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Récréations dramatiques : à l'usage des pensionnats et des maisons d'éducation

301 pages
J. Albanel (Paris). 1868. 1 vol. ; in-18.
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RÉCRÉATIONS
DRAMATIQUES
A L USAGE
DES PENSIONNATS
ET DES MAISONS D'ÉDUCATION
PARIS
JOSEPH ALBANEL, LIBRAIRE
■I 5} RUE DE TOURNON, l5
1868
LE
DU ''P'fiM&lËtf
EOMÉDIE EN DEUX .ACTES
J/AR M « DE GAULLE 1
PERSONNAGES
FRÉDÉRIC II, roi de Prusse.
SANS-SOUCI, meunier.
FRITZ MULLER, caporal prussien.
RADOMSKI, soldat polonais.
REUSS, conspirateur.
DEUX GENDARMES.
DIVERS PERSONNAGES MUETS.
Au premier acte, la scène représente l'intérieur d'une guinguette ;
près de là, si l'on peut, un moulin. — Le second acte se passe à la
porte du palais dit de Sans-Souci, résidence d'été de Frédéric.
LE
SABRE DU PRUSSIEN
ACTE PREMIER
%^'&l^SCÈNE PREMIÈRE
LE MEUNIER SANS-SOUCI; FRÉDÉRIC II,
dëguisè^en soldat.
FRÉDÉRIC, en entrant.
Salut à l'illustre meunier Sans-Souci I
SANS-SOUCI, filant respectueusement son bonnet.
Votre serviteur, Sire.
FRÉDÉRIC.
Tu me reconnais donc ?
SANS-SOUCI.
Sire, je vous reconnaîtrais partout entre mille.
FRÉDÉRIC.
Je suis donc bien mal déguisé ?
SANS-SQUCI.
Non pas : tout autre que moi pourrait s'y laisser pren-
dre • mais, Sire, vos traits sont gravés sj profondément
dans mon coeur !...
LE SABRE DU PRUSSIEN
FREDERIC.
De la flatterie !... de ta part... je ne m'y serais pas
attendu. Tu te formes.
SANS-SOUCI.
Je ne sais point flatter, Sire; vous ne l'ignorez pas.
Mais tout rustre que je suis, je ne suis point inaccessible
à la reconnaissance. Vous n'y croyez donc pas ?
• FRÉDÉRIC. .-
Difficilement, je l'avoue. Cependant, je veux bien croire
à ton affection, comme tu as cru à ma justice.
SANS-SOUCI.
Si je ne vous étais pas reconnaissant, je ne serais pas
un homme : je vous dois tout.
FRÉDÉRIC.
Je n'ai fait qu'accomplir à ton égard un acte d'équité.
SANS-SOUCI.
Oui; mais c'a été de votre part un sacrifice. J'avais le
droit, mais vous aviez la force en main; vous auriez pu
me déposséder de l'héritage de mes pères, et vous ne
l'avez pas fait... Et puis, si vous saviez comme cela m'a
porté bonheur I...
FRÉDÉRIC.
Vraiment T
SANS-SOUCI.
Sans doute: cette affaire a eu du retentissement; elle
m'a valu une sorte de célébrité. Tout le monde veut voir
le meunier Sans-Souci. C'est à qui me donnera son grain
à moudre; et le dimanche, c'est à qui viendra se régaler
, dans la petite guinguette annexée au moulin. En un mot,
je suis devenu à la mode, et ma maison est surtout fré-
ACTE PREMIER
quentée par les soldats qui forment la garde de Votre
Majesté, pendant qu'elle réside à cette maison de plai-
sance dont j'ai l'honneur d'être voisin, et qui s'est décorée
de mon nom.
FRÉDÉRIC.
Ainsi tu encourages les mauvaises habitudes de mes
soldats? /
SANS-SOUCI.
Bien au contraire, Sire; j'ai toujours l'oeil sur eux pour
qu'il ne se passe ici rien d'inconvenant. Je leur donne les
meilleurs conseils, assaisonnés d'assez bons vins, et je De
tolère pas qu'on boive trop ; aussi refusé-je obstinément
les crédits qu'on voudrait souvent obtenir de moi.
FRÉDÉRIC.
.Quel est, en général, le fonds de leurs discours? Ils
murmurent contre moi, n'est-ce pas?
SANS-SOUCI.
A vrai dire, leurs paroles n'ont aucune importance :
les uns ont le vin aimable et, à les entendre, tout est pour
le mieux dans le meilleur des mondes; d'autres ont le
vin triste et, dans leur humeur chagrine, voudraient tout
réformer...
FRÉDÉRIC.
Il suffit ; je vais en juger par moi-même : voici des
pratiques qui t'arrivent. Prends, garde de trahir mon
incognito.
LE SABRE DU PRUSSIEN
SCENE II
LES PRÉCÉDENTS, FRITZ-MÙLLËR, REUSS, entrant
successivement; ce dernier va s'établir à part, et observe.
FRITZ, chantant.
Vive le vin,
Vive ce jus divin,
Je veux jusqu'à la fin
Qu'il enchanté ma vie I etc.
Allons, Sans-Souci, une bouteille, et du bon vin I
SANS-SOUCI.
Je vous ai dit que je ne faisais pas crédit...
FRITZ.
Sans entrailles! Puisse le vent se refuser aux ailes du
moulin du meunier Sans-Souci, qui refuse ainsi le vin à
mon gosier desséché 1
SANS-SOUCI.
Cela m'est défendu.
FRITZ.
Et qui te demande du crédit !... (Faisant sonner sa poché.)
J'ai de quoi payer.
SANS-SOUCI.
Mais vous êtes déjà gris ; et vous n'avez pas besoin de
boire davantage.
FRITZ.
Qui est-ce qui m'a bâti un rabat-joie comme ça ?
FRÉDÉRIC.
Allons, Sans-Souci, laissez-vous attendrir : une fois
n'est pas coutume.
ACTE PREMIER 7
SANS-SOUCI.
Ohl c'est que ce gaillard-là a toujours soif, quand il a
bien bu.
FRITZ, à Frédéric.
A la bonne heure, l'ancien ; vous entendez la raison,
vous! Vous êtes un homme! Si le coeur vous en dit, nous
allons trinquer ensemble.
FRÉDÉRIC.
C'est à la condition que je paierai nion écot.
FRITZ,
Est-il honnête !... Sait-il vivre!... Vrai, comme je
m'appelle Fritz Muller, tu me conviens. Et toi, comment
t'appelles-tu?
FRÉDÉRIC.
Comme toi.
FRITZ.
Un lien de plus entre nous t Allons, un verre de vin I
Us trinquent ensemble.
FRÉDÉRIC.
Comment trôuvës-tu le moyen dé faire ainsi bombance?
Les militaires n'ont guère de superflu.
FRITZ.
Il n'est que trop vrai ! (Se penchant vers lui d'un air gogue-
nard) : Il n'y a pas grand'chose à gagner au service du roi
de Prusse.
FRÉDÉRIC.
Comment fais-tù donc pour te mettre si souvent en
goguette?
FRITZ.
Ma bonne femme de mère y pourvoit.
8 LE SABRE DU PRUSSIEN
" FRÉDÉRIC.
Elle est donc bien riche, ta mère ?
FRITZ.
Non, ce n'est qu'une pauvre paysanne : mais elle aime
tant son fils qu'elle trouve dans ses privations le moyen
de lui faire quelques petites douceurs.
FRÉDÉRIC.
Et elle t'a envoyé de l'argent aujourd'hui?
FRITZ.
Hélas ! non. Il y a même longtemps qu'elle me laisse
tirer la langue.
