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Précis historique sur Napoléon Buonaparte, jugement porté sur ce fameux personnage... le tout extrait des mémoires d'un homme qui ne l'a point quitté depuis 15 ans

82 pages
Mathiot (Paris). 1815. France (1814-1815). In-12.
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Imprimerie de Me Ve JEUNEHOMME,
rue Hautefeuille, n° 20.
SUR
NAPOLÉON BUONAPARTE;
JUGEMENT PORTÉ SUR CE FAMEUX
PERSONNAGE,
D'APRÈS CE QU'IL A DIT , CE QU'IL A FAIT :
Le tout extrait des Mémoires d'un Homme qui
ne l'a point quitté depuis quinze ans.
SEPTIÈME ÉDITION,
A PARIS,
CHEZ GERMAIN MATHIOT, LIBRAIRE,
Quai des Augustins, n° 25.
1815.
PRÉCIS HISTORIQUE
SUR
NAPOLÉON BUONAPARTE.
UN homme de beaucoup d'esprit ,
frappé depuis quinze ans des nom-
breuses contradictions qu'il remar-
quait non seulement dans le caractère
politique de Buonaparte, mais encore
dans sa vie privée, disait : Cet homme
est une énigme épouvantable, dont la
solution n'appartient qu'à Dieu. On
ne pouvait faire une plus belle phrase;
et eu même temps avancer une plus
grande erreur. Buonaparte, sous tous
les rapports, est l'être que l'on peut
(6)
le mieux définir. Voulez-vous mesurer
ce colosse unique dans les annales du
Monde, ne le considérez point dans
l'immensité du cercle qu'il a par-
couru ; prenez-le loin du tourbillon
qui toujours entraîne non seulement
la multitude , mais encore l'homme le
plus sage ; déchirez les pages des
journaux payés pour dénaturer les
événemens et porter aux nues un
homme que l'univers eût voulu voir à
cent pieds sous terre ; brûlez ces oeu-
vres soporifiques , dont la bassesse
égale l'imposture, et dont il rougissait
lui-même; calculez les temps, les lieux,
l'immensité des ressourcés et la bra-
voure du peuple qu'il commandait,
vous aurez bientôt la mesure de cet
homme vraiment inexplicable jusqu'à
ces derniers temps;" Un pareil travail
(7)
n' est point facile pour tout le monde
on peut même échouer dans cette en-
treprise , dont les détails doivent être
bien choisis.
Que faut-il donc faire pour attein-
dre la réalité du personnage ? Mettre
de côté tout sentiment de haine, iso-
ler l'homme de tous les prestiges de
la représentation , et déduire ce qu'il
fut, ce qu'il est, de ce qu'il a dit et
de ce qu'il a fait en particulier.
Je vais donc soumettre des faits à
la sagacité du lecteur; il sera libre
d'en tirer les résultats qui lui convien-
dront le mieux. Mon opinion ne doit
point faire loi: on peut se tromper
en toisant un colosse. Que l'on ne
s'attende point à trouver dans cet
aperçu un plan fixe, un ordre métho-
dique ; ce sont des pierres que j'amène
(8)
sur le terrain, et qu'un habile archi-
tecte emploiera quelques jours dans
un édifice mieux ordonné.
Depuis quinze ans je suis attaché
par état à la personne de Buonaparte ;
depuis quinze ans, scrutateur attentif
de ses moindres actions , quand il
était en mon pouvoir de l'observer
ou l'entendre , j'ai été plus d'une fois
découragé quand j'ai voulu porter un
jugement fixe sur lui. Quel homme
en effet ! quel assemblage monstrueux
de parties incohérentes ! que d'aper-
çus sublimes, que de petitesses réelles !
Ce qui m'a étonné , ce qui peut en
•étonner bien d'autres, c'est que jamais
homme n'a passé aussi machinalement
et.avec autant de rapidité d'une extré-
mité à l'autre. La même minute vous
offrait en lui un grand homme d'État
(9)
et un mauvais juge dé village, un
célèbre capitaine et un. guerrier très-
ordinaire, surtout dans un moment
de retraite. Voulez-vous en être con-
vaincu, lisez ce qui suit; le trait est
tiré de l'affaire d'un préfet d'une de
nos provinces méridionales.
