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RAPPORT A M. LE MINISTRE DE LA GUERRE
1» Armée - 20e Corps - 3e Division - Armée de l'Est
AArrmmée - 20, Corps 3, Divisioil - Armée de l'Est
5 f � Y OMPAGNIE
v y - - DES
OMÉS VOLONTAIRES DU GÉNIE
IDE TOURS
(indre-i-Loire)
¡';g¡(
« Ceux que tu n'as pas vu reve-
» nir sont morts, comme des cen-
» taines et des centaines de mille
» autres mourront si le bon Dieu
» n'a pas pitié de nous, car l'em-
n pereur n'aime que la guerre 1 Il
» a déjà versé plus de sang, pour
» donner des couronnes à ses frè-
» res, que notre grande République
» pour gagner les droits de l'hom-
1 me. »
CONSCRIT DE 1813.
TOURS
IMPRIMERIE JULIOT, RUE ROYALE, 45
1871
RAPPORT A M. LE MINISTRE DE LA GUERRE
Le 17 octobre 1870, avec l'autorisation de M.. le Ministre
de l'intérieur et de la guerre, donnée à M. Autixier, repré-
sentant de M. Charles Guinot, entrepreneur de travaux de
chemins de fer, et avec le concours de quelques hommes
actifs et dévoués au pays, s'ouvraient à Tours les enrôlements
pour la formation d'une compagnie d'ouvriers du génie.
Il en vint de tous les points du département : charpentiers,
maçons, terrassiers, presque tous pères de famille , et le 30
octobre 1870, nous étions 200, engagés sur parole, car on
ne tint point compte des signatures de ceux qui hésitèrent à
partir.
Pour assurer l'ordre dans les exercices, habiller, équiper,
armer les volontaires, des chefs furent désignés :
MM. Autixier, capitaine;
Pinel, lieutenant ;
Lapeyre, sous-lieutenant ;
Jules Marnay, sergent-major ;
Cohin, sergent-fourrier;
formant un cadre provisoire, plus tard maintenu et complété
dans des élections faites à la mairie de Tours, sous la prési-
dence des autorités civiles de cette ville. Le résultat définitif
de ces élections, où M. Marnay, nommé lieutenant, se retira
en faveur de M. Lapeyre, pour rester sergent-major pendant
la formation, fut celui-ci :
Autixier, 7 ans au 2e génie, capitaine ;
— 4 —
Pinel, docteur en médecine et pharmacien, lieutenant en
premier ;
Lapeyre, entrepreneur, lieutenant en second;
Bouchet, 11 ans au 2e génie, sous-lieutenant;
Garrouste, étudiant en pharmacie, aide-major;
Jules Marnay, élève ingénieur, sergent-major ;
Cohin, comptable, fourrier.
Jusqu'à notre départ, le 17 novembre 1870, pour Gien ,
l'exercice du mousqueton de cavalerie Remington se fit deux
fois par jour. Cette arme légère qui s'accroche à la selle,
mais que nous portions en baudoulière, donnait de la sécu-
rité à nos travailleurs en cas d'attaque imprévue.
Mais notre habillement de mauvais drap gris-bleu, va-
reuse, pantalon et capuchon couvrant juste les épaules, avec
passepoil et double bande rouge de l'artillerie en galon au
lieu de drap, nos ceinturons trop faibles supportant l'ancien
sabre d'infanterie, et des cartouchières dont le fond s'écrasait
sous le poids des cartouches, tout cela donna lieu à une foule
d'incommodités et de maladies, et bien des familles n'ont plus
revu celui dont la santé n'a pu supporter ce terrible hiver.
Le linge que les plus fortunés emportaient était mouillé
et détérioré, dans des sacs en toile blanche, munis de bre-
telles à l'origine, et que nos soldats portèrent bientôt comme
les pauvres qui parcourent les campagnes , sans pouvoir y
mettre de vivres, jusqu'à ce qu'enfin il nous fallut traîner à
notre suite un attelage affecté aux vivres et aux paquets de
hardes, liées avec des cordes.
Ainsi, le 1.7 novembre, à huit heures du soir , nous par-
tions pour Gien (Loiret) par le chemin de fer, emmenant
avec nous les pelles, pioches, pinces, barres à mine, outils
de charpentier et 25 brouettes, qui nous embarrassèrent sans
utilité et que nous laissâmes plus tard à Bourges.
Tout ce matériel nous devait suivre constamment, et nous-
mêmes devions être toujours à la disposition de l'artillerie ;
- 5 -
mais, comme nous n'obtînmes jamais de prolonges, qui sont
de vastes caissons couverts protégeant les outils et les muni-
tions, nous dûmes employer des charrettes du pays , dans
lesquelles les outils, les vivres et les munitions étaient vite
détériorés par la pluie. Encore nous fallait-il réquisitionner
ces équipages, toujours mauvais, restes des Prussiens; cela
mécontentait les paysans, obligés de nous suivre et peu con-
fiants dans les bons qu'on leur donnait en paiement, quand
ils ne nous abandonnaient pas la nuit avec leurs chevaux ,
comme cela nous arriva à Pesmes, dans le Doubs. Quand un
attelage rabattait, on ne pouvait plus traîner la voiture ;
nouvelle chasse à l'homme et aux attelages à travers les
campagnes ; la colonne avançait et la compagnie n'avait
plus ni vivres, ni outils.
Arrivés à Gien le 18 novembre, à sept heures du
matin , on nous comprit dans la réserve du génie du
20e corps, sous les ordres du général Crouzat, qui nous fit
camper route d'Argues, sur la rive gauche de la Loire, à 500
mètres en aval du pont. Nous y fûmes 2 jours sans notre
matériel; le wagon qui le renfermait encore avec nous à
Nevers avait été détaché et dirigé autre part, ou laissé au
fond d'une gare.
Le 19, 50 hommes et 2 officiers, et, le 20, 100 hommes et
2 officiers déchargèrent en gare de Gien des vivres et des mu-
nitions de guerre pour le 20* corps. Le 20 et le 21, le reste de
la compagnie barricadait et minait les abords du pont.
A une heure, le campement fut reculé de 300 mètres en
arrière pour prendre l'ordre de marche du lendemain,
après l'artillerie de réserve du 20e corps. Cette artillerie était
commandée par le colonel Dauvergne et le commandant
Delahaye. A 4 heures du soir, le commandant du génie Ni-
colas donna l'ordre du départ pour le lendemain matin , 5
heures. A 5 heures 1/2, la compagnie avait fait la soupe,
levé le camp et était prête à partir. Le défilé des troupes
— 6 —
commença à 6 heures et dura jusqu'à 10 heures 1/2, heure
à laquelle nous- sortîmes de Gien, à droite de la- Loire, par
la route de Bellegarde.
Nous traversâmes, par une pluie battante qui ne cessait pas
depuis notre départ de Tours, les villages de Nevoy, Dam-
pierre, Ouzouer, Saint-Loué, arrêtés souvent une heure et
plus à la même place, dans une boue profonde de terre battue
par le passage de la troupe, attendant que la tête de colonne
ait traversé le village. Après 18 à 20 kilomètres de cette
marche irrégulière, nous arrivâmes à la nuit à Bonnée, où
il nous fallut, officiers et soldats, coucher dans l'église, sur
les autels, les marches, les bancs.
