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Poésies fugitives, par M. Philippe Fabre

De
62 pages
impr. de J. Clappier (Marseille). 1853. In-8° , 64 p..
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POESIES
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M. Philippe FABRE.
MARSEILLE,
IMPRIMERIE CIVILE ET MILITAIRE Jll CLAPPITÏR .
RUE SA1NT-FERRÉ0L , 27.
1853,
POÉSIES FUGITIVES.
POÉSIES
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PAR
M. Philippe FABRE.
MARSEILLE,
IMPRIMERIE CIVILE ET MILITAIRE Jll CLAPPIER .
RUE SAINT-PERRÉOL , 27.
1853.
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Vous faites donc le bonheur de la vie,
Muses, surtout lorsque la faulx du temps
A moissonné les fleurs que l'on envie
Pendant les jours si joyeux du printemps !
Lorsque surtout notre force épuisée
Voudrait en vain ressaisir le fardeau
De nos désirs.... L'âme désabusée
Cherche un appui comme un faible roseau.
Je ne dis point qu'au bout de la carrière
L'homme ne puisse avoir d'autres faveurs :
La vie est bonne à son heure dernière,
Il est encor des biens consolateurs.
Nous demandons au plus excellent maître
De la pitié pour nos infirmités ,
Et de pouvoir constamment reconnaître
Que près de lui sont nos félécités.
— 2 —
Si nous avons une compagne sage,
Nous le prions de garder sa raison
Dans le sentier de la paix du ménage,
Pour le bonheur de tous, dans la maison.
D'un bel enfant la douceur nous enchante,
D'un ami vrai le discours nous ravit,
Et nous aimons jusques à la servante
Qui pour la nuit nous prépare un bon lit.
Nous nous plaisons au repas de famille
Décent, discret, à sa franche gaîté,
Où nous voyons souvent la jeune fille
Briller déjà sans éclat emprunté.
S'il fait bien froid, le foyer nous attire,
Ou nous allons aux rayons du soleil ;
S'il fait bien chaud , à l'ombre on se retire ,
Pour y goûter un instant de sommeil.
Car le matin, debout avant l'aurore,
Nos pieds foulant les arômes fleuris,
Nous sommes là quand le ciel se décore
De diamants, d'opales , de rubis.
Et chaque soir, peu loin des bords humides,
Sous les tilleuls ombrageant le ruisseau ,
En le suivant. nos regards sont avides
Du bel iris dont l'image est dans l'eau.
A tant de biens qui forment la richesse
Des derniers jours, j'ai voulu réunir
L'amour des vers, vieux goût de ma jeunesse
Que j'éloignais sans pouvoir le bannir.
— 3 —
0 Muse, viens dans'mon humble retraite,
Viens m'inspirer, soutenir mon projet,
Elle sera beaucoup moins imparfaite
L'idée alors qui naîtra du sujet.
Quand de nos jours on lit en abondance ,
Dans tous les lieux , de perfides écrits ,
Nous la fuirons cette affreuse licence
Que le délire a mis dans les esprits.
Nous choisirons entre mille pensées
Celles qu'on peut énoncer librement,
Que l'on sent naître, honnêtes et sensées ,
Du coeur ému par un doux sentiment.
Seul, tu le sais, j'ai fort peu de eourage ,
Ayant marché , passant inaperçu ;
Sans toi j'aurais le timide langage
Du paresseux qui n'a presque rien su.
Je ne dois pas exiger l'impossible ,
Tout simplement je conçois le désir
De rejeter le vers inadmissible
Et de trouver le moins faible, à loisir.
Me faudrait-il, plagiaire inhabile,
Pour colorer les plus minces travaux ,
Chaque matin interroger en ville,
Les jolis vers des poètes nouveaux ?
Non, plus soumis aux lois de la nature ,
Bien au-dessous d'un air trop vaporeux,
Nous atteindrons peut-être la mesure
Du vers qui plaît aux esprits sérieux.
_ 4 —
Ne sois donc pas, ô ma muse, inquiète,
Nos humbles vers fussent-ils indigents,
L'intention, favorable interprète,
Rendra pour nous le lecteur indulgent.
Destin prévu , nos feuilles si légères,
Disparaîtront sans orage et sans bruit ;
Toujours, hélas ! les choses éphémères
N'ont point le jour pour elles, mais la nuit.
AfflÉDÉE.
