//img.uscri.be/pth/a396dcba0c6a6a28a55c198b332c294495d87f34
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Rasselas, prince d'Abyssinie, conte , par S. Johnson,... Avec la vie de l'auteur. Traduction nouvelle

De
247 pages
F. Louis (Paris). 1819. XLIV-196 p. ; in-12.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

RASSELAS.
TESTU , IMPRIMEUR DE IX. AA. SS. Mgr. LE DUC D'ORLÉAKS
ET DE Mgr. II PRINCE DE CONDE , RUE IIAUTEFEUI1LE
S 0. l3.
Je place la présente Traduction sous la pro-
tection des Lois contre les Contrefacteurs.
RASSELAS,
PRINCE D'ABYSSINIE,
CONTE,
PAR S. JOHNSON, L. L. D.,
AVEC LA VIE DE L'AUTEUR,
TRADUCTION NOUVELLE.
<*À PARIS,
CHEZ F. LOUIS, LIBRAIRE,
A. SA LIBRAIRIE FRANÇAISE ET AN6LAISE,-
Rue Hautefeuille , n°. 10.
1819.
AVERTISSEMENT.
XLASSELAS,princed'Abissinie, fut
composé par D. Samuel Jontison,
à une époque où l'expérience, non
moins que la philosophie, lui avait
fait connaître l'imperfection des
plaisirs mondains. Le sujet, aussi
bien que le lieu où. se passe l'action
du conte, ont rapport aux pre-
mières études de l'auteur. Le tra-
ducteur de la dixième satire de Ju-
vénal devait avoir profondément
TJ AVERTISSEMENT.
réfléchi sur la vanité des désirs de
l'homme ; et dans l'histoire d'Abis-
sinie , par Loho, que Jonhson avait
traduite, il avai t trouvé un récit de la
réclusion àlaquelle la jalousiedudes-
potisme condamne tous les plus jeu-
nes prétendans de la famille royale
deGondar. A ces avantages, se joi-
gnait la disposition naturelle de l'es-
prit profond et élevé de l'auteur à
un sérieux mêlé d'une teinte de mé-
lancolie ; et d'après Lobo, et doué
de ces avantages, il s'empara, avec
la force d'un Hercule, d'un sujet qui
lui plaisait. 11 n'y a peut-être aucune
composition de noire grand mo-
AVERTISSEMENT. Vlj
raliste, dans laquelle les fortes lu-
mières , et les ombres prononcées
qui distinguaient son génie sublime,,
soientmélangéesd'une manière plus
frappante et avec un éclat plus pit-
toresque que dans RASSELAS. Le ca-
ractère de Johnson, ses vertus, sa
profondëconnaissancedes hommes,
même jusqu'à ses préjugés, sont con-
servés dans les discours du philo-
sophe Imlac. Et la morale du Conte»
quoique mélancolique, n'en est pas
moins instructive. Tandis que l'au-
dacieux s'élève par sa lecture à une
attente prudente et à des voeux mo-
dérés, ceux à qui l'expérience a fait
Viîj AVERTISSEMENT.
connaître la futilité des poursuites
terrestres, sont dirigés « vers l'espé-
» rance, qui ri affaiblit pas le coeur;
» et vers la richesse, qui n'a pas
» d'ailes pour s'enfuir ».
ABRÉGÉ DE LA VIE
ABRÉGÉ
DE LA YIE
DE S. JOHNSON, LL. D.
J_iE Docteur Samuel Johnson, qui fut à juste
titre considéré comme le plus brillant ornement
du i8e siècle, était né dans la ville de Litchfieldr
dans le comté de Stafford, le iS septembre 1709.
Son père , Michel, était libraire ; et il faut qu'il
ait eu quelque réputation dans la ville, car il
remplit plus d'une fois la charge de premier
magistrat. Par quels raisomiemens de casuiste il
réconcilia,sa conscience avec les sermens exigés
de tous ceux qui occupent de telles places, ne
peuvent maintenant être connus; mais il est
certain qu'il fut attaché avec zèle à la famille
exilée , et qu'il inspira au jeune coeur de son fils
les mêmes principes. Il fut si empressé en cela,:
et il s'en occupa de si bonne heure , que lorsque
le docteur Sacheyerel, dans son mémorable
voyage en Angle) erre, vintàLitchfield, M John-
son amena son fils, qui n'avait pas alors tout-
à-fait trois ans, à la cathédrale, et le plaça sur
ses épaules , afin qu'il pût voir aussi bien qu'en-
tendre ce prédicateur renommé,
ftlais les préjugés politiques ne furent pas les
ij ABRÉGÉ
seules mauvaises choses dont le jeune Samuel
hérita de son père ; il prit à cette même source
une mélancolie morbi-fique, qui, quoiqu'elle ne
diminuât point son imagination, ni n'obscurcît
point sa perspicacité , le remplit de craintes
épouvantables de devenir fou, et le rendit mal-
heureux toute sa vie. De sa nourrice il gagna les
écrouelies, ou la maladie du roi, qui parurent
de très bonne heure , défigurèrent ses traits
naturellement très-beaux, et le privèrent de
voir d'un de ses yeux.
Johnson fut initié dans l'étude du grec et du
latin à l'école publique de sa ville natale , sous
la surveillance de M. Jiunter ; et après avoir
demeuré quelque tems chez son cousin Cornélius
Ford , ministre, qui l'assista dans ses classes, ii
fut, par son ayis, à l'âge de quinze ans, envoyé
à l'école deStourbridge, dans le comté de Wor-
cester, dont M. Wentworth était alors le prin-*
cipal ; il nous l'a dépeint comme un homme
très-capable, mais comme un paresseux, et sé>
vère pour lui d'une manière irraisonnable,
Le 3i octobre 1728, il entra comme étudiant
non payant et admis par protection, au collège de
Pembroke, à Oxford, ayant alors dix-neuf ans.
Il nousdonnele détail suivant de son précepteur.
M. Jourden. r< C'était un très-digne homme.,
mais pesant, et je ne profitai pas beaucoup de
l'instruction qu'il me donna ; en vérité, je ne le
suivais pas beaucoup. » Il avait cependant de
l'amour et du respect pour Jourden, non pour
sa littérature, mais pour son mérite. « Lorsque,
disait-il, un jeune homme deyienj l'élève de
Jourden, il devient son fils. »
En 1739, M. Corbet, jeune homme que Johjisoii
DE LA VIE DE S. JOHNSON. 11J
avait accompagné à Oxford , comme son compa-
gnon, quitta l'université; ctson père, danslequel,
selon le récit de sir John Hawkins, Johnson
espérait un appui, refusa de contribuer davan-
tage à cette disposition ; et comme les affaires
de son père n'étaient nullement lucratives, ce
qu'il envoyait était en conséquence-insuffisant
pour fournir même à ce qui tient à la décence
extérieure. Dans cette situation malheureuse , il
se trouva forcé de quitter l'université sins un
degré, en ayant été membre un peu plus de trois
ans. Ce fut une circonstance , que, d.ms la suite
de sa vie , il eut occasion de regretter comme
un obstacle à obtenir un-c place d'où il aurait
tiré une subsistance qu'il ne put se procurer
par aucun autre moyen.
En décembre 17^1 , son père mourut âgé de
79 ans, trèsrgêné , de sorte que pour subsister,
il consentit à accepter l'emploi de sous-maitre
dans l'école publique de Marlcet Boswoiih, dans
le comté de Leicester ; il le quitta bientôt, et
vint demeurer à Birmingham, avec son cama-
rade de classe M. Hector. Là ,il tira un profit
considérable de plusieurs de ses productions lit-
téraires. Là, il traduisit le voyage en Abyssinie,
par Lobo , et ne reçut pour cela que 126 fr.
En 17^5, il devint l'ardent admirateur de
Mrs Porter , veuve de M. Henri Porter,
mercier à Birmingham. C'était, disait-il, un
mariage d'amour des deux côtés ; et en jugeant
d'après la description de leurs personnes, nous
devons supposer que cette passion n'était pas ins-
pirée par la beauté des formes ou les grâces des
manières , mais par une admiration mutuelle de
l'esprit de chacun d'eux. La tournure de John-
n *
iv ABRÉGÉ
son est décrite comme étant très-rebutante : « H
était alors mince et grêle , en sorte que l'im-r-
niense structure de ses os était hideuse aux yeux,
et les coutures des écrouelles étaient profondes
et visibles II portait aussi ses cheveux , qui
étaient droits et épais, et séparés en arrière , et
il avait, d'une manière visible, des tressaille-
mens convulsifs et des gestes bizarres , qui ten-
daientàlafoisà exc.iterla surprise et le ridicule. »
Mrs Porter avait le double de l'âge de John-
son, et sa personne cl ses manières, telles
qu'elles sont décrites par Garrick , n'étaient
nullement agréables aux autres. Il était cepen-
dant hors de doute que , tels que ses charmes
aient été , elle était extrêmement belle aux yeux
de son mari ; car , dans son épitaphe , il l'a cé-
lébrée comme telle , et, dans ses écrits , il lui
a donné plusieursmarques d'une sincère et cons-
tante affection.
Avec le bien qu'il eut de sa femme, qui est
supposé s'être monté à environ 800 livres ster-
ling , il essaya de monter une pension de jeunes
gens àEdial, près Litchfield ; mais le plan fut sans
succès : les seuls élèves confiés à ses soins fu-
rent Garrick, le célèbre Roscius anglais, son
frère George et un M. Offeiy, qui possédait une
grande fortune, et qui mourut jeune. Déçu dans
son espérance de tirer sa subsistance de l'éta-
blissement d'une pension, il partit pour Lon-
dres, le 2 mars 1737, âgé alors de vingt-huit ans ;
f t une circonstance remarquable , c est que son
élève Garrick y vint dans le même tems, dans
l'intention de compléter son éducation et de
suivre la profession d'avocat. Ils furent recom-
mandés à M. Cols'on , maître à l'école de math<j-
i)E LA VIE DE S. JOHNSON. V
màtiqùes de Rochester , par une lettre d'un
ami.
