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QUATRE
HISTOIRES
DÊDIEES
A S.* A. R. LA PRINCESSE LOUISE-MARIE
PAR
M"* V, NOTTRET.
PARIS "*
L 1 tr R A. 1 ft 1 K DE P. LEIHIELLECI,
21 ue Bonaparte, 66,
LEIPZIG
L, A. K 11 T L 8 R~,' CO » M I S S l tJ B B * I h E ,
Queratrasse, 34-
H. CASTERMAN
TOURNAI.
QUATRE HISTOIRES.
QUATRE
HISTOIRES
DÉDIÉES
A S. A. R. LA PRINCESSE LOUISE-MARIE
PAR.
M 11" V, NOTTRET,
4
PARIS
L 1 E 1, A I R l E t)E P. LtTHlt-LLEUÏ
Rue Bonaparte « GO.
LEIPZIG
L. *. KUILEB, Cyî!Jil!»!,lil-»S*:IlL,
Querstrasse, 34.
H. CASTEEM'AN
TOURNAI"
1 864
TOUS DROITS HÉSERVÉS.
'1
i. 9.1 11. la priniîSBt ÏHitisi-ftlara h Créant
Avec l'agrément de votre . auguste Mère, j'ose
vous dédier ce livre'écrit pour votre âge.
Dans cet heureux pays où les princes vivent,- pour
ainsi dire, de la vie du peuple, où tout ce qui est
élevé par sa naissance, son rang ou ses lumières
concourt à l'envi à améliorer l'éducation, j'ai voulu,
autant que me le permet la faiblesse de mes talents,
présenter à la jeunesse" quelques lectures tendant à
ce but.
En composant ce livre, j'ai essayé de mettre à la
portée de l'âge le plus tendre les motifs pour
lesquels l'illustre famille, qui préside aux destinées
de la Belgique, est entourée de tant d'amour et de
vénération. Puisse-t-il vous procurer un agréable
délassement; et exciter en vous le désir d'hériter
des vertus traditionnelles dont vous avez l'exemple
sous les yeux ! c'est mon voeu le plus ardent et la
seule récompense à laquelle j'aspire.
V. NOTTRET.
LES
LEÇONS DE L'AÏEULE.
LES
LEÇONS DE L'AÏEULE
I
LA FÊTE.
Madame de Liardères, veuve d'un res-
pectable magistrat, habitait, pendant les
beaux jours d'été, un joli domaine placé
dans une situation des plus agréables,
à quelques lieues de la ville de Namur.
Elle était mère de deux fils et de trois
filles qui l'avaient quittée successivement
pour s'établir dans différentes provinces;
aussi elle demeurait ordinairement seule
avec ses domestiques; mais elle se plai-
sait à réunir souvent dans son habitation
ses enfants, ses petits-enfants qui étaient
10* LES LEÇONS
bien heureux de trouver chez leur aïeule
de douces caresses, un accueil empressé,
et un vaste, espace pour leurs récréations.
Par un beau jour du mois de Juin, les
pelouses, les jardins qui entouraient le
château présentaient un aspect inaccou-
tumé, et retentissaient de cris joyeux.
C'est qu'on était au jour de fête de
Madame de Liardères, occasion solennelle
pour laquelle ses enfants ne manquaient
jamais de se grouper autour d'elle ; et en
attendant que tous les membres de la
famille fussent présents au rendez-vous,
les plus jeunes enfante s'étaient dispersés
pour se livrer au jeu avec toute l'ardeur
de leur âge.
Trois petits garçons parcouraient, le
parc en lançant dans les airs un magni-
fique c,erf-volant dont les rapides évolu-
tions leur arrachaient des exclamations
de surprise et de plaisir. Ils le suivaient
du regard dans sa course aérienne, bon-
dissaient -de. joie quand ils le, voyaient
s'élever et disparaître pour ainsi dire dans
les nues. Leurs mouvements étaient vifs,
DE LA1EULE. Il
rapides, animés; ils jouissaient comme
on jouit à cet âge heureux où les sensa-
tions ont toute leur fraîcheur, et où l'on
n'a pas souillé encore les pages doulou-
reuses du livre de la vie.
La journée était belle, le ciel pur, azuré;
un'doux zéphyr leur envoyait" ses tièdes
baisers, les insectes bourdonnaient joyeu-
sement dans l'air; tout était gaieté,"rayon-
nement dans la nature.
Les petits garçons n'étaient pas les
seuls à s'abandonner au charme du jeu;
trois petites filles de huit à neuf ans, et
une autre plus jeune de quelques années
prenaient leurs ébats sur une magnifique
pelouse, et leur gaieté, pour être moins
bruyante, n'en était ni moins vive, ni
moins expansive.
C'était un spectacle charmant que de
les voir courir, sautiller, se défier à là
course, former des rondes gracieuses, ou
bien interrompre leurs jeux pour'arracher
à sa tige une rose, un oeillet parfumé ou
une renoncule aux brillantes- couleurs.
' Rien n'est délicieux comme l'enfance;
12 LES LEÇONS
l'auréole d'innocence qui entoure le front
d'un enfant, la soudaineté avec laquelle
se manifestent ses impressions, la gentil-
lesse de ses mouvements, la naïveté de
son langage, l'enjouement qui l'anime
d'ordinaire, tout cela forme un ensemble
dont le langage enchanté de la poésie
peut à peine retracer la graGe exquise' et
touchante, " et ' qui fait éprouver à l'âme
des sensations pleines de douceur et d'a-
grément. Aussi quelques messieurs, quel-
ques jeunes dames, debout sur un balcon'
doré, paraissaient éprouver un véritable
plaisir à suivre les évolutions des petits
garçons et des petites filles ; ils attachaient
sur eux des regards de complaisance, et
souriaient à leurs naïfs transports.
