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Quelques fables, ou Mes loisirs, par J.-B. de Feraudy,... Nouvelle édition, revue... et augmentée d'une 2e partie

De
205 pages
J.-G. Dentu (Paris). 1821. In-12, XLI-161 p., front..
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7"H
QUELQUES FABLES,
ou
MES LOISIRS.
QUELQUES FABLES,
ou
PAR J. B. DE FERAUDY,
associé du ci-devant Musée de Paris, ancien officier supérieur au corps
royal du génie, officier de la Légion d'Honneur, chevalier des ordres
militaires de Saint-Louis et de Pologne.
NOUVELLE ÉDITION,
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE D'UNE 2e PARTIE.
Vum nil habemus majus, calamo ludimus.
^^ FH&ED., Hb. îv, Prsef.
v^jUg^A PARIS,
CHEZ J. G. DENTD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
rue des Petits-Augustins, n° 5.
1821.
A
MEMBRE DE L INSTITUT ROYAL DE FRANCE,
AUTEUR DE L'HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUYRAGES
DE J. LA FONTAINE, etÇ., etc.
MOHSIEUR,
L'accueil bienveillant que vous avez
daigné faire à mes Fables, m'a inspiré
l'heureuse idée de vous en offrir l'hom-
mage. Je ne puis que me féliciter de les
présenter au public sous les auspices de
l'homme^ de lettres distingué qui a su si
bien, par ses habiles recherches, faire
connaître notre premier fabuliste, et je
sens tout le prix d'un si favorable appui.
J'ai l'honneur d'être,
MONSIEUR,
avec la plus haute considération,
votre très-humBle et très-
obéissant serviteur,
DE FERAUDY.
QUELQUES FABLES,
OU
MES LOISIRS.
PREMIERE PARTIE.
DISCOURS PRELIMINAIRE.
EN donnant au public la première
partie de ce recueil, je n'ai pas cru
devoir placer un dicours (i) prélimi-
(l)Ȃomme il est question de La Fontaine dans Ce
Discours, je crois devoir prévenir ici qu'il était pres-
que terminé lorsque l'histoire de la vie de ce poè'te ,
par M. Walckenaer, membre de l'Institut, a été'
publiée. L'ouvrage de cet académicien présente un
double intérêt en nous rappelant diverses époques
du grand siècle des arts et des lettres, pendant le-
quel a vécu notre fabuliste. M. Walckenaer, en rap-
portant les traits les plus remarquables de la vie
privée de La Fontaine, fait connaître l'ensemble de
ses écrits ingénieux, nous apprend les motifs curieux
et piquans qui ont donné lieu à quelques-unes de ses
productions, et rattache ainsi la vie de son héros à
une foule d'évènemens qui ont exigé, de sa part, des
recherches biographiques aussi laborieuses que pré-
I
( II )
naire à la^têtff de mon ouvrage, qui se
réduisait alors à un trop petit nombre
de fables. Je cède aujourd'hui au désir
d'énoncer mon opinion sur ce genre
de littérature, et sur l'auteur qui l'a
porté à un si haut degré de perfection.
En parlant de La Fontaine, je n'ai point
cieuses, et dont la connaissance est à la fois instruc-
tive et amusante. Je n'entrerai ici dans aucun détail
sur ce travail, qui, sous les rapports littéraires et
historiques, m'a paru devoir être généralement ac-
cueilli. Quant à moi, obligé, pour ne pas donner
trop d'étendue à mon discours , de me renfermer
dans un cercle très-resserré, je n'ai guère parlé de
La Fontaine que comme fabuliste. Ce n'est pas, il
est vrai, son moindre titre de gloire, ainsi qu'il l'a
fort bien dit lui-même dans son épître ;t Mme de
Mputespan :
Protégez désormais le livre favori
Par qui j'ose espérer une seconde yie.
J'ai cru aussi que je ne pouvais le faire mieux srp-
précier que par des citations, et je dois me féliciter
de m'être rencontré, en adoptant ce plan, ayec un
homme plus éclairé que moi.
(III)
la prétention de dire aussi bien que
La Harpe, qui a fait, dans son Cours de
littérature, un si juste éloge de la ma-
nière d'écrire de ce po'ête inimitable ;
mais je tâcherai de présenter sous son
vrai point de vue cet écrivain profond,
qu'on a qualifié jusqu'à la satiété du
titre de bonhomme, et qui, sous ce rap-
port, a été jugé, selon moi, trop su-
perficiellement. Si, dans le peu de mots
que je me propose de dire à ce sujet, je
suis assez heureux pour me rencontrer
avec quelques-uns des écrivains éclairés
qui l'ont déjà traité , je m'en féliciterai
avec d'autant plus de raison, que je n'ai
l'intention de parler que d'après ma
manière de voir.
. La fable , genre d'ouvrage dont l'in-
vention remonte à la plus haute anti-
quité , et qui doit sans doute son origine
à la nécessité, est une fiction à l'aide
de laquelle on peut dire aux hommes
des vérités utiles. Tous les -genres de
style sont de son domaine ; elle peut
(iv y
emboucher la trompette des héros, ou
se servir des pipeaux des bergers ; elle
parle le langage sublime et pompeux
de l'épopée , ou prend le ton simple et
naïf de l'idylle ; elle présente une ac-r
tion, ou se borne à la raconter. Ses
acteurs, elle les trouve dans toute la
nature ; son théâtre est l'univers. Si le
législateur du Parnasse français n'a
point prescrit pour elle des règles parr
ticulières, c'est qu'elle les embrasse
toutes, et qu'elles sont par conséquent
indiquées implicitement parmi celles
des autres genres de poésie (i).
