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Récits d'outre-mer. A bord du Tennessee. Les Hounds. Le Poison noir. Une Chasse au boeuf sauvage. Par Édouard Auger

De
336 pages
Didier (Paris). 1873. In-18.
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JEAN RAYMOND 1964
RÉCITS
D'OUTRE-MER
A BORD DU TENNESSEE — LES HOUNDS
LE POISON NOIR
UNE CHASSE AU BOEUF SAUVAGE
PAR
EDOUARD AUGER
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
RÉCITS
D'OUTRE-MER
RECITS
D'OTTRE-MER
A BORD DU TENNESSEE
LES HOUNDS — LE POISON NOIR
UNE CHASSE AU BOEUF SAUVAGE
PAR
EDOUARD AUGER
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
QUAI DES AUGUSTINS, 35
187 3
Tous droits réservés
A M. ERNEST SIROUY
CHEF DE BUREAU DE LA PRESSE AU MINISTERE DE L'INTÉRIEUR
Mon cher Ami,
Permettez-moi de vous offrir la dédicace de ce livre
comme l'expression des sentiments de gratitude et de
sincère affection que je vous ai voués.
E. AUGER.
Paris, le 20 novembre 1872.
A BORD DU TENNESSEE
A BORD DU TENNESSEE
I
Le Tennessee.
Le vapeur des Etats-Unis le Tennessee, partant
le 1er octobre 1850 de Panama pour San-Fran-
cisco, transportait à son bord une quarantaine de
passagers de chambre, dont trois Français, le reste
Américains, confortablement logés et alimentés,
grâce aux trois cents dollars (environ 1600 fr.) que
chacun de nous avait payés pour être admis dans
ce sanctuaire aristocratique, sans compter le titre de
gentleman, et celui de ladies aux dames, qui nous
revenaient de droit, toujours en raison du prix
élevé de nos tickets ou quittances de loyer.
Les passagers de l'entrepont, au nombre de
plus de cent individus, couchaient pêle-mêle dans
des étagères à trois compartiments, alignées comme
les couchettes d'un hôpital, et garnies de matelas
1
A BORD DU TENNESSEE
suffisamment durs et malpropres; mais les Améri-
cains, race nomade habituée à camper en plein air,
s'en accommodaient fort bien, ainsi que de leur
nourriture, plus substantielle que délicate; quant
à la qualification de mâles et de femelles qui leur
était attribuée sur le registre du bord en raison du
bas prix de leur passage, il faut croire qu'ils n'en
ressentaient aucune humiliation.
L'aristocratie américaine, la plus intraitable, en
dépit de ses protestations démocratiques, de toutes
celles qui pèsent sur notre pauvre humanité, se fait
un titre de noblesse de son argent bien ou mal ac-
quis, derrière un comptoir d'acajou ou dans une
vulgaire échoppe, et relègue au rang des brutes
les déshérités de la fortune. Ne dirait-on pas que
le culte du veau d'or s'est transmis à travers les
siècles des Hébreux à ces modernes Pharisiens qui
se nourrissent exclusivement des textes de la Bible,
tout en n'admettant qu'avec une certaine réserve
le désintéressement de Moïse qui brisa leur idole.
Le patriarche, dans leur intime conviction, n'a pas
pu faire autrement que d'en garder les morceaux
pour lui;
Une corde attachée à la hauteur des lisses, d'un
bastingage à l'autre; séparait l'arrière de l'avant
A BORD DU TENNESSEE
du Tennessee. Cette simple barrière, infranchissa-
ble pour les ilotes de l'entrepont, était sans obsta-
cle pour les aristocrates de la poupe, et nous pou-
vions, à toute heure du jour et de la nuit, étendre
notre promenade sur le domaine des mâles et
femelles.
Dans une de ces excursions faubouriennes avec
mes deux compagnons, aussi désireux que moi de
se familiariser avec les moeurs américaines, un
«Salut à mes compatriotes! » prononcé dans le
plus pur accent méridional, nous fit tressaillir
comme des Parisiens surpris par un accord de piano
dans un village de Sioux. Il s'ensuivit de notre part
un mouvement de conversion spontané, et nous
nous trouvâmes en présence de quatre individus,
deux hommes, une femme, et un chien de race
griffonne qui, le nez en l'air, la moustache ébou-
riffée et le regard anxieux, semblait attendre une
réponse bienveillante de notre part.
Les deux hommes étaient de taille moyenne,
mais bien proportionnés, avec ce développement
musculaire exubérant qui décèle un exercice cons-
tant des membres supérieurs et inférieurs ; leur
physionomie était franche et joviale, et leurs traits
expressifs, quoique vulgaires, ainsi que leur accen-
A BORD DU TENNESSEE
tuation fortement accusée ne laissaient aucun doute
sur leur profession et leur origine.
La femme, bien que jeune, et douée d'une figure
plutôt agréable que distinguée, portait sur ses
traits d'une coupe hardie cette flétrissure préma-
turée qui est le résultat d'une vie agitée, et des
privations si peu faites pour un sexe qui ne s'é-
panouit qu'au milieu de la serre chaude du bien-
être et des soins qu'on prodigue aux fleurs nais-
santes; une chevelure abondante, dont un peigne
ébréché laissait tomber le long de ses joues les
brunes flammèches, des yeux noirs pleins d'ar-
dentes provocations, et des dents de l'émail le plus
pur, lui donnaient quelque ressemblance avec ces
anges déchus que l'esprit du mal a effleurés de
son aile meurtrière.
— Bonjour, pays, répondis-je en offrant la main
à mon interlocuteur, tandis que le griffon, dans le
délire de sa reconnaissance, appliquait ses deux
pattes sur mon gilet, et j'ajoutai en patois :
— Venez donne como tout lou mounde guère
fortauno en Californio?
— La vido soulamén, se play à Diéou! me
répondit-il dans le même idiome, et il ajouta en
français : « Ce n'est pas tant la fortune que des
A BORD DU TENNESSEE
moyens d'existence que nous allons chercher dans
cette contrée de l'or. Vous voyez en nous, et il tira
son chapeau, une famille d'écuyers, acrobates et
prestidigitateurs qui, après avoir fait les délices
des principales villes de la Nouvelle-Grenade, de
l'Equateur et du Pérou, et privés de notre acces-
soire le plus indispensable, c'est-à-dire de nos
chevaux, que des voleurs ont eu le talent de nous
escamoter pendant la nuit, à Payta, allons essayer
de rétablir nos affaires à San-Francisco où, nous
a-t-on assuré, les chevaux sont à bon marché, et
l'argent facile à gagner.
— Espérons que vous réussirez dans votre en-
treprise, lui dis-je, et si vous vous décidez à don-
ner quelques représentations, je m'inscrirai volon-
tiers avec mes amis pour la première.
— Mille fois merci, monsieur, de votre souhait et
de votre offre, l'un et l'autre me porteront peut-
être bonheur, car nous en avons diablement besoin.
