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Poésies / par Avit Delacour

De
261 pages
impr. de Milliet-Bottier (Bourg-en-Bresse). 1853. 1 vol. (XVII-252 p.) ; in-16.
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<^ ^'éwidièu,* AUDRAS DE BÉOST, i/fioemi-n--
r'-r-c toMidei't Ci^nefai an i t/faut, êtcn/aètetw-
d'zS&t'c'â- êVeâtcato',
SA FAMILLE RECONNAISSANTE.
hélas.' trop courte, bien que la douleur en ait eu la meilleure
part.
Parlons donc de son âme, de son caractère, de son talent.
I.
Pour les esprits comme pour les corps, Dieu a créé deux
types : il y a la puissance et la grâce, il y a les forts et les doux.
Cette différence, pour ainsi dire organique, cette dualité qui
s'est manifestée de tout temps, dans les arts comme dans les
lettres, a toujours aussi partagé l'admiration et les sympathies
autour des hommes qui ont le mieux représenté ces deux formes
du beau et du bon. Qui décidera entre Homère et Virgile, entre
Cinna et Andromaque, entre l'Aigle de Meaux elle Cygne de
Cambrai, entre le sublime Michcl-Àngc et le divin Raphaël?
Sans avoir, on peut bien le croire, même la pensée d'un
rapprochement, si nous voulions classer le jeune Delacour,
nous dirions que, par son caractère comme par la nature de
son talent, il se rattache plutôt à la deuxième catégorie, à celle
des hommes faits pour charmer et pour plaire mieux encore
que pour surprendre et pour entraîner. Tous ceux qui l'ont
connu attestent la bonté particulière de son âme. Ses camarades
de collège, et c'est là un témoignage décisif, sont unanimes
sur ce point. Dans le cours de ses éludés, qui furent brillantes,
on l'a dit justement, il rencontra des émules mais pas d'ennemis.
Tous étaient fiers de l'avoir pour condisciple; les triomphes
qu'il remportait, loin d'exciter une basse envie, semblaient
former le patrimoine commun. Ce sentiment, si honorable
pour celui qui en était l'objet, lui a survécu : il est resté de lui
comme un souvenir parfumé dans le coeur de ses nombreux
amis, et c'est pour le fixer en quelque sorte que ce petit livre,
édité par voie de souscription, a vu le jour : humble monument
dédié à une mémoire chérie, NE JPERJRET, tel est son but et,
s'il pouvait en avoir, son unique prétention.
A ces qualités aimables du jeune Delacour, à cette bienveillance
affectueuse, qui faisait le fonds de son caractère, à cette
expansion cordiale et franche, qu'il avait rapportée, comme un
heureux fruit, de ses montagnes natales, il faut joindre ce que
nous pourrions appeler des vertus : un parfait désintéressement
d'auteur, une abnégation totale d'amour - propre, bien rare
dans ceux dont Horace a dit : Gémis irritabile vatum (I). On
pourra se faire une idée de sa modestie par ce seul trait. Pendant
les deux années qu'il passa chez M. de Béost, auprès de ses
élèves, on ne soupçonna jamais qu'il sût faire des vers; et
(1) Les poètes, race susceptible.
VI
l'unique souvenir qu'on ait gardé de lui, en ce genre, c'est le
distique suivant improvisé pour rendre compte d'une nuil passée
sans sommeil :
' « Sur le coussin de mon éternité
Je dormirai cent ans sans changer de côté. »
La piété d'Avit était sincère. Il avait eu le grand prix de
philosophie au collège de Eelley : on le vit, de retour en
vacances, s'empresser d'aller appendre dans l'église de sa
paroisse la couronne de chêne, au feuillage d'or, qui lui avait
été décernée. Son esprit élevé était l'ait pour saisir les divines
beautés de la religion et son âme tendre pour en goûter tous
les charmes. Il n'avait qu'un désir, de se consacrer au service
des autels. Déjà il avait fait les premiers pas, et il était sur le
point de contracter un engagement irrévocable, quand la mort
jalouse vint l'arrêter tout court aux portes du sanctuaire, et
changer en holocauste le sacrifice qu'il voulait offrir de sa liberté.
Pourrions-nous oublier la patience héroïque avec laquelle il
supporta les six années de souffrances, parfois cruelles, qui
l'ont conduit lentement au tombeau? A cet égard, et grâce à
une délicatesse peut-être exagérée, nous serions demeurés
à peu près sans document, si un écrit, rédigé de sa main et
VII
pour lui seul, n'élait venu révéler le secret de ses douleurs et
en même temps de sa résignation. Ce n'est pas sans une religieuse
émotion que nous avons parcouru ces pages intimes, confiées
à noire discrète amitié par la famille, et dans lesquelles le
pauvre patient, pour se distraire sans doute, jetait chaque jour
quelques lignes, écho de ses peines et de ses angoisses. Quelle
distance de ce journal chrétien, plein de larmes mais plein
d'espérance, dont chaque alinéa conclut et se termine par
la formule : Dieu soit loué ! aux confessions orgueilleuses-
d'un Obermann (1), par exemple, qui, se préoccupant encore
d'un monde qu'il a dû fuir pour cacher ses misères, s'essaie à
faire l'esprit fort quand môme, et semhle vouloir en quelque
façon prendre la Providence à partie ! Ah ! c'est que l'un et
l'autre n'appartiennent pas à la même école; cette distance est
celle qui sépare la foi d'une philosophie sceptique et desséchante,
qui ne prêche la révolte que pour conduire au désespoir. Notre
ami a été doux même pour la douleur. Il n'en souffrit pas
davantage; et, pondant qu'il nous léguait un exemple utile,
lui-même, pour employer une de ses expressions favorites,
enrichissait sa couronne des plus brillants fleurons. Qu'elle pare
son front d'élu à jamais!
