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Réflexions sur la conduite de l'armée qui vient d'être licenciée par suite des événemens de mars 1815, par le Bon Deslyons,...

De
139 pages
Petit (Paris). 1816. In-8° , 136 p..
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REFLEXIONS
SUR
LA CONDUITE DE L'ARMÉE
QUI VIENT D'ETRE LICENCIÉE
PAR SUITE DES EVENEMENS DE MARS 1815.
IMPRIMERIE DE C. L. F. PANCKOUCKE,
rue Poupée, n°. 7.
RÉFLEXIONS
SUR
LA CONDUITE DE L'ARMEE
QUI VIENT D'ÊTRE LICENCIÉE
PAR SUITE DES ÉVÈNEMENS DE MARS 1815.
PAR LE BARON DESLYONS,
OFFICIER AU CORPS ROYAL DE L'ARTILLERIE.
Suant quippe culpam auctores ad negotia
transfecerunt.
SALLUSTE.)
PARIS,
Chez PETIT, libraire de LL. AA. RR. , au Palais-
Royal, n° 257.
1816.
RÉFLEXIONS
SUR
LA CONDUITE DE L'ARMEE
QUI VIENT D'ÊTRE LICENCIÉE
PAR SUITE DES ÉVÈNÈMENS DE MARS 1815.
JE ne prends pas la plume pour répéter, dans
toute leur étendue et dans leurs expressions, les
graves reproches que l'on fait à l'armée (*) qui
vient d'être licenciée. Je ne viens pas insulter au
malheur qu'elle a eu de s'être rendue coupable ;
mais ce n'est pas davantage pour chercher à la
justifier que je me décide à soumettre au public
mes réflexions.
Plus je songe à la fatale défection de l'armée,
plus j'y réfléchis mûrement, plus je lis et plus
(*) Une fois pour toutes, je préviens que j'entends par
I'arme'e celle qui a été licenciée.
1
( 2)
j'entends tout ce qu'on dit dans les attaques di-
rigées contre elle, et dans la manière dont on
les repousse, plus je suis persuadé que, d'une
part, entraîné par le sentiment des affreux mal-
heurs qui pèsent sur la France, on est porté à
n'admettre rien de ce qui peut, non pas justifier
l'armée, cela est impossible, mais au moins la
faire reconnaître moins coupable; tandis que je
vois souvent, de l'autre part, un déni complet,
et plus souvent encore une grande masse d'ex-
cuses, qui sont plus ou moins plausibles, et qui,
saisies avidement par ceux qui ont à se défendre,
les induisent naturellement et malheureusement
à croire qu'on est souverainement injuste envers
eux ; il en est qui trouvent que leur conduite a
été simple , naturelle, juste , qu'ils n'ont fait
que leur devoir, qu'il est inconcevable qu'on ne
veuille plus essayer de leurs services qu'après
avoir pris les plus grandes précautions; enfin,
plusieurs pousseraient l'aveuglement jusqu'à
solliciter des grades si on en donnait en ce mo-
ment, ou demanderaient la confirmation de ceux
qu'ils ont obtenus pendant la dernière usurpa-
tion, et je ne répondrais pas que quelques-uns,
qui ont été à la bataille de Waterloo , ne rougi-
raient point d'aspirer encore à la croix de Saint-
Louis , et feraient, avec des blessures encore
entr'ouvertes et reçues dernièrement pour la
(3 )
cause de l'usurpateur, des démarches pour
l'obtenir.
Il est important et de la dernière importance
d'éclairer tous ces mécontens, de les convaincre
de leur faute, de leur en prouver toute l'éten-
due, de leur en montrer toutes les conséquences,
et on ne peut mieux y réussir qu'en réfutant
pleinement toutes les raisons mises en avant
pour les justifier. J'essaierai de le faire avec la
plus grande impartialité ; je ne négligerai rien
pour rassembler tous les moyens de défense, les
généraux et les particuliers; et si mon faible ta-
lent, agrandi par le désir de faire une chose
avantageuse à mon pays et à mes camarades ,
seconde mon intime conviction , je concevrai
l'espoir de faire reconnaître à ces derniers leurs
fautes énormes, que leurs erreurs seules peuvent
affaiblir et faire pardonner : cela puisse-t-il con-
tribuer à les conduire à un silence, à une rési-
gnation nécessaires à la tranquillité de la France,
et qui les rendront dignes d'être de nouveau un
jour les soutiens du trône et de la patrie !
Mais, dira-t-on, qui êtes-vous pour oser
prétendre à nous éclairer ? Un militaire obscur,
il est vrai, mais qui est fort de sa conscience et
du noble désir de concourir au bien général ;
peut-être de sa part c'est une présomption de
vouloir le tenter, peut-être il n'aura pas la
1.