Saluez donc, vous autres, ajouta-t-il en se tournant
vers ses acolytes : Celle-ci est ma femme, première
écuyère du cirque Bernadoux, car je m'appelle
Anténor Bernadoux, pour vous servir; celui-là est
mon frère Etienne, qui fait la voltige sur trois che-
vaux et exécute au galop le saut périlleux avec un
A BORD DU TENNESSEE
poids de cinquante livres à chaque main. Quant à
l'illustre Pataud, qui s'est déjà présenté lui-même,
c'est notre chien savant qui écrit le français
comme un académicien, calcule aussi bien qu'un
arpenteur, et joue le domino comme personne.
— Avec tant de cordes à votre arc, vous ne sau-
riez manquer d'enchaîner la fortune, répliquai-je.
Une seule chose pourtant m'embarasse : c'est au
sujet des chevaux que. vous trouverez là-bas.
— Je vous comprends, interrompit l'écuyer avec
cette promptitude méridionale qui va au-devant de
la pensée, pardon de mon impolitesse, monsieur,
mais Anténor Bernadoux connaît, Dieu merci, son
métier, et si les chevaux qu'on peut se procurer en
Californie ne sont pas des tigres, ou, permettez-
moi le mot, d'abominables rosses, je me charge en
moins de huit jours d'en dresser deux aussi bien
que s'ils sortaient d'apprentissage du cirque Fran-
coni.
— C'est bien parlé, s'écria à son tour mon ami
Alfred, qui, en sa qualité d'ex-officier de cavalerie,
tenait en grande estime l'art de l'équitation, et
vous pouvez compter sur nous pour intéresser à
vos débuts toute la France californienne. En at-
tendant ce grand jour, vous accepterez, je l'es-
A BORD DU TENNESSEE
père, un verre de madère dans notre camp ; sui-
vez-moi, le capitaine Wardlaw, que j'aperçois d'ici
baillantàse décrocher la mâchoire, ne me refusera
pas un laisser-passer pour vous trois, et même
pour votre chien savant; car c'est lui, j'en ai
l'idée, qui sera votre introducteur à l'avenir.
Alfred ne s'était pas trompé. Pataud, introduit
dans une société de gens très-bien couverts (les
chiens s'y connaissent), et secrètement encouragé
par les agréables émanations qui s'échappaient à
travers la claire-voie de la salle à manger, se livra
sans trop se faire prier à une foule d'exercices sa-
vants qui émerveillèrent les spectateurs. Il ne lui
manquait vraiment que la parole pour être déclaré
à l'unanimité un gentleman accompli, et dans cette
hypothèse, irrévérentieuse j'en conviens, il n'eût
peut-être pas été inférieur à quelques-uns de nos
passagers. A défaut de ce titre, dont il se souciait
probablement fort peu, Pataud dut trouver une
compensation suffisante dans les caresses et les
friandises qui lui furent prodiguées par toute la
gentilhommerie de l'arrière. Quant à ses associés,
je parle des Bernadoux, ils eurent, à partir de ce
moment, les privilèges de l'exéquatur sur la partie
du pont interdite aux roturiers, et tout le monde,
8 A BORD DU TENNESSEE
officiers et passagers, les accueillit sur le pied d'une
parfaite égalité, faveur dont ils profitèrent sans en
abuser.
Disons pourtant qu'un orage, qui assombrit un
moment l'horizon, faillit, une après-midi, porter
le trouble au milieu de cette entente cordiale.
Mme Bernadoux (toujours la femme), qui jusque-là
avait beaucoup négligé sa toilette, ce qui la ren-
dait très-intéressante aux yeux des fières Améri-
caines, Mme Bernadoux, disons-nous, ne s'avisa-t-
elle pas, un dimanche encore, d'arborer un de ses
costumes de haute lice des plus éclatants, avec la
circonstance aggravante de bijoux non contrôlés à
la Monnaie, qui, soumis dès l'aube à un frottement
énergique de savon et de blanc d'Espagne, ressem-
blaient à un semis d'étoiles sur une bayadère de
l'Inde.
Mme Bernadoux, nous l'avons omis dans son por-
trait, avait ce teint nuance d'oeuf d'autruche si
préconisé par les sectateurs du Coran. Elle rache-
tait, il est vrai, cette imperfection, si imperfec-
tion il y a, par un cou d'un galbe harmonieux,
des bras ronds et potelés, bien qu'on eût pu leur
désirer des attaches plus délicates, et des bas de
jambes, qu'une robe écourtée découvrait un peu
A BORD DU TENNESSEE
au-dessus de la cheville, d'un modelé tellement
correct qu'ils semblaient empruntés à la statuaire
antique. Restait donc son teint bistré; mais il y a
des personnes qui ne détestent pas cette nuance,
témoin Antoine, un Romain archi-blasé, qui s'é-
prit de Cléopâtre dont le teint n'était pas blanc
du tout.
La transformation de Mme Bernadoux ne fut pas
du goût de tout le monde, et si la partie masculine
de l'aréopage aristocratique la jugea favorable-
ment, il n'en fut pas de même de la fraction fémi-
nine. Tout le monde a été à même d'apprécier le
puritanisme un peu farouche des Anglaises, autant
vaut dire des Américaines, leurs préjugés touchant
la question si ardue des proper et des improper
s'insurgèrent contre cette audacieuse exhibition,
et il ne vint à l'idée d'aucune d'elles — j'en prête-
rais serment au besoin— de mettre ses propres
jambes en concurrence avec celles d'une saltim-
banque. Pourtant il fallait à tout prix couper court
au scandale, et, à la suite d'une délibération dont
les hommes furent exclus, le mot shocking, cette
expression sacramentelle de la plus inflexible ré-
probation, fut hautement prononcé. L'honorable
capitaine, qui avait intérêt à ménager des passa-
10 A BORD DU TENNESSEE
gères à trois cents dollars, qui buvaient pour ordi-
naire du bordeaux à six francs la bouteille, jugea
la question digne de son intervention, et le pro-
priétaire de Pataud fut prié en termes courtois,
mais n'admettant aucune réplique, de vouloir bien
inviter sa femme à se montrer moins prodigue de
manifestations plastiques. Cet arrêt, car il faut
bien lui donner ce nom, fut exécuté à regret pro-
bablement, mais sans opposition de la partie in- '
téressée, les franchises de la poupe étant subor-
données à cette simple condition.
Pataud, disons-le hautement, continuait à se
maintenir dans l'estime comme dans l'affection des
passagers, sans distinction de rang ni de sexe, et
s'il eût eu moins de retenue, il serait mort, comme
Vert-Vert, d'une indigestion des bonnes choses
que chacun lui prodiguait ; mais, heureusement
pour lui, son éducation soignée et le sentiment
bien compris de sa conservation le mirent à l'abri
de cette fin prématurée.
Sans compter M. Toussenel, qui est parvenu à
réhabiliter l'espèce animale aux yeux de l'homme,
cet orgueilleux despote de la création qui s'est at-
tribué, de sa propre autorité, le monopole de l'in-
telligence et des qualités morales, la race canine a
A BORD DU TENNESSEE 11
eu de tout temps des panégyristes qui nous ont ré-
vélé ses rares aptitudes et même certains de ses
instincts d'un ordre supérieur au nôtre. Faut-il donc
s'étonner si Pataud, après quelques jours d'études
comparées et avec cette subtilité de flair qui est la
pierre de touche des chiens, avait analysé, dans
toutes leurs nuances, les qualités bonnes ou mau-
vaises des personnes qu'il fréquentait.