Le vrai bonheur dépend de soi,
Mais il faut suivre cette loi,
Cette raison supérieure
Qui te gouverna de bonne heure.
Point d'excessive ambition ;
De dangereuse passion ;
L'âme en repos, le corps agile,
Le coeur content, l'esprit tranquille ,
Tel est le destin fortuné,
Qu'ici bas Dieu nous a donné.
Non , ce n'est point de la naissance ,
Des grandeurs ni de l'opulence
Que viennent nos félicités ;
Prince ou berger tes qualités
Eussent montré l'homme estimable,
Recherché par un sexe aimable,
Par le savant, l'homme poli,
Voyant dans toi l'homme accompli.
Que je compare ta sagesse,
Ta douceur, ta délicatesse
À cet enfant presque adoré
Qui vint dans un berceau doré.,
Qui, maintenant dans l'infamie,
Supporte le poids de sa vie,
Et du remord le lourd fardeau !
De ses trésors pas un lambeau
N'existera pour la victime
Placée au bord de cet abîme
Creusé par ses débordements !
Les plus ignobles sentiments
Ont avili son existence,
Pour lui se tait la Providence,
Une main de fer l'a frappé !
Est-il en ce jour détrompé ?
Oh ! rien chez lui ne le dénonce ;
Le vice est là , tout nous l'annonce ,
Il ne peut être combattu,
Pas plus que chez toi la vertu. ]
Qu'il est heureux ce tendre père,
Cet autre fils , ta douce mère,
Qu'ils sont heureux tes bons amis !
Un guerrier voit des gens soumis ;
Mais les pleurs mouillent sa couronne
L'amitié l'offre et te la donne,
C'est un parfum , c'est une fleur,
Un voeu d'amour parlant du coeur.
— 10 —
Barthe qui dans Paris ayant pris son modèle ,
Voulait qu'un tendre amant feignit d'être infidèle.
De Lautier , troubadour , à quatre-vingt-dix ans
Chantant de Magalon les attraits séduisans , .
Quoique bien jeune encor, disciple de Voltaire,
Sur la scène il eut mis l'inconstant volontaire.
Jauffret, bibliographe , estimable , honoré ,
Content de vous garder en un dépôt sacré ,
Aimant, un jour brillant de fête solennelle,
Lire à nos érudits une fable nouvelle.
Favier , fille du ciel, étoile se levant
Qui trop tôt s'éclipsa clans le fond d'un couvent,
Où , malgré son dessein , le Seigneur la destine
A trouver les accens d'une muse divine.
De Flotte, pénétré des souffrances du Christ,
Attendrissant nos coeurs par la voix de l'esprit,
Nous inspirant la foi , nous donnant l'espérance
Que les maux d'ici bas auront leur récompense,
Si de la charité méditant le pouvoir
Nous savons accomplir un sublime devoir.
Barthélémy , si beau , quand sa verve s'applique
Aux défauts trop réels de notre ville antique ,
Déployant néanmoins un peu trop de rigueurs
Pour les femmes du cours, nos marchandes de fleurs.
N'importe , l'amitié par sa voix nous appelle
Aux progrès qui rendront la vie encor plus belle !
Aimons , aimons ses vers , leur vigueur , leur beauté
Iront facilement à la postérité.
—11 —
De Méri c'est le voeu : sa muse si féconde
A vu l'homme d'argent sur une mappemonde ,
Laissant dans sa maison aller tout à l'envers
Pour être riche un jour à tort comme à travers.
Bosq nommé le savant : sa belle poésie
Fait descendre du ciel la source de la vie ,
L'aile du séraphin a couvert la beauté
Surprise du bonheur de tant de volupté.
Autran, délicieux , admirable poète ,
Chez qui l'art n'est point seul le guide de la tête ;
Sensible avec amour , il puise dans son coeur
La pureté du son, sa plus douce chaleur.
Enchanteur écrivain aimé cle la victoire ,
Sa plume s'éloigna de la folle écritoire
Où plus d'un alchimiste habile en son dessein
Trouve , le jour, la nuit, de l'or à pleine main.
Elles n'étaient point là les lois de l'harmonie ,
Les travaux de l'esprit, la belle poésie ,
Qui veut que le poète , exempt de repentir,
Puisse dire expirant : je ne dois pas mourir.
Ah ! que laisseront-ils en effet tous ces hommes
Si riches et si vains dans le siècle où nous sommes ?