Les maisons des curés et bien d'autres étaient occu-
pées, à une grande distance à la ronde, par le service des
ambulances; un officier d'état-major avait retenu les autres
pour les officiers supérieurs et leur suite; restaient les
granges, qui tombaient souvent au plus fort détachement
qui se présentait pour y coucher.
Mais nous arrivions très-tard, nous n'étions que du génie
auxiliaire, avec de toutes petites armes, et ignorant qu'il
fallait enlever son campement. De vieux soldats disaient
qu'on éviterait tout cela en marquant la place des officiers,
aussi bien que celle des soldats, sur les portes, à la craie
blanche, comme cela se fit souvent avec le général Bourbaki,
et comme- nous le trouvâmes sur nos portes en rentrant en
Touraine.
Le lendemain 23, nous partîmes pour Chantenoy , à 15
kilomètres de Bonnée, par Ouzouer, Les Bordes et Bouzy ;
arrivée à 4 heures du soir, la compagnie s'occupa de faciliter
le passage de l'artillerie dans les prés par des rampes qui les
joignaient à la route, puis coucha dans l'église. Le 24, à
9 heures seulement, nous partions de Chatenoy pour Belle-
garde, à 10 kilomètres, où nous arrivâmes à 1 heure de
l'après-midi. Un engagement eut lieu le matin sur la route
- 7 -
de Bellegarde, à Beaune-la-Rolande; le canon s'entendait
distinctement à 10 kilomètres au plus, et, à cause de la proxi-
mité de l'ennemi, nous fûmes obligés de bivouaquer dans les
champs, à la porte de Bellegarde, par un mauvais temps qui
nous permit à peine de garder nos feux. On espérait une
marche en avant, aussitôt que toutes les troupes seraient
arrivées de Gien.
Le 25 seulement, nous avons campé à la même place, et, le
26, nous avons crénelé les murs du jardin du château de
Bellegarde et construit une banquette d'infanterie le long
de ces murs.
C'est à partir de ce jour seulement que nous avons pu re-
cevoir la solde allouée à nos ouvriers, en vertu d'un décret
de M. le Ministre de la guerre, rendu cependant le 17, et
concernant spécialement les compagnies volontaires du
génie.
Copie de ce décret nous fut apportée de Tours par un offi-
cier, resté pour payer les fournisseurs de la compagnie, et
c'est d'accord avec les officiers supérieurs, l'intendant géné-
ral du 20e corps et lés officiers de la compagnie, que la solde,
fixée par ce décret à 1 fr. 50 pour tous nos hommes indis-
tinctement, a été répartie pendant la campagne de cette fa-
çon : Sergent-major, 1 fr. 50; sergents et fourrier, 1 fr.; capo-
raux et chefs ouvriers, 75 c. ; soldats et clairons, 60 c.
Nous pensions, pour plusieurs raisons, que cette inégalité
était favorable au maintien de la discipline, que le surplus
formerait une caisse de la compagnie pour couvrir les dépen-
ses journalières en réparations d'habillement, d'équipement,
d'outils, de matériel, souvent de nourriture des soldats et
des chevaux, quand les convois divisionnaires n'arrivaient
point, et qu'à la fin de la guerre, la juste rétribution de ce
qui serait dû à chacun aiderait nos ouvriers à reprendre
leurs travaux. C'est le 27 seulement que nous pensâmes ren-
contrer l'ennemi ; on nous fit plier les tentes, mettre sac au
— 8 —
dos, prêts à partir pour 3 heures du soir. Mais un contre-
ordre arriva à 4 heures de camper à la même place, et nous
ne partîmes que le lendemain matin 28, par Bois-Commun
et Beaune-la-Rolande. Dès le matin, une vive fusillade
éclatait du côté de Mézières et de Fréville , le canon et les
mitrailleuses se faisaient entendre du côté de Beaune, où
nous arrivâmes dans l'après-midi. Placés sur les hauteurs
avec la réserve, nous avons assisté à la fin du combat.
Les batteries ennemies répondaient peu; les nôtres se
turent à cinq heures moins un quart. Nous croyons à une
victoire : Beaune brûlait, remplie de Prussiens; on allait
enlever la position à la baïonnette, les zouaves, la ligne, la
mobile, s'étaient élancés, quand un feu roulant, parti de
toutes les murailles, nous apprit que l'ennemi s'attendait
à cette attaque. Maisons, murs de jardins, tout était crénelé,
et en 15 à 20 minutes, 7 à 800 de nos soldats étaient à
terre.
Il était nuit; toute l'armée se retira précipitamment et
dans le plus grand désordre sur les hauteurs de Saint-Loup,
que nous occupions, à 2 kilomètres de Beaune. Nous
pensâmes un instant à une poursuite de la part des Prus-
siens, mais il n'en fut rien, bien qu'on nous dit qu'un
corps d'armée entier venait de les renforcer.
On ne se crut même pas en sûreté sur nos hauteurs, et,
pendant la nuit, toute l'armée rentra à Bellegarde. Nous
reçûmes cependant l'ordre du général Ségard de couper la
route de Saint-Loup, à 500 mètres en avant de l'église, puis
à 600 ou 700 mètres de la première tranchée, et deux
officiers, MM. Pinel et Boucher, et 50 hommes de notre
compagnie, employés à ce travail de 8 heures du soir à
4 heures du matin, ne furent pas inquiétés par l'ennemi,
placé tout près de là. Le reste de la compagnie retourna à
Bois-Commun pour y faire des travaux de défense, sous les
ordres du général Torthone. On y arriva à 11 heures et
— g —
demie du soir, mais, toujours en prévision d'un retour
offensif de l'ennemi, nous partîmes de Bois-Commun à
minuit et demi pour Bellegarde, où nous arrivâmes à
deux heures et demie du matin ; nous nous couchâmes dans
une grange, à l'entrée de la ville, et nous en repartîmes le
29 à 1 heure et demie du soir, pour Bois-Commun, où nous
arrivâmes à 3 heures, pour faire des travaux de défense.
La compagnie entière et une trentaine d'hommes pris dans
le pays y furent employés.
Les maisons abandonnées la veille nous servirent, ce soir-
là, de cantonnement à l'entrée du village, où les uhlans
vinrent la nuit pousser une reconnaissance.