L'homme qui a su prendre ces divers
(i) Tout le monde sait que Boileau n'a rien dit
de la fable dans son Art poétique ; je n'ai point la
témérité. de vouloir réparer cette omission ; mais
qu'il me soit permis, en empruntant quelques-uns
de ses vers, d'essayer d'en parler :
Sachant mettre à profit la fine allégorie,
La fable, en nous peignant les travers rie la vie ,
Ose dire aux liumaifîs l'utile vérité,
Et doiî son origine à la nécessité.
'(▼)
tons avec le même succès, et qui depuis
plus d'un siècle n'a point encore eu
d'égal, était sans doute un homme rare
et extraordinaire.
« Le style de La Fontaine, dit Cham-
«fort, est peut-être ce que l'histoire
« littéraire de tous les siècles offre de
« plus étonnant. Nul auteur n'a mieux
« possédé cette souplesse de l'âme et
K de l'imagination qui suit tous les
« mouvemens de son sujet. Le plus
« familier des écrivains devient tout à
« coup et naturellement le traducteur
« de Yirgile et de Lucrèce, et les objets
« de la vie commune sont relevés chez
« lui par ces tours nobles et cet heureux
Vous qui vous engagez dans sa route incertaine,
Suivez , pour la trouver, le divin La Fontaine.
Que ses charmans écrits, par les grâces dictés ,
Ne quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés.
Seul, dans ses doctes vers, il pourra vous apprendre
Par quel art sans bassesse un auteur peut descendre ;
Prêter aux animaux le langage des dieux,
Et par quel art encor, d'un roi audacieux,
L'apologue s'élève au sommet du Parnasse.
Telle est, de ce poème, et la force et la grâce.
( VI )
« choix d'expression qui les rendent
« dignes du poe'me épique. »
Croira-t-on que cet auteur, qui pos-
sédait si bien cette souplesse de l'âme
et de l'imagination, soit présenté, aux
yeux de la postérité, affublé du manteau
de la bonhomie ? La Fontaine, il est
vrai, n'avait pas cru devoir prendre
l'habit de l'adroit courtisan , parce qu'il
le connaissait trop bien pour ne pas le
dédaigner.
Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire ;
Faites, si vous pouve.?,, votre cour sans vous nuire :
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs ont leur tour, d'une ou d'autre manière ;
Vous êtes dans une carrière
Où l'on ne se pardonne rien.
(Liv. vin, fab. 3.)
On a presque voulu nous persuader
qu'il ne se doutait pas même de son
talent; et Marmontel a osé dire, dans
son épître aux poètes :
La Fontaine, à lui-même inconnu,
(vu)
comme si un homme de génie n'avait
pas toujours la conscience de sa supé-
riorité ; comme si un bon ouvrage n'é-
tait pas tout à la fois le résultat du talent
et du travail.
.... Ego nec studium sine divite vend,
Nec rude quid prosit video ingenium.
(HoR.,^rt. poet.)
En admirant la facilité des écrits de
LaFontaine, ne peut-onpas, avec plus
de raison, lui appliquer ce que dit en-
core Horace :
Ludentis speciem dahit, et torquebitur ut qui
Nunc satyrum, nunc agrestem Cyclopa movetur.
(Lib. ii, epist. 2.)
Pourra-t-on croire que son mérite
lui était inconnu, quand il disait, en
faisant l'éloge de Mme la duchesse de
Bouillon :
Parmi ceux qu'admet à sa cour
Celle qui des Anglais embellit le séjour,
Anacréon et les gens de la sorte,
Comme Waller, Saint-Evremont et moi,
Ne se feront jamais fermer la porte.
( VIII )
Pour supposer que notre fabuliste
ne connaissait pas même son talent, il
ne fallait pas avoir médité ses ouvrages ;
c'était confondre l'insouciance de son
caractère avec la profondeur de son
génie. La Fontaine n'avait ni le vernis
ni le faux brillant de la société, et devait
être jugé défavorablement sur l'appa-
rence. La Harpe nous fait connaître la
cause d'un pareil jugement.
« Une qualité essentielle , dit cet au-
« teur, pour plaire et. briller dans un
« entretien, c'est la disposition à s'in-
« téresser à tout, Le fond du caractère
« de La Fontaine était une profonde
« indifférence pour un grand nombre
« d'objets : sorte de philosophie qui a
« bien autant d'avantages que d'incon-
« véniens , et qui est très-près du bon-
« heur. »
En effet, notre poète avait eu le bon
esprit de se soustraire au joug de ces
cercles bruyans, où tout est si léger et
si frivole. Son penchant naturel le por-
(IX)
tait vers cette douce indépendance,
dans le sein de laquelle sa muse simple
et sublime signalait avec tant de saga-
cité les vices et les travers de l'espèce
humaine.