FRÉDÉRIC. '
Mais alors, comment fais-tu pour t'en procurer ?
• FRITZ.
Ah ! c'est mon secret.
SCÈNE III
LES PRÉCÉDENTS, RADOMSKI.
FRITZ.
Et toi, Radomski, es-tu des nôtres?
RADOMSKI.
Je n'ai jamais refusé un verre de vin.
FRITZ.
Parbleu; un Polonais I... le proverbe a ses raisons...
Et vous, monsieur le chapeau rabattu ?...
REUSS.
Excusez-moi, je ne bois que de l'eau.
ACTE PREMIER 9
FRITZ.
Tous les méchants sont buveurs d'eau.
REUSS.
Qu'est-ce à dire?...
FRITZ.
C'est bien prouvé par le déluge.
' REUSS, haussant les épaules.
Propos d'ivrogne !
SANS-SOUCI.
Eh ! messieurs, la paix, la paix !
FRITZ.
Moi, je suis bon enfant; je n'ai pas prétendu vous
blesser, monsieur la moustache.
FRÉDÉRIC.
Si, pour mettre tout le monde d'accord, nous portions
un toast à la santé du roi ?...
RADOMSKI.
Je ne suis pas des vôtres.
FRÉDÉRIC.
Pourquoi ?
RADOMSKI.
Parce que Frédéric est un des spoliateurs de la Po-
logne.
FRÉDÉRIC.
Bast ! quand une nation est partagée, c'est qu'il y a de
bonnes raisons pour cela. Votre grand Sobieski vous
avait d'avance annoncé ce dénouement ; pourquoi ne
l'avez-vous pas écouté ? Vous aviez une maladie chro-
nique : l'anarchie; le démembrement a été le remède.
l.
IO LE SABRE DU PRUSSIEN
RAD0MS.KI.
Le remède est pire qilë le mal.
FRÉDÉRIC.
Pourquoi n'avez-vous pas su vous gouverner vous-
mêmes ? Si vous l'aviez su^ vous ne seriez pas gouvernés
par d'autres.
RADOMSKI.
Être gouvernés par le roi de Prusse, un prince pro-
testant ! C'est un peu dur pour nous autres, Catholiques !
FRÉDÉRIC.
Nous avons cependant, ici plus que partout ailleurs, la
liberté de conscience.
RADOMSKI.
C'est vrai; mais je ne saurais servir de bon coeur un
roi philosophe.
FRÉDÉRIC.
C'est cependant une belle chose que la philosophie !
RADOMSKI»
Oui, autrefois, les philosophes étaient ceux qui cher-
chaient la vérité : aujourd'hui ce sont ses plus grands
ennemis qui prennent ce nom.
FRÉDÉRIC.
Tu parais en savoir bien long pour un paysan po-
lonais.
RADOMSKI.
Un paysan, qui sait son catéchisme, et qui a été atten-
tif aux discours de son curé, possède une science plus
utile que toute celle des philosophes (n sort, et bientôt après
Reuss le suit)-
ACTE PREMIER il
SCÈNE IV -
LES MÊMES, moins REUSS ET RADOMSKL .
FRÉDÉRIC.
Votre Polonais est d'humeur difficile.
FRITZ.
Il n'a pas le vin tendre, le camarade; ce n'est pas
comme moi, qui suis bon enfant; toujours content de
tout le monde...
FRÉDÉRÏC.
Excepté du roi de Prusse, qui ne te paie pas assez
cher.
FRITZ.
Et de ma mère qui ne m'envoie pas d'argent.
FRÉDÉRIC.
Tu as un secret, dis-tu, pour t'en procurer ?
FRITZ, d'un ton confidentiel;
Est-ce que le Lombard n'est pas là ?
FRÉDÉRIC.
Mais que peux-tu y engager ? ta hibntrë ?..'.
FtUTZ.
H y a longtemps qu'elle est au cloii.
FRÉDÉRIC.
Quelque souvenir de la payse ?
FRITZ.
Une mèche de cheveux !... Ça n'a pas cours.
i2 LE SABRE DU PRUSSIEN
FRÉDÉRIC.
Ce n'est pas ta culotte, j'imagine ?
FRITZ.
Impossible ! le drap est trop gros..., D'ailleurs, ça se
verrait tout de suite.
FRÉDÉRIC.
Mais enfin?...
FRITZ.
Devine.
FRÉDÉRIC.
Je donne ma langue aux chiens.
FRITZ.
Eh bien ! il faut te dire le fin mot ; car tu es mon ami,
tu ne me trahiras pas.
FRÉDÉRIC.
Ton secret ne saurait être en meilleures mains.
FRITZ.
Tu m'as l'air d'un homme discret ; écoute : voulant
m'amuser aujourd'hui, j'ai engagé... mon sabre.
FRÉDÉRIC.
Tu plaisantes; il est à ton côté.
FRITZ.
Je veux parler de la lame, que je dévisse, et à laquelle
je substitue une lame de bois pour soutenir la poignée.
Hein, que dis-tu de cette invention ?
FRÉDÉRIC.
Mais, ventrebleu ! ce n'est pas avec un sabre de bois
que tu défendras ta patrie ?
ACTE PREMIER 13
FRITZ.
Heureusement, nous sommes en pleine paix; d'ail-
leurs, dans peu de jours j'espère le dégager. (On entend
sonner la retraite.) Mais il n'est si bonne compagnie qui ne
se quitte : il faut rentrer à la caserne. Je m'éloigne à
regret, l'ancien; nous étions si bien ensemble! Mais
j'espère bien te revoir.
FRÉDÉRIC.
J'y compte.
SCÈNE V
FRÉDÉRIC, seul.
Ah ! oui, va, tu me retrouveras encore dans ton che- '
min, toi qui trafiques de ton sabre, et qui trouve que le
roi ne te paie pas assez pour faire la ribote !... Et vous
aussi, monsieur le Polonais, vous qui venez d'interpréter
si bien les sentiments^ d'une nation qui me déteste ! Je
ne sais comment j'ai pu avoir assez de patience pour
écouter tout cela jusqu'au bout; mais, pour être différé,
le châtiment n'en sera que plus exemplaire; oui, je vous
reverrai, et vous apprendrez que l'on ne me traite pas
ainsi impunément.
Pendant ce monologue, tous les groupes qne Sans-Souci avait été
occupé à servir se sont dispersés, et le meunier se rapproche du
prince. • .
SCÈNE,VI t
FRÉDÉRIC, SANS-SOUCI.
FRÉDÉRIC.
Eh bien! Sans-Souci, as-tu entendu les discours de
ces deux hommes ?
14 LE SABRE DU PRUSSIEN
SANS-SOUCI.
Oui, quelques mots, par-ci, par-là. Vous paraissez
courroucé contre eux. Sire.
FRÉDÉRIC.
Comment ne le setàis^je pas ? Il y a bien de quoi :
mais je punirëi ces drôles.
SANS-SOUCI.
N'attachez aucune importarice, Sire, à ce qu'ont pu
dire des hommes pris de vin.
FRÉDÉRIC.
Ne connais-tu pas le proverbe : In vino veritàs. Ces
hommes ont témoigné de mauvais sentiments contre
moi.
SANS-SOÙCI.
Soyez sûr, Sire, que demain, quand ils seront dégrisés,
ils ne se rappelleront plus tin mot de ce qu'ils ont pu dire
aujourd'hui. Croyéz-moi, ne les jugez pas d'après leurs
paroles, mais d'après leurs actes : je jurerais que ce sont
dés hommes fidèles, et capables de se foire hacher pour
le service de Votre Majesté. Je n'en dirais pas tout
à fait autant de ce particulier qui avait son chapeau sur
les yeux : celui-là me fait tout l'effet d'un sournois et
m'inspire de la défiance. Je l'ai observé, je l'ai vu chu-
choter à droite et à gauche; je crains que cet homme
ne complote quelque mauvais dessein; vous ferez bien
de vous eh défier et de le faire surveiller par la police.