Tels que leurs devanciers ils seront oubliés
Et peut être à l'encan leurs trésors publiés ;
Tandis que le poète au temple de mémoire
Aura, son livre en main , présenté son histoire
Et que l'aile du temps, sur l'airain éternel,
Aura gravé son nom pour le rendre immortel !
— 12 —
Celui de Lamartine est-il donc périssable ;
Ses écrits l'auront-ils imprimé sur le sable ;
Le flot, en son courant, sur la rive avancé
L'aura-t-il sans effort aussitôt effacé ?
Quoi donc : le créateur d'une école nouvelle
Où la religion nous apparaît si belle !
Ce génie enchanteur, ces vers mélodieux ,
Détrônant sans retour l'Olympe et ses faux dieux ,
Dans le néant un jour, ce poète sublime,
Ainsi qu'un être nul rentrerait dans l'abîme ?
Et le barde sacré désormais dans l'oubli,
Pour la postérité- serait enseveli !
Crainte vaine ! non , non , sa glorieuse vie ,
Toujours mieux à couvert de l'impuissante envie,
Dans les siècles futurs, rayonnant de splendeur,
Dominera les temps de toute sa hauteur.
Ainsi le voyons-nous d'Homère et de Virgile ;
Envain d'Alexandrie Omar brûle la ville ;
Envahi le peuple grec et le peuple romain
Ont perdu leur haut rang parmi le genre humain ;
Les combats d'IUion , les mers de l'Odyssée ,
D'Enée en ses amours la pieuse pensée ,
Sont venus jusqu'à nous, malgré la faulx du temps ,
Les révolutions de plus de trois mille ans !
Ainsi le voyons-nous, presqu'aux jours de notre âge ,
Faisant de notre langue un admirable usage ,
Molière , Crébillon , Corneille , Despréaux,
Racine et Lafontaine étonnent leurs rivaux.
— 13 —
Tout croule par le temps et change sur la terre,
Les plus grands monuments redeviennent poussière !
Babylone n'est plus , et Niriive et Memphis,
Palmyre , l'Alhambra , Thèbes, Persépolis
Montrent à nos regards , dans leur ruine immense ,
Quelle fut autrefois leur grandeur , leur puissance.
Mais qui peut attaquer les oeuvres de l'esprit ?
Le soleil les illustre et ronge le granit ;
L'onde les porte au loin ou de nous les rapproche.
Tandis que goutte à goutte elle perce la roche ;
Les tempêtes , les vents qui brisent les vaisseaux
Nous les font voir flottant plus belles sur les eaux.
Le poète aime l'air , et dans un champ tranquille
Il compose à loisir une églogue « une idylle,
Lorsque pulvérisés le 1er, le diamant,
Nous prouvent ce que peut cet actif élément ;
Et si clu papyrus la feuille est enflammée ,
L'esprit nouveau phénix , renaît de la fumée.
Les travaux de l'esprit ne meurent donc jamais,
L'avenir les attend et les voit plus parfaits ;
La nature, au contraire , uniforme en sa marche ,
Recompose , détruit comme au vieux temps de l'arche
Et l'homme méditant ses plus secrètes lois,
S'il la fait progresser , c'est l'esprit que je vois.
Vous qui nous conservez ses oeuvres éternelles,
Vous qui les transmettrez à des races nouvelles,
Vous que l'on relira quand je ne serai plus,
Songez qu'en d'autres lieux vous êtes attendus.
Votre destin n'est pas de demeurer sans cesse
Auprès d'un possesseur, qui malgré sa faiblesse ,
— u —
Voulant apprécier tout ce que vous valez,
Rencontra sur ses pas des passages voilés.
Devais-je me flatter de pouvoir les comprendre ?
Jeté dans un esquif dès l'âge le plus tendre ,
Parmi des gens bourrus , je parcourus les mers ;
Que pouvais-je espérer au sein des flots amers ?
Et lorsqu'à mon retour je revis mon vieux père,
Mon bon frère Louis et ma tant douce mère,
Il fallut m'arracher promptement de leurs bras ,
Pour joindre, sous Toulon, de valeureux soldats.
Là je vis la cité , sa décuple muraille ,
Les forts des ennemis tombés sous la mitraille,
Le petit Gibraltar où les morts entassés
Sur trois rocs séparés avaient été laissés.