(4)
gloire d'y réussir, ses efforts ne seront pas cou-
ronnés de succès ; il devrait laisser à une plume
plus éloquente et plus exercée une tâche si
grande et si importante, mais il est indigné et
profondément affligé de ce que personne n'ait
encore essayé de la remplir pleinement et avec
impartialité ; il sent de plus en plus la nécessité
d'aborder franchement, sous toutes ses feces,
une question si délicate et si importante, autant
pour donner des bornes à la sévérité des uns que
pour en mettre à l'indulgence des autres , et for-
cer tous les intéressés à reconnaître la vérité.
Enfin, ce militaire obscur, pressé par son ardent
amour pour son Roi et pour son pays, par une
affection véritable pour ses compagnons d'armes
égarés, veut satisfaire aux besoins de son coeur,
et il ne pense pas et ne craint point que jamais
qui que ce soit puisse lui en faire un crime.
Que reproche-t-on à l'armée ?
Dans les termes les plus adoucis que possible,
d'avoir trahi ses sermens au Roi, et par consé-
quent à la patrie ;
D'avoir forcé le Roi à quitter la capitale, et
même la France ;
D'avoir renversé l'autorité légitime et le gou-
vernement établi, et par là d'avoir empiété sur
les droits de la nation, qui seule a celui de
faire un pacte avec une famille pour la gou-
(5)
verner ou de se choisir une forme de gouverne-
ment quelconque , quand sa position présente et
réelle lui en donne justement le droit;
Enfin, d'avoir appelé sur la France les plus
affreuses calamités; de l'avoir exposée ou au plus
horrible despotisme ou à une ruine totale, peut-
être à un dangereux partage, dont les engage-
mens des puissances avec les Bourbons, le prin-
cipe salutaire de la légitimité, l'impossibilité de
concilier tous les intérêts et la nécessité de l'é-
quilibre de l'Europe nous ont seuls garantis.
Que répond-on à tout cela ?
Que depuis plus de vingt-cinq ans on a fait
bien des sermens à divers gouvernemens, et que
jamais on n'a reproché à l'armée d'avoir été
parjure, parce qu'elle a constamment servi sa
patrie;
Que ce n'est pas la masse de l'armée qui a ra-
mené l'usurpateur et qui s'est d'abord déclarée
pour lui; que quelques régimens, trompés, éga.
rés par les chefs , ont passé du côté de Buona-
parte ; que cela a entraîné nécessairement les
autres; qu'on répugnait à se battre contre des
frères d'armes qui venaient en ouvrant les bras ,
et qu'on redoutait la guerre civile ;
Qu'on n'a pas forcé le Roi à quitter Paris,
qu'il n'a pas essayé de s'y défendre , qu'il en a
été de même à sa sortie du royaume, et que
( 6 )
cette sortie était une espèce d'abdication qui
semblait devoir dégager de tous les sermens faits
au Roi ;
Qu'on ne sait pas ce qu'on entend par l'auto-
rité légitime ni par le principe de la légitimité;
qu'on ne connaissait pas les Bourbons, si ce n'est
par tout le mal qu'on a dit et écrit d'eux depuis
plus de vingt-cinq ans ;
Qu'on ne sait pas davantage ce qu'on entend
par les droits de la nation dont on fait partie soi-
même; que, lors de l'établissement de l'empire,
on a demandé les votes de l'armée ; qu'à la vérité
on avait prêté serment au Roi, mais que ce
même serment avait été fait auparavant à l'em-
pereur , qui en rentrant protestait contre une
abdication forcée, en se conduisant comme si
elle n'existait pas; que cette protestation sem-
blait devoir annuler les nouveaux sermens faits,
au Roi ; que ce même empereur annonçait qu'il
avait un traité avec les puissances de l'Europe ,
qu'il n'y aurait pas de guerre ni étrangère ni
civile ; d'un autre côté, partout sur le passage
de Buonaparte, on paraissait crier en masse Vive
l'empereur ! la plus grande partie des autorités
civiles le reconnaissait et venait au-devant de
lui : on ne se croit pas coupable d'avoir suivi un
entraînement qui paraissait général ; et enfin, en
révolution, il n'y a pas de crime à prendre tel ou
(7)
tel parti ; celui qui succombe doit reconnaître
l'autorité de l'autre, et cet autre doit lui pardon-
ner ; d'ailleurs, l'armée croyait avoir à se plaindre
de la manière dont on l'avait traitée ; on lui avait
fait accroire, et beaucoup ont pensé devoir le
croire, qu'on n'avait rien fait pour elle, qu'on
l'avait accablée d'injustices,d'humiliations; que,
loin d'avoir rendu hommage à ses glprieux ser-
vices, on avait cherché à flétrir ses lauriers ; et,
il faut l'avouer , les jacobins, les révolution-
naires , les buonapartistes n'ont rien négligé
pour donner d'une manière admirable ces injustes
préventions aux militaires, qui, déchus d'une
partie de leurs espérances d'avancement et ré-
duits, pour le plus grand nombre, à la demi-
solde , par suite de l'état déplorable de la France
et de ses engagemens avec les puissances, n'é-
taient que trop portés à adopter ces préventions,
si faciles cependant à détruire, et qu'on avait
tout fait, c'est-à-dire autant qu'on pouvait le
faire, pour ne pas laisser subsister, ainsi que
nous essaierons de le prouver.
