Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Procès du lieutenant général comte Drouot,... précédé d'une note historique sur cet officier-général... [Par Évariste Dumoulin.]

De
71 pages
S.-C. L'Huillier (Paris). 1816. In-8° , VIII-63 p., portr..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

PROCÈS
DU LIEUTENANT-GÉNÉRAL
COMTE DROUT,
GRABD OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.
PRÉCÉDÉ
D'une Notice historique sur cet Officier-General,
avec son Portrait.
A PARIS,
CHEZ
S. C L'HUILLIER, Libraire, rue des Maçons-Sorbonne,
PILET, Imprimeur-Libraire, rue Christine, n°10.
DELAUNAY, Libraire, au Palais Royal.
1816.
DE L'IMPRIMERIE DE Mme Ve JEUNEHOMME,
RUE HAUTEFEUILLE , N° 20.
NOTE HISTORIQUE
SUR
LE GÉNÉRAL DROUOT.
LE général comte Drouot est né , à Nanci,
de parens estimés, jouissant d'une honnête
fortune. Ses études ont été faites, avec suc-
cès, a l'université de cette ville ; fort jeune
encore, il fut remarqué, par de singulières
disposotions à l'étude, par un caractère
grave, plein de franchise et de modestie.
Ses parens le destinèrent à l'état ecclésias-
tique; sa mère mettait tous les soins de sa
piété, toute l'autorité de sa tendresse à dé-
cider en lui cette vocation. Il se voua à la
culture des sciences sérieuses, et surtout
aux mathématiques avec passion. En deux
années il acheva des cours qui demandent
ordinairement quatre ans de travail, trou-
vant encore le temps de faire au milieu de
ces occupations arrides, de brillantes hu-
manité.
(iv)
A seine ans, le jeune Drouot se rendit
de Nanci à Châlons pour y subir un
examen qui décidait de l'admission des
élèves aux écoles de Metz. Le savant M. de
La place était chargé de ces examens: Le
jeune Drouat arriva dans le modeste équi-
page d'un piéton. Son air timide, ses ha-
bits sans luxe et sans élégance, inspirèrent
peu de crainte à ses rivaux, déjà parés de
l'uniforme et imitant le ton des officiers.
Il parut à la séance sous des auspices peu
favorables : M. de Laplace prit peu garde
à l'extérieur de l'élève, l'interrogea, fut
frappé de la précise clarté de ses réponses
et de son instruction. Ordinairement une
heure et demie suffisait à l'examen d'un
sujet, le professeur se plut à prolonger les
épreuves de celui-ci et, après l'avoir fait
briller dans une foule de questions qui éta-
blissaient des connaissances au-dessus de
celles qui étaient rigoureusement exigées
pour être admis, il l'embrassa et lui an-
nonça, devant ses camarades, qu'il était reçu
officier et le premier de cette nomination
où quarante aspirans furent choisis.
On sait peu de chose de la vie militaire
(v)
du général Drouot, sur laquelle il n'a point
été écrit jusqu'ici. Fuyant , comme un
autre les recherche, les occasions de faire
parler de lui et d'augmenter sa renommée,
ses travaux, ses actions d'éclat n'ont été
recueillis dans aucune biographie, dans au-
cun panégyrique; il est connu seulement
qu'il dut à son seul mérite chacun des
grades qu'il obtint successivement; tous
ceux qui séparent le sous-lieutenant d'artil-
lerie du lieutenant-général lui ont été ac-
quis sur le champ de bataille et par des ser-
vices rendus.
Le maréchal duc de Tarente qui, dans
cette importante circonstance de la vie du
général Drouot, dépose un témoignage si
remarquable de sa loyauté, de son amour
pour la France, de ses efforts pour servir
les intérêts de S. M. en décidant au mois
de juin dernier, un corps formidable de
seize mille hommes de la garde à l'o-
béissance et au licenciement, eut occasion
de le connaître, de l'estimer à leur pre-
mière rencontre, à la fameuse retraite de
Trëbia, Le sang froid et les habiles ma-
noeuvres du capitaine Drouot protégèrent
une partie de l'armée française; quelques
batteries, adroitement placées sur les bords
de la rivière, retardèrent d'uu jour entier
la poursuite de l'ennemi et défendirent
l'arrière-garde général Magdonald (1).
