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Précis historique de la campagne de 1814, contenant les principaux évènements de cette campagne, depuis le passage du Rhin jusqu'à la bataille et capitulation de Paris ; ce qui se passa à Fontainebleau entre l'empereur et son armée ; des anecdotes sur son voyage à l'île d'Elbe et sur la prise de deux millions à Porto-Ferrajo ; description de l'île d'Elbe ; plusieurs écrits sur Napoléon et les Bourbons ; les adieux des Russes aux Parisiens, et la vraie situation de la France. (Par F.-H. Arnaud et A. Caillot.)

De
118 pages
F.-H. Arnaud (Paris). 1814. In-12, 116 p..
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PRÉCIS HISTORIQUE
DE
LA CAMPAGNE DE 1814
PRÉCIS HISTORIQUE
DE
LA CAMPAGNE DE 1814,
CONTENANT
Les principaux évènemens de cette campagne,
depuis le passage du Rhin jusqu'à la bataille
et la capitulation de Paris ; ce qui se passa
à Fontainebleau entre l'empereur et son
Armée ; des anecdotes sur son voyage à
l'île d'Elbe , et sur la prise de deux millions
à Porto-Ferrajo ; description de l'île d'Elbe ;
Plusieurs écrits sur Napoléon et les Bourbons;
les adieux des Russes aux Parisiens, et la vraie
situation de la France.
PARIS,
CHEZ F.-H. ARNAUD, rue Saint-André-des-.Arts,
maison de M. Leroi, n°. 69.
1814.
CAMPAGNE DE PARIS.
Au 1er janvier 1814, la grande armée
prussienne, sous les ordres du maréchal
Blücher, franchit le Rhin sur trois points;
et tandis que la division Langeron obser-
voit Mayence, celles de Sacken, d'Yorck
et de Kleist se portoient sur Pont-à-
Mousson, Metz et Thionville : une armée
autrichienne et russe étoit déjà entrée,
vers la fin du mois de décembre 1813,
dans la Franche-Comté , par les monta-
gnes de la Suisse.
On ne parla de ces événemens à Paris
que comme une fausse manoeuvre à l'aide
de laquelle on attiroit l'ennemi en France
pour l'y cerner, et détruire entièrement
les forces avec lesquelles il avoit espéré
nous subjuguer nous-mêmes. Ces forces
n'alloient pas à moins d'un million cent
vingt mille hommes.
Cependant Mâcon et Dôle avoient ou-
I
(2)
vert leurs portes à l'armée autrichienne,
qui portoit à la fois ses corps vers
Nancy, Langres et Lyon. Le maréchal
Mortier s'étoit retiré de Langres à Chau-
ment , le maréchal Augereau se portoit à
Lyon , et le maréchal Victor avoit reculé
jusqu'à la Meuse; ce qui faisoit que nos
frontières étoient envahies de Lyon à An-
vers, dans une longueur de cinquante à
soixante lieues : Paris lui-même étoit me-
nacé.
Napoléon quitte les Tuileries.
Une armée se rassembloit sur le point
de. Châlons, entre la Marne et la Seine ;
elle devoit être employée à couvrir la
capitale. Le 25 janvier, Napoléon alla
prendre le commandement de ses armées,
laissant son épouse et son fils à la garde
des Parisiens, dont il les déclaroit insépa-
rables. Il les recommandoit à Dieu et à
cette brave garde, composée de ce qu'il y
a de mieux dans Paris. Quelques-uns di-
sent que Napoléon attendrit' tellement les
coeurs dans cette journée, qu'on vit sortir
des larmes des yeux à quelques personnes.
(3)
On sut depuis que tout cela n'étoit qu'une
comédie, et que ses gestes et ses attitudes
avoient été d'avance réglés par un acteur
célèbre. ( Talma. )
Dès le 24,l'ennemi avoit commencé son
plan d'opérations dans l'intérieur de la
France par le combat de Bar-sur-Aube,
où le maréchal Mortier vouloit conserver
une position, après s'être replié de devant,
Chaumont. Dans cette première affaire
nous fûmes forcés, en définitif, d'évacuer
Bar-sur-Aube.Le maréchal Mortier, après
avoir, avec autant d'art que de courage,
défendu sa position, abandonna la ville
pendant la nuit, et se retira sur Troyes.
Les mouvemens du maréchal Blücher
étoient combinés avec ceux de l'armée
austro-russe. Il avançoit de la Lorraine
par la haute Marne, pour la passer et faire
sa jonction avec le prince de Schwart-
zenberg. En chemin, ses divisions enlevè-
rent, les 23 et 24 janvier, Luny et Saint-
Dizier. Il poussa ensuite un de ses corps
sur Brienne, pour établir sa communi-
cation avec les troupes qui occupoient
Bar-sur-Aube,
1*
(4)
Napoléon Bonaparte , sentant toute
l'importance de ce mouvement, s'il avoit
son entière exécution, se hâta d'attaquer,
le 27, l'arrière-garde prussienne, qui at-
tendait encore la division d'Yorck à Saint-
Dizier. Les François, dans cette occasion',
remportèrent la victoire ; l'ennemi fut
chassé de ses positions. Cependant Blü-
cher , sans se déconcerter de cet échec,
qu'il ne lui étoit pas impossible de pré-
voir, continuoit son mouvement de con-
centration sur Brienne, au sud de Saint-
Dizier. Il rallioit le corps de Lanskoï, qui
s'étoit retiré vers Joinville; il recevoit les
renforts de la grande armée autrichienne,
qui se motivoit de Chaumont, et avoit
déjà porté, le corps du prince de Wurtem-
berg et de Giulay à Bar-sur-Aube, et en
avant sur la route de Brienne. Il attendoit
dans ces dispositions que; les François pro-
nonçassent leur mouvement offensif.
Napoléon Bonaparte marchait en per-
sonne sur Brienne, ayant appelé de Troyes
et de l'Aube les troupes du maréchal Mor-
tier,pour fortifier sa droite. Les Autrichiens
s'avançant pour appuyer le maréchal Blu-
(5)
cher, celui-ci se retiroit vers eux, lorsque
Napoléon Bonaparte parut aux environs
de Brienne, le 29 janvier après-midi. Le
combat fut terrible. Tandis que le général
Alsufieff défendoit la ville de Brienne avec
vigueur, les alliés attaquoient notre gau-
che, foible en cavalerie. La journée fut
long-temps incertaine. La victoire parois-
soit dépendre de l'occupation du château
de Brienne. Le chef d'état-major du maré-
chal Victor, connoissant le terrain, par-
vint à s'introduire dans ce château à la fa-
veur de la nuit. Les alliés voulurent re-
prendre ce poste; et dans ce moment le
carnage fut aussi grand qu'il pouvoit l'être.
