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Profession de foi du XIXe siècle (6e édition) / par Eugène Pelletan

De
396 pages
Pagnerre (Paris). 1864. Idées politiques -- France -- 19e siècle. 1 vol. (400 p.) ; in-18.
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EUGÈNE PELLETAN
PROFESSION DE FOI
DU
XIX' SIÈCLE
SIXIÈME ÉDITION
PARIS
PAGNERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
18, RUE DE SEINE, 18
Droits do reproduction et de traduction réservés.
PROFESSION DE FOI.
DU XIXe SIÈCLE
PARIS. IMPRIMERIE DE J. CLAYE
HUE SAINT-BENOIT, 7
1
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER.
PllOLOGUE.
J'ai vécu dans l'intimité d'un homme qui croyait
avoir trouvé la pensée intime de l'histoire. Il a quitté
cette terre avant d'avoir pu dire son secret; toute-
fois il m'a chargé, au départ, de rendre témoignage
de sa découverte.
Je viens tenir parole à la mort; mais je ne sais déjà
plus, en signant ces pages, si je les ai écrites ou seule-
ment transcrites, tant sa pensée et la mienne étaient
étroitement unies.
Ce qu'il croyait, je le crois; ce qu'il disait, j'essaye
de le redire quelle est sa part et quelle est ma part
de travail? Celui-là seul le saura qui pourra distin-
guer la feuille de la feuille, dans le bruit de la
forêt.
4 PROFESSION DE FOL
Si donc un ami inconnu trouvait ce livre digne de
quelque attention, je le prie de réserver une sympa-
thie à cet autre ami antérieur qui lui parle, ici
même, du fond de son tombeau.
Il demeurait au revers de la montagne Sainte-
Geneviève, dans la-maison peut-être la plus élevée du
quartier. De la fenêtre de sa cellule il dominait la
moitié de l'horizon de Paris. Le regard plongeait d'a-
bord, par-dessus un fouillis de toits, sur le Jardin des
Plantes et sur.les vitrines des serres à moitié cachées
dans les tilleuls. On apercevait, au second plan, le
faubourg laborieux de Saint-Antoine, et, derrière les
longues traînées de fumée de ses usines, la colline
du Père-Lachaise, avec ses innombrables points
blancs au milieu des cyprès.
11 voulait toujours avoir la vie et la mort présentes
à son regard; il mettait même une certaine coquet-
terie à vivre en face d'un cimetière. J'aime à
contempler le paysage de l'autre monde, disait-il
avec un sourire de tristesse. J'allais le voir à peu
près chaque jour, à la fin de sa maladie. Comme il
avait perdu la faculté du sommeil, nous passions
une partie de la nuit à causer des choses d'en haut,
sous le regard bienveillant des étoiles.
C'était un soir d'été, voilé comme un mystère et
doux comme une confidence. Le soleil venait de dis-
paraître modestement, sans mettre le feu au ciel
ni. laisser de trace de son départ. Un.nuage orageux
DU XIXE SITCLE. 5
pesait sur l'horizon, et l'air chargé d'électricité por-
tait au lyrisme.
Le prophète inconnu du xixe siècle gardait depuis
un instant le silence; il sondait l'espace comme pour
y chercher quelqu'un, et, à je ne sais quel mouve-
ment de sa lèvre, il semblait parler à un invisible in-
terlocuteur. Tout à coup un éclair muet le tira de
son extase.
Je viens de vivre, dit-il, des siècles en une mi-
nute. Pythagore disait: Je me souviens.d'avoir été
OEthalide, Euphorbe, Hermotime, Délos; et moi aussi
je me souviens, en ce moment, d'avoir été nomade,
patriarche, Grec, Romain; je viens de ressusciter à
tous les Etats que j'ai successivement traversés dans
le passé; car la conscience du moi humain revit dans
la conscience de chacun, comme le monde revit tout
entier dans une parcelle. L'humanité a défilé devant
moi, ses œuvres à la main; je l'ai passée en revue
d'un coup d'œil, et je veux à l'instant même vous
raconter ma vision. Écoutez-la, je vous prie, avec
bienveillance. J'ose soupçonner qu'elle plaira sans
doute à votre esprit; le ciel me préserve de toute
témérité, mais je me crois en état de grâce pour vous
parler. Recueillons -nous toutefois auparavant; la
vérité n'est que la visite du Dieu vivant à notre
intelligence. Préparons-nous en toute simplicité de
cœur à la céleste entrevue.
6 PROFESSION DE FOI DU XIX" SfF.CT.E.
Il laissa tomber son front dans sa main, et il écouta
parler la sibylle intérieure; les serres du Jardin des
Plantes exhalaient, pendant ce temps-là, leurs odeurs
cosmopolites à l'air libre, et le vent du soir nous ap-
portait par bouffées les âmes fraternelles de tous les
continents.
Après avoir retrempé un instant ses idées en Dieu,
il releva la tête, la tourna au levant et au couchant
comme pour parler à la terre entière, puis il fit cà
haute voix le testament de sa pensée. D'autres ont
pu mieux dire, nul n'a dit sa foi avec plus de can-
deur.
Voilà une belle soirée, reprit-il, si belle que je
la croirais la prophétie du jour à venir. C'est par
une soirée comme celle-là que j'ai rencontré pour la
première fois la vierge innomée, la Béatrix céleste
de ma pensée. Si Dieu me prête vie encore un jour,
j'espère dire de cette apparition sacrée ce que Dante a
dit de l'autre Béatrix. Tranquillisez-vous, mon ami,
cette amante inconnue, c'est ma croyance.
Puis levant la main et montrant l'étoile de Vénus,
flottante dans l'éclaircie d'un nuage, il ajouta
CHAPITRE II.
VÉNUS URANIE.
Avant toute chose, et pour porter bonheur à cette
soirée, je la place sous l'invocation de la. Vénus
Uranie, de la divinité de Platon.
L'homme a besoin de croire, parce que, né intelli-
gent, il ne peut faire acte d'intelligence qu'en croyant,
et parce que, né libre, il a, du fait même de cette
liberté, une part dans sa destinée.
11 doit donc connaître sa consigne pour y con-
former sa conduite. Qu'est-ce que vivre? Est-ce
simplement apparaître et passer? L'homme n'est-il
qu'un somnambule qui marche dans la nuit d'un
rêve, sans rien comprendre, sans se comprendre lui-
même, jusqu'à ce qu'il tombe dans la mort; et tout
est dit?
Non. L'homme vit pour accomplir une loi, et c'est
8 PROFESSION DE FOI
cette loi de son être qu'il doit chercher. Mais quelle
garantie a-t-il de la trouver? Le désir même qu'il
éprouve de la trouver, car le désir ne peut être que
la vérité par avance.
La souveraine harmonie ne joue pas au paradoxe;
elle n'a pas jeté l'aspiration à l'âme humaine comme
une amorce à la déception. Partout où elle a mis la
soif, elle a mis la source à côté. Autrement elle eût
fait de la curiosité de l'intelligence une attrape
divine, et du monde de la pensée un désert embelli
par la mystification du mirage.
Quoi un Dieu ironique n'aurait écrit dans nos
cœurs que la tentation de l'impossible! Quoi! il appa-
raîtrait au pressentiment, pour se cacher à la pen-
sée Quoi il nous montrerait le chemin de la vérité,
pour que le chemin trompât à chaque pas le pied du
passant Alors, il ne serait plus Dieu il serait son
propre mensonge; il serait l'enfer; il aurait allumé
en nous le désir pour être un supplice. Un pareil
soupçon est impie; on n'ose pas même le redire
pour le réfuter.
Cherchez la vérité, vous la trouverez; voilà le cri
de la conscience. Mais pourquoi la chercher? dit
l'esprit de paresse; que ne vient-elle nous visiter,
d'elle-même, comme le soleil?
