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Recueil de fables... par M. B.-F.-A. de Fonvielle,...

De
372 pages
imp. de P. Didot l'aîné (Paris). 1818. In-8°.
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RECUEIL
DE FABLES.
RECUEIL
DE FABLES,
DEDIE
AU ROI,
PAR
M. B. F. A. DE FONVIELLE (DE TOULOUSE),
CHEVALIER DE L'OHDEE DE L'ÉPERON D'OR.
Souvent d'utiles fictions
Sont un flambeau qui nous éclaire.
FABLE I,Liv. II.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE P. DIDOT, L'AINÈ,
CHEVALIER DE L'ORDRE ROÏAL DE SAINT-MICHEL.
FÉVRIER l8l8.
AU ROI.
loi, qui promis à Dieu de finir nos malheurs j
Louis, dont la haute sagesse,
Espoir des bons esprits, refuge des bons coeurs,
D'un siècle fier de ses erreurs
Corrige lentement l'orgueilleuse rudesse,
Si tu daignas jeter un regard complaisant
Sur ce Recueil, dont ta bonté propice
Permet que l'heureux frontispice
Soit décoré de ton nom imposant;
On ne me verra point à mon faible talent
Attribuer un si noble avantage.
Je n'en saurais douter : sans cesse militant
Contre les travers de notre âge,
Mon zèle du Roi le plus sage
yj EPITRE
A fait seul un juge indulgent,
Et m'a valu son auguste suffrage.
Parfois, peut-être, un vers heureux,
Echappé par hasard à ma muse inégale,
Comme l'éclair sous un ciel ténébreux,
Brille au milieu de cent vers paresseux,
Que n'épargnera point la maligne cabale,
Effroi quotidien du peuple des rimeurs.
Je n'y mets aucun prix, pourvu que mes censeurs
Respectent du moins ma morale.
Aux travers, aux erreurs, aux crimes de mon temps,
J'oppose le simple bon sens,
Tantôt avec vigueur, tantôt avec mollesse,
Selon ce qui me plaît, ou me nuit, ou me blesse;
Sans m'occuper de plaire aux gens
Par des mots bien limés, par un parler artiste;
Phébus peut sommeiller si Minerve m'assiste :
L'une vaut bien l'autre, je crois!
Je ne ressemble point à ce morceau de bois,
Dont, puisqu'il m'en souvient, je vais conter l'histoire.
FABLE.
Le Bois flottant.
CE Bois flottait sur la Seine, ou la Loire;
Il n'importe ! Jouet d'un rapide courant,
DÉDICATOIRE. vij
L'oeil à peine pouvait le suivre dans sa fuite.
Fier de tant de vitesse, il allait s'étonnant
Que chacun ne vint à sa suite,
Pour lui décerner le trident.
Un pêcheur, en passant, le poussa sur la rive;
Dans une onde immobile il se vit arrêté.
Beau coureur^ qu'as-tu fait de ton agilité,
Lui dit l'homme aux filets? qu'est-ce donc qui t'arrive?
Tu ne bouges, ni ne dis mot!
Tu ne prétends donc plus faire le tour du monde?
À moi, mon fanfaron ! quand j'aurai fait ma ronde,
Tu viendras au logis faire bouillir mon pot.
Tout homme a ses goûts, sa manie;
Jusques à monsieur l'emprunté,
Tant fameux à la comédie,
Chaque auteur a son trait d'originalité,
Ou plutôt son grain de folie.
La mienne, excusable, je crois,
Et plus commune qu'on ne pense, (i)
Fut de gémir des malheurs de la France,
Veuve de ses Bourbons, et regrettant ses Rois.
À nos brouillons, dans ces temps déplorables,
Pour les catéchiser, je débitais des fables
Où, sans art, sans prétention,
Tout ce qui me frappait, nos erreurs, nos misères,
Inspirait mes rimes austères,
Servait de texte à mon sermon.
a,
viij ÊPITRE
« Ces jours (ou de honte, ou de gloire!)
<i Ne sont plus, me dira quelqu'un;
« À quoi bon aujourd'hui de ton zèle importun
« Viens-tu nous rappeler l'histoire?
« Oublier le passé pour jouir du présent
« Est le conseil de la sagesse.
« Qu'espères-tu gagner à nous parler sans cesse
« De ceci, de cela? Monsieur le prédicant,
« Ainsi que nous, tais-toi; c'est plus prudent. «
De tels discours ne sauraient me séduire.
Fiers du pardon dont on les voit jouir,
Nos LIBERTINS veulent nous interdire
Un juste et sage souvenir.
Mais devons-nous garder un stupide silence
Tandis que de nouveaux excès
Chaque jour menacent la France ?
Tandis que, de Louis fatiguant les bienfaits.
Et faisant rêver sa prudence,
Sapplaudissant de leurs anciens méfaits,
Nos vieux ligueurs étonnent sa clémence?
Comme ils sont sans remords, serons-nous sans regrets,
Sans avenir, sans prévoyance?
J'ai lu, dans un vieux chroniqueur,
Ce conte-ci : je veux vous le redire.
Il vous fera juger où pourrait nous conduire
Ce dangereux oubli qu'avec tant de roideur
Nous prêchent ces messieurs, dans leur nouveau délire.
DËDICATOIRF. ix
FABLE.
L'Ecueil et les Navigateurs.
BIEN loin, au sein des vastes mers,
En curieux parcourant l'univers
Pour chercher de nouveaux rivages,
Voguaient, en bravant les orages,
D'audacieux Navigateurs.
Leurs matelots, déguisant leurs terreurs,
Maudissaient en secret le démon des voyages.
Passe, s'il ne fallait qu'aller jusqu'au Japon,
À la Chine, dans l'Inde, ou chez le Patagon!
D'autres y sont allés ; on en connaît la route.
Mais, errer au hasard ! aller sans savoir où !
On se moque de nous, sans doute,
Et notre état-major est fou.
Voilà ce que tout-bas se disait l'équipage.
Quand, tout-à-coup, un rocher à fleur d'eau
En l'ébranlant fait crier le vaisseau.
Il n'est ni force ni courage
Que n'abatte un si grand danger.
La mort est là : point de rivage,
Point d'abri, de secours; je vous laisse juger
L'horreur de ce fatal naufrage.
x ÉPITRE
Par bonheur, le vaisseau, que l'on sut alléger,
Franchit l'Ecueil, non sans quelque dommage;
Relevé par la vague, il put se dégager;
Et des calfats le reste fut l'ouvrage.
Tandis qu'en panne, et la voile en rouleau,
L'étoupe, le goudron guérissaient ses blessures,
Un de nos coureurs d'aventures
Proposa de marquer l'Ecueil
Par un signal. Un NENNI fut l'accueil
Qu'obtint cet avis salutaire.
Ce serait décrier ces mers,
Dirent ses compagnons! Nous voilà hors d'affaire?
N'y pensons plus : OUBLIONS LE PASSÉ.
Pour notre honneur, sachons nous taire
Sur l'accident qui nous a menacé.
Nous pouvions le prévoir en usant de la sonde :
Ergo l'on nous accuserait
En étourdis de parcourir le monde.
Continuant, sans souci, sans regret,
D'explorer la machine ronde,
Ne nous occupons pas si d'autres, après nous,
Viendront périr sur cette roche;
Le silence exclut le reproche :
Par notre oubli nous en serons absous.
Cela dit, le sifflet fait déplier la voile;
On part; et cependant un invisible Ecueil
Réserve un humide cercueil
À. tout nocher que sa mauvaise étoile
DEDICATOIRE. xj
Amènera sur cet autel fatal!... *
Quel est donc, dites-moi, le génie infernal
Qui vous agite, vous possède,
Vous tous, dont l'esprit tracassier
Ne saurait, comme on dit, rester sur son terrier?