Le poste resta au pouvoir de nos troupes ;
mais elles ne purent empêcher le maréchal
Blücher de continuer le mouvement rétro-
grade qu'il avoit commencé vers Bar-sur-
Aube. Nos colonnes l'y suivirent le 30.
Le maréchal Victor et le général Grouchy
prirent une belle position aux Villages de
la Rothière et de Dieuville.
De leur côté, les alliés se fortifioient de
toutes parts. Le général Yorck étoit arrivé
le 30 à Saint-Dizier, qu'il avoit repris; le
(6)
comte Wittgenstein étoit entré dans Vassi,
et avoit prévenu sur ce point le comte de
Wrede, qui avançoit aussi avec ses Bava-
rois par Joinville, et qui se porta vers
notre gauche, que le prince de Wurtem-
berg devoit attaquer. La division Giulay
étoit en ligne pour combattre notre droite;
celle de Sacken étoit dirigée sur notre
centre à la Rothière. On avoit placé des
colonnes de grenadiers russes en réserve.
De part et d'autre il y eut de soixante-dix
à quatre-vingt mille hommes engagés.
La bataille commença vers midi. Le
prince de Wurtemberg donna le premier,
en attaquant Chaumenil et la ferme de la
Giberie, où étoit posté le maréchal Victor.
On se disputa cette position avec le plus
grand acharnement pendant trois heures.
Le prince la prit, en fut chassé, la reprit
et s'y maintint avec de grands efforts. De
notre centre alors des renforts furent en-
voyés à notre gauche. Le général Sacken
crut devoir profiter de ce mouvement pour
attaquer ce corps affoibli, avec toute son
infanterie en colonnes serrées. Il parvint
par cette manoeuvre jusqu'à l'église de la
(7)
Rothière. Le combat devint terrible dans
cet endroit, et il ne finit qu'à minuit,
Bonaparte chargea lui-même à la tête de
la jeune garde pour reprendre cette posi-
tion ; Blücher s'y porta de son côté pour
la défendre et la conserver. Le premier
eut un cheval tué sous lui; un cosaque
fut tué à côté du second, qui resta maître
de la position.
La division Giulay ne put non plus oc-
cuper celle de Dieuville qu'à minuit : le
général français Gérard la défendoit. Le
comte de Wrede avoit forcé le maréchal
Marmont à Morvillers, d'où celui-ci s'étoit
retiré vers Vitry. Le corps de Sacken, dans,
cette affaire, nous enleva trente-deux pièces
de canon, le général de Wrede vingt-six, le
prince de Wurtemberg onze ; en tout nous
en perdîmes soixante-neuf. Le nombre des
prisonniers fut évalué à quatre mille. L'em-
pereur de Russie et le roi de Prusse avoient
animé leurs troupes par leur présence.
Napoléon, pendant le reste de la nuit,
se retira sur Brienne : il passa l'Aube, le 2
février, au pont de Lesmont; le 3, à midi,
il entroit à Troyes.
(8)
Les alliés, profitant de leurs succès,
continuèrent leur marche vers Paris, sur
deux directions. Le prince de Schwartzen-
berg suivit les rives de la Seine. Napoléon
évacua Troyes la nuit du 7 au 8 février.
Les alliés y furent bien reçus ; ils conti-
nuèrent leur mouvement vers Sens, No-
gent et Méry. Le prince de Wurtemberg
entra le 11 dans la première de ces villes,
dont la garnison resista avec beaucoup de
valeur. Le maréchal Blücher s'étoit rap-
proché de la Marne : sa division, aux
ordres du général Yorck, avoit évacué
Châlons le 5. Le maréchal françois Mac-
donald s'y étoit porté de la ligne de la
Meuse , où opéroit une partie de l'armée
du prince royal de Suède, dont les pre-
miers corps, après avoir occupé Dinant
et Philippeville, s'étendoient vers Reims.
Le 9 février, le quartier général prussien
s'étoit avancé de Vertus à Etoges; les di-
visions de Sacken et d'Yorck occupoient
Montmirail et Château-Thierry, et pous-
soient leurs partis jusqu'à la Ferté-sous-
Jouarre et Meaux. Napoléon, posté à No-
gent, observoit ces divers mouvemens; il
(9)
étoit débordé sur deux flancs : il sembloit
perdu, s'il ne parvenoit pas à couper la
communication entre les deux armées en-
nemies, qui marchoient sur la capitale.
Le général russe Alsufieff, qui lioit à
Champ-Aubert le corps du maréchal Blü-
cher à celui de Sacken, y fut attaqué et
culbuté : il y fut lui-même fait prisonnier
avec deux autres généraux et deux mille
soldats. Le reste du corps qu'il comman-
doit fut tué ou dissipé, et nous laissa
maîtres de trente pièces de canons.
L'effet de ce succès fut que le général
Sacken se trouva pris à dos, et essaya,
le 11 , de reprendre l'avantage en nous
attaquant. Cette action, que nous avons
nommée la bataille de Montmirail, fut
très-chaude, surtont au village de Mar-
chaix, qui fut pris et repris trois fois, et
à la ferme de l'Epine-aux-Bois, où l'en-
nemi avoit établi une batterie formidable
de quarante pièces de canon. Le général
Sacken fut complétement battu. Le 12 ,
il fit sa retraite sur Château-Thierry, où
Bonaparte le suivit, espérant que, par la
destruction de son pont de bateaux , les
10*
(10)
habitans l'auroient livré entre ses mains.
Cela ne se fit pas; mais. Sacken, horrible-
ment maltraité, fut obligé de se jeter vers
Soissons et Reims.
Le 12, le maréchal Blücher étoit dans sa
position entre Étoges et Bergères. Le 13,
il attaqua le maréchal Marmont, qui s'é-
toit posté vers Étoges avec neuf à dix mille
hommes, et le mena battant jusqu'au-delà
de Champ-Aubert. Napoléon accourut sur
ce point avec sa garde et un gros corps de
cavalerie; et le 14, à huit heures du matin,
il fit attaquer l'ennemi, qui fut vaincu et
obligé dé se retirer avec une perte consi-
dérable.
Le maréchal Blücher rallia à Châlons les
corps d'Yorck et de Sacken, et se fit ren-
forcer par les corps de Langeron et dé
Saint-Priest, attendant l'occasion de re-
prendre l'offensive.
