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MAPPORT
,, 1; ';.:,
TRAVAUX DE L'AMBULANCE
DU BOURBONNAIS

RAPPORT
SIR LES
TRAVAUX DE L'AMBULANCE
DU BOURBONNAIS
ATTACHÉE AU 15, CORPS
OCTOIJRii 1 R -,. () FÉVRIER 1R71
MOIL11S
I M 1' H I M H li I K I)K C. DKSROSIKHS
1871
RAPPORT
DE
M. DE SESSEVALLE
SUR LES
TRAVAUX DE L'AMBULANCE DU BOURBONNAIS
LU DANS LA SÉANCE DE LA SOCIÉTÉ DE SECOURS
LE 5 JUILLET 1871
MESSIEURS,
Je n'ai pas oublié l'accueil si sympathique que
j'ai reçu de vous lorsqu'au mois de septembre der-
nier, au moment où Paris venait d'être investi par
l'armée allemande, je venais vous proposer d'or-
ganiser dans le département de l'Allier, une ambu-
lance volante destinée à suivre l'armée de la Loire
alors en formation.
Moins bien partagée que ses devancières, cette
armée en effet ne pouvait recevoir de la Société
centrale à Paris, les secours médicaux dont avaient
été si largement pourvues par elle nos armées de
l'Est. Vous comprîtes de suite que de même que
la résistance s'organisait dans les départements,
c'était aux départements aussi qu'incombait doré-
navant le soin de pourvoir aux services hospita-
liersde nos nouvelles armées, et ce sera toujours un
-2 -
honneur pour le comité du département de l'Allier
d'être entré un des premiers dans cette voie, bien-
tôt suivie par d'autres, de s'être mis à l'œuvre avec
une résolution et une activité qui ont assuré le
succès.
C'est de cette œuvre entreprise par vous avec
tant de spontanéité, et devenue, on peut le dire,
une œuvre départementale par le concours si em-
pressé de tous nos compatriotes, que j'ai à vous
rendre compte aujourd'hui.
Le but que nous nous proposions était d'abord
d'assurer à nos soldats victimes de la guerre, par
les blessures ou par les maladies, des secours aussi
immédiats que possible ; puis, ces premiers soins
donnés, de ménager à ceux qui auraient besoin
d'un traitement suivi, des asiles loin du théâtre de
la guerre, et loin des grandes agglomérations
d'hommes toujours si nuisibles à la guérison des
plaies ou des maladies. C'est pour répondre au pre-
mier de ces besoins, que la formation d'une ambu-
lance volante fut décidée. Il fut reconnu après
étude, qu'un personnel de 7 médecins, 14 élèves en
médecine, 1 pharmacien et 8 aides volontaires
pourraient suffire à toutes les nécessités médicales
et administratives ; un aumônier fut demandé à
Monseigneur l'évêque de Moulins pour assurer à
nos malades les secours religieux, et ce personnel
fut complété pat l'adjonction de deux éclaireurs à
cheval, chargés d'entretenir nos communications,
soit avec l'état-major, soit avec les différents corps
composant l'armée à laquelle nous allions être
adjoints ; de préparer nos logements dans les
marches, d'aller à la découverte pour connaître à
la suite des engagements les diverses localités où
- 3 -
pourraient se trouver des blessés ; enfin, dans-cer-
tains cas, dlassurer nos relations avec le Comité,
lorsque Les communications postales seraient dif-
ficiles.
Le matériel fut composé de six. voitures, dont
quatre destinées au transport des malades et des
blessés pouvaient contenir pendant nos marches
une bonne partie de notre personnel, et deux four-
gons portaient les approvisionnements en linge,
médicaments, instruments de chirurgie, objets de
pansements et appareils divers; ainsi que quelques
provisions de bouche et les ustensiles indispen-
sables pour une cuisine de campagne. Plus tard, on
reconnut la nécessité d'adjoindre une septième
voiture, un charriot pour porter des approvision-
nements de fourrages et divers objets encombrants,
comme : brancards, tentes, etc.