(1) Obermann, par de Sénancour.
VIII
II.
Après le coeur, l'esprit: nous avons esquissé l'homme, lâchons
d'analyser le poète
Car il l'était, et nous ne pensons pas qu'on en doute, même
sur les simples essais d'un talent qui n'a pu venir à complète
maturité. La langue des vers, cette belle langue qui, après tout,
n'est pas à l'usage de tout le monde, semblait être son idiome
naturel ; il la balbutiait, presque dès l'enfance, dans ces strophes
sans conclusion, sans rhylhmc défini, mais non sans quelque
charme, que la tradition nous a gardées, sous le titre de
Comparaisons champêtres :
« Comme une perle de rosée
Que l'aurore a déposée
Aux corolles du lys,
Et que l'oiseau timide,
Dans sa course rapide,
Enlève et va porter au bec de ses petits;
Comme le doux zéphyre
S'insinue et soupire
IX
A travers les rameaux ;
Comme la (leur, qu'il louche
Du parfum de sa bouche,
Seul renaître sa yie avec des sucs nouveaux;
Comme un ruisseau qui murmure
Dans un pré, dont la verdure
Se mire dans son eau,
Limpide et transparente,
Où la génisse errante
Va se désaltérer avec le jeune agneau ;
Comme la jeune abeille
Sur la rose vermeille
Cherche son doux trésor ;
Comme le papillon volage, etc. »
A ces premiers linéaments, indécis et vagues, à ces intonations
encore mal assurées, on pouvait pressentir déjà la manière du
futur artiste, et deviner que la grâce, l'élégance, une louche
délicate, une exquise sensibilité, formeraient le cachet de ses
compositions. C'est en effet ce qu'on y trouve, et nos hautes
vallées, fertiles en hommes énergiques, en natures bien trempées,
s'étonneront peut-être d'avoir produit une si suave fleur qui
semblait ne devoir éclore que sous un climat plus doux. Dans les
oeuvres du jeune autour nulle trace d'efforts, on pourrait dire,
nulle apparence de travail. Tout semble être venu de soi-même ;
c'est la glace fidèle qui rellète sans peine et avec pureté les
objets disposés dans son plan. Tout cela est frais, spontané,
jeune, de cette jeunesse du coeur, dont le privilège est do plaire
à tous et toujours. A travers ces strophes déliées on sent courir
comme une brise légère, qui épanouit l'âme, lui fait du bien ,
parfois même produit l'enchantement: c'est du moins ce que nous
avons éprouvé. Sans doute l'âge eût amené plus de profondeur,
bruni les teintes, accentué les reliefs ; sous l'influence des réalités
de la vie, sous le soleil plus chaud des années sérieuses, la fleur
eût achevé de donner son fruit, l'esquisse fut devenue tableau,
le prélude symphonie. Et toutefois, si l'amitié ne nous fait
point trop illusion, si quelque chose d'intéressant, de louchant,
de religieux même, s'attacha toujours aux débuts et aux
prémices (1), nous aimons à croire que le pays n'accueillera
pas sans bienveillance les productions d'un de ses enfants, qui
ne lui fait point déshonneur, qu'on nous saura gré de les avoir
sauvées de l'oubli, et que, peut-être, on voudra bien appliquer
(Il Primitif? Damini siint. Num. 31, 2f|.
XI
au jeune écrivain ce que lui-même disait d'une autre espérance,
trop tôt moissonnée :
« N'est-ce pas qu'il n'a point succombé la main vide,
Bien qu'il s'endorme avant la nuit? »
Le Recueil que nous donnons ici est loin de représenter tout
ce qu'avait écrit Ayit Delacour. Outre une large part prise à la
rédaction des Cantiques du Diocèse et des traductions en vers
qu'il a laissées, bien des pièces de circonstance, que le prodigue
auteur semait à tout vent, sans plus avoir souci de leur destinée,
se sont trouvées égarées et perdues. Lui même, dans un moment
de dépit virgilien, aurait, dit-on, livré aux flammes un de ses
manuscrits. Eli! bien, nous avons l'ait un choix même parmi
ce qui est resté à notre disposition; de toutes ces fleurs, étalées
devant nos yeux, nous prenons la fleur encore, voulant que,
jusqu'au volume, jusqu'à son formai, tout soit modeste dans
l'oeuvre modeste que nous inaugurons.