La manoeuvre de l'ennemi sur la capi-
tale avoit ainsi été un peu dérangée; il
ne se trouvoit cependant pas pour cela
dans la nécessité de renoncer à l'espoir de
parvenir jusqu'à cette ville. En effet, tandis
que Napoléon refouloit le corps de Blücher
( 11)
sur Épernay et Châlons, les roules de la
Seine restaient ouvertes à l'armée austro-
russe du prince de Schwartzenberg. Nos
troupes abandonnoient la rive gauche en
détruisant les ponts que les alliés réta-
blirent, et bientôt ceux-ci se montrèrent
en grande force, sur la droite, où ils sem-
bloient avoir dessein d'opérer une diver-
sion en faveur de Blücher. Les divisions
Wrede et Wittgenstein s'étendoient jus-
qu'à Provins; elles marchoient par Nangis
sur Melun, tandis que Bianchi et Platoff
se portaient de Montereau à Fontaine-
bleau, où ils entroient le 17. Bonaparte
revint donc de la Marne à la Seine : il y
fit transporter plusieurs mille hommes de
sa garde en poste, et attaqua, le 17, le
corps de Wittgenstein, qu'il battit au com-
bat de Nangis, et à qui il fit éprouver en
hommes et en artillerie une perte consi-
dérable. Ce général repassa la Seine, ainsi
que le comte de Wrede, qui fut débusqué
de sa position de Villeneuve. Ces deux
corps en retraite découvroient Montereau,
que tenoit le prince de Wurtemberg. Ce
prince fut obligé de se retirer sur la rive
( 12 )
gauche , où nos troupes le poursuivirent.
Les maréchaux Macdonald et Oudinot eu-
rent ordre de nettoyer entièrement la rive
droite.
Le prince de Schwartzenberg parut re-
noncer alors à opérer par divisions isolées,
et il montra l'intention de faire rapprocher
le maréchal Blücher de la Seine. Lui-même
y tenoit encore la position de Troyes.
Napoléon s'y porta le 24 , et l'ennemi
abandonna cette ville le 25 au matin, en
partie par suite de ses efforts, et en partie
parce que l'évacuation de ce poste tenoit
au plan arrêté par les alliés.
Par l'effet des mouvemens de concen-
tration, Blücher, dont l'armée étoit affai-
blie par ses derniers combats, se renforça
des corps de Bulow, Winzingerode, Wo-
ronsof et Saxe-Weymar, et marcha sur la
Seine par Méry, qui fut brûlé. Il est pro-
bable que, dans ce premier moment, il
vouloit se joindre à la grande armée alliée,
pour livrer une bataille générale. Cepen-
dant il se porta tout-à-coup en arrière sur
Sésanne, où, le 24, il attaqua le maré-
chal Marmont. Napoléon Bonaparte, oc-
( 13 )
cupé à suivre les Autrichiens, partagea
ses forces pour attaquer les derrières de
l'armée ennemie, tandis que les maréchaux
Victor, Oudinot et Macdonald entroient
de vive force dans Bar-sur-Aube. Nous ne
gardâmes néanmoins pas long-temps cette
ville. Le 27, février le prince de Schwartz-
enberg nous en débusqua au moyen d'une
attaqué qui nous fit périr beaucoup de
monde. Du 28 février au 2 mars, nous
perdîmes Bar-sur-Seine, après la défaite
du maréchal Macdonald à la Ferté. Le
prince de Wurtemberg rentra à Sens, et
l'ennemi put envoyer des renforts au gé-
néral Bubna contre le maréchal Auge-
reau, qui a voit reçu à Lyon un beau
corps de seize mille hommes de l'armée
d'Espagne , et avoit pris l'offensive.
Ce malheur n'était pas le seul qui nous
assaillit en ce moment. Le 5 mars, nous
étions contraints d'évacuer Troyes avec
perte de dix pièces de canon. Napoléon
Bonaparte abandonna donc encore une fois
les opérations de la Seine pour se porter
sur la Marne, d'où Blücher menaçoit de
( 14)
nouveau la ville de Meaux et la route de
Paris.
Blücher passa sur la rive droite de la
Marne, à l'approche des forces que ral-
lioit Napoléon. Ce général prussien avoit
éprouvé des échecs sur l'Ourcq, à Lisy et
à May. Marmont et Mortier poussèrent vi-
vement son arrière-garde, le 3, à Neuilly-
Saint-Front. Pendant ce temps un corps
françois détaché sur Reims, y entroit
le 5, et coupoit ainsi les communications
entre l'armée de Silésie et celle de Schwart-
zenberg. Dans son mouvement de retraite,
Blücher étoit perdu, si la reddition trop
facile de Soissons ne l'avoit pas rendu là
maître du passage ; ensuite, de cela il prit
une belle position à Craonne, entre Sois-
sons et Laon, donnant au général Bulow
la garde de cette dernière ville, d'autant
plus importante qu'elle assuroit ses der-
rières ainsi que ses communications avec
la Belgique.
C'était à Craonne, et quelques jours
après à Reims, que la fortune réservoit
à Napoléon Bonaparte ses dernières fa-
(15)
veurs. Le 7 mars, il battit complétement
le général Blücher à Craonne, et le força
de quitter sa position. Le 8, toute cette
armée ennemie étoit concentrée devant
Laon, bien résolue de nous attendre dans
ce poste, qu'on peut dire inexpugnable.
La division Bulow occupoit au centre la
ville et le plateau; celles de Langer on ,
Sacken et Vinzingerode formoient là
droite; et celles d'Yorck et de Kleist,
la gauche; Napoléon eut l'imprudence de
les attaquer dans cette position. Le 9 et
le 10 mars, il essuya un échec considé-
rable dans cette tentative déraisonnable.
Le 9, le fort de l'action s'étoit passé à la
gauche de l'ennemi, qui nous avoit re-
poussés et nous avoit enlevé de quarante à
cinquante pièces de canon. Le lendemain,.
Bonaparte renouvela le combat, par sa
gauche, contre le centre et la droite des
Prussiens. Cette attaque ne fut pas plus
heureuse que celle de la veille, et nous
nous retirâmes en désordre et avec une
grande perte.
Cependant le 14, Napoléon prit sa re-
vanche à Reims. Le comte Saint-Priest,
( 16 )
officier françois au service de la Russie,
s'y étoit avancé de Châlons avec environ
seize mille hommes, et l'avoit pris sur le
général Corbineau. Napoléon y accourut
le lendemain, et attaqua avec des forces"
supérieures l'ennemi, qui, ayant eu l'au-
dace de vouloir tenir dans la position mal-
gré son infériorité, fut battu, et perdit
vingt deux pièces de canon et quelques
milliers de prisonniers.