Pourquoi la chercher? Tu le demandes, malheu-
reux Précisément pour te laisser le mérite de la
trouver, et pour donner à ta vie le plus noble but
qu'elle puisse atteindre.
nu XiXe SIÈCLE. 9
La vérité n'est pas la coupe banale du festin, qui
passe indifféremment de convive en convive la
vérité est une récompense. Si tu veux l'obtenir, com-
mence par la gagner. L'intelligence a aussi sa vertu
sa vertu consiste à élever sa pensée, et plus elle
l'élève par la science, plus elle reçoit en Dieu son
salaire. Dieu est son prix; en connaîtrais-tu, par
hasard, un autre plus digne de ton ambition?
Non, il ne serait pas juste que le saint de l'intelli-
gence, qui passe sa vie à méditer Dieu, ne le possé-
dât pas plus que le profane qui jette son âme au
vent de l'oubli. Du moment que tout homme qui
vient au monde saurait également de la science
divine tout ce qu'on en peut savoir, ce ne serait
vraiment pas la peine de vivre pour l'intelligence.
Mais vous ne vous plaindrez jamais, n'est-ce pas?
mon ami, de cette loi de la vie qui force l'homme
à cueillir la moisson de l'esprit dans la sueur, aussi
bien que dans l'autre moisson. Vous y voyez, à un
jour donné, la gloire de votre intelligence.
Mais pour me prendre comme point de départ de
la vérité, suis-je moi-même un fait certain et prouvé
dans ma propre existence?
A cette question je ne connais qu'une réponse Je
me sens vivant, et ce sentiment me dispense d'aller
chercher loin de moi si je vis en eflet.
La vie est sa preuve à elle-même; elle prouve
qu'elle est en étant; elle voudrait offrir une autre
preuve que, prouvée d'avance à son propre tribunal
10 PROFESSION DE FOI
par le fait seul de son existence, elle devrait com-
mencer par se nier pour s'affirmer ensuite et de-
mander en quelque sorte le droit d'être au néant.
On ne peut argumenter contre l'existence sans la
reconnaître par cela même car, pour argumenter, il
faut commencer par être, et, en voulant nier l'être,
le scepticisme en proclame forcément la réalité. La
négation n'est-elle pas elle-même un acte de l'es-
prit ? Or tout acte suppose un acteur.
Je suis parce que je suis; voilà le principe de toute
connaissance. Mais qui suis-je? Un être raisonnable
avant tout. C'est donc à la raison d'abord que je
dois demander compte de ma destinée.
Prenez garde, dit l'école de l'obscurantisme, la
raison individuelle et contradictoire d'individu à in-
dividu flotte, hésite, trébuche à chaque problème,
tombe à chaque défilé, passe du matérialisme au spi-
ritualisme, repasse du mysticisme à l'empirisme,
tantôt chasse le créateur de la création, tantôt l'épar-
pille dans chaque molécule de l'univers, cherche un
jour le dernier mot de l'homme dans l'alchimie et un
autre jour dans l'astrologie, change continuellement
de chimère et retourne à la chimère abandonnée, pour
la ressusciter sous une autre forme, si bien que cha-
que matin, à son réveil, l'homme pourrait demander
De quelle rêverie aurai-je aujourd'hui l'oreille ber-
cée ? Voilà l'objection.
Mais où voit-on la raison purement individuelle et
variable d'individu à individu ? Individuelle, oui sans
DU XIXe St'ÈCT.E. 11
doute, comme on pourrait aussi appeler l'œil indi-
viduel, parce qu'il n'y a pas d'œil en ce monde qui
ne fasse partie de la figure d'un individu mais qu'il
appartienne à celui-ci ou à celui-là, il obéit, chez
l'un comme chez l'autre, à la même loi d'optique,
sans quoi nous ne pourrions nous entendre sur aucune
forme ni sur aucune couleur.
Or, de même que l'unité de couleur prouve l'unité
de vision, de même l'unité de la science prouve
l'identité de la raison. Pascal pense forcément en
géométrie comme Descartes. 11 y a donc de Pascal à
Descartes une raison commune et par conséquent
impersonnelle, qui leur échappe à tous deux et leur
impose également sa bienfaisante tyrannie.
Pour parler exactement, il faut dire la raison
personnelle et impersonnelle à la fois personnelle
dans sa manifestation, impersonnelle dans son es-
sence. Or, c'est cette impersonnalité-là même de son
essence qui constitue son infaillibilité. Et pourtant la
raison infaillible tombe parfois dans l'erreur.Expli-
quons cette apparence de contradiction.
Lorsque la raison opère directement sur son propre
fonds et se donne elle-même comme dans la science
mathématique, alors elle donne sapropre infaillibilité:
mais lorsqu'elle travaille sur une donnée extérieure,
comme dans toute science d'application, alors elle
peut faillir, car la vérité implique la connaissance
complète de la donnée.
Or, cette connaissance ne dépend pas seulement
12 PROFESSION DE FOI
de la raison, elle dépend à la fois de l'observation et
de l'instrument observateur. Trompée la première
par une observation trompeuse ou par un instrument
imparfait, elle peut accorder provisoirement un certi-
ficat de vérité à une illusion.
Connaître et raisonner sont donc deux choses dis-
tinctes la raison peut connaître mal et; parce qu'elle
connaît mal, commettre une erreur, mais alors même
qu'elle l'a commise elle raisonne juste, car elle tire
du fait, tel qu'elle a pu le connaître, la seule conclu-
sion logique qu'elle en pouvait déduire.
Elle porte toutefois en elle-même un recours en
grâce contre elle-même; chez elle le temps corrige
toujours _le temps; car toujours active, toujours pro-
gressive, toujours à l'oeuvre et en marche du connu
à l'inconnu, elle remet indéfiniment la question pen-
dante à l'étude, et ne la quitte plus qu'elle ne l'ait
épuisée et résolue à sa pleine satisfaction.
Qu'on ne vienne donc pas nous parler des contra-
dictions ou des chimères du passé. Ces aventurières
de la pensée ont-elles donc retenu dans leur dépen-
dance et possèdent-elles aujourd'hui la raison? Non,
la raison a passé majestueusement sur cette litière
d'erreurs, puis elle a secoué les pieds, et il n'en est
plus question.
Lorsqu'on parle de la raison humaine, on oublie
toujours une distinction de la dernière importance
c'est que l'humanité est finie et progressive, et que
la science, frappée à son effigie, est bornée aussi et
DU XIX8 SIÈCLE. 13
perfectible. À ce titre, la science, procédant toujours
du connu à l'inconnu, doit toujours avoir dans son
bilan une part de vérité et une part d'hypothèse
une part de vérité pour toute connaissance acquise
au progrès une part d'hypothèse pour toute terre
encore reléguée derrière l'horizon. L'esprit humain
marche toujours à l'aventure, comme Christophe
Colomb, et il met le pied sur l'Amérique lorsqu'il
croit débarquer en Asie.
Là est la faiblesse de l'homme et aussi sa gran-
deur. S'il porte encore l'humiliation de son point de
départ, il y échappe sans cesse par son propre génie.
La vérité pour cette vie de passage est donc toujours
relative et déroulée en quelque sorte page à page,
à chaque tour de l'histoire. La vérité absolue ne pa-
raîtra sur la terre que le dernier jour de l'homme,
et après l'achèvement complet de sa destinée. Il faut
bien en prendre son parti. Si l'astronomie a com-
mencé un jour par l'astrologie, ne nions pas pour
cela la vérité de l'attraction. Si la chimie a débuté
par l'alchimie, n'intentons pas sur ce début un
procès à l'esprit humain. Pour avoir tiré la bonne
aventure dans son temps, l'astronomie n'en porte
pas moins sa couronne étoilée dans le panthéon de la
science; et pour avoir cherché la pierre philosophale
au fond d'une cornue, la chimie n'a pas perdu pour
cette erreur de jeunesse son droit à la vérité.
L'on a imaginé de notre temps je ne sais quelle rai-
son surnaturelle par opposition à la raison naturelle.