La plupart des panégyristes de cet
écrivain se sont appesantis sur sa naï-
veté , sur l'aimable négligence de son
style, sur le ton sentimental de quel-
ques-unes de ses fables, notamment
sur les deux amis et les deux pigeons;
sur l'intérêt enfin qu'il prenait à Jean
Lapin. Ils l'ont comparé à un enfant
dont l'attention était absorbée par ses
jeux. Ils ont été jusqu'à le considérer
comme un homme simple, dont l'ins-
piration n'était que l'effet d'un heureux
instinct. Ils se sont bornés à faire l'éloge
du charme inimitable qu'il répand dans
ses narrations ; et ils semblent s'être
dissimulé ce qui constitue son grand
et principal mérite, qui est d'être un
observateur plein de finesse et de saga-
cité, et un moraliste aussi hardi que
(x)
profond. Ce qui frappe le plus dans la
lecture des fables de La Fontaine, c'est
cette vérité qui fait l'essence de ses pro-
ductions précieuses, et qui lui assure
un succès durable chez la postérité la
plus reculée, parce que la vérité est de
tous les temps, et que personne n'a su
la dire avec plus de grâces quelui.
Ziectorem delectando, pariterque monendo.
(HOK., Art*poet.\
Je ne crois mieux faire que de citer
ici, pour donner plus de poids à mon
opinion sur La Fontaine, quelques pas-
sages de son immortel recueil. Ce sera
remettre sous les yeux du lecteur ce
qu'il a sans doute déjà lu bien des fois,
mais qu'il lira encore avec plaisir, car
on ne saurait trop relire ce qui est es-
sentiellement bon; d'ailleurs, les fables
ressemblent à ces jardins agréables où
l'on aime souvent à se délasser. Ces ci-
tations sont aussi l'éloge le plus digne
( xi )
que l'on puisse faire de notre illustre
auteur.
O divin La Fontaine ! ô poè'te !" ô grand homme !
Ton éloge est facile, il suffit qu'on te nomme !
( Ode de M. François de Neufchdteau
sur l'Eloge de La Fontaine proposé
par l'Académie de Marseille.)
S'il est vrai qu'un homme donne à
ses ouvrages l'empreinte de son carac-
tère, on ne peut pas faire une plus heu-
reuse application de cette vérité qu'à
un écrivain qui était de si bonne foi
que La Fontaine, e t qui s'exprimaitaussi
naturellement.
« Le plus original de nos écrivains,
« dit La Harpe , en est aussi le plus na-
« turel. Je ne crois pas qu'en parcou-
« rantles ouvrages de La Fontaine, on y
« trouvât une ligne qui sentît la recher-
« che ou l'affectation ; il ne compose
« point, il converse; s'il raconte, il est
« persuadé; s'il peint, il a vu. C'est
« toujours son âme qui vous parle, qui
« s'épanche, qui se trahit; il a toujours
(XII)
« l'air de vous dire son secret, et d'a-
« voir besoin de le dire. Ses idées, ses
« réflexions, ses sentimens , tout lui
« échappe , tout naît du moment ; rien
« n'est cherché, rien n'est préparé ; il
« se plie à tous les tons ; il n'en est au-
« cun qui ne semble être particulière-
« ment le sien : tout, jusqu'au sublime,
« paraît lui être facile et familier. »
Mais voici les citations que nous
croyons devoir faire :
La chétîve pécore
S'enfla si bien, qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
(Liv. i% fab. 3.)
Peut-on plus adroitement faire sentir
le ridicule de cette vanité, qui domine
toutes les classes de la société?
Wousn'c'eoutons d'instincts que ceux qui s ont les nôtres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.
(Liv. i«, fab. 8.)
( XIII )
Voilà bien la cause des fautes que
nous font commettre si souvent notre
imprévoyance et notre entêtement.
Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien,
J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.
(Liv. m, fab. lre.)
Excellent avis pour ceux qui, ayant la
faiblesse d'écouter les uns et les autres,
se rendent ordinairement le jouet de la
société.
Amour ! amour ! quand tu nous tiens,
On peut dire ; Adieu prudence.
(Liv. iv, fab. 1«.)
En deux mots, il vous met en garde
contre les erreurs de l'amour.
De telles gens il est beaucoup
Qui prendraient Yaugirard pour Rome,
Et qui, caquetant au plus dru,
Parlent de tout et n'ont rien vu.
(Liv. iv, fab. 7.)
Geshommes si bien désignés ici, four-
( XIV )
millent dans le monde. On les ren-
contre partout, dans les salons, dans
les cafés, dans les auberges et dans tous
les lieux publics. Us sont peints d'après
nature par ces quatre vers. Hé bien ! je
mets en fait qu'ils les liront, et qu'ils
n'en iront pas moins leur train,
Tant le naturel a de force !
(Liv. n, fab. 18.)
Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre;
Leur apparence impose au vulgaire idolâtre ;
L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit;
Le renard, au contraire, à fond les examine.
(Liv. iv, fab. 14.)
Il y avait du courage à s'exprimer
ainsi du temps de notre fabuliste ; et
cette réflexion n'était pas, à coup sûr,
celle d'un bonhomme.
Chacun se dit ami ; mais fou qui s'y repose :
Rien n'est plus commun que ce nom,
Rien n'est plus rare que la chose.
(Liv. iv, fab. 17.)
( xv )
Il connaissait à fond le coeur humain,
celui qui a si bien énoncé cette vérité.
Un lièvre apercevant l'ombre de ses oreilles,
Craignait que quelque inquisiteur
N'allât interpréter à cornes leur longueur,
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.