Napoléon se porta ensuite sur Epernay,
à la tête de quarante mille hommes de sa
garde.
Les événemens de la Marne avoient mis
l'armée austro-russe en liberté de manoeu-
vrer sur la Seine. Le 16 mars, la division
Wittgenstein avoit pénétré jusqu'à Pro-
vins, que couvrirent les maréchaux Mac-
donald et Oudinot : il y eut là un fort
engagement d'artillerie. Maître d'Epernay
et de Châlons, où le maréchal Ney étoit
entré le 16, Napoléon Bonaparte se déter-
mina encore une fois à se porter sur
l'Aube, pour essayer de tourner le prince
de Schwartzenberg et les monarques alliés,
qui étaient le 18 à Troyes, d'où ils se
(17)
retirèrent à Bar-sur-Aube. Napoléon ar-
riva à Arcis-sur-Aube le 20 au matin. On
croit qu'en poussant sa pointe de ce côté,
il vouloit tourner l'ennemi, et rabattant
ensuite sur lui après s'être renforcé des
garnisons des places de la Lorraine et de
l'Alsace, le prendre au sein même de la
France et aux environs de la capitale.
Quoi qu'il en soit, sur tous les points
tout alloit fort mal pour lui. Bordeaux
étoit occupé par l'armée anglo-espagnole;
le maréchal Augereau avoit abandonné
Lyon aux Autrichiens; le maréchal Blü-
cher, maître de Châlons-sur-Marne, se
rapprochoit, pour ne plus se séparer, du
prince de Schwartzenberg; et cette réu-
nion complète des deux armées d'opéra-
tion , en rejetant Napoléon Bonaparte sur
la Lorraine, le coupa entièrement de Paris,
dont la prise fut le résultat d'autres mou-
vemens encore.
La principale force qui restât pour cou-
vrir cette ville, après la marche de Napo-
léon sur la Lorraine, étoit les deux di-
visions Marmont et Mortier, faisant partie
de l'armée du maréchal Macdonald, et qui
( 18 )
présentoiént un total d'environ vingt-cinq
mille hommes. Ayant eu l'imprudence ,
le 25 mars, d'attendre de pied ferme à
Fère -Champenoise les deux grandes ar-
mées de Blücher et de Schwartzenberg,
elles furent hachées, et perdirent cent
pièces de canon, six ou sept mille prison-
niers, et environ cinq mille tués et blessés.
Après cette bataille,les alliés, qui avoient
passé la division Winzingerode derrière
eux pour occuper et contenir Napoléon
Bonaparte, marchèrent en cinq colonnes
sur Paris, harcelant par leurs partis avan-
cés les arrière-gardes du corps mis en
déroute dans l'affaire de Fère-Champe-
noise.
Les 28 et 29, ils passèrent la Marne à
Triport et à Meaux sans presque trouver
de résistance. Le 28 au soir, à Claye, le
maréchal Mortier fit occuper la forêt, et
repoussa vigoureusement les attaques du
général Yorck. Les divisions de Wrede et
Sacken restèrent en position à Meaux ; et
le 30 au matin toutes les dispositions étoient
faites pour livrer la bataille de Paris.
Paris avoit pour défense quelques
mille hommes de garnison, les restes des
corps repliés devant l'ennemi, et trente
mille hommes de garde nationale, dont
huit à dix mille au plus possédoient des
armes qui pussent être de quelque uti-
lité sur un champ de bataille. Avec ces
forces on pouvoit mettre de vingt-six à
vingt-huit mille hommes en bataille. L'ar-
mée française de Paris occupoit, sur la
droite, les hauteurs de Belleville, Ménil-
Montant et la butte Saint-Chaumont, et
s'appuyoit à Vincennes. Son centre était
au canal de l'Ourcq, ayant le mamelon
de Montmartre sur le derrière, position
extrêmement forte, si elle eût été conve-
nablement fortifiée, et suffisamment gar-
nie d'artillerie. La gauche s'étendoit de
Montmartre à Neuilly. Les portes étoient
défendues par des palissades, destinées à
arrêter celles des troupes légères de l'en-
nemi qui pourroient, pendant la bataille,
essayer de pénétrer entre les masses et les
différens points d'attaque.
Entre trois et quatre heures du matin,
les tambours de la gardé nationale batti-
rent le rappel. Elle prit les armes, quoi-
( 20 )
qu'indignée de ce que l'impératrice, le roi de
Rome, et la plupart des grands dignitaires
avoient abandonné la ville. Ignorant les
intentions des alliés, et pouvant craindre
un pillage, elle se prépara à combattre
pro aris et focis. On peut même dire, à
sa louange, qu'elle se rendit à ses postes
avec célérité. Un très-grand nombre de
citoyens non encore armés, surtout une
multitude d'ouvriers, qui, presque tous ,
ont servi, se présenta même aux points
de réunion, et courut jusqu'aux barrières,
demandant à grands cris des armes, et sol-
licitant l'honneur de prendre part au com-
bat. Un de ces rassemblemens attendit
patiemment, sur la place Vendôme, depuis
cinq heures jusqu'à neuf, moment auquel
on vint lui offrir des piques, arme qui ne
pouvoit être utile à rien dans une pareille
occasion. Enfin, les habitans de Paris se
montroient disposés à faire une vigoureuse
défense.
L'artillerie commença à tirer entre cinq
et six heures du matin. Bientôt le feu de
la mousqueterie vint s'y joindre : il dura
long-temps et avec une grande vivacité.
C'était sur la position de Belleville que
nous avions jeté nos plus grandes forces.
Ce fut aussi là qu'eurent lieu l'attaque la
plus considérable et la résistance la plus
opiniâtre. Le prince royal de Wurtem-
berg, à l'extrême gauche des alliés, avoit
été dirigé sur Vincennes; le général Ra-
jewski gouvernoit les attaques sur Belle-
ville ; les gardes et les réserves étoient pla-
cées sur la grande route de Bondi, en face
du canal, où nous avions une partie de
notre centre; le maréchal Blücher avoit
ordre de se porter par Saint-Denis sur
Montmartre, et d'observer notre gauche,
où il y eut quelques engagemens de ti-
railleurs.