Nous étions là presque seuls de soldats français. Dès le len-
demain matin, nous nous empressons pour achever la défense;
déjà quelques maisons isolées, toutes proches du village,
étaient occupées par les Prussiens, qui ne cessaient de tirer
sur nous. Cette pluie de balles mal dirigées eut pour unique
résultat d'atteindre mortellement, auprès de nous, un lancier
qui partait en reconnaissance avec plusieurs autres ; immé-
diatement relevé par nos charpentiers, il expire en dedans
de la barricade. Sans infanterie pour nous protéger, nous
n'avons pas cessé un instant le travail. Les murs du
cimetière, des jardins, sont crénelés, la route barricadée par
de grosses charpentes, toutes les maisons qui menacent
l'ennemi crénelées à plusieurs étages, jusque dans la
couverture; un épaulement préparé pour une pièce d'artil-
lerie jusqu'à l'arrivée de l'armée, à dix heures. Alors les
mobiles et les francs-tireurs se déploient en avant de nos
ouvrages, et les Prussiens abandonnent précipitamment les
premières maisons : une douzaine de nos hommes s'y
élancent après eux, et pendant que la fusillade s'engage
entre nos tirailleurs et les fuyards, ils arment contre
l'ennemi les maisons abandonnées, puis les tirailleurs les
remplacent.
— le —
Ce petit engagement coûta 3 hommes à la mobile. A une
heure, tout le travail était achevé. Toute la matinée, le gros
de l'armée s'était battu près de Saint-Loup, et, à midi, il se
repliait sur Bois-Commun, sous la protection de nos
retranchements. Il y tint tête à l'ennemi jusqu'à 5 heures du
soir, pendant que notre compagnie se retirait à Nibelle, à
5 kilomètres en arrière. Là seulement, elle put camper et se
reposer jusqu'au lendemain matin, 1er décembre. A 7 heures,
elle partit camper à Combreux, à 10 kilomètres de là.
Notre capitaine signala à l'ordre du jour, comme s'étant
le plus distingués dans cette affaire :
MM. Boucher , sous-lieutenant; j-
Marnay (Jules), sergent-major; o
Graslin, sergent;
Bernard (Jean), caporal;
Bouchet (Auguste), caporal.
Nous avons bivouaqué toute la journée du 1er entre Com-
breux et Vitry-aux-Loges, sur la route d'Orléans, et sommes
revenus le 2 à Nibelle, où nous arrivâmes à 7 heures du
soir pour y camper, pendant que 50 hommes et un officier,
M. Boucher, partirent exécuter des travaux, sous les ordres
du commandant du génie de Bréteville. Arrivée à Chambon
à 10 heures du matin, la compagnie en repartit à une heure
du soir pour Larochelle-de-Nibelle, où elle arriva à 2 heures.
A Chambon, une trentaine d'hommes furent employés à faire
des rampes pour l'artillerie.
Nous partîmes de Larochelle-de-Nibelle le 4 décembre,
à 6 heures du matin, sous le commandement du colonel
Picolet et du commandant Coste, tous deux du génie, et
accompagnés de leur parc de réserve. Nous marchions sur
Orléans par Yitry-aux-Loges, Faye-aux-Loges, Tonnery et
Chécy, quand le général Crouzat reçut l'ordre de se porter
immédiatement sur Orléans. L'ordre était pressant sans
doute, car il activait lui-même la marche des troupes,
— Il —
rejetant cette fois hors du défilé les nombreuses voitures,
caissons, etc., qui la retardent ordinairement, pour n'y
laisser que la troupe et l'artillerie, qui s'élancèrent au trot
sur Orléans. Nous fûmes du nombre de ceux qui prirent un
autre chemin, avec l'artillerie de réserve, le parc du génie,
les convois de vivres, par Saint-Denis-de-l'Hôtel, Jargeau et
Darroy. Nous nous arrêtâmes à sept heures du soir aux
portes d'Orléans, dans le faubourg de Saint-Jean-le-Blanc,
avec l'ordre d'y cantonner. Nos hommes, très-fatigués,
souffrant du froid et de la faim, se dispersèrent dans les
maisons du voisinage pour y trouver un abri. Deux heures
après, le commandant Coste nous donna l'ordre d'en repartir
immédiatement si l'on voulait échapper aux Prussiens, qui
entraient dans Orléans pour la deuxième fois. On s'empressa
à réunir tout ce qu'on put de la compagnie, 40 hommes
seulement, qui partirent immédiatement avec le matériel,
laissant à la recherche des autres le lieutenant Pinel, avec
l'ordre de faire rejoindre tous ceux qu'il pourrait à 15
kilomètres de là, à Marcilly-en-Vilette, par Saint-Cyr-
en-Val. Pendant cette retraite précipitée, où nous laissions
des hommes exténués sur toutes les routes, nous fîmes
70 kilomètres presque sans prendre de repos ni de nourri-
ture, et par un froid de 12 à 14 degrés, pour arriver à
4 heures du matin, au nombre de 25, à Marcilly, d'où nous
repartîmes le même jour, 5 décembre, à 8 heures du
matin, pour La Ferté-Saint-Aubin, à 8 kilomètres de là.
Mais la quantité de troupes qui passait à La Ferté était
considérable; il y en avait de tous les corps, marchant sans
ordre, presque sans chefs; toutes les armes étaient là
mélangées : l'artillerie et la cavalerie bousculant l'infanterie,
flots de malheureux qui se heurtaient au croisement des
routes et tombaient par milliers au pouvoir des Prussiens.
Notre commandant ne voulut pas s'engager au milieu de
ces masses pour les embarrasser de nos attelages et y subir
— t-
le sort commun ; c'est pourquoi nous campâmes provisoire-
ment en avant de la ville, et après avoir pris quelque repos,
nous partîmes à 3 heures de l'après-midi sur Vouzon, à
15 kilomètres de là, par Sennay, obligés de retourner de
7 à 800 mètres sur Marcilly, et suivis de près par les
Prussiens.
Depuis plusieurs jours, un froid des plus grands venait
s'ajouter à nos fatigues. La compagnie ne s'arrêtait plus
assez pour faire cuire des aliments, et ceux qui lui restaient
étaient crus et gelés, surtout le pain, qui contenait une
grande quantité d'eau.
Arrivés à 9 heures et demie du soir à Vouzon, nous en
repartîmes le lendemain matin à 8 heures pour aller à
Souêmes, en passant par Pierrefitte (Loir-et-Cher), à 15 ou
18 kilomètres de là.
Nous avons resté à Souêmes depuis 5 heures du soir
jusqu'au lendemain soir, 7 décembre, à 4 heures, heure à
laquelle nous sommes partis pour Neuvy-sur-Barangeon, à
8 ou 10 kilomètres de là. Arrivés à Neuvy à 8 heures
et demie du soir, nous en partions à minuit et demi pour
La Chapelle-d'Angillon, à 15 kilomètres plus loin ; nous
étions à La Chapelle à 6 heures du matin, mais les paysans
et les fuyards ne nous rapportaient plus que des défaites ;
ce jour-là c'était celle de Salbris. Rien ne nous étonnait
plus, car l'indiscipline la plus grande régnait dans notre
compagnie, et cela nous paraissait être général. Les sous-
officiers, démoralisés, n'exigeaient plus l'obéissance, la
plupart quittaient la compagnie, ainsi que leurs soldats, pour
aller de tous côtés chercher un gîte et un repos, abandonnant
même le corps d'armée. Tous les efforts des officiers à les
rallier étaient inutiles. C'est ainsi que nous partîmes le 8 de
La Chapelle pour Bourges par Henrichemont, emmenant
avec nous les quelques hommes dont tant de misères n'avaient
pu abattre le courage, et que cette journée devait surtout
— 13 —
éprouver. Pendant près de 12 lieues, -nos volontaires, qui
avaient peine à avancer sur un terrain glacé dont les
chevaux se tiraient à peine, traînaient après eux toutes nos
voitures.
