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Portugal et Bragance / par Gaston Milcent

De
183 pages
E. Vert (Paris). 1872. 1 vol. (180 p.) ; in-18.
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PORTUGAL
ET
BRAGANCE
PARIS. — TYPOGRAPHIE EDOUARD VERT
Rue Notre-Dame-iie-Nazareth, 29
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PORTUGAL
ET
BRAGANCE
r A W
0ASTON MILCENT
PARIS
Chez l'Auteur, rue du Cygne, 14
EDOUARD VERT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
U, Passage du Caire, 12.
1872
A SA MAJESTÉ DOM LOUIS
ROI DE PORTUGAL
Sire,
Daignez permettre à un Français de présen-
ter à Votre Majesté un livre historique sur le
Portugal, et où il a voulu célébrer la puis-
sance et la gloire de la maison de Bragance.
Oe volume a été achevé à l'heure même où
le roi dom Fernando visitait la France, et y
recevait les hommages d'une nation amie,
qui est une de ses sœurs dans la race latine.
Puissiez-vous, Sire, accepter la respectueuse
dédicace d'une œuvre toute modeste, mais
écrite avec la foi d'un chrétien qui regarde
dans le passé de l'histoire pour saluer
l'avenir des peuples héroïques et religieux.
Le royaume de Portugal est un de ceux qui
appellent l'admiration des historiens, ainsi
que la maison de Bragance attache à elle la
suite des siècles.
Que Votre Majesté daigne lui accorder de
vous témoigner,
Sire,
Ses très-humbles vœux et ses
sentiments les plus fidèles.
GASTON MILCENT.
Péris, 1872.
1
1
LIVRE PREMIER
L'AVHENT K U MAISON i WtÂMEt
CHAPITRE PREMIER
L'EUROPE ET LE RÔLE DE LA FRANCE
DANS L'HISTOIRE DU PORTUGAL
L'avénemect de la maison de Bragance au trône de
Portugal est un des plus solennels et des plus épiques
événements de l'histoire moderne. Il faudrait un
Camoëns pour en écrire le poème. Ce poème historiquo
n'a pas même son pareil au temps d'Homère, qui célébrait
Agamemnon, ni au temps de Virgile, qui chanta tnée, ni
au temps de Charlemaguo, qui avait à son service douze
-2-
pairs invincibles et des faiseurs admirables de romanceros.
Cette conquête populaire du royaume de Portugal, par un
duc de Bragance, fut un des actes politiques et dramatiques
qui eurent le plus de retentissement en Europe.
L'état de l'Europe était lui-mêmj des plus curieux à
la veille de la restauration du Portugal par le roi Jean IV,
duc de Bragance.
L'Espagne, l'Allemagne, la France, la Suède, la
Hollande, se trouvent mêlées autour de cette immortelle
époque de l'histoire du Portugal.
Remontons à quelques années avant l'avènement de la
maison de Bragance, qui eut lieu en 1640.
La politique du cardinal de Richelieu était d'abaisser
la maison d'Autriche et la puissance de l'Espagne; cette
Espagne dont le roi, Philippe IV, portait en même temps
la couronne do Portugal.
L'alliance de la France avec la Suéde et les princes
protestants d'Allemagne, avait été féconde en revers pour
les armes françaises, et il ne fallait pas moins que le
génie de Richelieu pour suppléer à la vaillance de
Gustave-Adolphe, le royal soldat et héros suédois, en-
seveli dans son tiiomphe à Lutzcn. Dans cette guerre
longue et obstinée, les généraux suédois et français
— 3 -
montrèrent devant les généraux allemands toutes les
connaissances stratégiques de ces époques belliqueuses,
où la science de l'infanterie était merveilleuse de coup
d'œil et d'audace. Il existait cependant une grande diffé-
rence entre les officiers généraux suédois et allemands
et les officiers généraux français. Les premiers étaient des
soldats de fortune, des aventuriers parvenus, qui ne de-
vaient leur avancement qu'à leur courage et à leur épée.
Les seconds, les Français, étaient des hommes do cour et
de naissance, appelés à commander sans avoir jamais obéi;
mais si la majorité d'entre eux ignoraient l'art de la guerre
en stratégistes, ils combattaient admirablement en che-
valiers, ainsi que combattaient dans le même genre les
capitaines et les chevaliers portugais.
Dans le camp des Suédois, sous Gustave-Adolphe, ce
Napoléon de la Suède au dix septième siècle, les hommes
de guerre s'appelaient Horn, Banier, Weymar. Du côlé
des Allemands, sous Wallenstein, ce capitaine homérique,
ce sont Tilly, Bacquoy, Pappenheim. Et quand tous ces
fameux guerriers eurent succombé, l'Allemagne eut en-
core Piccolomini et Jean deWerlh, pendant que l'Espagne
opposait à la France Lcganez et Gallas.
La France, elle, n'avait pas encore Condé ni Turenne,
- 4 —
mais elle allait bientôt les avoir pour repousser et vaincre
les Allemands et les Espagnols.
En 1635, après la paix de Prague, la France, n'ayant
plus pour alliées que la Suède et les Pays-Bas, eut à
soutenir presque tout le poids de la guerre contre l'Au-
triche et contre l'Espagne. Le cardinal de Richelieu rêvait
de renverser le roi d'Espagne du trône de Portugal et de
faire mettre la couronne sur la tête du duc de Bragance.
Le grand ministre français comprenait à merveiile le
parti qu'on pouvait tirer d'un tel compétiteur à la royauté
portugaise. D'ailleurs, le duc Théodose de Bragance, père
du roi qui fut Jean IV, fondateur de la dynastio de Bra-
gance, n'avait jamais mis en oubli ses droits et ses pré-
tentions. Il avait toujours protesté contre l'usurpation de
Philippe II, roi d Espagne, qui s'était arrogé par la force
le sceptre du Portugal.
Or la guerre continua entre toutes les grandes
puissances de l'Europe. Deux flottes croisaient sur les
deux mers. Richelieu se tenait sur la défensive du côté
des Pyrénées. Une armée française commandée par les
maréchaux de Châtillon et de Brezé, marchait dans les
Pays-Bas. Deux autres passaient les Alpes : l'une, sous
le maréchal de Créqui, partait dans le Milanais, et l'autre,
— 5 —
sous le duc de Rohan, partait dans la Valteline, afin de
couper les communications de l'Allemagne avec l'Italie.
Enfin, le cardinal de la Valette-d'Epernon conduisait
une quatrième armée française sur les bords du Rhin.
La guerre eut des chances diverses. Dans les Pays-
Bas, la campagne commença brillamment par la victoire
d'Alvein, et en Allemagne, nous passâmes le Rhin en
nous avançant jusqu'à Francfort; mais le général ennemi
Gallas, qui ne voulait pas courir les chances d'une bello
et grande bataille, coupa les vivres aux généraux français
pour les forcer à se retirer; ils se virent en effet réduits
à une disette qui faisait périr leur armée sans combats;
ils brûlèrent leurs équipages et enterrèrent leurs canons ;
cette résolution sauva l'armée française qui eut, en outre,
la consolation de battre deux fois la cavalerie de Gallas
dans son habile retraite. Pendant ce temps, les généraux
de l'armée française en Italie faisaient glorieusement
face aux doubles armées allemandes et italiennes. Mais,
d'autre part, les Espagnols, maîtes des îles Sainte-Mar-
guerite et Saint-Honorat, fermaient presque aux Français
la Méditerranée.