On ne demandoit aux compagnies de
la garde nationale qu'on avoit tirées hors
des barrières que de se placer en seconde
ligne, pour faire croire à l'ennemi qu'il
avoit à combattre un plus grand nombre
d'adversaires que ceux qui devoient effec-
tivement lui faire tête. Ces compagnies ne
voulurent pas rester ainsi dans l'inaction;
leur zèle et leur courage se signalèrent, et
elles fournirent aux principales attaques
une grande quantité de tirailleurs qui firent
beaucoup de mal à l'ennemi. Cette garde
nationale laissa pour sa part trois cents
hommes tués sur le champ de bataille,
sans parler d'un assez grand nombre de
blessés.
Les positions de Pantin, Belleville,
Romainville, et de la butte Saint-Chau-
mont, où l'action s'étoit engagée, furent
successivement enlevées dans la matinée
même : Pantin avoit été pris à la baïon-
nette. Le général Rajewski, dont les trou-
pes étoient infiniment plus nombreuses,
eu égard à celles que nous pouvions lui
opposer, faisoit tourner les hauteurs, à
mesure que nous essayions de les défendre,
et nous contraignoit ainsi de les aban-
donner.
Cependant chaque avantage étoit acheté,
et on peut même dire qu'il coûtait cher
aux alliés. Notre artillerie, principalement
servie par des Polonois et par des élèves de
l'Ecole polytechnique,qui n'àvoient cepen-
dant que quelques semaines d'exercice,
mais qui donnoient partout l'exemple de
d'intrépidité, couvroit de corps ennemis
( 23 )
les approches des positions. L'ennemi, en
s'emparant des hauteurs, vers le milieu
de la journée, y avoit pris quarante-trois
pièces de canon. Du côté de Vincennes,
quelques cosaques pénétrèrent et s'avan-
cèrent vers le faubourg Saint-Antoine : ils
s'y rendirent maîtres de deux pièces, qu'un
demi-escadron de gendarmerie les força
d'abandonner. Sur le soir, une colonne
des alliés fila vers Charenton; quelques
troupes, et les élèves de l'Ecole vétéri-
naire , défendirent le pont avec résolution;
et il y eut là cent cinquante jeunes gens de
tués. Là encore le nombre l'emporta sur
la valeur. Forcé dans le poste, on mit le
feu aux fougasses préparées pour faire
sauter le pont; mais la communication des
mèches avec le puits se trouva interrom-
pue. L'ennemi passa donc, et se déploya
sur la droite de la Seine, en face du Port-
à-l'Anglais, où heureusement il n'eut au-
cun moyen de traverser la rivière. Il
aperçut de là quelques gardes nationaux
en patrouille sur l'autre rive, et leur tira
quelques coups de carabine. Les nouvelles
de l'armistice, qui fut signé sur la fin
(24)
de la journée, vinrent arrêter ces mouve-
mens.
Le maréchal Blücher, comme nous l'a-
vons dit plus haut, avoit été chargé de
l'attaque du centre. N'ayant reçu les or-
dres que tard, il ne se mit en devoir de
les exécuter qu'à onze heures. Il chargea
la division Langeron de prendre ou blo-
quer Saint-Denis, de nous déloger d'Au-
bervilliers, et d'arriver par Clichy sur
Montmartre. Malgré les avantages de la
grande armée alliée du côté de Pantin,
nous étions encore maîtres, à notre centre,
de la ferme de Rouvroy, en avant du
canal : dix-huit pièces en batterie forti-
fioient cette position. L'ennemi fit reculer
notre infanterie du Rouvroy ; mais notre
artillerie le contint lui-même, jusqu'à ce
qu'il eût fait avancer la sienne ; ce qui ne
s'effectua qu'à trois heures.
Notre artillerie repoussoit aussi avec
succès, à la Villette, une attaque des ré-
serves des grenadiers et des gardes de la
grande armée, soutenues par six batail-
lons et la présence du prince Guillaume
de Prusse ; mais les corps d'Yorck et de
Kleist étant intervenus dans l'affaire, et
enfilant nos batteries , il fallut se concen-
trer à la Villette, d'où les troupes fran-
çaises essayèrent une charge de cavalerie,
appuyée par de l'artillerie et de l'infan-
terie. La cavalerie des alliés s'étant formée
au Rouvroy, nous chargea à son tour et
pénétra dans la Villette. Quatre bataillons
de la réserve de Woronsoff s'y précipitè-
rent en même temps au pas de charge.
Nous fûmes forcés de rentrer dans Paris ,
après avoir perdu notre canon. En général
notre cavalerie avoit peu donné dans cette
affaire. Rien ne défendoit plus les barrières
contre l'ennemi; et il y marchoit, lorsque
des parlementaires envoyés par le corps
municipal vinrent demander à capituler.
Il y eut aussitôt une suspension d'armes,
pour donner le temps de traiter de la ca-
pitulation. L'empereur de Russie et le roi
de Prusse sautèrent à bas de leurs che-
vaux , et s'embrassèrent étroitement en
s'écriant : Le sang va donc cesser de
couler !
Il étoit temps pour les habitans de la
capitale que le combat cessât. A ce moment
2
(26)
même les corps d'Yorck et de Kleist em-
portaient la Chapelle, village situé en
avant du faubourg Saint-Denis, et celui
de Langeron escaladoit les hauteurs de
Montmartre : la barrière de Neuilly était
elle-même attaquée.
La suspension d'armes fut suivie de la
capitulation que l'on va lire.
Capitulation de la ville de Paris.
L'armistice de quatre heures dont on est
convenu pour traiter des conditions de
l'occupation de la ville de Paris, et de la
retraite des corps françois qui s'y trou-
voient, ayant conduit à un arrangement
à cet égard, les soussignés, dûment auto-
risés par les commandans respectifs des
forces opposées, ont arrêté et signé les
articles suivans :
Art. 1er. Les corps des maréchaux ducs
de Trévise et de Raguse évacueront la
ville Paris le 31 mars, à sept heures du
matin.
II. Ils emmèneront avec eux l'attirail de
leurs corps d'armée.
(27)
III. Les hostilités ne pourront recom-
mencer que deux heures après l'évacua-
tion de la ville , c'est à-dire le 31 mars, à
neuf heures du matin.
IV. Tous les arsenaux, ateliers, établis-
semens et magasins militaires seront laissés
dans le même état où ils se trouvoient
avant qu'il fût question de la présente ca-
pitulation.
V. La garde nationale ou urbaine est
totalement séparée des troupes de ligne ;
elle sera conservée, désarmée ou licenciée,
selon les dispositions des puissances alliées.
VI. Le corps de la gendarmerie muni-
cipale partagera entièrement le sort de la
garde nationale.
VII. Les blessés et maraudeurs, restés
après sept heures à Paris, seront prison-
niers de guerre.