« Vous êtes admis à lui parler, il
« vous écoute; vous finissez, il vous
« répond. Son accent est doux, ses
«mots honnêtes, mesurés, consé-
« quens même; fixez-le, son oeil est
« calme, ses traits sereins et gracieux :
« votre coeur se livre à l'espérance ;
« mais le hasard a placé près de lui
« un objet quelconque, une carte géo-
« graphique, un livre, n'importe, il
« y jete la vue ; eh bien ! cette distrac-
« tion machinale a changé l'homme.
« Ses regards se portent sur vous,
( 10 )
« tout à coup sa voix devient rude et
« sonore, sa phrase outrageante et la-
« conique; vous le fixez de nouveau,
« son front est sévère, son oeil est
« enflammé, et de sa bouche fortement
« entr'ouverte s'échappe un dédai-
« gneux refus , ou bien un congé
« donné du ton d'un roi de barbares.
« Vous sortez anéanti, confondu, et
« dans le doute si ce ne sont point
« deux personnes différentes à qui
« vous avez parlé. »
: Voulez-vous quelque chose de plus,
continuez.
Un de ses ministres l'aborde un jour
et lui présente un rapport qu'il avait
désiré : il s'agissait d'une conspiration
contre sa personne. J'étais présent à
cette scène. Je m'attendais, je l'avoue,
à le voir entrer en fureur, fulminer
(11)
contre les traîtres, menacer les magis-
trats et les accuser de négligence :
point du tout. Il parcourt le papier
Sans donner le moindre signe d'agita-
tion. Jugez de ma surprise, ou plutôt
quelle douce émotion j'éprouvai quand
il fit entendre ces paroles consolantes
et sublimes :
« Monsieur le comte, l'Etat n'a point
« souffert, les magistrats n'ont point
« été insultés; ce n'est donc qu'à ma
« personne qu'ils en voulaient : je les
« plains de ne point savoir que tous
« mes voeux tendent au bonheur de
« la France; mais tout homme peut
« s'égarer. Dites aux ingrats que je
« leur pardonne, M. le comte : anéan-
« tissez la procédure.» Maintenant je
défie le royaliste le plus fidèle qui se-
rait témoin d'un procédé si magna-
(12 )
nime, de ne se point dire : Si le ciel
dans sa colère devait un usurpateur à
la France , remercions le d'avoir élu
celui-ci. Arrête, malheureux! tes yeux
ont vu, tes oreilles ont entendu, ne
crois rien; mais deux jours après,
trouve-toi au lever de ce prince si
doux, si magnanime, si peu avide de
se venger.
On ouvre, le voici : la foule des
courtisans l'environne,tout le monde
fixe les yeux sur lui ; sa figure est dé-
composée, les muscles de son visage
sont en contraction, tout son ensem-
ble est farouche et colère; un silence
funèbre règne dans l'assemblée : le
prince n'a point encore parlé, mais il
promène ses regards sur le groupe : il
aperçoit le même ministre qui, deux
jours avant, lui avait présenté le rap-
( 13 )
port: « Monsieur le comte, lui dit-il, ces
« lâchés conspirateurs sont-ils exécu-
« tés? leurs complices sont-ils aux fers?
« les bourreaux ont-ils donné un nou-
« vel exemple à qui voudrait imiter
» ceux qui en veulent à ma personne ? »
Quel peintre serait assez habile pour
retracer la surprise, la stupéfaction du
pauvre ministre? il croit faire un rêve;
cependant il veille. Il veut donner ses
maisons, il balbutie, l'expression lui
manque. C'est en vain qu'il rappelle
au sultan la grâce que la veille il avait
accordée, et jusqu'aux mots dont il
s'était servi ; oh lui répond brusque-
ment. : « Rien n'est plus faux; vous
« m'avez mal compris. » Profond si-
lence de toutes parts ; le monarque le
rompt le premier. Ce n'est déjà plus
la même personne; ses traits se sont
(14)
éclaircis, sa voix a pris de la douceur
et de la souplesse. Il entretient un
maréchal de France, salue un ambas-
sadeur, et se retournant vers le minis-
tre rouge encore de honte ou de colère,
lui parle d'affaires indifférentes avec
une bonté, une douceur, une aménité
qui laisse tout le monde dans une sur-
prise à laquelle il met le comble,
quand, au moment où l'assemblée se
retire, il crie encore au ministre: « M. le
« comte, vous presserez cette affaire. »
L'homme d'Etat se retire pénétré de
douleur; il ose prendre sur lui de ne
point exécuter les ordres cruels qu'il
vient de recevoir; et le monarque ne
lui reparle plus de cette affaire.