— Patlao, avait beau prononcer de sa voix la
plus insinuante une lady au nez pincé, aux lèvres
étroites,à l'oeil terne et froid, véné, my dear, je avé
dion soucré por vos! Pataud ne répondait à cette in-
vitation que par un regard de méfiance, accompagné
d'un éternuement rôprobatif, et s'élançait, comme
l'enfant à la voix de sa mère, au simple appel d'une
autre femme à l'oeil sympathique, aux lèvres sou-
riantes, acceptant d'un air humble et reconnais-
sant la petite réserve qu'elle avait prélevée sur son
dessert. Ses grandes prunelles brunes n'expri-
maient plus alors que la confiance et l'affection, et
c'était avec une lenteur solennelle qu'il dégustait
cette offrande cordiale ; on eût dit un habitué de
Véfour savourant avec béatitude un mets de sa pré-
dilection.
Son infaillible perspicacité lui avait-elle fait re-
12 A BORD DU TENNESSEE
connaître dans le capitaine Wardlaw, le maître,
après Dieu, du Tennessee, ainsi qu'il était désigné
dans sa charte, le souverain dispensateur des mets
délicats qui figuraient journellement sur notre table,
et dont il avait sa part, c'est ce que je n'oserais
affirmer; le fait était pourtant qu'il lui témoignait
des égards tout particuliers et une condescendance
presque respectueuse. Aussi, lorsqu'aux approches
de midi le digne capitaine apparaissait sur le pont,
armé de son sextant, pour observer la hauteur du
soleil, Pataud ne manquait jamais de l'assister de
sa présence, et poussait un grognement des plus
énergiques lorsqu'un fâcheux venait le déranger
dans cette importante occupation.
Le second du Tennessee, dont le nom m'échappe,
et Master Isaacs, l'agent comptable (purser),
avaient également part à sa prédilection, bien
qu'avec une imperceptible nuance de familiarité,
peut-être même de protection de sa part. Mais
Dawling, le maître d'équipage, était, en revanche,
l'objet de son implacable antipathie ; en toute occa-
sion il lui montrait les dents, et se serait laissé
mourir d'inanition plutôt que d'accepter une simple
croûte de pain de cet être abhorré.
Ce Dawling était un jeune homme de vingt et
A BORD DU TENNESSEE 13
quelques années, d'une taille athlétique et d'une
vigueur qui répondait à sa taille, avec de beaux
traits, mais d'une expression sardonique et brutale.
Il était généralement délesté des hommes qu'il
avait sous ses ordres, parce qu'il les maltraitait
sous le moindre prétexte, mais aucun d'eux n'eût
osé lui tenir tête tant il était redouté.
Mme Bernadoux ne partageait pas, il faut le
croire, les préjugés de Pataud contre le beau maître
d'équipage, car depuis l'admonestation qu'elle s'é-
tait attirée de la part de son débonnaire époux, elle
semblait accueillir avec une certaine satisfaction les
prévenances du vice-roi de l'entrepont. On les
voyait fréquemment se promener côte à côte sur le
territoire plébéien : était-ce dans le but de se per-
fectionner dans la langue anglaise, comme elle
l'avait fait entendre à son mari et à son beau-frère,
ou pour tout autre motif moins avouable, c'était de
quoi nous n'avions pas à nous préoccuper ; pour-
tant il me semblait qu'un peu plus de surveillance
de la part de son seigneur et maître n'eût pas été
de trop.
Pour nous autres Français, de nature expansive
et prompts à nous familiariser, le séjour à bord
d'un navire anglais ou américain est un rude ap-
14 A BORD DU TENNESSEE
prentissage de mutisme et de morgue hautaine;
les Américains surtout, qui causent rarement entre
eux, affectent une réserve extrême vis-à-vis des
étrangers et se distraient à découper des morceaux
de bois dans les intervalles compris entre les repas
sans communiquer les uns avec les autres. Nous
nous serions donc fort ennuyés, si nous n'avions
trouvé une distraction dans les récits parfois très-
intéressants des frères Bernadoux, qui avaient été
un peu partout et étaient en somme de braves
jeunes gens, parlant, il est vrai, l'espagnol plus
purement que le français, et baragouinant l'anglais
de manière à se faire comprendre. Quant à Mme Ber-
nadoux elle ne manquait jamais de s'éclipser au
moment le plus animé de notre conversation.
Un soir, pourtant, à notre grande surprise, An-
ténor, au moment où sa femme se disposait, sui-
vant son habitude, à nous fausser compagnie, lui
enjoignit, d'un ton sec auquel elle n'était pas ha-
bituée, de vouloir bien rester à sa place. Mme Ber-
nadoux obéit en faisant la moue. Son mari avait-il
entrevu le glaive suspendu par un simple fil au-
dessus de son honneur conjugal ? c'est ce qui ne
me fut révélé que plus tard. En attendant, il nous
vint à chacun la même pensée , comme je le lus
A BORD DU TENNESSEE 15
dans un regard échangé avec mes deux compa-
gnons. Notre écuyer avait recouvré la vue.
Dix jours s'étaient écoulés depuis notre départ
de Panama, lorsque le Tennessee fit escale au petit
port de San-Diego pour embarquer du charbon et
des vivres frais. Master Isaacs, en sa qualité de
subrécargue, était chargé de surveiller cet appro-
visionnement qui nous retint pendant deux jours.
Le dernier convoi expédié de terre nous rappor-
tait des boeufs et quelques-uns de nos matelots,
qui avaient profité de l'occasion pour se griser. A
leur arrivée à bord, le maître d'équipage, dont les
traits étaient contractés par la fureur , envoya
d'une simple poussée l'un des ivrognes rouler sur
le pont, et lui lança, au moment où il essayait de
se relever, un si violent coup de ses grosses bottes
en pleine figure que le malheureux retomba en
arrière, toutes les dents de devant brisées et ré-
pandant des flots de sang par la bouche et les
narines.
Un cri de réprobation générale accueillit cet
acte de barbarie. Quant à moi, incapable de me
maîtriser, je fis un mouvement pour m'élancer
entre la victime et le bourreau ; mais une main de
fer m'écarta brusquement, et master Isaacs se
16 A BORD DU TENNESSEE
trouva devant moi. Bien m'en prit de cette subs-
titution forcée, car Dawling avait déjà son revolver
à la main, et il m'eût expédié pour l'autre monde
sans plus de souci que si j'eusse été un des rumi-
nants destinés à figurer sur notre table?