Adieu, voisin grillon, dit-il, je pars d'ici :
Mes oreilles enfin seraient cornes aussi ;
Et quand je les aurais plus courtes qu'une autruche,
Je craindrais même encor. Le grillon repartit ;
Cornes cela! vous me prenez pour cruche!
Ce sont oreille^ {ue Dieu fit.
On les fera passer pour cornes,
Dit l'animal craintif, et cornes de licornes.
J'aurai beau protester, mon dire et mes raison*
Iront aux Petites-Maisons.
(Liv. v, fab. 4.)
La Fontaine, qui avait été à même
d'observer, lors des divisions qui ré-
gnaient du temps de la fronde, jusqu'à
quel point l'esprit de parti porte ordi-
nairement les persécutions, nous a
très-bien représenté dans ce malheu-
reux lièvre un homme alarmé qui craint
d'être arrêté et jugé sur une fausse ap-
( XVI )
parence. On a bien raison de dire que
le monde est toujours le même; n'avons-
nous pas vu de nos jours se répéter
toutes ces injustices ? Ah ! que les hom-
mes seraient sages s'ils savaient profiter
des leçons du passé ! Mais comme nous
l'avons déjà cité plus haut ;
Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres.
D'un magistrat ignorant
C'est la robe qu'on salue.
(Liv.'v, fab. 14.)
Cette conclusion ne porte pas le ca-
chet de la bonhomie, mais bien celui d'un
esprit clairvoyant qui n'est pas dupe de
l'apparence.
Force gens font du bruit en France,
Par qui cet apologue est rendu familier ;
Un équipage cavalier
Fait les trois quarts de leur vaillance.
(Liv. v, fab. 21.)
Ces gens que La Fontaine a si bien
signalés, n'ont pas quitté le monde sans
laisser des descendans.
( XVII )
Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
(Liv. vi, fab. 10.)
Quel profond sujet de réflexion nous
offre ce seul vers i
Le Sort avait raison. Tous gens sont ainsi faits z
Notre condition jamais ne nous contente ;
La pire est toujours la présente.
Nous fatiguons le ciel à force de placets.
Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête,
Nous lui romprons encor la tête.
(Liv. vi, fab. 11.)
Qui de nous , s'il veut être de bonne
foi, ne se reconnaîtra pas dans ce por-
trait de l'espèce humaine ? Nous dési-
rons toujours , nous sommes insa-
tiables.
Quel esprit ne bat la campagne?
Qui ne fait châteaux en Espagne?
Picrochole , Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous.
(Liv. vu, fab. 10.)
Ah [ combien est vraie cette observa-
tion!
( XVIII )
Proprement toute notre vie
Est le curé Chouart, qui sur son mort comptait,
Et la fable du pot au lait.
(Liv. vu, fab. 11.)
Il a bien raison, car depuis le pre-
mier jusqu'au dernier, nous comptons
sans notre hôte.
Cet homme, disent-ils, était planteur de choux ;
Et le voilà devenu pape !
Ne le valons-nous pas ?—Vous valez cent fois mieux.
Mais que vous sert votre mérite ?
La fortune a-t-elle des yeux ?
Et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte,
Le repos? le repos, trésor si précieux,
Qu'on en faisait jadis le partage des dienx !
(Liv. VÎT, fab. 12.)
Quel ton de vérité dans la plainte !
quelle adresse dans la réponse et quel
attrait séduisant dans l'éloge du repos !
C'est souvent du hasard que naît l'opinion,
Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue.
Je pourrais fonder ce prologue
Sur gens de tous états : tout est prévention,
Cabale, entêtement ; point ou peu de justice ;
( XIX )
C'est un torrent ; qu'y faire? Il faut qu'il ait son cours :
Cela fut et sera toujours.
(Liv. vu, fab. 15. )
Est-il possible de mieux nous faire
connaître le train du monde ? et qui n'est
pas frappé de cette réflexion aussi juste
que profonde : Cela fut et sera tou-
jours! Qu'il connaissait bien les défauts
inhérens à l'espèce humaine , celui qui
faisait un tel pronostic !
L'enseigne fait la chalandise.
J'ai vu dans le palais une robe mal mise
Gagner gros ; les gens l'avaient prise
Pour maître tel, qui traînait après soi
Force écoutans. Demandez-moi pourquoi.
(Liv. vu, idem. )
Peut-on combattre plus adroitement
le ridicule de nos préventions ? et quel
sens ne trouve-t-on pas dans ce deman-
dez-moi pourquoi?
Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.
(Liy. vin, fab. 4.)
(XX)
Que de finesse et de profondeur dans
cette réflexion!
Rien ne pèse tant qu'un seeret :
Le porter loin est difficile aux dames ;
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
(Liv. vin , fab. 6. )
Combien de gens peuvent se recon-
naître dans ces quatre vers aussi vrais
que plaisans ï
Dom pourceau raisonnait en subtil personnage ;
Mais que lui servait-il? Quand le mal est certain,
La plainte ni la peur ne changent le destin,
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
(Liv. vin, fab. 12.)
Rien de plus judicieux ; le trop de
. prévoyance fait souvent le tourment
de la vie : un peu d'insouciance nous
aide beaucoup à en supporter les peines.
Se croire un personnage est fort commun en France i
On y fait l'homme d'importance,
Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois.
C'est proprement le mal françois :
La sotte vanité nous est particulière.