Si je descends dans les raisons particulières ,
les uns affirment qu'ils ont été pris au dépourvu,
qu'ils n'ont pas reçu d'ordres, que, connaissant
le caractère de Buonaparte, ils s'exposaient à
faire tomber sur eux et leur famille les plus af-
freux malheurs ; d'autres, que, sans fortune, sans
(8)
moyens d'existence, chargés d'une nombreuse
famille,ils ont été contraints de servir; d'autres,
que, dans les rangs de l'armée, avec un grade su-
balterne, ils étaient perdus s'ils avaient voulu fuir
et qu'ils n'en ont pas eu la possibilité. Telles
sont, ce me semble, les plus fortes raisons que
l'armée peut apporter pour sa défense ou qu'on
peut présenter et faire valoir en sa faveur. Moi, je
n'y vois pas une justification, et j'en suis bien
éloigné; mais des excuses plus ou moins plau-
sibles, que l'on peut toutes réfuter victorieuse-
ment, et qui cependant sont assez fortes pour
qu'on puisse déclarer que si tous ceux qui ont
servi depuis le 20 mars 1815, et qui composaient
la masse de l'armée, sont singulièrement cou-
pables, peut-être, aux termes de la loi, ont en-
couru le dernier châtiment, beaucoup l'ont plus
été par erreur, par entraînement, défaut de ré-
flexion , influence des affections les plus chères ,
que sciemment; mais que, comme il est pru-
dent , juste , indispensable que les vrais cou-
pables n'obtiennent plus de confiance, il a été
nécessaire de prendre des mesures pour les re-
connaître ; qu'il faut que l'armée voie enfin clai-
rement sa faute et n'en puisse plus douter, pour
qu'elle ne se plaigne plus d'une épuration salu-
taire.
Je vais répondre par ordre à tous les moyens
(9)
de défense précités, et le plus succinctement qu'il
me sera possible; mais, comme je serai néces-
sairement conduit à des objets de morale et de
politique de la plus haute importance, que je
parle à beaucoup de personnes qui ne s'en sont
jamais occupées, qui peut-être n'en ont pas eu
la possibilité , je renverrai les développemens à
des notes pour ceux qui ne m'en croiraient pas
sur parole, qui seraient plus difficiles à con-
vaincre, et qui, désirant approfondir les ques-
tions , pourraient m'accuser d'avoir éludé les
difficultés.
Sans doute c'est un grand avantage pour ces
derniers que je sois obligé à tant de détails, de
soins et de logique : cela prouve combien ils out
pu être entraînés dans l'erreur, mais non qu'ils
n'ont pas été extrêmement coupables par le fait;
et, plus l'erreur a été grande, plus elle a eu
d'affreux résultats , et plus il est important de la
détruire, afin qu'on ne puisse jamais y retomber
sans être au moins convaincu de connaissance de
cause.
1°. Depuis vingt-cinq ans on a fait bien des
sermens à divers gouvernemens, et jamais on
n'a reproché à l'armée d'avoir été parjure, parce
qu'elle a constamment servi la patrie.
(1) Oui, l'armée a fait bien des sermeus et
elle a long-temps servi et voulu servir la patrie ;
(10)
mais à qui a-t-elle prêté ces sermens ? A des
gouvernemens provisoires usurpés et exercés
tour à tour par les divers partis, qui, à l'aide
de la terreur, ont forcé la nation à reconnaître
leur autorité. Mais quand un gouvernement suc-
cédait à un autre, le précédent était aboli. Celui
du Roi l'était-il lorsque les défections ont eu
lieu ? et ne sont-ce pas ces mêmes défections qui
ont,amené le renversement momentané du gou-
vernement royal ?
(2) L'armée, pendant la révolution et jus-
qu'en 1815, s'étant toujours regardée avec rai-
son comme essentiellement obéissante, n'avait
pas établi les divers gouvernemens précités ;
placée sur les frontières de la France ou sur le
terrain étranger et ennemi, on venait lui dire
que la France reconnaissait, ou le gouvernement
conventionnel, ou celui des divers directoires ,
ou le consulat à vie ; et, quant à l'empire, établi
en apparence plus légitimement, elle s'y soumit de
même; et, appelée à voter,elle le fit, non peut-
être sans répugnance, dans le sens qui semblait
d'accord avec le voeu de la nation.
L'armée devait faire et a fait comme la nation;
mais ici est-ce la nation qui a proclamé d'abord
l'usurpateur à son retour ? N'est-ce pas l'armée,
je le répète, qui a passé la première de son côté
et qui l'a ramené à Paris?
( 11 )
Cette première justification n'est donc pas
admissible, ou bien il faudrait admettre que l'ar-
mée aurait le droit de donner des souverains à
son pays, ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas
être, ce qui serait contraire à toute raison et
amenerait toujours en dernier résultat, s'il en
était autrement, la destruction de tous les em-
pires, une anarchie continuelle et générale, et
peut-être l'anéantissement des nations.