— De quoi diable vous mêliez-vous? me dit
doucement Isaacs lorsque je le remerciai du ser-
vice qu'il venait de me rendre, espériez-vous em-
pêcher Dawling de faire ce qu'il a voulu, lorsque
le capitaine lui-même n'avait pas le droit d'inter-
venir? Que Dawling soit un coquin déterminé,
j'en conviendrai pour peu que cela vous plaise,
mais c'est un coquin de cette espèce qu'il nous
faut pour maîtriser nos équipages, composés Je
plus souvent de vauriens qui valent à peine la
corde pour les pendre. Soyez donc prudent une
autre fois, et, comme le dit si bien un proverbe de
votre pays civilisé : «Entre l'arbre et l'écorcen'al-
lez pas mettre le doigt. »
Je m'en tins à cette leçon amicale ; mais, par
mesure de précaution, et pour le cas où il pren-
drait encore fantaisie à l'aimable Dawling de me
faire un trou dans la tête, je me inunis d'une ex-
cellente paire de pistolets de poche, bien décidé à
commencer le feu à la première démonstration hos-
A BORD DU TENNESSEE 17
tile de sa part. Mais il parut avoir renoncé de son
côté à toute nouvelle entreprise contre ma per-
sonne et affecta même de ne pas me regarder une
seule fois.
Quatre jours après cet incident, nous faisions
notre entrée dans la baie de San-Francisco, en
passant par le goulet, appelé Golden-Gate, la Bar-
rière-Dorée, et nous débarquions à l'extrémité du
grand Wharff, où quelques-uns de nos compa-
triotes, déjà prévenus de notre arrivée par la voix
des journaux, qui envoient prendre leurs rensei-
gnements en pleine mer, nous attendaient pour
avoir des nouvelles de Jeurs familles et des amis
qu'ils avaient laissés à Paris.
II
Une représentation à San-Kranclsco.
Quinze jours s'étaient écoulés sans que j'eusse
entendu parler des Bernadoux, mâles et femelle,
lorsqu'un matin, d'assez bonne heure, un coup
discrètement frappé à ma porte me réveilla en
sursaut. Entrez, répondis-je sans me déranger. La
porte fut ouverte, et un animal très-poilu, que je
ne reconnus pas d'abord, s'élança, sans y être in-
vité, sur mon lit, et, profitant de ma surprise, se
mit à me brosser la figure avec sa langue chaude
et sa moustache toute froide encore du brouil-
lard du matin.
— Laissez faire, criai-je en me débattant au
maître de l'animal qui le suivait de près, et s'ef-
forçait de l'arracher de dessus moi en me faisant
force excuses. Assez, Pataud, assez comme cela,
drôle,que vous êtes, couchez-vous là, et dormez,
je vous le permets.
A BORD DU TENNESSEE 19
Pataud, car c'était lui, heureux d'avoir satisfait
aux premiers besoins de son coeur, modéra enfin
ses transports et s'étendit sur le pied de mon lit,
en poussant un soupir de bien-être.
— Croiriez-vous, Monsieur, me dit Anténor
Bernadoux, que sans le secours de Pataud j'aurais
eu du mal à vous dépister dans cette grande mai-
son pleine de locataires. Heureusement j'ai eu
l'idée de prononcer votre nom au rez- de chaussée,
et sans la moindre hésitation, Pataud m'a conduit
jusqu'au deuxième, droit devant votre porte.
— Asseyez-vous sur ma malle, dis-je à l'écuyer;
c'est, comme vous le voyez, le seul siège que je
possède; allumez un cigarre, servez-vous une
goutte de la bouteille que voilà, et parlons un peu
de vos affaires.
— Ah ! Monsieur, que de peines et de difficultés
pour organiser une représentation ! et encore mes
propres ressources n'ont-elles pas suffi pour cela.
C'est vous dire assez que j'ai dû prendre un asso-
cié, ou plutôt deux associés, un Yankee et un ours.
— Diable! interrompis-je, je suppose que votre
deuxième associé est apprivoisé.
— Ils ne le sont ni l'un ni l'autre, et je vous
avouerai même que le plus sauvage des deux, c'est
20 A BORD DU TENNESSEE
le Yankee, un animal des plus insociables, tandis
que l'ours, pourvu qu'il ait à manger, se tient à
peu près tranquille.
— Vous devenez de plus en plus énigmatique,
mon brave Anténor, et je vous avoue que je n'y
comprends rien du tout.
— La chose est claire pourtant, poursuivit-il en
avalant une gorgée de cognac; l'Américain est
propriétaire d'un ours qu'il se propose de faire
battre contre un taureau mexicain, autre méchante
bête, et, pour donner plus de splendeur à la fête,
il m'a offert de réunir nos deux industries, ce que
j'ai été forcé d'accepter.
— Eh bien ! je n'y vois pas grand mal, l'idée de
votre Américain me paraît même excellente. Son-
gez donc à quel genre de public vous avez affaire :
à des Yankees auxquels il faut des drames naturels
empruntés au désert qui les environne, comme aux
Romains de Néron, des gladiateurs et des belluaires.
Croyez-moi, votre associé quadrupède n'est pas à
dédaigner, et je ne serais même pas surpris qu'il
vous attirât plus de monde à lui seul que vos exer-
cices équestres les plus intéressants, et même la
science académique de notre ami Pataud.
— C'est encore possible, cher monsieur, mais ne
A BORD DU TENNESSEE 21
comptez-vous pour rien l'humiliation que doivent
ressentir des artistes comme nous de faire cause
commune avec un montreur de bêtes féroces?
— Vous me faites rire, en vérité, avec votre hu-
miliation ; allez donc un peu sur la place de Ports-
mouth ; là, vous trouverez des barons et des mar-
quis qui se feront un plaisir de cirer vos bottes pour
la modique somme de vingt-cinq sous. Avant tout
il faut manger pour vivre.
— Je me rends, Monsieur, mais aussi quel drôle
de pays que la Californie : c'est le monde renversé,
à preuve quelles décrotteurs s'y font gentils-
hommes quand ils ont de l'argent, et les gentils-
hommes décrotteurs quand ils n'en ont plus. N'a-
t-on pas été jusqu'à me dire qu'il ne dépendait que
de moi, en ma qualité d'habile écuyer, de me faire
nommer colonel?
— Ce titre, vous pouvez le prendre à partir
d'aujourd'hui même, pour peu que vous en ayez
envie, sans que personne s'avise de vous le con -
tester. Mais à propos d'équitation, êtes-vous par-
venu à vous procurer les chevaux nécessaires à vos
exercices ?
— Deux haridelles, deux bêtes fondues qui n'a-
vaient plus que la peau sur les os, mais depuis huit
22 A BORD DU TENNESSEE
jours que je les travaille elles ne sont déjà plus re-
connaissables. Vous en jugerez d'ailleurs mardi
prochain, jour fixé pour notre représentation, et
voici trois billets d'entrée que vous me permettrez
de vous offrir en remerciement de toutes les bontés
que vous avez eues pour nous à bord du Tennessee.
— C'est moi qui vous suis reconnaissant de
votre attention, lui répondis-je. Et quel est le prix
de vos places?
— Trois dollars par personne, et si nous avons
seulement utr-millier de spectateurs, la recette sera
de quinze mille francs, sauf les frais à partager
entre mon principal associé et moi.
— Je décrochai mon gilet et j'en tirai neuf dol-
lars que je voulus mettre dans la main du futur
colcnel.