Trois mois après son arrivée à Londres , sa
tragédie d'Irène étant, [comme il le pensait >
absolument finie et en état d'être représentée *
il sollicita M. Fleetwood , directeur du théâtre
de Drury-Lane , de la donner sur son théâtre;
mais M. Fleetwood refusa de la recevoir. Bientôt
après , il fut employé par M. Cave , comme un
aide dans son magasin , ce qui, pendant quelques
années, fui sa principale ressource pour vivre.
A cette époque, la mauvaise conduite et les
malheurs de Savage ; l'avaient réduit au plus vil
état de la misère -, c'est-à-dire à celui d'écrivain
pour gagner son pain ; et ses visites à la Porte
Saint-Jean , où le Genlhman's Magazine fut im-
primé dans l'origine j le lièrent naturellement
avec lui; et comme tous deux possédaient de,
grands talens et étaient également sous l'aiguil-
lon du besoin, ils éprouvèrent naturellement de
l'amitié l'un pour l'autre , de sorte qu'en peu de
teins 1 intimité la plus forte s'établit entr'eux.
Johnson raconta à sir Josua Reynolds quelques-
unes des bizarres aventures de leur jeunesse , et *
dans ses ouvrages, il peint Savage comme ayant,
une tournure mâle et pleine de grâces, un air
plein d'une grave dignité ; mais . après une con-
naissance plus intime -, il prenait des manières
aisées, douces et engageantes. Combien il ad-
mirait son ami Savage , pour celte connaissance ■
des lettres que lui-même cultivait tant, et quelle
bonté il luilémoignait., cela se voit par quelques
vers qu'il écrivit pour le Gentleman's Magazine
du mois d'avril 1708.
En mai 1708 , il publia son Londres , poème
VJ ABRÉGÉ
écri' à l'imitatior. de ta. troisième satire de Juvé-
nal. On a dit généralement qu'il l'offrit à plur
sici:rs iihrair's, e! que pas un d'eux ne voulut
l'acheter, i.nfiii M. Cave le communiqua à Dods-
ley, qui eut assez de jugement pour discerner
son mérite ii-trinsèque , et pensa qu'il y avait de
l'honneur pour lui à le faire paraître.
Dodsley lui donna dix livres sterling du ma-
nuscrit. Il est à remarquer qu'il parut le même
malin que la satire de Pope, intitulée: Mil sept
cent trenlc-huit. Pope fut M frappé de son mérite,,
qu'il chercha à en connaître l'auteur, et prophé-
tisa sa renommée future ; et , par sa note à lord
Gower , il paraît qu'il réussit dans ses recher-
ches.
Dans le cours de son engagement avec Cave,
il Composa les Débats dans le Sénat de la grande
IJ/liput, dont le premier numéro parut dans le
Gentleman's Magazine de juin 1738, quelque-
fois sous les noms supposés des membres, par
des combinaisons formées des lettres de leurs
vrais noms , de sorte qu'on pouvait aisément les
déchiffrer. Le Parlement tenait alors la presse
dans une sorte de soumission mystérieuse , qui
rendait nécessaire de recourir à de telles devises.
Les Débats , pendant quelque tems , furent no-
tés et rédigés par Guthrie, et ensuite envoyés
par M. Cave à Johnson, pour les revoir. Lors-
qu'ensuitc Guthrie fut employé dans une diver-
sité d'occupations , et que les discours furent
en- chis davantage par l'alliance du génie de
Johrson, il fut résolu quil ferait le tout lui-
même , d'après des notes fournies par des per-
sonnes employées à ce sujet dans les deux Cham-
bres du Parlement. La composition qu'il en fit
DÉ LA VIE DE S. JOHNSOft. Vlj
Seul, commença le 19 novembre 1740, et finit
le a3 février 1742. Depuis ce tems , ils furent
écrits par Hawkesworth. jusqu'à l'année 17(10.
Il retirait cependant si peu d'émolumens de ses
productions littéraires , que , nonobstant le suc-
cès de son Londres, il était disposé à accepter
l'offre qui lui fut faite d'être un des maîtres d'une
école publique , avec le salaire de soixante livres
sterling par an ; mais comme les statuts de l'école
exigeaient qu'il fût maître ès-arts , il fut dans la
nécessité de refuser cet emploi.
En 1708 ) il prit parti dans l'opposition contre
l'administration de sir Robert Waipole, et publia
un pamphlet intitulé Marmor norfokiense,parPro^
bus Britannicus, dans lequel il déclama contre la
succession de la maison de Brunswick, et les me-
sures du gouvernement qui y avaient rapport,
avec le zèle le plus outré et des sarcasmes directs.
En 1740 j 1741 , i742 et 1743 , il fournit,
pour le Gentleman's Magazine, une variété d'é-
crits, outre les Débats du Parlement. Parmi ces
écrits se trouvaient les vies de plusieurs hommes
éminens , un essai sur le détail de la conduite du
duc de Marlborough, alors le sujet populaire des
conversations, et un avertissement pour Os-
borne, concernant la bibliothèque Harieiana, ou
le catalogue de la bibliothèque du comte d'Oxford.
Il fut ensuite mis au commencement du premier
volume du catalogue, dans lequel le détail latin
des livres avait été rédigé par lui. M. Osborne
acheta la bibliothèque i3,ooo livres sterling,
somme qui, dit M. Oldys dans un de ses ma-
nuscrits , n'était pas au-dessus de ce que la re-
liure avait coûte ; cependant la lenteur de la
vente fut telle, qu'on n'y gagna pas beaucoup. On
riij ABRÉGÉ
a raconté en confidence et avec beaucoup d'em-*
bellissemens, que Johnson avait fait tomber Os- 1
borne dans sa boulique avec un in-folio , et lui
avait mis le pied sur le cou. Johnson raconte cela
différemment à M. Boswell : « Monsieur , il fut
impertinent à mon égard, et je le battis; mais ce
ne fut pas dans sa boutique , ce fut dans ma
propre chambre. » En 1744 , il fit paraître la
vie de Savage, quil avait annoncé avoir l'inten-
tion d'écrire , dans le Gentleman's Magazine du
mois d'août 1743. Cet ouvrage lui fit un honneur
infini.
Johnson, grand comme ses talens étaient re-
connus , avait passé la moitié de sa vie sans avan-
cer à peu de chose. Il s'était beaucoup appliqué
et s'était donné beaucoup de mal ; cependant,
comme il le dit lui-même, c'était pour suffire au
jour qui devait suivre. Sir John Hawkins a con-
servé une liste de projets littéraires, d'au moins
trente-neuf articles , qu'il avait formée dans le
cours de ses études ; mais tel était son besoin
d'encouragement ou la versatilité de son carac-
tère , qu'aucun de ses projets ne fut jamais exé-
cuté Il forma un plan pour une nouvelle édition
de Shakespeare ; mais, en cela , il fut devancé
par Warburton, que l'opinion publique jugeait
alors être très-propre à cette entreprise. Ce-
pendant, le prospectus que Johnson publia à
celte occasion , fut extrêmement loué par cet
ecclésiastique présomptueux, qui en parla comme
de l'ouvrage d'un homme de beaucoup de savoir
et de génie. Johnson fut toujours reconnaissant
de ce service. « H m'a loué , disait-il, dans un
tems où la louange m'était utile. »
En 1746 , il conçut et rédigea le^ plan de son
DE LA VIE DE S. JOHNSON. IX
grand ouvrage philologique, qu'on pouvait alors
estimer un des ouvrages le plus désiré par la lit-
térature anglaise : il fut annoncé au public en
i74? , dans une brochure , intitulée : Plan d'un
Dictionnaire de la langue anglaise, adressé au très-
honorable Philippe Dormer, Comte de Cheslerfield,
l'un des principaux Secrétaires d'Etat de Sa Ma-
jesté. L'idée de l'entreprise de cet ouvrage
avait, dit-on , été primitivement suggérée à
Johnson par Dodsley, qui traita avec lui pour
son exécution, de société avec M. Charles Ilitch,
M. André Millar, les deux MM, Longman et les
deux MM. Knapton. Le prix stipulé fut de i,F>75
livres sterling. On raconte ainsi pourquoi il fut
dédié au Lord Chesterfield : « J'avais négligé,
dit Johnson, de l'écrire au tems fixé. Dodsley
témoigna le désir qu'il fût adressé au Lord Ches-
terfield. Cela me servit de prétexte pour le re-
tard , afin qu'il pût être mieux fait, et satisfaire
le désir de Dodsley. ■•>
Son heureux élève Garrick , dans l'intervalle
de cette année, réunit le privilège et la direc-
tion du théâtre de Drury-Lane; Johnson lui
fournit un prologue pour son ouverture, lequel,
par sa critique juste et vigoureuse, aussi bien
que par l'excellence de sa poésie, est sans rival
dans ce genre de composition.
En 1748, il forma un Club qui se réunissait
chez un restaurateur dlvy Lane, tous les mardis
soir, dans la vue de se livrer à des discussions
littéraires et aux plaisirs d'une spirituelle distrac-
tion. En 1749, il publia, avec son nom, les Va-
nités des désirs de l'homme, imil ation de la dixième
satire de Juvénal. Dans la même année, sa tra-
gédie Sirène, qui ayait été iong-ieius négligée
X ABREGE
par défaut d'encouragement,parut sur le théâtre
de Drury-1. ane, par la faveur de son ami Garrick.