2°. Ce n'est pas la masse de l'armée, dit-on ,
qui a ramené l'usurpateur et qui s'est d'abord
déclarée pour lui; quelques régimens, trompés,
égarés par les chefs, ont passé du côté de Buo-
naparte, cela a entraîné successivement les au-
tres; on répugnait à se battre contre des frères
d'armes qui venaient en ouvrant les bras, et l'on
redoutait la guerre civile.
De ce que quelques régimens , plus coupables
sans doute, ont trahi leurs sermens , le Roi et la
patrie, en un mot, la nation entière, était-ce
une raison pour en faire autant? Des traîtres à
tout ce qu'il y a de sacré, sont-ils encore des
frères d'armes ? Ne sont-ils pas devenus des
ennemis plus cruels que tous les ennemis possi-
bles ensemble, que ne le seraient des barbares
arrivés tout-à-coup du fond de la Tartarie ou
des sables brûlans de l'Afrique ! Au moins ceux-
là ne viendraient pas déchirer eux-mêmes les
( 12 )
entrailles de leur patrie. Les armées ne sont-
elles destinées qu'à servir contre les ennemis
extérieurs ? Ne doivent-elles pas aussi combattre
les rebelles qui veulent révolutionner leur pays?
Des frères d'amies venaient, dit-on, les bras
ouverts ; mais les factieux, pour ne pas dire plus,
pourront donc toujours se présenter les bras
ouverts, si cela suffit pour trouver des compa-
gnons dans ceux destinés à les combattre et à les
punir. On redoutait la guerre civile, dit-on : eh
quoi ! avec l'usurpateur, n'était-elle pas cer-
taine ? les départemens du midi, de l'ouest et du
nord, n'étaient-ils pas là? et, dans les autres, n'y
avait-il pas une grande masse d'habitans, com-
posant peut-être la grande majorité, qui voulaient
les Bourbons ? Les soldats n'avaient-ils pas été
témoins, presque partout, de l'enthousiasme que
leur retour avait fait naître ? Ainsi, ces secondes
raisons, plus plausibles, en apparence, que les
premières, ne sont pas meilleures.
3°. On n'a pas forcé le Roi à quitter Paris, il
n'a pas essayé de s'y défendre, et il en a été de
même à la sortie de France.
Quoi! tant de défections étonnantes, qui se
sont succédées de jour en jour, et jusques aux
portes de la capitale, n'ont pas forcé le Roi à la
quitter? Quoi! un si grand nombre de régimens
qui criaient, vive l'Empereur! à bas les Bourbons,
( 13)
et marchaieut sur Paris même, n'ont pas con-
traint le Roi à s'en éloigne/-? Vous redoutiez,
dites-vous, la guerre civile, et vous reprochez à
votre souverain légitime de n'avoir pas cherché
à vous arrêter sous les murs de Paris ; mais
l'aurait-il pu sans vous combattre? Pouvait-il
espérer que ceux qui venaient de passer à l'usur-
pateur, reviendraient sous la bannière blanche,
eux qui venaient de l'abandonner ? Le Roi de-
vait-il à ce point exposer sa tête auguste? Je
veux croire, et je crois même qu'il y avait beau-
coup de militaires à Paris, qui, n'ayant pas
encore pris parti pour l'usurpateur, n'auraient
pas hésité à faire leur devoir; mais jusqu'à quel
point y pouvait-on compter, après tant d'incon-
cevables défections, effectuées même aux portes
de la capitale? Oui, le Roi aurait pu tenter un
dernier effort; mais il y avait, et vous le savez
bien, peu de chance de succès, et la certitude
des plus grands malheurs. Des Français se se-
raient égorgés dans les rués de Paris, le trône
n'aurait probablement pas été sauvé, vous auriez
eu cette affreuse guerre civile, que vous dites
tant redouter, et peut-être la ruine totale de la
capitale du royaume eût été consommée (3);
que dis-je ? peut-être des malheurs, des crimes,
des forfaits plus exécrables encore auraient eu
Heu, et notre bon et auguste monarque, sans
(4)
doute et mieux que nous, a pu les prévoir. Son
coeur paternel a parlé avant tout, et il a dû
quitter sa capitale pour la sauver, en même
temps qu'il la livrait à son désespoir. Les mêmes
raisons qui ont fait fuir le Roi de Paris, l'ont
contraint à abandonner la France; partout les
mêmes défections et les mêmes trahisons ont
accompagné sa marche, et la garnison de Lille a
partagé les mêmes fautes et les mêmes erreurs.
4°. La sortie du royaume était une espèce
d'abdication, qui semblait devoir délier de tous
les sermens faits au Roi.