Nos chevaux, mal ferrés, tombaient à chaque instant, et nous
étaient complètement inutiles dans les rampes. En arrivant
à Bourges, nous nous procurâmes avec beaucoup de peine un
peu de paille pour nous reposer. Pendant cette longue retraite,
par suite de l'absence de 3 officiers, M. Jules Marnay fut
nommé sous-lieutenant, nomination motivée surtout par ses
services et confirmée par l'unanimité des votes. La journée
du 9 décembre fut employée à nettoyer les armes et les
vêtements et à mettre en ordre les chargements d'outils et
de vivres. Ce jour-là, le détachement parti le 3 décembre
avec le commandant de Bréteville nous rejoignit à Bourges.
Le lieutenant Bouchet et les 35 hommes qui l'accompa-
gnaient avaient, dès le 4, rejoint le 20e corps qui s? dirigeait
sur Bourges par Saint-Denis-de-l'Hôtel, Jargeau et Argent.
A Jargeau, et sur l'ordre du général Grouzat, il coupa le
pont aussitôt après le passage des troupes et des convois ; ce
travail fut exécuté par nos hommes promptement et sans
accident.
Le lendemain, 10 décembre, 100 hommes et un officier
travaillèrent, sous les ordres du colonel Picolet, aux fortifica-
tions de Bourges, que nous quittâmes le 11 pour la
briquerie des Archelets, placée à 2'kilomètres au nord de la
ville, sur la route de La Chapelle-d'Angillon. Cantonnés
dans cette briquerie, nous l'avons entourée d'un retranche-
ment de 400 mètres de longueur, aidés de 70 hommes de la
mobile des Deux-Sèvres.
Nous avons assisté, tout le temps de notre séjour à
Bourges et aux environs, au triste spectacle du ralliement de
notre armée : les routes étaient encombrées de soldats qui se
rendaient là par petits groupes et même isolément, ignorant
— 14 —
jusqu'au nom de leur corps d'armée, sans livrets ni la
moindre indication pour aider à les classer, sans araaes,
souvent sans chaussures et portant les marques du plus
profond découragement.
Le 12, nous quittions la tuilerie des Archelets à une
heure du soir pour nous rendre à Saint-Eloi-du-Gy, à
10 kilomètres de là. Nous passâmes la nuit sur un peu de
paille, dans un terrain tellement boueux et humide qu'il
portait, le lendemain, l'empreinte de notre corps, et que
nous n'y pûmes qu'à grand peine allumer un peu de feu.
Le 13, nous partions à 11 heures du matin pour Allogny,
à 6 kilomètres, pour y camper dans la forêt, à 1,500 mètres
en avant du village, jusqu'à nouvel ordre.
Dans la nuit du 15 au 16, le - capitaine, un lieutenant et
70 hommes furent occupés à rétablir le chemin coupé en
avant d'Allogny, et nous n'avons quitté ce campement que
le lendemain matin à 5 heures, pour nous diriger sur
Saint-Just, à environ 30 kilomètres de là, en passant par
Bourges, avec tout le corps d'armée qui avait campé auprès
de nous. Arrivés à Saint-Just à 4 heures du soir, nous n'en
repartîmes que le 19, à 7 heures, du matin, pour Bengy.
Le lieutenant Lapeyre, de notre compagnie, nous avait
quitté la veille, avec 4 hommes, pour aller, par ordre du
général, chercher dans le midi des chevaux pour l'état-
major. Le lendemain, pendant que la compagnie se rendait
de Bengy à Cufi, par Nérondes et La Guerche, le sous-lieute-
nant Marnay, en mission à Bourges, ralliait à la compagnie
le détachement de 11 hommes et un lieutenant qui s'étaient
réunis à Tours après l'affaire d'Orléans et qu'il rencontra
dans cette ville. Ce détachement arriva comme nous à
Nevers, le 21, et, le soir même, toute la compagnie partit
par le chemin de fer pour Châlons-sur-Saône, avec une
grande quantité d'artillerie. Le chargement et le voyage
prirent toute la nuit, par un froid dont nous eûmes beaucoup
— 15 —
à souffrir. Du 22 au 24, la compagnie fut logée chez les
habitants de Saint-Jean-des-Vignes, faubourg de Châlons.
Toute notre vie, nous nous souviendrons des soins touchants
dont nous fûmes comblés par ces braves gens, de cette
hospitalité fraternelle que nous goûtâmes tant, pour la
première fois qu'il nous était permis de coucher dans un lit.
Aussi c'est à regret que le 24, par ordre verbal du général
Clinchant, qui depuis Bourges remplaçait le général
Crouzat, nous quittâmes Saint-Jean-des-Vignes pour
Bey, à 11 kilomètres de là. Mais à Bey, où nous restâmes
jusqu'au 27, même accueil, ainsi qu'à Epervans, à 10 kilo-
mètres de là. Arrivés à Epervans à 4 heures du soir, le 27,
nous en partîmes le 31, à 7 heures du matin, pour Châlons, où
nous prîmes, à 5 heures du soir, le chemin de fer, qui nous
conduisit à Dôle; nous y arrivâmes le 1 er janvier 1871, à
une heure du matin. Ces nuits \le voyage en wagons mal
clos nous étaient très-pénibles; aussi nous fallut-il laisser
plusieurs hommes à l'hôpital de Dole. Pendant quelques
jours, nous ne fîmes plus que des marches. Le 2 janvier, de
9 heures à 7 heures, de Dole à Theryay; le 3 janvier, de
6 heures à 3 heures, de Thervay (cantonnement du château
de Balançon) à Etuz; le 4, de 8 heures à 3 heures, d'Étuz
à Lamalachère ; le 5, de Lamalàchère à Quenoche, occupés
toute la journée à recouvrir les routes de terre et de cailloux
et à la dépouiller d'une écorce de neige durcie par le piéti-
nement des troupes. Mais, entre Dole et Thervay, nos outils
et nos vivres durent rester en arrière à la garde de deux
officiers et d'un détachement, à faire ferrer les chevaux et à
en chercher d'autres pour traverser ce pays montueux. Ce
détachement, trompé par les renseignements des paysans,
passa par Pesmes et la route de Gray, et ne pouvant obtenir
une seule indication sur notre marche, quoiqu'en plein
18e corps, dut à la direction du sous-lieutenant Marnay de
nous rejoindre le 5 à Quenoches. * sm i
— 16 —
Le 6 janvier, 75 hommes et 2 officiers prenaient les devants
pour préparer le passage de la division sur les rampes, et, à
midi, toute la compagnie arrivait à Montbozon, après une
marche de 10 kilomètres. Aussitôt nous commençâmes la
défense de cette ville par des retranchements faits sur le dos
des hauteurs voisines, et nous allions, sous les ordres du
commandant Cord, créneler les murs du cimetière et des
maisons, quand le général envoya l'ordre de cesser le
travail. Le 7, pendant que le général passait en revue la
3e brigade, sur le plateau en arrière de Montbozon, tous
nos hommes s'occupèrent, chacun en ce qui concernait son
état, de réparer le matériel : le roc et la terre gelée avaient
brisé presque tous nos manches de pioche. On répara de son
mieux la chaussure, l'habillement et l'équipement, et, le 8,
la compagnie partait de Cuze à 7 heures du matin pour
Rougemont.