Les résultats des batailles de Wagram, de
la Moskowa, de Lutzen, de Bautzen, de
Dresde, de Hanau, de Mont-Miral, ont été
dus, en partie, à l'habileté du général
Drouot. Les officiers français ne savaient
point ce qu'ils devaient admirer le plus de
l'étonnante profondeur de ses opéra-
tions , de la justesse de ses calculs ou de
l'intrépidité froide et stoïque qu'il portait
au milieu des combats. On l'a vu com-
mander trois cents bouches à feu avec
l'assurance qu'on peut porter dans une at-
taque, dont l'issue n'importe guère au sa-
lut de l'armée et remplacer, par l'habileté
de ses manoeuvres, l'infériorité de notre
cavalerie;
Ce fut notamment aux journées de
Wagram et de Lutzen que les secours de
(1) Le comte Drouot n'étant encore que major, fit
partie d'une expédition navale et se trouvai la bataille de
Trafalgar.
son artillerie décidèrent victorieusement
de l'avantage des positions. A Wagram et
dans an moment d'hésitation de l'armée,
il forma et porta en avant une batterie de
cent pièces qui mit le trouble et la mort
dans les régimens d'élites autrichiens. Na-
poléon regretta souvent, dans la suite, de
n'avoir pas assez fortement exprimé dans
ses bulletins toute la part du succès qui re-
venait au général dans cette mémorable
affaire. Depuis que l'arme du canon est de-
venu en Europe le plus décisif des moyens
de la victoire, la réputation du. général
Drouot a passé dans les rangs de tous les
ennemis que nous avons successivement
vaincus; son nom s'est placé le premier
parmi ceux des officiers du génie.
A la cour il n'eut d'ambition que la re-
traite ; dans la retraite, il n'eût de goût que
pour l'étude. S'il parut au milieu des cour-
tisans, ce ne fut qu'à regret, et toujours der-
rière la foule; s'il sollicita les faveurs du pou-
voir ce fut pour quelques officiers inconnus,
et pour faire recompenser le mérite inapré-
cié; le plus souvent le protégé n'apprenait
cas le nom de son bienfaiteur. Il a cultivé,
( viij )
étendu sans cesse les nombreuses connais-
sances qu'il avait acquises dès sa jeunesse;
si son pays ne le comptait pas au nombre
de ses plus illustres généraux, il le comp-
terait parmi ses savans les plus distingués.
Son caractère le porte à obliger les hommes,
son humeur à ne les point rechercher.
Chargé d'une place éminente il ne donna
jamais qu'une partie de son temps aux
soins du monde, et sut en mettre toujours
une moitié en réserve pour ses travaux
favoris.
Son histoire, depuis le 31 mars 1814 jus-
qu'au 6 avril 1816, est toute entière dans
les détails de ce procès; nous n'ajouterons,
qu'un mot, c'est qu'il n'interrompit pas
un seul jour, dans sa prison, l'habitude
qu'il avait contractée de lire et d'étudier ;
une foule de personnes se présentèrent
pour le voir, trop sûr de ne pouvoir plus
leur être utile, il les pria de renoncer à
leur visite ; décida qu'il ne recevrait per-
sonne, passé l'heure de midi, et sans dis-
traction, il n'était plus accessible que pour
les prisonniers d'état, ses compagnons d'in-
fortune , dont il était conseil et le conso-
lateur.
PROCÈS
DU GÉNÉRAL DROUOT.
LE général Drouot, volontairement constitué
prisonnier, et détenu à Paris dans la prison mi-
litaire de l'Abbaye, depuis les premiers jours
du mois d'août 1815, avait plusieurs fois solli-
cité la faveur d'être jugé, lorsqu'un conseil de
guerre fut nommé et institué le 6 avril 1816,
pour terminer ce procès. Depuis long-temps L'ins-
Inaction préparatoire en était achevée. La cu-
riosité, l'intérêt public, étaient vivement exci-
tés par une aussi longue attente ; des voeux que
personne ne cherchait à déguiser , étaient expri-
més de toutes parts pour l'issue favorable de cette
importante procédure.
Voici la composition du conseil :
Président : Le lieutenant-général comte Dan-
thouard. Juges : les lieutenans-généraux baron
Rogniat et baron Taviel; le colonel marquis de
Marcillac ; le chef d'escadron vicomte de Pons,
le comte Louis de Vergennes; M. Dutuis, capi-
(2)
taine de la légion de la Seine. Procureur du roi ;
le capitaine Béraud de Ressius; Rapporteur : le
chef de bataillon Delon. Greffier: M. Boudin,
Défenseur du général Drouot : M. Girod de
l'Ain.