Pour l'ordre des pièces, ce sont les dates, généralement, qui
nous ont guidé. On suivra ainsi le développement psychique
et littéraire de l'auteur: c'est la seule histoire qu'on en puisse
écrire. Depuis ce qu'on pourrait appeler ses Juvcnilia, du
reste fort innocentes et qui ne traduisent qu'un beau rêve
d'imagination, jusqu'au chant du cygne, Soiipirs à la Vierge,
XII
où il versa toutes les tendresses de son âme religieuse, ou
pourra, lour-à-lour, apprécier dans ces pages, croyons-nous,
un sentiment vif des beautés de la nature et des oeuvres d'art,
une ardeur généreuse ou une douce compatissance, de jolis
détails, et, çà et là, des vers bien timbrés, la conscience du
rhylhme et cette harmonie de style (1), que tous les grands
(1) Risquons , à tout hasard, une citation et un rapprochement :
Comme un bruit de torrent l'orchestre infernal gronde.
DKLACOUR.
Insonuere cava? gemilumque dederc caverna;.
VIRGILE.
Chiama gl'abilator délie ombre elerne
Il rauco suon délia tarlarca troinba.
TASSO.
Au bruit de lugubres fanfares,
Hélas ! vos yeux se sont ouverts :
Celait le clairon des barbares
Qui vous annonçait nos revers.
DÉRANGER.
On en pensera ce qu'on voudra; mais il nous samble que ces quatre
effets remarquables d'harmonie sont de la même nature et qu'ils sont
dus aux mêmes procédés,
XIII
écrivains onl connue et pratiquée. Nous signalons dans cet
ordre, etenlr'autres, les morceaux ayant pour titre: Le Léman,
. Le Christ aux Anges, Jeanne Dure et la Pologne, Consolation,
Les Vacances, l'ode anacréontique : L'Enfant et le Petit Jésus,
A l'Eglise. Il y a, dans Les Cloches pour la Fête des Morts,
quelque chose de l'entrain funèbre et saisissant qui inspirait à
Holbcin sa danse macabre; on croit entendre les sonneries du
soir de la Toussaint, au bruit desquelles l'auteur écrivit ces
strophes mouvementées. Nous demandons grâce pour une pièce
d'un genre bien différent, Le Club des Femmes, chanson qui a
joui d'un succès de rue, et que nous n'avons conservée qu'à
litre de souvenir d'une étrange époque, qui en a laissé de moins
gais.
III.
Mais la corde plaintive est celle qui résonne le plus volontiers
sous les doigts de notre jeune poète. Si l'on a déjà pu entrevoir
la cause de cette disposition à une mélancolie rêveuse, qui
déteint partout sur son oeuvre, il nous faut maintenant compléter
l'explication, et ceci nous ramène au côté moral de notre sujet.
Nous avons dit ou fait entendre que la vie du jeune Belacour
n'avait été signalée par aucun événement remarquable. Il est
XIV
difficile néanmoins de ne pas appeler de ce nom le fait douloureux
qui exerça sur son avenir une si décisive influence, nous voulons
parler de la mort de sa mère. A.vit adorait sa mère, qui paraît,
du reste, avoir été digne d'inspirer de tels sentiments. Il l'aimait
comme savait aimer cette âme d'élite, pour qui les affections
tendres étaient un besoin, et d'où s'est échappé ce beau vers,
qui suffirait à la gloire de son auteur :
« L'amour éteint la foudre, efface l'anathéme. »
Comme les coeurs jeunes cl bien épris, Avit ne s'était pas fait
à l'idée d'une séparation possible; c'était là une éventualité
qu'il n'aurait jamais songé à envisager. Que devint-il donc,
lorsque, rentré au collège seulement depuis quelques jours, tout
d'un coup, sans préparation, le Yoilà qui apprend que sa
mère vient de mourir qu'elle est morte loin de lui, sans le
bénir, sans lui parler qu'il ne la reverra plus en ce monde
plus mais plus! Ce fut pour l'enfant un coup de
foudre, qui ébranla sa constitution jusque dans ses plus intimes
profondeurs. Il faut entendre le cri de douleur navrante que
lui fit pousser cette fatale nouvelle : ce n'est plus là de la poésie
factice, de l'art pour l'art; c'est la voix de la nature, c'est
XV
l'accent du coeur, et il est impossible de s'y méprendre. Dès-lors
l'arrêt du jeune Delacour était prononcé. Déjà souffrant, ce
malheur l'acheva ; il n'a plus fait depuis que se traîner et languir,
et, comme la biche blessée, il a emporté ce trait attaché à son
liane.
De telles àuies ne sont pas de la terre; elles y feraient mal
leur chemin. Trop d'épines s'attacheraient aux franges de leur
robe, trop de cailloux y meurtriraient leurs pieds délicats. Les
puits de la solitude ne leur verseraient que des eaux amères ;
toute voie serait pour elles le chemin de Jéricho. Et que
feraient-elles, ces pauvres âmes sans défense, au milieu de
cette mêlée de la vie humaine, où Yoes triplex du poète romain
est l'armure obligée et peut à peine suffire? Exposées à tous les
coups, frappées dans leurs plus chères affections, trébuchant
à chaque pas, elles sentent bientôt leur courage faillir. Et alors
elles n'ont qu'un cri : Seigneur! qu'une pensée: la délivrance.