On vint enfin prévenir la troupe joyeuse
que toute la famille était arrivée, et que
le moment était venu de rentrer pour
fêter l'excellente aïeule.
La gaieté folâtre qui auimait tous ces
petits visages fit place à une expression
de douce gravité et d'attendrissement qui
•faisait" plaisir à voir. Ce n'était point pour
DE LA1EULE. 13
ces enfants une cérémonie banale qu'ils
accomplissaient afin de se conformer à
l'usage. Ils aimaient et respectaient Ma-
dame de Liardères; ils se sentaient heu-
reux de lui témoigner leur affection et
leur vénération.
Bientôt tous les membres de la famille
se groupèrent dans un vaste salon où se
trouvait l'héroïne de la fête. Quand cha-
cune des grandes personnes de la société
eut offert ses voeux à Madame de Liardè-
res, les petits garçons vinrent lui adres-
ser leurs compliments de la meilleure
grâce du monde; puis ce fut le.tour des
petites filles.
La plus âgée d'entre elles, Léonie - de
Merville, s'avança la première; c'était
une charmante enfant dont la physiono-
mie fine et distinguée révélait une intelli-
gence précoce. Elle récita quelques jolis
vers appropriés à la circonstance, puis
elle ajouta:
— Mon plus vif désir est de vous faire
plaisir; je sais, chère bonne Maman, que
vous aimez beaucoup la musique; aussi,
14 LES LEÇONS
pour vous être agréable, j'ai essayé de
faire des progrès dans cet art, et j'ai appris
pour aujourd'hui un morceau que je vous
demande la permission d'exécuter.
Madame de Liardères embrassa l'aima-
ble enfant, et Léonie, se mettant'au piano,
exécuta une fantaisie sur les motifs de la
Dame blanche. Ses doigts couraient sur
l'ivoire du clavier avec une agilité qui
attestait de sa part des études assidues,
des efforts consciencieux. Elle variait les
nuances avec un goût, une délicatesse qui
donnait du charme à son jeu, et qui pou-
vait surprendre -de' la part d'une aussi
jeune enfant.
. Aussi quand elle eut fait retentir les
derniers a'ccords, les autres personnes de
la société se joignirent à Madame de Liar-
dères pour lui adresser leurs félicitations.
Sa petite cousine Julia prit la parole
à son tour, elle ne le cédait en rien à
Léonie pour la beauté du visage; sa grâce,
sa fraîcheur, l'expression souriante.de
son visage charmaient les regards. Elle
.exprima à sa bonne maman les souhaits
DE -LAÏEULE. 15
qu'elle formait pour son bonheur; :puïs
elle lui "présenta une superbe paire de
pa-ntôufles -brodées, .et lui assura "qu'elle
-les avait faites toute -seule -en songeant
avec un -plaisir infini -que sa bonne grand'
mère serait --parée 'de son ouvrage.
Le dessin en était charmant, le "poi-iït
•'d'une grande régularité, et "Certes il "avait
fallu -à Julia, naturellement vive et -re-
liiu'âiite, une grande -dose <le ^persévérance
polir terminer un pareil travail.
•' -Une troisième 'petite--fille s-'approeha
alors de'l!exeëltente aïeule; «'était la fille
d'un -fils-de "Madame de.Liardères, «i'elle
se nommait Louise. La nature ne levait
-pas- 'douée aussi favorablement que ses
:deux-cousines -sous le rapport -des agré-
ments extérieurs ; mais il y avait dans ses
grands yeux bleus -quelque chose de "si
doux, de si caressant qu'on ne pouvait la
voir sans être -disposée pour elle à l'amitié
~et à la-bienveillance.
La pauvre petite n'avait déjà plus de
mère -pour protéger son enfance; aussi
elle "n'avait pas appris de jolis vers comme
16 LES LEÇONS
ses cousines; elle était très-émue, parais-
sait embarrassée, et dit d'une voix timide:
— Bonne Maman, je vous aime de tout
mon coeur, et je tâcherai d'être bien sage,
et de faire tout ce qui sera en mon .pou-
voir pour vous prouver ma tendre recon-
naissance.
Elle' ne put en dire davantage; des
pleurs étouffèrent sa voix; elle se jeta
dans les bras de son aïeule, sans toutefois
lui offrir de présents ; puis elle alla pren-
dre par la main sa petite soeur Laurence,
aimable"' enfant de- quatre a cinq" aiïs" qui
adressa à son tour ses voeux à sa bonne
maman.
Quand l'échange de souhaits affectueux
fut terminé, toute la famille se réunit
pour le dîner dans une salle à manger
spacieuse, et décorée avec un luxe de
bon goût.
' Madame de Liardères présidait la réu-
nion avec une douce affabilité: elle sem-
blait reyivre tout " entière dans. ces. êtres
chéris qui l'entouraient et dont les pro-
testations ,de .tendresse, de dévouement
DE L'AÏEULE. 17
avaient délicieusement remué son âme.
Les années lui avaient apporté l'expé-
rience, mais sans lui donner cette humeur
chagrine qui rend parfois les vieillards
importuns. Elle avait beaucoup médité,
beaucoup observé ; ses réflexions n'avaient
altéré en rien la bienveillance naturelle
de son caractère; elles avaient élevé ses
pensées et donné une grande rectitude
à son jugement. Elle appréciait toutes les
choses de la vie avec une raison éclairée ;
mais la fermeté de son caractère n'ôtait
rien à la sensibilité de son coeur; elle
-portait à ses enfants l'affection la plus
-profonde.