14 PROFESSION DE FOI
Qu'entend-on prouver par cette raison bicéphale,
l'une rationnelle, l'autre extra-rationnelle? Que toutes
deux venues de Dieu, identiques entre elles, con-
courent harmonieusement à la vérité et concluent à
la même conclusion? Alors l'une fait double emploi
avec l'autre et viole le principe d'économie de res-
sort.
Entend-on prouver au contraire que l'une dépasse
l'autre de toute la distance du ciel à la terre, et la
supprime en quelque sorte en l'obligeant à croire
contre son propre témoignage? Alors Dieu aurait
glissé l'anarchie dans la conscience et condamné la
conviction à la guerre civile.
Qu'est-ce donc que cette raison surnaturelle? Est-
ce une faculté organique de l'homme? Nullement;
c'est tout simplement une lettre morte déposée dans
un livre d'autrefois. Mais cette lettre morte ne peut
passer à l'état de croyance qu'autant que la seule
faculté vivante, c'est-à-dire la raison, l'accepte et la
vivifie par son adoption. Et on voudrait qu'elle don-
nât l'hospitalité à une étrangère qui, à peine entrée
dans la maison, prétend en chasser l'hôtesse!
On a beau décréter la raison naturelle d'impuis-
̃ sance, elle a seule compétence ici-bas pour faire la
vérité, et, n'aurait-elle pas mission de la faire, elle
n'en aurait pas moins puissance pour la juger.
Or, juger qu'une chose est vraie, c'est la constituer
vraie en réalité. Que serait une vérité repoussée par
l'esprit humain? Niée partout, elle serait comme
nu X1XA siècle.
si elle n'était pas; elle ne serait pas par conséquent.
Mais la raison suffit-elle seule à l'oeuvre de la
vérité? Non; l'homme n'est pas exclusivement un
être pensant, il est aussi un être sentant; l'âme
humaine a deux ailes, le sentiment et la raison,
pour monter à la vérité. Qu'est-ce que la raison
isolée? La lumière sans chaleur du phosphore. Et le
sentiment réduit à lui-même? La nuit brûlante de
l'esprit. Mais le sentiment inspire la raison, et la sup-
plée au besoin. Jusqu'à ce jour la philosophie a voulu
parler uniquement à l'intelligence; aussi n'a-t-elle
formé qu'une secte dans l'humanité; car, l'homme
sentant plus qu'il ne pense, la philosophie n'a jamais
pu le contenir tout entier.
La vérité purement rationnelle ne peut être que
l'oeuvre du philosophe célibataire qui vit, comme
Spinosa, replié sur lui-même dans une cellule du
Nord, devant la flamme étouffée d'un poêle, sur une
terre plate sans drame, au milieu d'une nature sans
soleil, au bord d'une eau sans courant oit flotte le
pâle nénufar, ce lis de stérilité. Penché du matin au
soir, et anéanti à la vie du dehors, sous l'humble
vitrail qui verse du haut du plafond un rayon dé-
coloré sur son rêve, Spinosa suspend en lui jus-
qu'aux battements de son cœur, pour mieux pour-
suivre, réduit de la moitié de son âme, je ne sais
quel fantôme métaphysique sous forme d'un problème
de géométrie.
CHAPITRE III.
CHRONOS.
Voici l'homme prouvé à lui-même et en possession
de l'instrument de sa connaissance. Qu'est-il par rap-
port au reste de l'univers?
Un être religieux envoyé_ sur la terre pour y de-
venir le témoin de Dieu dans la création., Si l'homme
n'existait pas, Dieu connaîtrait la terre, sans doute,
mais la terre ne se connaîtrait pas en Dieu. Un des
termes du rapport serait brisé. L'homme existe donc
ici-bas pour comprendre la création et la rapporter
au créateur.
Tout naît, tout meurt dans ce monde; or, sous ce
perpétuel changement à vue d'êtres de passage,
l'homme soupçonna bientôt un être immuable qui
écoulait et rappelait ce flux et reflux d'existences.
PROFESSION DE FOI DU XTXe SIÈCLE. 17
Ce soupçon prit d'abord en lui la forme vague
d'une intuition et ensuite la forme positive d'une
croyance. Il reconnut une puissance antérieure à tout
commencement et postérieure à toute postérité, qui
épanchait lavie dans l'espace, et la reprenait àl'heure
marquée pour cette mystérieuse restitution. Après
avoir précisé cette puissance dans son esprit, il la
nomma, et il la nomma Dieu.
Dieu représente donc la vie universelle, origine et
fin de toutes les vies, c'est-à-dire, par rapport à l'é-
tendue, l'immensité; par rapport au temps, l'éter-
nité. Immuable et infini, il a deux attributs essentiels
qu'il ne partage avec aucune autre existence néces-
sairement finie et passagère; et par cette raison, le
moi divin est la plus haute expression de la person-
nalité. Dieu seul est pleinement personnel, car seul
il est absolu. Ainsi l'infini dans le temps et dans l'es-
pace, constituant la personnalité de Dieu et reposant
exclusivement en Dieu, ne peut venir de la multipli-
cité ni tomber dans la division.
Accumulez parla pensée les siècles sur les siècles,
comme autant de gradins, vous ne trouverez jamais
l'éternité au sommet de la pyramide. Multipliez les
mondes par les mondes, vous ne parviendrez jamais
à enfermer l'immensité dans cette multiplication, car
après le dernier siècle de la dernière série, il y aura
toujours un autre siècle possible, et derrière la fron-
tière du dernier monde, il y aura encore un autre
espace. Vous poursuivrez ainsi un infini perpétuelle-
18 PROFESSION DE FOI
ment en fuite, qui emportera sur ses pas l'imagina-
tion haletante et désespérée, d'abîme en abîme, vers
le terme toujours reculé d'un autre terme, et vers le
port toujours évanoui d'une mer sans rivage.
Mais Dieu n'est pas le moi insensible qui dort en-
seveli dans l'égoïsme de sa substance. Il est le moi
pensant, actif de toute éternité, qui rayonne sans cesse
en pensée et en action à travers l'incommensurable pro-
fondeur de l'espace. Et de même que le moi humain
émet indéfiniment des pensées qui vont et qui vien-
nent toujours, pénétrées et cependant distinguées de
sa substance, sans épuiser en elle l'intégrité de son
être ni la diminuer par cette émission, de même le
moi divin projette éternellement au dehors d'intaris-
sables créations, toujours séparées sans doute, mais
toujours vivantes de sa vie, sans disperser néan-
moins et sans abdiquer en elles son unité.
Dieu est donc distinct et présent dans le monde,
comme l'âme est distincte et présente dans la
pensée.
Mais le monde, une fois échappé de sa main, reste-
t-il désormais sans relation, sans correspondance
avec lui, éloigné et comme égaré de toute la distance
infranchissable qui sépare le fini de l'infini? Je ne
saurais l'admettre. Toute vie créée a en elle une na-
ture divine, et, en vertu de cette nature, elle aspire
à la divinité. Mais comme elle ne peut replonger en
Dieu, elle remonte continuellement à lui par une
série. de progrès.
DIj XIXe S 11! CLE. 19
Voyez cette création intarissable d'étoiles semées
dans l'espace comme la poussière. Elles flottent, elles
tournent, elles fuient, elles reviennent, décrivant sans
cesse de nouvelles courbes sur les courbes sans cesse
effacées de leurs orbites. Après une série d'évolutions
et de circonvolutions qu'aucune mesure du temps ne
saurait compter, elles entrent dans je ne sais quelle
mystérieuse apothéose. D'autres étoiles plus jeunes
reprennent, à leur place, la course interrompue, à
travers l'incommensurable éther, comme si Dieu avait
partout ménagé, de million en million de siècles,
de nouveaux relais à ses tourbillons de soleils et
maintenant dites si, en voyant là-haut ces douces
Hespérides aux fruits d'or qui nagent dans une mer
d'harmonie, vous n'avez pas senti tressaillir sourde-
ment en vous un nouvel ordre d'idées, ou, pour mieux
dire, de désirs?