Et, quand l'heure sonne enfin, l'heure tant désirée, on les voit
déployer leurs blanches ailes, et, sans anathème comme sans
regrets, souriant à travers les pleurs, prendre leur vol vers
XVI
les cieux, emportant avec un soin jaloux ce qu'elles ont pu
sauver de leurs rêves éteints et de leurs illusions évanouies.
Ainsi, au toucher qui la froisse, la sensilive reploie contre son
sein ses pétales endolories. Ainsi, un moment échappée de
l'arche, mais ne trouvant pas où poser le pied sur ce monde
bourbeux, la colombe du déluge regagna vite, vite, son asile
fidèle et éprouvé,
Pourtant, ami, souffre de moi cette plainte, tu t'es trop hâté
d'abandonner l'exil. Tu nous privas ainsi d'une grande douceur,
la douceur qu'ont les frères. à vivre ensemble, les âmes
sympathiques à se sentir battre à l'unisson. Mais tout n'est pas
fini entre nous, car tu nous laissas en partant le rameau
vert de l'espérance chrétienne. Plus concluant que toute vaine
philosophie, plus sûr que tous les instincts, un enseignement
irréfragable nous dit que la vie, ici-bas, n'est qu'une épreuve,
bientôt traversée, qu'il est un lieu où les coeurs qui se sont
aimés chastement peuvent se donner rendez-vous, et que ceux
de nos frères, que l'heure appelle les premiers, ne font qu'aller
préparer des places à ceux qu'ils devancent de quelques
instants. Ce penser, qui tarissait les larmes dans les yeux
d'Augustin, au moment de se séparer de Monique, sa mère,
nous fait supporter avec moins d'amertume le départ de nos
amis, assurés que nous sommes de les revoir un jour. — Ami,
XVII
nous nous reverrons, nous nous reverrons et alors, ô joiei
ô poésie ! ô oubli des maux passés ! ô sainte ivresse des coeurs ! !.. ■
attends-nous.
J.-B. C.
POESIES*
ï,
PRÉLUDE»
Soi M^k.
La poésie est une source pleine
De fraîches eaux ;
C'est du zéphyr l'harmonieuse haleine
Dans les roseaux.
C'est la rosée en la blanche corolle
Du lys des champs ;
2
C'est un sourire, une douce parole
Des divins chants.
Oh ! c'est aussi comme une cloche sainte
Dans le lointain,
Qui nous redit sa pieuse complainte
Soir et matin.
Oh! c'est encor la prière qui tombe,
Quand vient le soir,
Sur le gazon où sommeille une tombe
Pleine d'espoir.
C'est le chrétien contemplant son modèle
Devant la Croix,
Et c'est l'aveu de la raison fidèle,
Disant: Je crois!
C'est un beau luth sous les doigts d'un bel ange
Chantant pour Dieu,
Avec l'amour ardent et sans mélange
Comme du feu.
C'est une lampe, au fond du sanctuaire,
Gardant l'autel;
C'est un encens pur comme la prière,
Volant au ciel.
Fragment à Lamartine.
II.
Pourquoi ces pleurs brûlants qui bordent ma paupière,
Ce chagrin qui me tue ainsi qu'un Dieu vainqueur?
Pourquoi ces longs soupirs, pour qui cette prière,
Si plaintive au fond de mon coeur?
Déjà te dire adieul... C'est donc ma destinée
De courir au bonheur pour le perdre toujours !
Et toujours dans mes mains la fleur sera fanée,
Toujours s'enfuiront mes beaux jours !
Déjà te dire adieu, quand dans mon coeur soupire
Un amour qui s'élance incessamment Y»ers toi !
Déjà te dire adieu, lorsque ton doux sourire
M'enchaînait sous ta douce loi !
Oh! pourquoi donc, mon Dieu, créas-tu cette flamme,
Dont l'ardeur et l'éclat font tout autre pâlir?
Cette flamme du coeur, qui sert de vie à l'âme,
Cette flamme qui fait mourir?...
Je ne sais ; mais, hélas ! c'est comme une tempête,
C'est une sombre nuit veuve d'un horizon,
Et dans ce choc affreux je n'ai plus sur ma tôle
Qu'une blanche étoile... ton nom !
Ton nom, que j'avais mis sur ma lèvre souffrante,
Comme un baume enchanteur, comme un miel parfumé,
Ton nom, rafraîchissant ma poitrine brûlante
De son souffle embaumé.
Ton nom, tu le permets, n'est-ce pas? je le pose
Tout au fond de mon coeur ainsi qu'un doux trésor ;
Je l'y conserverai comme un parfum de rose :
Je suis peut-être heureux encor?