— Oh! Monsieur, s'écria le brave garçon en
retirant sa main, j'espérais qu'en qualité de com-
patriotes, je n'oserais pas dire d'amis, vous ne re-
fuseriez pas ce petit cadeau, et vous m'offrez de
l'argent! Ce n'est pas là ce que j'étais venu cher-
cher ici.
— Permettez, mon cher Anténor, lui répondis-
je, nous ne sommes pas ici en France, où l'on
donne pour le seul plaisir de donner, sans en at-
A BORD DU TENNESSEE 23
tendre même un simple remerciement, mais bien
en Californie, où l'on ne donne rien pour rien, pas
même un coup de chapeau. Je prétends donc payer
vos billets, parce qu'ils me procureront, j'ensuis
sûr, ainsi qu'à mes amis, une distraction équiva-
lente à l'argent que nous aurons dépensé. Ainsi,
n'en parlons plus.
Anténor, comprenant que toute résistance de sa
part serait inutile, se décida, bien contre son gré,
à empocher les neuf dollars, et me présenta ses
trois billets que j'introduisis dans mon gilet à la
place de l'argent que j'en avais tiré. Puis nous
causâmes encore quelques instants de choses et
autres, et il allait se lever pour prendre congé de
moi, lorsqu'il se ravisa.
— A propos, me dit-il, vous vous rappelez ce
grand escogriffe de maître d'équipage du Tennessee
qui voulait en conter à Mme Bernadoux. Croiriez-
vous que je l'ai trouvé hier au soir installé dans
mon domicile, où il était en train de raconter à ma
femme, c'est du moins ce qu'elle m'a dit, qu'il
avait essuyé deux coups de revolver dans la rue,
et que l'auteur de cet attentat était, sans nul doute,
le matelot qu'il avait corrigé à San-Diego. Je lui
ai répondu, moi, qu'il était malheureux pour le
24 A BORD DU TENNESSEE
matelot de ne pas lui avoir cassé la tête, attendu
qu'il l'avait bien mérité. Cette réponse n'a pas eu
l'air de le flatter, j'en conviens; mais cet homme
est ma bête noire, et comme il est parti presque
aussitôt, je l'ai prié poliment de m'épargner doré-
navant ses visites.
— Vous avez bien fait de vous débarrasser de ce
dangereux, coquin, lui répondis-je, et bien que je
ne suspecte en aucune façon la sagesse de madame
Bernadoux...
— Oh ! de ce côté-là, je suis tranquille, inter-
rompit Anténor, il déplaît tout autant à ma femme
qu'à moi-même, car elle me l'a franchement avoué.
Cette preuve de la vertu de Mme Bernadoux,
donnée par son époux, me parut tellement con-
cluante et même irréfutable, que je me contentai
de le regarder avec une profonde admiration.
Pataud, les pattes allongées sur ma couverture,
ronflait comme un chanoine, et il fallut que son
maître le tirât par l'oreille pour lui faire abandon-
ner sa couche moelleuse ; mais ce ne fut pas sans
avoir une dernière fois frotté sa moustache contre
la mienne.
Il existait encore à cette époque, dans le prolon-
gement de la rue Stockton, au sommet de la mon-
A BORD DU TENNESSEE 25
tagne qui fait face à la baie, une de ces enceintes
palissadées dont le nom mexicain est corral, et où
il était d'usage de parquer les convois de boeufs
destinés à l'alimentation de la ville. C'était dans
ce corral que la représentation devait avoir lieu.
On y arrivait par une montée rapide entrecoupée
de lagunes et de fondrières, où chevaux et mulets
s'embourbaient jusqu'aux sangles et dont les pié-
tons parvenaient difficilement à se retirer sans y
laisser leurs chaussures.
Les chemins impraticables sont pourtant fort
recherchés par les Américains, parce qu'ils leur
offrent une occasion de lutter contre la nature, leur
éternelle ennemie. Aussi faut-il les voir à l'oeuvre :
Go a head ! et les voilà lancés à fond de train en
pleine boue, sans le moindre souci de leurs vête-
ments; mais aussi quel triomphe pour les vain-
queurs de ce steeple-chase! On dirait des tapirs
émergeant d'un marécage!
Cette gymnastique paludéenne n'est pas à beau-
coup près du goût de tout le monde, des Français
surtout, qui, en pareil cas, rendraient des points
à l'hermine de la fable. Les voilà partis pleins de
confiance, chantant, riant, causant, et tout prêts
à brader des périls imaginaires. Mais le marais se
26 A BORD DU TENNESSEE
présente: Halte-là ! dit le premier rang en jetant
un regard de complaisance sur ses chaussures bien
vernies, n'allons pas nous compromettre dans ce
cloaque bon tout au plus pour des goujats ! Et cette
judicieuse réflexion devient le signal d'une retraite
générale.
Ceci soit dit en passant pour répondre au re-
proche trop fondé que l'on fait aux Français de ne
pas s'entre-aider en pays étranger. Il se trouve tou-
jours un peu de boue entre deux compatriotes dont
l'un a un service à rendre à l'autre.
Les Français étaient donc en minorité à la repré-
sentation de leur compatriote (il avait plu dans la
matinée), mais les Américains, alléchés par le com-
bat de l'ours, et tout autant peut-être par la fange
qu'ils comptaient ramasser en route, y étaient ac-
courus en foule.
A l'heure fixée pour l'ouverture des bureaux,
une douzaine de cuivres, avec accompagnement de
grosse caisse, exécutèrent une symphonie capable
de mettre en fuite tous les chats du pays. A ce si-
gnal impatiemment attendu, la foule stationnant
au dehors se précipita comme une avalanche dans
le couloir pratiqué à l'entrée du cirque, en faisant
craquer sous la pression de ses épaules athlétiques
A BORD DU TENNESSEE 27
les épais madriers qui le soutenaient. Une escouade
de policemen placés aux abords du guichet avaient
fort à faire pour empêcher ces enfants terribles
d'entrer avant d'avoir pris leurs tickets.
Autour de l'arène s'étageaient en amphithéâtre
plusieurs rangées de bancs solidement étayés qui
furent promptement envahis au milieu d'un va-
carme dont rien ne saurait donner l'idée. C'étaient
de toutes parts des imitations de cris d'animaux ,
des miaulements de panthère, des sifflements de
boas, à faire croire à un concert improvisé par les
passagers de l'arche, et peu après, un nuage de
fumée s'échappant d'un millier de cigares en com-
bustion s'éleva vers la voûte céleste, semblable à
la vapeur qui gravite au-dessus du cratère d'un
volcan.
Je ne m'étendrai pas sur les prouesses équestres
et acrobatiques des frères Bernadoux, qui se sur-
passèrent, pour me servir de l'expression consa-
crée, bien que Bernadoux Junior, abandonné au
milieu d'une de ses cabrioles les plus savantes par
son cheval, qui s'ennuyait de se sentir piétiner sui-
te dos, se fût retrouvé couché à plat sur le sable
au lieu de retomber debout sur sa selle; mais cet
accident, qui pouvait avoir un fâcheux résultat,
28 A BORD DU TENNESSEE
excita l'hilarité générale et fut même applaudi.