Le 20 mars 1750, il publia la première feuille du
Rambler, et le continua sans interruption tous
les mardis et les vendredis, jusqu'au 17 mars
1752, que cette feuille ne parut plus. En faisant
paraître cet écrit périodique, il semble n'avoir
recherché ni avoir obtenu beaucoup de secours,
les feuilles fournies par d'antres ne se montant
qu'au nombre de cinq. Aussitôt après que la pre-
mière édition in-folio fut terminée, il en fut publié
une en quatre volumes in-octaio, et l'auteur vé-
cut pour voir payer son mérite par un juste tri-
but d'approbation , dans la vente considérable
qui s'en fit, dix éditions nombreuses ayant été-
imprimées à Londres, avant sa mort, outre
celles d'Irlande et d'Ecosse.
Sir John Hawkins raconte que, dans le prin-
tems de 1761, il se livra à une fête nocturne et
folâtre. C'était pour célébrer l'anniversaire de
la première production littéraire' de Mrs Len-
ÏIOX, Harriet Sluart, nouvelle. Il rassembla les-
membres du Club d Ivy Lane et autres, au nom-
bre de vingt, à la taverne du Diable , où Mrs
Lennox et son mari se trouvèrent. Johnson,
après une invocation aux Muses, et quelques-
autres cérémonies de son invention, décora
l'auteur d'uni', couronne de laurier. La fête fut
prolongée jusqu'au matin, et Johnson se livra
aux orgies de Bacchus toute la nuit, sans boire
de vin.
Quoique à cette époque il fût loin d'être aisé,
il r< çut constamment chez lui miss Anna Wil-
liams, fille d'un médecin gallois, et femme de
talent et d'une littérature au-dessus du commun,.
DE LA VIE DE S. JOHNSON. XJ
qui venait de perdre la vue. Elle avait contracté
une étroite liaison avec sa femme, et après sa
mort, elle eut toujours un appartement chez lui
tout le tems qu'il tint maison. En 177S, Garrick
donna une représentation à son bénéfice, qui
produisit 200 livres sterling. Elle publia ensuite
un volume in-quarto de mélanges, et augmenta
par-là sa fortune jusqu'à 3oo livres sterling.
Cette somme, et la protection de Johnson la
soutinrent le reste de sa vie.
En 1752, il perdit sa femme, après une union
de dix-sept ans, et il ressentit la plus profonde
affliction de ce triste événement. Aussitôt que
le Rambler cessa, le Docteur ITawkeswortli
conçut l'idée de l'Adventurer, en société avec
Bonnel Thornton, le Docteur Bathurst et au-
tres. Le premier numéro fut publié le 7 no-
vembre 1752, et ce papier continua à paraître
deux fois par semaine jusqu'au 9 mars 1754.
Thornton cessa bientôt d'y travailler, et fit pa-
raître une nouvelle feuille, en société avec Col-
man, appelée le Connaisseur. Johnson montra
beaucoup de zèle pour le succès de l'Adventurer^
qui, dans le principe, fut plus populaire que le
Rambler. Il se procura le secours du Docteur
Warton, dont les admirables Essais sont bieiv
connus. Johnson commença à écrire dans l'Ad-
venturer le 10 avril 17.53, et signa ses feuilles T.
Il reçut deux guinées par feuille. De toutes les
feuilles qu'il écrivit, il donna la gloire et-le ■profit
au Docteur Bathurst. A la vérité, Bathurst les
écrivait, pendant que Johnson les dictait, quoi-
qu'il considérai comme un point d'honneur de
ne pas les avouer. Il avait même l'habitude de
dire qu'il ne les écrivait pas, sous le prétexte
Xl| - ABREGE
qu'il ne faisait que les dicter, se permettant,
par cette restriction, de favoriser la propagation
d'un mensonge , quoique sa conscience eût été
blessée par l'apparence même d'une fausseté,
en écrivant les débats du Parlement. H écrivit
cette année , pour Mrs Lennox, la dédicace au
Comte d'Orrery, de son Shakespear illustré, en
deux volumes «2-12.
La mort de M. Cave, le 10 janvier 1704,
procura à Johnson l'occasion de montrer son
respect pour le protecteur de sa jeunesse, en
écriyant sa vie, qui fut publiée en février dans
Je Gentleman's Magazine. Comme l'ouvrage diffi-
cile du Dictionnaire tirait à sa fin, Lord Ches-
terfield , qui avait traité Johnson avec un grand
mépris , s'abaissa alors à solliciter une récon-
ciliation avec lui, dans l'espérance de s'im-
mortaliser par la dédicace. Dans cette vue, il
fkrivit deux articles dans the World, pour faire
l'éloge du Dictionnaire, et, conformément à
l'avis de Sir John Hawkins, il lui adressa Sir
Thomas Robinson dans la même intention. Mais
Johnson rejeta les avances du noble Lord, et
méprisa la protection qu'il lui offrait, dans la
lettre suivante, qui mérite d'être conservée
dans les annales de l'histoire de la littérature,
parce qu'elle fournit la plus noble leçon, tant
aux protecteurs qu'aux auteurs.
M.
« Je viens d'être informé par le propriétaire
du World, que deux numéros où mon Diction-
naire est recommandé au public , ont été écrits
par votre Seigneurie. Une telle distinction est
un honneur, que, étant très-peu accoutumé aux
faveursdes-grands, je ne sais pas bien comment
DE LA VIE DE S, JOHNSON. XII}
recevoir, ou en quels termes en té'moignerma
reconnaissance.
» Lorsque pour un léger encouragement, je
rendis, pour la première fois, une visite à votre
Seigneurie , je fus accablé, comme tous les
autres hommes, par vos manières enchante-
resses, et je ne pus me défendre de désirer de
pouvoir me vanter d'être le vainqueur du vain-
queur de-la terre, de pouvoir obtenir cette es-
time que je voyais le monde se disputer ; mais
j'ai vu mes sollicitations si peu encouragées,
que ni l'orgueil, ni la modestie ne me permirent
de les continuer. Lorsque je m'étais adressé une
fois à votre Seigneurie en public, j'avais épuisé
tout l'art de plaire que peut posséder un écolier
solitaire et impoli. J'avais fait tout ce que je
pouvais ; et aucun homme n'aime à voir tous ses
moyens négligés-, tant petits soient-ils.
» Sept ans, Mylôrd, se sont maintenant écoulés
depuis que j'attendis dans vos antichambres, ou
que je fus repoussé de votre porte ; pendant ce
tems, j'ai poursuivi mon ouvrage, à travers les dif-
ficultés dont il est inutile que je me plaigne; et je
l'ai enfin conduit au moment d'être publié , sans
aucun secours, sans un mot d'encouragement,
ou sans un sourire favorable. Je n'attendais pas
un tel traitement ; car , auparavant, je n'avais
jamais eu de protecteur.
« Le Berger, dans Virgile, fait enfin connais-
sance avec l'Amour, et trouve qu'il a pris nais-
sance dans les rochers.
» Est - ce un protecteur , Mylord , celui
qui regarde sans intérêt un homme qui, dans
l'eau, combat pour sa vie, et qui, lorsqu'il le
voit à terre, le fatigue de son assistance ; L'bi-
xiv ABRÉGÉ
térêt qu'il vous a plu de prendre à mes travaux,
si vous l'eussiez pris dans le principe , eût été
favorable; mais il a été différé jusqu'à ce qu'il
me fût indifférent, et que je ne puisse en jouir;
jusqu'à ce que je fusse devenu solitaire, et que
je ne pusse le communiquer ; jusqu'à ce que je
fusse connu, et que je n'en eusse pas besoin.
— J'espère que ce n'est pas une dureté trop
cynique , que de ne pas avouer des obliga-
tions quand on n'a pas reçu de bienfaits, ou de
ne pas être disposé à ce que le public puisse me
considérer comme devant à un protecteur ce
que la Providence m'a rendu capable défaire par
moi-même.
» Ayant porté mort travail si loin avec si peu
d'obligation à aucun protecteur des lettres, je ne
serai pas trompé dans mon attente si je le ter-
mine avec moins de secours, s'il est possible
d'en avoir moins ; car , depuis long-tems, je
suis réveillé des rêves de l'espérance, dans les-
quels je me glorifiais avec tant d'allégresse. '
Mylord, votre, etc.
SAMUEL JOHNSON. »
Johnson, cependant, avait fait part à un ami
qu'il avait jadis reçu dix livres sterling du lord
Chesterfield ; mais, comme c'était une somme
si peu importante, il pensa qu'il ne convenait pas
d'en faire mention dans une 'lettre, de ce genre,
Lord; Chersterfieldlût la lettre à Dodsley avec
un air d'indifférence, sourit à plusieurs passages,
et remarqua combien ils étaient bien tournés. Il
s'excusa d'avoir négligé Johnson , en disant qu'il
avait appris qu'il avait changé de logement, et
qu?il ignorait sa demeure , et déclara qu'il au-
DE LA VIE DÉ S. JOHNSON. XT
fait renvoyé son meilleur domestique, s'il eût
su qu'il- eût refusé l'entrée à un homme qu'il au-
rait toujours reçu avec distinction. On ne peut
mettre en doute l'affabilité générale et le facile
accès auprès de lord Cheslerfield, et sur-tout
pour les gens de lettres ; mais , d'après le ca-
ractère qu'il donne à Johnson dans ses lettres à
son fils , et d'après la différence de leurs maniè-
res , on ne pouvait croire qu'à peu d'union et
d'amitié entr'eux. Il est sûr, cependant, que
Johnson resta avoir obligation à lord Chester-
field de la somme de dix livres sterling.
Quoiqu'il fût déçu dans son attente , à une des
premières époques de sa vie , d'obtenir le degré
de maître ès-arts, l'Université d'Oxford , peu
de tems avant la publication de son Diction-
naire , en anticipation de l'excellence de l'ou-
vrage , et à la sollicitation de son ami M. War-
ton, le lui présenta à l unanimité ; et cet hon-
neur fut considéré comme d'une haute impor-
tance pour rendre l'ouvrage recommandable
au public.