Peut-être heureux!... oh! oui, si, loin de sa patrie,
L'exilé peut goûter un instant de douceur,
Si l'on peut vivre heureux quand on n'a plus de vie,
J'aurai quelque instant de bonheur!
Oyonnax.
III.
Je sens que dans mon coeur une fibre se brise,
Et mon âme refuse un trop pénible aveu ;
La douleur sur mon seuil, la douleur s'est assise;
C'est en vain que ma main tremblante temporise :
Ici je dois écrire : Adieu.
Fantôme du passé, souvenir qui m'enchantes,
Image du bonheur dont j'étais si jaloux,
Tendre voix qui toujours à mon oreille chantes,
8
Pourquoi me rappeler des scènes ravissantes?
Dites, qu'ai-je besoin de vous?
Doux regards de ses yeux, pourquoi lancer encore
Au moment du départ votre rayon divin?
0 sourire d'amour ! que la grâce décore,
Pourquoi luire à mes yeux plus brillant que l'aurore ?
Te fais-tu si belle à dessein?...
Ne crains pas, ne crains rien ; non, près d'une autre amie
Ainsi qu'un papillon je ne prends point l'essor ;
Qui pourrait mieux que toi me refleurir la vie?
Loin du monde avec toi seule une âme endormie,
Ne fera que des rêves d'or.
Non, parmi les beautés que mon coeur se rappelle,
Parmi les blancs essaims d'anges venus des cieux,
Je n'en trouvai jamais, jamais une aussi belle,
Jamais ton doux parler, ta brûlante prunelle,
Jamais l'or de tes blonds cheveux;
Jamais tant d'incarnat sur l'aube orientale,
9
Jamais tant de tendresse et de grâce à la fois,
Jamais tant de parfum sur la fleur matinale,
Qu'il en est dans l'amour que ton accent exhale,
Rien d'aussi tendre que ta voix;
Jamais tant de fraîcheur sur la fraîche rosée,
Et tant de pureté sur le sein d'un beau lys.
Et puis dans ce beau corps une âme était posée,
Comme dans le cristal une perle enchâssée :
Que mes jours étaient embellis !
N'es-tu pas une fleur embaumant mon passage?
Une étoile sereine et brillant dans ma nuit?
Un arc-en-ciel si pur, après un jour d'orage?
Un. aimant pour mon coeur? un phare du rivage,
Qui vers le bonheur me conduit?
Oh! n'as-tu jamais vu, dans tes belles soirées,
La surface d'un lac qui reflétait les cieux?
Il avait aussi, lui, ses étoiles dorées,
Ses vagues bruissaient, doucement effleurées
Par deux cygnes harmonieux...
10
J'avais mis à l'aimer la brûlante énergie
De ce coeur de seize ans qui soulève mon sein :
J'en avais fait mon bien, j'en avais fait ma vie !
La flamme à son autel ne fut jamais ravie...
Vers toi je fixais mon destin.
Ensemble parcourir le sentier solitaire;
•Ensemble dans les bois parmi les fleurs s'asseoir;
Ignorer si la vie est une chose amère ;
Comme deux fils du ciel, s'envoler de la terre,
Alors qu'on voit venir le soir !
0 mon Dieu! je l'aimais, et ma vie enivrée
S'écoulait à ses pieds comme un jour de printemps :
Et ma lèvre est déjà de ce bonheur sevrée :
Et ma vie aujourd'hui va dépérir, livrée
Aux caprices des noirs autans.
C'est pourquoi dans mon coeur une fibre se brise,
Et mon âme refuse un trop pénible aveu;
La douleur sur mon seuil, la douleur s'est assise ;
11
C'est en vain que ma main tremblante temporise :
Ici. je dois écrire : Adieu.
Oyonnax.
IV.
Pour une demoiselle qui devait entrer au Sacré-Coeur.
VIRGINITÉ-JOSÉPHINE.
Fis sainte parmi nous,
Immole ta jeunesse,
.Repose, comme Jean,
Garde, comme Marie,
II aime tes parfums ,
Ne salis pas ton aîle,
Ivre d'un vin fécond,
Tu vas suivre l'Agneau,
épouse de Jésus,
Jeune fille au coeur d'ange ;
Orne-toi de pudeur;
Sur l'Amour sans mélange;
En tes bras le Sauveur.
Pure et candide fleur:
jBTirondelle, à la fange.
Ivre d'un saint bonheur,
iV'aimant que sa louange ;
.Entre au céleste Choeur.
Oyonnax.
V.
AMPLIFICATION.
Il faut partir: adieu, je quitte ce rivage;
Tes bienfaits dans mon coeur ont gravé ton image ;
Oui, je conserverai dans tout mon avenir
Des jours passés ici le doux ressouvenir.
Ta main vient d'essuyer une furtive larme ;
En me voyant partir ton amitié s'alarme ;
14
Tu me dis que les flots sont souvent bien amers,
Terribles quelquefois : je suis enfant des mors...
Jeune, tout jeune encor, mais marin intrépide,
Je voguais en chantant sur la plaine liquide.