Le second acte était uniquement dévolu aux
exercices savants de Pataud qui, à l'aide de plaques
de ferblanc marquées de lettres et de chiffres, or-
thographia les noms les plus baroques, et résolut
des problèmes d'arithmétique d'une grande com-
plication. Mais cette partie du programme, malgré
tout le mérite de l'acteur principal, n'obtint qu'un
succès d'estime. Cela ne faisait pas assez de bruit.
Le troisième acte fut inauguré par Mme Berna-
doux , montée sur un cheval assez bien dressé. Un
diadème, orné de pierres fausses, retenait autour
de son front sa brune chevelure, dont les boucle:;
retombaient sur ses épaules découvertes, et un
collier de perles enguirlandait son cou. Elle était
vêtue d'une tunique en satin cramoisi un peu fa-
née, et un maillot d'une entière blancheur dessi-
nait les contours harmonieux de ses jambes. Peut-
être eût-on pu lui souhaiter des cothurnes plus
frais et moins déformés; mais à cette époque, où
la disette du beau sexe se faisait cruellement sentir
à la population californienne, on ne regardait que
la femme, l'accessoire disparaissait.
Un murmure flatteur avait accueilli l'apparition
de l'écuyère; mais lorsqu'elle eut fait plusieurs
A BORD DU TENNESSEE 29
fois le tour de l'hippodrome, debout sur son che-
val, avec des poses gracieuses, qu'elle eut sauté à
travers les ronds de papier en retombant d'aplomb
sur sa selle, le cirque faillit s'écrouler sous les tré-
pignements frénétiques des spectateurs ; les hour-
ras, les bravos éclatèrent comme une tempête, et
l'ours lui-même, déconcerté au fond de sa prison
par ce gigantesque charivari auquel il ne compre-
nait rien, fit entendre sa voix grondeuse au-dessus
du bruit des applaudissements.
Quel triomphe! Jamais San-Francisco n'avait
rien vu de pareil. Aussi, lorsque l'écuyère s'é-
lança de son piédestal pour remercier son bien-
veillant aréopage, une pluie de dollars, parmi les-
quels brillaient des pièces d'un plus gros calibre,
s'éparpilla sur elle et autour d'elle. Il fallut, sui-
vant l'usage, que, nouvelle Danaë, elle recueillît
de ses propres mains cette manne olympienne. La
récolte fut abondante, et le foulard qui la reçut
semblait lourd à porter ; mais Danaë n'eut garde
de s'en plaindre.
Anténor aussi devait être content !
Ce dernier exercice de la famille Bernadoux fut
suivi d'un court entr'acte pendant lequel, après
avoir fermé les barrières du cirque, on ouvrit, à
30 A BORD DU TENNESSEE
l'aide d'une perche ferrée, les loges de l'ours et du
taureau. On commença par le premier, et lorsque
le panneau qui cachait son locataire aux yeux du
public eut été abattu, on aperçut le museau noir
de maître Caleb, nom que lui donnent les Améri-
cains. Il avait l'air contrarié et souffla bruyamment
en fixant ses petits yeux sur les musiciens de l'or-
chestre, qui continuaient à jouer des airs variés,
dont la clef ne se trouve dans aucun traité de l'art
musical.
L'ours est d'un naturel prudent et cauteleux ; il
ne fait rien à l'étourdie, et, bien que le nôtre aper-
çut un espace libre devant lui, il hésitait à en pro-
fiter ; l'aspect de toutes ces figures tournées de son
côté et, probablement aussi, cette horrible musi-
que, bien faite pour lui agacer les nerfs, le plon-
geaient dans une profonde incertitude. Que de
questions insolubles, de réflexions saugrenues du-
rent, pendant quelques minutes, s'entrechoquer
dans son cerveau ! Il finit pourtant par allonger
une patte, puis il la retira ; un moment après, il
allongea son autre patte, et, voyant que rien ne
bougeait, il se décida enfin à sortir tout entier de
sa loge.
— Tiens ! dut-il se dire en lui-même, ces gens
A BORD DU TENNESSEE 31
qui me regardent ne sont pas aussi méchants qu'on
pourrait le supposer, et si ce n'étaient ces idiots
qui me déchirent le tympan, je ferais volontiers
une petite promenade, rien que pour me dégourdir
les jambes. Ah bah ! essayons un peu pour voir.
Ceux qui ne seront pas contents viendront me le
dire.
Et sans plus de réflexion, maître Caleb s'avança
d'un pas grave et mesuré, en dodelinant de la tête
comme un ours de bonne compagnie, jusqu'au mi-
lieu du cirque. Arrivé là, il se dressa sur son
séant, les pattes croisées sur le ventre, et se mit à
passer en revue son public avec des mines telle-
ment grotesques qu'un immense éclat de rire partit
de tous les points de l'amphithéâtre.
Loin d'être un sujet d'alarme, le rire de l'homme
exprime au contraire la bonne humeur, il est sym-
pathique et même contagieux, ce dont il ne faut
pas conclure que notre ours fût disposé à se livrer
à des accès de folle gaieté. Contentons-nous de
supposer qu'il n'en perdit pas la moindre parcelle
de son assurance. Malheureusement il avait compté
sans le taureau dont on venait d'ouvrir la loge, et
auquel on donnait un coup de pique par derrière
pour le forcer à sortir.
32 A BORD DU TENNESSEE
C'était un animal de trois ou quatre ans, trapu
et fortement charpenté. Son pelage était d'un
fauve sombre, avec des crins noirs au front, au pa-
turon et bout de la queue. Le coup de pique qu'on
lui avait donné était bien inutile, car, à peine li-
bre, il se précipita dans l'arène, et fondit sur l'ours
en poussant un mugissement furieux.
Cette attaque avait été tellement soudaine que
l'ours, qui ne s'y attendait pas, reçut le choc en
pleine poitrine et roula deux fois sur lui-même,
sans que le taureau daignât s'acharner sur lui. 11
cherchait probablement un nouvel adversaire. Bravo
toro ! crièrent quelques Mexicains qui se trouvaient
parmi les spectateurs. Pendant ce temps, l'ours,
dont la peau épaisse avait été à peine entamée par
les cornes du taureau, s'était relevé avec un gro-
gnement de colère en même temps que de surprise
de l'incivilité de cette agression.
Le taureau, qui continuait à faire des bonds fu-
rieux dans l'arène, retrouvant debout l'ennemi
dont il croyait s'être débarrassé, s'élança de nou-
veau sur lui et parvint encore à le renverser ; mais
cette fois la patience de l'ours était arrivée à son
terme : arc-bouté sur son train de derrière, les lè-
vres retroussées au-dessus de ses dents blanches et
A BORD DU TENNESSEE 33
aiguës, et les pattes tendues en avant comme les
poings d'un boxeur qui se prépare au pugilat, il
attendit avec un calme effrayant le nouveau choc
de son adversaire.