( XXI )
Les Espagnols sont vains, mais d'une autre manière ;
Leur orgueil me semble, en un mot,
Beaucoup plus fou, mais pas si sot,.
(Liv. vin, fab. 15. )
Comme les deux nations sont caraco
térisées ! D'un côté il nous a peint le
Français si naturellement porté à la
vanité, que s'il n'existait pas une no-
blesse, il faudrait l'inventer exprès pour
lui ; de l'autre, il nous a présenté ce fier
Espagnol qui se disait plus noble que le
roi. Cette comparaison présente encore
un but moral, celui de^donner matière
à réflexion aux publicistes qui s'occu-
pent à organiser des gouvernemens ;
car le caractère des peuples doit être
une des données essentielles pour éta-:
blir des institutions praticables et duà
râbles.
Amusez les rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges ;
Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,
Ils goberont l'appât, vous serez leur ami.
(Liv. vin, fab. 14.)
( XXII )
Si dans cette faiblesse de la part des
rois La Fontaine nous a présenté une
vérité, combien doit - on se féliciter
d'être gouverné par un souverain qui
ne prend conseil que de lui-même, et
qui sait réduire au silence les flatteurs
de tous les partis, par son impartialité
et sa sagesse!
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père ;
Le peu de soin, le temps, tout fait qu'on dégénère.
Faute de cultiver la nature et ses dons,
Oh ! combien de Césars deviendront Laridons.
(Liv. vin, fab. 24.)
m
Belle leçon pour les hommes issus
d'une race illustrée par leurs aïeux. Elle
leur apprend combien il est de leur in-
térêt de soutenir par leurs vertus, l'éclat
de ces sentimens nobles et généreux,
qui sont toujours profitables à la patrie.
Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire!
Qu'il me semble profane, injuste, téméraire,
Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui !
(Liv. vin, fab. 26.)
( XXIII )
Voilà bien d'après nature ce peuple
à qui l'ignorance fait faire tant de sot-
tises.
L'hommeaupotfutplaisant,l'homme auferfut habile.
Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur
De vouloir, par raison, combattre son erreur :
Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.
(Liv. ix, fab. lre.)
On ne peut pas donner un plus sage
conseil ; nous trouvons assez souvent
l'occasion' d'en faire usage , surtout au-
jourd'hui que l'esprit de parti, qui con-
duit si naturellement à l'absurde, s'est
emparé d'un si grand nombre de têtes.
O vous, pasteurs d'humains et non pas de brebis,
Rois, qui croyez gagner par raison les esprits
D'une multitude étrangère,
Ce n'est jamais par-là que l'on en vient à bout ;
Il y faut une autre manière ;
Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout.
(Liv. x, fab. 11.)
Ce conseil paraît d'abord sévère ;
mais en réfléchissant on en reconnaît
toute la justesse , et l'on sent la néces-
( XXIV )
site de son application, quand l'expé-
rience nous apprend que cette multitude
étrangère peut par son aveuglement de-
venir le jouet de quelques factieux, et
.quand on sait combien on doit se défier
de la mauvaise foi et de la perversité
des hommes qui cherchent à l'agiter.
Misérables humains, ceci s'adresse à vous :
Je n'entends résonner que des plaintes frivoles.
Quiconque, en pareil cas , se croit haï des cieux,
Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux.
(Liv. x, fab. 13.)
Peut-on mieux prouver combien nos
plaintes sont souvent injustes? Y a-t-il
une morale plus sage et plus susceptible
de consoler l'infortune ?
De tout ce que dessus j'argumente très-bien
Qu'ici bas maint talent n'est que pure grimace,
Cabale, et certain art de se faire valoir
Mieux su des ignorans que des gens de savoir.
(Liv. xi, fab. 5.)
, Que cette observation est juste ! et
combien son application est fréquente
et facile, surtout aujourd'hui]
( XXV )
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
Aristote appliquait cet apologue aux hommes.
Les exemples en sont communs,
Surtout au pays où nous sommer.
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.
(Liv. xn, fab. 13.)
Il n'est pas un honnête homme qui
ne reconnaisse cette triste vérité, et
qui ne gémisse d'être journellement le
témoin passible de tels abus. Cet indi-
vidu , dira-t-on, a fait sa fortune par
des voies illicites, et l'on s'empressera
de le saluer (i) et de s'asseoir à sa table.
On n'osera pas lui reprocher ses exac-
tions , parce qu'il est appuyé dans le
monde par cette prépondérance de la
-fortune, qui ferait condamner tous ceux
qui oseraient l'attaquer. La Fontaine
(i) Nommez-le fourbe , infâme, et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.?
Cependant sa grimace est partout bien venue,
On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue.
(ie Misanthrope, act. i«r, se. ir«.)
a
( XXVI )
semble regarder ce vice de la société
comme incorrigible, puisqu'il se borne
à le signaler; mais il savait très-bien
que s'il en était ainsi, ce n'était point la
faute des lois, mais bien celle de leur
application.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir.
(Liv. va, fab. lre.)
C'est ce maudit chapitre des consi-
dérations qui se reproduit dans tous les
gouvernemens possibles, et qui para-
lyse souvent l'effet que devraient pro-
duire les institutions les plus sages.