La séance est ouverte à onze heures moins un
quart.
M. le président invite le public au silence et lui
rappelle qu'il né doit donner aucun signe d'ap-
probation ni d'improhation. Il donne lecture de
la décision du ministre de la guerre, portant dé-
signation des membres du conseil de guerre
chargé de juger le général Drouot, compris dans
la première liste de l'ordonnance du 24 juillet et
accusé d'avoir attaqué, à main armée, la France
et le gouvernement.
M. le rapporteur a ensuite là parole pour l'a
lecture dés pièces de la procédure. Après avoir
donné quelques détails sur les démarchés qu'il a
faites pour se procurer les documens nécessaires
il en donne connaissance au. conseil, dans l'ordre
suivant:
Lettre du ministre de la guerre au gouverneur
de Paris, du 11 août 1815, annonçant que le gé-
néral Drouot s'est constitué prisonnier, et portant
l'ordre de le faire traduire devant le premier
conseil de guerre permanent de la 1re division
militaire.
(3 )
Lettre du 18 avril 1814, adressée au général
Dupont, alors, ministre de la guerre, par laquelle
le général Drouot annonce sa soumission au gou-
vernement provisoire.
Lettre du ministre de la guerre, annonçant
que le général Drouot n'a jamais été rayé du
tableau des officiers généraux de l'armée.
Lettre du payeur général de la première divi-
sion militaire, annonçant que le général Drouot
n'a touché aucun traitement pour le temps qu'il a
passé à l'île d'Elbe , auprès de Napoléon.
M. le rapporteur explique que, dans son inter-
rogatoire, le général Drouot a invoqué le traité
de Fontainebleau, du 11 avril 1814 ; il croit
devoir, en conséquence, donner lecture de, ce
traité.
Suit immédiatement la lecture des dépositions
écrites des témoins. Les trois premiers n'ont été
appelés ni par le général Drouot ni par le rap-
porteur; ils ont appris, par les journaux, que le
général devait être mis en jugement, et ils ont
eux-mêmes demandé a être entendus.
M. Joseph-Marie-Adolphe Lacour, ex-com-
missaire des guerres, employé à l'île d'Elbe, a
déposé, le 11 décembre comme il suit :
Le 26 Février dernier, à huit heures du soir;
je rencontrai M. le lieutenant-général Drouot
sur les quais de Porto-Ferrajo; je l'abordai et
me plaignis de ce qu'on m'abandonnait dans
l'île au lieu de m'appeler à faire partie d'une
expédition qui présentait sans doute des dan-
gers, ce que je désirais, quel qu'en fût le but.
Le général, en me serrant la main avec affec-
tion , me répondit : " Mon cher Lacour, ce
que vous regardez comme une preuve de mé-
fiance , en est une de l'intérêt que vous m'ins-
pirez, ainsi que votre famille ; je suis persuadé
que nous faisons une grande faute en quittait
l'île d'Elbe, et si l'on m'avait cru , nous y se-
rions resté ». Le général Drouot m'a rappelé ce
propos en juillet dernier, au Aix-d'Augillon,
près Bourges, et ajouta : « Si on m'avait cru
alors, que de malheurs on eût évité ! »
J'ajoute encore que parlant à Paris, en oc-
tobre dernier, de tous les maux qui avaient
suivi ce malheureux départ de l'île d'Elbe, avec
M. le baron Peyrusse, ce dernier me dit : « Si
l'on avait écouté les sages conseils du général
Drouot, tout cela ne serait pas arrivé, car il
s'opposa toujours à ce départ, je le tiens de la
bouche même de Napoléon ».
La dame Jeanne Perrard; épouse du sieur
Deschamps, fourrier du palais de Napoléon, a
déposé ainsi (le 2 décembre ):
Le 26 février dernier, vers les neuf heures du
soir, au moment où les troupes de Napoléon
(5)
Bonaparte s'embarquaient pour quitter. l'île
d'Elbe, j'étais sur le port ; ayant acosté M. le
général Drouot, je lui souhaitai un bon voyage»
ce général m'embrassa, et me pressant la main ,
me dit : « C'est avec bien du regret que je fais
ce voyage, c'est contre mon opinion que l'em-
pereur le fait, nous regretterons l'île d'Elbe, et
c'est une sottise qu'il fait ». Alors il me quitta,
et il avait un air bien consterné.