Quoi ! parce qu'un Roi est forcé, par une mi-
norité factieuse, de quitter ses états, minorité
puissante, en ce que les guerriers lui donnent
ses moyens d'exécution, il abdique, et les ser-
mens qu'on lui a prêtés sont déliés ? Quoi ! ce sont
ceux, dont un grand nombre a obligé le sou-
verainà abandonner un moment son royaume,
qui lui font un crime de l'avoir fait (4) ? Non, le
Roi n'a abdiqué en aucune manière, il ne l'a
pas fait, il n'a pu le faire, il ne le devait pas
faire, et ceux-là même qui l'affirment, savent
bien le contraire, si'ls veulent être justes un
moment; mais vous dites que l'abdication de
Buonaparte est nulle, parce qu'elle a été forcée,
et vous voulez que le Roi, qui n'a pas abdiqué,
l'ait fait, par cela seul qu'il a été contraint de
( 15 )
quitter la France, non par la nation française,
mais par une faction que beaucoup de vous ont
secondée.
5°. (5) On ne sait pas ce qu'on entend par
autorité légitime, ni par le principe de la légi-
timité.
Pourquoi donc décidez-vous que c'est Buona-
parte qui est le souverain légitime ? J'ignore en
effet si on est de bonne foi en ce moment, et
jusqu'à quel point ceux qui avancent l'assertion,
peuvent croire que le droit du plus fort est le
seul légitime; ce qui semblerait dire à l'armée :
« Vous seule, comme vous avez la force en
» main, vous avez le droit de faire la. loi ; et
" la nation , et son gouvernement, que vous
» devez défendre , doivent subir le joug que ses
» défenseurs daigneront, suivant leurs caprices,
» lui imposer. »
A quelles étranges absurdités une chose,
malheureusement souvent vraie dans son effet,
mais fausse dans son principe, ne conduit-elle
pas! et ce droit du plus fort, qui à peine serait
reconnu chez les sauvages, doit-il être pris en
considération dans les sociétés policées, où on
n'a fait un pacte que pour que la justice empê-
chât le plus fort de faire la loi ? Ah ! cette cin-
quième objection n'avait pas besoin de réfu-
tation : qui. ne sait que l'autorité légitime est
( 16 )
celle qui donne toutes les garanties possibles de
tranquillité, et qu'on n'en aurait pas autant
qu'on peut en avoir dans une monarchie hérédi-
taire, si le droit légitime au trône n'était la
première loi de l'état.
L'hérédité et la légitimité ne doivent faire
qu'un : sans la légitimité reconnue, l'hérédité
serait-elle assurée?
6°. On ne connaissait pas les Bourbons, si ce
n'est par tout le mal qu'on en a dit depuis vingt-
cinq ans.
Je le sais, la malheureuse faction révolution-
naire, les jacobins, les républicains, les nou-
veaux parvenus, les buonapartistes, enfin, tous
ceux qui ont craint le retour de l'ordre et de la
justice, n'ont cessé de blasphémer contre nos
anciens rois et contre les dignes, les augustes
et malheureux rejetons de la plus illustre famille
de l'univers. L'éducation depuis vingt-cinq ans à
la disposition, comme le reste, des hommes sans
religion et sans moralité, loin de remplir nos
jeunes mémoires des faits mémorables de notre
histoire , a tourné nos facultés vers les sciences
abstraites et spéculatives; la morale et la religion
ont été mises de côté; il en a été de même de
l'étude de l'histoire , si nécessaire à la pre-
mière connaissance que doit chercher à acquérir
l'homme en société, celle des replis du coeur
(17)
humain. On a fait de nous des athées, des savans,
qui sont devenus après, il est vrai, des guerriers
braves jusqu'au plus haut degré, mais souvent
de profonds ignorans; et comment cela eût-il pu
être autrement avec les guerres continuelles que
l'on nous a fait soutenir pendant si long-temps,
et presque toujours hors de notre pays?
Mais cependant je suis loin de croire que, dans
l'immense quantité de militaires qu'il y a en
France, beaucoup n'aient pas été assez heureux
pour avoir, dans leur première éducation, qui
laisse des traces si profondes, et avant celle des
lycées et des écoles militaires, entendu, et sou-
vent dans leur famille, parler de morale, de re-
ligion et de l'ancien bonheur de la France sous
les Bourbons, des Philippe Auguste, des saint
Louis, des Philippe-le-Long, des,Charles V,
des Louis XII, des François Ier, des Henri IV,
des Louis XIV, de tant d'autres (on pour-
rait presque tous les nommer ) , et enfin de ce
Louis XVI, si grand par ses vertus, par son ar-
dent amour pour son peuple, que ce peuple
malheureux a vu et laissé traîner en son nom à
l'échafaud, de ce Louis XVI, enfin, plus grand
encore par le généreux pardon qu'il a accordé à
ses assassins et par son glorieux martyre que
tous les Rois de sa famille auguste qui l'ont
précédé.