Richelieu avait toujours les regards tournés vers le
Portugal; mais il était en même temps forcé de jeter
— 6 —
partout ses yeux d'aigle. Il arriva que, pour punir les
Francs-Comtois d'avoir violé leur neutralité politique en
faveur des Espagnols, Richelieu dut envoyer dans leur
province le prince de Condé, avec une armée qui entre-
prit le siège de Dôle. Le grand Condé assiégeait cette
ville depuis quinze jours lorsqu'il fallut lever le siège
pour volrr à la défense de Paris : c'étaient les Espagnols
qui sous les ordres de Thomas de Savoie, de Jean de
Wfrth et du général Piccolomini, avaient fait irruption
déjà jusqu'en Picardie. Cette frontière était dégarnie :
point de remparts, point de munitions, point de troupes ;
des gouverneurs sans expérience ou sans patriotisme.
Les Espagnols prirent donc la Capelle, le Catolet,
passèrent la Somme, enlevèrent Roye, Corbie et firent
des courses menaçantes jusqu'à Pontoise. Ce n'est pas
tout. Les Impériaux poursuivaient le prince de Condé
dans sa retraite sur Paris, et le général Gallas entrait en
Bourgogne. Ainsi, par la Bourgogne et par la Picardie,
l'Allemagne et l'Espagne menaçaient de près la capitale
de la France.
L'alarme fut grande dans Paris; on maudissait Riche-
lieu; mais l'illustre cardinal-ministre sauva à la fois
Paris et la France : il obligea militairement les Espagnols
- 7 —
à se retirer plus loin que la Picardie, et les Impériaux à
repasser le Rhin par le chemin de la Bourgogne et de la
Franche-Comté.
La lutte n'en continua pas moins. Les Espagnols et les
Allemands étaient toujours en campagne dans les pro-
vinces françaises. On conçoit l'heureuse idée de Ri-
chelieu d'abaisser la maison d'Autriche et de diminuer
la fortune de la maison d'Espagne en lui faisant restituer
le Portugal.
La même année que le duc Jean de Bragance put de-
venir roi en 1640, le siège d'Arras commença h réussite
des vœux de Richelieu. Le 10 août 1640, les Espagnols
furent définitivement repoussés devant Arras. Quatre
mois plus tard, le 1er décembre, la révolution de Lis-
bonne mettait Bragance sur le trône de Portugal.
Six mois après, le 14 janvier 1641, le roi Louis XIII
adressait une lettre de reconnaissance à son «frère et
cousin » Jean IV. Ainsi la France reconnut la première
l'indépendance du royaume de Portugal et l'élection du
peuple portugais en faveur du chef des Bragance.
- 8-
CHAPITRE II
LA CAPTIVITÉ DU PORTUGAL. — DU ROI SÉBASTIEN AU
ROI JEAN DE BRAGANCE
A partir de la mort de dom Sébastien, après la bataille
d'Alcazar-Kébir, qui fut l'issue de la malheureuse croi-
sade d'Afrique, c'est-à-dire en 1578, finit une période
gigantesque de l'histoire du Portugal; et on attendant
que s'ouvre la page royale des Braganco, il se passe une
période .étrangère que les historiens nationaux désignent
encore sous le nom de « soixante ans de captivité. »
Jusque-là, jusqu'à cette malheureuse expédition
d'Afrique par le chevaleresquo Sébastien de Portugal.
qu'avaient fait les Portugais? Ils avaient émerveillé
l'univers.
Mais survinrent, entre tous les malheurs européens,
les conflits les plus douloureux pour la glorieuse patrie
des Albuquerque, des Camoëns, des Jean de Castro et
des Vasco de Gama.
Un roi d'Espagne, le sombre et tyrannique Philippe II,
s'était emparé du beau royaume des Alfonse, des Denis,
-- fi -
1.
des Jean et des Emmanuel; enfin, de cette belle terre
chrétienne où s'étaient fondés ces deux admirables
ordres de chevalerie : l'ordre d'Avis et l'ordre du Christ.
Cette captivité du Portugal sous les rois d'Espagne
prépara, au bout d'un tiers de siècle, la plus belle œuvre
de régénération historique, politique et sociale.
Pour arriver à cette régénération du Portugal par la
maison de Bragance, signalons les calamités déplorables
de ce poétique pays et richissime royaume qui possédait
les plus belles situations do l'Amérique méridionale, de
l'Afrique et de l'Inde.
La maison de Bragance a sauvé le Portugal. Récapi-
tulons les faits antécédsnts, qui donnent si bien raison
à l'avènement de la maison de Bragance,
L'ancien Portugal n'avait jamais cessé d'être dans un
état florissant et même incomparable en richesses Il
avait glorieusement étendu sa domination dans plusieurs
parties des Indes orientales et en Afrique, où il avait
des villes et des royaumes tributaires. Dans l'Amérique,
il possédait le Brésil, État qui seul, bien administré,
pouvait suffire à enrichir un royaume. La foi était par-
tout propagée avec autant de soin que de zèle ; la bra-
voure de l'armée était reconnue ; la paix était maintenue
- 10-
fièremeulavec l'Europe; toutes les nations fréquentaient
avidement les ports portugais. Les souverains de Lis-
bonne, satisfaits des anciens tributs commerciaux et d'é-
change et de ce que leur rendaient à la fois l'industrie et
les conquêtes, ne portaient pas maladroitement de nou..
velles taxes ; les sujets jouissaient paisiblement de leur
travail et de leur aisance, et s'ils en disposaient pour le
service du roi, c'était volontairement, et dans l'espoir
d'accroître leur fortune et leur liberté.
Les forces navales du royaume étaient également con-
sidérables. Les vaisseaux de guerre portugais étaient
connus par l'excellence de leur artillerie, de leur équi-
page et par les talents des officiers. Les vaisseaux mar-
chands parcouraient toutes les provinces situées au delà
du cap de Donne-Espérance, et en rapportaient en Por-
tugal toutes les abondantes productions de la nature,
lesquelles, distribuées à toute l'Europe, procuraient en
retour aux Portugais les denrées de tous les climats. Cet
heureux état de choses cessa après la mort de dom Sé-
bastien et la grande déroute portugaise dans les champs
africains.
Mais une autre cause fatale, ce fut la réunion du Por-
tugal à l'Espagne. Les deux royaumes, ne formant plus
'•>- .- 11 -
qu'une monarchie, io Portugal ressenlit bientôt les fu-
nestes conséquences do cette alliance forcée. Les princi-
pales lois d'après lesquelles l'Espagne était gouvernée,
se trouvaient en opposition avec celles dont les rois de
Portugal s'étaient servis pour la conservation et l'agran-
dissement de leur royaume. Le Portugal fondait sa gran-
deur sur la paix de l'Europe, tandis que la Castille affectait
d'obtenir la sienne par la guerre ; et comme le roi de
Castille et des Espagnes favorisait le pays qu'il préférait,
il soumettait les intérêts de Lisbonne aux intérêts de
Madrid, les intérêts du Portugal aux intérêts de la Cas-
, tille.