Le lendemain 27, vers les midi, je me suis pré-
sentée chez la princesse Borghèse, que je trour
vai très fatiguée et bien chagrine. Je lui en témoi-
gnai ma surprise; cette princesse me répondit :
Madame Deschamps, je suis d'autant plus cha-
grine, que, d'après ce que m'a dit hier le géné-
ral Drouot, en venant prendre congé, ce géné-
ral m'a paru fort triste, et m'a dit qu'il n'était
point d'avis de cette expédition ; que c'était avec-
peine qu'il quittait l'île d'Elbe ; qu'on la regret-
terait, et que l'empereur faisait une grande sot-
tise.
M. Peyrusse, rentier à Paris, a déposé, le 23
décembre, comme ci-après :
Je remplissais à l'île d'Elbe les fonctions de re-
ceveur et payeur. Le 25 février, veille de l'em-
barquement, vers les quatre heures du soir, Na-
poléon m'ayant laissé entrevoir son projet de
départ, je me rendis chez M. le général Drouot,
(6)
que j'ai trouvé très sombre. Je lui ai demandé ce
qui se passait, et il me répondit : Vous savez qu'il
est question de départ: j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour en détourner l'empereur ; mais il n'a pas eu
égard à mes observations.
Le 27 du même mois de février, vers cinq
heures du soir, Napoléon se trouvant sur le der-
rière du navire avec plusieurs officiers, je lui ai
entendu dire, après plusieurs questions qui lui
étaient faites sur son entreprise : « Je sais bien que
si j'avais voulu croire le sage (en montrant le gé-
néral Drouot, qui était alors sur le pont), je ne
serais pas parti; mais il y avait encore plus de
danger à rester à Porto Ferrajo.
M. le maréchal duc de Tarente, dont le té-
moignage est le seul qui ait été invoqué par le
général Drouot, a déposé ( le 23 février der-
nier) en ces termes :
J'arrivai à Bourges pour prendre le comman-
dement de l'armée de la Loire, à l'époque où le
général Drouot , frappé par l'ordonnance du
24 juillet, quittait celui de la garde pour se
constituer volontairement prisonnier.
J'appris que cette garde, pleine de confiance
dans son commandant, s'était abandonné à la
sagesse de ses conseils et à sa direction, au
moment très critique de la capitulation du 3 juil-
let , et que cet exemple salutaire, entraînant
(7)
l'armée, Paris fut préservé des événemens désas-
treux dont il était menacée
La garde ayant été conduite au-delà de la
Loire, le général Drouot, par ses soins assidus
et sa fermeté , la maintint,dans la plus sévère
discipline; et, par son exemple et ses bons con-
seils, l'a ralliée et franchement soumise à l'obéis-
sance du roi.
Le général a calmé les têtes exaltées, et en a
écarté de dangereuses, qui auraient pu égarer
cette garde de nouveau., et la porter à des excès
dont les suites eussent été incalculables et terri-
bles pour la France.
Une si heureuse influence,, si utilement; appli-
quée à cette garde, pour la cause de S. M. et.
de la patrie, a décidé l'armée à la soumission.
Cette conduite a ainsi, préservée cette partie de
la France de l'invasion étrangère, des plus grands
malheurs, et sauvé cette armée de se propres
erreurs.
La, vérité me fait un devoir de déclarer hau-
tement ici que c'est à cette bonne direction
donnée aux esprits par les chefs de l'armée ; que
c'est à cet exemple donné par la garde, sous
l'influence du général Drouot, qu'est due la ré-
signalisation de l'armée à subir le licenciement gé-
géral que j'ai été chargé d'opérer.
Le général Drouot est si genéralement connu
(9)
et estimé, que je suif dispensé de faire valoir
ses mérités militaires ; je ne pourrais en parler
sans blesser sa modestie.
Après les dépositions écrites des témoins,
M: le rapporteur lit les divers interrogatoires
qu'il a fait subir au général Drouot, les 2, 19,
20 et 22 décembre 1815 ; 30 janvier et 7 fé-
vrier derniers. En voici la copie :
D. A quelle époque, dans quels lieux, et pour
quels motifs avez-vous été arrêté?