Tour traîner ces sept voitures dont quelques-
unes étaient fort pesantes, et pour monter nos
éclaireurs, vingt chevaux étaient nécessaires ; il
fallut sept hommes pour les conduire et les soigner,
plus deux hommes pour les divers services acces-
soires.
C'est ainsi composée d'un personnel médical et
administratif de trente-deux personnes, de neuf
hommes de service, de vingt chevaux et de sept
voitures avec tout le matériel nécessaire, que
notre ambulance entra en campagne, et vous me
fites l'honneur de m'en confier la direction.
Saaf les hommes de service, tous ses membres
y étaient entrés à titre entièrement gratuit ; tous
les chevaux ettoutes les voitures et harnais avaient
été offerts par des habitants du département, le
linge et une partie notable de ses approvisionne-
— 4 —
ments, provenaient également de dons ; les médi-
caments avaient été fournis gratuitement par les
- pharmaciens de la ville de Moulins, et enfin des
souscriptions nombreuses assuraient les ressources
nécessaires pendant plusieurs mois.
L'ambulance, ainsi composée et approvisionnée,
était bien une œuvre départementale, et elle put
prendre à juste titre le nom d'AMBULANCE DU
BOURBONNAIS.
En même temps, de toutes parts, les particuliers,
aussi bien que les établissements publics ou hospi-
taliers, préparaient des lits et organisaient des
ambulances fixes pour recevoir et soigner les
blessés ou les malades qui leur seraient envoyés
de l'armée ; le nombre des lits offerts dans ces
conditions dépassa deux mille. C'était largement
pourvoir aux besoins des malades et des blessés
que nous aurions à envoyer loin des armées, en
prévision d'un long traitement.
Voilà, Messieurs, comment ce généreux départe-
ment de l'Allier répondit à votre appel, soutenant
ainsi largement cette vieille réputation de-dévoue-
ment et de générosité dont nous avons été fiers
d'être les représentants.
Les préparatifs avaient été faits avec une grande
rapidité, grâce aux soins actifs de tous les membres
du Comité spécial, et l'Ambulance du Bourbonnais
se mit en route le 19 octobre 1870, à destination de
Gien, pour aller rejoindre au camp d'Argent le 15e
corps, auquel elle était attachée.
Je vous fais grâce des péripéties de ces premières
-5-
jaarnées, de nos bivouacs, de notre premier cam-
pement avec accompagnement de vent et de pluie;
nous devions, hélas t voir et ressentir plus tard
bien d'autres rigueurs de la saison..
A peine étions-nous installés à Argent, que, sur
la demande instante de l'intendant militaire et du
diirurgien-major de l'armée, nous eûmes à nous
changer des soins à donner aux malades du camp,
pour lesquels on n'avait pu avoir jusques-là qu'un
petit nombre de lits et un peu de paille, dans quel-
ques maisons du village. —Une petite ville située
à 6 kilomètres de là, Aubigny, fut choisie comme
centre d'installation d'hôpitaux provisoires. Les
vastes salles de l'ancien château, celles des écoles
et de la salle d'asile furent pourvues de lits et de
paillasses par les soins des habitants ; les Pères
Barnabites, qui ont un couvent dans cette localité,
installèrent aussi chez eux des salles de malades
et quelques chambres pour les officiers. Nos mé-
decins, pharmaciens, élèves en médecine et aides
volontaires furent chargés de la direction et des
soins médicaux de ces hôpitaux provisoires, qui
furent très-rapidement remplis, et c'est ainsi que
cinq jours après son départ, l'Ambulance du Bour-
bonnais était déjà en plein service et avait la satis-
faction de se rendre réellement utile à l'armée.