VIII. La ville de Paris est recommandée
à la générosité des hautes puissances alliées.
Fait à Paris, le 31 mars 1814, à deux
heures du matin.
Signé le colonel Orloff, aide de camp
de S. M. l'empereur de toutes les Russies;
Le colonel comte Paar, aide de camp
2.
général de S. A. le maréchal prince de
Schwartzenberg ;
Le colonel baron Fabrier, attaché à
l'état-major de S. Exc. le maréchal duc de
Raguse ;
Le colonel Denys, premier aide de camp
de S. Ex. le maréchal duc de Raguse».
Dans la journée du 30 mars il resta
dit-on, sur le champ de bataille, douze
mille alliés environ, et trois ou quatre
mille Français,
Les troupes de ligne, par suite des con-
ventions conclues à cet égard, commen-
cèrent, dans la soirée même, leur mou-
vement d'évacuation et de retraite. Une
grande partie prit son chemin par la bar-
rière d'Enfer et routes environnantes : elles
paroissoient tristes et non découragées ;
officiers et soldats, tous ignorant la véri-
table situation intérieure de Paris, se plai-
gnoient de n'avoir pas été secondés par les
habitans, qui, comme nous l'avons dit
plus haut, avoient eu la meilleure volonté
possible de le faire. L'École militaire éva-
cua à minuit et suivit la même route,
( 29 )
Cependant Napoléon Bonaparte s'étoit
avancé jusqu'auprès de Paris, au moment
même où ses troupes en sortaient. Il ap-
prit à Villejuif ( à deux lieues de la capi-
tale ) ce qui s'étoit passé. Il eut un violent
accès de fureur. Le départ de l'impératrice
l'avoit déjà singulièrement contrarié lors-
qu'il en avoit été instruit. Il retourna sur
ses pas pour aller rallier l'armée qui le
suivoit, et tous les corps qu'il pourroit y
joindre. Amusé, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, par le corps aux ordres du
comte de Winzingerode, qui le harceloit
avec quinze mille hommes de cavalerie, il
s'étoit aperçu trop tard que Paris alloit
être attaqué par des forces irrésistibles ;
et laissant en arrière son armée avec la-
quelle, le 27 mars, il avoit encore consumé
du temps dans un engagement assez vif
auprès de Saint-Dizier, quand on lui rap-
porta la nouvelle de la prise de Paris, il
accouroit de sa personne pour présider à
la défense de la capitale.
Les armées alliées s'emparèrent aussitôt ,
non-seulement des casernes de Paris, mais
encore de l'École militaire ; ils armèrent
(30)
aussitôt les hauteurs dont ils s'étoient em-
parés, et un corps considérable de leurs
troupes prenoit poste sur la roule de Fon-
tainebleau.
Cependant l'armée de Champagne, et
toutes les troupes à qui on avoit pu donner
des ordres, faisoient leur jonction à Fon-
tainebleau auprès de Napoléon Bonaparte.
En quelques jours il s'y trouva à la tête
de cent dix mille hommes. Tout annon-
çoit donc la proximité d'une affaire ter-
rible; mais les choses prenoient à Paris une
tournure faite pour nous délivrer à jamais
de tous nos maux. Dans la soirée du 31,
l'empereur de Russie, au nom de tous les
souverains alliés, fit afficher une déclara-
tion par laquelle il invitait le sénat fran-
çois à pourvoir au gouvernement, s'enga-
geant à ne jamais traiter avec Napoléon
Bonaparte ni aucune personne de sa
famille. On avoit déjà fait hautement des
voeux, le matin, pour que l'occupation de
Paris par les armées alliées fût le signal
du rétablissement des Bourbons. Cette
déclaration donna une nouvelle expansion
à ces sentimens, et l'on entendit de tous
(31)
les côtés des cris de vive le roi , vive
Louis XVIII ! Le sénat s'assembla comme
l'empereur Alexandre l'avoit invité à le
faire, et le 2 avril il prononça la déchéance
de Napoléon Bonaparte et de sa famille,
comme ayant abusé de l'autorité qui lui
avoit été confiée, et violé la constitution
qui l'avoit nommé empereur. Le 6, ce
corps, qui terminoit ses fonctions d'une
manière si respectable, rappela l'auguste
famille de Bourbons au trône de France.
Bonaparte hésitait à Fontainebleau; il
vouloit ramener ses troupes sur Paris, et
feignit d'ignorer que le sénat lui eût ainsi
retiré le gouvernement.
Un jour qu'il haranguoit ses trou-
pes rangées en bataille devant la grille
de son château de Fontainebleau, les
cris de Paris ! Paris ! partaient de
toutes parts. Le maréchal Ney s'approcha
de Napoléon, et lui dit : « Vous n'êtes
plus notre empereur; vous ne pouvez plus
commander à ces braves; ils ne peuvent
plus vous obéir. Voici l'acte de votre dé-
chéance, prononcée par le sénat il y a
trois jours ( le 2 avril). Le 11 suivant,
(32)
il déclara solennellement dans un acte
que, sa personne paroissant être un obs-
tacle à la paix de l'Europe et à la tran-
quillité des François, il renonçoit pour lui
et ses héritiers à la couronne de France.
Napoléon reçut en dédommagement,
pour lui et sa famille , une pension de six
millions de francs, et la souveraineté de
l'île d'Elbe, dans la Méditerranée. Elle a
treize mille habitans, et trente-six lieues
de tour. L'île d'Elbe appartient à la France
depuis l'an 9 ( 1801 ), que le roi de Na-
ples, souverain de cette île, nous la céda
en toute propriété.
Napoléon partit de Fontainebleau le 20
avril à midi, escorté de quatre généraux
des puissances alliées (un de chacune),
et vingt-cinq hommes de cavalerie. Le
général françois Bertrand étoit seul dans
sa voiture. La voiture de Napoléon avoit
six chevaux, et celle de chaque général
quatre. Il prit la route de Lyon, Avignon,
Aix et Saint-Rophau, où il s'embarqua le
28 avril (à deux cent dix-huit lieues
de Paris), département du Var. On prit
partout la précaution de ne pas laisser ap-
(33)
procher le peuple de sa voiture; cepen-
dant, à Avignon, on ne put empêcher
qu'elle ne fût assaillie d'injures et d'apos-
trophes outrageantes. Tantôt c'étoit une
veuve qui demandoit son fils unique, mort
dans les neiges de la Russie; tantôt c'étoit
un vieillard qui demandoit vengeance de
la mort de son enfant, traîné avec vio-
lence à six cents lieues de Paris, et mort
sous la mitraille de l'ennemi, quoiqu'il
l'eût racheté trois fois de la conscription.