R. Je n'ai point été arrêté; aussitôt que j'ai
eu connaissance de l'ordonnance du roi, du 24
juillet dernier, je me suis soumis avec respect
aux ordres dé S. M.; j'ai quitté à Bourges, où
je me trouvais le 1er août de cette année, le
commandement de l'ex-garde pour venir me
constituer prisonnier. Arrivé à Paris le 3 dudit
mois , j'ai appris, après des démarches réitérées,
tant auprès de S. Exc. le ministre de la police
générale, qu'auprès de M. le général comte
Maison, gouverneur de Paris, que je pouvais
me présenter en la maison d'arrêt militaire de
l'Abbaye; et sur-le-champ, c'est-à-dire le 14 du-
dit mois, je m'y suis constitué prisonnier.
D. Où avez-vous logé à votre arrivée à Paris,
le 3 août dernier, et jusqu'au 14 dudit mois ?
R. Chez un ami; et je l'ai fait connaître à S,
Exc. le ministre de la police générale.
(9)
D. Quelles étaient vos fonctions au 1er mars 1814?
R. J'étais aide de camp de Napoléon et major
de sa garde.
D. Où vous trouviez-vous lors de l'abdication
de Napoléon dans le mois d'avril de la même
année?
M. J'étais près de lui à Fontainebleau.
D. A cette époque, la France est rentrée sous
le gouvernement de ses légitimes souverains ;
l'armée française en masse et individuellement a
donné son adhésion; elle a reconnu S. Majesté
Louis XVIII pour son légitime souverain ; elle a
prêté serment d'obéissance et de fidélité ; avez-
vous suivi cette exemple ?
R. En annonçant au ministre de la guerre que
je désirais suivre Napoléon à l'île d'Elbe, j'ai
donné mon adhésion au gouvernement provi-
soire; mais le traité du 11 avril 1814, signé par
les souverains, alliés et par le gouvernement fran-
çais, ayant accordé à Napoléon la souveraineté
de l'île d'Elbe avec, le titre d'empereur, et l'au-
torisation d'emmener 400, hommes de troupes,
j'ai suivi le monarque qui m'avait toujours mon-
tré de l'attachement, qui m'avait toujours traité
avec bonté; et je me suis fait un devoir de par-
tager son sort, n'étant plus sujet du souverain de
la France; je ne m'étais astreint à aucun serment
' (10)
envers S. M. Louis XVIII, et je n'en ai prêté
d'aucune nature.
D. En remontant sur le trône de ses pères,
le roi, juste et magnanime, avait conservé à tous
les Français, particulièrement aux militaires, lés
honneurs, grades et titres dont ils étaient en
jouissance, n'avez-sous pas profité de cet acte de
bienvillance de S. M. ?
R. Passé au service du souverain de l'île d'Elbe,
ne me regardant plus comme Français, je n'ai
pu, je ne pouvais même profiter des bontés de
S. M., n'étant plus au service de France , à
compter du 11 avril 1814 ; j'ai cessé à cette épo-
que d'être payé par cette puissance, et j'ai été
effacé du tableau du corps d'artillerie auquel jus-
qu'alors j'avais appartenu.
D. Où vous trouviez-vous au 1er. mars 1815 ?
R. Parti de l'île d'Elbe avec Napoléon, je suis
débarqué avec lui et ses troupes sur les côtes de
Provence, et le 1er mars, nous étions au golfe de
Juan.
D. Qu'avez-vous fait du 1er au 20 mars?
R. J'ai marché à la suite de Napoléon, depuis,
son débarquement jusqu'à son arrivée à Paris..
D. Quels étaient vos titres et vos fonctions?
R. Je n'ai pas cessé de continuer de remplir»
les fonctions d'aide de camp et d'aide major de
la garde.
(11)
D. Qu'êtes-vous devenu depuis le 20 mars jus-
qu'à ce jour?
R. Jusqu'au 23 juin dernier, j'ai continué les
fonctions d'aide de camp de Napoléon et celles
d'aide major de la garde ; à cette époque, après
la nouvelle abdication dé Napoléon, la commis-
sion du gouvernement me donna le commande-
ment de toute la garde. Après la capitulation du
3 juillet, j'ai suivi le mouvement de l'armée sur
la Loire, et j'ai conservé le commandement de
l'ex-garde jusqu'au 1er août, où j'ai quitté volon-
tairement, et suis parti du quartier-général de
Bourges, pour venir à Paris me constituer pri-
sonnier , ainsi que je l'ai déclare.