Chaque jour les malades du camp, après une
première visite des chirurgiens militaires, étaient
envoyés à Aubigny, soit par les voitures de trans-
port de l'armée, soit par les nôtres. Si la maladie
avait peu de gravité, les hommes, après quelques
jours de soins et de repos, étaient renvoyés à leur
corps; si, au contraire, l'état maladif paraissait
— 6 —
devoir se prolonger et nécessiter un traitement de
plus de quinze jours à trois semaines, nos instruc-
tions portaient que nous devions les évacuer sur
les hôpitaux ou ambulances fixes du centre. Nous
eûmes donc à organiser un service régulier d'éva-
cuations, ainsi que nous l'avions prévu, et, plu-
sieurs fois par semaine, tant que nous sommes
restés à Aubigny, nos voitures ont mené au che-
min de fer des convois de malades, sous la conduite
d'un de nos infirmiers volontaires, chargé de veiller
sur eux en route et de leur procurer ce dont ils
pourraient avoir besoin. Ces malades, annoncés au
Comité de Moulins par le télégraphe, étaient tou-
jours reçus à la gare par les membres de ce Comité,
puis répartis par eux dans les différentes ambu-
lances fixes de la -ville et du département, où ils
trouvaient, nous n'avons pas besoin de le dire, les
soins les plus empressés et les plus dévoués.
Pendant notre séjour à Aubigny, du 24 octobre
au 8 novembre, 363 malades militaires ont été reçus
dans nos salles d'ambulance.
Le 8 novembre, conformément aux instructions
que nous avions reçues le 6, nous quittions Aubi-
gny et nous suivions l'armée en marche sur Orléans.
Quelle journée, que celle du'91 Le canon grondait
devant nous avec une telle intensité, qu'un colonel,
tâtant le pouls à un de ses hommes pris d'un accès
de fièvre, nous fit remarquer que les détonations de
l'artillerie étaient aussi fréquentes que les pulsa-
tions de son pouls. Nous avancions avec une
— 7 —
anxiété croissante, croyant toujours arriver sur le
lieu de l'action; mais nous en étions encore éloi-
gnés, puisque la ville d'Orléans se trouvait entre
nous et les lieux témoins de la bataille de Coul-
mier, à laquelle le 15* corps ne prit pas part.
Le 10 novembre, nous entrions à Orléans, que
nous trouvions encore avec l'aspectmorne des villes
occupées par l'ennemi. Nous dûmes y rester, par
ordre, et nous occuper d'y installer un service hos-
pitalier. C'était là qu'allaient affluer les blessés de
Coulmiers et les malades de l'armée, qui se concen-
trait en avant de la ville.
Lès Bavarois, pendant leur occupation d'Orléans,
s'étaient emparés des bâtiments de la Manuten-
tion militaire et y avaient placé une centaine de
lits pour leurs malades. Nous prîmes possession
de ce local, auquel il fallut faire subir force net-
toyages; un supplément de lits militaires, des cou-
chers que nous fîmes organiser, et nos paillasses,
portèrent à 280 le nombre des places de cet hôpital
provisoire; nous fîmes établir des fournaux pour
la cuisine et les tisanes, organiser une pharmacie,
enfin nous fûmes assez heureux pour obtenir le
concours des sœurs de la Sagesse, qui ont plusieurs
maisons à Orléans; et c'est ainsi que, par les soins
et le concours de l'ambulance du Bourbonnais, fut
organisé l'hôpital provisoire de la Manutention mi-
litaire, le plus considérable de tous ceux d'Orléans,
et qui a été conservé, non-seulement tout le temps
de l'occupation française, mais même par les Prus-
siens, lors de leur reprise de la ville.
Le lendemain de la bataille de Coulmiers, et le-
— 8 —
jours qui suivirent, nos docteurs et leurs aides
avaient parcouru les villages témoins de la lutte, et
les maisons où avaient été recueillis les blessés.
On avait ramené en ville tous ceux qui étaient
transportables; en même temps, le 15e corps con-
tinuait à nous envoyer ses malades, en sorte que
nos 280 lits furent promjptement occupés, et que
souvent nous avons vu de pauvres malades attendre
pendant plusieurs heures, le départ de ceux que
nous devions évacuer, pour pouvoir prendre leur
place. Différents engagements qui eurent lieu en
avant de la forêt d'Orléans amenèrent dans nos
salles des blessés allemands, et notamment trois
officiers. Nous avions eu précédemment quelques
Bavarois. Nos soins, bien entendu, furent les
mêmes pour tous ; c'était notre devoir et la justifi-
cation, de l'épithète d'internationale prise par la
Société de secours aux blessés.
