et ma ressource C'est de ne plus penser à vous, Madame, et de fermer la source Des songes sinistres et doux.
Maintenant, calmé, je regarde, Pour oublier d'être jaloux, Un tableau qui dans ma mansarde Suspend Venise à quatre clous.
C'est un cadre ancien qu'illumine, Sous de grands arbres, jadis verts, Un soleil d'assez bonne mine
Quoique un peu mangé par les vers.
Le paysage est plein d'amantes, Et du vieux sourire effacé De toutes les femmes charmantes Et cruelles du temps passé.
Sans les éteindre, les années Ont couvert de molles pâleurs Les robes vaguement traînées Dans de la lumière et des fleurs.
Un bateau passe. Il porte un groupe Où chante un prélat violet ; L'ombre des branches se découpe Sur le plafond du tendelet.
À terre, un pâtre, aimé des muses, Qui n'a que la peau sur les os, Regarde des choses confuses Dans le profond ciel, plein d'oiseaux.