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Promenades instructives et amusantes d'un père avec ses enfans, par M. E***. Tome 2

265 pages
Guillaume (Paris). 1817. 2 tomes en 1 vol. in-12, frontisp..
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A
PROMENADES
'CTIVES ET AMUSANTES
- - fans , dans
£ ,dans
« et ses env i rons.
ris et ses ellvl*,ronsi
CHAPITRE 1".
ilf. de la Borde délivre de prison le
fils de la pauvre femme dès Champs
Élisées.—Histoire d'une guinêe.
T d'une guÙiée.
JLJES jours se suivent et ne se res-
semblent pas, dit un vieux proyerbe.
Autant le dimanche précèdent avait été
pluvieux, autant celui-ci fut beau et fa-
vorable au dessein qu'avait M. de la
Borde de dédommager ses enfans , en
les conduisant au bois de Vincennes
mais un incident l'empêcha départir aus-
sitôt qu'il l'aurait desiré.
On se rappelle qu'il avait donné un
emploi dans sa manufacture à une pau_-N
a PROMENADES INSTINCTIVES ET AMUSUiTE.,
vre et vieille femme, dont le fils était déte-
nu pour dettes. Il avait été déjà tellement
satisfait des services de cette femme esti-
mable , qui mettait à s'acquitter de toutes
les fonctions qui lui étaient confiées un
zèle peu ordinaire à son grand âge, qu'il
n'avait pu résister audesir de metti e fin à
ses malheurs, en lui rendant son fils. En
conséquence, il s'était présenté chez les
créanciers de cet homme, et, avec une
somme peu considérable, il était par-
* venu à arranger ses affaires, et à obte-
nir sa liberté, sans se faire connaître en
aucune manière. Mais la même Provi.
dence qui veut que le crime soit décou-
vert tôt ou tard, permet aussi que le
secret de l'homme bienfaisant ne reste
pas dans l'oubli. M. de la Borde avait
été ou reconnu ou nommé par quel
que indiscret ; au moment même où il
se disposait à sortir avec ses enfans , la
porte de son appartement s'ouvrit; la
bonne femme parut avec son fils qui,
&ans rarler, se jeta aux genoux de son
LE FILS nfiivrt. 3
A 2,
bienfaiteur. « Ah ! Monsieur, s'écria ce
malheureux fils, comment pourrai-je
jamais m'acquitter envers vous ? Par
quel moyen pourrai- j e reconnaître l'ines-
timable service que vous m'avez rendu ?»
En rendant votre mère heureuse, lui
répondit gravement M. de la Borde.—
Je vous le promets, Monsieur, et je jure
devant vous qui, par votre bienfaisan-
ce, êtes la vivante image de la divinité,
de faire désormais tous mes efforts pour
faire oublier à ma mère les chagrins que
je lui ai causés. -J'espère, Monsieur ,
dit la bonne femme, que le malheur a
corrigé mon fils, et que sa bonne con-
duite fera la consolation de ma vieillesse;
j'en suis sûre, et mon cœur me le dit
aussi bien que son repenlir.-Afin qu'il
puisse profiter de vos conseils et suivre
vos bons exemples , reprit M. de la
Borde, je veux qu'il soit toujours au-
près de vous. J'ai besoin d'un nouveau
commis pour tenir mes écritures , et
j'occuperai, dès demain, votre fils en
4 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
cette qualiLJ. S'il veut répondre à mes
bontés, et s'appliquer au travail, il peut
compter sur ma bienveillance. — « Àh !
Monsieur , dit la bonne mère, croyez
que toute sa vie sera vouée à la recon-
naissançe qu'il vous doit, et qu'il n'aura
jamais pour vous d'autres sentimens que
ceux que vous avez inspirés à sa mère.-
Je suis satisfait et pénétré de votre re-
connaissance , Monsit ur ; vous pou-
vez vous présenter demain à la manu-
facture, où vous trouverez de quoi vous
occuper.
Quand M. de la Bord e fut resté seul
avec ses enfans, Auguste lui dit ; pour-
quoi, papa, ne nous avais-tu rien dit de
ton projet ? J'aurais bien voulu que tu
m'eusses associé à cette bonne action ;
et puisque, dimanche dernier, tu ne
retiras personne de la Conciergerie, au
moins fallait-il nous conduire à Sainte-
Pélagie, où tu nous as dit que sont dé-
tenus les prisonniers pour dettes. — Ce
sera u mon ami, pour une autre fois ;
V LE fils DÉuvftÉ. 5
A 3
conserve bien les sentimens généreux
qui t'animent, tu ne manqueras pas
d'occasions pour les réaliser.
— Puisque nous voilà partis, dit
Alfred, tu serais bien bon, mon papa , si
tu nous racontais une histoire , en atten-
dant que nous arrivions au bois de Vin-
cennes.-Je vais vous faire part, répondit
M. de la Borde, d'un joli conte, que je
lus pendant la soirée d'hier, dans la bi-
bliothèque britannique, année 1804.
Quoique je ne Taie lu qu'en anglais , je
l'ai asset bien retenu, pour vous le tra-
duire en français.
M Au pied d'une montagne escarpée,
« dans le comté de Dévonshire, habitait
« dans une chaumière une vieille femme
« qui prenait soin de deux petits or-
« phelins. Cette pauvre villageoise n'a-
« vait d'autre ressource pour subsister et
a pour nourrir ses enfans, que le faible
a produit de ses fuseaux et quelques
« pièces de monnaie, qu'elle recevait
« des voyageurs, auxquels elle rendait
6 PROMEÏÏÀDES IffSTUTJCTrVES ET AMUSANTES.
t( l'important service de mettre de grosses
« pierres derrière les roues de leurs
« voitures y pendant qu'elles gravissaient
I« la montagne.
» Quand ses deux orphelins eurent
« grandi et pris des forces, elle pensa
« qu'elle pourrait se faire remplacer par
« eux dans la moitié de son travail ;
« qu'ainsi, pendant qu'ils gagneraient
« de l'argent, en aidant les voituriers,
« elle ne cesserait pas de faire tourner
« ses fuseaux , et que par ce moyen ses
« profits augmenteraient de la moitié.
» Le lendemain donc de bon matin,
« Anna ( c'était le nom de la vieille
cc femme ), mena Paul et Eliza sur la
« montagne. Elle apprit au premier à
« placer adroitement des pierres sous les
« roues de voitures, pour les empêcher
« de rouler, et à la petite fille à tendre
« son chapeau aux voyageurs, et à
« tâcher par ses supplications, d'en ob-
cc tenir un tribut léger.
» Après quelques leçons, les enfans
1 HlSTOIRE D'UNE GUINÉE. 7
A4
H purent se passer de la bonne femme;
a mais la première fois que Paul exerça
« son petit métier, trop peu d'expérien-
« ce ou - trop de précipitation furent
« cause qu'il se déchira les mains, et
« rentra le soir à la chaumière un peu
« triste de sa mésaventure. La néces-
u sitdest mère de l'industrie, dit encore
a le proverbe. Quand il se fut un peu
« remis de son humeur, Paul songea
« qu'au lieu de prendre chaque fois une
« pierre pour la placer derrière les roues
(f des voitures, il lui serait bien plus
« avantageux de fixer cette pierre au
« bout d'un gros bâton, qu'il pourrait,
u sans couiir aucun risque, avancer ou
areculer - selon le besoin des voituriers
« qui accepteraient ses services. Anna
« lui ayant donné une espèce de crosse
« cachée sous son lit, il sut y adapter
Cf un morceau d'un bois fort dur, sem-
a blable à ce rouleau dont se servent les
« terrassiers, pour battre et applanir la
« terre. Tout émerveille de sa décou-
8 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
te verte, il ne fit qu'y penser toute la
« nuit; et ce ne fut qu'avec un plaisir
« difficile à décrire qu'il vit arriver l'ins-
« tant de la mettre à l'épreuve. Il en
« obtint tout le succès qu'il s'en était
« promis ; et sa satisfaction fut d'autant
a plus vive que ce jour-là les voitures
a passèrent en grand nombre, et que
« la recette d'Eliza fut plus abondante
a qu'elle ne l'avait encore été.
» Ils retournèrent le lendemain à la
« montagne; le soir, comme ils faisaient
« leur petit compte pour le rendre à
u leur maman, Paul dit à Eliza, ma
u sœur voici un penny, (t) qui est tout
« différent des autres, car il est jaune et
a brille beaucoup plus. — C'est une gui-
« née ! Oh ! mon frère, que nous som-
« mes riches, nous avons une guinée.
a Oh! comme nous allons acheter des
« pruneaux et des pains d epice I — Il
(i) Un penny est une monnaie anglaise qui
répond à un sou de france.
HISTOIRE IJUKE ctTttrétf. 9
A5
« Vaudrait mieux acheter une couverture
« pour notre bonne maman qui a tant
« souffert du froid de l'hiver dernier ;
fi mais avant de-faire cette emplette, je
« suis d'avis que nous consultions notre
-« bonne maman sur la valeur de cette
« pièce sans lui faire part du projet de
a lui acheter une couverture. -
P Eliza, peu satisfaite des intentions de
(f son frère, répéta tout le long du che-
, 11 inin, qu'elle avait entendu dire que
-u les guinées étaient d'or, et qu'elles va-
« iaient cinq cents pennys, et que l'on
« pourrait, en conséquence, en acheter
0 plus de cent douzaines de_ pruneaux.
-it Paul se souciait peu de ses calculs , et
- « lui faisait des reproches sur l'amour
M qu'elle montrait pour les friandises 9
R et sur le peu d'intérêt qu'elle prenait
« à la situation de leur bonne maman.
» En se querellant ainsi, ils arrivèrent
(i à la chaumière. Alors Paul, tirant de
a sa bourse la précieuse guinée, la fit voir
u à sa mère. — Comment, mes eufans
10 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
« leur dit-elle d'un air étonné, vous avez
a une guinée ! et par quel hazard l'avez-
« vous? Assurément, c'est par inadver-
cc tance qu'on vous l'a donnée; il faut
« donc tâcher de vous rappeler les per-
« sonnes qui ont passé aujourd'hui sur
« la montagne , afin de reconnaître celle
« qui s'est ainsi trompée, et de lui ren-
cc dre ce qui lui appartient, quand vous
a aurez le bonheur de la revoir. » Eliza
« répondit: » Je me souviens qu'un gros
« Monsieur, qui considérait avec beau-
« coup d'attention la machine de mon
« frère, a tiré de sa poche une poignée
« de pennys, et l'a jetée dans mon char-
te peau ; ainsi, j'ai lieu de croire que
« cette guinée se sera trouvée avec ces
« pièces de monnaie.-Probablement,
« dit Anna; voici maintenant ce qu'il
« faut faire, afin de rendre la guinée à
« son propriétaire : il faudrait vous rap-
« peler la forme de la voiture qu'il oc-
« cupait, et courir au village où, sans
« doute il va passer la nuit.—La voiture
HISTOIRE D'USÉ erisriÊïî. « ÏI
A G
« était verte, dit Paul, et le train était
« rouge, elle portait le nom craddisson.
w ( i ).—Eh ! bien , mes enfans, prenez
a un morceau de pain, courez au vil-
« lage, à l'hôtel des trois Couronnes,
a et faites tous vos efforts pour retrou-
« ver le propriétaire de la guinée. »
Paul et sa sœur partirent à l'instant,
et arrivèrent bientôt au village. Etant
entrés dans la cour de l'hôtel des trois
Couronnes, ils se mirent à considérer
toutes les voitures qui s'y trouvaient ; et
ayant reconnu cfelle qu'ils cherchaient,
ils demandèrent à un domestique, -s'il
Voulait les conduire vers celui à qui cette
voiture appartenait.-n Que voulez-vous
« a mon maître, petits paresseux ? leur
« répondit cet homme grossier; il est-
« couché; et je né le réveillerai .cer-l
« tainement pas pour vous. — Nous
■ i
(x) En angletci-re, les voitures sont. four-
nies par "les maîtres de poste et portant le
ûom da maiue, •
RA PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
« avons pourtant une raison pressante
« pour lui parler.-Eh ! de quoi s'agit-
« il ?-Nous ne pouvons dire cela qu'à-
a lui.—En vous adressant à moi, c'est
« comme si vous lui parliez à lui-même.
(f —Eh ! bien, dit Eliza , c'est que ce
a soir, en passant la montagne, il nous
« a donné une guinée pour un penny,
« et nous venons la lui rapporter.-
« Ah ! ah ! reprit le drôle, c'est bien, mes.
« cnfans, vous faites votre devoir. Don—
« nez-moi cette guinée, et je la remet-
H trai à mon maître. Assurément, il ne
« vaut pas la peine de le déranger pour
« si peu de chose. a
« Cependant nos orphelins au-
« raient bien préféré rendre eux-mêmes
« cette guinée à Milord ; car ils se
a défiaient un peu de ce grand domes-
a tique qui les avait rudoyés si mal à
« propos. Heureusement pour eux, il
a y avait dans un corridor qui con-
« duisait aux apparlemens une femme
« occupée à tresser en paille de jolis
Riemrxt, Wr" arwitr. ii :
wf petits ouvrages, et à qui la maîtresse
« de l'hôtel permettait de les vendre
« aux voyageurs, qui en étaient fort
H curieux parce que de tout temps ces
d, , > ,
« sortes d'ouvrages ont été renommes
m dans ce pays. Les enfans s'approcbè-
« rent donc de cette femme, et lui ra-
* contèrent ce qui venait de leur ar-
« river. Celle-ci, ne doutant pas de la
« friponnerie du domestique, raconta -
« à son tour cette histoire à Madame
a Alsuton, qui promit à nos deux in-
« nocens de leur faire rendre justi-
M ce — « Je ne suis plus étonnée, dit-
« elle, si le drôle m'a demandé des
« allouettes, et du vin vieux de Bor-
« deaux ; cela ne lui coûtera rien , et
a il s'attend bien à payer son écot avec
« la guinée qu'il a reçue ; mais nous al-
« Ions voir ; suivez-moi, ma bonne, et
« venez aussi, mes bons amis. »
En effet l'hôtesse demanda à Mi-
lord la permission de lui présenter deux
petits enfans qui avaient quelque chose
14 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
d'important à lui communiquer : ce que
JVIilord ayant accordé , Paul lui racon-
ta,non sans baisser les yeux , l'histoire de
la guinée. — « Ou est-il le maraud ?
« s écria Milord j où est-il? que je lui
« coupe les oreilles. Je jure par les trois
« Royaumes qu'il ne restera plus dix
« minutes à mon service. » S'étant fait
conduire ensuite dans la chambre de
ce valet infidèle, qu'il trouva à moitié
ivre, — « Coquin, lui dit-il d'un ton
« menaçant, rends la guinée que tu as
a escroquée à ces en fans. A présent tu
« peux boire et manger jusqu'à de-
« main ; mais 'tu n'es plus à mon ser-
« vice. » Le valet, confus et tremblant,
rendit la guinée, et n'eut certainement
pas l'envie de suivre le conseil de
Milord.
Après cette courte scène , Milord
ayant ramené les enfans dans son ap -
partement : « il faut, leur dit-il, que
« vous soyez récompensés de votre bon-
« ne action. Que desirez-vous ? et que
HlSTOFRE D'UNE GUINtE. 15
ii puis-je vous donner qui vous fasse
a plus de plaisir ? — nous desirerions ,
a répondirent les enfans, une couvertu-
« re pour notre bonne maman. - Vous
m l'aurez , reprit Milord ; mais je,veux
* payer plus généreusement votre pro-
a bité. Aimeriez-vous à faire les jolies
a ouvrages en paille , que l'on vend
« dans ce village ? sans doute, ce métier
« ne serait pas aussi pénible que celui
« que vous faites à présent , et je pense
« q u'il serait bien plus lucratif. — Quoi l
« Milord , vous seriez assez bon , re-
« prit Paul, pour. — Oui, oui.
« Madame, dit-il en se tournant vers
a la marchande , voici trois guinées
u pour leur apprentissage. Dans quel-
« ques mois , je repasserai pour les
« assises , et , si je suis conttnt d'eux,
« je vous donnerai encore la même
« somme. »
Il n'avait pas fini de parler, lorsqu'un
domestique qu'il avait envoyé chercher
la couverture, arriva et la posa sur une
>6 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
table; Milord la donna aux enfans qui,
tout confus de tant de bonté , s'en al-
lèrent , après avoir remercié cent fois
ce généreux voyageur. Ainsi fut récom-
pensée la probité de Paul et d'Eliza.
Oh ! mon papa, dit Auguste, que
voilà une jolie histoire ! que j'aurais
bien voulu me trouver dans la chau-
mière d'Anna, quand ses deux en-
fans lui présentèrent le prix de leur
vertu, pour être témoin de la joie
qu'elle dut éprouver. — Pour moi,
reprit Alfred , je doute fort que
Mademoiselle Eliza eût rendu la gui-
née, si sa bonne maman ne le lui-eût
pas conseillé. — Oui, oui, tu as raison,
dit Jules, elle avait trop envie de
manger des pruneaux. — Allons,
allons, mes amis, dit M. de la Borde,
ne jugez point légèrement les au-
tres , si vous voulez que l'on soit in-
dulgent à votre égard; mais laissons
nos petits anglais, et occupons-nous
du parc de Vincennes ou nous voici
arri v és.
LE CHATEAU DE VINCENNES IF
CHAPITRE II.
Le Château de Vincennes.-St. Louis,..
Roi de France. — Les nids d'Oi;-
seaux. - Histoire d'un Émigré
i Garde-Chasse. t
JE ne suis point étonné , continua
M. de la Borde, en voyant la beauté
de ce parc, son site pittoresque et sa
vaste étendue , que plusieurs de nos
rois aient fait leur séjour du château
qu'il avoisine. Puisque nous voilà sous
les murs de cet antique édifice , je
ne pourrai jamais trouver une occa-
sion plus favorable , pour vous raconter
en peu de mots ce que j'en ai ap-
pris.
« Ce fut en n83 , que le roi Pbi-
cc lippe - Auguste peupla le bois de
« Vincennes de bètes fauves qui lui
a avaient été envoyées par Henri 11
« roi d'Angleterre ; qu il fit entourer
rï8 PROMENADES INSTRUCTIVES ET IMTJSANTÉS.
« Vincennes de murailles , et qu'il jeta
« les fondemens d'un château , connu
u aujourd hui sous le nom de donjon.
a Ce donjon qui est ce bâtiment isole
a que vous voyez flanqué de plu- �
cc sieurs tours , fut habité par St.
« Louis, sa mère, et son épouse. Mais <]
« en 1784, on en fit une prison dEtat ; !
« elle cessa de l'être depuis 1784 jus- j
« qu'en IB08 , époque où elle a repris j
a sa destination. Tous les bâtimens au-*
a très que le donjon ont été construits
« les uns après les autres. ( 1 )
La Ste. - Chapelle fut fondée en
(1) C'est dans la partie orientale des fos-
sés de ce château que fut fusillé par ordre
de nonalrte en mars 1804, Louis-Antoine
Henri Bourbon - Condé , Duc d'Enghien,
non moins recommandable par sa valeur
personnelle que par celle de ses ancêtres.
II était né le 2 août 1712. Sa mémoire fut
honorée dans toutes les Cours de l'Europe
par des cérémonies religieuses.
LE CHÀTÏÀir DE VINCENNES.. m
« 1^73, par le roi Charles V; on y
a voit de très-beaux vitreaux , peints
a par Jean Cousin, sur les dessins de
« Raphaël. Cette façade bâtie en arc de
u triomphe, et composée de six colonnes,
« a été construite par les ordres de Louis
s XIV , ainsi que les deux corps de b&-
« timens qui communiquent entr'eux,
« par deux galeries en portiques, cou-
« ronnées de balustrades. »
Mais ce n'était pas seulement pour
considérer les antiques tours du donjon
de Vincennes, que M. de la Borde
était venu s'y promener avec ses enfans.,
son dessein était qu'ils parcourussent
le bois, et s'y livrassent à un exercice
aussi salutaire qu'agréable, sans être
exposés aux rayons brûlans du soie il.
Ainsi, lorsque le diner fut terminé, il
leur permit de s'échapper, et de se di-
vertir comme bon leur semblerait, en
leur recommandant néanmoins de ne
pas trop s'éloigner.
Nos étourdis usèrent largement de
àO PROMENADES INSTRUCTIVES fit AMUSANTES.
cette permission ; ils se cachèrent,
coururent les uns après les autres, coo-
pèrent de petits rameaux, cherchèrent ;
dans les buissons des nids d'oiseaux (i),
se construisirent des lits de mousse, et
se li vrèrent enfin à tous les amusemens
d'une jeunesse vive et folâtre.
Quand ils furent bien las de leurs
courses, M. de la Borde les rapela,
et les ayant réunis autour de lui, sur un
gazon fieuri., il leur tint ce discours,
avec un attendrissement, qui pénétra
leurs cœuis, et captiva toute leur at-
tention.
« Vous ne sauriez croire, mes chers
« enfans, avec quel plaisir, quelle véné-
« ration, je me suis promené dans les
« avenues de ce bois antique et solitaire.
« II nie semble voir encore Louis IX, le
« saint-Roi, vêtu avec simplicité, assis
( i ) « Il faut observer que les promenades
« avaient lieu pendant les trois mois du
« printems. » -
ST. Loris , ROI DE FRAICCÏ. ai
« aux pieds d'un chêne, et rendant la
(f justice à ses sujets rassemblés devaut
« son auguste personne ; il me semble
« voir ce monarque vertueux envoy er
le ses héraults dans les campagnes voisi-
« neS , avertir leurs habitans qu'il ks
« attendait pour écouter leurs plain-
« tes , et leur rendre justice contre l'op-
« pression; il me semble l'entendre,
« interrogeant chacun avec bonté , et
a prononçant ses arrêts avec un ton pa-
« ternel qui adoucissait la peine du
« condamné, et lui faisait admirer l'in-
et tégrité et la justice de son Souverain.
« Nous ne sommes plus, mes bons amis,
« dans cet heureux tems, où le Monar-
a que pouvait se montrer sans faste à
« ses sujets , converser familièrement
« avec eux, comme un père avec ses
« enfans ; mais le souvenir n'en est que
« plus touchant, et l'histoire qui rap-
« porte cette circonstance de la belle
« vie de St. Louis, n'en doit pas être
K lue avec moins d admiration et de
laPROMEWAMS INSTRUCTIVES ET AMTTSAWTÏS.
,« respect. Lisez-la, lisez-la souvent,
« cette vie touchante et sublime ; vous
et y admirerez l'horreur que ce bon Roi
« avait pour l'ombre même du vice; son
« tendre attachement pour sa mère, sa
« résignation dans le malheur ; sa pro-
« fonde et courageuse piété, qui le porta
« à s'exposer au-delà des mers , pour
« délivrer les chrétiens de l'esclavage
« des féroces Musulmans. Gardez-vous
« de blâmer jamais, en lisant l'histoire
CI de ses expéditions lointaines ( 1 ) 1
« la conduite de ce Prince , dont les in-
« tentions étaient si pures, et le courage
« si noble et si héroïque. 99
M. de la Borde ne parlait ainsi à ses
enfans, que pour les prémunir contre,
la doctrine de ces hommes , soi-disant
philosophes, aux yeux desquels un héros
chrétien n'est souvent qu'un fanatique
ou un sot, dont les plus belles actions
ne peuvent être attribuées qu'à des motifs
( i ) Les Croisades.
v LES WIDS D'OISEAU*» 23.
suspects, ou à des vues aussi méprisa-
bles que peu étendues.
Mais comme une conversation sé-
rieuse sur les croisades aurait mené M.
de la Borde beaucoup plus loin qu'il
n'aurait voulu, il se hâta de parler à ses
enfans de choses plus* intéressantes pour
eux, et beaucoup plus à leur portée.
Eh! bien, dit-il à Jules, mon ami,
as-tu trouvé quelque nid d'oiseau ?—
Pas encore, répondit celui-ci; il fau-
drait savoir grimper aux arbres comme
les singes, ou du moins comme les
nègres de mon pays; et alors, on en
aurait plus que l'on n'en voudrait-
Mais , reprit M. de la Borde, il y a
ici des oiseaux qui déposent leurs
œufs sur la terre ou sur des arbrisseaux
peu élevés. Ceux-là , sans doute, ne
sont pas difficiles à trouver. — J'en
conviens , papa ; mais je n'ai point
l'esprit de deviner où les nids sont pla-.
ces.—C'est que leur tendre mère a pris
toutes les précautions nécessaires pour
14 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
les dérober aux yeux des ravisseurs;
et que, pour cela, elle a choisi le buis-
son le plus épais et le plus épineux ;
c'est qu'elle évite d'arriver à son nid,
lorsqu'elle voit de petits maraudeurs
comme vous; c'est enfin qu'à force de
vous faire faire des courses inutiles,
» elle parvient à vous tromper sur l'en-
adroit qui recèle sa précieuse couvée.
Comme la Providence a voulu que
tous les animaux pussent conserver
leur vie et celle de leurs petits, elle
leur a donné un instinct dont l'adresse
met souvent en défaut les efforts que
le génie de l'homme met en œuvre
pour leur nuire. C'est pourquoi, mal-
gré la chasse continuelle que l'on
donne aux petits des oiseaux ; malgré
les orages et les animaux malfaisans
qui conspirent pour leur destruction,
nos forêts retentissent tous les ans des
chants des jeunes rossignols ; tous les
ans, des nuées d'allouettes s'étendent
sur les campagnes i tous les ans des
caravanes
LES KIDS OISÏÀUX. le
B
caravanes d'hirondelles viennent ha-
biter les toits de nos maisons. ,
Je veux voir, mon ami, si tu serais
plus heureux avec moi; allons, mes
erifans, enfonçons-nous dans le plus
épais du bois.
Comme ils tournaient le coin d'une
petite allée bien sombre, ils rencontrèrent
un homme en habit de chasse, d'une
figure douce et engageante ; le chasseur
les voyant attentifs et occupes à fouiller
les buissons, à regarder vers la cime des
arbres , et à suivre la trace des oiseaux
- qui volaient devant eux, s'avança et leur
dit, d'un air fort gai : n Voilà des petits
« Messieurs qui se donnent sans doute
(f bien de la peine pour découvrir quel-
a ques nids d'oiseaux , tandis que moi,
« qui n'y songe guère , j'en pourrais
« prendre un grand nombre. Si ces
a aimables en fans veulent me suivre,
« je leur éviterai bien des courses et
« des piqûres, et leur procurerai sans
u peine les bonnes fortunes qu'ils pour-
»6 PROMBNÂMS TKSTtirCTÏVES ET ÂMTTSÀtfTES.
a suivent avec tant d'ardeur, car je
« connais ce bois, comme si je l'avais
« planté de mes propres mains. cc
Cette invitation était trop honnête
pour que M. de la Borde pût s'y refuser,
il suivit donc l'étranger, mais de loin, car
ses enfans entraînaient leur guide ,
comme s'ils eussent craint qu'il- leur
échappât.
« Je-voudrais bien un nid de rossignol,
« disait l'un ; j'aimerais mieux un nid de
« fauvettes, disait l'autre j et moi, disait
« le troisième,je préférerais des perdrix.»
Mais, comme dans un court espace de
tems, le chasseur ne pouvait pas con-
tenter tous les goûts, il fallu: bien se
pornr à un nid de fauvettes,qui fut dé"
couvert sur le bord d'un ruisseau, au
milieu d'une touffe de chèvre-feuille en
fleurs. Hélas ! A quels transports de
douleur et de désespoir ne se livra pas -
- la malheureuse mère, quand elle vit en-
lever ses chers petits ! Avec quelle in
ijuiètw:j.e elle voltigeait auprès des r..,
LES SIDS D'OISEÀTTX. a 7
B a
Tisseurs ! et comme son langage ex-
primait la pitié , l'indignation et les
derniers efforts de la tendresse ! Jules,
touche de ses cris de détresse, voulait
que l'on remît le nid à sa place ; mais
ses deux frères, qui desiraient prendre
soin de ces petits oiseaux, s'y étant op-
posés, le nid fut décidément emporté.
Alfred, qui s'en était chargé, ne pouvait -
toutefois s'empêcher de dire en s'en
allant ; » Si la pauvre mère de fauvette
« pouvait prévoir le soin que nous al-
« Ions prendre de ses petits, elle serait
« sans doute bien moins en colère
« contre nous. Que ses cris m'affligent !
« Allons un peu plus vite pour lui
-« échapper. »
M. de la Borde remercia avec beau-
coup de politesse l'aimable étranger, qui
avait bien voulu contribuer aux plai-
sirs de ses enfans , celui-ci lui répondit
en souriant : vous êtes bien bon
Monsieur, de me remercier pour si peu
de chose j le contentement que je leur
ô8 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMI-SANTES,
ai procure, a été pour moi une jouis-
sance. Heureux enfans ! s'écria-t-il ,
quels douloureux souvenirs vous me
rappeliez !. 0 ! mon cher fils, il me
semble te voir encore ; quoi ! est-il
possible que ce soit ton père qui ait été
ton meurtrier !. Non , non , jamais
ma vie ne sera trop longue pour te
pleurer et pour expier un crime invo-
lontaire !
M. de la Borde comprit bien à ce dis-
cours que cet étranger était une malheu-
reuse victime de la révolution; il aurait
bien voulu entendre de sa bouche le récit
de ses infortunes ; mais il craignait d'affli-
ger cet homme sensible par des questions
qui pouvaient être indiscrettes ; il se
contenta de le fixer attentivement dans
le plus grand silence. « Quoi ! dit le
« chasseur, vous avez donc entièrement
« oublié M. de TÉpinoj ! mes traits
a sont donc tellement altéiés par les
« souffrances et les malheurs, que vous
y ne me reconnaissez plus ?. Ah I
HrsTornE D'UN Emigré GAUIJE-CHASSE. tg
a Dieu ! reprit M. de la Borde , serait-
« ee vous ? quoi ! sous cet habit de
« chasseur, dans le bois de VIncennes,
if je retrouverais M. le Marquis de
c l'Épirioy ! ah f Monsieur, permettez.
« TOUS ne me devez, Monsieur, ni ex-
« cuses, ni reconnaissance. J'ai remarqué
a dans votre conduite envers vos enfans
r tant de douceur et de bonté , qu'err
« considérant avec la plus vive attention
a les traits de votre figure, il m'a été
« impossible de ne pas y reconnaître
a ceux du fils de cet honnête M. de la
« Borde, le notaire, l'ami de ma famille.
a Dans cette circonstance, aj outa-t il,
« je ne puis vous dissimuler les événe-
« mens qui m'ont réduit à l'état ou
« vous me voyez. Permettez, Monsieur,
a que pour l'instruction de vos enfans,
« je vous fasse le récit de mes humilia-
it tions et de mes souffrances. Ce récit
« peut leur servir par la suite d'utile
« leçon. Asseyons-nous sur le bord de
- « ce fossé, à l'ombre de ces tilleuls dont
So PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES»
« les rameaux touffus nous mettront à
« l'abri des rayons d'uirsoleil hrûlant." 1
Après un moment de silence, le Mar- j
quis reprit la parole, et continua en ces j
termes :
» Je quittai la France en 1790, soit
» par un juste attachement aux princi-
« pes dans lesquels j'avais étémélevé, soit
« par amour pour ma propre tranquil-
« litéy et dans l'espérance de rentrer J1
« dans ma patrie, après six mois d'ab-
« sence, terme que j'assignais alors à 1
,« la révolution qui déchirait mon mal-
w heureux pays.
« En partant, je laissai mes deux
« fils sous la conduite d'une vieille gou-
« vernante qui avait pris soin de mon
« enfance.
a Je vous avouerai qu'au moment de ,-
« mon départ, je ne pus me défendre
« d'un vif attendrissement; mes larmes
a coulèrent en abondance , comme si
« j'eusse alors pressenti que je quittais
« mes enfans pour ne les plus revoir.
I
ÎIISTOIRE D'UN ÉMIGRÉ G-ARDE-CHASSE. È"X
B4
« A rrivé à Bruxelles, qui était le ren-
« dez-vous de la noblesse française, les
« chimères et les vaines espérances dont
« je me berçais, ainsi que tous mes com-
« p a gnons d'infortune , parvinrent à me
« faire oublier mes enfans et ma famille.
a Cependant la révolution faisait
e chaque jour de nouveaux progrès, et
te il était facile alors de prévoir qu'elle
a ne s'arrêterait pas au terme que je
« lui avais fixé; mais tel était mon aveu-
« glemrent, que l'idée d'un triomphe
« prochain , qui était alors loin de se
« réaliser, me faisait rire des délai que
a la loi m'accordait pour rentrer en
a France.
« La guerrè allumée , je me montrai
a dans les premiers rangs; je ne craignis
« pas d'exposer ma vie, dans toutes les
cc occasions qui se présentèrent d'affront
« ter le péril et de signaler ma valeur.
« Quelques brillans succès enflèrent
a d'abord notre courage et nos espéran-
« ces; mais bientôt la victoire, favorisant
32 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
« les nombreux bataillou français, nous
a éprouvâmes des revers multipliés, qui
« portèrent le découragement dans nos
« phalanges.
« Dans le cours de cette malheureuse
« campagne, je perdis toutes les pro-
« priétés que je possédais en France, et
« mes communications avec ce pays
« devinrent impraticables.
« Jugez, Monsieur, de ma cruelle
a position. Dans un pays étranger, sans
(c ressource, sans consolations, et n'ayant
« pour ami que des hommes aussi mal-
« heureux que moi, je n'avais plus qu'à
« céder aux affreuses impulsions du
« désespoir. En réfléchissant néan-
et moins sur les moyens d'adoucir la
cc cruauté de mon sort, il me vint à l'es-
cc prit que je pourrais trouver une sorte
« de ressource dans la musique, dont
« j'avais une connaissance assez étendue.
« Je me mis à donner des leçons de mon
(c art dans les villages, et à faire danser
« le dimanche les paysans. Mais cette
HISTOIRE D'UN ÉMIGRÉ GAD.'OE-CD!SÉ. 33
B5-
« profession , que j'avais adoptée mo-
« mentanément, et qui me procurait
« des moyens d'existence, affligeait trop
a mon amour-propre , pour que je
a l'exerçasse longtems.
« Le souvenir de mes enfans me
e tourmentait toujours. Pour les revoir,
« je formais, mille projets, tous aussi
« extravagans et dangereux les uns que
« les autres ; tantôt je voulais, déguisé
et sous les haillons de f indigence, essayer
cr de pénétrer en France, jusque vers
« mes enfans , que je me proposais
a de ramener avec moi dans le pays -
« étranger ; tantôt je voulais aller me
H jeter aux genoux du général en
et chef de l'armée française, la plus voi-
cc sine du corps où je servais, pour
« le conjurer de me permettre d'aller,-
« pour la dernière fois , embrasser
« ces innocentes créatures ; mais tout
« cela était impratiquable , et j'aurais
« nécessairement sa crifié ma vie, sans
« aucune, apparence de succès !
34 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
« Au milieu du conflit de tous ces
a projets, et crédule comme le sont
« tous les malheureux, je me laissai
« séduire par de brillantes promesses ,
« et je passai en Angleterre. Bien loin
a de trouver dans cette isle une hospi-
« talité franche et généreuse, je my
« vis l'objet d'une pitié ombrageuse et
« mesquine. En Allemagne, j'avais ren-
« contré des hommes bons et compa-
« tissans, pour qui l'infortune était la
« meilleure des recommandations ; mais
*
« chez les insulaires, dont on m'avait
« promis une protection tout-à-fait dé-,
« sintéressée , je ne recueillis qu'une au-
(c mône humiliante,avec le regret d'avoir
a compté sur la commisération d'un
v peuple qui se dit philantrope. »
« La modique somme que je rece-
« vais du gouvernement Anglais ne
« me suffisant pas pour subsister ,
« j'exerçai à Londres la profession de
a musicien. Le hazard me procura la
« counaissauce d'un lord opulent qui
HISTOIRE D'UN EMIGRÉ CARbE-CRÂSSE. 35
B6-
« me proposa de donner des leçons
« de mon art à sa fille. Ce seigneur
a était un des amis du fameux Pitt,
« qui ne lui cachait aucun des mystères
Cf du cabinet britannique. Comme il était
« instruit qu'il se préparait une expé-
.u dition contre les côtes de France,
« dans laquelle serait comprise une
« grande partie des marins français
a émigrés, -il m'engagea à me pré-
CI senter à l'amirauté, pour augmenter
« leur nombre. Le désir et l'espérance
« de revoir et d'embrasser mes enfans
« me décidèrent facilement à entrer
« dîns cette expédition. Je m'embar-
« quai donc sur ces vaisseaux qui de-
u vaient nous réunir aux Vendéens,
« Vous savez quelle fut la malheureuse
« issue de cette tentative;. ainsi je ne
cc vous parlerai que de ce qui me--
a concerne.
» Après m'être défendu avec le plus
« grand courage sur le rivage de Qui-
« beron, j'eus le bonheur d'échapper à
36 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES
« plusieurs soldats qui m'entouraient ; et-
« poursuivi seulement par un jeune
« fantassin, je m'enfonçai dans un tail-
« lis obscur , ou je me croyais déjà en
« sûreté, quand je m'aperçus qu'unr
« second ennemi suivait mes traces avec
« plus de légèreté encore que le pre-
« mier. Furieux , et résolu à vendre
« chèrement ma vie , je m'appuie con-
« tre un arbre, et me dispose à sou-
« tenir vigoureusement leurs attaques
cc réunies. Bientôt le premier tombe
cc sous mes coups, et les armes devin-
« rent égales entre mon second aggres-
« seur et moi. Hélas ! pourquoi ne
« perdis-je point la vie dans cette lutte
a affreuse ? je n'aurais point tant de
« larmes à verser sur la mort de ce cher
« fils, pour qui j'aurais répandu jusqu'à
« la dernière goutte de mon sang. Nos
« coups furent sans effet pendant un
a assez long espace de tems, comme si
« la nature elle même eût détourné nos
« armes de deux cœurs que de déplo-
HISTonE D'UN EMIGRÉ GARDE-CIJASSE. 37'
a rables circonstances entraînaient , à
« leur insçu , dans une lutte qui devait
« causer la perte de l'un d'eux. L'adres-
« se et le courage se balançaient de
« part et d'autre; mais enfin, un coup
a trop adroit et en même-tems trop
« funeste, termina ce combat révoltant
« par la mort de mon malheureux
« adversaire. En rendant le dernier-
« soupir, ce jeune guerrier poussa un
« cri si aigu et si déchirant qu il pené-
fi tra jusqu'au fond de mon ame, et y
» réveilla tout à coup la pitié que ls
« rage et le désespoir y avaient presque
« éteinte. Je me précipitai sur son corps
« inanimé , et j'essayai, en étanchant
« le sang qui coulait abondamment de
« sa blessure,de lui rendre la ie qu'il ve-
« nait de perdre au moment même de
« sa chûte. Dieu ! quelle fut ma douleur,
« quand relevant sa tête je reconnus
« mon fils à un signe qu'il portait sur le
« front , et que jusqu'alors la fureur
« du combat et son casque m'avaient
f
f
£ 8 PROMENADES INSTRUCTIVES ET IMUSAITTIS;
a. empêché de distinguer. Vous êtes
« père,. Monsieur; vous pouvez vous
a figurer l'accablement affreux où je
ci me trouvai alors ; mon crime était
« involontaire, mais il n'en était pas
« moins un crime. Que de reproches à
« me faire ! j'accusai le çiel d'avoir dirigé
« mes coups contre le sein de mon fils,
« et je finis par le maudire. Pour répa-
« rer, en quelque sorte, le forfait
« exécrable que je venais de commettre,
« je creusai à la hâte une fosse avec
a la pointe de mon sabre, dans l'endroit
« marécageux où j'étais ; et jy déposai,
« en versant des torrens de larmes , la
« triste dépouille de mon malheureux
« fils. Après avoir rempli ce devoir
« sacré, je tâchai de rejoindre les colon-
« nés Vendéennes, au moyen de mar-
te ches forcées que je ne pouvais faire que
« dans la nuit pour ne pas tomber dans
« les mains des Républicains. J'errai
cc longtems à travers mille dangers dans
« ces contrées ? arrosées tant de fois du
HISTOIRE D'TJH EMIGRÉ CAR DÏ-CHAssE. 3g:
a sang, français , sans trouver le repos et
« la tranquillité d'esprit, qui semblaient
« s'être à jamais éloignés- de moi;
o La paix ayant enfin mis un terme-
« aux dissentions civiles , je quittai ce
- » théâtre sanglant de la guerre ;_et, sans
« chercher à revoir la province qui-
« m'a vu naître, et ma famillé déso-»-
« lée de la mort de mon fils, je me ren-
«..dis dans la capitale, avec, mon brevet-
m d:amnistié.
et A mon arrivée, je fus généreuse--
« ment accueilli d'un honnête homme y
« à qui j'avais été autrefois utile par
« mon crédit. Il se souvint de moi , et
« me fit obtenir en peu de tems un
« emploi dans les forêts; cet états'ac-
« corde parfailement avec la disposition
« actuelle de mon ame. Je nourris ma
te tristesse et mes regrets dans ces bois-
* « solitaires, où j'attends avec impatience
a Lheureux moment qui me réunira à
« ce cher fils que j'ai assassiné »
Y ivemeni ému de ce triste récit, M.',
4O PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES;
de la Borde, en prodiguant à M. de
l'Epinoy les consolations qu'une ame
sensible puise dans une religion pleine
d'amour et de charité, l'engagea vive-
ment à venir les voir dans les momens
de loisir que lui, laisseraient ses occu-
pations; a oubliez, ajouta-t-il, oubliez
« un accident involontaire, que vous
« avez expié par vos regrets et par vos
« larmes. Si votre main fut coupable,
« votre cœur fut innocent d'un crime
« dont Dieu et les hommes vous ont
« déjà absous. » Quant aux enfans, ils
considéraient M. de lEpinoy avec une
inquiétude mêlée de crainte, et Alfred
ne trouvait plus ses fauvettes si jolies,
depuis qu'il connaissait celui dont il les
tenait pour un homme qui avait donné
la mort à son fils.
Comme la nuit s'approchait, M. de la
Borde prit congé de M. de l'Epinoy, qui
l'accompagna jusqu'à la lisière du parc,
en lui promettant de l'aller voir le plutôt
possible.-
HISTOIRE D'UN ÉMIGRÉ GARDE-CHÂSSE. 4 *
« Eh ! bien mes amis, dit M. de la
« Borde à ses enfans, quand M. de
cc l'Epinoy l'eut quitté, ce père est-il assez
« malheureux ? quelle pénible existence
a pour un homme élevé au milieu
a des aisances et des agrémens de la
« vie! cependant,combien elle serait plus
n insupportable encore, s'il n'eut jamais
cc été exercé dans le maniement des
« armes. Qui lui aurait dit, il y a vingt
« ans, - qu'il se trouverait un jour trop
« heureux de remplir les fonctions obs-
a cures d'un agent forestier. Voilà, mes
« chers amis, les effets des jeux de la-
a fortune et des révolutions ! le riche
cc devient pauvre, et le pauvre grand
u seigneur. Le crime supplante la vertu ;
a la confusion des rangs, la dérnora-
« lisation du peuple , la subversion de
« la religion et de la morale, sont tels
« alors que létat, penché sur le bord de--
« l'abîme, ne tarde pas à éprouver une
« dissolution générale. Heureux l'hom-
« me qui trouve dans son éducation eli
jfa PROMENADES ïwsTRucTfvss ET -
« dans les talens qu'elle lui a procures,
« des ressources contre les revers, et 11n
* abri contre les orages politiques.! ce
« sont les seuls trésors que les événemens
(C ne peuvent jamais lui ravir. » -
Mais M. de la Borde prêchait, pour1
ainsi dire, dans le désert. Ses- - en- j
fans, occupés uniquement de l'action
de ce père infortune, qui avait donné
la mort à son fils, brûlaient, du désir1
d'amener la conversation sur ce sujet. -
Enfin Auguste, ne pouvant se contenir
plus Iongtems, dit à son papa, c'est,
une chose bien affreuse que la guerre*,
— Aj.outez, répliqua M. de la' Borde ,,
que le plus grand fléau que Dieu puisse"
envoyer aux hommes, c'est la guerre ci-
vile , c'est-à-dire , la guerre entre les su-
jets d'un même gouvernement. Quand,
, vous serez plus avancés en âge , vous ne
lirez pas sans horreur les descriptions
que les historiens vous en ont laissées,
et vous demanderez chaque jour au
Ciel, qu'il veuille bien éloigner à jamais-1
HrSTOïRE D'UN EMÏGRÉ GARDE-CHÂSSE. 9 -
de votre pays les dissentions intestines.
- Je vous avouerai, interrompit Au-
guste , qu'en lisant l'autre jour les ré-
solutions romaines, je frémissais k
chaque page , des horreurs dont la ville
de Rome fut plusieurs fois le théâtre r
sur la fin de la républiquer Quelle peine
j'éprouvais en voyant les citoyens les
plus vertueux dévoués a l'exil, à la
mort, parce qu'ils avaient embrassé tel
ou tel parti qui avait été vaincu ! encore y
s'ils avaient été seuls sacrifiés à la ven-
geance du vainqueur ! mais leurs fem-
mes, leurs enfans, leurs amis, étaient
enveloppés dans la même proscription.
Combien, dans ces tems malheureux , la
ville de Rome, cette maîtresse de l'uni-
vers, devait être un affreux séj-our l
La terreur y était si profonde, que per-
sonne n'osait ni se parler, ni s'écrire,
encore moins s'y donner des marques
d'intérêt; partout la trahison , l'espion-
nage , la vengeance; la mort.— Tu viens,
reprit M., de la Borde, de nous faire eit
44 PROMENADES INSTRUCTÏVES ET AMUSANTES.
peu de mots, l'histoire de la révolution
française. Mais comme ce tems de deuil
est passe, nous n'en parlerons pas. Il
faut espérer, dit Alfred, que, lorsque
nous seront grands, il n'en sera question
que comme de ces événemens que nous
lisons tous les jours dans les livres , et
qui ne nous affectent que d'une manière
générale et éloignée. - Ta pensée est
fort bonne, reprit M. de la Borde, quoi -
qu'elle ne soit pas fort bien exprimée ;
mais oublions ces jours déplorables , et
plaignons les hommes que l'esprit de
parti rend les ennemis de leurs sem-
blables , aussi bien que ceux qui en de-
viennent les victimes. Bénissez, mes
enfans, la providence qui vous a fait
naître au moment où la tempête finissait r
et où le retour des principes a ramené
au milieu de nous, un Prince aussi
éclairé que juste et bon. La paix, qu'il
nous a apportée avec lui, parviendra à
cicatriser les plaies profondes que l'anar-
chie et les maux de l'usurpation ont
faites à notre malheureuse patrie.
LA FÊTE DIS MADAME DE LA BOUDE. 45
Comme le trajet de Vincennes au
Faubourg St.-Antoine n'est pas fort
long, nos promeneurs arrivèrent à la
maison de bonne heure. Le reste de la
soirée fut rempli par l'exercice de divers
jeux, auxquels M. de la Borde ne de-"
daigna pas de prendre part,
CHAPITRE 1 1 1.
La fête de Madame de la Borde.-Le
Théâtre français.- Polyeucte.-Lcs
Invalides. - La pompe à Teu.-
JJécole militaire. — Le Champ de
Mars.--Passi.--Lç bois de Boulogne,
LEs travaux ordinaires de la semaine'
suivante furent interrompus par un de
ces événemens dont les apprêts , le
mystère et l'impatience des enfans, aug-
mentent le charme et doublent l'im-
portance. Il s'agissait de célébrer la fête
de Madame de la Borde, laquelle ar-
mait le vendredi.
46 PROMENADES INSTRUCTIVES ET ÀHTTSAÏTES.
- Depuis un mois, les enfans savaient
leurs complimens; la" collation avait été
déjà commandée , et une société nom-
breuse devait assister à cette solemnitévj
Ce jour, si long-tems attendu et si ar-
demment desiré, arriva enfin ; et toute ;
autre mère que Madame de la Borde, i
que son état souffrant rendait habituelle-
ment mélancolique et distraite, se serait
a perçue et divertie delà contenance gê- j
née de ses enfans, dont les beaux vers
semblaient prêts à s' échapper à chaque
instant, qui ne s'entretenaient à voix
basse que de pâtisseries, de complimens
-et de bouquets, et se mordaient chaque
fois les lèvres, pour se punir de leur
indiscrétion.
Mais quand six heures du soir furent
sonnées, il ne fut plus possible de con-
tenir leur impatience ; on les eût vus
alors précédant la foule des conviés, parés i
de leurs plus beaux habits, s'avançant j
l'un après l'autre avec de gros bouquets 1
la main l. se bâter de répter bien vite 1 1
à la main j se hâter de répéter bien vite ,
1
LA FETE DE MADAME DE LA BOtlDÉ. 41
-
bien vite, leur compliment à leur tendre
mère, puis déposer leurs fleurs entre ses
mains, puis l'embrasser avec tendresse
à diverses reprises. Jules, comme le plus
jeune, fut le dernier qui vint compli-
menter et embrasser sa mère. Il était un
1 peu plus timide que ses deux frères ;
mais sa petite offrande fut reçue avec le
même intérêt par Madame de la Borde,
qui, pour l'encourager, lui fit répéter
son compliment, tant elle le trouva sen-
timental et bien tourné.
L'agréable surprise dont jouissait cette
respectable mère de famille lui fit ré-
pandre de bien douces larmes. Chaque
spectateur était heureux de son bon-
heur, et la fête devint plus intéressante
par la gaîté de celle qui en était l'objet.
Bientôt on servit la collation , dont
les enfans firent les honneurs avec autant
d'aisance que de politesse; ils n'oublièrent
pas leurs nombreux camarades , que
leur papa avait appelés à partager leurs
plaisirs,
48 PROMENADES INSTRUCTIVES ET AMUSANTES.
Les petits jeux de société succédèrent
à la collation ; - et la soirée fut terminée
par un joli feu d'artifice qui causa une
surprise générale, tant le secret en avait
été bien gardé par le maître de la maison,
qui même n'en avait rien dit à ses enfans.
Le lendemain de cette belle journée
ne pouvait être entièrement consacrée
au travail, qui aurait trop souffert des
souvenirs et des distractions inévitables
de la veille; M. de la Borde en profita
donc pour tenir la promesse qu'il avait
faite à ses enfaiis, en revenant des prés
St.-Gervais ; et après les avoir oceupés
pendant une partie de la journée de lec-
tures agréables, il les conduisit au théâ-
tre français, où l'on devait jouer Po-
lyeucte et les Plaideurs.
L'illumination de la salle, les dorures
qui ornaient les loges, et la brillante so-
ciété qui les remplissaient, leur causèrent
d'abord une surprise bien agréable ,
qui augmenta encore davantage lors-
qu'on leva la toile ; et que les acteurs pa-
rurent