Vous tous, qui voulez que tout cède
À votre humeur bizarre, à vos goûts turbulens;
Et, contempteurs du bon vieux temps,
Dédaignant fièrement ce qu'estimaient nos pères,
Prétendez à nos descendans
Inoculer vos funestes chimères?
Loin de taire les maux qu'elles nous ont coûté,
En prose, en vers, l'affreuse vérité,
Pour votre propre bien, coulera de ma plume.
Le fer s'amollit sur l'enclume !
Quoique plus durs encor, vos coeurs, votre cerveau,
S'amolliront enfin sous mon marteau.
Malgré vous, cet Ecueil où nous fîmes naufrage,
Je le signalerai. Je veux que, d'âge en âge,
Au seul récit de nos malheurs,
En tout temps, en tous lieux, du couchant à l'aurore,
On redoute les novateurs,
* Saxa vocant, Itali, mediis qua; in fluctibus aras,
Dorsum immane mari summo... etc.
VIRG., jEn., lib. I., v. n3.
sSj ÉPITRE
Leur zèle amer, le fiel qui les dévore,
Plus que la faim, la peste, et toutes leurs horreurs. (2)
D'un pardon généreux Louis couvrit vos crimes,
Qui firent de l'Europe un immense charnier;
Mais, pardonner, est-ce donc oublier?
Était-ce donc là vos maximes,
Lorsqu'entassant victimes sur victimes,
Pour un regret ! pour un soupir !
Vous creusiez de vos mains ces effrayans abymes
Où la France cent fois fut prête à s'engloutir?
Je puis vous faire un sacrifice;
Je le dois : Louis a parlé.
À sa sagesse, à sa justice,
Il faut que tout soit immolé.
Cachés sous l'ombre protectrice
Dont sa main daigne vous couvrir,
Vous-mêmes, secondez, par votre repentir,
Sur vos noms trop fameux un silence propice.
À mon tour, de l'erreur déchirant le bandeau,
De sa propre laideur épouvantant le vice,
Je saurai de la haine éteindre le flambeau,
De vos torts réparés adoucir la mémoire ;
Enfin, d'un oeil ami contempler la victoire
Qui, digne prix d'un effort aussi beau,
Aura rouvert pour vous les chemins de la gloire...
Mais, qu'est-ce donc que la raison?... (3)
M'égarerais-je?,,. est-ce moi qui m'abuse?.,.
DÉDICATOIRE. xiij
Tandis que je crois tout de bon
Les toucher, les convaincre; à ma conversion
C'est moi qui dois songer !... c'est moi que l'on accuse!...
On veut savoir d'où vient ma mission !...
À quel titre je grimpe au sommet du Parnasse
Pour troubler le repos des gens!...
On récuse mes droits!... et, quant à mes talens,
Tout net, on me les nie en face!...
Eli! mes amis! calmez ce grand courroux.
Mes talens sont petits!... mais ils valent les vôtres!
Si je l'eusse voulu, j'aurais, tout comme vous,
Brillé parmi les grands apôtres
Ou du niveau superbe, ou du bonheur commun, (4)
Ce qui pour moi, je l'avoue, est tout un.
Mentir à sa conscience
Et répudier son coeur
Pour faire de la licence
L'instrument de sa grandeur;
Plier à tous les caprices
Des puissans du temps qui court;
Ne rougir d'aucuns complices ;
À tous remords rester sourd ;
Applaudir aux tragédies
Qui firent des gémonies
Le trône de la terreur;
Bientôt, changeant de grimoire,
Hypocrite réacteur,
xiv EPITRE
Exalter du Directoire
Le régne réparateur;
Prompts, au premier vent contraire,
À déserter ses drapeaux ;
Faire, d'un nouveau Tibère,
Son idole et son héros ;
Vil flatteur, tant que la Parque,
Pour ce farouche monarque,
D'or pur chargea son fuseau;
Chanter la palinodie,
Quand sa quenouille ennemie
N e fila qu'un vil cordeau ;
Enfin, du sein des décombres,
Voyant renaître les lis,
Et l'ivresse de Paris
Consolant d'augustes ombres,
Vain de ses titres d'un jour,
De ses cordons de la veille, (5)
Avec succès, ô merveille!
Envahir les faveurs de la nouvelle cour!...
De nos grands oublieurs n'est-ce pas là l'histoire?
Eh! qui n'eût pu, comme eux, adroit calculateur,
Du sommet politique atteignant la hauteur,
Arriver, non pas à la gloire;
Elle n'est point le prix du trafic de son coeur!...
Mais au pouvoir? à la richesse?
Ce n'est point le talent qui les a plantés là !
DÉDICATOIRE. xv
C'est l'égoïsme, la souplesse,
L'art de ramper... (G) À propos de cela,
Écoutez encore une fable.
FABLE.
L'Anier, son Ane et le Serpent.
UN jour un palais s'écroula
Avec un fracas effroyable.
Sous ses débris- épouvantable amas,
En un clin d'oeil, et sans se reconnaître,
Bêtes et gens, valets et maîtres,
Passèrent de vie à trépas.
S'il en réchappa deux, c'est tout au plus, peut-être;
Encore l'un y perdit-il son bras;
T/autre, brisé, moulu des pieds jusqu'à la tête,
Plus mort que vif, enfin, parut de ce tombeau
Ne sortir que pour être enterré de nouveau.
C'était l'Ane, innocente bête,
Et 1'Anier Jacquinet, son digne compagnon.
Un seul être vivant, dit-on,
Protégé par ses moeurs autant que par son astre,
Échappa sain et sauf de ce commun désastre.
L'Ane et l'Anier s'étaient sauvés...
Sauvés!... si toutefois leur état pitoyable,
Tel que je l'ai dépeint, que vous le concevez,
xvj ÉPITRE
Vaut ce mot!... Mais, enfin, ils logeaient à l'étable,
Loin du grand train de la maison ;
Cela seul en dit la raison.
De leur obscurité leur bonheur fut l'ouvrage.
LÎS débris d'une échoppe ont peu de profondeur;
Jacquinet, donc, en homme de courage,
De son ami put être le sauveur.
Venons à l'autre personnage.
Voyons-le, sous le poids des donjons renversés,
Des murs, des toits, l'un sur l'autre entassés,
Caché d'abord en un coin des cuisines,
Se frayer une issue à travers les ruines.
Tout lui sert : une fente, un trou,
Deux débris formant une voûte :
Rien ne l'arrête sur sa route.
Par-tout où peut passer son cou,
Sa queue y passera. Sa tortueuse adresse
En peu de temps le tira de la presse.
Mon gaillard, un peu las, mais entier, bien portant,
En vint à son honneur. Or, c'était un Serpent,
Qui, voyant mon Anier et la pauvre relique
De sa malheureuse bourrique,
Sans savoir où, tout en se désolant,
Ensemble aller clopin-clopant,
Se mit, du haut de ses décombres,
À les siffler comme deux pauvres ombres.
L'Ane, ayant encor son poumon,
Pour le narguer se prit à braire,
DÉDICATOIRE. xvij
Mon siffleur sentit la leçon ;
Et, ne pouvant se mettre à l'unisson,
Il se vit réduit à se taire.
Aiguisez vos sifflets, messieurs les importàns,'
Qui pensez museler les gens de mon espèce;
Vous me voyez, après avoir, trente ans,
Marché toujours sur des sables mouvans,
Toiiinant le dos à l'aveugle déesse,
Eclopé comme Jacquinet. (7)
Mais, avec mon poumon; mais, avec mon poignet,
lai ma tête, mes bras, sur-tout une ame forte!
En cédant au flot qui m'emporte,
Je puis encor vous dire votre fait;
Marquer l'écueil où votre orgueil nous traîne;
Et, du bon homme, enfin, émule généreux...