La paix du Portugal avec l'Europe fit bientôt place à
une guerre cruelle, qui n'avait d'autre objet que les
desseins ambitieux de l'Espagne. Les hostilités commen-
cèrent avec les Danois, les Anglais et les Français, an-
ciens amis et confédérés des Portugais. Les autres nations
suspendirent leurs relations avec le Portugal ; ils ou-
vriront une nouvelle ligne de navigation. ta bravoure ne
manquait pas aux Portugais pour se défendre, mais l'ap-
plication et la diversion des moyens n'étaient plus dans
, leurs mains. Le roi d'Espagne, portant ses soins et son
attention ailleurs, ne pensait au Portugal que pour son
- 12-
plaisir. Dans un traité avec les Danois, il confirma leurs
lignes de démarcation dans le Nord, sans s'occuper du
Sud, où étaient les conquêtes portugaises. Enfin Philippe II
tenait le gouvernement et l'administration du Portugal,
sans que celui-ci pût armer et expédier ses flottes en
temps opportun ; les vaisseaux de la Compagnie des
Indes finirent par être expédiés tellement hors de saison
et si mal occupés, que plusieurs périrent et d'autres furent
obligés de rentrer au port. Il ne fut donc plus envoyé un
nombre suffisant de vaisseaux pour la conservation des
conquêtes si glorieuses et si fécondes du Portugal.
Nous sommes à la fin du seizième siècle, et voici le pa-
norama des douleurs du Portugal. Les places fortes
étaient si mal pourvues d'artillerie, qu'à la première
attaque de l'ennemi elles étaient infailliblement prises.
On vit dom Francisco de Vimioso périr dans une bataille
à quatre lieues de Lisbonne. Les Anglais assaillirent par-
tout le Portugal. Ils prirent le récif de Fernambuco, et
Bahia fut également perdue ; les provinces à mines du
Brésil, d'où il arrivait régulièrement une si grande quan-
tité d'or, furent trois ans sans voir aucun vaisseau de
guerre portugais, et tout l'avantage de ce commerce de-
meura aux Danois. Ormuz, le plus fameux entrepôt de
- 13 -
l'Orient, acquis au prix de tant de sang par les Portugais,
conservé par de si brillantes victoires, subit le même
sort. Goa et Ceylan tombèrent dans la détresse.
Les Anglais poursuivaient leurs implacables expédi-
tions. En 1595, ils prennent le château d'Arquim, sur la
côte d'Afrique. L'année suivante, ils détruisent Buarcos.
L'année suivante encore, ils pénètrent à San-Miguel, à
Fayal, au Pic. Au Brésil, ils saccagent Saint-Vincent. Ils
finissent pars'emparer de la forteresse de Quixome, dans
les Indes, et de l'illustre île d'Ormuz. Et vingt ans plus
tard, les Maures, comme s'ils étaient encore sous les
Abencerrages, envahissent en chantant Sania-Maria,
capitalo des Tercères. C'étaient des pirates, ce n'étaient
plus des Abencerrages, car ils pillèrent et brûlèrent tout
ce que l'île pouvait fournir do captifs et de productions.
Et en même temps, ces mêmes pirates violentent Porto
Santo, à la porte do Madère ; ce qui ne les empêche pas
de laisser le Brésil à la merci de la France.
Les Français assaillent l'île de Tamaraca, et Bahia, la
ville des sucres. Ce n'est pas tout. L'îlo San-Yago est
prise par les Hollandais ; ainsi Porto-da-Cruz, Thomé
et les autres accessoires du cap Vert, et même Cacheu,
Ocre, Mina, n'échappent pas au pillage des Hollandais.
- 14 -
Les Hollandais étaient, pour ainsi dire, les rois mari-
times de la vieille Europe. Aux Indes, contre les Portu-
gais, ces anciens maîtres d'hier, ces rois qui peuvent re-
venir demain, aux Indes les Hollandais prennent la
forteresse de Tidor. Ils assiègent Goa, ils assiègent
Malacca, villes illustres d'entre les colonies soumises par
les Portugais d hier.
Pour continuer cette mélancolique histoire, il faut
encore ajouter qu'en 1624 les Hollandais prirent Bahia,
et, en 1630, Fernambuco; puis succombèrent Rio-Grande,
Porlo-Calvo, Parahiba, Seara et tous les établissements
qui s'étendaient jusqu'à Ségippe : environ trois cents
lieues de côte.
Un écrivain portugais, un des plus excellents patriotes,
Antonio Veloso de Lyra, a résumé ces catastrophes du
Portugal, qui vont finir par inspirer l'intervention pro-
videntielle d'un Bragance. — Le pouvoir de l'ancienne
monarchie résidait dans notre force, dans notre puis-
sance navale, qui se faisait sentir sur toute l'étendue des
mers, et qu'assurait nos flottes contre la déprédation des
corsaires. Pour ce service, le roi avait affecté certains
droits et certains revenus ; non-seulement on savait à
quoi s'en tenir sur les dépenses, et on apportait aux
- 15 .-
accidents fâcheux un remède immédiat. Pour parer à ce
service, l'île de Madère avait offert la cinquième partie
du ses récoltes en sucre avec promesse des souverains
de gardèr la côte. La Castille employa, à ses propres
dépenses, ces mêmes droits et revenus. Les choses on
vinrent à un point qu'il n'y eut pas une seule frégate
dans le royaume pour mettre à la voile dans un cas
urgent.
L'Océan s'ouvrit alors à chaque pirate qui voulait
courir sus à la marine portugaise affaiblie. Les flottes
servaient à leurs propres défenses la Castille. Mais si le
Portugal employait les navires des Espagnols, c'était à
ses frais. Et déjà tout le monde fuyait le service du
Portugal.
Il faut toujours un édifice à une nation, une famille
à un peuple : le maître paternel d'un peuple c'est son
roi, dans ces contrées toutes monarchiques. Certains Por-
tugais, dont la famille se rallia naturellement ensuite à
la maison de Bragance, se soumirent à la Castille comme
des esclaves ; c'est ainsi que s'en allaient le nom et la
réputation des Portugais, si universels. Le Portugal, sans
flottes, était une torche sans lumière.
Avec sa superbe marine, il avait rempli de splendeur
- 16 -
les coins les plus obscurs du monde Une seule caravelle
portugaise avait parfois jeté la stupeur chez les Maures
et chez les autres ennemis. Mais le Portugal n'eut jamais
d'autre ennemi que le Maure et que l'Espagnol.
C'était l'Espagne qui devait venir peser sur le Portugal.