Une expression de bonheur était répan-
,-due sur les visages de tous les membres
de la famille ; ce n'était ni la somptuosité
de la table ni l'abondance des mets qui
portaient la gaieté dans les âmes. Com-
bien de fois n'arrive-1-il pas que des
convives tristes, moroses, sont assis à des
tables.splendidement servies, étincelantes
de cristaux et où sont déployées toutes
les recherches de l'art culinaire 1
on. 2
18 ' LES LEÇONS
Si la gaieté présidait à cette fête;
c'est qu'entre les membres de l'aimable
famille régnait cette union, cette concorde
qui fait pénétrer le bonheur même sous
le toit du pauvre, et qui double les jouis-
sances de l'homme opulent. Tous les
coeurs vibraient à l'unisson; un seul senti-
ment les animait; c'était le désir de prou-
ver à l'excellente aïeule leur affection et
leur gratitude.
'A' la droite de Madame de Liardères
se trouvait son plus jeune fils qui parta-
geait "avec elle les honneurs de la fête,
car il n'était de retour au-pays que depuis
quelques jours, après une absence qui
avait duré plusieurs mois.
C'était un homme doué d'une intelli-
gence élevée ; il s'était adonné avec ardeur
à la culture des sciences; puis il avait
voulu satisfaire par des voyages lointains
sa vive curiosité et son goût pour l'étude.
Amédée de Liardères (ainsi se nommait-
il) avait parcouru l'Italie et la Grèce;
puis il avait visité en partie la Palestine,
la Syrie et l'Egypte. Il avait senti son
DE LAÏEULE. 19
imagination s'exalter en se trouvant dans
ces lieux où se sont accomplis tant d'évé-
nements à jamais célèbres. Sa mémoire
avait gardé une vive empreinte des
aspects tour à tour riants, gracieux, impo-
sants et sévères qui avaient frappé ses
regards.
Il se plaisait à les décrire avec une
vérité frappante, racontait avec beaucoup
de verve et d'esprit les nombreux inci-
dents qui avaient marqué ses voyages,
et tous les convives prêtaient à ses dis-
cours une oreille attentive.
En l'entendant, ils se transportaient
avec lui sous le beau ciel de l'Italie; au
milieu des gondoles élégantes de Venise,
du paysage enchanteur de Napies, ou des
splendeurs de la ville éternelle.
Les enfants eux-mêmes étaient captivés
par ses récits, car s'ils ne connaissaient
point encore les hauts faits des grands
hommes dont Amédée évoquait le souve-
nir, s'ils ne comprenaient pas quand leur
oncle parlait des Thermopyles, de Mara-
thon, rappelait les noms impérissables de
20 LES LEÇONS
Miltiade, de Thémistocle, de Périclès, ils
étaient familiers avec les récits de l'his-
toire sainte, et partageaient les impressions
que lui-même avait éprouvées en visitant
Bethléem, Nazareth, Jérusalem, en gra-
vissant le Golgotha et en- foulant aux
pieds les lieux témoins de la passion du
Sauveur.
M. de Liardères avait apporté pour ses
neveux et ses nièces de nombreux pré-
sents ; il s'était plu à rassembler, pour les
leur offrir, les curiosités les plus vantées,
les productions les plus belles des pays
qu'il avait parcourus. Il leur avait dis-
tribué du corail, des perles, des coquil-
lages, des objets d'art finement ciselés,
des étoffes de différents genres, puis de
charmantes bagatelles destinées à leurs
jeux.
Entre autres choses il avait offert à
madame de Liardères un joli coffret en
bois de rose avec de délicates ornemen-
tations.
Celle-ci lui avait dit en souriant :
— Ce délicieux bijou conviendrait bien
DE LA1EULE. 21
mieux à une de mes petites-filles qu'à
moi.
— Offrez-le alors, à l'une d'entre elles,
lui avait-il répondu, et que ce soit à titre
de récompense pour celle qui le mérite le
mieux.
Les enfants avaient. entendu parler de
cette recommandation faite par l'oncle
Amédée, et tous les regards se fixaient
avec convoitise sur le beau coffret qui
avait été placé sur un guéridon, et que
chacune aurait bien voulu posséder.
II
LE COFFRET.
Madame de Liardères ne négligeait rien
pour suggérer à ses petits - enfants de
bonnes inspirations, pour exciter parmi
eux une généreuse émulation. Elle voulut
donner à la remise du coffret une sorte de
solennité, et profiter de cette circonstance.
pour procurer à ses petites filles une sa-
lutaire leçon.
Après le repas, Madame de Liardères
invita Léonie, Julia, Louise et Laurence à
s'approcher d'elle ; puis elle leur dit :
— Mes chères petites, je vais faire un
LES LEÇONS DE LA1EULE. 23
beau présent à l'une de vous; vous êtes
toutes quatre de bonnes petites filles; je
vous sais gré du désir que vous m'avez
montré de m'être agréable, et vous m'avez
rendue aujourd'hui bien heureuse. Cepen-
dant je n'hésite pas à offrir à l'une d'entre
vous une distinction particulière, et- je
vais vous en expliquer la raison.
A ces mots Léonie devint rouge de
plaisir; le souvenir de son joli morceau
de la Dame blanche lui revenait à l'esprit,
et il lui semblait déjà s'entendre désigner
par son aïeule.