Obligé de subir une autre destinée,
Longtemps je sillonnai la Méditerranée.
A Mahon prisonnier , en Corse malheureux ,
•«P A Gênes secouru , puis retour périlleux ;
A Capaya sans pain , à Venise un peu triste ,
A Bone poursuivi, à Corfou duelliste -,
A Raguse en danger quand nos affreux roulis
Suivaient de Cataro les perfides replis ,
Et pour combler nos maux une fièvre assassine
Atteignit nos marins au phare de Messine ;
Un boulet sous les pieds, par centaine on jeta
Leurs cadavres sanglants à Caribde et Scilla ;
. Mais vint du siroco la tempête numide
Tourmentant nos vaisseaux d'une bourrasque humide,
Du gouffre tournoyant aussitôt relevés
L'aurore nous revit une moitié sauvés.
— 15 —
Hélas ! de ce venin l'affreuse épidémie
Attaqua dans mes flancs les sources de la vie ,
Et mes jours s'écoulant dans de vives douleurs
Je n'eus qu'à quarante ans la fin de mes malheurs !
Amis , le pensez-vous , qu'il fût en ma puissance
De trouver le repos au sein de la souffrance ,
Je ne pus vous goûter que lorsque dans les champs
Je fixai pour toujours le reste de mes ans ,
De ce reste si court dont peut jouir un homme,
Quand treize lustres font le total d'une somme ,
Et que l'âge arrivan.t, une faible santé
Voit naître chaque jour une autre infirmité.
Au moins il eût fallu qu'une tête sensée
M'eût appris à choisir une belle pensée ,
L'art de la féconder par le raisonnement,
Le mot au son flatteur qui la dit aisément ;
Les élans de l'esprit, de l'âme les faiblesses ,
Et de ces deux trésors les immenses richesses ;
Le sentiment d'un coeur sensible et délicat,
L'éclat de ces beaux vers que la raison combat,
Pour distinguer un jour le poète sublime
De l'importun fâcheux qui pour rimer s'escrime.
Ainsi fort étonnés de vous trouver ici ,
Beaux livres, retournez auprès de noire ami.
AU DOCTEUR REYNORET.
Mon cher docteur , si la reconnaissance
Doit s'exprimer devant le bienfaiteur,
Puis-je garder plus longtemps le silence,
Lorsque, bien haut, voudrait parler mon coeur?
J'étais mourant et d'un pas très rapide,
Je terminais mes déplorables jours ;
Tu m'apparus et, devenant mon guide,
De tous mes maux je vis cesser le cours.
Par tes conseils, au milieu des montagnes,
J'allai revoir la nymphe de Gréoulx ,
Et dans ses eaux , ses riantes campagnes,
Je retrouvai le trésor le plus doux.
Que j'étais bien dans cette eau merveilleuse!
Dans son courant, dans-sa douce chaleur,
Environné d'une vapeur flatteuse
Il ruisselait le mal par la sueur!
Sorti du bain , j'allais à la fontaine,
Emplir ma coupe au flot miraculeux ,
Puis, vif chamois relancé de la plaine,
Je me posais sur les rocs sourcilleux.
A l'horison , mou regard, mon sourire ,
Suivaient l'idée au contour fugitif.
J'en appelais à ma muse, et ma lyre
Chantait le vers triomphant, mais captif.
— 18 -
Ainsi j'ai dû conquérir la jeunesse ;
Je crois avoir de trente ans la vigueur ;
D'Anacréon je puis goûter l'ivresse
Et fredonner la chanson du buveur.
Bon matelot, ferme dans ma nacelle,
J'ouvre aujourd'hui mon anlène à tout vent ;
Je ne suis plus, ô douleur si rebelle !
Laocoon étreint par le serpent.
Quand j'avais fait au Seigneur ma prière ,
Humble, à genoux , l'âme triste, attendri ;
Quand j'avais dit : préparez le suaire
Et le cercueil .pour mon corps amaigri ;
Brillant effort ! admirable nature !.
Eh quoi ! sitôt tu sais nous rajeunir !
Et sans retard augmenter la mesure
De ces longs jours qui paraissaient finir.
Le nouveau né dans les bras de sa mère,
Prenant le sein , quand l'amour l'a cédé ,
N'a jamais bu de lait plus salutaire
Que le fluide où je fus inondé.