— Attention ! Caleb, une tape d'amitié au Mexi-
cain, crièrent à leur tour les Yankees au moment
où le taureau revenait à la charge ;-et cette fois
leur voeu fut exaucé. Les griffes de l'ours s'incrus-
tèrent comme des crampons d'acier dans le cou de
son adversaire, et le firent tomber à genoux, la
tête renversée sur l'arène. Un beuglement de dou-
leur et un grognement de satisfaction retentirent à
la fois, et l'on vit le terrible exécuteur s'accroupir
lentement et dévorer cette tête dont les os et les
cartilages craquaient sous ses dents avec un bruit
sinistre, tandis que le taureau, dont une sueur
d'agonie teignait en noir le fauve pelage, repous-
sait convulsivement le sable avec ses pieds de der-
rière.
— Hurra! hurra! pour Caleb , crièrent les
Yankees, tandis que l'ours continuait tranquille-
ment son horrible festin. C'était un hideux spec-
tacle, et nous nous préparions à abandonner la
place, lorsque tout à coup la détonation d'un re-
volver retentit au-dessus de nos têtes. L'ours, at-
34 A BORD DU TENNESSEE
teint par le projectile, poussa, un rugissement de
colère, et, croyant sans doute que c'était une at-
taque du taureau, se mit à le secouer avec violence,
bien qu'il ne donnât plus signe de vie. Un second
coup de revolver partit un instant après d'un autre
banc, et, l'incident ayant paru de bon goût, tous
les Yankees présents s'empressèrent de déchar-
ger leurs armes sur leur favori.
La place n'était pas tenable, car les balles sif-
flaient à nos oreilles, et des cris perçants partis des
bancs inférieurs faisaient supposer que d'autres
que l'ours avaient eu leur part dans cette émission
de projectiles. Heureusement pour nous, les places
que nous occupions se trouvaient tout à côté de
l'entrée et nous nous hâtâmes de déguerpir sans
demander notre reste, et même sans faire nos
adieux à la famille Bernadoux.
Trois jours après cet événement on n'en parlait
déjà plus, l'activité fiévreuse qui régnait à cette
époque dans la cité naissante ne laissant aucune
trace des émotions du passé. Le matin du quatrième
jour, -au moment où je me disposais à sortir, je
vis entrer Anténor suivi de Pataud; le visage du
bon écuyer était d'une pâleur mortelle, ses traits
étaient bouleversés, et Pataud lui-même, Pataud
A BORD DU TENNESSEE 35
ordinairement si folâtre et si gai, semblait en proie
aux plus sombres préoccupations.
— Comment! m'écriai-je, c'est le vainqueur des
jeux olympiques, le mari de la fée aux dollars que
je revois avec une physionomie de croque-mort!
Pour Dieu, que vous est-il donc arrivé?
— Ah ! Monsieur ! me répondit-il d'une voix
éteinte en se laissant tomber d'accablement sur ma
malle, vous revoyez en moi le plus malheureux des
hommes : ma femme m'a abandonné!
— Que me dites-vous là? votre femme vous a
quitté? Mais elle a dû vous dire où elle allait, et,
si elle ne l'a pas fait, une femme quelque légère
qu'elle soit, ne disparaît pas comme un fétu de
paille emporté par le vent.
— Elle a pourtant disparu, Monsieur, car depuis
trois jours et trois nuits je l'ai vainement cherchée
— Mais vous devez avoir obtenu quelques ren-
seignements ?
— J'en ai eu assez pour être certain aujourd'hui
qu'elle s'est enfuie avec ce misérable Dawling.
— S'il en est ainsi, lui dis-je, il faut en prendre
votre parti. Une femme capable d'une trahison
aussi noire n'est pas digne de vos regrets, et, à
votre place, je l'abandonnerais à sa honte et aux
36 A BORD DU TENNESSEE
remords, qui seront, tôt ou tard, son châtiment.
— Mais je l'aimais ! Monsieur, et malgré son
abandon, je l'aime encore! s'écria le pauvre gar-
çon en s'essuyant les yeux avec son mouchoir.
— Je vous plains sincèrement, mon bon An-
ténor, lui répliquai-je, profondément ému de cette
immense tendresse qui, dans ce coeur naïf, parlait
plus haut que le mépris et la vengeance, et j'ajou-
tai presque machinalement dans l'espoir d'ébranler
sa conviction : Peut-être n'avez-vous pas des
preuves bien certaines de cet enlèvement.
— Je n'en ai que trop, Monsieur, et vous allez
être de mon avis : Vous vous rappelez sans doute
la fin de notre représentation. Lorsque tout le
monde, après un premier coup de pistolet, s'est
misa tirer sur l'ours; mon associé furieux, s'est
jeté à travers les balles pour sauver sa bête, et
nous avons couru après lui pour l'empêcher d'en
être déchiré. C'est pendant ce temps-là que Daw-
ling, qui était l'auteur du premier coup de pistolet
afin de donner l'exemple aux autres et provoquer
le résultat que vous connaissez, est allé rejoindre
ma femme qui l'attendait au vestiaire, et ils ont
pris la fuite ensemble, lui la figure cachée sous un
large chapeau, et ma femme enveloppée dans un
A BORD DU TENNESSEE 37
burnous qui la couvrait des pieds à la tête ; mais
elle a été trahie par ses brodequins rouges, qu'un
des policeman de garde au cirque a reconnus, et
c'est ce même policeman qui m'a donné le signale-
ment du ravisseur, dans lequel il était impossible
de méconnaître Dawling.
— Mais avec un pareil renseignement, il me
semble que vous auriez pu les retrouver, et le
capitaine Wardlaw, au besoin, doit savoir où se
tient son maître d'équipage.
— J'ai tout fait, Monsieur ; j'ai vu le capitaine
du Tennessee, qui repart demain matin pour Pa-
nama avec un nouveau maître d'équipage, Dawling
n'ayant pas reparu depuis le jour de la représenta-
tion. Il ne me reste donc qu'une dernière ressource,
c'est d'aller chercher les fugitifs aux mines, et je
viens vous faire mes adieux, car je m'embarque
ce soir pour Stockton avec mon fidèle Pataud.
— Je prends une part sincère à votre affliction,
mon cher ami, lui dis-je, et je n'essayerai même
pas de vous consoler, mais c'est une rude tâche
que vous entreprenez là, et si vous n'aviez pas fait
une si bonne recette...
— Ma recette, interrompit Anténor, j'avais oublié
de vous dire que ma femme et son amant ont eu
38 A BORD DU TENNESSEE
soin de l'emporter avec eux. C'est pour cela que
j'ai revendu mes chevaux et tout ce qui me restait
pour faire ce voyage. Que voulez-vous, je ne tiens
plus à rien, mon frère a trouvé une place, et je
m'en vais à la volonté de Dieu, qui fera de moi ce
qu'il voudra.
— Adieu donc, mon pauvre Anténor, lui dis-je
en lui serrant la main, que Dieu auquel vous vous
confiez vous donne de meilleurs jours, et si, de
mon côté, je puis vous être bon à quelque chose,
de loin comme de près comptez sur moi.
Nous nous séparâmes sur ces mots, et j'échan-
geai une dernière caresse avec l'excellent Pataud.
111
Le Camp des Sonoriens.