Outre le service de leurs salles à la Manutention,
nos docteurs et leurs aides visitaient encore en
ville bon nombre de militaires malades pu blessés
logés chez les particuliers, et prêtaient leur con-
cours à leurs confrères de la localité pour les opé-
rations importantes. Trois personnes étaient cons-
tamment occupées à notre pharmacie. Les services
administratifs et de subsistance réclamaient tous
les moments de plusieurs d'entre nous, et enfin
us avions à pourvoir aussi aux évacuations,
ont l'importance nous était de plus en plus démon-
trée, et que seuls, nous est-il affirmé par l'inten-
dance, nous avions compris dans notre mission.
C'est en effet une partie intéressante et im-
portante du service hospitalier des armées, que
celle qui consiste à éviter l'encombrement des
ij 1
-9J-
malades ou des blessés, à envoyer au loin, en
continuant à les soigner en route, tous ceux qui
ont besoin d'un long traitement, à augmenter
considérablement leurs chances de guérison par
leur placement dans des milieux plus calmes, loin
de ces agglomérations si favorables à la pourriture
d'hôpital et à toutes les maladies contagieuses, ou
épidemiques; et dans des endroits où ils trouvent,
avec un meilleur air, de bons lits et des soins plus
suivis, et c'est, croyons-nous avec beaucoup de
bons esprits et d'hommes pratiques, une branche
de service dont on ne s'est pas suffisamment
occupé.
Voici, quant à nous, comment nous procédions :
Chaque jour, à la visite du matin, nos docteurs
indiquaient ceux des hommes de leurs salles qui
devaient être évacués, c'est-à-dire ceux dont l'état
demandait un traitement de quelque durée et qui
pouvaienfêtre transportés sans inconvénient. Aus-
sitôt que le nombre des militaires ainsi désignes
avait atteint le chiffre minimum de 25 à 30, une
évacuation était préparée ; souvent, elles ont été
de 60 hommes et au-delà. Chaque soldat évacué
était muni d'un billet personnel indiquant, outre
sa maladie ou sa blessure, le corps auquel il
appartenait, l'hôpital provisoire d'où il sortait, la
date de sa sortie et le lieu sur lequel il était di-
rigé.
L'intendance nous remettait une feuille de route
collective; puis, au jour et à l'heure convenus, nos
soldats étaient conduits par nous au chemin de
fer, installés par nos soins dans les wagons retenus
à l'avance, pourvus de quelques provisions de
route et enfin rémls aux soins d'un ou de plusieurs
-10 -
membres de notre ambulance, chargés de leur
donner en route tous les soins nécessités par leur
état, et de pourvoir à leurs besoins. Souvent
grâce à des avertissements télégraphiques, nos
malades ont pu trouver dans les buffets sur leur
route, des aliments chauds, spécialement préparés
pour eux, et à ce sujet, nous devons mentionner
d'une manière particulière, M. Postiaux et sa fa-
mille qui, à leur buffet de Saint-Germain-des-
Fossés, ont été, pour nos malades et nos blessés,
d'un dévouement qui ne s'est jamais démenti.
Malheureusement l'importance du service des
évacuations n'était pas toujours également compris
et dans plusieurs villes, à Bourges notamment, les
malades sont restés entassés dans les conditions
les plus déporables, sans que nous ayons pu obte-
nir des wagons pour les transporter dans le
département de l'Allier, où nous savions que tant
de lits et de bons soins les attendaient. Notre
bonne volonté se brisait contre les ordres sévères
de réserver tous les wagons, pour le service des
transports de l'armée. Le ministre de la guerre
d'alors, M. Gambetta, s'occupait peu des malades
de l'armée, les représentations qui lui furent
faites ont été vaines, et nous avons eu la douleur
de ne pouvoir procurer à un grand nombre de
soldats un soulagement si facile et si efficace. On
avait, au début de la guerre, sollicité l'établisse-
ment dans toutes nos provinces, d'ambulances
volontaires, soit chez les particuliers, soit dans les
établissements publics ; il avait été répondu lar-
gement à cet appel, et c'est ensuite avec douleur
que bon nombre de personnes qui avaient fait
— li-
ces préparatifs, ont vu qu'on ne les utilisait pas,
tandis que dans le voisinage de l'armée, beaucoup
de soldats malades restaient entassés sur la paille,
exposés au froid, manquant de soins et placés
dans les locaux les moins propres à les recevoir.