Enfin, dans le mois de mai i-54 , parut, son
Dictionnaire de la langue anglaise, avec une histoire
du langage et une Grammaire anglaise, en deux
volumes in-folio. Il fut reçu du monde savant ,
qui avait long-tems désiré sa publication, avec
un degré d'éloges proportionné à l'impatience
que sa promesse avait excitée. Quoique nous
puissions le croire dans la déclaration qui est
à la fin de sa préface , qu'il le mit au jour avec
une froide tranquillité , ayant peu à craindre ou
à espérer de la censure ou de l'éloge , on ne peut
douter qu'il ne fût extrêmement satisfait de la
réputation qu'il acquit, tant en Angleterre que
xvj ABRÉGÉ'
dans les pays étrangers. Le comte de Cork et
d'Orrery étant à Florence , le présenta à l'Aca-
démie délia Crusca; l'Académie envoya son Vo-
cabulaire à Johnson ; et l'Académie Française lui
envoya, par M. Langton , son Dictionnaire.
M. Millar , un des principaux propriétaires de
l'ouvrage, avait éprouvé beaucoup de difficultés
à faire avancer Johnson dans cette tâche labo-
rieuse de compilation. En recevant la dernière
feuille du manuscrit, il envoya ce reçu : « An-
dré Millar présente ses complimens à M. Samuel
Johnson , avec l'argent de la dernière feuille de
copie pour le Dictionnaire , et remercie Dieu
d'avoir fini avec lui. » — A quoi Johnson fit cette
piquante et courte réponse : « Samuel Johnson
retourne ses complimens à M. André Millar , et
il est très-aise de voir, comme il le fait dans
son billet, qu'André Millar a la bonté de remer-
cier Dieu pour quelque chose. »
Ce serait faire injustice à la mémoire de son
vieux ami et élève Garrick, que de passer sous
silence l'épigramme suivante , par laquelle il
complimenta notre savant auteur, lors de la pre-
inière édition de son Dictionnaire. Elle fait une
heureuse allusion au mauvais succès des qua-
rante membres de l'Académie Française, em-
ployés à la définition de leur langue.
Parlez de guerre à un anglais, il soutiendra hardiment
qu'un soldat anglais en battra dix do France ; voulons-
nous porter cetle vanlerie de l'cpée à la plume, nos avan-
tages sont encore plus grands , nos auteurs sont en-
core plus granJs ; dans les mines profondes de la science ,
quoique les Francis puissent creuser , leur force peut-elle
être eomjare'c à. celle ds Locke, de Newton et de Bovlc?
DE LA VIE. DE S. JOHNSON. XVI}
, Qu'ils réunissent leurs héros , qu'ils mettent en avant toutes
leurs puissances, leurs auteurs en prose et en vers, et qu'ils
égalent les nôtres ! Les premiers , Shakespeare et Milton ,
comme des dieux , dans le combat ont mis tous leurs
ouvrages dramatiques et leurs poèmes épiques en fuite.
Dans les Satires, les Epîlres et les Odes, veulent-ils nous
rivaliser, leur nombre s'enfuit devant Dryden et Pope ; et
Johnson , armé de pied en cap , semblable à un héros de
l'antiquité , a battu quarante Français, et en battra qua-
rante encore.
Cependant, il dépendait encore entièrement
de l'emploi de sa journée pour pouvoir vivre ;
et il est triste de voir qu'un écrivain regardé
comme l'honneur de son pays , fût soumis à une
contrainte par corps pour cinq livres sterling et
dix-huit scheilings l'année suivante : il ne faut
pas s'étonner quC sd cdnsfitniioïi mélancolique
ait exercé un empire particulier sur son esprit.
En avril ÏI58 , il commença le Idler, qui pa-
rut dans un journal appelé la Chronique univer-
selle , et fut continué jusqu'en avril 1760. Le
Idler parut être évidemment la production du
même génie que le Rambler; mais il offre plus
de naturel et plus de facilité dans le style.
Bientôt après la mort de sa mère , qui arriva
an commencement de 1769, il écrivit son Ras-
selas , prince d'Abyssinic , dont les profits lui
servirent à payer seslunéraillcs, et quelques pe-
tites dettes qu'il avait contractées. Il dit à sir Jo-
shua Reynolds qu'il l'avait compose dans les soi-
rées d'une semaine, qu'il l'avait envoyé par par-
ties à l'imprimerie, à mesure qu'il le composait,
et qu'il ne l'avait jamais relu. Il reçut 100 livres
sterling pour le manuscrit , et 2!) quand on en
fit une seconde édition. Les éloges avec lesquels
XViïj ABRÉGÉ
ce livre fut reçu, témoignèrent de son mérite;
en effet, sa réputation fut telle , qu'il a été tra-
duit dans diverses langues modernes, et admis
dans les bibliothèques les plus distinguées de
l'Europe.
L'effet de Rasselas et des autres contes mo-
raux de Johnson, est admirablement célébré par
M. Courtenay.", dans sa Revue poétique.
La pénétrante ve'rile', vêtue de fictions éclatantes, répri-
mande les vains désirs , et calme le sein agité ; sur l'esprit
sombre elle jette une lumière céleste , et adoucit les pas-
sions .haineuses jusqu'au repos , comme l'huile répandue
éclaire et calme l'abîme lorsqu'à l'entour d'une barque les
Vagues amoncelées passent impétueusement.
En 1760, M. Murphy se regardant comme
traité dune manière illibérale par le docteur
Francklin, écrivain contemporain, dans sa Dis-
sertation sur la Tragédie , publia une vive jus-
tification dans une Épître en vers à Samuel
Johnson, A. M., dans laquelle il complimenta
5 Johnson dans un style convenable et élégant.
Une liaison se forma entre Johnson et M. Mur-
phy , de la manière suivante :M. Murphy, pen-
dant la publication de son Journal de Gray's Inn,
se trouva à la campagne avec Foote, l'Aristo-
phane moderne , et lui ayant fait part qu'il était
forcé d'aller à Londres , pour tenir prêt, pour
l'imprimerie , un de ses numéros, Foote lui dit :
« Vous n'avez pas besoin d'y aller pour cela :
voici une brochure française où vous trouverez
un très-joli conte oriental; traduisez-le, et en-
voyez-le à votre imprimeur. » M. Murphy ayant
lu le conte, en fut extrêmement satisfait, et suivit
DE LA VIE DE S. JOHNSON; XlX '
l'avis de Foote. Quand il revint en ville, on lui
fit voir ce conte dans le Rambler, d'où il avait
été traduit dans la brochure française. M. Mur-
phy se rendit chez Johnson pour expliquer cet in-
cident, et il s'établit entr'eux une amitié qui dura
sans interruption jusqu'à la mort de Johnson.
En 1762, la fortune, qui jusques-là avait laissé
notre auteur aux prises avec une subsistance
précaire provenant entièrement de son propre
travail, lui donna cette indépendance que mé-
ritaient certainement ses talens littéraires. Sa
Majesté Georges 111, dans le mois de juillet, lui
accorda une pension annuelle de 3oo livres ster-
ling, comme une récompense de l'honneur que
l'excellence de ses écrits avait répandu sur les
trois royaumes. H l'obtint à la recommandation
du comte de Bute, alors premier lord commis-
saire de la Trésorerie, d'après lessuggestions de
M. Wedderburn , alors lord-chancelier de la
Grande - Bretagne , d'après les instances de
M. Murphy et de feu M. Sheridan, célèbre par
ses Leçons sur l'Art oratoire, aussi bien que par
son Dictionnaire de la langue anglaise. D'après
cette circonstance , Johnson fut blâmé par
quelques-uns comme étant un apostat, et tourné
en ridicule par d'autres, comme étant devenu un
pensionnaire. Le North Briton fut rempli d'ar-
gumens contre le ministre, pour avoir récom-
pensé un tory et un jacohite ; et Churchill fit
une satire contre sa politique versatile, d'une
manière sévère et piquante, dans les quatre vers-
suivans :
Comme il est infidèle à tous tes principes, il n'est fixe'
ni aux anciens amis, ni aux nouveaux, il fronde la pensio»
qu'il accepte, et il aima les Stuarls qu'il abandonne.
SX ABRÉGÉ
En 17G3 , M. Boswcll, de qui nous tenons les
principales circonstances de celte vie, fut pré-
senté à notre auteur, et continua à vivre avec
lui, dans une grande intimilé , jusqu'à sa mort;
En février 1764 , pour augmenter le nombre
de ses amis hommes de lettres , et pour se
procurer leur convcrsalion , il fonda une So-
ciété qui se distingua ensuite sous le titre de
Club littéraire , et sir Joshua Reynolds fut le
premier qui se proposa. Johnson l'accepta, et
les fondateurs furent, outre lui-même , sir Jo-
shua Revnolds, M.Burke, Dr. Nugcnt, M.Beau-
clerk, M. Langton, sir John Iiawkins , et Gold-
smilh. Ils s'assemblaient à la Tête-Turque,
dans Gerrard-Sirect , Soho, tous les lundis.
L'année 1765 fut remarquable pr.r le com-
Ir-encement de sa liaison avec M. Thrale, uni
des plus célèbres brasseurs de l'Angleterre,
et membre du Parlement pour Soulbwark.
M. Murphy, qui était ami intime de M. Thrale,,
ayant faii un magnifique éloge de la conversalion
de Johnson, fut prié de procurer sa connais-
sance. Johnson en nvant été informé, accepta
une invitation pour diner chez M. Thrale , et il
fut si content de la réception que lui firent M. et
Mrs Thrale, qui de leur côté furent si char-
més de lui, qu'ils l'invitèrent de plus en plus
-fréquemment, jusqu'à ce qu'enfin il lui regardé
comme de la famille , et qu'on lui arrangeai un
appartement j tnni à leur maison de Southwark,
qu'à leur maison de campagne àSlrealham. Rien
ne pouvait être plus heureux pour Johnson que
cette société. Il avait dans la maison de son ami
tous les agrémens et même toutes les délicatesses
de la vie, sa mélancolie était dissipée, et ses ha-'
DE LA VIE DE S. JOHNSON. XX)
bitudes irrégulières affaiblies, par son admission
dans une famille agrétbh et amie de l'ordre , où
il était traité avec le plus grand respect et même
avec affection; et l'on se rappelle, à l'honneur de
son digne ami, que le protecteur de la littéra-
ture et des talens , dont Johnson avait cherché
en vain les traces dans le Lord Chesterfield , H
le trouva dans Thrale.