CHAPITRE III
RESTAURATION DU PORTUGAL. — LE DUC ET LA
DPCHESSE DE BRAGANCE
Avant d'arriver à la « restauration » du pays de Por-
tugal par Jean de Cragance, il faut donc connattre les
faits postérieurs qui ont fait éclore la victoire des droits.
Les rois d'Espagne gouvernaient le Portugal en pays
conquis, Ce joug étranger devait peser soixante ans. Le
but des Espagnols était de comprimer le caractère na-
tional chez les Portugais, qui furent dépouillés de leurs
lois, de leurs institutions, et même on voulait leur arra-
cher ces idées innées, ces préjugés chéris, qui attachent
un peuple à son gouvernement.
—17—
Mais ces souffrances n'avaient pu réduire leur esprit
indompté.
Le premier Philippe d'Espagne qui régna sur le Por-
tugal fut un despote injuste et cruel. Le second, un
dévot irrésolu, atrabilaire, indolent, et so laissant aisé-
ment tromper. Le troisième possédait d'assez bonnes
qualités de nature, qui furent annulées par son défaut
d'énergie et sa faiblesse morale. Sous de pareils souve-
rains, le Portugal ne pouvait manquer de sentir dou-
blement le poids de l'oppression étrangère.
Ils cherchèrent naturellemenf à la secouer, à la ma-
nière héroïque de leur nation, ou par une manifestation
politique.
C'est ainsi que se fit la révolution de 1640, et qui ap-
pela à régner la maison de Rragance.
Les vœux de la nation entière l'appelaient, d'ailleurs,
au trône. C'est par elle que le peuple triomphant était
déterminé à reprendre son existence politique et sociale.
N'était-ce donc pas assez que ce spectacle d'une grande
nation ruinée? que sa décadence politique et sa déca-
dence financière? Le Brésil abandonné scientifiquement?
et les Indes orientales, dont Je grand Albuquerque avait
- 18-
ordonné la fortune ? et la factorerie delà Chine, qui pro-
mettait tant de ressources inattendues au commerce?
On raconte encore, en Portugal, ce mot d'un vieux
soldat de l'armée d'Albuquerque, dit sur la tombe de son
immortel capitaine : — « Nul ne peut nier que ta aips -
été le plus grand conquérant et le plus rude mainteneur
de royaumes qu'il y ait en ce monde. Lève-toi, oaperd
ce que tu avais gagné. »
Le Portugal tombait d'un excès de gloire.
Il fallait une restauration.
Un duc de Bragance releva le royaume de ses excès et
de ses misères. Nous n'aurons plus Henri le Navigateur,
ni Albuquerque, ni Vasco de Gama, ni Camoens; mais
c'est une autre civilisation : c'est celle de l'esprit humain
qui s'appelle l'esprit moderno. Il y a d'autres héros, -
d'autres navigateurs, d'autres découvertes; c'est en Por-
tugal une ère nouvelle avec Bragance, pendant que la
France en cherchait encore une avec Bourbon. Avec la
maison de Bragance, il n'y a pas de Fronde et il n'y a
pas besoin de Mazarin. Plus tard, un Pombal viendra
qui rivalisera do génie avec les Richelieu et les Colbert.
— le-ne parle pas d'Olivarès, ce ministre si fameux qui
voulait anéantir la branche de Bragance, et qui no fit
- 19 -
que ruiner son maître le roi d'Espagne, quand le roi
d'Espagne s'intitulait doublement roi d'Espagne et roi de
Portugal.
Les historiens, qui essaient parfois d'être des portrai-
tistes, ont essayé de peindro le duc Jean de Bragance-
rortugal; voici une esquisse: « Il n'y avait dans tout
le Portugal que le duc de Braganco qui pût donner
quelque inquiétude aux Espagnols; ce prince était no
d'une humeur douce, agréable, mais un peu paresseuse;
son esprit était plus droit que vif; dans les affaires, il
allait toujours au point principal, il pénétrait facilement
les choses, mais il n'aimait pas à s'appliquer. Le duc
Théodose, son père, qui était d'un tempérament impé-
tueux et plein de feu, avait tâché de lui laisser comme
par succession la couronne que gardaient les souve-
rains usurpateurs espagnols. Dom Jean avait pris en
pleine vérité tous les sentiments de son père. Mais
il ne les avait pris, il ne pouvait encore les prendre,
qu'autant que le lui permettaient son naturel et sa politi-
que. » Est-ce que cet historien est un observateur? Il ne
connut pas dom Jean, car Jean de Bragance, celui qui fut
roi de Portugal, n'était pas plus ami du repos que son
père Théodosc.
- 20 -
Dom Jean de Bragance, — Jean IV, roi de Portugal, —
était un des hommes les plus actifs et les plus instruits
d'une époque célèbre, même d'une époque merveilleuse.
Ilthésorisaitavec les abstractions les plus difficiles, et d'un
art le plus libre et le plus fin. Il avait fait de très-belles
études libérales, et il en sortit des plus habiles dans
l'étude des lois. S'il n'eût été prince, il eût été juris-
consulte.
Dona Luiza Francisca de Guzman était née à San-
Lucar de Barremada, en 1613. A vingt ans, elle épousa
le duc de Dragance. Elle fut mère de sept enfants : Dom
Théodosio, dona Anna, dona Joanna, dona Catharina
(depuis reine d'Angleterre), dom Manuel, dom Alfonso et
dom Pedro.
C'est cette spirituelle et illustre princesse qui coopéra
avec tant de bonheur à l'avènement de la maison de
Bragance.
Quant au rôle du célèbre Pinto-Ribeiro, l'histoire et le
drame l'ont assez mis en scène, en oubliant un peu trop
Vasconcellos, ce second Mazarinde Philippe IV, roi des
Espagnes, qui allait perdre le Portugal.
Les anecdotes de l'histoire ont souvent beau jeu, meis
on peut croire que ce dialogue est une vérité arrivée :
— 21 —
« Plutôt mourir en régnant, dit la duchesse Luiza-
Francesca à son mari, que de vivre asservi; et quant à
moi, j'aime mieux être reine une heure que d être du-
chesse toute ma vie. »
Déjà le duc Jean avait été provoqué par le populaire
Pinto.
« Que fera le duc, dit une fois un mandataire de
Pinto, si le peuple de Portugal, las d'attendre, se consti-
tue en république?
— Il suivra l'opinion du royaume et courra tous les
risques qui doivent assaillir la patrie.
- — Alors le doute cesse, et qui risque sa vie pour être
vassal d'une république, trouvera plus de gloire à la
conduire £ n recevant d'elle le titre de roi. »
Ces propos reviennent en propre à l'histoire de la mai-
son de Bragance.
Pinto recommença sa croisade en mettant genou en
terre : « Proximus accingendas habetur pro accincto.
Votre Majesté doit être proclamée roi et seigneur légi-
time de ce pays. »
Le 1er décembre (1640; fut marqué pour la restaura
(ion du Portugal
Ce jour étant arrivé, un noble vieillard portugais,
— £ 2 —
dom Miguel d'Almeida, monte au balcon du palais royal
de Lisbonne et s'écrie : « Vive le roi dom Joao IV, jusqu'à
ce jour duc de Bragance Meurent les traîtres qui nous
ont retiré la liber lé. »
Tous les conjurés répètent : a Vive Bragance 1 Vive
la liberté ! Vive dom Joao, roi de Portugal ! »
Il ne fallait plus que régulariser la révolution du Por-
tugal : c'était par le couronnement du roi Jean de Bra-
gance.