Oh ! que j'étais heureux sur mon léger esquif,
Quand j'entendais des flots le murmure plaintif,
Des flots dont la fureur au rivage se brise!
Quand ma faible nacelle, au souffle de la brise,
Voguait sur l'Océan poli comme l'acier !
Joyeuse elle volait : tel un ardent coursier
S'élance avec ivresse au signal de son maître.
J'aimais voir loin de moi les côtes disparaître,
En longs sillons d'argent les ondes bouillonner,
Les entendre à l'envi follement chantonner
Aux flancs de mon vaisseau, qui s'élève et s'abaisse
Sur le flot qui bondit, le flatte et le caresse.
Si le pâtre toujours soupire après les lieux
Témoins de son enfance et do ses premiers jeux,
S'il veut revoir encor la riante colline,
Où le chêne touffu, dont la tête s'incline,
Ombrage sa cabane, asile du bonheur,
Croit-il..., d'autres plaisirs font palpiter mon coeur.
Oh ' je veux remonter sur un vaisseau, semblable
15
Au vaisseau qui, brisé, me jeta sur ce sable;
Je veux entendre encor les cris des matelots,
Le sifflement des vents, les menaces des flots,
Le fracas du tonnerre et les voix de l'orage,
Et la foudre qui part du sein d'un noir nuage.
Soit que le ciel se voile ou qu'il brille serein,
Rien n'épouvante, ami, le coeur d'un vrai marin.
Entend-il l'air mugir et gronder la tempête?
La vague sous ses pieds, l'ouragan sur sa tête,
Le ciel avec la mer mêler leurs grandes voix,
Et les vents déchaînés souffler tous à la fois?
Lui, demeure tranquille au fort de la tourmente;
Quand tous les passagers sont muels d'épouvante,
Lui, rit de leur frayeur, et, d'un joyeux maintien ,
Il regarde le temps, puis il dit : Ce n'est rien.
Tout fier de ses dangers, sa Adèle mémoire
Un jour avec plaisir en contera l'histoire,
Quand la neige dos ans blanchira ses cheveux,
A l'antique foyer, où ses fils, ses neveux,
Aux merveilleux récits de ses lointains voyages,
Diront: Encor, encor des combats, des naufrages.
16
Peut-être il n'aura point ce bonheur, ces plaisirs;
Mais qui règle sa vie au gré de ses désirs?
La mort avec sa faulx on tout lieu fait sa ronde,
Elle exerce ses droits sur la terre et sur l'onde.
Voir ses plus chers amis en proie à la douleur,
N'est-ce pas bien cruel? est-il plus grand malheur?
Quand la mort parmi nous vient choisir ses victimes,
La mer reçoit nos corps, referme ses abîmes,
Il n'en est plus parlé... Mais, si le ciel est pur,
Si dans l'azur des flots se mire son azur,
Si le vent favorable enfle et chasse nos voiles,
Si dans le firmament scintillent mille étoiles
Dont le front argenté se reflète dans l'eau,
Si fier et triomphant marche notre vaisseau,
Le chant des matelots, joint au bruit de la lame,
Dans ces moments heureux enchante et ravit l'âme;
Qu'elle est belle la nuit!... Mais, lorsque le matin
On aperçoit briller dans l'horison lointain
Du soleil, roi des cieux, la rayonnante face,
Quand il brunit des eaux la tranquille surface,
Quand il revêt la mer dos plus riches habits,
Quand il la couvre d'or, de pourpre et de rubis,
Ce spectacle vaut bien celui de tes montagnes,
17
Celui de tes vallons, de tes pâles campagnes.
Et puis, quand le zéphir nous reconduit au port,
Pourrais-tu comparer ton sort à notre sort?
A peine arrivons-nous, entends ces cris de joie!
Il faut que tout le monde et nous parle et nous voie.
Cependant une femme et des enfants chéris
Ont volé dans nos bras... Vois leurs heureux souris;
Vois donc comme leur coeur palpite d'allégresse;
Regarde les transports de leur vive tendresse ;
Ce n'est que doux baisers, effusions d'amour :
Il est doux, il est grand le plaisir du retour!
Ecueils, dangers courus, tout s'efface et s'oublie,
On se livre à la joie, à l'heureuse folie...
Voilà, voilà les biens que, moi, je te promets,
Ami; laisse la barque ainsi que les filets.
Qu'a-t-elle d'attrayant la eôle solitaire?
Oh! crois-moi, pour me suivre abandonne la terre.
Meximieux, 1841.
VI.
KOMANCE.
Il est donc parti
Bien loin de nos bruyères,
Bergers et bergères,
Notre doux ami!
Sur Aloys versez des larmes ;
Depuis qu'il a quitté ces lieux,
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Ces lieux ont perdu tous leurs charmes,
Le plaisir déserte nos jeux.
Plus rien n'est beau sur la colline;
Plus de fraîcheur sous ses berceaux ;
Il n'est plus de voix argentine
Qui murmure au sein des ruisseaux.
Dans son jardin, la fleur se fane
Sur le rosier qu'il a planté,
Et l'oiseau pleure en sa cabane
Où si souvent il a chanté.