2
( 18 )
(6) Peut-être il eût suffi, pour connaître notre
bistoire, et tant de bons, d'excellens et de grands
Rois de la race Capétienne, ou au moins dési-
rer de lire cette histoire, d'aller visiter une fois
le Musée des Petils-Augustins : et combien de
militaires y ont été ? L'aurait-on fait avec un
coeur aussi froid que le marbre destiné à nous
retracer tant d'augustes traits? et ce magnifique
monument de la grandeur et surtout de la pieuse
humanité de Louis XIV, cet hôtel des Invalides,
enfin, où tant de militaires trouvent un asile
tranquille et toutes les commodités de la vie
pour leurs vieux jours, juste récompense de
leurs services et de leurs blessures ; ne rappelle-
t-il donc rien? Peut-on le voir, y aller visiter
ses anciens camarades , se rendre témoin de leur
douce condition, sans se demander qui à pré-
paré avec tant de munificence celte superbe re-
traite pour les défenseurs de la patrie ? Toute la
France n'est-eile pas encore remplie, en dépit
du fer destructeur de la révolution, de monu-
mens qui attestent la piété, l'humanité et la gran-
deur de nos Rois. Ah ! si l'on peut voir froide-
ment chaque jour et à chaque pas tous ces grands
monumens qui n'ont pas été construits des dé-
pouilles des nations, si la reconnaissance n'é-
veille pas la curiosité dans nos coeurs, que pen-
ser de la France aujourd'hui !
( 19 )
Non , je ne puis croire à l'ignorance de l'his-
toire dans les premiers chefs de l'armée : ceux
qui ont tant de fois triomphé dans beaucoup des
mêmes lieux de nos anciens triomphes, en ont
dû lire et en ont lu lés récits ; les noms de nos
Rois y sont continuellement mêlés. Ils savaient
donc ce qu'étaient les Bourbons ? Il doit en être
de même des officiers de nos corps dits à talons ;
ils ont dû lire l'histoire des sièges d'une foule de
places fortes, prises autrefois et plus d'une fois
par les Français sous les règnes des Bourbous et
souvent sous leurs yeux. Tout se lie dans l'his-
toire, pique la curiosité, inspire un intérêt puis-
sant qui nous attache aux noms des familles de
ceux qui se sont le plus distingués et aux noms
des souverains qu'ils servaient. Non, je ne puis
croire que des hommes tirés d'une école célèbre,
qui a fourni des membres à l'Institut, n'aient
jamais voulu s'abaisser à lire l'histoire , celle
même des sciences les conduisait à l'histoire des
hommes, bien autrement importante. Non, je
ne puis penser que , parce qu'on a essayé de
suivre les Laplacedans les cieux,. on n'ait jamais
pu laisser tomber un regard sur la terre; et si je
disais à tout ce qu'il y a d'élevé, d'illustre, de
savant dans les armées, qui a pris part à la dé-
fection : vous n'aviez donc jamais lu l'histoire
de votre pays, ils m'accuseraient de les insulter.
( 20 )
Si donc ils étaient éclairés, pourquoi n'ont-ils
pas éclairé les autres, et ont-ils, au contraire,
partagé leur rébellion ? Et quand il serait vrai
que toute l'armée aurait ignoré ce que c'était que
la maison de Bourbon , n'aurait-elle pas dû l'ap-
prendre par la joie universelle de la France au re-
tour de nos princes et par la reconnaissance de
leurs droits par toutes les puissances de l'Europe ?
ne leur avait-elle pas prêté serment ? et si elle était
si ignorante cette armée, était-elle en état de don-
ner à la France un souverain qui lui convînt? Et
quel souverain amenait-elle ? Un homme que son
extravagante ambition et des fautes inouies , plus
extraordinaires que sa fortune et ses talens, avaient
mené à l'abdication; un homme qui, arrivé au plus
haut degré de puissance et de prospérité, nous a
conduits à tous les désastres de 1814, et voilà celui
que vous nous donniez pour remplacer le meil-
leur des Rois, le prince qui nous avait réconciliés
avec toutes les nations.
7°. On ne sait pas ce qu'on entend par les
droits de. la nation dont on fait partie soi-même,
et, lors du consulat à vie et de l'empire, l'armée
a été appelée à voter.
Oui, l'armée a été appelée à voter, et en cela
on a dérogé à un des premiers principes de la
science des gouvernemens. Mais le vote de l'ar-
mée a-t-il tout fait, a-t-il précédé ou suivi celui
( 21 )
de la nation, ou été demandé et proclamé en
même temps ? Est-ce l'armée seule qui d'abord
a reconnu Napoléon pour empereur des Fran-
çais, et son élection, précédant celle de tous les
Français , a-t-elle influencé leur sentiment?