CHAPITRE IV
LE MANIFESTE DE LA NATION PORTUGAISE
Un manifeste national fut rédigé.
Ce manifeste était une déclaration formelle, adressée
aux gouvernements de l'Europe, des droits du peuple
portugais. Il contenait une explication des raisons qui
avaient déterminé les Portugais à se soustraire à la do-
mination des Espagnols.
La fin de ce programme politique proclamait Jean do
Bragance rour roi de Portugal.
- 23-
Co document historiquo est un tableau animé des
calamités éprouvées par la nation, et qui indique que
l'unique source de ces maux avait été amenée par les
dissensions des prétendants au trône. C'e^tun monument
authentique des principes reconnus aux époques mémo-
rables de l'histoire des nations. Au moment où les regards
de l'Europe étaient tournés vers le Portugal, cet écrit
proclamait l'application d'une loi nationale. Il développait
les principes qui firent la gloire et l'orgueil des Portugais,
aux beaux temps des Alfonse et des Denis.
Le manifeste de 1640 offre encore un modèlo des
mœurs primitives, et retrace l'antique gloire des Lusita-
niens.
Les nations de l'Europe le reçurent avec un véritable
enthousiasme.
Le voici dans toute son éloquence. On y trouve une
preuve irrésistible de l'opinion populaire. On y voit
qu'aucun souverain ne peut disposer de la couronne sans
le consentement de la nation.
« On peut croire que le monde sera en droit de de-
mander la cause de ce qui a eu lieu à Lisbonne le 1er dé-
cembre 1640, jour où nous nous affranchîmes de l'obéis-
sance que nous avions envers le roi Philippe IV, pour
- 24 —
offrir serment de fidélité au très-puissant roi dom Juan IV,
qui jusqu'alors avait été duc de Bragance. -
« Cet exemple fut immédiatement suivi par tout le
Portugal, sans qu'on se fût préalablement concerté à cet
égard.
« Sans tirer une épée du fourreau, le royaume s'est
soumis à ce souverain, en moins de temps qu'il n'en
aurait fallu à un courrier pour en porter la nouvelle.
« Pour assurer une obéissance aussi justement due,
il suffisait de savoir que le prince de Braganco voulait
bien l'accepter. Au milieu de changements aussi impor-
tants et parmi une multitude si nombreuse, il ne se ren-
contra pas un seul individu qui songeât à trouver mieux ni
à s'opposer à ce qui avait lieu.
« Ce fut vraiment une chose rare, et peut-être sans
exemple, que de voir un peuple aussi nombreux excité
par un événement inattendu, et cependant paraissant
mu par une seule et même volonté ; sans laisser la
moindre trace d'ambition, sans commettre aucun de ces
excès qui suivent ordinairement les révolutions.
« Cette courageuse unanimité, enflammant tant de
cœurs en même temps, ne pouvait être considérée que
comme une inspiration divino donnant une nouvelle
- 25-
force à la fidélité portugaise, qui, dans le service des
princes légitimes, a dompté non-seulement les adver-
saires extérieurs, mais encore les ennemis domestiques,
et déjoué par une généreuse loyauté l'espoir des tyrans
cachés,
a Comme les royaumes ne sont que de grandes parties
de la communauté du monde, il est juste que ce qui se
passe dans chacun d'eux soit connu de tous. Le Portu-
gal proclama spontanément un roi (le roi Jean IV) de
lamaison de Bragance, après avoir prêté serment de fidélité
à un autre (de la maison d'Espagne). On peut demander
quels étaient les droits du royaume pour en agir ainsi,
et sur quoi s'est fondé le prince de Bragance pour en
agir ainsi ?
DROITS DU ROYAUME DE PORTUGAL
A RETIRER SON OBÉISSANCE AU ROI D'ESPAGNE, ET A
PROCLAMER SON ROI LÉGITIME JEAN IV.
AI rès la mort du roi Sébastien dans la malheureuse
expédition d'Afrique, le cardinal-infant Henri, son oncle,
et fils du roi Emmanuel, monta sur le trôno de Portugal.
Ce prince, se voyant vieux (t près de sa fin, ordonna de
faire comparaître tous les princes qui pouvaient être
considérés comme ayant des droits à l'héritage du
royaume, afin de déterminer celui qui devait être choisi,
après avoir entendu leurs réclamations respectives.
Le plus puissant d'entre eux était Philippe II Je Cas-
tille, qui, comptant sur ses forces et se méfiant de ses
droits, intimida le vieux monarque ecclésiastique, et
employa tous les moyens possibles pour se faire nommer
successeur, et empêcher une déclaration en faveur de
toute autre personne.
Il réussit dans cette dernière démarche. Le roi Henri
- 27 -
ne vécut que fort peu de temps, et, à sa mort, la question
n'avait point été décidée.
11 avait nommé des juges et les avait investis du pou-
voir de prononcer ; mais ils ne purent le faire librement,
détournés par les démarches de, Philippe.
Lorsqu'enfin ils rendirent une décision en sa faveur,
elle fut considérée comme notoirement nulle, étant de
toute évidence opposée au droit. D'ailleurs, elle avait été
prononcée à Ayamonte, ville appartenant à la Castille,
et par conséquent ne dépendant pas du territoire
portugais.
Les juges étaient en présence d une armée formidable
assemblée par le roi Philippe, et dont ils avaient tout
lieu de craindre les dernières violences. Tous les juges
cependant ne donnèrent pas leur adhésion. Cet expédient,
au reste, ne fut employé que pour colorer l'injustice au
moyen de laquelle Philippe d'Espagne cherchait à monter
sur le trône de Portugal.
Alors, comme par la suite, tous les hommes instruits
et désintéressés dans la question furent convaincus que
la couronne appartenait à Catherine de Bragance, femme
du roi Jean.
Mais le Portugal, abattu par la perte du roi Sébastien,
—28—
et ruiné par la mort ou la captivité d'une grande partie
do la noblesse, ne put faire aucune résistance, et vit
consommer l'acte de violence de Philippe d'Espagne.
Notre but n'est pas de passer en revue les réclama-
tions de toute nature des divers autres prétendants ; il
ne s'agit que de montrer comment le roi dom Jean a été
choisi pour renverser le règne de Philippe IV d'Espagne
T.e duc Jéan descendait de Théodose, duc de Dragance
et second du nom, fils de la princesse Catherine, issue
de l'infant Edouard, fils du roi Emmanuel, de qui
descendait aussi la reine Isabelle d'Espagne, mère
de Philippe II. Or, la princesse Catherine de Bra-
gance descendait d'une branche mâle et le roi Phi-
lippe d'une branche femelle La princesse Catherine avait
épousé le duc Jean, appartenant à la même famille
des rois du Portugal, et descendant, par la branche
mâle, du duc Alfonse, fils légitimé de Jean ILr, et par
la branche femelle, de dona Isabelle, femme de dom
Ferdinand II.