Toi, mon docteur , ta science profonde
Connaît le mot à l'énigme attaché ,
Elle l'explique, et ta raison féconde
Le don que Dieu semblait tenir caché.
Ah ! quand tu peux nous redonner la vie ,
Puisse ce Dieu pour toi, son bien aimé ,
Le réchauffer, selon ta noble envie ,
Ce souffle heureux dont tu fus animé.
LES PETITS ENFANTS DE PARIS
AUX
Petit garçon, petite fille,
L'un gentil, l'autre plus gentille,
D'où venez-vous? clans quel pays,
Dites-moi donc, vous a-t-on pris?
Votre tournure enchanteresse,
Votre ton , votre politesse ,
Et votre accent qui nous ravit,
Mes beaux enfants, tout nous le dil :
Non, ce n'est point clans la Provence,
Que vous reçûtes la naissance ,
Lorsque l'on est si bien appris,
C'est qu'on arrive de Paris.
Quoi de si loin ! c'est trop aimable ;
Que notre nymphe secourable
Doit vous aimer lorsque là bas
Elle vous reçoit dans ses bras ;
Ou lorsque errant à l'aventure
Dans ses bosquets , sous la verdure,
Elle vous voit de loin venir
Pour folâtrer et pour courir.
Consolez-la, notre nayade ;
Souvent auprès d'un vieux malade
— 21 —
Elle s'attriste, sentant bien
Qu'un moribond n'est bon à rien ;
Cependant elle le soulage,
Elle combat le mal et l'âge ,
Toujours son unique bonté
Relève une faible santé.
Avec vous , cruelle différence !
Dans la fontaine de Jouvence
Vit-on des anges plus jolis
Et des "attraits plus accomplis.
Aussi la nymphe vous ca' e se,
Jeunes enfants qui de Lutèce
Pour la charmer êtes venus,
Croyez-moi ne la quittez plus.
Désormais étant plus contente
Elle remplira notre attente,
Bien mieux en vous voyant ici ,
Faites du moins ce que voici :
Partez avec les hirondelles,
Mais au printemps soyez fidèles ,
Revenez, je serai jaloux
D'être moi-même au rendez-vous.
L'ANE MALHEUREUX.
Un rossignol de l'antique Arcadie
Fort lentement marchait près d'un ruisseau.
— Où vas-tu donc : l'ami, dis , je te prie ?
— Ici, peu loin , je vais chercher de l'eau ;
On n'en a point là bas qui soit potable ,
Et j'en pourvois chaque jour votre table.
— Vraiment ! — Très sûr , et pour cela je vas,
Sans nul repos , parfois doublant le pas ;
Car vous saurez que mon maître, mon guide ,
D'un peu d'argent toujours beaucoup avide ,
Sur ma carcasse épuisant son courroux ,
Y fait pleuvoir , sans pitié, mille coups.
Et c'est pour vous, Monsieur , que tant je souffre ,
Oui, c'est pour vous qu'avant le temps le gouffre ,
Qui tout attend et rien ne rend jamais,
M'aura reçu ! Pensez si je me plais
A parcourir la déplorable vie
Où je me vois toujours à l'agonie.
— Pauvre baudet, de bon coeur je te plains ,
Et je voudrais , voyant la maigre échine ,
Ton oeil si doux et ton allure fine ,
Briser du pied tes gros cruchons si pleins.
— Quoi ! vous seriez , monsieur , un philosophe !
Àimeriez-vous les faibles animaux?
Je le croirais : vous êtes de l'étoffe
De ceux disant : nous sommes tous égaux ;
Égaux , s'entend , devant l'Être-Suprême
— 23 —
Qui nous créa , dont le vaste système
Bénit l'ânon comme l'homme à talent,
Et qui maudit l'orgueilleux , l'insolent.
Ah ! rendez-moi le plus grand des services :
Dans ce palais, vrai séjour de délices,
Est un Monsieur fort riche , plein d'esprit,
Qui, quelquefois, en passant me sourit.
Mais, ignorant tout le mal que j'endure ,
N'étant pas né sous ma triste encolure,
Sans doute il croit que moi., chétif ânon,
J'ai les reins forts et ne suis qu'un poltron ;
En peu de mots faites-lui donc comprendre
Qu'il ne doit pas différer et s'attendre
A me voir mort, s'il ne prend le moyen
Simple , ingénu , de me faire du bien.