Entre Montbozon et Cuze, les deux rives de l'Ognon
étaient réunies par une arche en pierre que les Prussiens
avaient fait sauter à notre approche. Depuis 48 heures
environ, deux ingénieurs des ponts et chaussées, avec des
hommes du pays et une compagnie du génie régulier,
s'occupaient de la remplacer par un pont en bois; mais les
environs n'avaient pas de bois assez gros, les glaces qui
couvraient la rivière ne permettaient pas aux ouvriers d'y
entrer, et bien qu'on recouvrit la faible charpente d'une
épaisse couche de branchages et de pierrailles, cette masse
molle s'effondrait sous les pieds des chevaux, pendant que les
supports, au milieu de la travée, qui n'étaient pas fixés les
uns aux autres, tombaient à l'eau.
Le passage de l'infanterie devenait même dangereux, et
malgré le besoin pressant d'aller en avant, le général, ne
pensant point qu'on pût réparer ces travaux en moins de
5 heures, fit faire un long détour à ses troupes et nous
ordonna de préparer le pont pour le passage de l'artillerie et
— 17 —
des convois. Aussitôt nos charpentiers se mirent à l\Buvre,
et, aidés d'une partie de la compagnie; travaillèrent avec
une activité et une adresse admirables. En 2 heures, les
arbres étaient abattus et venaient étayer solidement le
premier ouvrage; les grandes poutres, recouvertes d'utf
plancher solide de madriers, de branches et de branchages,
et reliées aux longrines par deux pièces qui formaient
bordures de trottoirs, et, au grand étonnement des officiers et
des ingénieurs présents, dont nous reçûmes les félicitations,
les plus lourdes voitures y passaient sans inconvénient.
Pendant ce temps, le reste de la compagnie était parti avec
la colonne, réparait les routes et faisait deux petits ponts de
service aux emplacements d'aqueducs que les Prussiens
avaient coupés.
Le 9 janvier 1871, à 7 heures du matin, toute la 3e division
du 20e corps partit dans l'ordre de bataille de Onze, par la route
de Villersexel. Nous n'avions fait que 4 kilomètres environ, ;
quand l'avant-garde des lanciers, qui venait d'être attaquée,
revint nous signaler les forces et la position de l'ennemi.
Nous étions sur un vaste plateau boisé, ayant devant nous
un vallon profond, limité à droite et à gauche par des bois;
en face de nous, ce vallon terminé par un accident de
terrain qui nous cachait Villersexel, situé plus bas, derrière
ce pli. Pendant que nous descendions du plàteau, plusieurs
bataillons d'infanterie partirent devant occuper leurs posi- :
tions, et une batterie resta sur le plateau pour protéger notre
retraite, en cas d'échec. Alors, nous partîmes avec l'artillerie,
nous traversâmes le vallon dans sa longueur pour nous arrêter
au dos de la colline, d'où l'on pouvait voir Villersexel. Les
masses noires se mouvaient lentement de l'autre côté de la
rivière; c'étaient les Prussiens, que le 18e corps rejetait sur
nous. A cet endroit, la route était encaissée dans la colline.
11 nous fallut tai^x. 4jans les talus des rampes pour
l'artillerie, quiv^q^ïiil'-aufesLtôt en batterie.
2
— 18 —
Depuis le matin, nous entendions à notre gauche la canon-
nade du 18e corps, à Marat etàMoinay. Nos batteries ouvrirent
leur feu à 9 heures et demie ; l'infanterie était en avant d'elles,
à gauche, dans un petit bois qui bordait la rivière; à droite,
dans un creux, la réserve de l'infanterie était - derrière
l'artillerie, et nous auprès des bois. Les munitions de
l'artillerie, la réserve, les mitrailleuses étaient restées dans
le vallon. Nos artilleurs ne cessèrent le feu qu'à 4 heures
et demie ou 5 heures du soir, et tout ce temps notre
compagnie, obligée de frayer à chaque instant des chemins
aux canons et de leur préparer un emplacement à chaque
changement de position, fut exposée au feu de l'ennemi, qui
nous vit sans doute un instant et nous lança deux obus qui,
dirigés trop haut, tombèrent sur le 47e de marche en réserve,
tuant et blessant, le premier 8 hommes et le deuxième 14.
Presqu'aussitôt, il en tomba au milieu du parc d'artillerie et
sur une grosse ferme au fond de la vallée, dont on avait fait
une ambulance. Dans leur précipitation à se retirer, aucune
des voitures, des caissons ne reprit le chemin pour gagner
la route et reculer ensuite. Toutes s'en allèrent à travers
champs, et il nous fallut combler un large fossé pour leur
livrer passage.
Toute la journée, le général Clinchant, au point le plus
culminant de cette côte, et le général Ségard, entre lui et
sa division, restèrent à la même place, exposés au tir de
l'ennemi, et, le soir, l'arrivée du général Bourbaki fut aussitôt
suivie d'un rapide mouvement en avant sur toute la ligne,
pendant que les Prussiens, battus et désorganisés, se
barricadaient dans toutes les maisons et s'y préparaient à
une vigoureuse défense.
Du premier assaut, la moitié des maisons de la ville,
l'église, la mairie, furent enlevées.
A 6 heures et demie du soir, toute la compagnie, avec son
matériel, entrait de ce côté, sous une pluie de balles.
— 19 —
11 était évident pour tous que nous étions au moment le
plus périlleux de la journée.
Le général Ségard était au milieu de la grande rue, avec
notre commandant Cord, donnant des ordres avec' un
admirable sang-froid. L'ennemi nous savait massés là, et la
quantité de balles qu'il nous envoyait était telle que là crête
du petit mur qui nous protégeait volait en éclats, les ardoises
du clocher se brisaient avec fracas. A chaque instant, un
nouveau détachement partait dans la ville avec la périlleuse
mission d'attaquer un enneni fortement retranché à tous les
étages, à toutes les fenêtres, qui tirait à coup sûr et presque
à bout portant. Enfin, l'opiniâtreté de la défense était telle
qu'il fallut songer à un dernier moyen, brûler les Prussiens
dans leurs retranchements. C'est à notre compagnie que
revint cet honneur, et tous nos hommes, sans en excepter
un. seul, ont voulu le partager. -..