L'âme, dégagée de l'obsession des corps qui l'op-
pressent sur la terre, retrouve dans la paix de la nuit
toute son élasticité; elle ressaisit son sublime instinct
d'être partout où pénètre le regard, et d'être tou-
jours au delà. Elle entre involontairement en com-
munication avec l'âme infinie flottante dans l'espace;
elle reçoit dans chaque rayon de lumière une effusion
de la Divinité. Dieu lui a parlé, elle a frémi; elle as-
pire l'immortalité, elle crie dans le vent Je sens en
moil'infini. •
Sitôt que la pensée humaine, livrée à son propre
essor, monte à toute sa sublimité, c'est là qu'elle va
20 PROFESSION DE FOI
frapper. Quelqu'un l'attire là-haut comme le soleil
attire la rosée. Je lève la tête et j'ai l'ambition de
l'espace. Une voix m'appelle, je l'entends. Je suis
prêt; me voilà.
Cette attraction du ciel sur notre âme, et cette cu-
pidité sacrée de l'âme qui prend d'avance possession
de l'éternité et de l'immensité, ne sont-elles pas les
prophéties de notre destinée écrites en lettres de feu
à la voûte du firmament? Ne nous disent-elles pas,
par tous les siècles entassés sur les mondes, que la
durée et l'étendue sont la double substance de la vie,
la vie elle-même ramenée à sa plus haute formule?
Le temps et l'espace sont donc indivisiblement unis;
l'un nous reporte à l'autre comme à son indispen-
sable complément. Nous ne pouvons voir le ciel dé-
rouler à notre vue toutes ses clartés comme autant
de promesses, sans rêver la vie future et sans l'as-
pirer à chaque souille de notre poitrine..L'immensité
nous a toujours semblé la leçon visible de l'immor-
talité.
L'Éternel ne pouvait appeler au même instant, de-
vant sa face, tous les êtres à la fois. Car alors sa
création aurait tenu tout entière dans cet instant, et
l'espace borné d'un moment aurait enfermé l'infini.
Il crée éternellement selon sa nature et convoque
successivement les êtres à l'existence par générations.
Il produit infatigablement de nouvelles vies pour des
temps nouveaux, et ces êtres, une fois créés, portant
les temps avec eux, traversent l'immensité. Ils mar-
DU XlXe SIÈCLE. 2l
chent ensemble, ramassant toujours, pour une plus
grande somme de vie, une plus grande somme de
force sur leur passage. Ils voyagent de métamor-
phose en métamorphose, toujours renouvelés, jamais
anéantis. Car ces êtres sont des temps accumulés, et
ces temps, retenus par la vie, revivent toujours.
Voilà l'explication de ce mystère que nous appe-
lons le progrès. Or qu'est-ce que le progrès, dans
sa généralité? C'est un médiateur universel entre le
créateur et la création; car, déplaçant la limite dans
l'espace par le mouvement, il rattache l'être borné à
la première personne de Dieu, c'est-à-dire à l'im-
mensité et déplaçant par la succession la limite dans
le temps, il rattache la vie à la seconde personne de
Dieu, c'est-à-dire à l'éternité; c'est le mouvement
inépuisable des êtres qui, incessamment épanchés de
Dieu, gravitent infatigablement vers lui, sans pouvoir
l'atteindre; un perpétuel avènement à l'espace et à
la durée, le lien vivant du fini avec l'infini par un
troisième terme, l'indéfini, qui participe à la fois de
ces deux ordres d'idées.
Sans le progrès, il y aurait rupture complète,
comme nous l'avons vu, entre le fini et l'infini. Le
moment serait partout indépendant du moment sui-
vant. La vie serait partout une explosion déshéritée
de continuité. Dieu régnerait solitairement sur un
monde en poussière, composé de minutes.
Mais loin d'asseoir sa divinité dans la solitude, il
a voulu, au contraire, établir de lui-même à ses
•t-Z PROFESSION DU FOL DU XIX. SIÈCLE.
créatures une sympathique correspondance. Il leur
a offert sa propre essence en communion, il leur a
donné sa propre éternité à revêtir de plus en plus par
la durée, et sa propre immensité à conquérir par la
progression.
En jetant hors de sa pensée et en lançant.dans
l'espace les heures et les vies, ces sœurs insépara-
bles qui gravitent autour de lui en se tenant par la
main, il les ramène à travers son ciel, de spirale en
spirale, à sa propre perfection. Il les rappelle à lui et
les attire à sa perfection comme des filles grandies
en intelligence et en beauté.
Si donc, appliquant cette loi du grand cosmos à
notre planète, nous y voyons la Providence con-
duire la matière pas à pas, de l'élément à l'orga-
nisme, de l'organisme au mouvement, du minéral
au végétal, et du végétal à l'animal: si, passant
ensuite de l'animal à l'humanité, nous voyons la
même puissance créatrice acheminer continuellement
l'homme à la conquête incessante du temps et de
l'espace, et de tout ce qui peuple et anime le temps
et l'espace, oh alors bénissons notre siècle, nous
possédons la loi de Dieu.
Nous allons essayer d'en réunir le texte épars
dans la nature et dans l'histoire.
CHAPITRE IV.
COSMOS.
La terre tournait depuis des siècles sur son axe,
en décrivant une ellipse autour du soleil.
C'était alors une sphère en ébullition, évasée à
l'équateur et aplatie au pôle par son mouvement de
rotation.
La masse d'eau qui forme aujourd'hui la mer, vo-
latilisée par la violence de la chaleur, -flottait à l'état
de gaz dans l'atmosphère.
Mais la surface en fusion de la terre avait fini par
durcir au rayonnement du calorique, et par sceller le
foyer d'incandescence sous une voûte de granit.
La mer en suspension, isolée du feu désormais, et
condensée en vapeur par le refroidissement de la
planète, roula d'un pôle à l'autre en sombre nuée,
24 PRUFESSIUN DE FOI
puis chancela sur elle-même et croula d'un seul
bloc.
Ce fut le drame de toutes les forces de la nature
en fureur; cette trombe infinie chargée du poids des
eaux et des amas de calcaire en dissolution, déchaî-
nait un ouragan d'électricité dans le choc de sa
chute.
La planète, saisie à l'improviste par le flot du
déluge, réagissait contre l'invasion de l'eau par une
explosion de volcans.
En haut c'était le tonnerre, en bas c'était le cra-
tère, mugissant et tourbillonnant ensemble, éclairs
contre éclairs, avec d'effroyables décharges.
La terre en travail, hérissée et ruisselante, palpi-
tait sous l'étreinte du cataclysme, et bondissait dans
les convulsions et dans les angoisses de l'enfante-
ment.
Le granit, arraché de sa base, volait en éclats; la
lave coulait comme, le sang, et, à travers la plaie
béante, le flot et le feu allaient se chercher, au centre
du globe, pour lutter encore.
Le flot cependant finit par submerger le cratère,
qui s'éteignit et se tut, en vomissant un nuage
d'acide carbonique dans l'espace.
La terre retomba sur elle-même, les flancs encore
vibrants, et les montagnes restèrent sur elle comme
les plis désormais immobiles des spasmes et des
frissons de ses douleurs.
La foudre victorieuse remonta majestueusement
DU XIXe SIÈCLG. 25
2
au ciel avec un sourd murmure, et le monde rentra
en équilibre.
Ce fut la première œuvre de la genèse.; elle forma
le parquet de la planète; le feu avait fourni le granit
et l'eau le calcaire.
Comme le calcaire tenait presque partout la sur-
face du globe, il entrait incessamment en contact
avec l'eau, et de leur action et de leur réaction
moléculaire la chimie organique produisit l'humus;
l'humus produisit à son tour l'enfance de la végéta-
tion la plante cellulaire, l'algue ou le fucus, la
même forme réglementaire, toujours la même,
répétée à satiété.