Julia, sans avoir autant de confiance, se
rappelait l'activité qu'elle avait déployée
pour terminer ses pantoufles, et elle
éprouvait un vague espoir de voir bientôt
le joli coffret en sa possession.
Quant à Louise, elle se demandait
laquelle de ses cousines allait obtenir la
distinction promise ; elle ne songeait point
à elle-même, car l'aimable enfant n'avait
fait preuve ni de talent ni d'activité ; elle
s'était contentée d'offrir naïvement l'ex-
pression des sentiments qui remplissaient
24 LES LEÇONS
son âme reconnaissante; elle ne se voyait
donc aucun titre à la récompense qu'am-
bitionnaient Léonie et Julia.
Quel fut leur étonnement à toutes deux
quand Madame de Liardères tendit la
main à Louise en lui disant:
— Venez, chère enfant, venez auprès
de moi, c'est à vous que je destine le cof-
fret, car j'ai le plus grand désir de vous
.montrer ma vive satisfaction. Vous m'a-
vez fait éprouver aujourd'hui une émotion
si douce que je ne l'oublierai de ma vie.
Vous" vous étonnez, n'est-ce pas? vous
vous demandez ce dont il s'agit, eh bien!
vous allez tout comprendre, et quand vos
cousines m'auront entendue, je "suis, per-
suadée qu'elles applaudiront au choix que
je fais.
" Chères enfants, continua-t-elle en
s'adressant à Léonie et à Julia, vous vous
rappelez sans doute, que Louise était, il y
a quelques années, une petite fille volon-
taire et exigeante qui, pour la moindre
contrariété, se livrait aux plus vifs mou-
vements d'impatience. Je m'affligeais de
DE LA1EULE. 25
voir son bon naturel gâté par cette fâ-
cheuse tendance; mais les années, les
bons conseils, et surtout une résolution
ferme et persévérante de sa part ont peu
à peu transformé son caractère.- Elle a_
compris qu'elle devait être la consolation
de son père si cruellement frappé dans
ses affections les plus chères, qu'il lui
appartenait de devenir le guide, l'appui
de sa soeur, et de lui offrir de salutaires
exemples à imiter. Aussi son père et son
institutrice -vantent "maintenant sa dou-
ceur, sa docilité, et j'ai été témoin aujour-
d'hui d'une petite scène qui -m'a prouvé
^ combien cette chère enfant a d'empire sur
elle-même.
» Je traversais ce matin un corridor
quand j'entendis dans un appartement un
bruit qui attira mon attention. Je m'ap-
prochai de la porte entrouverte, et je vis
ma pauvre Laurence dans le plus grand
embarras; la petite étourdie avait sans
doute voulu grimper pour atteindre une
figuriiie placée sur une étagère ; elle avait
renversé un encrier de porcelaine qui
Q H. 3
26 LES LEÇONS
s'était brisé dans sa chute, -et avait cou-
vert d'encre une table chargée de diffé-
rents objets. Il fallait la voir considérant
avec effroi le dégât qu'elle venait de com-
mettre; je ne voulus pas augmenter son
trouble en me montrant à elle dans un
pareil moment. Je pénétrai dans un cabi-
net voisin, et bientôt j'entendis la voix
de Louise qui venait rejoindre Laurence.
» Je fus témoin alors de ce qui se passa
entre les deux soeurs. A la vue du désas-
tre Louise avait jeté un cri de douleur et
-de surprise; mais Laurence s'élança vers
' elle en disant d'un ton suppliant : »
» — Ne me gronde pas, ma soeur, ma
bonne petite soeur, je ne l'ai pas fait
•exprès, je suis bien triste, je te l'assure;
mais ce qui me désole, c'est que le joli
- col que tu as fait pour bonne maman est
tout à fait abîmé.
» Louise refoula soudain sa, mauvaise
humeur, et son mécontentement disparut
à la vue du chagrin de sa petite soeur, «
"" » — Ne pleure pas, lui dit-elle, tu seras
plus prudente une autre fois ; nous allons
DE LA1EULE. 27
réparer ce désastre, et bonne maman ne
saura rien de tout cela.
■■> — Je suis bien triste, continua Lau-
rence, car bonne maman croira que tu
n'as pas travaillé pour elle, que tu ne lui
as ménagé aucune surprise, et c'est moi
qui en suis la cause.
» — Je me réjouissais beaucoup en
effet de lui offrir mon travail, reprit
Louise et de lui prouver que j'avais pensé
à elle; mais elle est bonne, indulgente,
je lui dirai combien je l'aime, je lui pro-
mettrai d'être toujours bien sage, et elle
ne m'embrassera pas avec moins d'af-
fection.
» J'eus peine à me contenir, à ne pas
melancer vers Louise pour la serrer dans
mes bras, et lui dire combien j'étais heu-
reuse de trouver en elle tant de bonté et
d'indulgence. Elle voyait lui échapper un
plaisir auquel elle aspirait depuis long-
temps, et, bien loin d'accabler sa petite
soeur dont l'étourderie lui valait cette
contrariété, elle acceptait avec calme ce
contre-temps, et ne songeait qu'à consoler
28 LES LEÇONS
celle qui était la cause de la privation qu'elle
allait éprouver. En agissant ainsi, Louise
a acquis un grand mérite à mes yeux; je
suis certaine qu'elle trouve sa plus douce
récompense dans la satisfaction que je
lui témoigne en ce moment. Toutefois je
tiens à lui faire présent du joli coffret;
il. lui rappellera le bonheur qu'elle a
procuré à son aïeule. Puisse ce souvenir
l'engager à se montrer toujours calme,
sereine, au milieu des contrariétés les
plus graves, et à faire preuve en toutes
circonstances de cette modération de
caractère que j'ai admirée en elle aujour-
d'hui! »
En disant ces mots, madame de Liar-
dères tendit à Louise l'objet qu'elle lui
destinait, et la jeune fille le reçut en rou-
gissant de plaisir et d'émotion, car elle
était profondément touchée de ce qu'elle
venait d'entendre.