FRÉDÉRIC;
Merci, mon fidèle serviteur. En toi, du moins, j'ai un
sujet dévoué.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
Le théâtre représente l'entrée de la résidence royale; à droite est un
corps 1 dé gardé devant lequel est ' placé lin banc.
SCÈNE PREMIÈRE
On entend le son du tambour, et l'on voit s'avancer la garde mon-
tante , parmi laquelle figurent Fritz et Radomski. La garde descendante
se met en rang pour la recevoir ; l'officier du poste s'avance pour
transmettre à son successeur le mot d'ordre. Après la manoeuvre
d'usage, la garde qu'on vient de remplacer défile âù son du tambour,
tandis que l'autre rentre an corps de garde.
SCÈNE II
FRITZ, RADOMSKI. Ils viennent s'asseoir sur le banc placé
devant le corps de garde.
FRITZ.
En entendant que nous soyons de faction, ou de
patrouille, prenons ici un moment le frais.
RADOMSKI.
J'en ai d'autant plus besoin que j'ai passé une nuit
16 LE SABRE DU PRUSSIEN
très-agitée. Sais-tu, Caporal, que nous étions passable-
ment échauffés hier soir?
FRITZ.
Prends garde, Radomski; chez toi, cela tire à consé-
quence : quand tu as un coup de vin dans la tête, tu
tiens parfois des discours très-compromettants.
RADOMSKI.
Rah! les tonnelles de Sans-Souci en ont entendu bien
d'autres ! Et toi-même, tu as laissé échapper des plaintes
sur l'insuffisance de la payé que te fait le roi de Prusse.
FRITZ.
Je ne m'en dédis pas tout à fait : mais ici, motus; les
murs ont des oreilles.
SCÈNE III
LES PRÉCÉDENTS : SANS -SOUCI, en costume de landwehr.
FRITZ.
Tiens,l voilà notre ami Sans-Souci ! Comment, mon
cher, vous avez donc laissé le moulin pour prendre le /
mousquet?
SANS-SOUCI.
Comme vous voyez.
FRITZ.
Mais l'habit militaire vous va à ravir, mon brave.
SANS-SOUCI.
Croyez-vous donc qu'il n'y a que vous qui sachiez le
porter ?
ACTE DEUXIÈME 17
RADOMSKI.
Mais, plaisanterie à part, pourquoi donc la landwehr,
est-elle convoquée ?
SANS-SOUCI.
Elle ne l'est point : c'est de mon autorité privée que je
me présente sous les armes ; car un danger menacé la
patrie.
FRITZ.
Est-ce que la guerre serait déclarée? Fichtre, que je
serais content !
' SANS-SOUCI.
Eh! non; nous avons eu des guerres assez longtemps ;
et nous jouissons d'une paix prospère.
RADOMSKI.
Mais alors, de quel danger parlez-vous ?
SANS-SOUCI.
Les jours du souverain sont menacés : on est sur la
trace d'un complot.
RADOMSKI.
C'est donc pour cela qu'on a doublé les postes et qu'on
fait circuler des patrouilles ?
SANS-SOUCI.
Faites votre devoir ; moi je vais m'attacher à la per-
sonne même du prince et l'accompagner pas à pas, pour
lui faire au besoin un rempart de mon corps.
FRITZ.
Et un rempart solide, mon gros Sans-Souci; je vois
que tu es aussi brave que bon vivant; et en faveur de
ton héroïsme, je te pardonne de m'avoir parfois coupé
les vivres.
18 LE SABRE DU PRUSSIEN
RADOMSKI.
Qu'on vienne attaquer le palais! On aura affaire à Forte
partie.
FRITZ.
Nous nous ferons hacher par morceaux plutôt que de
nous rendre.
SANS-SOUCI.
Je n'en doute pas ; mais ce n'est pas la force ouverte
qui est à craindre ; ce serait plutôt le coup traîtrèux
d'un lâche.
RADOMSKI.
, Pendant que vous garderez le pririce au dedans, sen-
tinelles vigilantes, nous surveillerons le dehors.
FRITZ.
Soyez tranquille, nous ferons bonne garde.
'SANS-SOUCI.
Je n'en attendais pas moins de vous, camarades t
Il entre dans le palais.
SCÈNE IV
RADOMSKI, FRITZ.
RADOMSKI.
Voyons donc si mes armes sont en bon état !
. Il se met à astiquer son mousquet.
. ' FRITZ, a part.
Diable, diable! Et mon sabre !
ACTE DEUXIÈME 19
RADOMSKI.
Soyons bien en règle, car on sera sévère pour la
moindre infraction.
FRITZ, à.part.
Dans quelle position je mesuismis!... Ce que c'estqùe
de n'avoir pas su se vaincre soi-même !...
RADOMSKI.
Tu as l'air tout pensif, camarade.
FRITZ.
Je réfléchis aux graves obligations qui nous sont
imposées.
RADOMSKI.
Comme tu prends la chose au sérieux t Ce n'est peut-
être qu'une fausse alerte.
FRITZ, affectant un air dégagé.
En attendant notre heure de faction, si nous jouions au
domino.
RADOMSKL
Je le veux bien. Ils s'installent à cheval, chacun à nn bout du
.-■ banc..
FRITZ, tirant une botte do sa poche.
C'est un jeu renouvelé des Grecs.
RADOMSKI.
Si tu disais des Hébreux, tu dirais peut-être plus
vrai.
FRITZ.
Que tu es savant ! C'est donc un jeu aussi ancien que
le monde ?
20 LE SABRE DU PRUSSIEN
RADOMSKI.
Je l'ai entendu, dire par des gens instruits.
FRITZ.
Que c'est drôle de penser qu'il y a cinq ou six mille
ans, d'autres faisaient la même chose que nous !
RADOMSKI.
Et que d'autres après nous en feront encore autant !
FRITZ.
Ainsi va le monde.
RADOMSKI.
Les hommes passent; les empires croulent; les langues
changent; le plaisir est, jecrois.la seule choseà laquelle
l'humanité reste fidèle.
FRITZ.
' Au moins celui-ci est fort innocent et ne perdra per-
sonne.
RADOMSKI.
J'amène le double-six.
FRITZ.
Six et blanc-.
Ils jouent quelque temps en silence.
'SCÈNE V
LES PRÉCÉDENTS, REUSS, s'avançant tout doucement ot sem-
blant'observer la partie.
FRITZ.
Ah! voilà notre buveur d'eau!
ACTE DEUXIÈME 21
RADOMSKI.
L'échappé du déluge.
FRITZ.
Ce jeu doit vous être familier, monsieur.
REUSS.
J'y suis très-fort.
RADOMSKI.
Alors, donnez-moi un conseil.
REUSS.
Volontiers.
Il s'approche et dirige quelque temps le jeu.
FRITZ.
La partie n'est plus égale, vous allez me faire perdre.
REUSS, s'approchant plus encore, et d'un air mystérieux.
Je veux au contraire vous faire gagner à tous deux,
une belle partie.
f,
FRITZ et RADOMSKI.
Comment?
REUSS.
Je vous ai entendus hier exprimer quelque méconten-
tement ; et j'ai pensé qu'on pourrait compter sur votre
concours pour un coup de main. :
FRITZ.
Vous voulez nous enrôler dans une conspiration? A
d'autres ! nous sommes des sujets fidèles.
REUSS, à Radomski.
Je vous offre un moyen de venger votre pays.
RADOMSKI.
A qui croyez-vous parler? Nous sommes des soldats,
et non des assassins.
LE SABRE DU PRUSSIEN
REUSS.
La victime est marquée; et, à votre défaut, d'autres
feront le coup.
FRITZ.
Il faudra auparavant nous passer sur le corps et nous
mettre en pièces...
REUSS.
Je croyais que vous haïssiez Frédéric...
RADOMSKI.
Nous avons notre opinion, mais nous sommes esclaves
du devoir et nous le remplirons jusqu'au dernier souffle
de vie.
REUSS.
Voulez-vous de l'argent?
FRITZ.
Fi de ton argent; nous ne sommes pas des traîtres,
entends-tu?
REUSS.
Je voulais vous servir ; ne me trahissez pas.
FRITZ.
Retire-toi, misérable; nous ne sommes ni des mou-
chards, ni des bourreaux; rends-en grâces au ciel.
RADOMSKI.
Va, fuis au plus vite; et abandonne tes vils projets, si
tu as le moindre souci de ta peau : Frédéric est bien
gardé.
, ACTE DEUXIÈME 23
SCÈNE VI
LES PRÉCÉDENTS, PEUX GENDARMES.
Comme Reuss s'éloignait, surviennent inopinément deux gendarmes,
qui lui mettent la main sur le collet en disant :
Au nom du roi, nous t'arrêtons.
REUSS, fort troublé.
M'arrêter! et pourquoi ? Vous vous méprenez.
UN DES GENDARMES.
Non, non; ton signalement nous était trop bien donné;
il y a longtemps que nous t'épions.
REUSS.
Je suis innocent, je vous jure.
„ L'AUTRE GENDARME.
C'est ce que tù auras à justifier devant les tribunaux.
Nous n'avons pas à t'écouter; notre mission est de Rem-
mener seulement.
Les geadarmes l'emmènent.
SCÈNE VII
FRITZ, RADOMSKI, SANS-SOUCI, GROUPE DE MILI-
TAIRES ET DE PAYSANS.
FRITZ.
Ah! bien, son compte est clair, à celui-là, j'espère.
RADOMSKI.
Et il ose protester de son innocence 1
2i LE SABRE DU PRUSSIEN
" FRITZ.
C'est avoir un fier toupet !
SANS-SOUCI.
Ne vous parlait-il pas tout à l'heure?
RADOMSKI.
Il a voulu tenter de nous corrompre.
FRITZ.
Parce qu'il nous a un peu entendus blaguer hier, en-
tre deux vins, il nous croyait une proie facile.
SANS-SOUCI.
Voyez cependant, à quoi vous vous êtes exposés!
FRITZ.
Oh! il n'y a pas de danger; nous lui avons fait com-
prendre à qui il avait affaire.
SANS-SOUCI.
J'en étais sûr; mais une autre fois prenez garde à vos
paroles; vous surtout, Radomski, qui avez allégué hier
divers griefs.
RADOMSKI.
Les premiers chrétiens en avaient bien d'autres à re-
procher aux empereurs romains, ce qui ne les empêchait
pas de leur être fidèles.
FRITZ.
Même à Néron...
RADOMSKI.
Quels que puissent être nos sentiments particuliers,
nous connaissons les maximes de saint Paul, qui veut
que nous soyons soumis aux puissances établies.
SANS-SOUCI.
Allons, c'est bien. Je suis charmé de vous voir dans
d'aussi bonnes dispositions.
ACTE DEUXIÈME 25
SCÈNE VIII
LES PRÉCÉDENTS, UN GENDARME,
SANS-SOUCI.
; Eh bien! quelles nouvelles? mon brigadier.
LE GENDARME.
Son affaire est nettevallez!
SANS-SOUCI.
A-t-il déjà subi un interrogatoire ?
LE GENDARME.
Une instruction sommaire a eu lieu. On l'a fouillé et
on a trouvé sur lui un poignard et des papiers fort com-
promettants.
SANS-SOUCI.
Lui connaît-on des complices?
LE GENDARME.
Il est tout prêt à les désigner, le lâche! il tremble de
peur.
SANS-SOUCI.
. Grâce au ciel, c'est un coup manqué; il n'y a, j'es-
père, plus rien à craindre.
LÉ GENDARME.
C'est vous, je crois, Sans-Souci, qui le premier avez
éventé la mèche?
SANS-SOUCI.
C'est bien possible.
LE SABRE DU PRUSSIEN
SCÈNE IX
LES PRÉCÉDENTS, FRÉDÉRIC, paraissant en costume de
lieutenant général ; suite.
FRITZ.
Le roi !
Le poste se met sous les armes et Je tambour bat aux champs.
TOUS LES ASSISTANTS.
Vive le roi ! vive le roi I \
FRÉDÉRIC. I
Merci, mes amis; merci. j
LA FOULE. ■ \
A bas les assassins, les traîtres!
FRÉDÉRIC.
Le complot est déjoué, c'est vrai ; mais on ne tient pas
encore tous les fils de la conspiration ; et il y a encore
des précautions à prendre.
FRITZ.
Sire, nous sommes fiers de vous servir de gardes, et
dévoués à la vie et à la mort !...
FRÉDÉRIC, d'un air défiant et scrutateur.
C'est ce qu'il faudra voir. — Je vais passer en revue
toute cette petite troupe. (L'officier du poste commando : portez
armes, présentez armes I Le roi parcourt les rangs.)
FRÉDÉRIC, avisant Radomski.
Tes armes sont en mauvais état, mon Polonais.
RADOMSKI, troublé.
Sire...
ACTE DEUXIÈME 27
FRÉDÉRIC.
Elles sont mal tenues, te dis-je.
RADOMSKI.
Je viens cependant de les fourbir.
FRÉDÉRIC.
Ah I tu répliques ! Je ne-suis pas d'humeur endurante,
aujourd'hui. D'ailleurs, tu m'es suspect : il me faut une
victime,, tu paieras pour les autres. Sors des rangs, mets-
toi, à genôux> puisque tu crois en Dieu. (La foule échange des
regards de stupeur.)
SANS-SOUCI, à part.
Mon Dieu; lé roi perd-il la raison ?
RADOMSKI, se jetant aux pieds du roi.
Sire, quel crime ai-je commis ?
FRÉDÉRIC
Interroge ta conscience.
SANS-SOUCI.
Sire, je vous en conjure, écoutez la voix de la clé-
mence, de la miséricorde, comme autrefois vous avez
écouté celle de la justice !...
FRÉDÉRIC.
Silence ! (A Fritz) Caporal, tu vas à l'instant trancher la
tête à cet homme avec ton sabre.
FRITZ, à part, et dans le plus grand trouble.
C'en est fait, je suis moi-même perdu ! (Haut) Oh ! Sire,
je vous en conjure, ne m'imposez pas un aussi cruel
office ! Je suis soldat, et non pas bourreau; n'exigez pas
que je trenrpe mes mains dans lé sang de mon camarade.
. • FRÉDÉRIC.
Je viens de dire que je n'admettais pas de répliqué;
LE SABRE DU PRUSSIEN
exécute à l'instant ce que je te commande, sinon tu su-
biras le même sort.
FRITZ, a part.
Mon Dieu, inspirez-moi ! (Haut) Mon Dieu, ne permettez
pas que cette arme, destinée seulement à combattre les
ennemis de mon pays, soit trempée dans le sang d'un
camarade; faites plutôt, mon Dieu, que cette arme
meurtrière se change à l'instant en un sabre de bois !
(il tire le sabre du fourreau et l'agite triomphalement ànx yeux de
l'assistance ébahie. Le roi se meta rire de tout son coeur.)
LA FOULE.
Miracle ["fniracle! (Le roi rit toujours.) Le Ciel a fait un
miracle; il a changé le sabre du caporal en un sabre de
bois t
FRÉDÉRIC, commandant le silence.
Non, mes amis; il n'y a pas eu de miracle; mais seule-
ment un tour de ce farceur. Il s'est, ma foi, très-habile-
ment tiré du mauvais cas où il s'était mis; il pourra tout à
l'heure, s'il le veut, vous donner le mot de l'énigme.
Relève-toi, Polonais; je n'en voulais pas à ta vie; ceci
n'est qu'une petite épreuve que je vous ai fait subir à
tous deux, ou plutôt une petite vengeance... Ne me re-
connaissez-vous donc pas? regardez-moi bien en face.
FRITZ.
Ciel! notre vétéran d'hier !... qui l'aurait cru?
RADOMSKI.
Quel guet-apens !
FRÉDÉRIC.
Mais si je sais punir, je récompense aussi; et je vous
dois à l'un et à l'autre une récompense pour la fidélité
que vous venez de me témoigner : ainsi toi, Fritz, j'aug-
mente désormais ta solde en l'accordant les galons de
ACTE DEUXIÈME
sergent, à la condition que tu n'engages plus la lame de
ton sabre, à l'avenir. Et toi, Polonais, je te tiens quitte de
mon service qui te pèse tant, et je te donne ta liberté,
avec une somme d'argent pour t'établir dans ton pays.
, SANS-SOUCI, a part.
A la bonne heure; je reconnais là mon prince.
RADOMSKI.
J'accepte la liberté, Sire, avec reconnaissance; mais
permettez que je refuse l'argent que vous m'offrez.
FRÉDÉRIC.
Comme tu voudras, (A part.) Diables de Polonais, tou-
jours gueux et fiers!... J'aurai bien de la peine à chan-
ger leur nature.
FRITZ, agitant son sabre de bois.
Vive le roi!
LA FOULE.
Vive le roi ! vive le roi !
SANS-SOUCI, a Radomski.
Vous voyez, mon dur-à-cuire, que la philosophie a
aussi du bon; et qu'un philosophe est, tout comme un
autre, capable d'un acte généreux et magnanime.
RADOMSKI.
Ce que la philosophie moderne peut avoir de bon, elle
le doit au christianisme, dont elle a sucé le lait, et re-
cueilli les enseignemejtsw-ils^'ont pénétrée jusques à la
moelle, sans qu'ell^stiâ f^^te,^t lui font pratiquer par-
fois des vertus qjfi 6m 1 leur principe dans la religion, à
laquelle tout l'hénlrçîurfdoit en revenir.
[£ ;
•\ - FIN
IMPRIMERIE L. TtSSfflttlsï^éi", A SAINT-GERMAIN.
l^ENFANT PRODIGUE
, ,*#• '^%>RAME EN TROIS ACTES
AVEC CHOEURS
J/R ALEXANDRE MOREAU
PERSONNAGES
NATHANAEL, père de l'Enfant Prodigue;
AMASIAS, Enfant Prodigue;
M ANASSÈS, frère dé l'Enfant Prodigue ;
A?AEL, Y ' \
ZAMBA, i
TUBAL, f , ,„,..,-
„,„.,„ / Esclaves de Nathanael;
ELCA1N,(
ZARÈS, \
ALCION,/
ARISTOPHANE, maître de l'Enfant Prodigue;
DEDX ESCLAVES \
DEUX SOLDATS ['..-,
UN PETIT BERGER dArlSt0phaM-
LE CHOEUR1* J
L'ENFANT PRODIGUE
ACTE PREMIER
Le théâtto représente nne forêt.
SCÈNE PREMIÈRE
AMASIAS seul, — un arc et une flèche a la main, — un car-
quois sur l'épaule. — Il se promène de long en large.
0 jour mille fois heureux ! jour si longtemps attendu!
Demain, je serai libre!... Il me semble déjà que le soleil
est plus beau, le ciel plus pur, la nature plus gracieuse!...
Ah! les poteaux qui bornent ces bois ne m'arrêteront
donc plus dans l'ardeur de mes courses, cette triste de-
meure ne me servira plus de prison, et je ne craindrai
plus les yeux de mon père,' comme le cerf craint l'oeil du
chasseur!... Non, je ne savais pas qu'il était si doux
d'avoir vingt ans : être jeune, être riche, êtrelibre et son
maître, quel bonheur!... Adieu, sentiers trop connus de
cette forêt, je veux en explorer d'autres. Adieu, vieux
arbres, — adieu, source trop petite pour étancher ma
soif, — adieu, fleurs qui pariez mon enfance, je suis
lassé de vos couleurs, ■>— adieu, adieu, oiseaux de ces
bocages, je veux chanter avec vous ma liberté, je vais
être libre comme vous, libre comme l'hirondelle..., libre
comme le rossignol... libre comme le papillon..., libre
comme le cerf altéré... Allons, vive le grand airl... Je
L'ENFANT PRODIGUE
m'élance, je cours, je vole bien loin, bien loin d'ici!...
La jeunesse est le printemps de la vie, couronnons-nous
de roses, amusons-nous et buvons à longs traits la coupe
du plaisir.
Ici le tambour se fait entendre, suivi du son de plusieurs instruments, '
tout cela dans le lointain. Amasias éconte.
Il est fête au village,
Résonnez, tambourins,
Et nous, sous le feuillage,
Commençons nos refrains.
Quittons nos humbles toits, nos retraites paisibles,
Ce jour enfin nous offre un instant de bonheur.
Oublions nos travaux, nos veilles si pénibles,
Une franche gaîté va remplir notre coeur.
Il est fête au village,
Résonnez, tambourins,
Et nous, sous le feuillage,
Commençons nos refrains.
C'est fête au village, et il faut rentrer... les bergers,
les laboureurs, nos valets y courent de toutes parts, et
il faut que j'aille m'emprisonner... Ils viendront cette nuit
chanter, danser sous mes fenêtres, et je ne pourrai aller
chanter et danser avec eux... que le sort m'est ingrat!...
Demain..., ah! demain... je revendiquerai ma liberté,
je pourrai donc faire valoir mes vingt ans, et à vingt
ans on peut avoir sa liberté, son patrimoine!... Oui, la
part à laquelle j'ai droit, il faudra bien qu'on me la
compte ; et vive la liberté !
ACTE PREMIER
SCENE II
AMASIAS, AZAEL.
AMASIAS.
Mais, où vas-tu donc, mon cher Azaël, tu t'es paré
comme pour un jour de fête, qu'est-ce donc qui t'appelle
à la ville?
AZAEL.
Seigneur Amasias, n'entendez-vous pas le tambourin
et tous les instruments à travers les échos de votre
forêt?
AMASIAS.
De votre forêt !... Tu vas donc bient'amuser?...
AZAEL.
Oui, seigneur, beaucoup, car la nuit est belle et sera
longue. La joie n'est pas pour nous comme pour vous
l'hôtesse habituée de notre cabane.
AMASIAS.
Tu crois qu'il suffit d'être riche pour être heureux?...
AZAEL.
Et quels soucis, seigneur, pourraient assombrir votre
front? A votre âge on vit sans inquiétude comme sans
besoins.
AMASIAS.
Veux-tu donc me railler; quel démon de ces bois t'a si
bien appris à décocher les flèches de ton carquois pour
déchirer ma pauvre âme!...
AZAEL.
Oh, pardon, seigneur, si j'ai mal parlé, dites-le-moi I
6 L'ENFANT PRODIGUE
AMASIAS.
Ta sincérité me plaît.
AZAEL, aux genoux d'Amasias.
Parlez, vous-voyez à vus pieds le plus fidèle de vos
esclaves !
AMASIAS, lé relevant.-.
Relève-toi, bon Azaël, ton coeur est noble et tu. n'étais
pas fait pour servir. — Je te plains du sort qui t'a fait
l'esclave de Nathanaël... Non, non, tu l'as bien dit, le
bonheur ne vient pas tous, les jours s'asseoir à l'ombre
de ta cabane, ni l'ivresse enchanter la coupe de tes fes-
tins, mais plus tard... prends déjà (a lui donne une pièce
d'or), tu boiras à la santé de ton jeune maître Amasias...
au succès des projets qu'il médite.;. •
AZAEL.
Merci; seigneur^ tant de générosités m'attachent pour
jamais à votre service.
AMÀSIÂS.
Voudrais-tu seconder mes desseins ?
ÀZAEL.
Seigneur, m'y associer serait un honneur pour moi.
AMAZIAS.
Tu sais, le joug de mon père me pèse, je m'ennuie chez
lui, et toi aussi, n'est-ce pas?...Nos griefs contre Natha-
naël sont donc communs, me servir, ce sera servir tes
intérêts 1
AZAEL.
Je ne vous comprends point.
AMASIAS.
Nathanaël!... n/est-il pas un maître dur, qui ne laisse
point de repos à ses esclaves?
ACTE PREMIER
AZAEL.
Ce n'est pas à vous de vous en plaindre, il fait accroître
votre fortune : sa sévérité envers nous n'a rien qui doive
irriter son fils, mon seigneur et aimable maître.
ÂMASIÀS.
Ne crains pas de té confier a moi; je suis son fils, c'est
vrai; mais... ,
AZAEL.
Ne voudriez-vous pas me tenter?
. AMAZIAS.
Par le ciel qui nous entend, Àzaël!
AZAEL.
Alors, vous vous déplaisez chez votre père.
AMÀSlAS.
Oui> et je veux le fuir!
ÀZAËL.
Seigneur, en quoi puis-je vous être utile? Ma vie est
à votre disposition, ya-i-il quelque péril à courir?... Pro-
mettez-moi seulement d'ensevelir mon cadavre, si je
viens à succomber dans là lutté.
AMASIAS.
Quel dévouement! Oh, que je suis heureux d'avoir
trouvé un serviteur pareil... Si je te disais... Àzaël... De-
main, je pars... laisserais-tu là ta cabane, ton père, pour
venir avec moi?...
ÀZÀÉL;
î?ôtir être Vôtre esclave?
AMASIAS.
Non, je té ferai riche, heureux, tu seras mon frèreI...
8 L'ENFANT PRODIGUE
AZAEL.
Voulez-vous donc vous en aller loin d'ici, quitter le
pays, laisser votre père?...
AMASIAS.
Silence, tout bas : les murs ont des oreilles, et les buis-
sons des voix... Parle bas, Azaël, réponds-moi, veux-tu
être heureux et libre en me suivant?... Aimes-tu mieux
rester toujours dans ces bois, au milieu des loups, tra-
vailler, porter le poids de la chaleur, presque mourir de
faim, et pas un ami pour te tendre la main, pas un re-
gard pour s'attendrir sur toi, pauvre Azaël !...
AZAEL.
Je vous suivrai.
AMASIAS.
Eh bien, que cette flèche remplace le coudrier du
Préteur. (Amasias la pose sur la tête d'Azaël à genoux devant lui.)
Sois libre, et que les arbres qui nous enfoncent l'enten-
dent : « Azaël, ton maître te rend la liberté.*», (1-)'-M
SCÈNE III
AMASIAS, NATHANAËL.
NATHANAËL.
Que faisiez-vous là, mon fils, et pourquoi Azaël était-
il à vos pieds ?
AMASIAS.
Je lui donnais sa liberté.
NATHANAËL.
Et depuis quand est-il votre esclave? N'êtes-vous pas
encore sous la tutelle de votre père ?
(I) Ce mode d'affranchissement était usité chez les Romains.
ACTE PREMIER
AMASIAS.
Je le sais!... Mais ce que je sais aussi c'est que de-
main je n'y serai p'us V
NATHANAËL.
Que voulez-vous dire, mon fils?
AMASIAS.
Que je m'ennuie d'obéir, et que je veux être libre à
à mon tour; demain, j'ai mes vingt ans, demain je serai
majeur!... ■ ■ '.
NATHANAËL.
0 mon fils, mon cher fils, que vous manque-t-il ?
AMASIAS.
La liberté.
NATHANAËL.
Eh, mon fils, n'avez-vous pas ma demeure pour pa-
lais, ces bois pour,vous promener à votre aise, ces forêts
pour y chasser,?.''.. Tous les jours sont pour vous des jours
de fê$&..v/jë'voùs donne tout, la nourriture, le vêtement,
.dB-IWgent... quand vous en avez besoin... Vous ai-je
-'jamais rien refusé de raisonnable ?
AMASIAS.
Ces bois ont des limites que je ne puis franchir et vo-
tre maison est environnée de murs qui m'emprisonnent;
mes1-jours de fête finissent avec le coucher du soleil, et
l'argent que vous me donnez, c'est comme une aumône !...
qui m'humilie toutes les fois que je vous en demande.
NATHANAËL. i
Mon pauvre enfant! vous parlez en insensé, je veux
oublier toutes ces paroles.
AMASIAS, résolument.
Non, père, je désire que vous me traitiez en homme ;
10 L'ENFANT PRODIGUE
je ne suis plus un enfant, je suis'majeur et je brûle
d'être émancipé. Oh! je vous en conjure, ne me con-
damnez pas à une enfance prolongée, donnez-moi là part
qui me revient de l'héritage de ma mère et laissez-moi
jouir de Ja fortune et dé la liberté!
NATHANAËL.
Et qui vous a mis ces pensées dans .le coeur? N'ai-je
pas été toujours pour vous un père plein dé bonté? —
Quand je vous aurais partagé avec votre frère les biens
qui font notre richesse, qu'en feféz-vous ?
ÀMASIÂS.. .
Je les vendrai, et avec l'argent je voyagerai et je joui-
rai de tous les plaisirs que le monde peut offrir.
NATHANAËL.'
Que j'étais loin, mon fils, de m'attendre à ces résolu-
tions?... Y avez-vous réfléchi?... Défiez-vous des illu-
sions de votre jeunesse. Croyez à la bonté de votre père;
restez, ô mon. fils, pour la consolation de ma vieillesse !
Pourquoi voudriez-voùs quitter ia maison qui vous a vu
naître, et ces bois chéris témoins de votre enfance?
AMASIAS.
Ces bois, cette maison m'ennuient. Je suis lassé de la
campagne... On dit que les villes sont les séjours des
plaisirs; Dans les villes on s'amuse, on court de fête en
fête, j'ai soif des plaisirs, et j'irai les chercher dans les
villes.
NATHANAËL.
Et vous me laisserez seul ici ! ,
AMASIAS.
Vous ne serez pas seul, mon frère vous restera.
ACTE, PREMIER il
RATHÂNAEL.
Non, mon fils, votre frère seul ne suffit pas à ma ten-
dresse; ah ! restez tous deux avec moi; je vous en sup-
plie par les jours de Votre enfance où, assis sur mes
genoux, vous pressiez vôtre tête sur mon eoeUr en me
disant : « Mon père, je vous àîmëi... » Par tôlis lés soucis
que m'a donnés votre existehôe... Pour lé Bonheur de
ma vie qui s'écoulerait triste, malheureuse jusqu'au
tombeau!... Au souvenir de votre, mère qui, sur le point
de mourir, vous appela à elle près de son lit, et prenant
vos mains dans ses mains froides et décharnées vous dit
au milieu de nos sanglots : « Àmàsias, obéissez toujours
à votre père, .c'est le meilleur ami que je vous laisse
après moi, le meilleur appui que vous aurez jamais dans
ce monde!... Par votre mère, mon fils, restez... restez
avec moi!...
AMASIAS.
Ma mère, ah! ma mère, non, ne me parlez pas de ma
mère; que son souvenir ne vienne pas attrister la première
journée de mon bonheur t
NATHANAËL.
Malheureux jeune homme, que d'illusions vous vous
faites! Que de douleurs vous vous préparez!... Que d'a-
mertume an fond de ces faux plaisirs dont vous êtes fol-
lement avide ! Je le vois trop; je tenterais en vain de vous
retenir; l'expérience seule pourra vous rendre sage.
Nathanaël s'éloigne en pleurant.
12 L'ENFANT PRODIGUE
SCÈNE IV
AMASIAS, LE CHOEUR.
Amis, puisque courte est la vie,
Livrons-nous à tous nos désirs.
Chantons, dansons et suivons la folie,
'Rassasions-nous de plaisirs.
A table, au jeu, partout vive l'ivresse,
■ Vive la jeunesse,
Charmons, amusons nos loisirs.
AMASIAS.
Comme la rose printanière
S'épanouit et meurt avec le jour,
' Ainsi notre vie éphémère
Ne dure qu'un printemps, disparait sans retour.
LE CHOEUR.
Amis, puisque courte est la vie, etc.
AMASIAS.
Gomme la légère nacelle
De l'Océan fend les flots écumeux,
Ainsi le temps presse son aile
Et sous nos pas la mort ouvre un abîme affreux,
LE CHOEUR.
Amis, puisque courte est la vie, etc.
AMASIAS.
J'ai vu l'oiseau dans le bocage
Quitter son nid, s'ébattre dans les cieux.
Je veux jouir de mon jeune âge,
Je pars, ô liberté, tu combles tous mes voeux.
LE CHOEUR,
Amis, puisque courte est la vie,
Livrons-nous à tous nos désirs.
Chantons, dansons, écoutons la folie,
Rassasions-nous de plaisirs.
ACTE DEUXIÈME
Le théâtre représente une forêt ; mais à peu près au milieu est figurée
- une roche.
SCÈNE PREMIÈRE
AMASIAS seul, assis sur un rocher, l'air soucieux, la tête dans
ses deux mains.
Voilà donc, Amasias, où t'ont conduit tes passions!
Que la jeunesse est aveugle! Comme elle est imprudente!
Réfléchis à présent, tu en as tout le loisir, car nous ne
sommes pas encore à la sixième heure et jusqu'à ce que
le soleil se cache derrière la colline, que faire?... Com-
ment songer à la joie, comment se distraire dans cette
solitude, où je ne rencontre pas âme qui vive, où je suis
toujours seul avec mes bêtes.
11 se remet la tète dans ses denx mains ; un petit berger vient s'as-
seoir le dos contre un arbre et essaye sa flûte.
SCÈNE II
AMASIAS, LE PETIT RERGER.
AMASIAS, relevant la tête..
Mais j'entends le son d'une flûte non loin d'ici, cela me
fait du bien. La société de ce berger fera trêve aux tristes
14 L'ENFANT PRODIGUE
pensées de mon âme. (Amasias.se lève, regarde de côté et d'autre
pendant que l'enfant continue à jouer de la flûte, il va s'essuyant les
yeux.) 0 bel enfant, comme vous jouez bien de la flûte :
quel air touchant ! Vous m'avez rappelé mon pays, et fait
verser des larmes.
L'enfant pourrait jouer l'air : Il est fête au village.
LE PETIT BERGER.
Je l'ai appris tout dernièrement d'un des amis de mon
père, venu de bien loin ; je ne pensais pas, bien sûr, en
le jouant ici sur ma flûte, faire pleurer un homme ; je
voulais seulement me distraire et m'amùser.
AMASIAS.
Aussi, je ne vous le reproche pas : il est si doux quel-
quefois de pleurer !
LÉ PETIT BERGER.
Vous semblez en effet bien malheureux, et de plus je
ne me souviens pas vous avoir encore vu dans ces con-
trées; quel est donc vôtre maître?...
AMASIAS.
■Je suis porcher chez le seigneur Aristophane, et je
suis bien loin d'être heureux.
LE PETIT BERGER.
Que le ciel me préservé jamais d'un'tel malheur!...
Comment! vous ne le connaissiez donc pas avant de vous
engager à son service?./. D'où venez-vous, quelle est
votre histoire?
AMASIAS.
Mon histoire serait trop longue à redire; mais c'est
avec justice que je suis réduit à cette condition.
LE PETIT BERGER.
Sans doute, je ne puis rien pour adoucir votre sort ;
ACTE DEUXIÈME 18
mais quelquefois on se soulage en racontant ses mal-
heurs.
AMASIAS.
Je viéhâ'de bien loin; et "dans mon pays j'étais riche.
Rien ne me manquait, car mon père ne me refusait rien;
mais j'étais loin de répondre à son amour; j'aimais lès
festins; les jeux, les courses ttoetùrnes et les danses; sa
vigilance iné faisait peUr; ses reproches m'ennuyaient, ses
larmes au lieu de me toucher me laissaient insensible^ de
faux amis sont venus m'exciter à secouer le joug pater^
rifel, et moi, qui méprisais les reproches, les soupirs, lés
larmes dé mon père, je rougissais devant les railleries et
les sourires de mes amis, je pleurais ; mais c'était des.
larmes de rage que je versais/
LE PETIT BÈKëERi
Pauvre jèuhë homme !
AMASIAS.
Enfin, poussé à bout, je résolus d'en finir. Ce soir-là,
(triste souvenir !) c'était fêté au village. Mon père venait
au-devant de, moi, il me tendait les bras : « Assez, assez,
m'écriais-je, Votre joug me pèse... j'ai mes vingt ans...
il me faut de l'argent... je veux m'en aller... » A son
tour, il voulut me parler, me conjurer, m'embrasser, se
jeter à mes pieds;-.. Je demeurai insensible à tout... Rien
plus, je ne rentrai pas au logis, je passais la nuit, dans
les- jeux et les danses et le lendemain je partais sans
même dire adieu à ce pauvre p5ère!... -
LÉ PETIT BERGER.
Vous ne seriez point parti, si vous aviez eu votre mère !
AMASIAS.
Je fis l'essai de ma liberté et commençai mes folies
dans la ville voisine, je menai grand train. —De nom-
16 L'ENFANT PRODIGUE
breux amis ne tardèrent pas à accourir autour de moi...
., Rientôt on ne parla plus que de notre luxe effréné, de nos
excès, de nos scandales, quand je reçus une lettre de
mon père! Alors, je sentis que j'étais encore tropprës de
lui, et sous prétexte de visiter le monde, je quittai la ville
et vins dans ce pays. Vous redire les sottises que j'ai
faites,, les repas que j'ai donnés, les bais auxquels je suis
allé, les théâtres que j'ai fréquentés, les amis que j'ai
entretenus, je n'essayerai même pas... Je croyais ma for-
tune inépuisable, un puits d'or, j'y puisais sans cesse,; et
je ne sus pas m'arrêter à temps... Un jour pourtant, je
m'aperçus que mes ressources diminuaient, je fermai les
yeux... Je jouai gros jeu dans l'espoir de relever mes
affaires; mais toujours je perdais... Pour comble de mal-
heur mon esclave, mon confident, prévoyant une pro-
chaine disgrâce, partit emportant le reste de mes ressour-
ces. Alors, j'empruntai.... mon ancienne opulence me fit
trouver quelque crédit, mais le malheur s'était attaché à
moi comme l'oiseau de proie à la pâture qu'il a convoitée.
Je jetai un dernier éclat, ce fut la dernière crise de mon
agonie... Les amis, vous le comprenez bien, commen-
cèrent aussi à disparaître, les uns après les autres, car je
devenais moins entreprenant, moins généreux: quand
un jour au milieu d'un festin, parmi les coupes et les
Chansons, des soldats apparurent dans la salle, me saisi-
rent et m'emmenèrent à travers la ville devant le gou-
verneur!
LE PETIT BERGER.
Quel affront ce dut être pour vous !
AMASIAS.
Oh oui, cher enfant, et depuis lors vous êtes le pre-
mier, vous êtes le seul qui m'ayez témoigné de la pitié,
de l'intérêt.
ACTE DEUXIEME 17
C'était mes créanciers qui m'avaient traduit devant lui :
On vendit le reste de mes bijoux, mes habits, et quelques
jours après on me vendit moi-même au fermier du sei-
gneur Aristophane !
LE PETIT BERGER.
Que vous avez été puni sévèrement !
AMASIAS.
Et dans toute cette foule qui m'environnait, je ne pus
saisir un regard de compassion! C'est là, disait-on, de
toutes parts, ce vaurien qui a fait perdre à tout le mondé,
ce jeune fou qui a mené si joyeuse vie, il paie aujour-
d'hui ses écarts... Un des esciaves de mon père que j'a-
vais amené et affranchi la veille de mon départ vint
même me jeter l'insulte, suivi de mes compagnons de
débauches et paré des habits que mes créanciers avaient
saisis dans ma demeure.
Enfin, j'arrivai chez Aristophane; il avait besoin d'un
intendant et d'un porcher : quand il connut mes excès,
« Qu'on l'envoie à ma métairie, dit-il, et qu'en gardant
mes pourceaux, il apprenne à devenir sage: » — Ama-
sias porcher !... Pourtant, il fallut bien se résigner... J'é-
changeai mes habits de soie et de pourpre contre ces
haillons, un domestique me coupa mes cheveux parfumés
que je bouclais avec tant de vanité, on me mit un bâton
à la main, une besace sur les épaules et dedans un mor-
ceau de pain noir. « Va, à présent, me dit le fermier, et
rappelle-toi que tu t'es assez amusé, qu'il faut enfin
travailler : aie bien soin de tes bêtes, si tu ne veux
éprouver les effets de la sévérité du seigneur Aristophane
et la mienne. »
LE PETJJtaBJBftGER.
Votre sort est bien^dfgl|eVoélMmes\et il y a longtemps
que vous avez été a/nifcve$du5fu si^neur Aristophane?
i~8 , L'ENFANT PRODIGUE
' '" .AMASIAS.
Voilà bientôt trois mois ; et que d'affronts il m'a fallu
dévorer, que d'ennuis... Si seulement oh nie donnait tous
les jours un morceau de pain pour apaiser la faim qui
me dévore, un verre d'eau fraîche pour étancher la soif
qui me brûle; mais non... je suis réduit à dérober à mes
pourceaux la dégoûtante pâture qu'on leur donne, et
quand mon maître s'en aperçoit...
LE PETIT BERGER, regardant sur le côté.
Fuyez, fù^éz, Àmasias.;. voilà Aristophane; regagnez
votre troupeau, qu'il vous trouve à votre posté, car vôuà
pourriez payer cher de l'avoir abandonné un instant.
Il se remet à jouer de la flûte.
SCÈNE ÏIÏ ' ' \
AMASIAS, seul, ne retrouvant plus*son troupeau, et l'enfant
jouant toujours de, la flûte. Il s'arrache les cheveux.
Grand Dieu, je suis perdu!... Mon troupeau a dis-
paru... Des voleurs cachés dans le taillis et profitant
sans doute de mon absence s'en sont emparés!... Que
dirai-je à mon maître quand il va venir tout à l'heure...
Comment pourrai-je supporter sa colère... 0 Dieu, ne
permettez pas que je sois puni d'un crime que je n'ai pas
commis ! . '
ACTE DEUXIÈME 19
.";■'■ SCIME. ÎV ;'-, ,'"'\
AMASIAS, ARISTOPHANE, DEUX SOLDATS, DEUX
' ESCLAVES.
ARISTOPHANE, précédé de deux soldats qui marchent quelques pas
devant lui, et suivi de deux esclaves, qui l'accompagnent nn peu
par derrière.
Porcher? (Les soldats et les esclaves s'arrêtent.) OÙ Sbfit tés
bêtes?
ÂMASlAS^ pleurant aux pieds d'Aristopnahe'.
Seigneur^ pardon. — C'était au moment où lé soleil
touchait à son midi, je sommeillais assis à l'ombre de
cette roche, quand tout à coup de sourds,grognements
me réveillent en sursaut,,. J'aperçois alors à travers le
taillis.un énorme loup qui d'un bond se jette au mi-
lieu des pourceaux... En vain j'excite mes chiens du
geste et de la voix, la bête féroce s'élance avec fureur
jetant sur moi un regard menaçant et se retire après
avoir dévoré deux des plus belles bêtes du troupeau.
ARISTOPHANE.
Il fallait courir au-devant et payer au besoin de ta
personne,
,-. AMASIAS. ' "
Plus rapide que le soldat qui tue son ennemi après
avoir ravagé la place, la bête s'était enfuie.
ARISTOPHANE.
Misérable esclave! tu ne te rappelles.donc pas que tu
n'es plus ici à la noce! que je ne te confie pas mes trou-
peaux pour que tu les laisses dévorer par les bêtes de la
20 L'ENFANT PRODIGUE
forêt!... Si seulement tu montrais sur tes épaules des
morsures sanglantes. — Misérable vaurien, sache que
je fais plus de cas du plus maigre de mes pourceaux que
de toi, et que sa perte m'est plus sensible que ne me se-
rait la tienne.
Enfants (il se retourne du côté des esclaves que le suivent et qui
tombent à genoux la tête contre terre), Ce SOÎr à Son retour,
vous délierez les faisceaux et le battrez de verges, et si
au troisième coup les chairs ne volent pas en lambeaux,
par les génies qui président aux astres, je vous ferai bat-
tre à votre tour.
Il veut s'en aller.
AMASIAS, se, jetant aux genoux d'Aristophane.
Seigneur!
ARISTOPHANE, se détournant.
Point de'pardon; tais-toi : car si tu excites encore
ma colère, je te ferai écôrcher vif, et avec ta chair cou-
pée en morceaux j'engraisserai les poissons de mes
viviers (1).
SCÈNE V
AMASIAS, seul.
Quel triste sort!... Et que dire?... que faire?... Ren-
trer pour être battu!... Rentrer pour être coupé en mor-
ceaux peut-être I... AhI fils prodigue, ce n'était donc pas
assez de te voir exilé à la campagne, de te voir con-
damné à une infâme condition, de te voir laisser mourir
de faim! Je n'en puis plus!... (il tombe sur la pierre, se
(1) Trait historique.—On dit de riches Romains qu'ils engrais-
saient lés murènes de leurs viviers avec de la chair d'esclave.