Le climat de San-Francisco serait l'un des plus
agréables du monde, si les vents du nord-ouest
qui régnent le long de la côte n'y produisaient
régulièrement, à partir de quatre heures de l'après-
midi jusqu'au lever du soleil, un brusque abaisse-
ment de la température qui oblige les habitants à
remplacer, le soir, par des vêtements d'hiver leur
habillement printanier de la journée. La vallée du
San-Joaquin, au sud-est de San-Francisco, est
exempte de ce fléau. Protégée au nord par le pla-
teau élevé du Sacramento, à l'est par la Sierra Ne-
vada, et à l'ouest par la chaîne du Mont Diablo,
elle jouit d'une température uniforme, dont le
seul inconvénient, pendant une bonne moitié de
l'année; est une chaleur quasi tropicale accompa-
gnée de sécheresse. Ainsi à Stockton, situé à vingt
40 A BORD DU TENNESSEE
lieues de distance de San-Francisco, et sous le
même parallèle, on n'a jamais ressenti les atteintes
du froid, et Monterey, l'ancienne capitale de la
Haute-Californie, à trente-cinq lieues au sud de
San-Francisco, est favorisée d'un printemps éter-
nel, et d'une telle pureté atmosphérique qu'elle a
donné lieu à ce dicton populaire : El que quiere
morir que se vaya del pueblo, « un homme ne peut
mourir qu'en s'éloignant de la ville. »
C'est au milieu de ce paradis terrestre, dont le
sol est d'une incomparable fertilité, que s'exploi-
tent aujourd'hui, sur une grande échelle, les mines
de quartz aurifère les plus riches de la Californie.
Des cités où régnent le commerce et l'industrie, et
des fermes agricoles dont on compte l'étendue par
lieues carrées, y ont remplacé le waïkiam indien
et le camp rustique des premiers chercheur-s d'or.
En un mot, le désert s'est peuplé, et cette trans-
formation s'est accomplie par la seule activité des
Américains, en moins de temps qu'il n'en faut
chez nous pour fonder une usine ou un hôpital.
Quelques années avant cette époque, par une
belle soirée du mois de novembre, un voyageur
solitaire, accompagné d'un chien griffon de la
grande espèce, qui tantôt trottinait à côté de lui,
A BORD DU TENNESSEE 41
tantôt le précédait de quelques pas, l'oeil au guet
et le nez au vent, comme doit le faire un éclaireur
d'avant-garde qui veut prémunir contre toute
embuscade le corps d'armée qui le suit, traversait
une contrée sauvage en suivant des sentiers à peine
marqués dans une interminable bruyère, que cô-
toyaient de loin en loin des taillis de chênes verts
et blancs, et sur le revers des collines des groupes
de pins au sombre feuillage.
Ce voyageur, dont le teint avait perdu sa cou-
leur primitive sous les couches de bistro que le
soleil y avait successivement accumulées, était
porteur d'une de ces physionomies franches et
résolues qui inspirent au premier aspect la con-
fiance et la sympathie ; sa stature était moyenne,
mais ses membres bien proportionnés indiquaient
autant de vigueur que de souplesse. Il pouvait
avoir de vingt-six à vingt-huit ans, et marchait
d'un pas délibéré, comme quelqu'un qui n'a pas
la moindre incertitude sur la direction qu'il va
suivre. D'ailleurs son costume très-simple, dont
une paire de bottes à l'écuyère constituait la par-
tie la plus lourde; un petit sac de soldat attaché
sur ses épaules ainsi qu'un couteau de chasse et un
revolver passés dans sa ceinture de laine bleue,
42 A BORD DU TENNESSEE
étaient d'un poids trop léger pour gêner son al-
lure.
Parti depuis le lever du soleil d'un petit daim
de mineurs établi sur un ruisseau de la Mariposa
(le Papillon), il s'était contenté de quelques ins-
tants de repos, vers le milieu de la journée, pour
partager une frugale collation avec son compagnon
fidèle, et traversait en ce moment la partie occi-
dentale du district auquel cette rivière a donné son
nom. Le rancho de Clinton's- Creek (petite ferme
du ruisseau de Clinton) devait être la dernière
étape de cette journée de fatigue, et il comptait y
trouver, avec son argent, un repas substantiel
dont il avait grand besoin, et un lit pour y passer
la nuit.
Les indications topographiques qu'on lui avait
données étaient trop simples et trop précises pour
qu'il craignît de s'égarer; mais, lorsque le cré-
puscule eut succédé au jour, il fut contraint de
ralentir son pas, et même de n'avancer qu'avec
une certaine attention, pour ne pas s'écarter du
sentier à peine visible dans lequel il s'était engagé.
Il ne songeait nullement, et c'est une justice à lui
rendre, à certains dangers contre lesquels on avait
cru devoir le prémunir, celui entré autres d'être
A BORD DU TENNESSEE 43
arrêté par un ours, ou encore de mettre le pied
sur un serpent à sonnettes.
Tout à coup le griffon, qui marchait en avant,
s'arrêta en tournant la tête du côté de son maître,
et poussa un sourd grognement. Qu'y a-t-il, Pa-
taud? demanda celui-ci à voix basse, en essayant
de percer du regard l'obscurité qui s'étendait au-
tour de lui; mais Pataud, pour lui faire compren-
dre que le danger était, non en avant, mais en
arrière, revint brusquement sur ses pas, et sembla
flairer au loin ces effluves vitales qui s'échappent
du corps des hommes et des animaux. Anténor,
car c'était lui, prêta l'oreille de son côté et finit
par saisir le bruit cadencé que produisent les sa-
bots d'un cheval sur un terrain sonore. Ce bruit
augmentait rapidement, et bientôt il pût distin-
guer au-dessus de la ligne de l'horizon la sombre
silhouette d'un cavalier.
Le sentier était trop étroit pour contenir deux
hommes de front, et lorsque le cavalier ne fut plus
qu'à quelques pas derrière lui, Anténor se rangea
sur la droite pour le laisser passer.
— Buena tarde (bonsoir), amigo, lui dit celui-ci
en prenant la gauche du sentier.
A BORD DU TENNESSEE
— Buena tarde, senor caballero, lui répondit An-
ténor dans la même langue.
Le cavalier, entendant parler espagnol, arrêta
son cheval et se retourna à demi sur sa selle.
— Vous vous trouvez bien tard sur un vilain
chemin, l'ami, dit-il au piéton ; êtes-vous habitant
du pays.
— Non, seigneur, j'y suis au contraire tout ce
qu'il y a de plus étranger.
— Permettez-moi de vous dire alors qu'il est au
moins imprudent à vous de voyager à une heure si
avancée dans des landes désertes où les mauvaises
rencontres ne sont pas rares.
— A cet égard je suis sans crainte, seigneur
cavalier, je porte sur moi de quoi me défendre,
et mon bon chien, si un danger se présente, ne
m'abandonnera pas.
— La confiance est une belle chose, jeune
homme, surtout quand elle a pour auxiliaires le
courage et l'honnêteté, répliqua le cavalier, qui,
malgré l'obscurité croissante, était parvenu à dis-
tinguer les traits de son interlocuteur, et daignez
excuser ma curiosité : l'endroit où vous vous ren-
dez est-il éloigné d'ici?
— J'espère que non, répondit. Anténor, je compte