Maintenant on se demandera quelles
sont les causes de ces disparates im-
( 15 )
prévues, cruelles et méprisables : rien
de plus facile à résoudre.
Le génie de l'homme a ses bornes.
Buonaparte aval des moyens , sans
doute, mais physiquement et morale-
ment trop petits pour l'immensité de
la carrière qu'il voulait parcourir; le
héros n'existait plus que par portions
sur chacune des affaires qu'il méditait,
et sa tête en était toujours encombrée.
Il en résultait que ce qu'il concevait
et disait machinalement sur-le-champ,
la réflexion d'ensuite le détruisait.
N'ayant pas le temps de raisonner,
ses passions finissaient toujours par
l'emporter dans la balance.
Il est rare que quelques traits de
jeunesse ne décèlent pas ce qu'un
homme sera un jour; si l'individu ne
devient point un personnage, le public
(16)
s'inquiète peu des travers de ses pre-
mières années; mais Buonaparte n'est
pas dans ce cas : malheureusement trop
fameux, on aimerait assez le prendre
au berceau. Voici quelques traits de sa
jeunesse ; ce ne sont que des mots, mais
de pareils mots peignent l'homme sou-
vent beaucoup mieux que les grands
événemens.
Un jour on faisait devant le jeune
Corse l'éloge du vicomte de Turenne.
Une dame de la compagnie sa mit à
dire: «Oui, c'était un grand homme;
« mais je l'aimerais mieux s'il n'eût
« point brûlé le Palatinat.»
« Qu'importe, reprit vivement Buo-
« naparte, si cet incendie était néces-
« saire à sa gloire!. »Quelle répar-
tie ! comme elle promettait bien ce qu'il
a tenu! Il avait quatorze ans alors.
(17)
Il serait aussi absurde de nier la
clarté du jour que de refuser à ce fa-
meux personnage toute espèce de mé-
rite et de gloire : aussi toutes les plati-
tudes, toutes les vociférations vomies
contre lui depuis sa chute jusqu'à ce
jour sont-elles tombées dans le mépris.
Dès ses premières années il pensait
grandement, mais jamais dans le sens
de l'humanité, et presque toujours hors
des bornes que l'ambitieux même se
prescrit. Son oncle l'avait plus d'une
fois surpris un Cromwel à la main. Un
jour il lui demanda ce qu'il pensait de
cet usurpateur. « Cromwel, répondit-
« il, est un bon ouvrage, mais il est
« incomplet. » L'oncle, qui croyait que
son neveu parlait de l'ouvrage, lui de-
manda quelle faute il reprochait à l'au-
teur. « Morbleu ! lui répliqua vivement
a.
( 18 )
« Buonaparte, ce n'est pas du livre
« que je vous parle, c'est du person-
« nage. » Il n'y a pas quatre ans que le
cardinal Fesch lui rappelait cette anec-
dote.
M. Dupuis se trouva un jour à Mar-
seille dans une maison où Buonaparte
se trouvait aussi : M. Dupuis était alors
chef d'un nombreux pensionnat. La
conversation roulait sur les malheurs
attachés à la couronne dans les temps
de révolution. « Savez-vous pourquoi
« les rois sont à plaindre? dit tout à
« coup Buonaparte.—C'est peut-être
« vous qui nous le direz, répliqua
« M. Dupuis, étonné de la hardiesse
« du jeune écolier.—Oui, monsieur,
« continua le dernier, et j'ose vous
« assurer que votre pensionnat est plus
« difficile à conduire que le premier
( 19 )
« royaume du monde. La raison en est
« que vos élèves ne vous appartiennent
« point, et qu'un roi qui veut forte-
« ment l'être fut toujours le maître de
« ses peuples. » Tout le monde se mit
« à crier au sophisme. « Criez tant que
« vous le voudrez, leur dit le jeune
« écolier; si j'étais roi, je vous prou-
« verais ce que j'avance. » Depuis
quinze ans il nous a prouvé que ce n'é-
tait point tout-à-fait un sophisme.