Les généraux étrangers qui descendirent
de voiture, rétablirent le calme avec beau-
coup de peine. A Saint-Canat ( Bouches-
du-Rhône ) le peuple brisa les glaces de
sa voiture. Après cette dernière violence,
il se déguisa en officier russe, et se mit
seul dans un cabriolet.
Un jour, qu'il fut averti que dans un
petit bourg le peuple étoit décidé aux plus
grands outrages envers lui, il dit aux quatre
généraux alliés : «Ne soyez point en peine,
je vais prendre les devants, pour com-
mander le dîner au milieu des mutins. »
Il arriva seul à la poste , après avoir tra-
versé le bourg. Il demanda l'hôtesse, et
( 34 )
s'annonçant comme un officier russe, il lui
dit :« Madame, apprêtez un dîner pour l'em-
pereur Napoléon, pour quatre généraux
et pour moi». A ces mots de l' empereur
Napoléon, l'hôtesse se répandit en invec-
tives contre lui, disant : «Oh! le tyran !
qu'avoit - il besoin d'aller en Russie avec
cinq cent quatre-vingt-dix mille hommes ?
Mon fils y a péri victime, comme tant
d'autres, de la plus odieuse tyrannie ; et
plus tard, pourquoi fit-il sauter le pont
de Leipsick, abandonnant plusieurs mil-
liers de François pour sauver sa personne
toute seule » ? Napoléon, qui étoit très-
fatigué de n'avoir pu dormir depuis plu-
sieurs nuits , la tranquillisa de la perte
de son fils et de plusieurs milliers d'au-
tres; il appuya même l'hôtesse disant que
Napoléon ne pouvoit pas tout prévoir.
Il s'enfonça dans le fond d'une cham-
bre , où il dormit profondément sur un
canapé pendant quatre heures. Les géné-
raux le réveillèrent pour se mettre à table.
La société fut gaie : on y but à la santé
des François, des Bourbons, du gouver-
nement provisoire, des alliés et des troupes
( 35 )
françoises. Napoléon parut très-gai; il
anima la conversation par les manières
les plus affables et des saillies que faisoit
naître le vin mousseux de Champagne.
Ils firent appeler l'hôtesse, à qui ils don-
nèrent trois fois la valeur du dîner. Au
au même instant elle reconnut que l'officier
russe arrivé le premier étoit Napoléon lui-
même. L'argent du dîner lui tomba de la
main, et elle s'évanouit. Revenue par les
soins qu'on lui prodigua, elle se mit à
crier : Je suis perdue » ! Mais Napoléon
attendri la rassura de son mieux, lui fit
donner vingt napoléons et disparut.
Louis XVIII entra dans Paris le 3
mai 1814, au milieu d'une fête qui an-
nonçoit la plus grande allégresse. La
bonté des Bourbons fait déjà oublier les
plus grandes calamités passées.
Il arrivoit d'Angleterre, d'où il ne ces-
soit de prier pour le bonheur des François.
(36)
Nouvelles authentiques de Napoléon.
Depuis quelques mois on étoit incertain
de la vraie demeure de Napoléon et de son
existence. On profitait de cette incertitude
pour croire qu'il avoit perdu la vie; d'autres
disoient, la raison; d'autres assuroient po-
sitivement qu'il étoit au service du grand
turc pour y faire respecter l'alcoran et la
dignité de sa hautesse.
On étoit toujours fort incertain de la vé-
rité de tous ses bruits, quand tout à coup
on lut sur le Journal des débats du 26
juillet , qu'il avoit fait tout récemment
une conquête de plus de deux millions sans
quitter sa petite île.
Nouvelle conquête de Napoléon en
juillet 1814, estimée 2,000,000 fr.
Le prince Borghèse , passant à Milan le
15 juillet 1814, pour se rendre à Rome,
racontoit à tout le monde la prise de sa
fortune par son beau - frère , souverain
(37)
de l'île d'Elbe. Le prince Borghèse, qui étoit
gouverneur général des départemens au-
delà des Alpes, (comprenant le Piémont,
Gênes, les états romains, etc.), fut obligé de
renoncer à son gouvernement parce que,
d'après le nouvel ordre de choses, chaque
prince d'Italie reprit ses propres états. Ce
gouverneur général fréta un bâtiment pour
son compte , destiné au chargement de
ses effets, meubles précieux, or, argent,
bijous, tableaux rares, bibliothèque pré-
cieuse, et, en un mot, tout ce qu'il avoit.
Le bâtiment sortit du port par un beau
temps, quand tout à coup la violence des
vents força le capitaine de relâcher à
Porto- Ferrajo, capitale de l'île d'Elbe.
Napoléon faisoit dans ce moment la
visite du port. Il envoya ses gens pour
demander le nom du bâtiment qui station-
noit dans le golfe.
Le capitaine , interrogé, dit que ce bâ-
timent, d'une riche cargaison, appartenoit
au prince Borghèse, qui le destinoit pour
Civita-Vecchia (on prononce Vekia), pour
de là être déchargé , et le chargement
transporté à Rome, où le prince allait faire.
(38)
sa résidence. Bon, dit Bonaparte, tons ces
effets m'appartiennent, c'est moi qui les ai
payés : le prince Borghèse me doit encore
la dot de MA SOEUR qu'il a abandonnée.
Abrégé de la description de l'île
d'Elbe.
Elle est située à 4 lieues de l'Italie sur les
côtes de la Toscane , 13 lieues de l'île de
Corse, 45 de Rome, 85 de Naples, 230
de Paris. Elle étoit habitée avant la fon-
dation de Rome. ( Voyez plus haut sa cir-
conférence et sa population. ) Le plus long
jour y est de 15 heures (à Paris 18).
On y trouve toutes sortes de métaux ,
et même d'or et d'argent. La mine de fer
la plus abondante est celle de Rio, près
de la côte maritime, vers le levant ; elle a
des racines qui s'étendent à plus d'un mille
d'Italie, trois quarts de lieue de France.
Elle est profonde et très - ancienne, puis-
qu'on l'exploitait du temps des Romains.
L'île manque de bois , de manière à ne
pouvoir pas en fournir pour y fondre le
minéral : on le transporte sur les côtes de
la Corse et ailleurs.
( 39 )
Les Romains y occupoient un très-
grand nombre d'ouvriers pour y exploiter
le marbre , dont il y en a encore une très-
grande variété.