L'aimable enfant avait agi avec une
entière ' simplicité, et elle s'étonnait des
éloges que madame de Liardères donnait
à une action qui lui avait paru toute
DE LA1EULE. 29
naturelle. L'émotion embellissait sa phy-
sionomie, et elle se promettait bien de ne
jamais oublier ce délicieux moment.
Léonie et Julia éprouvaient bien un
certain désappointement, mais Louise
était si douce, si aimante, si empressée à
faire plaisir, que toutes deux avaient pour
elle une affection sincère, et en même
temps elle était si simple, si modeste
qu'elle ne leur portait point ombrage;
aussi les deux petites filles s'associèrent
sincèrement à la joie de leur cousine.
D'ailleurs" madame de Liardères leur fit
à chacune un joli présent; elle leur ex-
prima encore toute la satisfaction qu'elles
lui -avaient causée en faisant preuve de
talent et d'activité.' Quant à Laurence, eîle
n'avait compris qu'imparfaitement ce qui
■ se passait; cependant elle entrevoyait qu'il
s'agissait de louanges données à sa soeur;
elle la voyait en possession du charmant
coffret; aussi elle frappait joyeusement
les mains en répétant : « Que je suis con-
tente! que je suis contente! »•
Q. H.
III
DOUX REPROCHES.
Comme l'avait pensé madame de Liar-
dères, cette scène avait fait impression
sur l'esprit de ses petits-enfants ; vers le
soir Léonie et Julia s'approchèrent d'elle
et lui dirent :
— Chère bonne maman", nous avons
bien compris que vous estimez au-dessus '
de tout les qualités du caractère ;'aussi
nous tâcherons, pour vous faire plaisir,
non-seulement d'acquérir des talents, mais
surtout-de devenir gentilles, raisonnables,
et, pour mieux y réussir," nous venons
vous demander des conseils.
LES LEÇONS- DE LAÏEULE. 31
Madame de Liardères couvrit d'un re-
gard affectueux les deux aimables sollici-
teuses; elle se trouvait très-heureuse de
saisir cette occasion pour leur signaler
une fâcheuse tendance qu'elle avait re-
marquée dans chacune d'elles, et; qui
ternissait leurs qualités charmantes.
Léonie avait, dans le caractère une cer-
taine nuance d'amour-propre; son ton
fier, parfois dédaigneux pouvait faire dou-
ter par moments de la bonté de son coeur.
Quant à Julia elle était bavarde à l'excès ;
il lui arrivait parfois /l'interrompre par
son babil la conversation des personnes
âgées; plus d'une fois ses causeries, ses
indiscrétions avaient semé, sans qu'elle
s'en aperçût, la mésintelligence entre ses
compagnes.
L'excellente aïeule prit leurs mains dans
la sienne, et leur dit doucement:
— C'est aujourd'hui un jour de fête;
aussi je n'aurais voulu vous attrister par
aucun reproche ; mais, puisque vous venez
à moi si gentiment, je m'empresse de vous
satisfaire et de vous indiquer les défauts
32 LES LEÇONS
que vous devez combattre pour être telles
que je voudrais vous voir.
« Vous, ma chère Léonie, souvenez-
vous toujours que l'orgueil est la source
de bien des maux, et qu'il ne nous est pas
permis de vous estimer plus que les au-
tres, quels que soient d'ailleurs notre rang
et notre position. Tâchez d'acquérir des
talents, des connaissances non pour en
tirer vanité, mais pour être agréable à
votre famille ;' conservez en toutes circons-
tances cet air simple, modeste qui convient
à la jeunesse, et qui la" rend si attrayante.
» Quant à vous, Julia, efforcez-vous de
résister à ce désir immodéré de parler qui
vous entraîne quelquefois, et qui peut
produire de bien fatales conséquences,
car une personne bavarde est toujours
indiscrète, médisante; elle ne peut se
concilier l'affection de ceux qui l'entou-
rent, et elle n'éprouve pas cette jouissance
que goûte une âme en paix avec elle-
même et avec les autres. »
Léonie et Julia étaient un peu confuses ;
mais comme elles ne manquaient pas de
DE LA1EULE. 33
jugement, elles comprenaient bien la jus-
tesse de ces observations, et elles promi-
rent d'en profiter. Pour effacer dans leur
esprit toute impression fâcheuse, l'excel-
lente aïeule, avant de les laisser s'éloigner,
leur adressa encore quelques paroles em-
preintes de la plus tendre affection.
Les membres de la famille se séparèrent
après avoir passé encore quelques jours
au château; en donnant à madame de
Liardères le baiser d'adieu, Julia et Léonie
lui promirent encore qu'elles ne néglige-
raient rien pour se rendre tout à fait
dignes de son attachement. Les doux
enseignements de l'aïeule devaient porter
leurs fruits.
IV
UN AN APRES.
Un an plus tard les domestiques de
M. de Merville échangeaient entre eux
leurs réflexions sur le compte de leur
jeune maîtresse :
- — C'est une chose singulière comme
mademoiselle Léonie est changée -depuis
quelque temps! se disaient-ils; elle qui
était autrefois si fière, si dédaigneuse, nous
parle maintenant avec politesse, affabi-
lité, elle ne reçoit pas un service sans dire
merci.
— Quel a été mon étonnement, ajoutait
LES LEÇONS DE LA1EULE. 35
l'un d'entre eux, quand je l'ai vue, il y a
peu de temps, se détourner pour aider.à
se relever un pauvre enfant qui était
tombé à-quelques pas d'elle. Certes ce n'est
pas mademoiselle Léonie qui eût agi ainsi
autrefois.
Cette opinion, naïvement exprimée par
les serviteurs de la maison, était partagée
par tous ceux qui se trouvaient admis
dans la société de la famille de Merville.
On était surpris de lui voir recevoir les
éloges avec modestie, et chacun la trou-
vait charmante depuis qu'elle était deve-
nue simple et naturelle.
De leur côté les compagnes de Julia
s'étonnaient de la voir discrète, réservée,
elle qui parlait tant autrefois, et qui avait
sans cesse mille choses à raconter sur
l'une et sur l'autre. Ses parents la trou-
vaient bien plus aimable depuis qu'elle ne
les étourdissait plus de son babil ;~ ils
s'étonnaient beaucoup que leur fille eût
pu vaincre cette mauvaise habitude.
C'est que Julia s'était imposé avec une
ferme volonté l'obligation de modérer les
36 - LES LEÇONS
écarts de sa langue, et de même que
Léonie avait fait les plus grands efforts
pour se dépouiller de son orgueil, de
même aussi elle n'avait rien négligé pour
acquérir cette prudente réserve dont son
aïeule lui avait fait l'éloge. Ce n'est pas en
un instant qu'on brise avec d'anciennes
habitudes; aussi Julia et Léonie avaient
eu bien des obstacles à surmonter ; mais
depuis qu'elles en avaient triomphé, elles
se sentaient bienheureuses, car dans l'en-
fance comme aux. autres époques de la vie
nos défauts sont les plus grands ennemis
de notre bonheur, et il n'est rien de plus
doux que les victoires que l'on remporte
sur ses mauvaises inclinations..
Quand les petites filles se trouvèrent
encore réunies au château pour la fête de
l'aïeule, madame de Liardères-n'eut que
des félicitations à leur adresser, et elle
obtint de leurs parents la permission de
les conserver le reste de l'été.
Toutes les -quatre en étaient charmées,
car leur séjour chez leur bonne maman
leur procurait toujours mille agréments.
DE LA1EULE. 37
C'étaient des jeux sur les pelouses, et dans
les bosquets, de longues excursions dans
la campagne,-des promenades à la ferme
où on leur servait un frugal goûter que
l'appétit leur faisait trouver délicieux, puis
enfin des soins à donner à la culture des
fleurs qui remplissaient les parterres.
Madame de Liardères se plaisait.à varier
leurs plaisirs pour en augmenter le char-
me; toutefois, elle ne voulait pas que le
temps que ses petites-filles passaient auprès
d'elle fût perdu pour leur éducation. Elle
exigeait qu'elles se - livrassent quelques
heures par jour à l'étude; mais sa constante
préoccupation était surtout de former
leurs coeurs, de les préparer à cette mis-
sion si belle "et si sainte qu'une chrétienne "
doit remplir dans le monde.
0. H.
V
BIENFAISANCE.
Intimement convaincue de cette vérité
qu'une femme d'un certain rang peut
accomplir'un bien immense si elle pos-
sède une piété éclairée et un amour sin-
cère "de l'humanité, elle voulait les initier
dès leur enfance aux jouissances que l'on
goûte à accomplir de bonnes actions ; elle-
voulait surtout leur faire comprendre que
la véritable bienfaisance ne consiste pas
seulement à s'inquiéter des besoins maté-
riels du pauvre.
— Mes chères enfants, leur dit-elle un
LES LEÇONS DT5 LA1EULE. 39
jour, je vais vous proposer de faire une
oeuvre méritoire qui vous procurera une
bien douce satisfaction. A une demi-lieue
d'ici environ se trouve un groupe de quel-
ques maisons habitées par des ouvriers
qui sont plongés dans un triste état d'a-
brutissement.
» Ils ne vivent guère que de la vie ani-
male, et chez eux le sens moral est pour
ainsi dire anéanti. Sous prétexte que leurs
enfants auraient une certaine distance
à parcourir pour se rendre à l'école, ils
les laissent grandir dans la plus profonde
ignorance, sans que leur esprit reçoive
aucune culture, sans qu'ils apprennent
rien de leurs devoirs, -ni des obligations
sacrées que la religion impose.
» C'est de notre excellent curé que je
tiens tous ces détails ; il s'afflige vivement
de cet état de choses, et il a «vainement
essayé d'y remédier. Il y a peu de temps
je me promenais du côté de ces pauvres
chaumières quand j'en ai vu sortir trois
petites filles en haillons qui m'ont pour-
suivie pour me demander l'aumône. Leur
40 - LES LEÇONS
situation me touche de pitié, car ce sont
des âmes à jamais perdues pour Dieu si
un rayon salutaire ne les échauffe, ne
les éclaire, ne répand la lumière dans
les ténèbres qui enveloppent leur intelli-
gence.
« Je me propose de les inviter à venir
ici tous les jours; chacune de vous en
prendra une sous sa protection; elle
gagnera sa confiance en s'occupant de ses
besoins, en lui donnant des vêtements
convenables; puis elle en fera son élève,
et tâchera de lui transmettre les connais-
sances qu'elle a le bonheur de posséder
déjà. Une généreuse émulation s'établira
entre vous, et nous verrons quelle sera
celle dont les efforts seront couronnés des
plus grands succès. »
Les petites filles accueillirent cette
ouverture par des exclamations de joie;
c'était là assurément une tâche pénible à
accomplir ; mais- l'attrait de la nouveauté
l'embellissait à leurs yeux, et leurs coeurs
tressaillaient à la pensée de devenir la
providence de ces enfants, et de les arra-
DE LA1EULE. 41
cher à l'état de misère, d'abrutissement
dans lequel elles semblaient destinées à
végéter. Il y avait d'ailleurs dans la mis-
sion que voulait leur confier madame de
Liardères quelque chose qui flattait leur
vamour-propre, et les relevait à leurs pro-
pres yeux; elles la prièrent donc de ne
pas tarder à réaliser son dessein. -
Ainsi que l'avait dit l'excellente aïeule,
les chefs de ces familles avaient cons-
tamment refusé de profiter des nom-
breux moyens d'instruction que les écoles
offraient à leurs fils et à leurs filles. Ils
consacraient à leur penchant pour l'ivro-
gnerie une grande partie de leur salaire,
sans songer à pourvoir aux besoins intel-
lectuels de leurs enfants qui, dépourvus
de toute direction morale, se livraient à
l'oisiveté, au vagabondage, et harcelaient
les passants pour en obtenir quelques
pièces de monnaie.
Quand madame de Liardères les invita
à envoyer leurs petites filles au château,
ils se gardèrent bien de refuser, car ils es-
péraient tirer quelque profit de cette visite.
'42 LES LEÇONS
- Cependant lorsque les trois enfants
arrivèrent Léonie, Julia et Louise furent
un peu effrayées de leur aspect sale et
repoussant, et de la brusquerie de leurs
manières.
Toutefois madame de Liardères les
accueillit avec bienveillance, leur fit pren-
dre mesure pour de nouveaux vêtements,
et les engagea à revenir pour les chercher
deux jours plus tard bien peignées et bien
lavées.
Les trois cousines se-mirent à l'oeuvre
"elles-mêmes soûs la" direction dé la" femme"
de chambre, et quand les trois pauvres
enfants reparurent, elles trouvèrent toutes
prêtes leurs ' nouvelles toilettes, et s'en
-revêtirent immédiatement. C'était un cos-
tume modeste, mais propre, décent et qui
les métamorphosa complètement.
En sa qualité d'aînée, ce fut Léonie qui
choisit son élève entre les trois; elle dési-
gna celle dont la physionomie lui plut
davantage, et qui se nommait Zélie.
Julia arrêta ses vues sur une autre qui
portait le nom de Victôrine, et Louise dut
DE L'AÏEULE. 43
se contenter de la troisième qui était assez
disgraciée par la nature, et qui paraissait
éprouver une sorte de confusion, d'em-
barras que ne partageaient point ses com-
pagnes.
Madame de Liardères leur parla alors
du motif pour lequel on les appelait au
château; elle leur annonça que ses petites-
filles leur donneraient des leçons pour
leur apprendre à lire et à écrire; puis,
comme elle prévoyait que la perspective
de s'instruire ne les flattait que médiocre-
ment, elle leur fit entrevoir que de temps
à autre des présents viendraient récom-
penser leur application, et le jour même
elle leur remit quelques corbeilles des
fruits de la saison".
Léonie et ses cousines prirent alors
à part chacune de leurs protégées, afin
de se mettre en devoir de commencer les
leçons. La tâche était ardue et difficile,
car l'intelligence des pauvres petites était
dans les ténèbres les plus profondes, et
elles n'avaient aucune idée des choses
que d'ordinaire l'enfant apprend sur les
44 LES LEÇONS
genoux de sa mère en recevant ses pre-
miers baisers et ses premières caresses.
Elles avaient assisté aux offices dans
l'humble église du village voisin; elles
avaient entendu les chants pieux et le son
de l'orgue, mais sans que la vue des céré-
monies religieuses éveillât quelque chose
dans leur âme, car l'idée de Dieu n'avait
jamais été présentée à leur esprit. -
Toutefois madame de Liardères se char-
gea de leur apprendre les premières véri-
tés du catéchisme, et de les initier à la
morale ëvahgélique à la fois si sublime et
si simple qu'elle peut captiver les plus
beaux génies, et devenir accessible aux
plus humbles intelligences. Elle laissa à
ses petites-filles le soin d'enseigner aux
jeunes paysannes la lecture, l'écriture et
les ouvrages de leur sexe.
D'abord elles étaient enchantées de
leurs nouvelles fonctions, et se promirent
de s'en acquitter avec zèle ; mais, au bout
de huit jours, Julia s'écriait avec un cer-
tain dépit :
—■ Je ne sais pas vraiment ce que
DE LA1EULE. 45-
Victorine a dans la tête; je m'évertue en
vain à lui montrer les lettres de l'alpha-
bet ; elle ne sait pas encore les distinguer
l'une de l'autre, et lorsque je lui désigne
-un A elle me répond E, et ainsi de suite;
je ne la crois pas susceptible d'apprendre.
•— Et vous, mes enfants, ayez-vous les
mêmes plaintes à faire? demanda madame
de Liardères à Léonie et à Louise.
— Oh! à peu près, chère bonne maman,
répondirent les deux petites-filles en sou-
riant.
— Mon élève connaît le A, ajouta
Louise ; mais là se borne toute sa science.
— N'accusez pas trop vos élèves, reprit-
madame de Liardères avec bonté, peut-
être ce manque de progrès résulte-t-il
de l'inexpérience des maîtresses. Vous
croyiez, n'est-ce pas que c'était chose
facile que d'enseigner les lettres de l'al-
phabet; vous vous êtes égayées quand je
vous ai proposé de vous indiquer com-
ment il fallait vous y prendre ; eh bien !
je donnerai la leçon devant vous et vous
verrez quels résultats j'obtiendrai.
46 LES LEÇONS
Madame de. Liardères ne se trompait
pas; chacune des institutrices improvi-
sées avait fait passer rapidement devant
sa petite élève les noms de toutes les
lettres de l'alphabet, en répétant chaque
jour ce même exercice; mais il eût fallu
aux jeunes paysannes une mémoire pro-
digieuse pour retenir sur-le-champ cette
suite de sons tout nouveaux pour elles.
La vénérable aïeule désigna d'abord l'A,
fit remarquer sa forme; ensuite elle en-
gagea les enfants à lui montrer d'autres
A, ce qui les intéressa beaucoup. Toute la
séance fut consacrée ainsi à acquérir la
connaissance des deux premières voyelles.
— Vous voyez, dit ensuite madame de
Liardères à ses petites-filles, comment on
peut à force de patience et de méthode,
mettre l'étude à la portée des intelligen-
ces les plus rebelles. Demain je leur par-
lerai encore des mêmes lettres; je ne leur
en montrerai de nouvelles qu'à mesure
qu'elles sauront distinguer parfaitement
celles qui les précèdent. Le secret pour
réussir, c'est d'avancer lentement, de faire
DE LA1EULE. 47
de l'étude" un plaisir et non un travail
aride.
Léonie, Julia et Louise promirent de
suivre ce conseil; aussi quinze jours plus
tard elles pouvaient constater que leurs
élèves avaient au moins fait quelques
progrès ; elles en étaient fières et heureu-
ses; elles s'attachaient de plus en plus à
leurs petites protégées et formaient pour
elles mille projets. Au milieu deTeurs jeux,
de leurs recréations, les noms des trois
petites paysannes revenaient souvent; elles
se plaisaient à leur ménager de jolies sur-
prises qui les rendaient bien joyeuses.
Madame-de Liardères exigeait que les
jeunes villageoises fussent toujours soi-
gnées dans leur mise; ainsi on-seulement
elle travaillait puissamment à leur culture
morale; mais encore elle s'efforçait de leur
faire contracter c'es habitudes de soin,
d'ordre et de propreté si précieuses dans
des familles d'artisans.
Cependant le séjour de madame de
Liardères à la campagne arriva bientôt à,
son terme, car elle avait coutume de pas-
48 LES LEÇONS
ser l'hiver à Bruxelles, et les petites-filles
songèrent avec regret à s'éloigner de cette
demeure où elles avaient goûté des ins-
tants si doux, si agréables, où elles avaient
si bien profité des charmes de la belle
saison.
Quand eut lieu la dernière leçon donnée
aux jeunes paysannes, madame de Liar-
dères les félicita sur la bonne volonté dont
elles avaient fait preuve; puis elle ajouta:
— Maintenant que vous en savez assez
pour comprendre les avantages de l'étude,
j'espère que vous allez fréquenter assidû-
ment l'école du village, et vous conduire
comme de bonnes et pieuses enfants. Nous
vous reverrons l'été prochain, et mes pe-
tites-filles et moi, nous vous récompense-
rons si vous avez bien mis votre temps à
profit et obtenu de la part de vos maîtres-
ses des témoignages de satisfaction.-
Au contact de leurs jeunes institutrices,
Victorine et ses compagnes avaient beau-
coup perdu de leur sauvagerie d'autrefois ;
elles témoignèrent à leurs protectrices la
peine qu'elles allaient éprouver de leur
DE L'AÏEULE. 49
éloignement, et elles promirent de bien se
conformer aux recommandations de ma-
V
dame de Liardères.
VI
MARGUERITE.
Le temps entraîne tout dans sa marche
rapide; il fait succéder les jours de bon-
heur aux jours de larmes et de regrets, les
brises caressantes du printemps au souf-
fle impétueux de l'hiver. Aussi, quand les
buissons, les bois et les prés eurent revêtu
leur parure nouvelle, quand le ciel eut
repris son azur et sa sérénité, quand les
oiseaux firent, de nouveau, entendre dans
le feuillage leurs joyeux concerts, madame
de Liardères.revint dans son château jouir
des agréments que la campagne offre, pen-
LES LEÇONS DE LA1EULE. 51
dant l'été, aux amis de la nature. Léonie
et ses cousines ne tardèrent" pas à venir
l'y joindre.
Au moment où la voiture s'approchait
de l'avenue, Louise aperçut de loin une
enfant qui paraissait épier leur arrivée;
c'était Marguerite, sa petite protégée. Elle
avait l'air très-joyeux, elle se rangea sur
le bord de la route, fit un grand salut aux
jeunes filles, puis se retira discrètement,
et, dans le courant de la journée, elle se
présenta au château, demandant à parler
à mademoiselle Louise.
Madame de Liardères donna ordre de
l'introduire dans un salon où toute la
famille était réunie. La petite paysanne
était tremblante de" plaisir; elle tenait à la
main un livre de lecture et un cahier. Elle
s'empressa d'ouvrir son livre et en lut très-
couramment quelques pages; ensuite, elle
montra à sa jeune protectrice un cahier
très-bien écrit et tenu avec beaucoup de
soin; elle pria ensuite Louise de l'interro-
ger sur le catéchisme, et elle lui répondit
sans aucune hésitation.

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