J'ai lu dans un ouvrage moderne sur
l'Angleterre que le Protecteur ne s'é-
tait trouvé placé au timon des affaires
que par gradation et sans dessein pré-
médité : on ne pourrait en dire autant
de Buonaparte; car à peine était-il
connu sur la scène du monde, que déjà
sa tète fomentait une partie des projets
que dans la suite il mit à exécution. Je
( 20 )
ne citerai a l'appui de cette assertion
que la fameuse réponse qu'il fit à l'in-
fortuné Vandamme.
Quelques jours après la journée où
il fit tirer sur les Parisiens, Vandamme
lui dit : « Qu'avez-vous fait là? Bon
« pour le moment; mais je ne sais si
« quelque jour vous n'aurez point à
« vous en repentir.—Laissez donc, lui
« répondit Buonaparte, vous ne voyez
« pas que c'est mon cachet que je mets
« sur la France. »
Cette réponse était réellement le ca-
chet de son ambition.
Il faudrait, pour justifier l'ancien
Directoire, que quelqu'un pût prouver
que le destin des Etats est irrévocable-
ment écrit, et que toutes les puissances
humaines n'en peuvent changer le
cours; autrement les directeurs ne se
( 21)
justifieront; jamais de n'avoir pas vu
dans Buonaparte un guerrier qui vou-
lait devenir fameux à quelque prix que
ce fût, n'importe chez quel peuple ou
dans quels climats. Son projet de guerre
en Égypte aurait dessillé les yeux de
l'homme d'Etat le plus inepte ; mais il
était dit que cet homme en imposerait
au pouvoir même. Néanmoins le gé-
néral Pérignon l'avait déjà pénétré de-
puis long-temps. On se rappellera
qu'en le présentant aux directeurs, il
leur dit : « Je vous présente un jeune
« officier que je vous prie d'avancer;
«car si vous l'oubliez, je le connais
« homme à s'avancer lui-même. » Le
piége dans lequel fut pris le Directoire
était on ne peut plus mal travaillé : il
suffit de le soumettre à la sagacité du
lecteur pour se convaincre de la vérité.
(22)
Après les premières victoires de
Buonaparte en Italie , l'Europe ,
quoique furieusement agitée, n'of-
frait plus à son ambition la carrière
immense qu'il brûlait de parcourir.
Que fait-il? Ses regards vagabonds
se portent sur un nouveau monde.
Les sables brûlans de Zara , les
vastes déserts de l'Afrique, rien ne
l'arrête : qui sait où lui-même pla-
çait des bornes à sa course? Vaine-
ment Desaix lui écrivait - il : « Le
» projet est grand s'il est praticable; »
il n'écoutait rien ; il avait formé de
grands desseins, il voulait les exé-
cuter ; malheureusement il trouva
un Gouvernement disposé comme lui.
Comment ce Gouvernement au-
rait-il refusé de souscrire à un si
vaste projet ? L'auteur l'avait con-
(23)
vaincu qu'aussitôt que l'oriflamme
française flotterait sur les pyramides
et les minarets de l'Egypte, les An-
glais , leurs colonies , leurs manu-
factures , leur commerce , tout cela
serait anéanti. « Oui , Directeurs ,
» leur disait - il, à peine serai-je
» maître, de l'Egypte et des solitudes
» de la Palestine, que l'Angleterre
» vous donnera un vaisseau de pre-
» mier bord pour un sac de bled.—Ce
» n'était, écrivait-il une autre fois aux
» membres du Directoire, ce n'était
» que sous un Gouvernement aussi
» sage , aussi grand que le vôtre ,
» qu'un simple soldat tel que moi
» pouvait concevoir le projet de
» porter la guerre en Egypte. » Qui
ne se serait laissé prendre à une
flatterie si adroite? et qui ne recon-
(24)
naît ici le renard de la fable ? Quoi
qu'il en soit , le plan était vaste et
magnifique; plût à Dieu qu'il eût été
plus sage, mieux raisonné , et sur-
tout susceptible d'exécution ; mais
c'est à quoi ne regardaient pas de si
près nos braves Directeurs. Aussi un
Corse obtint-il sur-le-champ qua-
rante mille braves, des artistes , des
savans, et une belle flotte pour porter
tout cela sur les bords d'un fleuve
dont les habitans n'avaient rien à dé-
mêler avec nous.
Tout le monde connaît les résultats
de cette expédition , où périt l'élite
des premiers vainqueurs de l'Italie. Si
les cendres du malheureux Kléber
pouvaient se ranimer, quels détails
secrets ne nous donneraient-elles point!
Cet infortuné général n'avait jamais.