D'ailleurs une foule de ménagemens
qu'exigent les convenances, forcent à
dissimuler plus ou moins la vérité dans
la société ; et cette dissimulation, dont
les honnêtes gens n'ont pas besoin ,
n'est favorable qu'aux fripons ,• qui en
abusent au point d'être insolens, parce
qu'ils se prévalent de l'impunité.
( XXYII )
L'humble toit (i) est exempt d'un tribut si funeste.
Le sage y vit en paix, et méprise le reste :
Content de ses douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;
Il bit au front de ceux qu'un vain luxe environne,
Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
[Philémon et Beaucis. )
Grande leçon pour les ambitieux ;
en profiteront-ils?
Je me bornerai à ces citations :
j'aurais pu fort aisément les multiplier.
Il y a tant de choses vraies dans LaFon-
taine, que l'on peut dire que tout son
recueil étincelle de vérité. Voilà, je le
répète, son principal mérite; voilà ce
qui a fait graver son nom dans les fas-
tes de l'immortalité. J'abandonne aux
amateurs du ton sentimental, le soin
de le louer sur sa tendresse pour Jean
Lapin, et cette affectation de nous
(1) . . . . Fuge magna, licet subpaupere tecto
Heges , et Regum vita proecurrere arnicas.
(Hoit.,lib. î", epist. 10.)
( XXYIII )
présenter comme un bonhomme, un
des plus heureux génies que la nature
ait produits. Si ses distractions, si l'in-
souciance de son caractère, ou, disons
mieux, si la jalousie qu'inspirait natu-
rallement son talent a pu déterminer
quelques-uns de ses contemporains à
vouloir montrer chez lui un côté ridi-
cule, en s'appesantissant sur cette pré-
tendue bonhomie, on serait presque
tenté de croire qu'ils ont cherché par-
là à tempérer l'éclat de son mérite (i),
et à se placer tacitement au-dessus de
lui, en s'avisant d'en faire eux-mêmes
le sujet de leur fable. La postérité, in-
différente à toutes ces gentillesses de
coterie, a su l'apprécier, et lui assigner
la place due à son génie.
Si je ne craignais pas de donner
trop d'étendue à ce Discours, je dirais
(1) XIrit enim fulgore suo, quiproegravat artes
Infra se positas
(HOR., lib, n, ep. 1.)
( XXIX )
quelque chose des auteurs qui ont
suivi la carrière de la fable ; quelques-
uns ont fait preuve de beaucoup de
talent ; et si l'on ne trouve pas dans
leurs écrits ces traits frapparis et lu-
mineux qui caractérisent si bien notre
premier fabuliste , ce n'est pas leur
faute. Les qualités nécessaires pour
former un La Fontaine ne peuvent se
rencontrer que très-difficilement dans
les combinaisons infinies de notre or-
ganisation ; car, pour lui ressembler,
il faut être tout à la fois écrivain ingé-
nieux, penseur profond, observateur
plein de sagacité, avoir un sens droit,
et surtout cette franchise et cette can-
deur de caractère qui furent toujours
trop rares chez les hommes. Ce qu'il
n'y a pas de moins admirable chez cet
auteur, c'est que sa manière d'agir est
parfaitement d'accord avec ses prin-
cipes. Il signale le ridicule des cour-
tisans, et il n'est pas courtisan; il se
moque de ceux qui courent après la
( XXX )
fortune, et il n'a jamais fait un pas
pour se la procurer; il fait l'éloge de
la vie tranquille ; et sans être étran-
ger aux agrémens de la bonne société,
il ne se jette pas dans le tourbillon du
grand monde ; il peint les sentimens
de l'amitié, et il sait en goûter les dou-
ceurs ; il blâme les ingrats, et il est
reconnaissant ; il a même le courage
de plaindre hautement l'infortune d'un
puissant protecteur, qu'abandonnent
ces nombreux égoïstes, qui ne sont que
les amis de la prospérité. Enfin, aimé
et estimé de ses contemporains, le
eôurs de sa vie fut agréable et tran-
quille, et l'on peut dire qu'il est arrivé
par un chemin semé de fleurs au tem-
ple de l'immortalité (i).
(i) Si l'on m'objectait ici ce que La Fontaine a
dit lui-même :
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire,
il me serait aisé de répondre que la nature a fait une
exception en sa faveur ; c'est ainsi qu'elle agit tou-
jours envers les hommes extraordinaires.
( xxxi }
D'après les divers passages que nous
avons rapportés des fables de La Fon-
taine , et qui nous paraissent devoir
déterminer suffisamment l'idée qu'on
peut s'en former, on a lieu d'être
étonné que cet ouvrage soit mis de
préférence entre les mains des enfans,
tandis qu'il convient si bien à l'âge
mûr. Si les citations que nous avons
faites ne prouvaient pas assez; la vérité
de notre assertion, on pourrait encore
ajouter ce que dit l'auteur lui-même en
terminant son recueil :
Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
Je la présente aux rois , je la propose aux sages :
Par où saurais-je mieux finir?
Phèdre nous fait entendre aussi que
la fable n'est pas le genre de lecture
qui convient à l'enfance, en disant :
Sed diligenter intuere has ncenias.
Quantum sub his utilitatis reperies!
Non semper ea sunt quce videntur : decipit
( XXXII )
Frons prima multos; rara mens intelligit,
Quod interiore condidit cura angulo.