D'ailleurs, Catherine de Bragance était née dans le
Portugal, tandis que Philippe était étranger, né hors du
royaume portugais.
Comme il existe deux manières de succéder, l'une
- 29-
2.
appelée jure sanguinis, l'autre jure harditario, il faut
déterminer ainsi l'élévation du duc Jean de Bragance au
trône du Portugal.
La seconde manière de succession était observée dans
les héritages ab intestat; et comme elle fut d'abord seule
connue dans le monde, conformément à la loi primitive
des nations, et qu'elle fut adoptée dès les premiers temps,
elle devait être observée dans la circonstance actuelle,
puisqu'il ne se présentait aucune loi, aucune exception
qui pût déterminer à agir autrement. Quoique d'autres
manières de succéder aient été introduites, elles furent
postérieures aux règles déjà établies dans les royaumes,
et, d'ailleurs, ne furent créées que comme des exceptions
et pour des cas particuliers. On ne peut croire que des
lois, une fois établies à cet égard, aient été suscepti-
bles de varier, ni que les peuples et les rois, qui seuls
avaient le droit de changer les anciens usages, aient
voulu y consentir. Considérant donc cette maxime comme
admise, reconnaissant que l'héritage d'un royaume est
indivisible et ne peut tomber qu'à une seule personne
entre plusieurs prétendants, il est clair que la branche
dont Catherine de Bragance descendait était préférable à
celle de Philippe de Castille, parce que l'infant Edouard,
- 30 -
son père, excluait pendant sa vie, comme mâle, la reine
Isabelle, mère de Philippe.
Cependant ce Philippe, se prévalant de si puissance do
roi d'Espagn e, chercha à faire établir comme point de droit:
qu'en qualité de mâle il devait l'emporter sur Catherine'.
Il obtint éventuellement et par force ce qu'il désirait;
mais il ne put annuler les droits de Catherine de Bra-
gance, parce que dans l'héritage ab intestat, les droits
accordent le Lénéfice de représentation, c'est-à-dire que
les enfants sont tenus et réputés pour leurs parents, et
autorisés à leur succéder dans tous les avantages à eux
dévolus, et à exclure toutes personnes atteintes par
l'exclusion. Il n'existait dans les royaumes aucune
exception à cette règle, faite poar déterminer la succes-
sion en question. La loi de Castille, établissant le même
principe, ordonnait que le petit-fils du dernier posses-
seur, le fils du fils aîné, serait préféré au second fils.
Le roi de Poilugal Jean V, dans son dernier testament,
avait ordonné que, dans le cas où le prince Édouard
mourrait avant lui, son petit-fils lui succéderait, le pré-
férant ainsi à ses autres fils. Le roi Alfonse avait voulu
aussi que la couronne appartînt à son petit-fils, quoiqu'il
pût encore avoir des enfants de la reine son épouse.
- 3i -
Dans le royaume d'Espagne, où les femmes héritent,
elles ont certainement, comme les hommes, le bénéfice
de représentation ; et si elles appartiennent à une branche
aînée, elles ont le droit d'exclure les mâles descendant
d'une autre branche. Il en résulte que les femmes peuvent
représenter Ls mâles dans un héritage dont le sexe
féminin n'est point exclu, et principalement les femmes
mariées avec la branche mâle de la même famille, comme
il arrivait dans le cas do la princesse Catherine de Bra-
gance.
Les lois de Castille prescrivent aussi que, lorsque le fils
aîné meurt avant d'avoir pris possession de l'héritage,
s'il y a une fille, celle-ci succède préférablemeut à son
oncle. Le roi de Portugal Alfonse Y voulut que les fils
ou filles du prince Jean héritassent, et non ceux qu'il
pourrait avoir lui même de la reine son épouse. —
Ferdinand Ier, roi de Naples, disposa do l'héritage du
royaume en faveur de sa petite-fille, née de son fils aîné,
à l'exclusion de son second fils; le roi Philippe
d'Angleterre voulut que la mère du duc de Bretagne,
fille du frère aîné, précédât un autre frère plus jeune
que celui qui était mort ; — il résulte, par ces antécé-
dents, que la reine Catherine, appartenant à une branche
—32—
qui avait la prééminence sur celle de Philippe II d'Es-
pagne, était la légitime et véritable héritière du roi Henri
son oncle, — et que ce droit a été transmis par elle au
roi Jean IV.
Le sentiment général de l'Europe, et notamment celui
des légistes, reconnut les droits de ce souverain avec
d'autant plus de facilita, que les Portugais avaient les
regards fixés sur lui.
La nation portugaise considéra son nouveau roi
comme investi d'un titre irréfragable pour régner sur
elle.
il était acquis en Portugal que, lorsque des difficultés
s'élevaient sur la personne qui doit monter sur le'trône,
la solution en est dévolue au peuple, qui, ayant dès lo
principe investi les souverains de l'autorité, peut pro-
noncer sur les doutes et les questions qui surgissent. Le
peuple portugais était donc seul compétent dans la ques-
tion que le roi Henri avait laissé indécise à sa mort. Et,
comme le jugement porté fut nul, la nation était donc
encore en possession du droit de désigner qui devait
régner.
La violence exercée par Philippe, loin d'invalider ce
droit, lui donna de nouvelles forces. Le laps de temps
- 33 -
n'apportait aucun changement tant que le peuple était
dans l'impossibilité de manifester ses vœux, comme il le
faisait maintenant en prononçant Jean de Bragance, roi
de Portugal.
Jean IV monte donc sur le trône de la manière la plus
légitime possible, puisqu'indépendamment de son droit
il obtint le consentement du peuple entier, donné quand
les circonstances purent le permettre. A ces arguments
tirés des lois et des statuts établis, il faut en ajouter un
autre entièrement moral, qui dérive de la situation de la
monarchie espagnole après l'occupation du Portugal.
Si on recherche, en effet, la position des royaumes do
Castille et d'Aragon, on constatera qu'ils eurent à gémir
sous le poids d'énormes contributions, que leur territoire
fut dépeuplé, leur commerce anéanti, leurs richesses
diminuées, et le peuple et les nobles traités plutôt comme
une propriété que comme des sujets qui avaient choisi
un roi pour les gouverner et améliorer leur sort. Les
autres possessions de l'Espagne au dehors souffraient
encore les mêmes calamités, dans un degré proportionné
à leur éloignement, preuve évidente que le mal résulte
de causes internes. La Flandre, patrimoine des rois
d'Espagne, ne pouvait plus être soumise par leurs armes;
- 24 -
les sommes énormes qu'ils avaient consacrées aux
guerres constamment soutenues dans cette province et
dans d'autres, avaient dû nécessairementoliérerlTspagne.