O ciel! toi! singer La Fontaine,
Va crier, d'un ton dédaigneux,
Tel feuilleton, qui n'en vaudra pas mieux!
Que prétendra mon Aristarque?
Qu'à moins de valoir Jean, on doit coudre son bec?
Peut-être a-t-il raison. Mais un arrêt si sec
Mérite bien qu'on le remarque.
11 est au moins tardif, je crois *;
* Voyez les éloges donnés par les journaux à certains
Recueils de fables publiés dans ces derniers temps.
xviij ÉPITRE
Soit dit sans blesser mes confrères,
Fabulistes de bas aloi, (8) i
Auxquels ces messieurs, comme à moi,
N'ont pas montré leurs étrivières.
Du La Fontaine? on n'en fait plus!
Ffélas! on sait cela de reste!
Anathême à qui le conteste!
Mais j'appelle, comme d'abus,
De l'exigence atrabilaire
De tel grondeur, dont le goût trop sévère,
Blasé par nos auteurs fameux,
Ne peut souffrir qu'on essaie après eux
De les suivre de loin dans leur noble carrière...
« LES DÉLICATS SONT MALHEUREUX!
« RIEN NE SAURAIT LES SATISFAIRE. »
Tirons encor de mon cerveau
Un dernier petit fabliau ;
Ensuite, reprenant le ton de la décence,
Que l'esprit se repose et le coeur ait sou tour,
Pour ne plus exprimer que ma reconnaissance,
Et mon respect et mon amour.
DÉDICATOIRE. xix
FABLE.
Le Pommier, le Jardinier et son Maître.
"UN Pommier de moyenne espèce
Voyait mûrir ses fruits le long d'un espalier.
Survint le Maître avec son Jardinier.
L'aspect de cet arbre me blesse;
Il me déplaît, dit le premier.
Pourquoi donc ça, lui répliqua Jérôme?
11 est bien là : puis il se porte bien.
Il n'est pas mal chargé, d'ailleurs. — Cela n'est rien.
Je ne fais nul cas d'une pomme.
Encore si c'était pomme du Canada,
Pomme d'api, pomme reinette!
>— Elle est passable encor, telle que la voilà!
C'est une petite grisette
Un peu bâtarde, j'en conviens;
Mais cela sert toujours; du moins cela varie.
Dans un verger trop de monotonie
Est un défaut; je le soutiens.
Il faut un peu de tout : le bon a son mérite!
L'excellent encor plus! Mais je veux qu'on évite
De chercher toujours le haut bout.
C'est blaser son palais; c'est le rendre malade.
Parfois un plaisir un peu fade
xx E PITRE
Sert à vous raiguiser le goût.
Tenez, j'aperçois une pomme
Qui commence à mûrir;... goûtez-moi ce fruit-là.
■— Il n'est pas trop mauvais!... Allons, laissons-le là*
— Très bien jugé, s'écria le bon homme!...
J'aurais dit comme lui, je ne m'en cache pas,
En dépit de ces gens qui font tant de fracas,
Presque toujours si quinteux, si caustiques,
Vous dépistant un mot pour en tordre le sens,
Et ne pouvant, dans leurs lourdes critiques,
À moins d'un vrai chef-d'oeuvre, être jamais conténs.
Ce n'est pas qu'ils ne soient quelquefois bonnes gens!
Ils ont leurs favoris comme ils ont leur routine.
Qu'un auteur sans intrigue, ainsi que sans prôneur,
Par hasard, à l'insu de l'examinateur,
Jusques au comité pénétre à la sourdine; (g)
Que, par miracle encor, sur son oeuvre divine
Du sanhédrin scénique il fixe la faveur :
L'affiche enfin l'annonce... Unis pour sa ruiné,
S'il ne leur donne pas, pour prix de tant d'honneur,
Ou du Molière ou du Racine,
Brisés, moulus sous leur plumé assassine,
C'en est fait du chef-d'oeuvre et de son pauvre aùtedr.
Mais que, chère à la cotterie,
Paraisse l'oeuvre d'un bâtard
De Melpoméne ou de Thalie;
Pour lui ne craignez nul hasard i
DÉDICATOIRE. xxj
Alors en ton mielleux leur faconde s'escrime.
D'un ouvrage mort-né protecteurs complaisans,
Fabriquant un succès d'estime,
Qu'ils sont jolis! qu'ils sont charmans!
De leur art c'est là le sublime!
O Louis! ô mon maître! élevant jusqu'à toi
Mes voeux, mon espoir ou ma crainte,
De ce honteux trafic je dois braver l'atteinte.
Si les lumières de mon Roi,
Si son goût épuré, si sa raison sublime,
De ma présomption semblent me foire un crime;
Si mes vers sans couleur, à l'oubli condamnés,
Indignes du laurier dont furent couronnés
Les fronts du Tasse et de Pétrarque,
Ne méritent point les regards
D'un philosophe ami des arts,
Qu'il cultive en savant et protège en Monarque;
Monument de fidélité,
Du moins ils ont droit de prétendre
À son indulgente bonté.
GRAND ROI, je ne pus m'en défendre;
Tel fut l'espoir que je nourris trente ans.
Je vis les sots et les médians
Ligués pour désoler la France :
Contre eux tous de nos moeurs j'embrassai la défense.
Vengeant et le trône et l'autel
Du long affront, de l'outrage cruel,
b
xxij ÉP1TRE DÉDICATOIRE.
Qu'au nom de la philosophie
Leur fit une secte ennemie;
Bravant et les folles clameurs,
Et les dédains, et la furie
De nos hardis réformateurs,
En lambeaux palpitans découpant la patrie ;
Exempt des passions qui désolaient l'état, (IO)
J'ai fait de cet apostolat
Le besoin, le ressort, le charme de ma vie.
Je suis payé de mes efforts,
Si, malgré ses faibles accords,
Ma muse, à son devoir fidèle,
Obtient que, pour prix de son zèle,
Tu daignes accueillir cet hommage d'un coeur
TOUT AUX BOURBONS, TOUT A L'HONNEUR.
LeCh". DE FONVIELLE.
PROLEGOMENES.
J'AVAIS écrit une PRÉFACÉ, pour faire rhisto-
riijne de ce RECUEIL DE FABLES.
.l'y passais en revue les évènemens qui mont
inspiré chacun des opuscules qui le composent.
J'y liais ces évènemens par une chaîne chro-
nologique; ce qui me fournissait l'occasion de
mettre successivement en scène tous les gouver-
nera en s qui se sont violemment culbutés les uns
sur les autres, depuis 178g.
J'y signalais les variations de leurs régimes in-
térieurs et de leur politique extérieure.
J'y esquissais les deux oppositions collatérales
dont tous ont eu à se défendre: celle des fana-
tiques de la révolution, que nul succès ne sau-
rait satisfaire, qu'un but déjà atteint ne fait
qu'encourager à s'élancer vers un nouveau but,
et qui, par conséquent, nous condamnent, tant
qu'on les comptera pour quelque chose, à les
voir aller de plus fort en plus fort; et celle des
b.
xxiv PROLÉGOMÈNES.
royalistes amis de l'ordre, qui, quoique pure-
ment passifs, DOIVENT LEMPORTER A LA LONGUE,
par le seul effet de cette tendance au repos, dont
la nature a doué tout ce qui existe, au physique
comme au moral.
J'y prouvais que cette prédiction infaillible,
pour laquelle il n'est pas nécessaire d'être inspiré
comme une sibylle, saute aux yeux dés qu'on
y regarde sans préjugé ; et crue ceux qui, aujour-
d'hui , agissent dans un autre sens, ne font, sans
s'en douter, comme cela leur arrive en tant
d'autres choses, que préparer une nouvelle jour-
née des dupes; avis qu'auraient grand tort de
dédaigner ceux d'entre eux qui peuvent encore
se ménager une issue dans le cul-de-sac où ils
sont engagés.