Dans le cours de cette année , il fut décoré
par l'Université de Dublin , du degré de docteur
ès-lois, car le diplôme exprime, ob egregiam
scriptorum eleganliam et utililatem, quoiqu'il ne
paraisse pas en avoir pris le titre. Bientôt après
il publia son édition du ThéâtredeWilliam Shakes-
peare , avec des corrections et des remarques de di-
vers commentateurs , auxquelles sont ajoutées des
notes, par Samuel Johnson , in-ti°. M. Malone
déclare que l'entendement vigoureux et péné--
trant de Johnson avait jeté plus de lumière sur
cet auteur que tous ses prédécesseurs. Sa pré-
face a été déclarée, par M. Malone , être la plus
belle composition de notre langue ; et nous de-r-
vons convenir, soit que nous considérions la
beauté et la vivacité de cette composition , l'a-
bondance et le choix épuré de ses allusions, la
justesse des préceptes généraux de critique , et
de l'exacte appréciation de la perfection ou des
défauts 4e son auteur, qu'elle est également ad-
mirable.
En février 1767, notre auteur fut honoré
d'une conversation privée avec le Roi, dans la
bibliothèque du Palais de Buckingham, laquelle,
suivant ce qui a été remarqué par un de ses
biographes , satisfit son enthousiasme pour le
B,oj. L'entrevue ayait été demandée par le Roi,
Xxij ABRÉGÉ
sans que Johnson en fût instruit. Sa Majesté,
entre autres choses, demanda à l'auteur de tant
d'ouvrages estimables, « s'il se proposait d'en pu-
blier quelque autre». Johnson répondit avec mo-
destie, «qu'il pensait avoir assez écrit». «Et moi
aussi, répliqua le Roi, je penserais comme vous,
si vous n'aviez pas écrit si bien ». Johnson fut
enchanté de la politesse de Sa Majesté, et fit dans
la suite remarquer à un ami : — « Monsieur, ses
manières sont aussi délicates que celles que
nous pourrions supposer à Louis XIV ou à
Charles II ».
Comme Johnson brillait alors de toute sa
gloire politique par le nombre et la célébrité
de ses pamphlets ministériels,.il fut fait une ten-
tative par M. Slraham, imprimeur du Roi et
membre du Parlement,pour faire entrer John-
son à la chambre des Communes, et il écrivit au
secrétaire de la Trésorerie à ce sujet ; mais la
demande n'eut pas de succès.
En 1773, il publia une nouvelle édition de
son Dictionnaire, avec des additions et des
corrections. M. Murphy, qui a donné un fidèle
et beau portrait des qualités littéraires de John-
son, remarque que « le Dictionnaire, quoique
on eût fait sonner bien haut le mauvais emploi de
quelques citations, et que d'ailleurs la méchan-
ceté se fût efforcée d'en rabaisser la réputation,
demeurait toujours le mont Atlas de la littéra-
ture anglaise.
Quoique les orages et les tempêtes 0 )»!nl sur son front,
:el que l'Océan brise ses Yagucs à ses pieds , il demeure
immobile, et se glorifie dans son élévation.
Dans l'automne de celte année, il satisfit un
DE LA VIE DE S. JOHNSON. XXIlj
désir qu'il nourrissait depuis long-tems de vi-
siter les Hébrides ou les Isles occidentales de
l'Ecosse. 11 fut accompagné par M- Boswell, dont
il remarqua par la suite que la pénétration l'ai-
derait dans ses recherches, et dont la gaîté de la
conversation et la politesse suffirait pour contre-
balancer les inconvéniens de voyager dans des
pays moins hospitaliers que ceux où ils devaient
passer,
Dans le cours des années 1773 et 1774, il pu-
blia un nombre de pamphlets pour justifier la
conduite du ministère auquel, comme pension-
naire , il était totalement dévoué. H les réu--
nit en un volume , et les publia sous le titre
de Traits politiques, par l'auteur du Rambler,
//z-8°. En mars , il fut gratifié du titre de Doc-
teur es—lois, que lui conféra l'université d'Ox-
ford, à la sollicitation du lord North. En sep-
tembre, il visita la France, pour la première
fois, avec M. et Mrs Thrale et M. Baretti, et
retourna en Angleterre environ deux mois après
l'avoir quittée. Foote, qui se trouvait être à
Paris dans le même tems, dit que les Français
étaient tout-à-fait étonnés de sa figure, de ses
manières et de son habillement, qui était exac-
tement le même qu'il avait l'habitude de porter
à Londres, habit brun, bas noirs et chemise unie,.
Jl tint un journal des détails de ce voyage , pro-
bablement dans l'intention de le rédiger; mais ,
faute de loisir et d'inclination, il n'en effectua
jamais l'exécution,
Cette année , il publia le récit de son voyage
aux Hébridef, sous le titre de Voyage aux Isles
occidentales d'Ecosse , //z-tf°. Il faut avouer que
la narration est écrite avec des préjugés qui ne
xxiv ABRÉGÉ
conviennent, ni à l'Ecosse , ni à ses habilans ;
ce qui est extrêmement répréhensible , quoiqu'il
abonde en vues philosophiques, profondes et so-
ciales, en sentimens ingénieux et en descrip-
tions animées. Entr'autres recherches, il té-
moigne son incrédulité pour l'authenticité des
poëmes d'Ossian, présentés au public comme
une traduction du Erse. Cela excita le ressenti-
ment de M. Macpherson, qui adressa à l'auteur
une lettre menaçante , et Johnson lui répondit
avec l'arrogance d'un sévère défi.
En 1777 . Ie sort du D. Dodd excita la com-
passion de Johnson, et lui fit déployer toutes les
forces de sort esprit vaste et profond. Il trouvait
sa sentence juste ; mais , peut-être , craignant
que la religion pût souffrir des erreurs d un de
ses ministres , il s'efforça de prévenir un spec-
tacle ignominieux, en écrivant plusieurs péti-
tions, de même que des observations en sa faveur
dans les papiers-publics.
Cette année, il s'engagea à écrire un abrégé
succinct des Vies des Poètes anglais. Comme ré-
compense d'une entreprise qu'il ne regardait,
ni comme ennuyeuse , ni difficile , il fit prix à
deux cents guinées, et les propriétaires lui en
donnèrent ensuite cent de plus. Il n'était nulle-
ment chargé du choix des poètes ; mais, à sa re-
commandation, Blackmore , Watts, Pomfrct et
Yalden y furent insérés. Ce fut le dernier tra-
vail littéraire de Johnson ; et , quoiqu'il ne fût
achevé que quand il était dans sa soixante et on-
zième année, il montre que ses facultés étaient
aussi vigoureuses que jamais. Son jugement et
son goût, la rapidité de l'examen des motifs et
la facilité des réflexions morales, brillent aussi
fortement
DE LAVIE DE S. JOHNSON. , XXV
fortement dansées Vies, que dans aucune dé ses -
premières productions ; et si son style n'est pas
si énergique, il est au moins d'une douceur plus
appropriée au goût delà généralité des lecteurs.
Les vies des poètes anglais ont formé une époque
mémorable dans la vie de Johnson. C'est un ou-
vrage qui a contribué à immortaliser son nom ,
et a fondé cette estime raisonnée que l'esprit de
partialité ne pourrait procurer , et que même le
zèle mal.entendu de ses amis n'a pas été capable
de diminuer.. ;
En 1781, il perdit son estimable ami Thrale ,
qui le fit son exécuteur testamentaire, avec un
legs de 200 livres sterling. « J'ai senti, dit - il,
presque le dernier battement de son pouls ; et
j'ai contemplé. pour *a dernière fois , ce visage'
qui, pendant quinze ans , ne s'était^tourné vers-
moi qu'avec respect et bonté. » Il nous a dorme
un vrai tableau de l'ami qu'il avait perdu, dahâ
une épitaphe qu'on voit dans le cimetière de
Streatham.
Après la mort de M, Thrale, ses visites à
Strealham, où il ne se regardait plus comme un
convive désiré, devinrent de moins en m'oins
fréquentes , et le 5 avril 178.5 , il fit ses adieux
définitifs à madame Thrale , à qui, depuis près
de vingt ans, il avait les pius grandes obliga-
tions. Une correspoudanre amicale continua ce-
pendant sans interruption entre Johnson et
madame Thrale, jusqu'à l'été suivant, qu'elle se
retira à Bal h et l'informa quelle allait disposer
d'elle-même, en épousant le siear Piozsi,
-maître de musique italienne, Johnson tâcha de
xxvj ABRÉGÉ
la dissuader de ce mariage , mais vainement ;
car sa réponse à ce sujet contenait une apologie
de sa conduite et de sa réputation , une défense
à Johnson de la suivre àBath, et un adieu ter-
miné de la sorte : « Jusqu'à ce que vous aviez
changé d'opinion —ne nous écrivons plus ».
L'histoire de Johnson, depuis cette époque ,
est un triste détail d'afflictions et de chagrins. H
commença à-sentir les inévitables infirmités de
la vieillesse. Celui qui vit long-tems, doit sou-
vent sentir les tourmens crueis de la séparation.
Ses intimes amis, Goldsmith, Beauclerck, Gar-
rick , D. Levet et autres, n'étaient plus ; et ces
ëvénemens affligeans étaient de cruelles épreu-
ves. On lui fit faire de nombreuses tournées pour
calmer son anxiété et adoucir ses craintes et ses
terreurs de la mort, en l'obligeant, pour ainsi
dire , à se fuir lui-même. Dans le commence-
ment de 1784, il fut saisi d'un asthme spasmo-
dique , qui fut bientôt accompagné d'un accès
d'hydropisie. Cependant, par les secours de la
médecine, il fut beaucoup soulagé de ïadenrjère
de ces infirmités.