T.es montagnes d or et d'argent qui, depuis tantd'années,
avaient aidé à aborder dans les ports espagnols, ne purent
même plus fournir à la confection annuelle du numéraire :
le gouvernement fut réduit à émettre de fortes sommes en
monnaie de billon. 1 e grand nombre de couronnes que
réunissaient les monarques espagnols, au lieu d'accrottre
leur puissance, ne faisait que les affaiblir, en les obli-
geant de dépenser leurs trésors. Lorsqu'on voit une aussi
vaste domination par terre et par mer, tant de mines d'or
et d'argent, des ressources aussi étendues, on ne peut expli-
quer tant de décadence ensuite qu'en remontant à une
cause plus élevée que toutes les autres : le bras de la
Providence. C'est cette divine et juste Providence qui
arncha des mains de 1 Espagne le royaume de Portugal.
MOYENS nu PORTUGAL POUR RECOUVRER
SA LIBERTÉ
La main du duc Jean de Bragance fut cette main pro
videnlielle. Un état de choses aussi critiquo et aussi
- :15 -
pressant portait constamment les Portugais à se délivrer
d'une domination étrangère et à recouvrer leur am ienue
liberté. Ce désir était sans cesse présent à leur esprit,
mais il n'était pas facile de préparer les éléments néces-
saires au glorieux but. Les places fortes, les armes, les
escadres, les munitions étant dansles mains des Espagnols,
on pouvait croire qu'ils ne découvrissent les projets de
la nation portugaise dès l'origine, et par conséquent on
redoutait de tomber dans des calamités plus grandes et
plus insoutenables encore.
Les citoyens dévoués à la cause de leur pays balan-
çaient dans l'incertitude de l'action ; mais, toujours le
cœur fixé sur la délivrance, ils n'hésitaient que sur les
moyens à se servir. Le duc de Bragance vivait retiré
à Villa-Vicosa parce qu'il ne lui était pas permis d'habi-
ter Lisbonne, et il ne pouvait communiquer fréquem-
ment avec la noblesse, comme le cas l'aurait exigé. Les
nobles, de leur côté, n'osaient pas lui communiquer leurs
vœux.
Par suite de la guerre de 1639 entre la France et l'Es-
pagne, il parut convenable au gouvernement espagnol,
au roi Philippe IV et à. son premier ministre Olivarès,
de mettre le Portugal en état de défense contre une flotte
- 36 -
que l'on savait en armement en France. Pensant que
l'administration de la princesse Marguerite de Mantoue,
vice-reinede Portugal,etducapitaine général du royaume
Miguel de Vasconcellos, ne suffisait pas dans les circons-
tances actuelles, on nomma commandant en chef do
toutes les forces le duc Jean de Bragance.
On ne manqua pas, dans le conseil, de s'opposer à ce
choix si imprudent de placer le commandement d-j l'ar-
mée dans les mains faites pour porter le sceptre. L'avis
de Vasconcellos l'emporta. Le duc d j Bragance voulut
d'abord se dispenser d'accepter une mission de cette
nature ; mais il fut obligé de temporiser avec le gouver-
nement de la vice-reine espagnole qui gouvernait à Lis-
bonne. Comme on défendait au duc de Bragance d'entrer
à Lisbonne, à moins que les événements de la guerre no
l'exigeassent, il prit son quartier-général à Almada.
Il y fut visité par les nobles qui, connaissant son affa-
bilité et sa valeur, et voyant en lui le tableau vivant des
vertus de ses héroïques ancêtres, déplorèrent de nouveau
les malheurs de la patrie, et émirent l'espoir de pouvoir
y porter remèJe eu sa personne, lui, duc de Bragance.
Le duc finit par aller une fois à Lisbonne. Quoiqu'il ne
traveisàt pas les rurs, attendu qu'il avait été seulement
—37—
3
autorisé à se rendre de la mer au palais, l'affluence du
peuple fut si grande, et il montra tant de joie de le voir
en personne, que le gouvernement craignit que Lisbonne
ne se déclarât soudain pour lui.
Cette crainte fut certainement partagée par tous les
Castillans. Mais comme on n'avait aucune donnée sur
les sentiments du duc Jean, personne n'osa se prononcer,
attendu qu'on ne pouvait se promettre aucun succès sans
sa participation dans les affaires politiques et militaires
du moment.
L'été se passa ainsi, et le duc quitta Lisbonne pour
retourner dans son palais de Yilla-Vicosa.
Il y était à peine arrivé, que le ministre Yasconccllos
lui écrivit pour l'engager à renforcer, avec des gens pris
dans ses propres domaines, l'armée espagnole qui se
trouvait alors sur les frontières de France. On lui
disait qu'elle avait tellement souffert, et que les forces de
terre et de mer étaient dans un tel délabrement, que tout
était inévitablement perdu, si les secours du Portugal
n'arrivaient pas sans délai et si le duc lui-même ne
donnait pas l'exemple.
On lui offrait pour le déterminer toutes les faveurs
qu'il lui plairait de demander. Olivarcs lui lit passer des
- 3S -
fonds, lui donnant ordre de s'en servir pour lever des
troupes dans ses domaines. Il en dirigea quelques-unes
vers la Catalogne. Il reçut un second avis de la cour
d'Espagne do se tenir prêt à prendre personnellement le
commandement en chef de l'armée.
Cependant sa nomination n'eut pas lieu. Quelque
temps après, toutefois, on lui donna un nouvel ordre de
se disposer, avec le reste de la noblesse du royaume, à
accompagner le roi d'Espagne dans l'expédition de Cata-
logne contre les Français. S'il eût obéi, il eût perdu sans
retour la gloire et les bieus qu'il tenait de ses ancêtres,
lesquels avaient toujours été traités par les souverains
d'une manière qui les distinguait des autres nobles de
l'Espagne et du Portugal.
L'ordre général pour l'expédition de Catalogne fut
cause que plusieurs nobles s'assemblèrent pour décider
s'ils devaient braver la tentative de la régénération du
Portugal avec le duc de Bragance pour égide. Bien per-
suadés qu'il n'y avait pas d'obstacle de la part du peuple,
ils s'adressèrent au duc qui, voyant que de nouveaux
malheurs allaient fondre sur le royaume de ses ancêtres,
donna enfin son consentement.
Pur ses ordres, les nobles conjurés pénétrèrent, dans
- 39 -
la matinée du 1er décembre 1640, dans le palais de la
vice-reine Marguerite : il y périt l'Espagnol Vasconcellos.
La personne de la princesse fut traitée avec la plus
grande considération. La joie publique et l'aspect de
la liberté absorbaient la population de Lisbonne.
En moins de deux heures, le peuple fut entièrement
calmé, et on ne reconnut le changement qui venait
d'avoir lieu qu'à l'allégresse publiqne. Plusieurs nobles
en hostilité avec la maison de Bragance, se déclarèrent
en sa faveur aussitôt sa nomination : car ils aimaient
comme souverain celui dont ils étaient jaloux comme
duc.