Les malfaiteurs de l'Italie y travaillent
continuellement aux mines.
En 1559, on tira de l'île trois colonnes de
granit qui sont d'une hauteur sans pareille,
si ce n'est celle de Trajan à Rome.
L'île renferme une grande quantité
d'aimant de deux espèces ; l'une sert aux
médicamens , et l'autre à attirer le fer et
à faire des boussoles : instrument sans le-
quel les marins se perdroient en mer. La
boussole est une aiguille aimantée qui se
tourne toujours du côté du nord de telle
manière qu'on la puisse placer.
L'île fournit aussi de l'amiante, formé
de filamens qui ressemblent à du fil blanc et
qui ne brûlent jamais , pas même dans les
feux les plus ardens, dût-il y rester huit
jours et plus.
L'amiante , qui par malheur est rare
et d'un grand prix , sert à faire des che-
mises aussi belles que la soie, et des ta-
bliers de cuisine, que l'on ne lave jamais,
(40)
si gras et si sales qu'ils puissent être ; on
les jette au feu pour les nettoyer : alors ils
deviennent plus blancs que la neige, sans
se consumer à la quarantième fois pas plus
qu'à la première.
Les Romains, qui conservoient les cen-
dres des morts dans des urnes, se ser-
voient de draps de ce fil pour les enve-
lopper et les jeter au feu. Les os se rédui-
soient en cendres; cependant la chaleur ne
brûloit pas le plus petit de ses filamens.
C'est aussi de l'amiante que l'on met
dans les briquets physiques de vingt-cinq,
sous , et dont les allumettes sont d'une
trempe différente du soufre.
On s'en sert encore pour faire des pots
d'argile , parce qu'ils se brûlent moins,
et qu'ils ne cassent pas aussi facilement.
L'île produit des plantes que l'on ne
trouve point ailleurs , du vin, de l'huile ,
des fruits de toute espèce et d'un meilleur
goût que tous les autres. Il y a des can-
tons où la mine de fer est la seule occu-
pation des habitans ; et si elle est inter-
rompue, ils souffrent aussitôt toutes les
horreurs de la faim. On y trouve des
figuiers d'Inde , qui ont jusqu'à la hauteur
de vingts pieds, quoique sortant de dessus
des rochers arides. La cochenille se plaît
sur leurs feuilles.
Il n'y a point de rivières ; mais seule-
ment des ruisseaux d'une très - bonne
eau , qui font aller quelques moulins. On
y trouve aussi quelques sources d'eaux
minérales.
La chair des animaux y a un meilleur
goût que partout ailleurs ; ce qui provient
des herbes odoriférantes dont ils se nour-
rissent.
Les quadrupèdes sauvages sont : les
sangliers, les martres et les porcs-épics ,
qui, par leur forme ronde et leur peau
remplie de pointes, n'ont besoin que de se
rouler par terre pour se défaire de leurs
ennemis. L'île a aussi un grand nombre
de serpens dangereux ; ce qui rend le
séjour des campagnes désagréable et fort
à craindre.
La pêche du thon n'y manque presque
jamais.
Les Elbois sont doux, hospitaliers et
robustes ; ils aiment la chasse et la pêche.
Si leur territoire est menacé, ils se font
( 42 )
tous soldats. Le peuple de cette île est su-
perstitieux, ignorant, mais pas vindicatif.
Les Elbois préfèrent le poisson aux vé-
gétaux ; ils font du pain avec des châ-
taignes. Leur langage est un patois dérivé
du toscan.
L'île ne renferme que deux petites villes :
Porto -Ferrajo et Porto-Longone, à deux
lieues l'une de l'autre.
La première est une jolie petite ville,
sur une pointe de terre fort élevée. Elle a
trois mille habitans.
Son port peut recevoir des vaisseaux du
plus haut bord.
Les Anglois s'y sont défendus long-
temps et avec opiniâtreté en 1802. Ils la
défendoient pour le duc de Toscane.
En 1537, un duc de Florence obtint
Porto Ferrajo des seigneurs de Piombino.
Il y fit bâtir la ville et le fort pour se
mettre à l'abri des corsaires.
Après bien des années, on en a fait une
des plus fortes places de l'Europe.
Le gouverneur de la ville décidoit du
civil et du militaire.
Porto-Longone, petite ville de quinze
( 43 )
cents habitans, est située sur. la côte orien-
tale de l'île, dans une situation inaccessible.
Elle faisoit partie du département fran-
çois de la Méditerranée.
Les François en prirent possession
en 1801, d'après le traité fait avec le roi de
Naples. On n'y commerce qu'en poisson.
Elle fut bâtie en 1611 , par ordre d'un
roi d'Espagne.
Les François la prirent sur eux en 1646.
Les Espagnols la reprirent en 1650. Elle
est à trois lieues de Piombino, qui est sur
la côte d'Italie.
Il y a encore quelques petits mauvais
bourgs et villages , que l'on trouve sur la
carte de l'île , par M. Tardieu, gravée
depuis deux mois.
L'île d'Elbe fut habitée d'abord par les
Etrusques : elle se gouverna par ses pro-
pres lois. Elle fut ensuite soumise tour à
tour aux Carthaginois , aux Romains , et
dévastée par différens peuples. Elle eut
plus de vingt- cinq sortes de maîtres, de-
puis les temps les plus reculés jusqu'à
celui qui y est à présent. Elle fut aussi
vendue et achetée un grand nombre de
( 44 )
fois. Elle fut même soumise par le fils
naturel d'un pape (Alexandre VI) , puis
rendue et reprise par d'autres. Les Turcs
la pillèrent et la saccagèrent deux fois :
à la seconde tout ce qui put marcher fut
■conduit en esclavage chez les Turcs.
Une femme, qui fut aussi souveraine
de cette île , payoit tous les ans au roi
d'Espagne Ferdinand une tasse d'or de
la valeur de 3,125 fr. Ferdinand devoit
la lui conserver.
Rio, chef-lieu du canton de Porto-Lon-
gone, est une bourgade de 1,800 habitans.
Ses environs sont très-peu cultivés.
On s'y occupe exclusivement des mines
de fer : elles offrent un résultat extrême-
ment lucratif , puisqu'elles donnent jus-
qu'à 85 pour 100 d'un excellent fer qui
peut être comparé à celui de Suède et de
Sibérie.
Barberousse, turc des plus célèbres,
saccagea Rio , emmena en esclavage tous
les habitans , jusqu'aux enfans les plus en
bas âge : il ne laissa que les vieillards.
Campo, village de 1,700 habitans , est

Un pour Un
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