La nature, mécontente d'elle-même, passa le trait
sur cette première ébauche et procéda timidement à
un nouvel essai; elle donna le jour à une autre flore
un peu plus compliquée, à la plante cryptogame,
à la fougère, par exemple, et enfin de proche en
proche elle alla jusqu'à la plante phanérogame,
jusqu'au cèdre, jusqu'au palmier.
La terre ne formait alors qu'une boue chaude la
matière plutonienne filtrait dans le sol et dégageait
par de nombreux soupiraux des flots d'acide car-
bonique une sève fiévreuse et en quelque sorte vol-
canique engloutissait dans son écorce cette masse
de carbone et lançait des forêft au ciel, comme des
éruptions et comme des montagnes de verdure. Les
herbes de notre temps montaient alors, dans leur em-
portement de croissance, jusqu'à la hauteur de nos
̃26 t'ROJ-KSSlOÎV DE FOI
palmiers; mais cette flore cyclopéenne n'était que
la débauche d'une végétation déréglée. La nature
irritée la replongea dans les profonds herbiers des
houillères.
Néanmoins la végétation extravagante de cette
période avait épuisé l'acide carbonique et purifié
l'atmosphère de son poison; l'esprit créateur put in-
troduire la vie animale dans l'air désormais respi-
rable il débuta par les animaux élémentaires, cré-
puscules douteux de l'animalité; et, de réflexion en
réflexion, il aborda l'organisme plus savant, plus
varié des poissons et des reptiles. Mais ces monstres,
taillés à grands traits, représentaient en quelque
sorte les limbes de la création.
Le soleil noyé dans les brouillards éclairait vague-
ment d'une clarté sourde un sol détrempé, visqueux,
recouvert d'algues et de nymphées. Le volcan mou-
rant penchait çà et là sa torche à moitié éteinte sur
la plaine livide, où le plésiosaure au long cou clapo-
tait dans les flaques du déluge et où la chauve-
souris monstrueuse, au vol saccadé, rasait d'une aile
gluante l'écume des solfatares.
Après avoir ainsi terminé ses études dans l'ombre,
en prenant pour ainsi dire la vie à l'alphabet, la na-
ture ferma le livre, et, maîtresse désormais de tous
les secrets de la création, elle élabora dans sa pensée
une dernière genèse. Elle recouvrit d'un linceul sa
première esquisse de vie animale, et répandit sur le
monde effacé une nouvelle décoration de verdure. La
DU XIXE SIÈCLE. si
vase chaude du premier âge a séché le sol ferme
porte le pied, la vie pourra y marcher.
La terre revêt à partir de cette heure la forme
suprême qu'elle porte maintenant et qu'elle paraît
devoir garder. Mais dans son nouveau travail d'en-
fantement, elle avait réédité sous d'autres formes,
quelquefois sous les mêmes formes, les flores, les
faunes qu'elle avait émises à la suite les unes des
autres et ensevelies sous ses dalles de calcaire. Des
diverses genèses antérieures, successives et prépara-
toires, elle avait fait une dernière genèse, une et dé-
finitive, qui reproduit simultanément à la lumière les
séries de progrès qu'elle avait traversés à différents
intervalles dans le passé.
Certaines races sans doute sont disparues, d'au-
tres sont survenues, mais les dernières ne sont, à
tout prendre, que les continuations et les métamor-
phoses des premières. Car tous les végétaux ne
forment en réalité qu'une plante, et tous les animaux
qu'un animal; seulement, la nature identique et va-
riée, dans son plan de composition, développe et
diversifie à l'infini ce type unique, selon les temps
et selon les milieux.
Comment, dans cette création définitive, la science
classe-t-elle les êtres rangés sous son regard?
Elle les classe en raison de leur supériorité de vie,
et dans sa langue encore imparfaite elle nomme vie
supérieure celle qui participe le plus à l'immensité
par le mouvement, le plus à l'éternité par la durée,
28 PROFESSION DE FOI DU XIX" SIÈCLE.
et par cela même revêt le plus le caractère de per-
sonnalité, qui ne se trouve véritablement élevé à
sa toute-puissance que dans l'immensité et l'éter-
nité associées et harmonisées en Dieu, le seul être,
comme nous l'avons vu, pleinement personnel le
moi absolu.
9.
CHAPITRE V.
TELLUS.
Le minéral ouvre la série.
Ce n'est pas un être," proprement parler; il ne
change ni de place ni de forme, par conséquent il ne
participe ni à l'étendue ni à la durée.
Sa durée à lui, c'est la persistance, c'est-à-dire la
négation même de la durée; car celle-ci implique
toujours l'idée d'existence, et l'existence la pensée
d'évolution. Lorsque l'état présent d'un corps est
exactement le même que l'état passé, passé et pré-
sent identiques l'un à l'autre ne forment, au compte
de la vie, qu'un seul moment.
Informe, inerte, enseveli dans l'indifférence et
dans l'insensibilité, le minéral n'a.ni fonction, ni
figure déterminée, aucune condition, en un mot,
30 PROFESSION DE FOI
d'individualité et d'existence. Composé de molécules
semblables reproduites à l'infini dans les mêmes
combinaisons, il existe aussi bien en vingt fragments
qu'en un seul morceau; un échantillon le contient
tout entier; que dis-je? un atome!
Ce n'est pas, toutefois, que le minéral échappe
entièrement à la loi universelle de transformation.
Une invisible alchimie,va le chercher, jusque dans la
nuit du globe, pour le transformer en cristal on
peut même, à la rigueur, regarder le cristal comme
le point de départ de l'être; car il en possède les
deux premiers insignes, le ton et la forme couleur
simple sans doute et forme géométrique comme
pour reproduire sa simplicité de composition par
l'uniformité de ligne et de couleur.
L'être ne commence donc véritablement qu'au
végétal.
Le végétal naît, grandit, évolue en un mot, et par
son évolution prend part à la durée. à courte
échéance, à la vérité, car il apparaît et disparaît
dans l'intervalle d'une révolution de la terre autour
du soleil. Là même où il paraît vivre le plus long-
temps, comme dans l'arbre, il meurt périodiquement
chaque année.
On compte les couches concentriques du chêne,
et on dit qu'il a vécu mille ans; on devrait dire plutôt
que mille générations ont successivement vécu sur
un même tronc d'arbre, et successivement laissé dans
les fibres du bois les traces de leur existence. Mais
nu XIX" STUCLE. 31
cette superposition, ou plutôt cette alluvion sécu-
laire de fibres, représente uniquement la vie écoulée
de l'arbre, sa partie historique, retenue par le genius
survivant, désormais réfugié tout entier à la circon-
férence. Ce n'est que la mémoire accumulée des di-
verses explosions de feuilles qui ont jailli de l'écorce
par annuités; l'insensible relation du présent avec le
passé, l'obscure prophétie de ce qui sera à un autre
degré de l'être, la réminiscence.
Le tronc paraît si faiblement intéressé à l'acte de
la végétation qu'il peut mourir au centre, tomber en
poussière, sans cesser pour cela de pousser et de re-
verdir à la surface. Par là, il confine au minéral,
par là, il lui sert en quelque sorte de transition. Il
revêt comme lui une forme de géométrie, la ligne
cubique épanouie au sommet. Il sommeille aussi
comme lui dans l'indifférence et dans l'insensibilité.
La vie extérieure du monde le traverse incessam-
ment, sans réveiller en lui la conscience de son exi-
stence. Sa destinée, entièrement dépendante de
l'atmosphère et de la planète, obéit au comman-
dement cle la gravitation et de la température; il
ferme sa feuille à la nuit, il la perd à la fin de sa
saison.
Et cependant il a sur le minéral l'avantage de
croître et de déplacer sa limite par la croissance. 11
prend donc part à l'espace dans une certaine me-
sure il a de plus diverses fonctions et des organes
appropriés à tous les actes de nature il respire, il
32 PROFESSION DE FOI
aspire, il produit et il reproduit; de là la feuille, la
fleur, le fruit ou la semence.