.A peine notre organisation d'hôpital provisoire
à la Manutention militaire d'Orléans commençait-
elle à marcher, que nous reçûmes l'ordre d'aller
installer une ambulance au village de Saint-Lyé,
à la lisière nord de la forêt d'Orléans, pour être
plus à proximité de notre corps d'armée et de
quelques engagements prévus. C'était un poste
- plus exposé, tout le monde voulut s'y rendre ; mais
notre service d'Orléans était trop important pour
pouvoir l'abandonner et une succursale seulement
fut établie à Saint-Lyé avec un personnel de deux
médecins et leurs aides, sous la direction de
M. l'abbé Melin. membre du Comité, qui avait
voulu venir nous visiter et prendre une part active
à nos travaux. Cette ambulance pendant les cinq
jours de son existence, du 20 au 24 novembre, a
reçu 87 malades ou blessés qui ont été ensuite
transportés tous à la Manutention militaire à
Orléans.
Du 24 novembre au 3 décembre, l'ambulance a
suivi les mouvements de l'armée, ses marches et
ses contre-marches dans la forêt d'Orléans, tout
en maintenant le service de son hôpital pro-
visoire d'Orléans. C'est dans un de ces mouve-
ments quelle s'est trouvé prise, le 3 au soir, au
milieu des troupes prussiennes et que, placée
pendant quelques instants au milieu d'une vive
— 12 —
fusillade, elle a reçu le baptême du feu. Les sti-
pulations de la Convention de Genève furent
respectées à notre égard, et sous la conduite d'une
escorte, nous regagnâmes en deux jours les lignes
françaises à Sully-sur-Loire, après avoir touché
Pithiviers, Beaune-la-Rolande et Ladon.
Ici se place un incident sur lequel nous devons
attirer l'attention. Arrivés à Chilleurs-aux-Bois le
4 décembre, le lendémain d'un engagement, nous
trouvâmes dans quelques habitations isolées du
village, des blessés français privés de tous secours;
le chirurgien en chef allemand, non-seulement
nous engagea à les soigner, mais reconnut que
c'était notre devoir, et, sur une demande expresse,
nous remit une autorisation écrite de rester
24 heures dans ce village, pour donner nos soins
aux blessés français. Quelques moments après
son départ, arrive l'officier commandant l'escorte
qui devait nous conduire à Pithiviers. Vainement
lui exhibons-nous l'autorisation de rester, donnée
par le chirurgien en chef de l'armée allemande,
il insiste pour partir de suite, s'appuyant sur la
consigne qu'il a reçue de son colonel, et, malgré nos
vives protestations, il nous fallut céder à la force
et nous mettre en route pour Pithiviers ; tous les
officiers supérieurs qui auraient pu modifier la
consigne du chef de notre escorte avaient quitté le
village et suivi le mouvement en avant de l'armée
allemande sur Orléans.
Les- blessés français que nous laissions derrière
nous étaient, en général, grièvement atteints ; tous
avaient besoin de pansements où d'opérations qui
ne pouvaient êtr-e différées : nous n'avons pu que
-13 -
leur laisser du linge et quelques médicaments, et
il est facile de comprendre avec quelle douleur
nous nous sommes éloignés d'eux. — Il y a là évi-
demment une interprétation trop léonine de la con-
signe militaire. Partout où les membres d'une am-
bulance ont des blessés à soigner, et tant que leurs
soins sont nécessaires, ils doivent être laissés à
l'accomplissement de leur mission charitable ; les
emmener de force, c'est certainement violer l'esprit
de la convention de Genève.