J'y énumérais les fautes capitales qui ont ame-
né la chute plus ou moins hâtive, et aussi plus
ou moins violente des gouvernemens de nos
jours d'orages.
J'y notais les résultats que devaient nécessaire-
ment avoir, et qu'ont eus, en effet, chacune de
ces commotions.
J'y montrais la révolution, tantôt croissante,
tantôt décroissante, MAIS ÉTERNELLEMENT INCA-
PABLE DE FIXATION.
PROLÉGOMÈNES. xxv
j y étudiais son mécanisme; j'y calculais ses
oscillations; décomposant ses élémens , source
de tout désordre, et analysant les principes d'où
dérive sa turbulence infatigable.
J'y observais , d'un oeil philosophique, les
phénomènes de sa force expansive, étendant son
action au dehors, lorsqu'elle était comprimée
dans son centre d'activité, et ayant ainsi l'air de
gagner en surface ce qu'elle perdait réellement
en profondeur.
J'y établissais, qu'en révolution , gagner du
terrain est le contraire de prendre racine; c'est,
disais-je, l'histoire de ce torrent qui se répand
au loin dans la campagne, ne pouvant se creu-
ser un lit, et n'en est que plus tôt desséché; idée
que je recommandais aux méditations des ha-
biles défenseurs de ce qu'on appelle assez naïve-
ment les intérêts révolutionnaires.
J'y rapprochais l'Europe antérieure, et les an-
ciens rapports de ses divers états, des change-
mens qu'ont opérés les réactions continuelles
dont cette terre usée, endettée, ruinée, décré-
pite, a été jusqu'à ces derniers temps le mobile
et sanglant théâtre.
J'y appréciais cette prétendue OPINION GÉNÉ-
RALE dont quelques énerguménes, luttant encore
xxvj PROLÉGOMÈNES.
avec cynisme contre l'ascendant que reprennent
de jour en jour les sages et saines maximes, se
vantent d'être les interprètes; reproduisant les
lieux communs de la démagogie, mille fois ré-
futés, et, pour la plupart, sans talens comme
sans idées, nous offrant, comme le CRI DES PEU-
PLES , comme L'ÉVANGILE DE LA RAISON , de va-
gues et indigestes déclamations, dont les gou-
vernemens les mieux intentionnés, les peuples
les plus florissans se verraient assourdis, s'ils ne
fermaient la bouche à de pareils rêveurs.
J'y démontrais que la maladie morale de notre
pauvre siècle, tout effrayans que paraissent, au
premier coup d'oeil, les symptômes qui la carac-
térisent , n'est ni aussi générale que le prétendent
les maniaques qui en sont atteints, et qui n'y
voient qu'un état de santé parfaite; ni, sur-tout,
tellement incurable que tous les gouvernemens,
désespérant de la guérir , l'ennoblissant mal-
adroitement, en la qualifiant L'ESPRIT DU SIÈCLE,
n'aient plus d'autre parti à prendre que de s'y
associer eux-mêmes, et d'aider ainsi, par le plus
faux et le plus imprudent de tous les calculs, à
en étendre les ravages.
J'y soulevais le voile peu épais sous lequel,
sans trop de mystère, et selon les lieux, avec
PROLÉGOMÈNES. xxvij
une sorte de consistance politique, les esprits
tracassicrs de tous les pays se groupent, s'orga-
nisent en sociétés propagandistes. *
J'y montrais ces sociétés, fraternisant entre
elles du Pérou à Paris, à Vienne ou à Berlin; de
Fcrnambouc ou de Buenos-Ayres, à Parme, à
Venise ou à Naples ; s'encourageant, par des
émissaires, colporteurs de leurs correspondan-
ces, à travailler de concert à ce qu'elles appel-
lent le GRAND OEUVRE; c'est-à-dire, au renver-
sement de l'ordre politique actuel, et à la des-
truction des races souveraines de l'ancien con-
tinent.
J'y présentais aux chefs de ces nobles familles
les conséquences du faux système auquel (les
cabinets de Madrid et de Rio-Janeiro exceptés)
ils semblent s'abandonner à l'cnvi l'un de l'autre,
croyant pouvoir jouer impunément avec les idées
révolutionnaires, SUR-TOUT AVEC LES HOMMES DE
LA RÉVOLUTION! amalgamant les unes avec leurs
constitutions organiques, et cherchant presque
* Vous venez d'avoir, dans quelques troubles occasio-
nés en Italie par les Carbonari, un échantillon de leur
savoir-faire,.. Laissez-les aller, et vous verrez!
xxviij PROLÉGOMÈNES.
exclusivement parmi les autres les instrumens
actifs de leurs gouvernemens.
J'y jetais un regard de dédain sur cette arro-
gance prétentieuse avec laquelle certains hom-
mes s'attribuent EXCLUSIVEMENT les talens admi-
nistratifs, le génie de l'homme d'état.
J'y cherchais toutefois à saisir la physionomie
de ces hommes si pleins de l'omni-science qu'ils
s'arrogent, et je m'y donnais la conviction que
presque tous sont du nombre de ceux qui n'ont su
s'élever qu'en renversant de fond en comble tout
l'édifice social; en détruisant tous les élémens du
repos et du bonheur des peuples; en brisant
tous les liens de la morale et de la religion ; en
brouillant toutes les idées sur ce qui constitue
l'ordre politique ; LA PROPRIÉTÉ, LA SOUVERAINE-
TÉ, LA LÉGITIMITÉ... la propriété! dont ils n'in-
voquent les droits sacrés que pour légitimer la
plus horrible violation qu'ils aient jamais su-
bie*; la souveraineté! dont ils ne s'occupent que
* N'allez pas en conclure, hommes violens, passion-
nés et injustes, que j'en déduisais l'abandon d'une pro-
messe à laquelle votre avarice attache tant de prix: l'ir-
révocabilitê de la spoliation des domaines publics et privés
qui vous ont été prostitués. Comme le sage Monarque
PROLÉGOMÈNES. xxix
pour déplacer sa base incontestée, et la trans-
porter au sommet de l'édifice social ; la légitimité !
qu'en dernière analyse ils réduisent au droit du
dernier occupant, c'est-à-dire , du plus auda-
cieux, que ses crimes ont rendu le plus fort.
J'y présentais de face ces mêmes hommes , ne
se montrant jamais que de profil, mais s'atti-
rant l'un l'autre, et se tenant tous par la main
pour former une barrière impénétrable entre le
troue et la masse de la nation.
J'y prouvais que dans cette masse, si peu
connue qu'on la compte presque pour rien,
parcequ'elle est naturellement passive et silen-
cieuse , SE TROUVENT INCOMMENSURARLEMENT
PLUS D'HOMMES CAPARLES dont la main vierge
de sang et d'or, et le coeur resté pur au milieu
d'une corruption sans limites , garantissent du
moins les bonnes intentions , et dont sur-tout
qui a jugé cette plaie incurable, j'ai, depuis long-temps
et publiquement, fait à la politique le sacrifice qu'elle
exige ; mais vous, oserez-vous me dire que ce n'est pas un
sacrifice, et qu'ici le juste n'a pas été immolé à ce qu'on
a nommé l'utile? Les confiscations ne sont-elles un sys-
tème anti-social que lorsqu'elles mettent en péril vos for-
tunes, pétries de notre sang et de nos larmes?
xxx PROLEGOMENES.
la tête, restée froide et saine à côté des séduc-
tions révolutionnaires, voit du même oeil les
préjugés anciens, les préjugés modernes, qui ne
sauraient en imposer à leur impartialité.