Le végétal possède en outre une existence déter-
minée et ce qu'on aie droit d'appeler l'individualité.
11 a une forme, et une forme variée d'individu à in-
dividu, et d'autant plus variée que l'individu monte
plus en grade, et que, dans le même individu, l'or-
gane a plus d'importance. Ainsi la ligne, pauvre dans
le rameau, prend plus de richesse dans la feuille, et
plus encore dans la fleur que dans le feuillage.
On en peut dire autant de la couleur; elle inter-
vient toujours sur la livrée du végétal, en raison de
la place que l'organe ou que la fonction occupe dans
la hiérarchie. Le rameau n'a pas de ton, lafeuille n'a
qu'un ton simple, mais la fleur- épuise la palette de
la nature.
Le végétal entre dans l'immortalité par la régéné-
ration à la gloire de cette heure d'amour il em-
prunte le rayon du prisme pour le répandre sur sa
corolle, et il inonde de parfum la couche nuptiale
où il doit recevoir, dans les larmes des étoiles, le
baiser céleste de la mystérieuse Psyché.
Il semble que cette minute sacrée élève le végétal
au-dessus de lui-même. 11 en éprouve comme l'am-
bition de l'espace; lorsque le palmier coryphe atteint
sa cinquantième année, il salue son heure par une
détonation; le spadice en forme de candélabre, qui
surmonte le bouquet de palmes, éclate des grappes
de fleurs jaillissent de toutes les fentes de l'écorce.
I)U XIXE SIÈCLE. 33
Quelque temps après, le palmier meurt frappé dans
sa gloire, en répandant au loin une pluie de se-
mence.
Le végétal peut mourir; mais il a vécu, mais il
compte dans l'histoire du progrès, il accomplit même
d'une plante v l'autre une série d'initiations à une
existence supérieure. Il passe, de métamorphose
en métamorphose, du champignon au goémon, du
goërnon au palmier, et du palmier au citronnier; à
chaque transformation, il témoigne d'un accroisse-
ment de puissance.
Le figuier religieux du Gange, espèce de polype
végétal, en quelque sorte vivipare, reprend racine
par l'extrémité de ses rameaux, et forme ainsi au-
tour de lui une forêt née d'un seul tronc et rattachée
au centre commun par une ligne flottante d'ogives;
bien plus, le végétal ose tenter une velléité de mou-
vement comme dans le sainfoin oscillant et dans la
sensitive. Mais là, il empiéterait, il s'arrête.
L'animal continue la série.
11 touche au végétal, à son point de départ; mais,
à son plein développement, il brise la servitude de la
gravitation, il ne vit plus à la chaîne, sur la même
motte de terre, et il ne disparaît pas de la scène peu-
dant la courte séance d'une année.
11 use au contraire largement du privilége de la
longévité et de la locomotion. Il marche, il vole, il
nage, il prend possession de l'espace par le mouve-
ment, de la durée par le développement, et en même
34 PROFESSION DE FOI
temps, par la même loi, de toutes les forces et de
toutes les richesses de vie réparties dans la durée et
dans l'étendue. e
En pénétrant ainsi dans l'idée d'immensité et d'é-
ternité, ces deux essences de la personne divine, il
constitue à son être une plus grande puissance de
personnalité. Bien qu'à cette page de la vie, la person-
nalité réside uniquement dans l'espèce, que l'abeille
copie exactement l'abeille; qu'elle la reproduise in-
variablement, comme la même effigie frappée sur la
même monnaie qu'elle construise éternellement la
même alvéole, d'après la même idée préconçue, fata-
lement imprimée ensuite dans la cire on peut dire
cependant que l'animal a un centre, un moi, avec
diverses ouvertures sur le monde extérieur, et di-
verses ramifications nerveuses répandues à travers
tous les méandres du corps, pour porter la sensation
au cerveau, et la renvoyer du cerveau à tous les
rouages du mécanisme, sous forme de sensation, de
volonté et même de réflexion.
Car l'animal veut, réfléchit, témoigne d'une cer-
taine mémoire, d'une certaine prévoyance, et vit
ainsi en avant et en arrière du moment présent. Il
grandit, il respire sans doute, comme le végétal, par
un mouvement involontaire dont il n'a pas le secret;
mais pour accomplir ce travail physiologique, il em-
prunte à la matière extérieure une plus grande quan-
tité d'oxygène et d'électricité. Il porte dans son cœur
un foyer de calorique toujours rallumé par le souflle
uu XIXe SIÈCLE. a5
de la respiration, pour le soustraire à la domination
capricieuse de la température. Tandis que la sève
coule lentement, incolore et insensible, sous l'écorce
du chêne, le sang roule, avec un rhythme rapide, la
flamme et la pourpre dans son artère.
L'être inférieur, le cristal, le végétal lui-même,
surtout au début, garde la prison cellulaire de la
ligne géométrique; mais l'animal brise fièrement la
consigne pour prendre toutes les formes possibles,
sphéroïdales, elliptiques, coniques, cubiques, toutes
évanouies et fondues les unes dans les autres, comme
pour traduire en courbes innombrables les innom-
brables tendances de sa nature.
Le grand artiste a réservé pour le règne animal
toutes les coquetteries de son pinceau. Ce n'est plus
comme dans la plante, pour un seul moment, la flo-
raison, ni pour un seul organe, la corolle, mais il
chaque instant et à poste fixe que la vie animale dé-
ploie autour d'elle l'écharpe d'Iris. Quel que soit le
milieu où l'animal réside, quelle que soit laparure qu'il
porte, il rayonne autour de lui tous les tons, tous les
mélanges de tons blancs, bleus, bruns, verts, rouges,
oranges, cendrés. Le colibri pétille comme une étin-
celle envolée d'une passiflore, et le paon traîne roya-
lement derrière lui sa longue robe semée de pierre-
ries. On dirait que la création animale veut trahir au
regard, par les richesses de son blason, les puis-
sances de vie accumulées dans son organisme.
L'animal entre, lui aussi, par la génération, dans
a6 PROFESSION DE FOI
l'immortalité, mais plus magnifiquement encore que
le végétal, avec plus de poésie. Il prend alors une
âme nouvelle, la voix, pour célébrer cette heure de
Dieu que la plante célèbre uniquement par la poésie
muette de la couleur et du parfum.
Le printemps revient; la nuit descend; tout est
mystère, silence, appel brûlant et vague langueur;
la terre dort ou rêve dans la brise et dans la rosée.
Or, à travers cette ombre tiède et parfumée, le cerf
brame et le lion tonne dans l'espace.
Mais le poëte passionné de cette nuit est l'oiseau
caché là-bas, à la lisière de la forêt, sous le cytise ou
sous.l'aubépine. Chantre inspiré, il jette d'abord une
note aiguë, prolongée et précipitée en frémissantes
et rapides intonations, comme la première strophe
impatiente et brusque de son chant d'amour. Il re-
prend la strophe suivante avec une nouvelle fureur
sacrée, et, emporté hors de lui-même, atome imper-
ceptible de la feuillée, jusqu'au fond de l'horizon,
son être passe tout entier dans cet épithalame éperdu
qui convoque la nature à son hymen mystique avec
l'éternité, et qui rebondit en cascade sonore sur le
silence de la vallée; puis, quand l'heure est venue, il
vibre d'une secousse infinie comme son amour, il brûle
d'un feu divin et retombe, l'aile palpitante, foudroyé
sur l'autel mystérieux phénix consumé à son propre
bûcher, pour renaître de sa cendre .dans sa descen-
dance.
Après avoir ainsi entrevu l'immortalité à travers
DU XIXe SIÈCLE.
3
la flamme et avoir répondu à Dieu par une suprême
explosion de vie, il remporte mélancoliquement en lui
ce moment d'extase comme un secret; il part, et muet
désormais, il reprend seulement l'hymne interrompu
à la venue d'un nouveau printemps.