Des fagots de bois et de paille étaient tout prêts dans la
partie que nous occupions, et chaque fois qu'on était assuré
qu'une maison était remplie de Prussiens, notre comman-
dant Cord envoyait un petit détachement des nôtres, protège
par quelques soldats d'infanterie. Malgré le feu meur-
trier de l'ennemi, qui se défendait avec rage, on enfonçait la
porte à coups de hache et de pioche, on incendiait le rez-de-
chaussée en allumant les fagots et on les laissait s'abîmer
dans les flammes jusqu'à l'effondrement de la maison.
Mais,pendant l'incendie du château et des maisons ; beaucoup
d'ennemis s'enfuyaient, à la faveur de la nuit, par le pont ou
la passerelle, qui se trouvait au bout du parc du château, et il
fallut leur couper cette dernière retraite et les rejeter dans
le foyer.
Le capitaine partit à la tête d'un détachement de 8 ou 10
hommes de l'escouade des charpentiers, accompagné de
75 à 80 fantassins, qui devaient protéger les travailleurs.
Au premier coup de hache sur le câble de la passerelle, tout
— 20 —
un poste prussien, caché dans un hangar à briqueterie, en
face, fit feu sur lui, et il fallut se retirer un instant, pour ne
pas compromettre le succès de l'expédition.
Mais bientôt nos fantassins, déployés en tirailleurs à 20
ou 25 mètres en avant du mur d'enceinte du parc, et cachés du
château par un massif d'arbres, donnèrent un moment d'indé-
cision à l'ennemi.
En un instant, nos hommes se précipitent dans le puits
où étaient scellés les boulons de retenue, les brisent à
coups de masse, se laissent ensuite glisser dans un fossé de
décharge, et, avant que les Prussiens aient repris l'offensive,
la passerelle s'abat avec fracas sur la glace ; aussitôt après
les tirailleurs se rallient promptement derrière le mur.
La position ne pouvant plus être tournée de ce côté, pas
un des leurs n'échappa dans le château.
Un autre détachement, avec le sous-lieutenant Mamay
et un autre officier, fut envoyé au pont, protégé par une
compagnie de mobiles. En se glissant le long des
maisons, ils purent arriver à une ruelle étroite ; à une
extrémité, deux maisons brûlaient, et, plus loin, l'ennemi,
solidement retranché et barricadé à la tête du pont, tirait à
travers les flammes dans toutes les directions qui y abou-
tissaient ; arrivés au milieu de la ruelle, l'ennemi apparut
de tous côtés, en face, dans les maisons, et un instant
derrière eux, lâchant son coup de feu en se retirant.
Pendant une demi-heure, il leur fut impossible d'avancer,
et le commandant Cord, prévenu par le sous-lieutenant
Marnay, ordonna de ramener le détachement.
De son côté, le sous-lieutenant Boucher n'avait cessé,
toute la nuit, avec'des hommes de la compagnie et de
l'infanterie, de créneler, contre le château et toutes les
autres positions de l'ennemi, les maisons en notre pouvoir,
de visiter une à une les maisons dont on s'emparait, pour
s'assurer qu'elles n'étaient plus remplies d'ennemis, jusqu'au
- 2i -
lendemain matin, où il resta encore jusqu'à 9 heures à la
disposition du général commandant le 18e corps, avec ses
hommes et son matériel.
Le lieutenant Pinel, avec un détachement d'une vingtaine
d'hommes, crénelait les maisons à l'entrée du village et
exécutait des travaux pour le général commandant le
18e corps.
Pendant cette nuit, un de nos charpentiers, Bernard
(André), fit un trait de courage des plus remarquables. Le
plancher d'une maison atteinte par les flammes venait de
s'effondrer, entraînant dans sa chute, jusque dans la cave,
sept mobiles qui s'y trouvaient encore. Ces malheureux ne
pouvaient se retirer et allaient être asphyxiés et brûlés.
Bernard enfonce une porte à coups de pioche, se précipite
dans la cave, dégage un à un et sauve, aidé du caporal
Lenain, qui les reçoit au soupirail, six de ces malheureux,
quand lui-même, à bout de forces et presque suffoqué, n'a
que le temps de tendre les mains pour qu'on le retire,
laissant avec regret le septième sous les décombres.
Deux sapeurs de la compagnie, Laroche et Quentin,
blessés mortellement, expirèrent à Beaume-les-Dames quel-
ques jours après : C'étaient deux de nos meilleurs soldats,
qui s'étaient surtout distingués dans ce combat de nuit.
Le lendemain, 10 janvier, l'ennemi se repliait sur Belfort
et Héricourt.
La compagnie s'était retirée à 2 heures du matin à
3 kilomètres en arrière, sur la route de Cuze. Elle campa
dans un bois, sur le bord de la route, jusqu'à 4 heures du
soir, heure à laquelle elle partit pour cantonner à 5 kilomè-
tres, au village du Petit-Magny.
Nous quittâmes le 11, à 7 heures du matin, le Petit-
Magny pour Saint-Fergeux, à 8 kilomètres, et toute une
partie de la nuit qui suivit notre arrivée fut passée à
défoncer et à recouvrir de fumier la route, en pente rapide et
- 22 -
couverte de glace au sortir du village. Nous continuâmes
ce travail, sur une grande longueur, le 12 au matin. De midi
à 4 heures du soir, 70 hommes et-2 officiers sont allés à
Velleehevreux piquer un chemin sur une longueur de
400 mètres environ. Le soir, nous revînmes à notre canton-
nement de Saint-Fergeux, et le lendemain 13, pendant qu'à
5 kilomètres de là, entre Crevans et Saulnot, les deux
autres divisions repoussaient l'ennemi, la nôtre se mit en
bataille à 1 kilomètre de Velleehevreux, perpendiculairement
à la route, cachée par une crête. Nos sapeurs furent occupés
à tailler de petits escaliers dans le talus à gauche, pour
l'infanterie; à faire, à droite de la route, des rampes pour
l'artillerie, et le soir la compagnie cantonna à Velleehevreux.
Le j4 janvier, nous partions' à 3 heures du matin pour
Saulnot, mais la division ne s'arrêta qu'à 2 kilomètres
au-delà de Saulnot, et au bout d'une ou deux heures partit
pour Crevans. Nous n'avons cessé toute la journée d'améliorer
les routes, ainsi que le lendemain, en allant de Crevans à
Trémoins, de 7 heures du matin à 5 heures du soir.
Nous entendions depuis plusieurs jours la fusillade et la
canonnade à notre droite, où était le 24e corps; mais tout
cessa à notre arrivée. Nos hommes tombaient de fatigue;
70 hommes et 2 officiers allèrent cependant, de 8 heures du
soir à 3 heures du matin, auprès de Tavey, jusqu'aux avant-
postes (mobile des Deux-Sèvres), faire des épaulements pour
notre artillerie. Le froid y était tel que nos travailleurs
tenaient à peine leurs- outils. Une épaisse couche de
neige couvrait la surface de la terre depuis plus de quinze
jours. En revenant, l'obscurité était si complète que nous
fûmes longtemps, à travers champs, à retrouver la route
de notre cantonnement, à la faible lueur des feux du
bivouac.
Le commandant du génie de Bré te ville et -une com-
pagnie- du génie de la légion du Rhône (24a corps), qui
— 23 -
venaient continuer, nos travaux, s'étaient aussi égarés. Un
des nôtres les y conduisit.
Le combat d'artillerie soutenu par notre division dura les
deux journées des 16 et 17 janvier, pendant lesquelles nous
avons fait des épaulements, des tranchées, des barricades,
des rampes, coupé des routes entre Trémoins et Tavey, et
entièrement achevé les pièces principales d'un pont sur
chevalets, de 12 mètres de longueur et 5 mètres de largeur,
que nous devions poser à Tavey en amont du pont en
pierre, miné par l'ennemi, au moment où on donnerait
l'assaut aux positions élevées dans lesquelles les Prussiens
s'étaient solidement retranchés par des travaux qu'ils
exécutaient sans relâche depuis plusieurs jours.
Nous -abattions de gros chênes au bas de la côte, dans la
forêt voisine ; nous les remontions à bras d'hommes, avec les
plus grands efforts, jusque sur le plateau, où nos charpentiers
venaient d'achever les dernières pièces, quand l'ordre nous
fut donné, par notre commandant Cord, de suspendre ce
travail, de quitter le cantonnement de Trémoins et d'aller
bivouaquer au bois de Tavey, en avant du petit village de
Laire, de garde auprès de notre général de division. Ce soir-
là, nous étions tous prêts à marcher, suivant l'ordre du
général Bourbaki, qui voulait qu'on enlevât la position coûte
que coûte.
Mais depuis quelques jours, l'augmentation du froid,
l'insomnie continuelle en présence d'un ennemi vigilant,
les longues gardes dans la neige, la privation de nourriture
et de vêtements chauds, souvent même de souliers, avaient
fini d'abattre le moral de nos soldats, qui seul pouvait les
retenir à leur poste, depuis si longtemps qu'ils étaient
épuisés.
Aussi, de nombreux traînards étaient restés dans les
fermes et sur les routes; les malades et les écloppés rem-
plissaient les ambulances, et il ne restait guère que
— 24 —
50,000 hommes de toute l'armée sur lesquels on pût
compter. Enfin, on nous dit même que notre artillerie
n'avait plus de munitions, que le 18e corps n'était pas prêt
à l'attaque générale ; toutes ces causes firent probablement
que nos généraux, si braves et qui paraissaient animés
d'un si bon vouloir, durent renoncer à enlever les positions
fortifiées d'un ennemi bien plus nombreux, contre lequel
on s'était brisé vainement'pendant trois jours.
Le 19, toute l'armée était en retraite sur Besançon;
l'artillerie partit d'abord et nous reçûmes, le ,18 au soir, du
général, l'ordre d'aller immédiatement aux avant-postes,
avec toute la compagnie, fortifier nos barricades, établies
sur la route, un peu en avant de Tavey. Le froid était tel
que nos outils s'émoussèrent sur le sol de la route.et qu'il
fut impossible de l'entamer ; mais il fallait absolument
multiplier les obstacles qui devaient retarder l'ennemi
quelque temps. Alors, avec beaucoup de peine, on fit une
large entaille dans-le talus, de chaque côté de la route, on
courut, à travers champs et sur le chemin de Trémoins,
abattre des arbres qui furent enlacés entr'eux et introduits
dans ces entailles. Les terres provenant de ces déblais, ainsi
que les pierres casséss pour la chaussée, furent placées
intérieurement au pied de nos barricades, pour couvrir le
gros bout des arbres, jusqu'à une hauteur de 1 mètre
environ et sûr une épaisseur moyenne de 2 mètres;
nous n'abandonnâmes ce travail qu'à 3 heures du matin,
emmenant tout notre matériel. Nous nous rendions
à Accolans, à environ 18 kilomètres de Trémoins, en
passant par Arcey, Ôrnans et Genay. A la fin de la journée,
le pays que nous traversions était des plus accidentés; il
nous fallut constamment piquer et recouvrir les rampes de
pierres cassées, jusqu'à la dernière montagne que nos
attelages, aidés de l'escouade de garde, mirent toute la
nuit à traverser, obligés de ne monter qu'une charrette à la
— 25 —
fois, traînée par tous les chevaux et tous les hommes de
l'escouade. La compagnie était rendue depuis trois heures
du soir.
Le 20 janvier, de 7 heures du matin à 10 heures et demie
du soir, nous allâmes d'Accolans à Mésandans, retardés
une grande partie de la journée par notre rencontre avec le
18e corps.
Nous assistions seulement depuis deux jours à cette
retraite, dont la rapidité a dû étonner nos ennemis, à travers
un pays impraticable, en cette saison, aux habitants;
retraite plus misérable, mais qui n'avait rien du désordre et
de l'indiscipline de celle d'Orléans, et qui eût peut-être sauvé
l'armée, si celle-ci avait eu encore la force de suivre ses
chefs ; mais nous perdions, dans les gorges et les montagnes,
hommes et chevaux, et, le lendemain déjà, l'armée laissait
derrière elle une traînée de cadavres. -
Le 21 janvier, nous marchâmes jusqu'à 5 heures du soir,
pour nous arrêter au Val-de-Roulans, à 20 kilomètres
environ, avec nos voitures, qui, ce jour-là surtout, eurent
les plus grandes peines à nous suivre, bien qu'à la dernière
côte la compagnie monta le matériel à bras et aida les
chevaux à traîner seulement les voitures vides.
Le 22, nous nous rendîmes à Chaudefontaine, à 15 kilo-
mètres, pendant que la corvée des vivres, avec le sergent-
major, se rendait à la gare de Laissez. Ce jour-là, le
capitaine et le sous-lieutenant Marnay, malades et incapables
de marcher avec la compagnie, se firent conduire aux
ambulances à Besançon, et la compagnie, restée au comman-
dement des lieutenants Pinel et Boucher, ne quitta point
la 3e division du 20e corps. Le soir même, le lieutenant
Lapeyre, absent depuis Saint-Just, par ordre du général,
rentrait à la compagnie avec son détachement et 11 chevaux
de selle, pour l'état-major et les officiers de la compagnie.
Le 23 janvier, la compagnie se rendit à Châtillon-le-Duc,
- 12e -
- 10 .kilomètres de Cliaudefontaine ; pendant la journée,
nos hommes aidèrent plusieurs fois l'artillerie à monter et
descendre les collines.
-Le 24, la. division séjourna à Châtillon. Le bruit courait
que le général en chef s'était donné la mort ; l'indécision et
l'inquiétude se lisaient sur tous les visages.
Le 25, on fit 22 kilomètres ; on se rendit à Ornans, où on
arriva à 10 heures du soir, après avoir traversé Besançon,
et le 26 à Eternoz, à 15 ou 16 kilomètres. Arrivée à 7 heures
du soir, la compagnie partit à minuit préparer un passage
pour l'artillerie, qui se rendait à 2 ou 3 kilomètres d'Eternoz,
à Derservillers, où elle n'arriva qu'à six heures du matin.