Ayant témoigné le désir d'aller en Italie pour
recouvrer la santé, et ses amis ne trouvant pas
sa pension suffisante pour subvenir aux dépenses
imprévues du voyage, il fut fait une demande au
ininistre par M.BosweH et sir JoshiiaReynolds, à
î'insu de Johnson, par l'entremise dulord-chanceT
lier Turlow, pour une augmentation de 200 livres
sterling. La demande n'eut pas de succès ; mais
le igrd-chancelier offrit de lui fournjr 5oo livres
CE LA VIE DE S. JOHNSON. XXVÎj
sterling de sa propre bourse, à titre de prêt,
mais dans le dessein de lui en faire présent. 11 est
aussi à noter , à l'honneur du D. Brocklesby ,
qu'il lui offrit d'y contribuer pour 100 livres
sterling par an, tant qu'il serait dans l'étran-
ger ; mais Johnson refusa l'offre avec la recon-
naissance convenable. Véritablement , il s'ap-
prochait avec rapidité d'un état où l'argent ne
peut servir à rien.
Durantsamaladieiléprouvalepuissantet doux
attachement de'ses nombreux amis. Le D. Heber-
den, le D. Brocklesby, le D.Warren et M. Cruiks-
ftank lui donnèrent leurs soins sans accepter au-
cuns honoraires ; mais sa constitution était af-
faiblie au-delà des secours réparateurs de l'art
médical. Prévoyant sa fin, il brûla indistincte-
ment de nombreuses masses de papier, et, dans
Je nombre , deux volumes //z-4°, contenant l'his-
toire la plus exacte et la plus détaillée de sa
vie, perte beaucoup à regretter. H expira le i3
décembre 1784, dans la soixante-quinzième an-
née de son âge, et fut enterré, le 20, dans l'ab-
baye de Westminster, tout au pied du monument
de Shakespeare, et près de la tombe de son ami
Garrick. Pour accomplir sa propre demande ,
une grande pierre tumulaire bleue fut placée sur
sa fosse, avec cette inscription :
SAMUEL JOHNSON , L. L. D.
MOURUT LE 13 DÉCEMBRE ;
L'AN DU SEIGNEUR
M. DCC LXXXIV,
DANS LA 75e ANNÉE DE SON AGE,
XXViij ABREGE
Le monument érigé à sa mémoire dans la ci-r-
Jhédraie de Saint -Paul , a coûté nooguinéès.
Il consiste dans une figure colossale, s'appuyant
.contre une colonne. L'épilaphe, qui est en latin,,
a été écrite par le Rcv. Dr. Parr.
N'ayant pas de proches parens, il laissa le
fonds de son bien , montant à i,!îoo livres stl,
à sou fidèle serviteur nègre, François Barbefi,
qu'il considérait comme étant particulièrement
sous sa protection, et qu'il avait depuis long-
tems traité comme un humble ami. Il nomma
Sir Joshua Reynolds, Sir John Hawkins et D.
Sir William Scott ses exécuteurs testamentaires.
Sa mort fixa l'attention du public à un degré ex-
traordinaire , et fut accompagné d'une accumu-
lation d'honneurs, inconnus jusqu'alors, dansles
formes variées de discours, d'élégies, de mé-
moires, de vies, d'essais et d'anecdotes.
Le caractère religieux, moral, politique et lit-
téraire de Johnson sera mieux connu par cet es-
sai sur sa vie, que par des commentaires travaillés
avec soin, et minutieux. Cependant, il peut ne pas
être superflu ici de tâcher de recueillir dans ses
divers biographes, sous un seul point de vue,
sespirfectionsles plus remarquables, et ses par-
ticularités les plus distinclives.
Il aimait la bonne compagnie et la bonne
chère; et, jusqu'à la fin de sa vie, il ne connut
d'autre méthode de régler son appétit, qu'une
répression absolue ou une indulgence illimitée.
« Très-souvent, dit M. Bosswell, il jeûnait;
toute l'année il se privait devin.; mais quand il
DE LA VIE DE S. JOHNSON. XXI C
mangeait, c'était avec voracité ; quand il buvait,
c'était copieusement. Il pouvait pratiquer l'abs-
tinence, mais non là tempérance. Il était géné-
ralement reconnu que, dans la conversation , il
était rtide, sans modération, dominateur, et
souffrait impatiemment la contradiction. Aimant
àârgûmefiterj'ëf ambitieux de vaincre,il s'em-
barrassait également peu de la vérité et d'utt
raisonnement gracieux quand il. touchait à la
conquête. « H n'y a pas à argumenter contre lui,
disait Goldsmilh, faisant- allusion à un mot d'une
des comédies de Cibber, « car si son pistolet
ne prend pas feu, il vous'jette par terre avec la;
crosse ». ■
Il s'élait accoutumé à une telle exactitude
dans la conversation ordinaire , qu'il s'expliquait
toujours avec force , choix el élégance d'expres-
sions; il était aidé en cela par une voix forte et
une prononciation lente et réfléchie. Quoique-
d'ordinaire grave dans sa contenance , il avait
beatuoup d'esprit et de saillie, et il se plaisait
Souvent dans les conversations plaisantes. Mis—
tress Piozzi dit que , « si l'on parlait de poésie ,
ses citations étaient les plus promptes, et- s'il
n'avait pas été célèbre par des qualités plus so-
lides et plus brillantes', le .genre humain se se-
rait réuni pour exalter sa mémoire extraordi-
naire. Sa manière clerépéterméri te d'être décrite,
quoique en même tems elle détruise tout moyen
de la décrire.; mais quiconque }'a entendu una
fois répéter une '.ode d'Horace, restera Jong-
leurs avant de pouvoir endurer de l'entendis
répéter par un autre ».
XXX ABRÉGÉ
M. Boswell observe très-judicieusement qu'en
proportion de la force naturelle de l'esprit, les
qualités opposées seront plus prédominantes et
plus difficiles à accorder, et, en conséquence,
n ous ne devons pas nous étonner que Johnson ait
fait voir un exemple éclatant de cette remarque
sur la nature humaine. Quoique la force de son.
esprit fût presque au delà de toute comparaison,
cependant, d'après des préjugés de jeunesse, que
tout son savoir et sa philosophie ne purent ja-
mais surmonter, il a été un zélé papiste; dans ses
sentimens politiques, un ultrà-royaliste, et jus-
qu'à la succession de Sa Majesté Georges III au
trône, un violent jacobite. Son attachement à
l'Université d'Oxford, à laquelle il ne dut pas de
g andes obligations dans sa jeunesse, le conduisit
injustement à déprécier le mérite de quiconque
avait étudié à celle de Cambridge. Son aversion
pour les républicains, les dissidens et les pres-
bytériens était invincible, et sa bigoterie reli-
gieuse était telle, que lorsqu'il était à Edimbourg,
. comme le dit le Dr. Towers, dans son essai sur
sa vie, il ne voulut pas aller entendre prêcher
le Dr. Robertson, parce qu'il ne voulait pas être
présent à une assemblée de presbytériens, quoi-
que, ainsi que tout le monde savant en général,
il reconnaissait que cet historien distingué était
un grand ornement de la littérature, et méritait
par-là le respect universel. Il était si porté à la
superstition, qu'il ôtait son chapeau, en signe de
respect, quand il s'approchait des lieux où exis-
taient jadis des églises catholiques, et se pros-
ternait devant les vestiges des monastères ; même
bien plus, il allait jusqu'à exprimer un véritable
DE LA VIE DÉ Si J0HN9ÔI*. XXX)
chagrin, parce qu'il avait mis du lait dans son
thé un vendredi saint. Il était disposé à ajouter
foi aux histoires d'apparitions, et facile à croire
à l'existence des pressentimens, tandis qu'il pa-
raissait scrupuleux et sceptique quant aux faits
particuliers.
Ces maladies de l'esprit sont justement attri-
buées à son tempérament mélancolique, et
étaient nourries par la contemplation solitaire,
au point qu'elles avaient chargé son imagination
de chaînes trop fortes pour que la raison pût les
rompre. Nous devons attribuer à cette cause la
mention de ses fautes secrètes> sa crainte cons-
tante de la mort, et ses terreurs religieuses, sans
rapport avec la force de son esprit ou sa con-
viction de la bonté de Dieu. Au moins cela
semble avoir été sa propre opinion sur les pro-
grès de sa maladie, comme on le voit dans
1 histoire du fol Astronome dans Rasselas, dans
la description de l'esprit duquel il semble s'être
proposé de représenter le sien.
Mais avec tous ces défauts, d'après la revue de
sa vie, il paraît hors de doute qu'il possédait beau-
coup de vertus, qu'il était extrêmement Humain,
charitable, affectionné et généreux. Tous ses
amis ont rendu témoignage à la bienveillance ■
chaude et active de son coeur» « Il n'avait rien
de l'ours, dit Goldsmith, que la peau ». L'in-
fortune n'avait qu'à former sa demande pour
établir son droit sur sa bourse ou sur l'exercice
de ses talens. Sa maison était un asile pour les
malheureux, sans consulter ce que sa propre
XïXrj ABRÉGÉ
convenance lui permettait; et son bien 'était
employé à soulager ceux qu'il''recevait'à sa
table, en.général, au-delà dès bornes que le
permettait la prudence. Mistregs Piozzi, dans ses
Anecdotes, remarque que, «comme sa bourse
était toujours ouverte pour faire 4'aumône,
de même son coeur était tendije jPjQfir:ceux qui
avaient besoin de soulagement, et son. âme était
susceptible de reconnaissance et déboutes les
bonnes impressions ". : '.-.._ .