11 est donc parti
Bien loin de nos bruyères.
Bergers et bergères,
Notre doux ami !
VIL
Pour M"c Clémentine D***, morte à l'âge de !8 ans.
Sayez-vous bien pourquoi si souvent je m'arrête
Près d'une tombe fraîche, encore sans gazon?
Savez-yous bien pourquoi là je penche la tête,
Voyant que j'interroge et que rien ne répond?
Et pourquoi, l'oeil fixé sur la sainte poussière,
Je me plais en passant à faire une prière,
Toute contenue en un nom ?
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Ce nom fait dans ma bouche un concert de tristesse,
Que je jette à la nuit et sur l'aile du vent,
Que j'entends répéter autour de moi sans cesse
Par la vague de l'onde et le roseau mouvant,
Et par chaque brin d'herbe où la brise murmure,
Et par ces mille voix que dans la nuit obscure
J'aime tant ouïr en rêvant...
En rêvant à ces jours qu'en vain ma vois appelle.
Elle était ma pensée à l'aurore et le soir,
Mon plaisir, mon amour, mon soutien, mon modèle,
Une image adorée, où j'aimais tant me voir!
À toutes mes douleurs un bienfaisant dictame,
Une fibre à mon coeur, un écho pour mon âme.,
Et mon orgueil et mon espoir.
Comment s'est effacée en la céleste voûte
L'étoile qui brillait d'un éclat si charmant?
Comment le vase plein n'a-t-il plus une goutte?
Comment le luth sonore a-t-il fini son chant?
Comment meurt le fruit vert sur la branche brisée,
Et comment la fleur, jeune et fraîche de roséeP
Se fane-t-elle en un moment?,..
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Je l'ai redemandée à la nature entière,
Aux eaux de la cascade, à l'écho du vallon,
Aux ombres de la nuit, à la colline allière,
A l'aurore, au couchant, à tout mon horizon ;
Et tout m'a répondu : Quand la rose s'effeuille,
Quel regard peut donc suivre ou quelle main recueille
Les fleurs, jouet de l'aquilon?
Que me font maintenant ces mille perles blanches
Qu'on voit luire au soleil sur l'herbe de nos champs?
Que me font les oiseaux gazouillant dans les branches?
Que me fait la nature et ses tableaux touchants?
A quoi bon tout cela pour mon âme abattue,
Si jamais je ne vois celle que j'ai perdue,
Et si jamais je ne l'entends?
Mais laissez-moi prier sur son dernier asile,
Mais laissez-moi lui dire encore quelques mots :
Ensuite mon sommeil en sera plus facile;
Et puis elle viendra quand j'aurai les yeux clos,
Elle me donnera, dans un aimable rêve,
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Le bonheur qu'au réveil son absence m'enlève,
Elle enchantera mon repos.
Dites-moi, dites-moi, vous qui l'avez connue,
N'est-ce pas que son front rayonnait gracieux?
Qu'on aimait son sourire et sa grâce ingénue,
Et surtout le regard qui tombait de ses yeux?
Ne ressemblait-il pas à ce regard qu'un ange,
Revêtu comme nous d'une terrestre fange,
Aurait élevé vers les cieux?
Oui, l'on eût dit un ange exilé sur la terre,
Mais de son lieu natal gardant le souvenir ;
Ange au coeur plein de paix, d'amour et de prière,
Exhalant vers le ciel un amoureux soupir.
• Tel le cygne, un moment descendu sur la plage,
S'ennuie et, secouant bientôt son blanc plumage,
Dans les airs se hâte de fuir.
Quel son religieux dans l'air calme s'élance?,
Ecoutez... C'est son nom, oh! oui, c'est bien cela!
■ 24:
C'est un hymne pieux, c'est un chant d'espérance.
Oui, la cloche des morts, dont la yoix t'appela,
Me dit dans son langage, ô toi que mon coeur pleure!
Que ton dernier palais, ta suprême demeure
N'est pas la terre que voilà.
Non , elle n'est point là celle que je regrette !
Un peu de cendre!... quoi! l'homme serait si peu!
Je sais... venu des mers, le fleuve aux mers se jette;
Le feu monte au soleil, cette source de feu;
La douce voix s'élève au ciel qui l'a formée ;
L'encens ne reste pas dans son urne embaumée;
Et l'âme s'élance vers Dieu!...
Mais avant que cette âme aux cieux brillants s'envole
Et. rayon du Très-Haut, revienne dans son sein,
Ainsi que le parfum sortant de la corolle
Du lys qui boit encor les présents du matin;
Avant qu'en la patrie, enfin, elle repose,
Du léger papillon, qui se métamoi*phose,
Elle doit avoir le destin.
Ah ! le ciel l'attendait pour lui faire une fête:
Ici-bas pouvait-elle encore demeurer?
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Quand pour ses blonds cheveu* la couronne était prête,
La couronne que Dieu nous a dit d'espérer?
Et seule elle partit; et son regard plus tendre
Sembla dire : Là haut, moi, je vais vous attendre...