Le 27, nous repartîmes à 2 heures du soir pour Sombacpur,
à 12 ou 13 kilomètres, pour y arriver à 11 heures du soir,
et le 28, partis à 9 heures du matin, nous allâmes à Bulle
par Chaffois, à 10 kilomètres, qui nous prirent 5 heures.
Le 29, la compagnie partit de Bulle à 8 heures du matin,
arriva et cantonna à 10 heures à Dompierre, à 5 ou 6 kilo-
mètres. Ce jour-là,lecapitainerejoignitla compagnie et arriva
comme elle à Dompierre. Dans la soirée du 29, nous reçûmes
du général en chef communication de l'armistice, et nous
pensions déjà nous remettre de nos fatigues, quand le
lendemain, à 3 heures et demie, le bruit du canon et l'ordre
de marche immédiate vinrent nous détromper d'avoir cru
un instant que nous étions en pays ami et entourés du
personnel nombreux, actif et dévoué de nos administrations
françaises.
A quatre heures du soir, toute la division partait pour
Pontarlier, par les Granges-Narboz, à 8 ou 9 kilomètres,
où elle s'arrêta à 7 heures. Nous fîmes, le lendemain
31 janvier, 25 kilomètres, jusqu'à Malbuisson, en passant
par Pontarlier et les forts de Joux; les convois encom-
braient les routes et nous causaient un grand retard.
Nous n'arrivâmes qu'à sept heures à Malbuisson. A 2-ou
— 27 —
3 kilomètres de Malbuisson, les officiers thargés d'éclairer
notre marche et de loger les troupes revinrent nous prévenir
que les Prussiens étaient à Sainte-Marie, venant - aussi
occuper Malbuisson. Cependant un détachement de cuiras-
siers, parti aussitôt en avant, ne put apercevoir l'ennemi,
et le général nous fit avancer, en nous recommandant le
plus grand silence ; nous tenions l'arrière-garde, avec
l'esoorte - à la garde du guidon du général. Arrivés à
Malbuisson, nous quittâmes la colonne, qui poursuivait
jusqu'à Sainte-Marie, ayant appris que ce village ne pourrait
pas nous contenir tous. Le sous-lieutenant Bouchet était
resté en arrière, pour cause d'indisposition. L'escorte suivit
la division qui, arrivée à Sainte-Marie et apprenant que
l Prussiens venaient occuper ce village, dut se retirer à
Saint-Antoine. Le sergent Couanne avait été chargé par
le capitaine d'envoyer un caporal de planton à la division,
pour nous apporter les ordres, autrefois transmis par le
commandant Cord, resté à Besançon, et portés par son
ordonnance. Que cet ordre ait été exécuté ou non, le général
Ségard s'aperçut seulement à Saint - Antoine de notre
absence et nous envoya l'ordre de partir immédiatement ;
le cavalier qui portait cet ordre rencontra un officier qui
allait s'enquérir de la division; fort heureusement pour
eux deux avant Sainte-Marie, qu'occupait en effet l'ennemi.
En passant à Saint-Antoine, comme le disait l'ordre, le curé
du village nous indiqua la marche de la division sur Jougne,
et à midi nous avions rejoint.
Pendant notre courte absence, le général et le comman-
dant Leclerc, du 6e cuirassiers, avaient montré toute leur
sympathie pour nous et fait tout ce qu'ils avaient pu pour
nous faire échapper aux Prussiens.
Toute la matinée du 1er février, nous attendîmes les ordres
du général Clinchant, qui remplaçait depuis quelques jours
le général Bourbaki au commandement en chef de l'armée.
— 28 -
A deux heures de l'après-midi, le général Ségard nous
prévint que des circonstances fatales et imprévues nous
forçaient de passer en Suisse, et à 3 heures nous étions à la
frontière, où les troupes fédérales nous attendaient pour
nous désarmer.
Après cette suprême et humiliante épreuve, nous allâmes
d'abord à Horbe, où nous arrivâmes à 7 heures du soir, puis le
lendemain d'Horbe à Iverdon. L'encombrement des troupes
était tel dans cette ville qu'il nous fallut attendre 5 heures
aux portes avant que la division fût logée. Beaucoup
d'entre nous y prirent leur premier repas, depuis 48 heures
que nous n'avions vu de vivres.
En cette triste occasion, la charité des habitants, qui
venaient au-devant de nous chargés de pain, de fromage et
de boissons, et qui s'enfuyaient ensuite, épouvantés de notre
misère, fut admirable, au-dessus de tout éloge et de toute
reconnaissance, car leurs maisons, leurs lits, leur pain de
chaque jour nous furent offerts avec la même fraternité
pendant plus d'une semaine que passa chez eux ce troupeau
de malades et d'affamés.
Notre matériel, à la garde du lieutenant Pinel, du ser-
gent-major Cohin et d'une trentaine d'hommes, n'avait
pu sortir, le 1er février, de l'encombrement des convois,
et ils restèrent longtemps au milieu des routes, près de
Pontarlier, à essuyer le feu des Prussiens, jusqu'à leur
entrée en Suisse.
Le 3 février, de 3 heures à 7 heures du soir, nous allâmes
d'lverdon à Estavayer, et, le 4, d'Estavayer à Fribourg,
de 8 heures et demie du matin à 5 heures du soir.
Les conditions d'internement convenues entre les géné-
raux suisse et français séparaient les officiers de leurs
soldats.
Mais l'absence du sergent-major et des fourriers, avec la
caisse de la compagnie, le reste des vivres et des bagages des
— 29 —
ouvriers, nécessitait la présence d'un officier pour pourvoir
aux premiers besoins, et notre capitaine obtint du comman-
dant de place de Fribourg d'être interné avec ses hommes.
Le 10 février vint du colonel fédéral l'ordre officiel
d'internement du capitaine.
Une partie de la compagnie fut occupée, pendant son
internement, aux terrassements de la ville pour l'installation
de la prise d'eau, sous la direction de M. Ritter, ingénieur
civil français.
Le 13 mars, nous reçûmes tous l'ordre de quitter la
Suisse, et le 23 nous étions à Tours. Le détachement resté à
la garde des voitures avait été interné à Arbon, près le lac
de Constance, et le lieutenant Pinel à Fribourg, à partir
du 17 février. Le sous-lieutenant Marnay, fait prisonnier
en sortant de Besançon investi, et le sous-lieutenant Bouchet
près de Pontarlier, s'échappèrent et allèrent s'offrir à la
défense, qui les envoya à Grenoble où ils restèrent jusqu'au
licenciement des corps francs.
Tel est le rapport que nous avons l'honneur de présenter
à M. le Ministre de la Guerre, des faits qui touchent la Com-
pagnie des Ouvriers volontaires du Génie de Tours,
n'ayant, par notre position, ni le temps ni les connais-
sances pour les classer utilement dans cette campagne
si hardie et si malheureuse, et laissant à l'histoire et aux
hommes spéciaux le soin d'en tirer des enseignements pour
l'avenir.
Tours, le 25 octobre 1871.
Signé : AUTIXIER, capitaine;
PINEL, lieutenant en 1er;
BOUCHER, sous-lieutenant;
J. MARNAY, sous-lieutenant.