Dans la littérature, JohnsOn s'eâl distingué
émitiemment comme biographe,'crifkriie'j phi-
lologue, moraliste, romancier, écrivain' poli-
tique, poète. . >
Comme biographe, son mérite est certaine--
mcnt grand. En général, sa narration est vi-
goureuse, serrée, claire, et ses réflexions sont
nombreuses, bien adaptées, et morales.
Comme critique, il a des titres.à l'éloge d'être
le plus grand que notre nation ait produit. Cet'
éloge, il l'a mérité par sa préface de Shakes-
peare -, et par les pièces détachées de critique
qui brillent parmi ses ouvrages; mais la force
de sa critique brille d'un éclat plus particulier
dans les Vies des Poètes. Par beaucoup de
passages de ces compositions, il n'y a point d'hy-
perbole à affirmer qu'elles sont exécutées avec
tout le savoir et la pénétration d'Aristote, et
animées et embellies par tout le feu de Longin.
Le Paradis Perdu est un poëme que l'esprit seul
de Milton avait pu produire; la critique de ce
po'éme est telle, que, peut-être, la plume seule
DE LA VIE DE S. JOHNSON. XXXII)
de Johnson pouvait l'écrire. Son jugement sur
Dryden et Pope défie les remarques de Quin-
tillien sur Démosfhèhes et Cicéron, et rivalise
avec les plus beaux morceaux de composition
élégante et de critique judicieuse de la langue/
anglaise.

Comme philologue, nous n'avons qu'à nous
référer à son Dictionnaire de l'a langue anglaise,
car son utilité est universellement reconnue, et
sa popularité est son meilleur éloge. « Tel est
son mérite, dit le savant M. Marris, que notre
langue ne possède pas un ouvrage plus abondant,
plus savant et plus estimable. Mais l'excellence
de ce rçrand ouvrage s'élèvera encore dans l'es-
time de ceux qui savent qu'il a été écrit, ainsi
que l'auteur le déclare, avec peu de secours des
savans, et sans la protection d'aucun grand, non
dans la douce obscurité de la retraite, ou sous
l'ombrage des berceaux de 1 Académie, mais au
milieu des embarras et du désordre, dans la
maladie et le chagrin ». — Peu avant que le
Dictionnaire fut publié, M. Edward Moore', le'
directeur dûn ouvrage intitulé the World, ex-
primait sa surprise à ce grand lexicographe, de
ce qu'il ne se pronosait pas de dédier ce livre au
lord Cheslerfield. Johnson répondit : «-Qu'il
n'avait.aucune obligation à un grand quelconque,
et qu'en conséquence il n'en ferait pas son pro-
tecteur». — «Pardonnez-moi, Monsieur, dit
Moore, vous avez certainement obligation à
sa seigneurie pour deux éléganîes dissertations
qu'il a écrites en faveur de votre travail ». —
« Vous vous trompez; tout-à-fait j-'répliqua John-
XXXÏV ABRÉGÉ
son, je ne reconnais pas lui avoir d'obligation.
J'ai le sentiment de ma propre dignité, Mon-
sieur. J'ai fait le voyage Ou Commodore Anson
autour du monde de la langue anglaise; et comme
j'entrais dans le port avec un vent favorable et
par le plus beau tems, milord Chesterfield fit
sorty; deux petites chaloupes pour aider mon en-
trée. Je suis très-sensible à cette faveur, mon-
sieur Moore, et je serais fâché de dire la moindre
chose de défavorable contre ce seigneur; mais
je ne puis m'empêcher de penser qu'il est lord
parmi les hommes d'esprit, et homme d'esprit
parmi les lords ». La sévérité de cette remarque
semble n'avoir jamais été oubliée par le Comte,
qui, dans une de ses lettres à son fils, dépeint
ainsi le Docteur : « Il y a un homme dont j'admire
et respecte le caractère moral, le profond savoir,
et les talens supérieurs, mais qu'il m'est si im-
possible d'aimer, que la fièvre me saisit presque
lorsque je suis en sa compagnie. Sa figure , sans
être difforme, semble faite pour disgracier ou
ridiculiser la structure ordinaire du corps hu-
main ; ses jambes et ses bras ne sont jamais dans
la position où, d'après la situation de son corps,
ils devraient être; mais ils sont constamment
employés à commettre des actes d'hostilité con-
tre les grâces. Il jette par-tout ce qu'il veut boire,
excepté dans son gosier; et il ne fait que briser
ce qu'il se propose de découper. Inattentif à tous
les égards de la société, il fait tout à contre-
tems, et met tout hors de sa juste place. Il dis-
pute avec chaleur et sans distinction, ne s'in-
quiétant ni du rang, ni du caractère et de. la
situation de celui ayee qui il dispute, Ignorant
DE LA VIE DE S, JOHNSON. XXX'»'
absolument les divers dégrés de la familiarité ou
du respect, il est exactement le même avec ses
supérieurs, ses égaux et ses inférieurs; d'après
cela, et par une conséquence nécessaire, il pa-
raît absurde à deux des trois. Est-il possible
d'aimer un tel hoinme ? Non. Le plus que je
puisse faire pour lui, c'est de le regarder comme
un respectable hottentot ».
Comme moraliste , ses papiers périodiques sont
distingués de ceux de tous les autres écrivains
dont la célébrité dérive de semblables publica-
tions. Il n'a ni l'esprit ni la grâce facile d'Addison,
ni-le sel ni la douceur régulière de Goldsmith.
Ses moyens sont d'un genre plus grave, plus éner-
gique , et ils ont plus de dignité que tous ceux de
ses compétiteurs; et s'il nous amuse moins, il
nous instruit davantage. Il se montre, maître de
tous les replis du coeur humain, habile à décou-
vrir le vice lorsqu'il se déguise sous ses mille
formes; et il possède également des corrosifs
pour extirper, ou des iénitifs pour adoucir les
folies et les chagrins du coeur. Mais son génie
était formé seulement pour châtier des fautes
plus graves qui demandent le secours d'une main
plus sévère. Son/iamW^rfournitun si grand nom-
bre de discours sur la religion pratique et les
devoirs moraux, d'une critique variée, de contes
allégoriques et orientaux, qu'on ne peut regar-
der comme un esprit imparfait, celui qui par
une étude constante et la méditation, s'est rendu
propre tout ce qu'on y trouve. Chaque page du
Rambler montre un esprit répandant en abon-
dance les allusions les plus heureuses et les
XXXVJ '■'.]"' ABRÉGÉ
images de la poésie; les remarques tirées; u^és:
autres auteurs sont toutes si à propos, et se
mêlent si aisément dans ses périodes, que le
tout semble un texte uniforme et brillant.
Mistress Ptozzi, dans ses Anecdotes, parlant
de cette production , s'exprime ainsi : « La piété
qui a dicté le Rambler, vivra toujours dans le
souvenir ; et je crois qu'elle sera toujours révé-
rée. Cet ample dépôt des vérités religieuses, de
la sagesse morale, de la critique éclairée , res-
pire en effet les émanations originelles de l'esprit
de son grand auteur, exprimées en outre dans
■un style qui lui est si naturel, et qui ressemble
tellement à son genre ordinaire de conversation,
que je ne fus pas peu étonnée quand il me dit qu'il
avait à peine relu ces essais inimitables avant de.
les confier à l'impression ».
M. Murphy observe que « le Rambler peut être
considéré comme le grand ouvrage dé Johnson.
Il fut la base de cette haute réputation qui alla
toujours en croissant jusqu'à la fin de ses jours.
Dans cette collection-, Johnson est le grand
prêcheur de morale de ses concitoyens. Ses
Essais forment un corps de morale ; ses obser-
vations sur la vie et les moeurs sont fines et ins-
tructives ; et les numéros où il se livre à la cri-
tique , servent à étendre le goût de la littéra-
ture. H faut cependant reconnaître qu'un sombre
méthodique pèse sur l'esprit de l'auteur, et que
tous les essais, excepté huit ou dix, venant de
la même source, il ne faut pas s'étonner qu'ils
aient la couleur du sol d'où ils sortent «.Johnson;
reconnaissait cette uniformité; il ayait l'habitude
DE LA VIE DE S.: JOHNSON. XXXVÏT
de dire-que s'il avait trouvé un ou deux amis qui
eussent été capables d'entremêl er aux siens quel-
que» numéros brillans , le recueil eût été plus
mélangé , et en conséquence plus agréable à la
généralité des lecteurs.
Les numéros sérieux de son Idler, quoiqu'in-
férieurs à ceux du Rambler en sublimité et en
éclat, se distinguent par la même dignité de,
morale et de philosophie imposante, et con-
duisent au même grand but, de répandre la
sagesse, la vertu et le bonheur. Les numéros
plaisans sont légers et aimables, et plus dans le
genre d'Addison. 1 '
Sur le Idler, M. Murphy observe, que « pour
être conforme au caractère annoncé, il est écrit
avec une vigueur éteinte, dans.un style aisé , et,
avec une élégance naturelle. .C'est l'Odyssée.
après l'Iliade. Une vaste imagination ne conve-,
nait pas à \\Idler; le premier.nuni.ro.présente:
un portrait bien fait d'un paresseux,. et l'on ne
pouvait s'écarter de ce caractère Pour s'y con-j
former , Johnson oublié sa manière austère , et
nous fait trouver la raison agréable. Jl continue,.,
toujours ses lectures sur là vie humaine ; niais
il s'attache à des événemens communs, et il se
contente souvent du sujet du jour. ,
Gomme romancier, il déploie dans les contes ^
orientaux du Rambler une connaissance illimi-
tée des hommes et des moeurs; mais son chef-
d'oeuvre dans ce genre de littérature , c'est son
Rasselas. Aucun de ses ouvrages n'a été si ré-
pandu en Europe. Le style nous enchante pas
xxxviij ABRÉGÉ
son harmonie; les argumens sont Subtils et in-
génieux; les réflexions neuves, et cependant
justes. Il étonne par la sublimité de ses senti-
mens et là profondeur de ses recherches, et il
îious enchante par l'abondance et la justesse
de ses comparaisons. Le fonds de sentimens qu'il
contient est tel, que presque chaque phrase
peut fournir le sujet d'une longue médita-
tion.