Lui qui met tant de luxe, en sa dépense ,
( Car comme moi tout le monde le pense, )
Peut faire aussi, sur un sol incliné ,
Qu'un conducteur, en tube façonné ,
Amène enfin dans sa belle demeure
L'eau de la source entière, et tout à l'heure.
Il vous dira : « Cela coûterait cher ,
« Dix mille francs ! et puis comment boucher
« Le vide affreux qu'on ferait dans ma bourse /
« Non, non , baigneur , laissons-là cette source. »
Mais vous saurez répondre avec raison :
« Quand il s'agit de sauver un ânon ,
« L'on ne doit pas balancer, sans nul doute,
« Et lésiner sur le prix qu'il en coûte. »
ENVOI DE L'ANE MALHEUREUX.
Mon pauvre âne à la fin tu deviens effronté,
Eh ! quoi, tu prendrais la licence
D'être, par moi, maintenant présenté
A la jeune beauté
Qui réunit à l'amabilité ,
Aux grâces, à l'esprit, la profonde science !
Non , non , dans mes cartons demeure empaqueté.
Tu réponds : on le veut ; et si l'obéissance
Chez mes pareils n'est pas toujours en qualité ,
Je désire montrer, en cette circonstance ,
Qu'au beau sexe jamais nul n'aura résisté,
Fût-ce même-un ânon paresseux , cnlèlé.
Eh bien ! soit : mais du moins que ton humilité
Réclame de la bienveillance
Le sourire de l'indulgence,
Malgré que ton travail ne l'ait point mérité ;
Car on saura la vérité
Et qu'un grisou n'a qu'un seul bon côlé ,
C'est-à-dire la patience,
La résignation et la docilité
Dont la bonté du ciel, en sa munificence,
Pour sa vieil'essc l'a doté.
Mme G.... AU PIANO.
De ces beaux lieux, divinité nouvelle,
0 vous qu'anime une étincelle
Du feu sacré qui brûle dans les cieux,
Ah-1 que les chants mélodieux
De votre voix et si belle et si tendre ,
Et que les sons harmonieux
Que votre main nous fait comprendre ,
Sous l'instrument que vous faites entendre,
Ne cessent pas de nous surprendre,
Quand nous paraissons à vos yeux.
Croyez que notre âme ravie
Goûte, peut-être, beaucoup mieux
Un bienfait si délicieux
Que votre aimable et bonne amie.
IDEE.
Tout génie en naissant veut des routes nouvelles,
Il s'élance d'abord sur des chemins battus ,
Mais aiglon , déployant les plumes de ses ailes,
Il découvre bientôt des pays inconnus.
D'où vient-il? Ces climats qu'il nous fera connaître
Auront-ils nos vergers , nos champs et nos coteaux ,
Auront-ils nos doux fruits , la fleur qui vient de naître
Dans nos jardins riants aux bords de nos ruisseaux?
Amis, il n'en est rien : l'horison qu'il explore
Est l'immense désert, un abîme sans fond,
Un océan de bruit, un air qui s'évapore,
Où l'âme cherche en vain l'esprit qui lui répond.
MA RETRAITE.
Semblable à ce marin fatigué des voyages
Sur les mers où l'on voit constamment des naufrages,
Qui pendant cinquante ans, mille fois submergé,
De tous les Océans prend un dernier congé.
Ayant bien peu connu le bonheur dans la ville,
Et toujours désiré de vivre plus tranquille
Parmi les fruits , les fleurs, dont mon coeur fut épris,
J'ai comme le marin cherché de sûrs abris,
Et faisant mes adieux aux tracas de ce monde,
Tout comme il fait les siens aux tourmentes de l'onde,
Retiré pour toujours, peu loin, mais à l'écart,
J'ai voulu du repos avoir aussi ma part.
Tandis que le marin s'éloignait du rivage ,
Sur un joli coteau j'établis mon ménage,
Où des biens que j'avais péniblement acquis,
Pour des soins imprévus, je garde les débris.
Débris !... Ah ! Je possède une aimable compagne ,
Aimant, ainsi que moi, l'aspect de la campagne,
Le doux calme des nuits, la fraîcheur du matin
Et d'un ciel étoile le front pur et serein.
Ce trésor précieux que Dieu dans sa colère,
N'a point voulu ravira notre premier père,
Est mon bien le plus cher, il est mon tendre appui,
S'il n'agit que pour moi, je ne vis que pour lui.