Pendant que la plus grande partie de notre Am-
bulance, prise par les Prussiens dans la défaite de
- notre armée devant Orléans, regagnait la Loire,
ceux de nos collègues restés à Orléans continuaient
à la Manutention militaire, un service devenu d'au-
tant plus considérable qu'ils recevaient leur part des
blessés des 3 et 4 décembre. Les Prussiens une fois
maîtres de la ville, les invitèrent à rester à leur
poste, et jusqu'au20 décembre ils demeurèrent près
de leurs blessés ; à cette époque, leurs soins, étant
moins nécessaires, et sentant'que leurs services
devaient être réclamés ailleurs, ils demandèrent
à rejoindre l'armée française, ce qui leur fut accordé;
mais en leur faisant faire un détour énorme par
Corbeil, Lagny, Strasbourg et Bâle.
Le nombre des malades et des blessés soignés
par l'Ambulance du Bourbonnais à Orléans a été
de 790, dont la majeure partie a été évacuée par ses
soins.
Si c'était un journal de la guerre que nous .eus-
sions à vous faire, nous vous dirions, Messieurs,
-14 -
les péripéties diverses de ces luttes auxquelles
nous avons assisté; mais ce serait sortir d'un sujet
déjà bien assez étendu. Nous devons nous borner
au récit de nos propres aventures. Après un voyage
des plus pénibles, par ces froids exceptionnels qui
ont atteint jusqu'à 20 degrés, et le cœur navre de
nos défaites, nous quittions, le 5 décembre, les
lignes prussiennes où nous étions restés deux longs
jours, et nous arrivions le 6, près de Gien. Une
partie notable de l'armée de la Loire s'y reformait
sous les ordres du général Bourbaki. Le lendemain,
une attaque d'avant-poste était heureusement re-
poussée; nous prenions notre part d'espoir d'une
défense victorieuse de la place de Gien, lorsque,
dans la nuit du 7 au 8 décembre, Tordre nous fut
transmis, comme aux 50,000 hommes prêts à se dé-
fendre, d'avoir à repasser la Loire, en abandonnant
la ville au pouvoir de l'ennemi. Ainsi en avait dé-
cidé, dans son cabinet à Bordeaux, le ministre de
la guerre. Les soldats ignorant que ces ordres ve-
naient de plus haut, criaient à la trahison contre
leurs chefs qu'ils en croyaient les auteurs, et l'ar-
mée ainsi démoralisée s'achemina, par les diverses
routes de la Sologne, vers Bourges, rendez-vous
commun et point de ralliement de tous les corps
composant l'armée de la Loire.
Quelle triste époque et quels désolants souvenirs !
Sur ces routes, couvertes d'une neige épaisse, s'a-
cheminaient les longues files de nos troupes et de
nos convois militaires. Plus de chants, plus même
presque de conversations ; chacun marchait péni-
blement; le nombre des traînards augmentait à
chaque étape; les régiments s'enchevêtraient les
uns dans les autres; beaucoup d'hommes, s'écar-
-15 -
tant dans les hameaux ou dans les fermes, pour y
trouver les vivres qu'on ne leur distribuait plus,
finissaient par abandonner le gros de l'armée. Les
chevaux avaient peine à avancer ; cavaliers et ar-
tilleurs étaient à pied, poussant aux roues aux
moindres côtes ; le poil hérissé des pauvres bêtes,
et leur affreuse maigreur, indiquaient leurs souf-
frances que confirmaient nombre de cadavres se-
més sur les routes. Le soir venu, on bivouaquait
sur la neige, assis sur les sacs, autour d'un feu de
bois vert et d'une soupe de neige fondue, et souvent
il fallait se remettre en mouvement au milieu de la
nuit.