Les historiens portugais, en considérant la révolution
de 1640, y trouvaient tout ce qui constitue le vrai cou-
rage national et la perfection populaire. Le but qu'on
s'était proposé était de délivrer le pays de la tyrannie,
d en briser les chaînes, de pouvoir propager, comme par
le passé, le principe de la foi portugaise. Le théâtre de
ce triomphe fut la ville capitale du royaume et le palais
même des rois. Le dévouement envers le prince de Bra-
gance et l'amour de la patrie surmontèrent toutes les
difficultés ennemies; et les sentiments publics manifes-
tèrent de voir élever aux auteurs do la libération du
—40—
Portugal un monument mémorable, pour perpétuer le
souvenir de leur initiative et de leurs services.
Un des blasons nationaux de la maison de Bragance,
ce sera de nommer les adjuteurs du duc Jean de Bra-
gance à la restauration du Portugal. C'est une nomen-
clature de beaux noms, et c'est donc un livre d'or :
dom Antao d'Almada, dom Miguel d'Almeida, le grand-
veneur Jorge de Mello, Cedro de Mendoça, Antonio de
Saldanha, Joao Pinto Ribeiro, le marquis de Ferreira,
le comte do Vimioso, dom Joao da Costa, dom Jeronymo
d'Atayse, son frère dom Francisco Coutinho , Fernao
Tellès, Antonio de Mello, Luiz de Mello, Estavao da
Cunha, Joao de Saldanha, dom Alfonso de Menezes,
Thomé de Souza, dom Antonio Tello, dom Joao da
Sylva et Menezes, dom Alvaro d'Abranches, Ayres de
Saldanha, Tristao da Cunha, Luiz et Numo da Cunha,
ses fils, dom Miguel Childe Rollin, dom Luiz d'Almada,
dom Thomas de Naronha, dom Antonio Mascarenlias ,
Francisco de Sampaio, dom Carlos de Maronha, Freire
d'Andrade, Lobo Figueiredo.
Tels étaient ces quarante de l'Association patriotique
qui venait offrir la couronne au duc Jean de Bragance.
— 41 —
APRÈS L'ACCLAMATION DU ROI JEAN IV
Le roi Jean IV, fondateur de la dynastie de Bragance,
n'avait plus qu'à se concilier l'appui ou l'amitié des
puissances européennes. Nous avons dit que la France
neTse fit pas attendre, grâce à Richelieu, et elle fut imi-
té» par l'Italie et par la Hollande.
Ce serait une belle et profonde étude que celle d'ou-
vrir le livre d'or des relations diplomatiques ouvertes par
Jean IV pour l'honneur et le profit du Portugal.
Mais il faut nous détacher un instant de la maison de
Bragance, et donner l'histoire chronologique des rois de
Portugal avant Jean IV.
La maison de Bragance s'y trouvera mêlée plus d'une
fois. Le premier duc de Bragance naquit dans la famille
royale même, et c'est un roi de Portugal, Jean Ier,
grand maître d'Avis, qu'il a pour ancêtre direct.
Le roi Jean Ier est le fondateur de la dynastie d'Avis -
au royaume de Portugal, et l'on voit, deux siècles et
demi plus tard, son descendant direct, Jean IV, fondera
la dynastie de Bragance.
LIVRE DEUXIÈME
LES ROIS DE PORTUGAL
ORIGINE DU PORTUGAL
Portus Gallus est l'ancienne dénomination romaine
du Portugal.
Cette antique contrée, qui forme aujourd'hui le royaume
de Portugal et des Algarves, porte aussi le nom de Lusi-
tania, la Lusitanie, parce qu'elle tire son origine de
Lusus, préfet de Bacchus. C'est l'époquo mythologique
dii Portugal.
La véritable époque historique commence aux Cartha-
ginois et aux Romains. Après avoir passé successive-
ment sous l'occupation'des Suèves, des Alains et des
- 41 -
Visigoths, pendant le quatrième siècle, les Maures s'en
emparèrent au huitième siècle.
La fameuse bataille du Guadalète, gagnée par les Mau-
res sur Rodrigue, roi d'Espagne, amena l'invasion arabe
dans la Péninsule ibérique ; et le Portugal, ce beau pays
du la religion du Christ, entra sous le joug des sectateurs
de Mahomet.
Les Maures établirent en Portugal des gouverneurs,
do même que les Romains y avaient établi des proconsuls.
Almanzor fut un des plus célèbres gouverneurs de la
Péninsule envahie. Les chrétiens de l'Espagne et du
Portugal résolurent de rejeter la domination infidèle. Ils
éliront un chef, le prince Pélago, et ils s'élancèrent, des
montagnes del'Asturie, contre les usurpateurs africains.
Ceux-ci furent vaincus dans une bataille rangée, et
Pélage fonda lo royaume de Léon et des Asturies, dans
la partie de l'Espagne qui venait de devenir libre. Peu à
peu, les rois successeurs do Pélage parvinrent à recon-
quérir le pays situé entre le Douro et le Minho. C'est
cette riche province du Portugal d'aujourd'hui, située
entre les deux fleuves dont elle porte lo nom, et qui a
pour ville principale Porto.
Malgré cette victoire amenée par l'alliance valeureuse
- 45 -
3.
des Portugais et des Espagnols, les Maures restaient tou-
jours les envahisseurs gigantesques de la Péninsule.
Leur domination durait déjà depuis trois siècles.
Mais, vers la fin du onzième siècle de l'ère chrétienne,
en 1090, le roi de Castille et de Léon, Alphonse VI, en-
treprend une croisade acharnée contre les Maures.
Un illustre chevalier français se mêle à cette croisade
libératrice de l'Espagne et du Portugal.
C'est le comte Henri de Bourgogne qui, par ses con-
quêtes, va devenir bientôt comte de Portugal et le père
d'Alphonse Hjnriquez, fondateur de la monarchie por-
tugaise.
LE COMTE DE PORTUGAL
Le comte Henri, descendant de Hugues-Capot, arrière-
peiil-fils de Robert, roi de France, et quatrième fils du
duc Henri de Bourgogne, fut érigé capitaine de l'armée
chrétienne par le roi Alphonse VI.
Henri de Bourgogne battit les Maures en dix batailles
- 46 -
raagées, et il conquit sur eux la province qui servira à
fonder le royaume do Portugal.
Le roi Alphonse lui donna sa fille Thércsa en mariage,
et le titre de comte de Portugal.
Les limites du Portugal n'étaient pas ce qu'elles furent
plus tard; elles se réduisaient encore à ce que les Ro-
mains avaient assigné à la Lusitanie. Le roi d'Espagne,
Alphonse VI, avait séparé de son empire seulement le
territoire do Porto ( VEntre-Douro-e-Minho la province
de Beira et le pays do Tras-Os-Montes. Dans la province
de Galice, il avait encore donné au comte Henri lo terri-
toire qui s'étendait jusqu'au château do Lobeira, en lui
laissant la faculté d'étendre ses conquêtes vers le pays
d'Algarve, possédé par les Maures.
Car alors l'embouchure du Tage leur appartenait en-
core, et Lisbonne était entièrement musulmane : cette
Lisbonne qui sera, dans les siècles, la capitale des plus
illustres rois chrétiens, la capitale des rois de la maison
d'Avis et de la maison de Bragancc.