On ne sait pas, dit-on, ce que c'est que les
droits de la nation; quelque peu instruit qu'on
puisse être (7), il n'y a personne dans l'armée,
quel que soit son grade, qui, grâce à nos mal-
heureuses lumières, ne dise, et peut-être d'un
ton dogmatique, qu'une nation a le droit de se
gouverner, de se choisir une forme de gouver-
nement, et de nommer qui il lui plaît pour en
tenir les rênes; or l'armée, ajoutera-t-on, fait
partie de la nation; donc l'armée avait droit de
voter ; mais, en faisant même une injuste con-
cession de ce droit au militaire, on aurait encore
à lui dire,que son vote n'est pas suffisant, qu'il
n'y a aucune raison pour qu'il soit donné avant
celui du reste des citoyens, que même cela se-
rait dangereux et gênerait la liberté des suf-
frages.
Je dis que la concession du droit de voter à
l'armée serait injuste, et cela est vrai; car l'ar-
mée, ayant la force en main, doit perdre et perd
nécessairement le droit de délibérer, et par con-
séquent de participer à la puissance législative ;
et l'armée qui a été licenciée le savait bien , puis-
( 22 )
qu'ainsi que je l'ai déjà dit, elle a suivi, jusqu'au
7 mars, les mouvemens de la nation, mais ne
les a pas imprimés. Si elle a voté pour l'empire
précédemment, c'est qu'on l'y avait invitée; elle
n'a pas réclamé un droit qu'elle savait bien ne
pas avoir; et si, enfin, Buonaparte a voulu les
suffrages de l'armée, c'est qu'il avait besoin de
l'armée, son gouvernement devant être néces-
sairement militaire ; sans cela , il n'eût pas dé-
rogé à un des principes les plus importans à
l'indépendance des nations; mais Buonaparte ne
voulait pas que la France fût libre , il voulait la
dominer despotiquement en tout, et par là la
contraindre à l'aider de tous ses moyens pour
assujétir l'uniyers. Au reste, cette démarche
d'appeler l'armée à voter a failli être funeste au
despote ; alors la plus grande partie des mili-
taires ne voulait pas d'un chef unique, elle était
encore accoutumée au mot de république, sans
trop savoir pourquoi, peut-être par habitude,
quoique l'intérêt particulier des militaires fût
bien plus le gouvernement d'un seul ; d'ailleurs
l'armée, presque toujours éloignée de la France
et ne pouvant guère raisonner juste en matière
politique , n'avait pas été à même de reconnaître
tous les inconvéniens attachés, et surtout pour
la France, en raison de sa position, de son éten-
due, de ses anciennes habitudes, de ses anciennes
( 23 )
Opinions et du caractère national, au système
républicain. De là provint cette grande résistance
qu'on a eue à vaincre pour obtenir le consente-
ment d'une grande partie des militaires.
8°. On avait prêté serment au Roi; mais on
l'avait fait auparavant à l'empereur (*), et Buona-
parte, par son retour, protestait contre son ab-
dication. Cette protestation semblait devoir an-
nuler les nouveaux sermens.
L'abdication de Buonaparte n'était pas forcée,
ou elle ne l'était que dans ce sens, que voyant
toute la France envahie, dégoûtée de son gou-
vernement, et lui n'ayant plus qu'une armée af-
faiblie par les fatigues, et autant par les revers
que par les victoires; coupé d'ailleurs de la capi-
tale ( ou pour mieux dire la capitale étant au
pouvoir des alliés), et sa déchéance étant pro-
noncée, il s'est vu contraint d'abdiquer, n'osant
plus soutenir une lutte trop inégale, et il préféra
la vie et des espérances coupables à une mort
glorieuse. Il donna enfin pour prétexte de son
abdication son amour pour la France, son désir
d'épargner le sang; il engagea même à recon-
naître la nouvelle autorité, promettant solennel-
(*) Quand je me sers du mot empereur, il faut se
rappeler que ce n'est pas moi qui parle.
( 24 )
lement à la France et à l'Europe de rester tran-
quille; son abdication n'était donc pas forcée.
Ah ! s'il avait vraiment aimé sa patrie, s'il avait
eu le courage de reconnaître , enfin, qu'il était
né sujet des Bourbons comme les autres Fran-
çais , il ne serait pas revenu pour nous apporter
tant de malheurs, il eût étouffé sa folle et détes-
table ambition; c'est alors qu'il aurait pu se
croire grand, et il n'aurait pas prouvé une fois
de plus, et d'une manière à jamais mémorable,
que les plus grands talens, sans amour de l'hu-
manité, sans fidélité à ses engagemens, sans la
véritable élévation, qui consiste à sacrifier ses
passions et son intérêt au bien de son pays, ne
sont qu'une source de calamités pour le monde ,
et ne font jamais de celui qui les possède qu'un
homme malheureusement extraordinaire, mais
jamais un grand homme, tel qu'une nation peut
désirer en produire.
Il eût été grand , ce Buonaparte , s'il fût mort
au champ d'honneur ; mais plus grand, plus
étonnant encore en conservant la vie et en appre-
nant à vivre sans ambition, en repoussant pour
jamais toute idée de domination, et en préférant
la vie du sage à celle de l'inquiet usurpateur;
enfin, en assurant, par cette espèce d'abnéga-
tion , le repos d'une nation qu'il avait encore
plus couverte de cyprès que de lauriers.