(Liv. iv, proef. )
Ce n'est, selon lui, qu'en réfléchissant
qu'on peut bien comprendre le sens
de cette espèce d'ouvrage; et l'esprit
de réflexion n'est pas, on le sait, du
ressort des enfans. La fable renferme
d'ailleurs beaucoup d'allusions qui sont
hors de leur portée.
Ecoutons encore Phèdre à ce sujet ;
car qui peut mieux nous parler de la
fable, que ceux qui ont cultivé cette
branche de la littérature avec tant de
succès?
Suspicione si quis errabit sud,
Et rapiet ad se quod erit commune omnium,
Stulte nudabit animi conscientiam.
ffuic excusatum me velim nihilominus :
Neque enim notare singulos mens est mihi;
Verùmipsamvilametmoreshominumostendere*
(Liv. m, prolog.)
Est-ce ainsi que le po'ëte romain au-
rait parlé à des enfans? Que le vulgaire
( XXXIII )
revienne donc de ce préjugé, de re^
garder les fables comme des enfantil-
lages. Qu'un professeur éclairé les ex-
plique à ses élèves, pour les leur faire
comprendre, rien de mieux : ainsi l'il-
lustre Fénélon expliquait La Fontaine
au jeune duc de Bourgogne. Mais qu'on
les fasse apprendre machinalement,
comme cela se pratique tous les jours,
c'est ce qu'on ne peut s'empêcher de
désapprouver. Les lectures, selon moi,
qui conviennent le mieux à l'âge ten-
dre de l'enfance, sont de petits contes
moraux dégagés de toutes ces allé-
gories qui pourraient lui faire prendre
le change sur le fond du sujet. Il faut
éviter surtout d'introduire sur la scène
des fées, des génies , et cette foule
d'êtres fantastiques qui ne peuvent que
faire germer, dans de faibles cerveaux,
des idées fausses et romanesques qui
influent un jour, plus qu'on ne pense ,
sur notre conduite ultérieure ; car les
impressions qu'on a reçues dans l'en-
( XXXIV )
fance s'effacent difficilement, disons
mieux, elles peuvent s'affaiblir, mais
elles ne s'effacent jamais. Quelle ré-
flexion profonde cette vérité ne don-
ne-t-elle pas lieu de faire sur les résul-
tats de l'éducation, tant pour les exem-
ples que pour les leçons! Mais ne nous
étendons pas davantage sur ce sujet,
pour ne pas dépasser le'but que nous
nous sommes proposé.
Je dirai, en terminant ce Discours ,
que si je me suis élevé un peu vive-
ment contre cette épithète de bon-
homme, qu'on a donnée vulgairement à
notre premier fabuliste, d'après quel-
ques-uns de ses contemporains, c'est
que son application, prise dans le vé-
ritable sens, ne m'a pas paru juste.
La Fontaine était d'un caractère doux
et insouciant; il était bon, aimable, et
surtout fort distrait ; mais tout cela
n'excluait pas chez lui, comme il l'a si
bien prouvé, cette finesse d'esprit et
cette sagacité qui ne marchent pas or-
( XXXV )
dinairement de compagnie avec la
simple bonhomie.
Il faut avouer que c'est une dérision
de vouloir donner cette dénomination
à un homme doué d'un aussi heureux
génie. Car j'en appelle à la société : la
qualité de bonhomme est souvent chez
elle synonyme de celle d'un homme de
peu de capacité. Ce qui paraît plus
étonnant encore, c'est que l'abbé d'O-
livet, en parlant de La Fontaine, ait
osé dire :
« Et cet idiot, qui de sa vie n'a pas
« fait à propos une démarche pour
« lui, donnait les meilleurs conseils du
« monde. »
Il est inutile de répondre à cette
phrase, échappée sans doute à la dis-
traction de son auteur ; elle porte
d'ailleurs avec elle son correctif; car
un idiot est ordinairement un imbé-
cille, qui est incapable de donner de
bons conseils.
On observera peut-être ici que j'ai
( XXXVI )
eu l'air de créer un fantôme pour le
combattre ; qu'en appliquant à La Fon-
taine l'épithète de bonhomme, on n'a
pas prétendu donner à cette dénomi-
nation la signification contre laquelle
je me suis élevé , et que même on a
ajouté quelquefois à ce nom celui de
malin. Mais que l'on fasse attention
que l'addition de cette autre épithète,
dont le sens est diamétralement op-
posé à celui de la première, prouve
déjà suffisamment que celle-ci n'est pas
juste. Qu'on ne s'y trompe pas, je n'ai
point cherché à agiter une question de
mots ; j'ai voulu rendre hommage à la
vérité , et tâcher de détruire une pré-
vention qui ne tire pas, il est vrai,-
à conséquence pour les gens instruits ,
mais qui peut induire en erreur des
personnes moins éclairées.
Quant à la qualification d'idiot, qu'on
peut presque regarder comme une con-
séquence de celle que nous venons de
désapprouver, je ne sais comment l'ex-
( XXXVII )
pliquer. Il y a lieu de croire cependant
que d'Olivet a voulu donner à entendre
que La Fontaine était trop insouciant
sur ses propres intérêts : il est vrai que
cette insouciance est regardée comme
une très-grande gaucherie de la part
des hommes qui ne les perdent ja-
mais de vue. Ne nous arrêtons pas plus
long-temps à des détails indignes de
la mémoire d'un si grand homme, et
répétons plutôt avec M. Walckenaer
ce qu'en a dit avec autant d'éloquence
que de vérité, le savant archevêque de
Cambrai :
« La Fontaine vit tout entier, et vivra
« éternellement dans ses immortels
« écrits. Par l'ordre des temps il appar-
« tient à l'antiquité, qu'il nous retrace
« dans tout ce qu'elle a d'excellent.