D. Postérieurement au 11 avril, et avant d'a-
voir quitté la France, depuis votre arrivée à l'île
d'Elbe, pendant le séjour que vous y avez fait, et
depuis votre débarquement en France, n'avez-
vous adressé au roi ou à ses ministres aucun acte
de soumission, n'avez-vous fait enfin ni démarches,
ni actes, ni demandes ayant pour but votre ren-
trée en France, pour y vivre en fidèle sujet de
S.M. Louis XVIII?
R.' Ayant suivi Napoléon, ayant accepté le
gouvernement de l'île d'Elbe, je me suis trouvé
engagé au service d'un souverain étranger. Je
n'ai écrit ni au roi ni à ses ministres pour sol-
liciter aucun avantage. Je n'ai contracté aucun
(12 )
engagement; je n'ai fait enfin aucunes démarches
envers qui que ce soit, ayant pour objet ma ren-
trée ou mon séjour en France.
D. Depuis votre sortie de France, et pendant
votre séjour dans l'île d'Elbe, n'ayez-vous pas reçu
des ordres du roi ou de ses ministres, annulant
l'autorisation qui avait pu vous avoir été donnée
de passer à un service étranger, et vous enjoi-
gnant de rentrer en France sur-le-champ ou dans
un délai déterminé?
R. Je n'ai jamais reçu d'ordres à ce sujet, ni
de la part du roi, ni dé celle de ses ministres.
D. Où étiez-vous pendant le séjour de Napo-
léon à l'île d'Elbe?
R. Dans cette île, dont j'étais gouverneur pour
Napoléon.
D. Quelles étaient vos occupations?
R. Les trois quarts de mon temps étaient con-
sacrés à l'étude ; le reste du jour, je le passais à la
promenade ou dans la société de Napoléon.
D. Vivant dans la société intime de Napoléon,
et jouissant de sa confiance, vous avez dû avoir
connaissance de sa correspondance avec la France,
et de. ses intelligences avec les Français ennemis
du roi; enfin, de la conspiration qui avait pour
but de rappeler Napoléon, et de le faire remon-
ter sur le trône de France au détriment du lé-
gitime souverain?
R. Je n'ai eu aucune connaissante d'une cor-
respondance de Napoléon avec la France; je n'ai
connu aucune conspiration pour le rétablissement
de Napoléon. Les raisons suivantes me semblent
prouver qu'il n'en a pas existé,
1° Je vivais à l'île d'Elbe avec Napoléon; Je le
voyais beaucoup ; je mangeais avec lui; je l'ac-
compagnais dans ses promenades. Il m'a quelque-
fois entretenu des événemehs politiques; jamais
il ne m'a parlé de correspondance avec la France,
ni de conspiration qui aurait eu pour but son ré-
tablissement. Je crois qu'il ne m'aurait pas caché
cette conspiration, si elle avait existe.
2° Napoléon ne recevant pas les deux millions
qui devaient lui être payes, d'après le traité du
11 avril, il me dit qu'il se trouvait dans la néces-
sité de congédier unepartie de sa garde. Plusieurs
villes étrangères lui ont fait des offres d'argent ;
il aurait, sans doute, accepté ses offres, s'il avait
travaillé à remonter sur le trône de France ; il
aurait mieux aimé emprunter quelques centaines
de mille francs, que de congédier des hommes
qui lui avaient donné de si grandes preuves d'at-
tachement, et qui pouvaient lui être utiles pour
l'entreprise qu'il aurait alors méditée.
5° Lorsque Napoléon me parla du projet de
rentrer en France, je ne doutai point qu'il ne fût,
d'accord avec quelques puissances étrangères ; et
(14) ,
qu'un parti nombreux ne lui eût proposé les
moyens d'arriver jusqutà Paris. La suite m'a prou-
vé qu'aucune puissance n'avait connu le projet
de Napoléon, et qu'aucune conspiration ne de-
vait lui préparer les moyens de réussir.
J'ai reçu dépuis le 20 mars les visitée d'un
grand nombre d'hommes de tous, rangs, de tous
grades, qui, me croyant un grand crédit, me
parlèrent de leur dévouement à Napoléon , des
voeux, qu'ils avaient faits pour son retour Si qu'él-
qu'un avait Conspiré pour aider et accélérer ce
rétour, certainement il s'en serait flatté à l'époque
où il espérait en recevoir la récompense. Personne
ne m'a parlé de conspiration dont il aurait; eu.
connaissance, ou à la quelle il aurait pris part.