M. Murphy raisonne sur ce roman comme il
suit : « Rasselas est sans nul doute à-la-fois élé-
gant et sublime. C'est un tableau de la vie hu-
maine , peint, il faut l'avouer, avec de sombres
couleurs. La mélancolie naturelle de l'auteur,
plusforfe alors par lamort prochaine de sa mère,
assombrit le tableau. Celui qui lit les titres des
chapitres, reconnaît que ce n'est pas une suite
fl'aventures qui engage à continuer, mais une
discussion sur des questions importantes ; Ré-
flexions sur la vie humaine, histoire d'Imlac, le
Savant, Dissertation sur la poésie, Caractère
d'un homme sage et heureuxretc. C'est par deâ
tableaux de la vie , et des reflexions morales
pleines de profondeur, que l'attention est attirée
et satisfaite pendant tout le cours de l'ouvrage ».
M. Murphy conclut ses observations par ces mots !
« Il est remarquable que la vanité des poursuites
de l'homme était, vers la même époque,le su-
jet traité à-la-fois par Jonhson et par Voltaire,
mais Candide est l'ouvrage d'une imagination
riante, et Rasselas, avec tout l'éclat de son élo-
quence, étale une sombre peinture ». .
Comme écriyain politique, ses productions
DE LA VIE DE S. JOHNSON. XXXI*
sont plus distinguées par la subtilité de la dis-
cussion , l'amertume de la satire et l'énergie du
style, que par la vérité, l'équité et la franchise.
Il est peut-être vrai que dans les plaintes qui
s'élevèrent dans tout le royaume, Johnson exas-
péra son esprit ; mais il fut l'ami des droits de
l'homme; et il était de beaucoup supérieur à la
petitesse d'esprit qui aurait pu l'induire à avan-
cer ce qu'il ne pensait et ne croyait pas ferme-
ment.
Comme prosateur, la censure, l'éloge, et l'imi-
tation du style de ses ouvrages ont été portés à
des extrêmes également dangereux pour la pureté
de la langue anglaise. Il a, sans nul doute, fait des
innovations dans notre langue, par l'adoption
des dérivés du latin; mais le danger de ses inno-
vations serait bien léger, s'il n'était imité eue par
ceux qui peuvent penser avec la même précision;
car on peut signaler peu de passages de ses ou-
vrages où son idée pourrait être rendue exacte-
ment par les mots qui sont d'un usage plus fami-
lier. Son imagination et son esprit étaient le
type de son style. Si son génie avait été plus
étroit, son expression eût été plus facile. Et
l'on doit se souvenir que tandis qu'il ajoutait
l'harmonie et la digniléànofrelangue, il ne l'ani
violée par l'emploi d'aucun idiotisme étranger,
ni l'affectation d'aucune irrégularité dans la
construction de ses phrases. En tout, il est
certain que son exemple a donné une élévation
générale à la langue de son pays ; car quelques-
uns de nés meilleurs écrivains l'ont imitée de
très-près. Cette particularité est très-bien dé-
il ABRÉGÉ '
c'rîte par M. Courtenay, dans sa Revue Politique,
dans les vers qui suivent:
Par ses dons la nature lui ordonna de régler le' genre humain.
11 a^ coihmé le Titien , formé sa brillante école,
Et-enseigné aux esprits semblables au sien à exceller,
Tandis .que de -ses lèvres découlait ta- sagesse persuasive.
.Gommepoète, lemérite de Johnson, quoique
considérable , est faible cependant auprès de ce-,
lui qu'il a déployé dans ces parties de la littéra-
ture dans lesquelles nous l'avons déjà considéré.
Ses poëmes sont les simples et sentimentales
effusions d'un esprit qui-n'est jamais entraîné 1
hors de lui-même, auquel la rimé n'ajoute point
de beauté-,- et dont la prose n'affaiblit point la
force. Sa versification est douce/ coulante et
libre ornais ses césures ne;sent ipas-suffisamment
variées, ppur lui sauver-le reproche'de la mono-
tonie. M. Murphy, dans son; examen dùcaraetère
littéraire de Johnson., observe que; sa -poésie est
telle que, s'il s'était dévoué aux:Muses,'il aurait
été le rival de Pope. •'.-.■WM r..
Il e,st généralement reconnu que, dès compo-(
sitions poétiques de Johnson , les imitations de
juvénal sont les meilleures. Ce sont peut-être
les plus nobles imitations qui aient été faites
dans aucune langue. Quant aux caractères que
Juvénal a choisi polir illustrer ses préceptes,
Johnson en a substitué d'autres de l'histoire mo-
derne. Au lieu de Séjan, il place le cardinal
Wolsey, etBuckingham, poignardé par Felton;
au lieu de Démoslhènes et de Çicéron , il. place,
Lidiat, Galilée et Laud ; au lieu d'Annibal,
DE LA VIE DE S. JOHNSON. xïj
Charles XII de Suède ; et pour marquer les ré-
sultats d'une longue vie , il dit :
Desycux de Marlborough des torrcns de folie coulèrent,
Et Swift expire hébété et offert en spectacle.
TV a conservé toutes les beautés originales
des moralités du poète romain, mais il les a dé-
pouillées avec urt art infini de toute apparence
d'impiété Epicurienne, et il lés a remplies de
préceptes dignes d'un philosophe, et de voeux
convenables à un chrétien.
La diction de sa tragédie tflrène est nerveuse,
riche et élégante ; mais un langage éelatant et
xles vers mélodieux font un beau poëme, mais
non pas une tragédie. H n'y a pas dans toute
la pièce une seule situation pour exciter la cur
ïiosité, ou faire naître un combat entre les pas-
sions. Lessentimens sont justes et toujours mo-
raux , mais rarement appropriés aux caractères
et généralement trop philosophiques. M. Murphy
dit que le prologue est écrit avec élégance, et
par son style particulier montre l'orgueil litté-
raire et l'esprit sublime de l'auteur.
Un de ses biographes rapporte l'anecdote
suivante sur son arrivée à Londres ; et ceux qui
ont lu ses ouvrages jugeront le mieux comment
il a vérifié sa propre prédiction. — Wikox,
libraire célèbre dans le Strand , lui prêta cinq
guinées, et lui demanda'«Comment entendez-
vous gagner votre vie en, cette ville »? « Par
mes travaux littéraires », répondit Johnson.
Wilcox, le regardant fixement, secoua la tête :
ïlij ABRÉGÉ
«Par vos travaux littéraires! vous feriez mieux
de vous faire porte-faix ».
Pour avoir une juste idée de ce grand homme,
nous devons nous contenter d'offrir à nos lec-
teurs cette légère esquisse. Sa taille était élevée,
S.es membres très-gros, sa force extraordinaire ;
et son activité dans sa jeunesse avait été plus
grande qu'Une telle formé le devait faire at-
tendre; mais il était sujet à une infirmité d'un
genfe convulsif, qui ressemblait à la maladie
appelée la danse de Saint-Vif; et il portait les se-
mences de tant de maladies répandues dans sa
constitution , que peu de tems avant sa mort il
déclara qu'il pouvait à peine se rappeler un jour
entièrement exempt de douleur. La force de
son entendement était extraordinaire ; elle avait
été beaucoup augmentée par la lecture, et en-
core plus par la méditation et la réflexion. Sa
mémoire était très-sûre, son imagination d'une
force extraordinaire, et son jugement était
.yif et pénétrant. Il lisait avec une grande ra-
pidité, retenait avec une exactitude étonnante
ce qu'il avait amassé si facilement, et avait la fa-
culté de réduire avec ordre et système les traits
ramassés sur chaque objet qu'il avait recueillis
dans les différens livres. Il ne serait peut-être pas
sûr de réclamer pour lui la place là plus élevée
parmi ses contemporains dans aucune partie
jdê la littérature; mais, pour me servir d'une
de ses expressions, if portait davantage son es-
prit sur chaque objet, et il avait une plus grande
variété de connaissances prêtes pour toutes les
joccasipûs, qu'aucuji autre homme quel'onnom-
DE LA VIE DE S, JOHNSON. xliij
merait aisément. Quoique porté à la supersti-
tion, il était, sous tous les autres rapports,
incrédule d'une manière si remarquable , que
Hogarth disait que pendant que Johnson croyait
fermement à la Bible, il semblait déterminé à ne
croire à rien autre qu'à la Bible. Il avait une
forte opinion de l'importance de la religion,
et son zèle pour ses intérêts ne s'affaiblit jamais;
de manière qu'en sa présence toute impiété était
confondue. La même énergie qu'il déployait
dans ses productions littéraires, il la montrait
aussi dans sa conversation , qui était variée ,
frappante et instructive. De même que le Sage
de Rasselas, il parlait, et l'attention veillait à ses
, discours ; il raisonnait, et la conviction termi-
nait ses périodes : quand cela lui plaisait, il était
le plus grand sophiste qui eût jamais disputé dans
les lices des déclamateurs, et peut-être per-
sonne ne l'a égalé en réparties fortes et pi?
quantes. Sa véracité, dans les plus communes,
comme dans les plus solennelles occasions, était
Stricte jusqu'à la sévérité. Il méprisait d'embellir
une histoire par de fausses circonstances ; car il
avait l'habitude de dire que ce qui n'est pas une
représentation de la réalité, n'est point digne de
notre attention. De même que sa bourse et sa
maison furent toujours ouvertes aux indigens,
de même son coeur fut tendre pour ceux qui
avaient besoin de consolation, et son âme fut
susceptible de reconnaissance et de toute im-
pression généreuse. Il avait une rudesse d.ins ses
manières qui subjuguait lesinsolens^ et qui ter-
rifiait les faibles; mais c'était seulement dans ses
manières; car personne ne fut plus aimé que