( 25 )
soupçonné que très-légèrement Buo-
naparte d'une ambition démesurée. Ce
ne fut qu'après la révolte du Caire
qu'il acquit la conviction que cet hom-
me ne travaillait que pour lui.
Le général en chef était outré de la
révolte de la capitale de l'Egypte, et
sur tout de l'énergie des habitans qui,
quoique totalement défaits, avaient
encore la menace dans la bouche et la
haine dans le coeur. Dans un moment
d'humeur il lui échappa ces mots :
« C'en est fait, jamais un Européen ne
» leur donnera long-temps des lois; je
» voudrais en être à deux mille lieues. »
Cette sortie où perçait l'intérêt person-
nel , suffit à Kléber pour le confirmer
dans le soupçon qu'il avait conçu que
Buonaparte n'était point venu chercher
en Egypte la prospérité de la France,
3
(26 )
mais bien l'indépendance. Aussi disait-
il plaisamment à ses intimes : « Ce se-
» rait un beau spectacle pour l'univers
» que de voir dix-huit cents ans après
» Jésus Christ, un petit citoyen corse,
» roi d'Egypte et de Jérusalem. »
Qu'aurait-il dit, deux ans après, s'il
avait vu en tête d'un diplôme :« Napo-
» léon-le-Grand , Empereur des Fran-
» çais, Roi d'Italie, protecteur de la
» confédération du Rhin, médiateur
» de la confédération suisse , etc. »
Depuis long-temps Kléber lisait sur
le front du général en chef les divers
sentimens dont il était agité. Nos affai-
res alors étaient presque désespérées
dans celle partie du monde. Déjà la
bravoure française ne pouvait plus
résister aux forces nombreuses et tou-
jours renaissantes des Musulmans.
( 27 )
Kléber crut devoir pressentir le gé-
néral en chef sur ses desseins et sur le
sort du reste de l'armée. « J'ignore, lui
« dit-il un jour, quels projets vous mé-
« ditez; vous n'êtes point calme comme
« à l'ordinaire. Je ne cherche point à
« pénétrer vos secrets, mais j'aime à
« croire que vous n'abandonnerez
« point les restes d'une armée que vous
« seul avez amenée ici.—A vous enten-
« dre, lui répondit Buonaparte, je suis
« l'auteur de cette expédition ; vous
« faites plus, vous m'accusez des mal-
« heurs de l'armée.—Je vous connais
« trop pour ne point vous croire l'au-
« teur du projet, répliqua Kléber, et
« je suis trop franc pour ne pas vous
« l'avouer. Quant à vous en accuser
« seul, je n'oublierai jamais que le Di-
« rectoire n'eût point dû vous en per-
( 28 )
« mettre si facilement l'exécution.» Le
général en chef, pourpre de colère,
sortit. C'est chez Kléber que celle
scène avait lieu.
Ce qu'il y a de particulier dans cette
affaire de l'expédition d'Egypte, c'est
que les deux tiers de l'Europe ont cru
que c'était un projet conçu par le Di-
rectoire, pour perdre le vainqueur de
de l'Italie. Si le fait eût été vrai, le gou-
vernement eût mérité le dernier suppli-
ce; car faire égorger quarante mille
hommes pour le plaisir d'en perdre un
seul, eût été de tous les crimes politi-
ques le crime le plus atroce. C'était bien
assez de les avoir laissés marcher à une
mort certaine sans dessein prémédité.
Une réflexion bien simple, mais bien
saillant se lie à mon sujet : c'est que le
fameux Christophe Colomb ne put ja-
(29)
mais obtenir de son maître deux chétifs
vaisseaux pour lui conquérir un nou-
veau monde , tandis qu'un simple par-
ticulier d'une très-petite île obtint fa-
cilement d'un gouvernement quarante
mille hommes des meilleures troupes
du monde, et une flotte nombreuse
pour aller lui conquérir la haine d'une
foule de peuples chez lesquels il n'était
ni provinces nouvelles, ni trésors à dé-
couvrir. Sûrement qu'au quinzième
siècle on prodiguait moins les sujets et
les richesses de l'Etat. Autre temps,
autres moeurs.