Il ne nous reste qu'à pleurer.
Ah! laissez-moi prier sur son dernier asile,
Ah ! laissez-moi lui dire encore quelques mots ;
Ensuite mon sommeil en sera plus facile ;
Et puis elle viendra, quand j'aurai les yeux clos,
Elle me donnera, dans un aimable rêve,
Le bonheur qu'au réveil son absence m'enlève,
Elle enchantera mon repos.
Oyonnax'. août 1842.
VIII.
Pour les petites filles de la Congrégation de la Sainte-Yierge.
Dès le seuil de ma vie,
Mère, je viens à toi ;
Car je bride d'envie
De vivre sous la loi.
Vois la pieuse foule
D'enfants de ton amour;
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Que ta bonté découle
Sur leurs fronts dès ce jour.
Comme l'oiseau timide,
J'accours avec effroi;
Car le vautour perfide
Vent s'élancer sur moi.
Mon aîle plie et traîne,
Pauvre petit oiseau !
Du ciel puissante Reine,
Prends-moi sous ton manteau.
Tu seras, ô ma Mère !
Mon soutien, mon espoir,
Mon conseil, ma.lumière
Au sentier du devoir.
. Tu seras le feuillage
Au bord de mon chemin,
Où je fuirai l'orage
Sous l'abri de la main.
Dans mon sein, comme un baume,
28
Tu mettras un coeur pur :
C'est du divin royaume
Le gage le plus sur.
Fais que la modestie
Et la sainte ferveur
Me rendent une hostie
Agréable au Seigneur.
Je veux, humble et fidèle,
A ton ordre chéri,
Lorsque ta voix m'appelle,
Répondre : Me voici.
Que ta grâce me touche;
Que j'aime les vertus ;
Que ton sein soit ma couche,
Comme à l'Enfant Jésus.
Dans tes bras, que craindrai-je
De l'ennemi cruel?
Avec tes bras pour siège,
N'aurai-je pas le ciel?
Oui, ton amour m'enivre,
IX.
LE PECHEUR APRES SA PREMIERE FAUTE.
Adieu, vertu, bel ange,
Toi qui me souriais !
Adieu, bien sans mélange,
Saint amour, douce paix !
En déployant ton aîle,
Tu t'enfuis vers les cieux,
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Et de mon coeur rebelle
Tu détournes les yeux.
Sans ta beauté divine,
Que me restera-t-il,
Que désespoir, ruine,
Au vallon de l'exil?
Ah ! je n'ai plus de père
Dans ce beau ciel d'azur,
Je souille la lumière
De mon regard impur.
Et Marie elle-même,
Et mon ange gardien,
Tout me dit anathême...
Et je suis sans soutien.
Quand tu tressais ma trame,
J'avais un &eau soleil,
Tout chantait dans mon âme,
Doux était mon sommeil.
Qui séchera mes larmes?
Adieu, souris et chants!
X.
Ah ! puisque pour dormir dans la nuit éternelle
Une fille du Temps a replié son aîle,
Puisque l'airain a dit : Nouvel an, lève-toi !
Allons, sans détourner un regard en arrière,.
Pour voir ce qui n'est plus pour moi,
Ce qui vient de s'enfuir comme un peu de poussière,
Comme un flot fugitif, ce qui vient de passer
Et de s'évanouir comme ferait une ombre;
Allons, sans demander si l'an fini firt sombre,
Saluons l'an qui vient de commencer.
3
34
Salut à toi ! car le Seigneur t'envoie,
Nouvelle année ! au terrestre séjour,
Dis-nous, apportes-tu l'amour,
L'amour et ses bienfaits? présages-tu la joie?
Dis, par toi nos malheurs s'en vont-ils tous finir?
Ou bien faut-il encor que notre terre pleure?
Dis, en te recevant, l'homme dans sa demeure
Doit-il chanter? doit-il gémir?
Nouvel an, seras-tu le fertile nuage
Qui verse dans nos champs les richesses du ciel,
Et dont l'eau rafraîchit les fleurs du paysage
Où l'abeille au matin va butiner son miel?
Deviendras-tu la nue au malheureux augure
Où l'on voit serpenter de longs sillons de feu,
Que la foudre parcourt avec un sourd murmure.,
La nue aux sombres flancs, effroi de la nature,
Qui porte le ravage et la mort en tout lieu?
Année, oh! dis-le moi, seras-tu noire ou pure?
Le règne de Satan ou le règne de Dieu?
Sois le règne de Dieu!... Ce règne, qu'il arrive!
3S
!Que-le saint Evangile enfin soit écoute.,
Afin que cette année, ou riante ou plaintive.,
Soit un riche billet pris sur l'Eternité ; '
Que l'univers entier réponde à tout qui vive :
Espérance,, Foi., Charité !
Minuit, 1841-42.
XI.
Chaque jour le Temps détache,
Pour sa tâche,
A notre vie un lambeau ;
Le Ciel veut que l'homme meure
A chaque heure
Et s'use comme un flambeau.
Espoir, bonheur, tout s'effeuille,
Feuille à feuille,