Ces raisons me paraissent prouver d'une ma-
nière évidente que Napoléon n'avait pas formé le
projet de rentrer en France, qu'il n'avait con-
naissance d'aucune conspiration qui tendit à ren-
verser le gouvernement du roi. Je pourrais; à ces
raisons, joindre quelques autres preuves : par
exemple, jusqu'aux derniers jours, Napoléon
m'engagea à me marier à l'île d'Elbey il m'avoua,
que désirant me conserver toujours près de lui, il
tenait à me voir contracter, dans l'île d'Elbe des
liens qui m'attacheraient pour toujours à cette
île ; il n'avait donc pas l'intention de la quitter.
D. En admettant, ce qui est difficile à croire
(15)
que vous n'ayez pas eu connaissance des projets
des conspirateurs; en admettant même, ce qui
est bien plus incroyable, qu'il n'ait pas existé de
conspiration, vous devez du moins avoir connu à
l'avance le projet de Napoléon de quitter l'île
d' Elbe pour en envahir la France?
R. Sept à huit jours avant son départ de l'île
d'Elbe, Napoléon me dit qu'il était regreté et
demandé par toute la France, et que sous peu de
jours il quitterait l'île pour se rendre aux voeux
de la nation.
D. Napoléon, pour avoir connaissance de ces
prétendus regrets de la nation française, de ces
prétendus voeux pour son retour manifestés par
toute cette nation, avait donc des correspon-
dances avec la France. Expliquez-nous la contra-
diction résultant de votre dernière réponse, avec
celle où vous avez déclaré que non seulement/
vous n'aviez eu connaissance de conspiration, ou
de simples correspondances de Napoléon avec la
France, mais encore que la chose n'avait pu avoir
lieu ?
R. Napoléon, recevait les journaux, il re-
cevait les voyageurs qui étaient attirés dans cette
île par curiosité et qui pouvaient lui faire des
sur l'opinion de la France ; mais comme Napoléon
était seul quand il voyait ces étrangers, j'ignore
quelle était la nature des rapports qui lui étaient
faits.
( 16 )
D. N'avez-vous pas réfléchi sur la déloyauté
de l'entreprise de Napoléon, ses difficultés, et
les malheurs qu'elle devait nécessairement at-
tirer sur la France?
R. J'ai fait contre cette entreprise toutes les
objections que ma position me permettait. J'ai
fait ce qu'il était humainement possible de faire
pour l'empêcher. Mes avis n'ont malheureuse-
ment point été écoutés.
D. Puisque vous désapprouviez cette entre-
prise, pourquoi y avez-vous pris part et ne vous
êtes-vous pas retiré?
R. Abandonner le souverain auquel j'avais
promis fidélité me paraissait une lâcheté. Pen-
dant les jours qui ont précédé l'embarquement,
j'ai été combattu d'un côté par le désir de m'e-
Ioigner, de l'autre par la honte d'abandonner,
dans un moment de danger, le souverain dont
j'avais jusqu'alors partagé le sort. J'ai pris le
parti que me dictait l'honneur et la fidélité. Je
puis facilement prouver ma constante opposition
à cette entreprise; plusieurs en ont eu connais-
sance personnellement, d'autres l'ont su par Na-
poléon lui-même et par divers membres de sa
famille.
D. Puisque vous désapprouviez l'entreprise de
Napoléon, même avant qu'il quittât l'île d'Elbe,
et lorsque vous pouviez croire qu'il agissait
d'accord : avec quelques puissances étrangères,
ou qu'il était appelé par un parti français., pour-
quoi avez-vous coopéré à la consommation de
l'attentat contre S. M. Louis XVIII et son auguste
famille, lorsque débarqué sur le territoire de
France vous avez pu être à même de vous con-
vaincre des dangers et de la déloyauté de l'en-
treprise ?
R. A compter du jour de mon départ de
France, je ne pouvais plus me regarder comme
Français, et je devais, me croire dégagé des
obligations que celle qualité m'aurait imposées.
Le traité du 11 considérait Napoléon connue un
souverain étranger, et m'autorisait à le servir.
J'avais, quitté mon pays sans esprit de retour
pour m'établir dans un pays étranger ; j'avais
cessé d'être payé par la France ; je n'exerçais
plus aucun des droits civils et politiques atta-
chés à la qualité de Français ; bien plus, j'avais
été nommé par Napoléon gouverneur de l'île
d'Elbe, et j'en remplissais les fonctions, cir-
constance qui, aux ternies de la loi, suffisait
seule pour me faire perdre la qualité de Fran-
çais ; j'étais donc sujet de Napoléon, reconnu
souverain étranger; et dès lors, quelle que fût
mon opinion sur la nature et les suites de son
entreprise , je ne pouvais me refuser à le servir.