Avant de quitter l'Egypte, je ne puis
cependant m'empêcher de citer un trait
de Buonaparte dont j'ai toujours cher-
ché à me rendre raison , sans pouvoir
y parvenir. En effet, ce trait est d'une
singularité piquante ; le voici : on était
(30)
a deux lieues de Kaminich. Le général,
au milieu de son état major, faisait
route, suivi d'une cinquante de gui-
des à cheval. Arrivé à cet endroit, il fit
faire halte : on était fatigué , chacun se
mit à l'ombre, autant que cela se pou-
vait. Le général seul se promenait d'un
air soucieux. Trois minutes après, nous
ne le vîmes plus; une petite monticule
nous le dérobait. Tout à coup je l'en-
tends m'appeler par mon nom , sûre-
ment parce que j'étais le plus proche
de lui. Aussitôt je me mets à courir;
deux autres personnes me suivent :
l'une est un nommé Talbot et l'autre
s'appelle Reguillot.Le premier simple
guide , et le second trompette au même
corps : tous les deux vivent encore , et
l'un demeure à Paris. Arrive près du
général, il me demanda si j'avais de
( 31)
l'argent : sur ma réponse affirmative,
il me dit de le suivre ; les deux guides
suivirent de même. A dix pas plus loin
que la petite éminence étaient trois ou
quatre petites chaumières, dans l'une
desquelles Buonaparte entra le pre-
mier. Nous vîmes en entrant une femme
malade, couchée sur une espèce de
natte étendue sur des feuilles qui fai-
saient beaucoup de bruit quand la ma-
lade se remuait; elle avait pour cou-
verture un morceau de toile de coton
d'une blancheur parfaite. Tout, dans
celte chaumière,exprimait l'indigence,
mais tout aussi était d'une propreté au-
delà de toute expression. Près du lit de
la malade était une fille d'environ seize
ans. Quoique brune, elle était autant
belle qu'on peut l'être : elle n'avait
point l'air étonnée; elle considérait le
(32)
général de la tête aux pieds. Il me de-
manda alors si je parlais un peu son
patois ; j'allais lui dire que non , quand
Reguillot se mit à dire à la jeune fille,
en langue du pays, que c'était le gé-
néral en chef à qui elle parlait. A ces
mots elle sourit, et lui baisa le bras
entre le coude et la main; elle allait
continuer : le général ne voulut point
le souffrir; mais il chargea Reguillot
de lui demander des détails sur la ma-
lade et sur elle-même. Nous apprîmes
que c'étaient la mère et la fille; que la
mère était tombée malade de chagrin
depuis que son fils unique avait suivi
les troupes du pacha Djezzar ; que la
jeune fille était au désespoir de ne pou-
voir plus procurer à sa mère les secours
dont elle avait besoin, vu l'absence to-
tale des moyens de le faire. La jeune
(33 )
fille, qui se doutait du sujet de la con-
versation, laissait voir de grosses lar-
mes qui lui sillonnaient les joues. Le gé-
néral la prit alors dans ses bras, et la
baisa sur le front d'une manière très-
expressive. Je fus extrêmement surpris,
car je ne fus jamais témoin d'une pa-
reille chose de sa part. Alors il me de-
manda ma bourse; je la lui donnai : il
l'ouvrit; elle contenait, en monnaie du
pays, 127 fr. de France. Après l'avoir
refermée sans rien compter, il en fit
présent à la fille, qui sur-le-champ l'ou-
vrit sans façon. A la vue de l'or qu'elle
contenait, cette belle personne fait un
cri de joie, laisse tomber la bourse, et
saute au cou du général qu'elle em-
brasse fortement. Il me semblait voir
le jeune Paul au cou de M. de Labour-
donnaie. Cependant j'ignore ce qui se
(34)
passa tout à coup dans l'âme de Buo-
naparte. Il nous regarde, se débarrasse
de la jeune fille, et la repousse si brus-
quement, qu'elle alla tomber sur les
pieds de sa mère, à qui elle arracha un
•cri.Le général sortit sur-le-champ. La
jeune personne était toujours dans la
position où elle était tombée. Sa figure
portait l'expression du plus grand éton-
nement. Je laisse au lecteur à pronon-
cer sur un fait dont peut-être il n'est
pas d'exemple dans l'histoire du coeur
humain.
Quelques jours avant son départ de
l'Egypte pour revenir en France, Buo-
naparte s'aperçut qu'il avait perdu des
papiers; il était dans une inquiétude
mortelle. Tout le monde ignorait qu'il
eût fait cette perte, et il n'osait s'en
ouvrir à qui que ce fût, Le général

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