«Lisez-le, et dites si Anacréon a su
« badiner avec plus de grâce ; si Horace
« a paré la philosophie et la morale
« d'ornemens poétiques plus variés et
« plus attrayans ; si Térence a peint les
( xxxvm )
« moeurs des hommes avec plus de na-
« turel et de vérité ; si Yirgile enfin
« a été plus touchant et plus harmo-
« nieux. »
Après avoir parlé des fables de La
Fontaine, que puis-je dire des miennes?
Je crois n'avoir rien de mieux à faire
que de me borner à les soumettre sans
aucun préambule au public. En prenant
ce sage parti, je ne m'exposerai pas à
voir démentir par son jugement ce que
l'amour-propre d'auteur pourrait m'a-
voir déterminé naturellement à dire.
D'ailleurs le lecteur entrevoit déjà,
d'après ma manière d'envisager le re-
cueil de La Fontaine, que je dois avoir
fait tous nies efforts pour m'étayer de
la vérité, que j'ai toujours regardée
comme l'essence de ce genre d'ou-
vrage.
J'avouerai ici que j'ai trouvé matière
à quelques-unes de mes fables, en ob-
servant certains individus que j'ai ren-
contrés dans la société, et auxquels,
( XXXIX )
avec le mutato nomine d'Horace, on peut
aisément les appliquer. Je fais cet aveu
avec d'autant plus de sécurité que je suis
persuadé qu'il n'offensera personne ;
car tous les hommes ont une idée si
avantageuse d'eux-mêmes, qu'il suffit
de ne pas les désigner personnellement
pour être certain qu'ils ne vous sauront
pas mauvais gré d'avoir peint des dé-
fauts qu'ils ne croient pas avoir, et
dont ils font si bien l'application aux
autres. *
Je terminerai en répétant ce que j'ai
énoncé dans l'avant-propos de ma pre-
mière édition , que les vérités que j'ai
essayé de dire l'ont déjà été bien des
fois. Cela ne peut pas être autrement ;
car les vérités sont aussi anciennes que
le monde, et le monde est vieux, dit-on.
Nous savons que les auteurs qui chez
nous ont acquis le plus de gloire, ont
puisé chez les anciens les vérités et les
beautés qu'ils nous ont transmises.
Molière a eu devant ses yeux Plaute et
(XL)
Térence ; Corneille et Racine, Euri*
pide et Sophocle; Boileau, Horace et
Juvénal;LaFontaine, Esope etPhèdre;
enfin, tous ont trouvé leurs modèles
dans l'antiquité ; et ceux qui pour nous
sont les anciens, ont puisé eux-mêmes
dans des sources encore plus reculées.
Horace disait aux auteurs de son temps :
Vos exemplaria Groeca
Noclurnd versate manu, versate diurnd.
En raisonnant par induction, qui esl
la manière de raisonner qui convient
le mieux aux bornes de notre entende-
ment, nous avouerons que nous n'avons
pas assez de données pour remonter à
la première origine. Mais il est. des es-
prits qui se sont mis à leur aise en tran-
chant la difficulté ; car ils ont trouvé
bien plus simple d'imaginer ce qu'ils
auraient en vain cherché à savoir. De là
ils ont tiré une foule de conséquences
nécessairement aussi erronées que leurs
( XLI ) .
principes. Pauvres ignorans que nous
sommes !
Nouveaux Titans, nous attaquons les cieux,
Et notre orgueil, qui toujours nous cajole,
En voulant pénétrer dans les secrets des dieux,
Nous fait jouer, hélas ! un pitoyable rôle.
(2e partie, fab. dern.)
PROLOGUE.
Qui connaît bien de La Fontaine
La manière de raconter,
Sait qu'en cherchant à l'imiter
On perd et son temps et sa peine.
S'il conte parfois longuement,
Il dit si naturellement,
Qu'avec plaisir chacun l'écoute :
"Vouloir suivre la même route,
Selon moi, serait imprudent;
Ne forçons point notre talent.
Ma muse en peu de mots s'explique :
Faute de pouvoir faire mieux,
Je tâche d'être laconique,
Pour ne pas me rendre ennuyeux*
QUELQUES FABLES,
ou
MES LOISIRS.
PREMIÈRE PARTIE,
FABLE Ire.
L'ÉCOLIER ET LA CHENILLE.
A MES NEVEUX.
FANFAN, jeune écolier, paresseux et volage,
Etourdi comme on l'est d'ordinaire à cet âge,
Que l'école ennuyait autant qu'une prison,
Du professeur au lieu d'écouter la leçon,
Avec une chenille était à se distraire.
Voyant qu'à son tissu ceile-ci travaillait :
Es-tu folle ? dit-il ; que prétends-tu donc faire ?
Pourquoi te renfermer ainsi dans un filet ?
Ne crois pas, dit le ver, que je sois en démence;
De mon travail un jour j'aurai la récompense.
Sortant de ma prison, je prendrai mon essor,
Et brillerai dans l'air avec des ailes d'or.