Qu'il me soit permis de le dire, plus cette en-
treprise était périlleuse, moins j'avais la liberté
de réfléchir sur sa légitimité. Tout militaire fran-
cais, appréciera ma position à cet égard.
D. Vous dites que vous vous considériez comme
attaché au service d'un souverain étranger, je
dois vous faire observer que ce n'est pas comme
souverain étranger et comme venant faire la
guerre à la France, que s'est présenté Napo-
léon; à peine débarqué, il a pris le titre d'em-
pereur des Français, il a appelé autour de lui
ses adhérens, et il a invité le peuple et l'armée
à se révolter contre l'autorité légitime des Bour-
bons?
R. Les actes de Napoléon, à son arrivée sur le
territoire français, ne pouvaient me dégager des
liens qui m'attachaient à lui. J'étais sujet du sou-
verain de l'île d'Elbe, je désaprouvais son inva-
sion , mais je ne pouvais cesser de lui obéir et de.
le servir.
D. Par le traité dont vous excipez dans vos pré
cédentes réponses, Napoléon avait renoncé pour
lui et ses successeurs à la couronne de France.
Puisque vous étiez lié à son sort; et que vous ne
vous regardiez comme étranger à la France que
par les clauses de ce traité, vous deviez vous con-
sidérer comme dégagé des liens et des devoirs
que vous avait imposés ce traité, lorsque Napo-
léon n'en observait pas les conditions. Puisque
(19)
vous êtes resté avec Napoléon lorsqu'il s'est dé-
clare empereur des Français, puisque vous avez-
coopéré au succès de l'invasion, ne doit-on pas
vous considérer, ainsi que lui, comme infrac-
teur du traité? Ne doit-on pas voir en vous, non,
le sujet d'un souverain étranger, mais le com-
plice des auteurs de l'attentat qui a bouleversé
la France?
R. Quels que soient les torts de Napoléon dans
là rupture du traité, je ne puis point les partager :
j'ai dû exécuter ses ordres; puisque j'étais à son
service.
D. L'article 17 du traité déjà cité, autorise à
la vérité Napoléon à emmener quatre cents
hommes de troupes, mais ces troupes n'étaient
destinées qu'à sa garde, c'est-à-dire pour le
mettre à l'abri d'attaques ou de vengeances par-
ticulières, et non pour lui donner les moyens .
de faire la guerre ou de tenter une invasion?
R. Le traité du 11 avril ne prescrit aucune
restriction aux troupes qui accompagnent Na-
poléon, ne leur défend point, de sortir de l'île
d'Elbe, de suivre Napoléon partout où il se ren-
dra, de le seconder dans toutes ses entreprises.
Ce traité les met sans restriction à la disposition
de Napoléon, de qui seul elles doivent recevoir
des ordres.
D. Vous dites que vous étiez devenu sujet d' un
2
souverain étranger? Ne résulte-t-il pas de l'art. 18
du traité du 11 avril, que jusqu'à l'expiration de
trois ans, et sauf les exceptions qui seraient con-
senties par le gouvernement français, les Français
qui accompagnaient Napoléon conservaient leur
qualité de Français?
R. L'article 18 fixe, il est vrai, un terme de
trois ans, pendant lequel les individus dont il
s'agit pouvaient rentrer en France, et reprendre
la jouissance de leurs droits; mais c'était seule-
ment une faveur dont ils étaient libres d'user pu
de ne point user. Mais en attendant, ils étaient
obligés de remplir les devoirs de sujets envers le
souverain auquel ils s'étaient attachés. Cela me
paraît avoir une parfaite similitude avec ce qui
se pratique à l'égard des habitans des pays qui
changent de souverains par suite de traités. On
stipule toujours, ainsi qu'on vient de le faire ré-
cemment. un délai, pendant lequel ces habitans
ont l' option de rester sujets de l'ancien souverain ;
mais pendant ce délai, ces habitans n'obéissent
point aux lois de cet ancien souverain , et ne sont
point dispensés d'obéir à celles du nouveau sou-
verain, jusqu'à ce que par leur option, ils se dé-
gagent de cette obligation ; ces délais ne peuvent
jamais être allégués qu'en faveur des individus
qu'ils concernent, et ne sauraient en aucun cas
leur être opposés pour les rendre responsables

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin