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Qu'est-ce qu'un patriote ? La patrie est en danger... Déclaration du 11 juillet 1792 / Pierre Corneille [patriote]

32 pages
lib. démocratique (Paris). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-16. Pièce.
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QU'EST-CE QU'UN PATRIOTE?
Êtes-vous patriotes, vous qui satisfaits du travail de
votre père, allez nonchalants et paresseux sur la route
de la vie! Vous consommez, fumez, buvez, mangez,
dormez, êtes chauves à vingt-cinq ans, insolents, inu-
tiles, engraissés de repos et de sottise ; et dans les
douleurs du pays, si vous entendez dire que chacun
doit travailler à relever la nation, à calmer ses maux...
quel est votre cri du coeur ?
Ah ! je l'ai toujours dans les oreilles, le son de
votre voix dolente.
« Qu'ils travaillent, et qu'ils payent! Et qu'ils nous
laissent tranquilles. Nous payerons avec eux... Je
veux, moi, je veux digérer à l'aise. »
1
C'est le mot de Sedan : « Rendons-nous, payons, et
sauvons l'empire ! »
Non, vous n'êtes point patriotes !
Et vous qui, vêtus d'une simple cotte, coiffés d'une
casquette d'ambulance, guettez les occasions de licher
sans rien faire... Oisifs de l'atelier, faiseurs de trois
lundis par semaine, braillards et vantards, gens à
vendre ou à louer, ouvriers à mains blanches et à cure-
dents... Non ! vous n'êtes pas patriotes?
Fils de famille ou fils de travailleur qui ne sentez
pas votre sang bouillonner dans vos veines, lorsque
vous apprenez que la France a besoin de tous ses en-
fants ;
Riches ou pauvres qui restez dans la résignation sa-
tisfaite ou besogneuse, et qui ne sortez pas de votre
inutilité pour aller prendre part aux labeurs du relè-
vement de la patrie... Vous n'êtes pas patriotes !
— 3 -
Orateurs, écrivains, hommes d'État qui servez des
princes, à prix d'argent ou de promesses ou d'ambi-
tieuses espérances, au lieu de servir le pays ;
Gens de couardise nationale et de royale violence,
de cupidités inassouvies et de ruse impériale, de
loyauté révocable et de prochain parjure ;
Princes, qui, de nouveau, chassez à courre dans les
campagnes et dans vos journaux une liste civile,
quand la France, depuis le commencement du siècle,
sans compter le passé, a donné plus de deux milliards
et la vie de trois millions de ses enfants pour vous et
pour vos familles ! Princes avides d'argent, qui lâchez
sur le pays vos meutes de courtisans, plus avides en-
core que toutes vos cupidités réunies ;
Non, vous n'êtes point patriotes!...
Vous n'êtes ni patriotes, ni citoyens !
Hé ! quoi ! N'est-ce point assez, bonapartistes, d'à-
voir, par deux fois, épuisé d'argent et d'honneur la
France ?
Légitimistes, n'êtes-vous pas satisfaits d'avoir ra-
mené vos rois dans les fourgons de l'étranger, et d'a-
voir redoré, avec l'or sué par les travailleurs, les
écussons et les laquais des émigrés?
Orléanistes, ne vous suffit-il pas d'avoir creusé
l'abîme entre le capital et le travail, par les priviléges
et les monopoles dont vous avez comblé la bourgeoisie
au détriment du peuple, et d'avoir fait de la France
la vassale de l'Angleterre, où vous vivez depuis vingt
ans?
Non, non, vous n'êtes point patriotes, vous que la
nation a repoussés en 1815, en 1830 , en 1848, en
1870, et qui cherchez quelque chemin tortueux et
sanglant pour retourner au pouvoir,., et à l'argent
qu'il rapporte.
Qu'est-ce donc qu'un patriote?
C'est un Français qui aime sa patrie plus que lui-
même, plus que sa famille, plus que son argent, plus
que la vie ; c'est un Français incapable d'une bassesse
ou d'une lâcheté, d'un parjure ou d'un mensonge :
dussent bassesse, lâcheté, parjure et mensonge lui
donner une couronne.
C'est un Français comme en rêvait Pierre Corneille,
il y a bien longtemps.
PIERRE CORNEILLE
PATRIOTE
Pierre Corneille, par la fierté de son génie, par la
grandeur des sentiments qu'il a exprimés, par l'en-
thousiasme qu'il inspire à tous les nobles coeurs, est
un patriote.
Il avait l'âme républicaine.
Ses chefs-d'oeuvre forment les esprits et les coeurs
mieux que les plus savants traités de morale.
Peut-on imaginer un meilleur fils que Rodrigue
sacrifiant sa fiancée à son devoir filial?
Y a-t-il un fiancé plus loyal que Rodrigue venant
offrir sa vie en expiation de son sacrifice?
Que dire de Rodrigue surmontant sa douleur pour
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aller combattre l'étranger envahisseur, et sauver sa
patrie ?
Les contemporains décernèrent à Pierre Corneille
leur unanime admiration.
« L'enthousiasme, dit Pellisson dans son Histoire
de l'Académie Française, alla jusqu'au transport ; on
ne pouvait se lasser de voir cette pièce , on n'enten-
dait autre chose dans les compagnies; chacun en sa-
vait quelque partie par coeur ; on la faisait apprendre
aux enfants, et en quelques parties de la France, il
était passé en proverbe de dire : « Cela est beau
comme le Cid. »
Le drame d'Horace peut s'appeler la tragédie du
patriotisme.
Beau comme le Cid !
Patriote comme Horace !
Grand comme les héros de Corneille !
Telles sont les sentences immortelles de la posté-
rité. A toutes les époques de décadence de l'art et des
caractères , l'on a systématiquement laissé tomber
dans l'oubli, et parfois dans un hypocrite dédain , les
— 9 —
héroïques drames de Pierre Corneille et. ses mâles
pensers.
C'est à nous qu'il appartient de relever la gloire de
l'illustre patriote, à nous qui voulons rendre à la pa-
trie sa force, à nos caractères la virilité, à la France
son rang dans le monde.
« J'ai vu hier... notre parent et notre ami ; il se
porte assez bien pour son âge. Il m'a prié de vous
faire ses amitiés. Nous sommes sortis ensemble après
le dîner, et, en passant par la rue de la Parchemi-
nerie, il est entré dans une boutique pour faire rac-
commoder sa chaussure qui était décousue. Il s'est
assis sur une planche et moi auprès de lui ; et lorsque
l'ouvrier eut refait, il lui a donné trois pièces qu'il
avait dans sa poche. Lorsque nous fûmes rentrés, je
lui ai offert ma bourse ; mais il n'a point voulu la
recevoir, ni la partager. J'ai pleuré qu'un si grand
génie fût réduit à cet excès de misère. »
— 10 —
De qui parle-t-on dans cette lettre ?
Quel est cet homme qui n'a qu'une paire de sou-
liers et qui la fait rapiécer sur place, dans la rue, les
pieds mal chaussés, mais le front haut et fier? Cet
homme trouve tout simple de n'avoir qu'à peine des
souliers, et de porter sa pauvreté comme on porte le
vêtement de sa propre dignité.
Cet homme, c'est le grand Corneille !
C'est le républicain qui écrivait sur la mort de
Louis XIII ces pensées lapidaires.
Sous ce marbre repose un monarque sans vice,
Dont la seule bonté déplut aux bons François ;
Ses erreurs, ses écarts vinrent d'un mauvais choix,
Dont il fut trop longtemps innocemment complice.
L'ambition, l'orgueil, la haine, l'avarice
Armés de son pouvoir, nous donnèrent dès lois;
Et, bien qu'il fût en soi le plus juste des rois,
Son règne fut toujours celui de l'injustice.
— 11 —
Fier vainqueur au dehors, vil esclave en sa cour,
Son tyran et le nôtre à peine perd le jour,
Que jusque dans sa tombe il le force à le suivre ;
Et, par cet ascendant, ses projets confondus,
Après trente-trois ans sur le trône perdus,
Commençant à régner, il a cessé de vivre.
Et cet homme avait le droit de juger les rois, parce
qu'il savait se juger lui-même :
Au moment de renoncer au théâtre, il dit :
« Il vaut mieux que je prenne congé de moi-même
que d'attendre qu'on me le donne tout à fait ; il est
juste qu'après vingt années de travail, je commence à
m'apercevoir que je deviens trop vieux pour être en-
core à la mode. J'en remporte cette satisfaction que je
laisse le Théâtre-français en meilleur état que je ne
l'ai trouvé, et du côté de l'art et du côté des moeurs. »
En effet, l'art et les moeurs avaient reçu de Cor-
neille des modèles... que les rois et les courtisans de-
vaient trouver dangereux.
Tous les monarques ont peur des grands caractères.
Corneille patriote, Corneille républicain dans ses con-
— 12 -
ceptions, dans ses personnages, dans les habitudes
austères de sa vie, devait attirer sur lui-même et sur
ses ouvrages l'inimitié des royales servilités, empres-
sées autour des débauches et de l'omnipotence du roi.
A l'Etat incarné dans un homme, il fallait des hom-
mes de souplesse et de facilité, d'esprit et d'accom-
modement, de stricte fidélité au roi sans trop de scru-
pule dans les autres affaires.
Corneille n'avait aucun droit aux faveurs royales.
Il ne pouvait être l'instituteur des hommes que récla-
mait le service du roi.
La grandeur même des personnages qu'il mettait en
scène pouvait passer, aux yeux des censeurs, pour une
critique des petits serviteurs du roi et du roi lui-mê-
me ; on devait délaisser un tel théâtre comme un
scandale, lorsque, sur la scène, une princesse , espa-
gnole, il est vrai, mais enfin une princesse, disait :
Dans le bonheur d'autrui, je cherche mon bonheur.
(Cid, acte 1er, sc. II.)
Alors que les paysans, dans les temps de famine,
allaient brouter de l'herbe aux champs ainsi que des
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troupeaux, le roi pouvait-il s'exposer à s'entendre
adresser des leçons publiques, en plein théâtre?
Montrez-lui comme il faut régir une province
Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine
Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
Passer les jours entiers et les nuits à cheval,
Reposer tout armé, forcer une muraille,
Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille
Un prince dans un livre apprend mal son devoir
Et cette loi du duel, loi qui supprimerait presque
tous les duels et, que Don Diègue impose à son fils,
Meurs ou tue.
Quels hommes à gouverner, si le duel devenait une
question de vie ou de mort, et non plus une question
de blessure avant déjeuner !
Où trouver des instruments dociles pour les plaisirs
et les débauches, si les jeunes générations s'éprenaient
des maximes républicaines, que Corneille jetait à mâle
profusion sur ses personnages.