J'y faisais remarquer, à cette occasion , que
nos incorrigibles ont un autre vocabulaire que
moi ; que, confondant cette CHALEUR d'expres-
sions qu'inspire le sentiment profond des maux
de toute espèce qu'ont engendrés leurs malheu-
reux systèmes, avec cette CHALEUR de tête qui
fut le symptôme constant de la fièvre révolu-
tionnaire dont ils sont encore tourmentés, ils
ne concevraient pas qu'une opposition raison-
née, méthodique, inébranlable et courageuse-
ment active au cours monstrueux des extrava-
gances, où tant d'ambitions malfaisantes ont
trouvé et trouvent encore de quoi se soûler,
pût être présentée comme le signe caractéristi-
que d'une tête restée froide et saine au milieu
de nos sanglantes saturnales.
Ne concevant pas, au contraire, qu'un homme
de sens puisse en juger autrement que je ne le
fais, j'y posais en fait que, s'il est impossible
de contester que la manie de la nouveauté est
le cachet d'une EXALTATION du cerveau , la
disposition opposée n'émane et ne peut émaner
PROLÉGOMÈNES. xxxj
que dune sage réserve et d'une juste défiance
des expériences, que de folles et aveugles pas-
sions veulent imprudemment tenter sur le corps
politique.
Séparant cette opposition purement spécula-
live de l'horreur vertueuse que lui inspirent les
crimes qui accompagnent les révolutions , je
n'y découvrais aucun germe de cette FIÈVRE
CHAUDE, sans laquelle nul effet sensible n'accu-
serait les rêveries des partisans d'un bouleverse-
ment.
Je n'y épuisais pas toutefois cette riche ma-
tière , ce qui m'aurait mené trop loin. Mais, la
considérant comme pouvant un jour me four-
nir le sujet d'un chapitre sérieux et instructif
SU r LA FRIVOLE VANITÉ DES JUGEMENS HUMAINS, j'a-
vertissais la philosophie révolutionnaire qu'elle
avait beau faire; que rien n'est si facile que de
la faire tomber avec ignominie des hauteurs où
s'est perché son risible LIRÉRALISME, et que ,
chancelante déjà sur ses faibles échasses, mal-
gré le froid enthousiasme de ses poètes, nous
annonçant
Des Bardes les concerts sublimes,
Des sages les écrits, de l'univers la voix,
xxxij PROLÉGOMÈNES.
il en coûterait peu pour l'exposer à la risée des
siècles à venir.
Ayant ainsi couvert d'un juste mépris ces re-
proches D'EXALTATION qu'adressent aux esprits
sages, aux hommes modérés, qui n'ont cessé
d'abhorrer la révolution , et qui, enfin , après
trente ans d'illusions et de misères, voudraient
du moins en tempérer les conséquences , tantôt
les artisans directs, tantôt les continuateurs,
tantôt LES HÉRITIERS de cette horrible orgie ,
qui fut le digne fruit de la plus inconcevable
frénésie, du plus incroyable délire, de la plus
épouvantable EXALTATION , dont l'histoire des
erreurs humaines ait jamais offert le tableau ,
j'y signalais cette impudence comme le symp-
tôme infaillible d'une tendance continue à de
nouvelles révolutions ; et j'y établissais aussi
urgent que nécessaire, qu'à la vue d'un si grand
danger, tous les gouvernemens abandonnassent
les calculs mesquins de cette politique des temps
de calme qui les pousse à s'entre-jalouser pour
quelques intérêts frivoles, à s'entre-disputer quel-
ques portions de territoire, à spéculer sur leur
richesse ou leur détresse relatives, à s'entre-
nuire enfin ou par crainte, ou par ambition.
J'y applaudissais à l'idée mère de cette SAINTE
PROLÉGOMÈNES. xxxiij
ALLIANCE, qui, si elle est sincère, offre bien
quelques motifs de consolation aux amis de
l'humanité; mais qui sera sans efficacité si ceux
qui l'ont jurée ne s'entendent pas franchement
pour instituer, de concert, une police univer-
selle et uniforme capable de paralyser l'incor-
rigible turbulence de la secte anarchique qui
travaille sans cesse et presque sans déguisement
a envahir le monde entier. *
J'y faisais le dénombrement des forces vrai-
* Je lis dans les journaux, que la Russie, par une ap-
plication des bases de cette SAINTE ALLIANCE, médite de
couper les vivres au commerce de contrebande, en obte-
nant que tous les gouvernemeus européens interdisent
réciproquement chez eux la sortie, pour un autre pays,
des marchandises dont l'entrée y serait prohibée. Intérêt
frivole et mesquin à côté du besoin d'empêcher la circu-
lation du venin révolutionnaire ! Peut-être vaudrait-il
mieux remonter à la source de la corruption commer-
ciale, examiner si l'abandon du régime prohibitif ne
serait pas préférable, dans l'intérêt commun de tous les
états, et réduire par-tout les douanes à n'être qu'un moyen
de police mercantile, uni à un léger intérêt fiscal appuyé
sur une juste réciprocité et sur la liberté la plus indéfi-
nie des échanges de peuple à peuple... Cela mérite au
moins d'être pris en considération.
xxxiv PROLÉGOMÈNES.
ment méprisables de cette secte dépouillée des
auxiliaires qui, à leur insu, lui prêtent seuls
un air de consistance, lequel ne peut en impo-
ser à qui y regarde de près; et cette foule d'hom-
mes d'ailleurs honnêtes, qui, soit par position,
soit par conviction, soit par esprit d'imitation ,
soit par paresse, faisant à la révolution l'hon-
neur de croire que quelque peu de bien, in-
connu avant elle, a pu sortir de cette boîte de
Pandore, se sont ralliés sous la bannière des
IDÉES LIBÉRALES , accusant les purs royalistes
de conspirer contre eux pour leur enlever ce
hochet, je les y conjurais de se séparer des
fauteurs de cette révolution , qu'eux-mêmes
ont exécrée; de les laisser seuls prêcher le DAN-
GEREUX OUBLI de ce drame lugubre, et de
reconnaître au contraire que, sauf à en ou-
blier les acteurs, ON NE SAURAIT ASSEZ REPRO-
DUIRE , AUX REGARDS DE LA GÉNÉRATION QUI
S'ÉLÈVE, le tableau des malheurs de celle qui,
prête à disparaître, expie, dans de vains et tardifs
regrets , la faute de n'avoir pas su, quand il en
était temps encore, OPPOSER une digue au torrent
de crimes qui SE DÉBORDA SUR LA FRANCE, ET LA
NOYA DANS UNE MER DE SANG.
J'y distinguais, parmi ces innocens auxiliai-
PROLÉGOMÈNES. xxxv
res,cette foule d'hommes paisibles et utiles qui,
jetés dans la carrière administrative , servent
létal, qui a besoin de leur expérience, et ne ser-
virent jamais que lui, sous quelque forme que
Je gouvernement révolutionnaire , véritable
protée dont ils ne furent jamais les complices ,
ait remplacé le gouvernement légitime. J'aver-
tissais ces hommes précieux de se tenir en garde
contre la secte anarchique qui s'efforce de leur
persuader qu'ils sout enveloppés dans un sys-
tème de réprobation qui, tôt au tard, s'attaquera
à eux, au profit des purs royalistes; et, les ren-
voyant à ce que j'ai écrit, contre cette insinua-
tion perfide, dans mes Essais sur la France, au
1er mai 1796 , dans mes résultats possibles du
18 brumaire , et dans tous mes autres écrits,
j'y déclarais que , pour tout esprit sage qui ne
saurait concevoir ce que c'est que des catégo-
ries , il est un point certain, c'est que tout homme
qui, sans avoir à en rougir, peut montrer ses
mains et ses poches, doit trouver sa sécurité
dans son isolement des brouillons qui ne cher-
chent à l'inquiéter sur son existence future que
pour l'attirer dans leurs rangs; et j'ajoutais que
ceux-là seuls, qui n'auraient pas la sagesse d'agir
dans ce sens, me sembleraient indignes de me-
xxxvj PROLÉGOMÈNES.
nagement , leurs vociférations contre le roya-
lisme , sous le gouvernement royal, décelant
nécessairement , sinon leur coopération , du
moins leur adhésion aux secrètes machinations
qui ne tendent qu'à détruire ce gouvernement.
J'y faisais remarquer à ceux de ces hommes
qui sont de bonne foi (et c'est le plus grand
nombre) qu'à l'exception d'un petit groupe de
têtes folles, dont il serait souverainement ab-
surde de rendre solidaires ceux-là même qui
désavouent leurs exagérations, les vrais roya-
listes , les royalistes par sentiment, par calcul ,
par principes, par routine même si l'on veut ,
ne séparent pas les intérêts des peuples des in-
térêts de la royauté; que, pour eux, il est des
maximes fondamentales, bien antérieures à la
révolution, qui jamais ne furent, pour une tête
saine, la matière d'un doute et encore moins
d'une discussion.
Je leur disais que la secte anarchique qui,
relevée de son abattement, se renforce, s'étend,
et, de moment en moment, reprend une position
agressive, s'imagine avoir tout gagné quand
elle peut crier, à tue-tête, que les amis de l'ordre
ou, ce qui est la même chose, les amis du Roi,
n'ont en vue, dans leur vertueuse persévérance,
PROLÉGOMÈNES. xxxvij
que le rétablissement des formes gothiques de
notre ancien régime; que la résurrection de la
féodalité, des dîmes, etc., etc.;... mais je les aver-
tissais que les crieurs savaient bien à quoi s'en
(cuir sur cette absurdité, qui ne sauraient faire
des dupes, nul homme de sens et de bonne foi
ne pouvant attacher la moindre importance à
rette accusation ridicule ; et que, cependant, ils
jouaient l'effroi pour en imposer aux simples,
et, sur-tout, pour légitimer leurs prétentions à
la confiance exclusive du monarque.
Je m'efforçais doter à ces brouillons, une
bonne fois pour toutes, cette misérable ressource,
en établissant qu'ils seraient sans contenance,
Bans prétexte et sans voix du jour où, aux yreux
des hommes amis de la paix, de telles vociféra-
tions seraient le sceau de la mauvaise foi et du
désir de troubler encore notre pauvre France,
pour la livrer à de nouvelles révolutions.
A ces hommes amis de la paix, j'y disais, qu'à
moins de mériter un brevet d'aliénation ou l'ex-
communication sociale , tout individu , quel
qu'il soit, adopte dans son coeur , et professe sans
hésiter les maximes fondamentales d'où dérivent
les droits et les DEVOIRS du citoyen ; qu'il
n'est pas un homme usant de sa raison qui, par
c
xxxviij PROLÉGOMÈNES.
choix, veuille l'esclavage; que tous tendent au
même but, qui est la plus grande somme pos-
sible de liberté individuelle , de bonheur indi-
viduel sous un régime capable d'assurer les mê
mes avantages à tous les membres de la cité ; mais
que, pour y arriver, il n'est pas nécessaire d'ou-
trager à-la-fois la raison et la langue; de créer
u O '
des termes indéfinissables pour en faire un cri
de ralliement et la devise d'un parti; que rien
ne serait plus effrayant, si ce n'était d'ailleurs
une absurdité pitoyable, que de prétendre que,
tels que nous a façonnés le rabot de la révolu-
tion, l'esprit de parti doit régner nécessairement
parmi nous comme une conséquence de nos insti-
tutions actuelles; * que si, enfin, telle en était ef-
fectivement la conséquence inévitable, l'escla-
vage de Constantinople, où celui qui ne se mêle
que de ses affaires ne sent pas s'il existe un gou-
vernement, serait mille fois préférable à cette
prétendue perfection sociale qui n'engendrerait
que des troubles, et ne pourrait se soutenir que
par le choc des passions ennemies que soulève
* Cela vous donne la mesure du délire des pamphlé-
taires du temps qui courtI
PROLÉGOMÈNES. xxxix
l'esprit départi; qu'enfin, si des partis existent
ou doivent exister, IL EST RIDICULE de signaler
comme un parti, sous un régime royal, ceux
qui , hors de ce régime, ne conçoivent ni repos
ni bonheur, et de prétendre que c'est à d'autres
qu'eux, que c'est aux ennemis déclarés de cet
ordre de choses, QU'IL FAUT ABANDONNER LE SOIN
DE SA CONSERVATION.
J'y reconnaissais que la Charte,que nous de-
vons à la sagesse d'un monarque digne, par
ses lumières, de servir de fanal à son siècle,
atteint éminemment son but; et j'ajoutais que
c'est pour cela qu'elle' rallie à elle tous les hom-
mes paisibles et honnêtes; mais que c'est aussi
pour cela que ces mêmes hommes ne peuvent,
sans inquiétude, voir torturer ce pacte tutélaire,
pour le plier à de prétendus besoins de circon-
stance , qui tendent à le dépouiller de son carac-
tère le plus précieux, L'IMMUABILITÉ; que
mieux vaudrait, à leurs yeux, signaler franche-
ment celles de ses dispositions que nos moeurs
peuvent ne pas admettre, et les en retrancher
ou les modifier, comme il en a consacré le droit
et le moyen; que nous avons eu, depuis vingt-
cinq ans, je ne sais plus combien de constitu-
tions, de lois organiques ou soi-disant fonda--
c.
xl PROLEGOMENES.
mentales, mais que toutes avaient péri, parce-
qu aucune n'a été inviolablement observée ; qù'il se-
rait temps d'essayer la puissance de l'esprit de
suite, de marcher fermement dans une direction
donnée, de renoncer enfin à n'avoir un régime
que pour ne pas le suivre, à n'admettre des rè-
gles que pour s'en jouer, à ne proclamer des
principes que pour les violer; que si ce régime,
si ces règles, si ces principes sont démontrés dé-
fectueux dans la pratique, il serait plus sage et
plus sûr de songer à les corriger, pour nous
donner enfin quelque chose de stable et sur quoi
nous puissions compter, de telle sorte que, cha-
que année, des débats fatigans, et, qui pis est,
essentiellement dangereux, ne remettent pas eli
question toutes les bases de l'édifice politique.
Je ne craignais pas d'y avancer que, de tous
ceux qui invoquent la Charte comme l'ancre du
salut public, ceux qui le font avec le plus de
bonne foi, sans restrictions mentales, sans ar-
rière-pensées, ce sont les vieux amis du trône;
non point tant parcequ'elle offre en spéculation
plus ou moins de perfection, mais PARCEQUELLE
EST LOI POSITIVE. A cette sorte d'hommes, y di-
sais-je, il faut des lois, des lois fixes, invaria-
bles. Quelles qu'elles soient, ils savent s'y sou-
PROLÉGOMÈNES. xlj
mettre, tout en se réservant d'en désirer le per-
fectionnement, et d'aider même à l'obtenir.
J'y doutais qu'il fût sage de supposer la même
résignation à ceux que la révolution a frappés de
son timbre. Habitués à changer de lois tous les
jours, j'y trouvais que ce n'est pas miracle si les
lois de circonstance trouvent en eux une oppo-
sition moins tenace, moins univoque; j'y faisais
sentir que cette opposition ne peut guère être
chez eux qu'une affaire aussi de circonstance ;
qu'elle ne saurait avoir rien de sérieux, ne pou-
vant avoir aucun caractère de durée ni d'inten-
sité, qu'autant qu'il serait question d'affermir le
pouvoir royal, en le rendant conséquent à ses
principes constitutifs, eten le replaçant sur la ligne
de son intérêt de tous les temps.
J'en concluais que, s'il arrivait un moment où
une opposition royaliste vînt à se combiner avec
une opposition révolutionnaire, pour se con-
fondre en un effort commun, il ne saurait en
résulter une fusion de voeux et d'intérêts entre
des hommes dont les uns seront toujours con-
tens des concessions royales, que souvent même
ils trouveront trop larges, trop munificentes, *
* Je n'ai pas osé dire trop libérales, dans la crainte de
xlij PROLÉGOMÈNES,
et d'autres hommes que rien ne saurait conten-
ter, JUSQU'A CE QU'ON NAIT PLUS RIEN A LEUR AC-
CORDER.
J'y demandais à ces hommes si exigeans, s'ils
concevraient que le retour de Buonaparte, et
mieux encore, la résurrection d'un comité de Sa-
lut public, même d'un Directoire, dont, aube-
soin, uneraison calmetrouverait à s'accommoder
de préférence, fau te de mieux, devinssent le tom-
beau de leurs prétentions, et que le royalisme
fût, à leur exclusion, caressé, préconisé, comblé
de faveurs par ces gouvernemens selon leur coeur?
Tout vaincus, leur disais-je, que vous êtes par la
restauration du trône des Bourbons, voilà pour-
tant à quoi vous prétendez! voilà où tend visi-
blement cet ULTRAïSME que vous avez imaginé,
pour vous constituer les modérés du régime royal,
QUE VOUS NE CESSEZ DE SAPER PAR SES FONDEMENS !
J'y examinais où fut l'égalité de chances qui
devait, tout au moins, exister dans le choix des
deux routes qu'offrit, dès l'origine , notre mal-
heureuse révolution; et je découvrais que, des
n'être pas compris, quoique ce soit là le mot propre...
Voilà comment on appauvrit la langue par le faux em-
ploi qu'on en fait!
PROLÉGOMÈNES. xliij
avantages que les GRANDS MENEURS ont su
se ménager sous la monarchie légitime, il ré-
sultait que, s'il pouvait arriver encore un mo-
ment où il y eût à choisir entre une coupable
agression contre cette monarchie et une ver-
tueuse résistance, pour en empêcher la terrible
dislocation ; par le plus simple de tous les cal-
culs , l'intérêt personnel, premier et invincible
instinct de l'homme , ferait tout d'un coup pen-
cher la balance du côté où une expérience ac-
tive, actuelle, démontre qu'il n'y a rien à per-
dre, et qu'au contraire il y a tout à gagner;
qu'à côté de cette expérience, personne ne vou-
drait rester royaliste, c'est-à-dire , exposé à tous
les outrages, tant que durerait le triomphe de la
révolution, et à tous les mépris du moment, qu'à
son tour, elle se verrait détrônée.
A ceux qui trouvent tout simple qu'on con-
sidère, je ne sais pourquoi, l'administration de
Buonaparte comme composée de génies supé-
rieurs qu'on ne peut remplacer, j'y permettais
de fermer leurs yeux malades sur le danger de
se fier à de tels hommes ; de nier , contre leur
propre conscience, que la masse de la nation
offre d'immenses et précieuses ressources pour
donnerait trône des appuis plus sûrs; mais je
xliv PROLÉGOMÈNES.
les y forçais de m'avouer qu'ils offrent une prime
bien attrayante, bien effrayante, aux turbulens
de tous les temps et de tous les pays ; et, s ils
s'obstinaient à anathématiser les royalistes qui,
prosternés aux pieds de leur idole, nesavent que:
se résigner et adorer ses volontés, j'y demandais
qu'au moins on accordât à ceux cuti persévèrent
dans leur fidélité, au point de ne pas pactiser
avec de turbulentes théories , qu'ils ne sont pas
tout-à-fait indignes de quelque estime, et MÊME
DE QUELQUE PITIÉ.
J y disais qu'on conçoit en effet que tandis
que, pour ses confesseurs , si souvent ses mar-
tyrs, la royauté légitime n'était qu'en espérance,
ceux-ci, pour ne pas laisser éteindre le feu sacré
qui tôt ou tard devait revivifier notre France,
aient pu braver les comités, les directeurs, les con-
suls , les impériaux d'un interrégne qui a mar-
qué par tant de fureurs sanguinaires ; car, au-
delà de cette terre abreuvée du sang des fidèles,
vivait, à l'abri de ses impies blasphémateurs,
une famille dont ils pouvaient se flatter qu'un
regard approbateur paierait un jour leurs ef-
forts, et récompenserait leur dévouement; mais
qu'il est impossible de concevoir quel serait,
pour ceux qui sont restés les mêmes, le véhicule
PROLÉGOMÈNES. xlv
de leur généreuse constance, si leur fidélité, ren-
due suspecte à cette famille si sacrée pour eux,
n'aboutissait, comme aujourd'hui, qu'à leur ôter
l'espoir du seul bonheur auquel ils puissent être
sensibles ; qu'à les priver de la bienveillance de
l'éternel objet de leur adoration.
J'osais m'y citer en exemple.... Je copie en en-
tier ce passage.
« Lorsque, daignant se rappeler les témoigna-
« ges de bonté dont Sa Majesté m'avait favorisé
« à Véronne , il y a vingt-quatre ans , le Roi me
"fit la grâce de me dire, le 5 janvier 1816,
« qu'il était satisfait de ma conduite; lorsque , peu
« de jours après, son auguste frère, MONSIEUR,
« daigna m'adresser ces paroles: M.DeFonvielle,
« // y a vingt ans que je vous connais, j'ai lu
« tous vos ouvrages dans l'étranger, j'ai su votre
« conduite , j'en suis très satisfait. Je reconnais
« avec plaisir qu'il n'est pas de famille en France
« à laquelle toute la famille royale ait à s'mtéres-
« ser plus qu'à la vôtre; on sent que tout ce que
« j'ai fait avec tant de satisfaction de moi-même
« pendant vingt-cinq ans, je dus le trouver bien
« au-dessous d'une si haute récompense*: mais
* Je n'en ai jamais reçu d'autre. Correspondant secret,
xlvj PROLÉGOMÈNES.
« on sent aussi que si le sentiment de mes devoirs,
« dont il me fut éternellement impossible de
« m'écarter, me conduisait à la perte d'une fa-
it veur si douce, que ma reconnaissance et le
« sentiment trop réel de mon indignité ont gra-
« vée dans mon coeur en traits ineffaçables, la
« pureté de mes intentions en serait d'autant
« plus manifeste, que l'avenir ne m'offrirait au-
« cune compensation possible de ce que j'aurais
« sacrifié aux scrupules religieux de ma con-
« science politique... Une telle situation est in-
» connue aux révolutionnaires!... Us ne sau-
« raient la bien juger !... Tout se réduit pour eux
« aux calculs positifs de leur intérêt personnel.
« M'accuser de folie leur paraîtrait plus court...
« à eux permis! J'appellerai un jour de leur ju-
pendant vingt ans, d'un ministre du Hoi; sans confident
dans l'intérieur, où les journaux m'ont signalé mille fois
comme agent de Louis XVIII, deJPitt et de Cobourg; sans
aucune relation avec les comités royaux, dont on ali-
mentait le zèle ; le désintéressement le plus absolu a ca-
ractérisé le mien. Depuis la restauration, QUI A FAIT MA
RUINE, ce que je lui pardonnai d'abord avec enthou-
siasme, et même avec joie, je n'ai obtenu ni place, ni
pension , pas même le paiement de ce que j'ai perdu dans
Toulon au service de la cause royale.
PROLÉGOMÈNES. xlvij
« gement devant un tribunal que nul n'a droit
« de récuser. »
Je reprends l'analyse de ma PRÉFACE.
J'y jetais, mais avec une respectueuse réserve
et avec une grande défiance des lumières de ma
raison , un regard inquiet et rapide sur quel-
ques actes récens qui semblent n'avoir abouti
qu'à dérouiller, à retremper les instrumens ré-
volutionnaires et à redonner un air de consis-
tance à nos anciens brouillons, qu'il ne fallait
peut-être que dédaigner encore quelques mois ,
pour les plonger à jamais dans un profond ou-
bli , où eux-mêmes, en l'acceptant comme un
bienfait, auraient trouvé une suffisante com-
pensation de leur nullité absolue.
J'y fixais avec étonnement le tableau des ré-
sultats palpables de ces combinaisons politiques
qui, participant du système de bascule du di-
rectoire et du système d'amalgame du consulat,
réunissent peut-être les inconvéniens de l'un et
de l'autre, sans avoir aucun de leurs avantages,
et semblent menacer la France de ne jamais
sortir de l'ornière bourbeuse de sa révolution ;
et, à la vue de cette foule de pamphlets dans
tous les sens et sur tous les tons qui ont re-
donné à la France de 1817 la physionomie de
xlviij PROLÉGOMÈNES.
la France de 1789 , j'y cherchais à m'expliquer
le phénomène de cette malheureuse France ,
soupirant après le repos, et présentant tous les
symptômes d'une nouvelle agitation.
Conduit, par l'enchaînement des idées et des
faits , à peser les raisons pour ou contre le sys-
tème bon ou mauvais, raisonnable ou absurde,
essentiellement utile ou éminemment dangereux
de la liberté indéfinie de la presse, j'y examinais
si la France a eu besoin de ce prétendu véhicule
pour s'emparer avec éclat du sceptre de l'élo-
quence, de la poésie, de la dialectique, de la
saine philosophie, de tous les arts de l'imagina-
tion , de tout ce qui enfin appartient au do-
maine de la pensée.
Je l'y suivais depuis FRANÇOIS Ier, s'élevant
par degrés dans le monde savant; atteignant ,
sous Louis LE GRAND, le faite de la gloire litté-
raire; redescendant de cette hauteur par la pente
rapide que lui traça une régence sans caractère
et sans ressort; traversant un siècle raisonneur,
ennemi déclaré de tout frein raisonnable, et
arrivant enfin au dernier terme de ce mouve-
ment rétrograde , ayant perdu jusqu'à la con-
science de sa dégradation.
J'y comparais les chefs-d'oeuvre qui, dans
PROLÉGOMÈNES. xlix
tous les genres, se sont majestueusement accu-
mulés clans nos bibliothèques , sous le régime
d'une CENSURE PRÉALABLE, avec le déluge
d'écrits dont nous sommes inondés depuis
soixante-dix ans, c'est-à-dire, depuis que l'es-
prit de licence, s'emparant de certaines têtes , a
d'abord franchi, par le secours des presses étran-
gères ou par lescobarderie des fausses dates, et
ensuite rompu avec violence la digue que des
lois, protectrices des bonnes maximes, de la vé-
ritable littérature, de la décence et de l'ordre
public , opposaient à la turbulence des esprits
faux , au vertige des dcmi-savans.
Mettant ainsi à nu la pauvreté des résultats
d'une liberté absolue, résultats cent fois plus
redoutables que ne le seraient ceux d'une sem-
blable liberté accordée à des marchands de
poisons déguisés en comestibles ; et faisant res-
sortir la riche fécondité du système contraire ;
j'y démontrais , par ce seul parallèle, que ce-
lui-ci donne un ressort de plus à l'esprit humain,
en le sauvant de ses propres écarts, en le tenant
toujours sur la ligne de l'utile, de l'honnête et
du vrai ; comme on voit l'imagination des poè-
tes s'échauffer, s'enrichir des difficultés de leur
art, si ingénieusement comparées aux effets hy-
1 PROLÉGOMÈNES.
drauliques qui animent et embellissent nos jar-
dins.
J'y demandais mille fois pardon de ma liberté
grande à nos philosophes modernes qui, imbus
de leurs idées qu'ils nomment libérales ('ce que
je suis encore à m'expliquer), s'extasient devant
le grand oeuvre qu'ils ont produit; mais je leur
avouais qu'il me semble que, depuis qu'on s'oc-
cupe de la liberté d'écrire (je faisais remarquer, en
passant, qu'on a cessé de nous parler delà liberté
de penser, seule chose dont on nous rebattait les
oreilles, il y a au plus trente ans), le cercle d'ac-
tivité de cette faculté, dont ils font si grand
bruit, se rétrécit de plus en plus.
Je les y défiais de me nier que, sous notre ré-
gime constitutionnel actuel, le cas excepté où
l'esprit du ministère leur serait favorable, cette
foule d'écrits audacieux que vit éclore le ré-
gime prétendu despotique de Louis XV et de
Louis XVI, n'oserait se produire; qu'on n'écri-
rait pas même, aujourd'hui, ce qu'on osait écrire
sous Buonapartc!... et j'en concluais que , plus
on parlera de la liberté de la presse, plus on s'ef-
forcera de lui donner des garanties légales, plus
enfin on voudra la régulariser, en la dégageant
DE LA CENSURE PRÉALABLE (comme si le chef de
PROLÉGOMÈNES. ]j
l'état, protecteur obligé de tous les intérêts so-
ciaux , devait être étranger aux plus pressans de
tous, la morale publique et le repos public), et
plus aussi on resserrera ses limites.
Pour les convaincre de cette vérité de fait, je
leur disais :
En i 780, la philosophie spéculative, qui, dès-
lors, préparait les voies à la révolution, ne se
doutant pas où cela devait nous conduire, n'a-
vait pas encore imaginé cette abstraction qui
place la royauté dans une région idéale, inac-
cessible aux regards humains ; ce qui peut la faire
considérer, tantôt comme tenant de la nature
de la divinité forgée par Epieure, tantôt comme
réalisant limage hardie mais vraie deRivarol,
effrayé de la chute sans cesse imminente d'une
colonne à perte de vue, privée de ses appuis py-
ramidaux.
Elle ignorait alors encore cette autre abstrac-
tion , non moins merveilleuse, qui fait découler.
de la responsabilité ministérielle, * un principe
* C'est encore un des hochets du siècle. Toujours dupes
des mots, toujours à mille lieues des choses : voilà ce que
nous sommes! Je dirai un jour ce qu'il faut penser de ce
principe et de ses conséquences. En attendant, j'avance
Uj PROLÉGOMÈNES.
d'unité, d'indivisibilité, d'impersonalilé, d'où ré-
sulte une sorte de gouvernement métaphysique
qui n'est pas encore bien compris, qtii peut-être
ne se comprend pas bien lui-même.
Aussi envisageait-elle ce que nous appelons LE
MINISTÈRE sous un tout autre aspect; aussi, mal-
gré la puissance prétendue absolue des ministres
de cette époque, malgré leurs lettres-de-cachet,
auxquelles du moins ne s'attachait aucune flé-
trissure, fa-t-on vue attaquer de front les mi-
nistres de Louis XV, et, par une de ces tour-
nures adroites qui mettront éternellement en dé-
faut la loi la plus précautionneuse, accuser in-
qu'il en sera de cette RESPONSABILITÉ, dont les règnes pré'
cédens ont fourni quelques applications assez sérieuses,
ce qu'il en est de la liberté de la presse : plus on en par-
lera, et moins on l'obtiendra. Si j'étais ministre, je vou-
drais une loi qui fixât ma responsabilité. Je serais sûr
que ce filet aurait des mailles si larges, que je n'aurais
jamais à le craindre. Si j'étais député tracassicr, je sou-
tiendrais qu'il ne faut pas de loi pour une chose qui est de
droit rigoureux; à mon tour, je serais sûr que, selon les
cas elles passions du jour, les mailles du filet seraient si
serrées, que nul ministre n'aurait le moyen de s'en dé-
pêtrer... Vues d'un certain aspect, que nos idées libérales,
ou plutôt libertines, sont drôles!