Si le végétal accomplit le progrès de lui-même à
lui-même, à plus forte raison l'animal poursuit l'évo-
lution. Et en effet, depuis l'éponge, cette poignée de
poussière animée que le Créateur semble avoir jetée
par mégarde; depuis le corail, nuit et jour occupé à
soulever silencieusement le lit de l'abîme, jusqu'au
morse engourdi flottant sur le glaçon du pôle, jus-
qu'au puceron, jusqu'au moucheron, jusqu'à la fau-
vette, jusqu'au cheval, la nature, inépuisablement
inspirée dans l'inépuisable diffusion de vie sur la
terre, sous la terre, autour de la terre, partout,
comme si elle eût voulu que chaque particule du
globe eût son hôte, son bruit, son mouvement; la
nature, magnanime et perfectible dans sa création,
achemine continuellement l'animal d'étape en étape,
par des organismes sans cesse plus habiles et des
fonctions sans cesse plus nombreuses, de l'insensi-
bilité à l'instinct, et de l'instinct à l'intelligence.
Arrivée à cette frontière, elle prend un instant de
repos.
CHAPITRE VI.
l'éden.
Le monde est-fait; voici l'Éden. Le feu ne lutte
plus contre l'eau, ni l'eau contre la terre; à peine un
volcan exhale encore cà et là une dernière bouffée de
flamme; l'Océan obéit désormais à l'attraction de la
lune; il n'accomplit qu'un mouvement régulier de
flux ou de reflux, et il bat en cadence, chaque jour,
le mur de sa prison.
Une géométrie cachée a fait le partage de l'eau et
de la terre et les a pondérées dans un savant- équilibre.
Ici la mer avec ses îles, de distance en distance, pour
servir d'étapes d'un continent à l'autre; et là, le conti-
nent lui-même avec ses golfes et ses anses, ses vallées
et les crêtes neigeuses de ses montagnes; et sur tout
cela le vent souflle tour à tour, de chaque point de
PROFESSION iJ li FOI UU XIX1' SIÈCLE. 39
l'horizon, pour varier la scène- du ciel et distribuer
également l'arrosage de la planète.
Car la mer entretient avec l'atmosphère un per-
pétuel mouvement de circulation. L'air vaporise
l'eau, la brise emporte la vapeur et la verse à la
montagne, qui la reverse à son tour dans la vallée;
la rivière descend du glacier en chantant, et retourne
à la mer, sa première patrie; et tout ce qui vit, et
tout ce qui a soif vient boire à la coupe errante du
courant.
A cette heure de la création la terre virginale ca-
chait encore dans son sein comme un secret, tout
un monde ignoré, pour une destination inconnue le
calcaire, le marbre, le soufre, la houille, le fer, le
cuivre, le saphir, le rubis, le diamant. L'or seul
coule en poussière, avec le fleuve, à la surface,
et roule de flot en flot, comme si chaque grain con-
tenait une valeur, et comme si cette valeur devait
passer de l'un à l'autre, dans un mystérieux avenir.
Or, pendant qu'un trésor inconnu dort dans la nuit
du sol, la forêt balance sur le sol lui-même sa longue
houle de verdure. Là le sapin domestique, le cèdre
marin, l'ormeau laboureur et le chêne druidique
accumulent les siècles en silence sous leur écorce; et
le souille qui passe dans leur cime, comme dans
une harpe éolienne, murmure je ne sais quel hymne
prophétique à l'espace.
L'oranger, le figuier, l'abricotier, le grenadier
étalent leur corbeille de fruits à l'air libre, et la
10 PROFESSION DE FOI
vigne, enlacée au tronc de l'olivier, le serre d'une
étreinte sympathique, comme si la grappe avait une
confidence à faire à l'olive.
Ailleurs le café allume sa graine électrique à un
vent de feu, et le bananier répand sa manne dans
la solitude; et le quinquina, et la canne à sucre, et
la vanille distillent, au soleil du tropique, la qui-
nine, le miel et le parfum.
Et l'orge et le blé croissent en société,- et le
chanvre et le lin tissent aussi leur fibre en société;
une indiscrétion de la nature avait voulu trahir
d'avance que leur moisson devait servir à un usage
social laissé dans l'ombre du mystère.
Et à côté de ces plantes ménagères, d'autres
plantes somptuaires qui ne vivent que pour plaire et
briller la rose pudique, à moitié refermée sur elle-
même, pareille à la rêverie de la passion contenue, et
l'oeillet enflammé, avec sa robe ouverte et déchirée,
fleurissent vaillamment dans ce désert, comme pour
fêter un absent.
Il semblait que la terre attendait encore quel-
qu'un.
Le peuple des animaux, cependant, allait et venait
sans y songer; le chevreuil broutait, l'oiseau chan-
tait, le serpent sifllait, le lion régnait; et chacun,
du droit de premier occupant, prenait librement sa
part du domaine commun.
Et tous les êtres créés, végétaux ou animaux sortis
du même germe et liés entre eux d'une étroite
DU XIXe SIÈCLE. 41
solidarité, avaient formé entre eux un vaste sys-
tème d'échange, d'emprunt et de remboursement
d'existence.
Le laboratoire de l'air formait d'abord le végétal.
Le végétal, qui n'était que l'air transformé en corps
solide, passait dans le corps de l'animal herbivore.
L'animal herbivore, qui n'était que le végétal trans-
formé, passait ensuite dans le corps de l'animal car-
nassier mais la portion de nourriture qui n'était pas
fondue dans la fibre de l'animal et animalisée dans
son passage à travers le corps retournait à l'atmos-
phère natale sous forme de vapeur d'eau, c'est-à-
dire d'oxygène et d'hydrogène, et sous forme d'acide
carbonique, c'est-à-dire d'oxygène et de carbone.
Les plantes reprenaient l'eau et l'acide carbonique
ainsi exhalés de l'animal, les élaboraient à leur alam-
bic, retenaient l'hydrogène et le carbone, restituaient
à l'atmosphère l'oxygène purifié de tout mélange, et
rétablissaient entre toutes les proportions constitu-
tives de l'air respirable l'équilibre de la vie animale
brisé sans cesse par son immense consommation
d'oxygène.
Enfin, la terre, maternelle pour tous les enfants
qu'elle pressait sur son sein, semblait avoir, dans
sa rotation autour du soleil, la seule préoccupation,
l'unique sollicitude de mettre, par l'inflexion de sa
courbe et l'inclinaison de l'écliptique, son innom-
brable famille de vies en relation avec la lumière du
soleil.
42 PROFESSION DE FOI
Ainsi, la vie n'était sur la terre, le lendemain de la
dernière genèse, qu'une vaste métempsycose qui
poursuivait, de forme en forme, de puissance en
puissance, de l'agrégation à la végétation, de la végé-
tation à la sensibilité, de la sensibilité à l'instinct, de
l'instinct à l'intelligence, un dernier type qu'elle
n'avait pas encore atteint; qu'une ascension infati-
gable vers une dernière incarnation; une hiérarchie
à l'infini de fonctions diverses, exercées par des
êtres divers, pour aboutir à un être royal et à une
fonction suprême de souveraineté.
Et vivre, pour chacun de ces êtres, c'était, encore
une fois, participer à la durée par l'évolution et à
l'espace par le mouvement, et, du même coup, à tous
les éléments de vie épars dans l'étendue et dans la
durée. Plus l'être puisait à la forme par sa configu-
ration, à la lumière par sa couleur, à la chaleur par
sa température, à l'électricité par sa sensibilité, au
son par l'oreille, au spectacle par l'œil, plus il tou-
chait le monde extérieur par différents points de
contact, plus il communiquait avec lui à travers les
milieux, et plus, par cela même, il vivait.