Je ne suis pas sorti de mon sujet en mettant sous
vos yeux quelques traits de ce lamentable tableau ;
ils étaient nécessaires pour vous faire comprendre
dans quel état se trouvait notre armée quand elle
arriva à Bourges, et vous expliquent l'énorme
quantité de malades dont cette ville s'est trouvée
encombrée. Les ressources ne pouvaient être au
niveau des besoins; il n'y avait qu'un moyen pour
y remédier : expédier vers le centre et le Midi de
nombreux convois de ces malheureux qui n'avaient
pour la plupart besoin que de soins, et que les
fatigues de la marche, l'absence de nourriture, l'in-
suffisance et la mauvaise qualité des vêtements et
des chaussures, joints aux souffrances d'un froid
exceptionnel, avaient rendus pour quelque temps
incapables de tout service. — Je vous ai expliqué
précédemment comment ce besoin fut peu compris
et comment un très-petit nombre seulement de nos
soldats malades purent être évacués. Pour notre
part, nous avons été assez heureux pour en enlever
—16 —
1
près de 600 au plus affreux amas de misères hu-
maines que nous ayons rencontré pendant toute la
campagne.
Dans le cours de nos marches en retraite sur
Bourges, nous avions traversé Aubigny, et nous y
avions trouvé nos anciennes salles encombrées de
- malades et d'éclopés; deux membres de l'Ambu-
lance y ont été détachés pendant quelques jours, et
ont pu donner des soins à 358 soldats.
Le nombre total des malades ou blessés soignés
par l'Ambulance du Bourbonnais, après la retraite
d'Orléans, tant à Aubigny qu'à Bourges, s'élève
à 961.
Là se termine la première partie de notre cam-
- pagne.
Le 2 janvier 1871, nous recevions l'ordre de
suivre le mouvement du quinzième corps, qui se
mettait en route le lendemain, pour une nouvelle
campagne dans l'Est ; le point de ralliement était
Besançon.
Les routes couvertes de neige, et les chemins
de fer encombrés de nombreux convois, rendaient
tous les mouvements difficiles, et ce fut le 12 jan-
vier seulement qu'il nous fut possible d'atteindre
le chef-lieu du Doubs. La plus grande partie de
l'armée était en avant, aussi ne nous arrêtâmes-
nous que quelques heures, pour faire mettre à nos
- chevaux des crampons d'acier. Grâce à cette pré-
•i caution malheureusementnégligéepourles chevaux
'1 «-
-17 -
de troupe, les nôtres pouvaient se tenir et trotter
smdes routes les plus glissantes. Notre objectif était
le château de Bournel, situé à portée d-e Rouge-
uiont, Villersexel et Arcey où avaient eu lieu de
bents engagements ; mais diverses escouades
de notre personnel qui fouillèrent toutes ces loca-
lités-pendant les journées des 14 et 15 janvier, ne
trouvèrent presque rien à faire; et de plus, il était
impossible de songer à établir une ambulance dans
les vastes et glaciales pièces du château de Bournel
où l'on ne pouvait même pas nous offrir de la paille
pour coucher les blessés.
D'ailleurs, le canon grondait devant nous; de
grands engagements étaient prévus, nous devions
nous rapprocher des lieux où nos secours pourraient
être vraiment utiles. En marchant en avant, nous
arrivâmes le 16 janvier aux environs de Montbé-
liard, et force nous fut de nous arrêter au vil.
lage de Sainte-Suzanne, dont les maisons toutes
criblées de balles attestaient l'acharnement du
combat qui venait de s'y livrer. Déjà une vingtaine
de blessés étaient recueillis dans une fabrique, on
en amenait de temps en temps, car la lutte se con-
tinuait en avant du village. — Le lendemain 17, on
se battait encore autour de nous ; le 18, les obus'
atteignaient plusieurs habitations de Ste-Suzanne,
et notamment une maison où logeaient trois des
nôtres qui reçurent les débris d'une cloison éven-
trée par les éclats. Nous étions donc bien à portée
des combattants, et les vastes salles très bien
aérées d'une fabrique ayant été mises à la disposi-
tion des blessés par étaires, MM. Lépée,
une ambulance y ;o £ g^isée. Nous don-
nions aussi nos/mijis aux ,mÉitkires recueillis à
e U-T ~m -- -
2