Et plus il vivait d'une vie variée, plus aussi il
vivait d'une vie unitaire, et plus chaque partie de
son corps elle-même révélait un caractère d'aptitude
particulière, c'est-à-dire d'individualité. Chez le zoo-
phyte, le même organe dessert plusieurs fonctions;
chez l'animal parfait, chaque fonction exige un or-
gane réservé.
nu xixe SIECLE. 43
Était-ce là toute la vie? n'y avait-il pas autre
chose? Or voici qu'un jour, un matin, au milieu de
l'Éden, dans ce printemps de la création, la terre
avait soulevé son voile de vapeur pour sourire au
retour du soleil, et tout animal créé jouissait de la
vie dans toute la plénitude, car tel il vit aujourd'hui,
tel il vivra demain, voici donc qu'au milieu de
la nature en fête, un dernier venu entre en scène,
un intrus à coup sûr, un animal étrange, le monstre
de la création.
La nature avait pris les autres êtres à sa charge
elle veillait elle-même à leur vestiaire et à leur
nourriture, mais elle semblait avoir enfanté celui-
là dans une heure de dépit elle le traitait en fils
disgracié, pour ne pas dire maudit; elle mettait
pour lui la vie à si haut prix en toute chose, qu'évi-
demment il ne pourra jamais acquitter sa rançon.
Il est nu. Il n'a pour toute couverture qu'une
chevelure qui flotte en désordre et recouvre jusqu'à
sa figure. La canicule pique au vif sur ce corps
chauve, la pluie bat, le givre grince, le froid mord,
toutes les furies de l'air, en un mot, y brisent en
passant leur verge sa chair est une cible où la dou-
leur entre par tous les pores.
Il est debout. Au lieu de poser largement sur
quatre points d'appui, il porte à faux et il oscille, en
marchant, sur deux piliers qu'il lève et qu'il pose,
qu'il plie et tire à lui tour à tour, si bien que sa
marche n'est qu'une chute continue.
44 PROFESSION DE FOI
1) est affamé. Quoique la nature en ait fait un
carnivore mitigé d'un frugivore, et lui ait servi en
apparence une double part de festin, cette hypo-
crisie de libéralité cachait au fond une ironie car il
n'a pas comme le singe, son aîné de figure, l'art de
grimper pour cueillir le fruit; et pour dévorer la chair
de l'animal, il doit attendre une proie qui court plus
vite que le chasseur.
Il est désarmé. Tout être créé a une armure offen-
sive ou défensive le fort, la grifle ou le croc; le
faible, la fuite ou une retraite; lui seul ne porte au-
cun moyen d'attaque ou de salut; sa marâtre n'a pas
même posé de semelle sous la plante de son pied,
pour le garantir de la morsure de la ronce ou de la
vipère.
Et que fait-il de ce je ne sais quoi qui devrait
être une jambe de devant et qui, mis en retrait
d'emploi par l'attitude perpendiculaire du corps,
n'est plus qu'un hors-d'œuvre sans justification pos-
sible ? Cela ballotte le long de ses flancs et porte à son
extrémité deux palmes charnues, divisées chacune
en cinq palmettes; on dirait deux rames de l'air uni-
quement occupées à battre le vide appendice inu-
tile, usage impossible.
Cet être ne peut pas vivre; il ne vivra pas tel qu'il
est, sur la terre telle qu'elle est. Où ira-t-il? Il ne
peut marcher que sur un sol ferme ou plane; or le
sol autour de lui n'est que fondrière ou crevasse.
Comment dînera-t-il? Son repas erre encore au loin
nu S\ StKCI.K. •>
3.
dans l'espace; il faut, pour qu'il mange, que la com-
passion d'un loup lui ait laissé, dans quelque caverne,
un os à ronger. Ce n'est qu'un avorton, qu'un être
bon à jeter au rebut; tu es de trop, va-t'en!
Et lui-même, au premier moment, promène un
regard effaré sur la terre ennemie. il semhleprendre
l'anathème au sérieux; il baisse la tête avec déses-
poir. Mais tout à coup il lève ce balancier mysté-
rieux pendu à son côté, il met le doigt à son front,
et, d'un geste, il prend possession de la planète. Il a
senti quelqu'un là; est-ce Dieu? est-ce l'homme? On
n'en sait rien; c'est l'un et l'autre, c'est l'esprit.
Quand le créateur fit l'homme, il le fit seulement à
moitié; puis il lui dit Achève-toi toi-même! et il lui
repassa son don de création. Et quand l'homme eut
levé le bras vers le tabernacle sacré où reposait le
Dieu sauveur, le second créateur, il sentit couler
dans ses muscles, avec un rayon de sa pensée, la
force de l'infini il pense, il vivra. il renvoie à la
nature défi pour défi A nous deux maintenant
Qu'elle tombe à genoux, et qu'elle baise avec res-
pect la main de l'homme; ce n'est qu'une once de
chair, un roseau pourrait la briser, mais elle porte
la foudre.
Les races, dans l'attente d'un mot d'ordre in-
connu, en eurent comme un pressentiment crépus-
culaire dans l'ombre de leur instinct; elles sentirent
venir une nouvelle révolution sur la planète le che-
val héroïque en frappa la terre du pied; le chien
46 PROFESSION DE FOI DU XIXE SIÈCLE.
courtisan flaira le vent; le dromadaire voyageur, on-
duleux comme le sot de l'Arabie, inclina sa selle à
terre; le taureau résigné, couché dans les herbes,
leva la tête au-dessus des fleurs destinées à la cou-
ronner le jour où il devra marcher à l'autel; et le
lion, déjà détrôné de l'empire.de la force, jeta un
regard de travers à son successeur et prit grave-
ment le chemin du désert.
CHAPITRE VII.
ADAM.
Du moment que l'homme a trahi son secret et
signifié son titre, il change d'aspect; ce qui parais-
sait, au premier coup d'œil, une disgrâce de la na-
ture, n'est plus, à seconde vue, qu'une arrière-pen-
sée de sympathie.
Il a le corps redressé vers le ciel, mais pour pla-
ner sur la terre et pour la dominer du regard,
comme du haut d'un observatoire. Son pied allongé
à dessein, de manière à prendre sur le sol un meil-
leur point d'appui, porte perpendiculairement une
jambe élevée et flexible au genou; la hauteur,
combinée avec la flexion, donne au pas plus d'ou-
verture et plus de légèreté. Grâce il cette disposi-
ls i'p.ofkss i:o\ nE FOI
tion, l'homme peut non-seulement marcher, mais
encore danser.
L'os du bassin évasé sur la hanche et le col du
fémur, projeté en arc-boutant, assoit le tronc du
corps sur une large base, dans un puissant équilibre;
la poitrine, saillante, développée d'une épaule à
l'autre, aspire, respire et joue avec aisance; le bras,
mobile dans sa charnière et ployé au coude, peut
exécuter à discrétion toute espèce de mouvements,
lever, frapper, lancer, tourner, rapprocher, éloi-
gner, embrasser, étreindre.
La tête couronne la statue. Ce n'est, en réalité,
qu'une dernière vertèbre qui pivote sur son axe et
qui a pris, à l'air libre, assez d'ampleur pour servir
de boîte au cérveau elle porte à sa face tout le sens,
c'est-à-dire tous les conduits destinés à mettre le
sensorium en communication directe avec le monde
extérieur. Au bas du front, c'est l'oeil, prisme vivant
qui réside pour plus de sûreté au fond d'une arche,
sous la triple tenture de la paupière, du cil et du sour-
cil. De chaque côté de l'oeil, l'oreille ouvre sa conque
harmonieuse modelée sur l'onde du son, et répercute
la note sur la paroi vibrante du tympan. En avant de
la figure, le nez surveille la bouche pour l'empê-
cher au besoin de commettre une erreur, et tend
son double récipient renversé à l'ascension du par-
fum. Puis vient la bouche, et dans la bouche un or-
gane flottant, à double fin, la langue, faite exprès
pour tamiser la saveur et pour moduler.la parole.