( 25 )
Buonaparte. a abdiqué, dit-on, forcément ;
mais celte abdication n'avait-elle pas été acceptée
avec joie par toute la France; n'était-elle pas la
garantie de la paix de l'Europe? Ne reconnaissait-
elle pas que l'autorité des Bourbons était la seule
légitime ? Etait-ce à l'armée, créée pour être le
soutien du trône et du gouvernement, gage de
la tranquillité publique, à prévenir le voeu de la
nation, à supposer qu'il eût changé et qu'il avait
pu changer? L'armée ne devait-elle pas, en ad-
mettant même un moment la fausse supposition
qu'elle pouvait ne pas se mêler du différend en
servant le Roi, attendre pour reconnaître , au
contraire, Buonaparte, que la nation l'eût fait ?
et certainement alors Buonaparte ne serait pas
arrivé à Paris.
Bien des militaires ne manqueront pas de dire
que c'est aussi pour cela qu'ils n'ont pris parti
pour Buonaparte qu'après la reconnaissance du
Champ-de-Mai ? Mais quels ont été le nombre et la
qualité des votes en faveur de Buonaparte, votes
qui comprenaient ceux de l'armée ? Peut-on dire
que la nation française se soit véritablement pro-
noncée ? Non, sans doute; ainsi donc la conces-
sion que nous venons de faire en faveur de beau-
coup de militaires ( je veux le croire ) ne leur est
cependant d'aucune utilité.
( 26 )
Buonaparte avait, dit-on, abdiqué forcément,
et on a dû d'après cela le servir.
Ainsi donc, comme il pourra toujours dire la
même chose, on sera toujours prêt à tourner de
son côté; et s'il (ce qui, il faut espérer, ne sera
jamais) venait à s'échapper des rochers de Sainte-
Hélène et osait se remontrer en France, sous
prétexte d'une abdication forcée, on devrait faire
pour lui ce qu'on a déjà fait ! ! ! Et puis après on
vient se plaindre de ne pas être employé ! ! Ah !
je veux le croire, bien peu de militaires le font
ce raisonnement faux et coupable (8) ; mais il
faut répondre à tout le monde et souhaiter que
chacun soit éclairé, pour que tous cessent de se
plaindre , et qu'aucun ne regarde plus que les
sermens au Roi légitime étaient de droit annu-
lés par les protestations de Buonaparte et l'oubli
de tous ses engagemens.
9°. L'empereur annonçait, dites-vous, qu'il
avait un traité avec toutes les puissances de l'Eu-
rope , qu'il n'y aurait pas de guerre étrangère
ni civile.
Avez-vous pu, avez-vous dû le croire un mo-
ment, et votre aveuglement n'a-t-il pas dû cesser
par la déclaration solennelle de toutes les puis-
sances? et alors il était encore temps de rentrer
dans le devoir. Combien Buonaparte ne vous
avait-il pas trompés de fois ! Etait-il en effet pro-
( 27 )
bable que les puissances (*) qui avaient renversé
Buonaparte, et ne nous avaient donné la paix que
parce que nous ne le reconnaissions plus, le laisse-
raient tranquillement usurper le trône de France
et chercher à s'y maintenir ? Peut-être on pou-
vait, envisageant les choses politiquement, croire
jusqu'à un certain point que les puissances ne
verraient pas, sans quelque consentement, la
France livrée à de nouveaux troubles, afin d'y
intervenir et d'en profiter; l'état de ; prospérité
vers lequel le royaume marchait déjà pouvait
être pour elles un sujet d'inquiétude;.mais il
était absurde de penser que ces mêmes puis-
sances , que Buonaparte avait tant humiliées,
ruinées, presque anéanties, consentiraient à
avoir de nouveau à le craindre, ; et, si les motifs
que l'on pouvait, jusqu'à un certain point, sup-
poser aux alliés avaient réellement quelque fon-
dément, c'était une raison de plus pour se ral-
lier au Roi, avec lequel ils avaient des traités;
et, par là, on n'aurait pas eu besoin d'eux.
Je le sais, une nation comme la nôtre n'aura
jamais rien à craindre de l'Europe, quand elle
sera unie de coeur à son souverain ; mais tous les
(*) Et au nombre desquelles l'Autriche avait été con-
trainte ( par Buonaparte lui-même) de se mettre.
( 28 )
coeurs français étaient-ils donc pour Buona-
parte ? Etait-il probable que le midi, l'ouest, le
nord, les trois quarts de la France enfin, qui
s'étaient si hautement déclarés pour les Bour-
bons , souffriraient patiemment la domination
de l'usurpateur ?
Le prestige de la gloire et de la fortune de
Buonaparte n'était-il pas presque entièrement
détruit? Pouvait-il, à l'aide de la même terreur,
imprimer la même force de volonté, et obtenir
les moyens nécessaires pour dissiper l'orage ,
qui de toute part menaçait la France ? Mais,
quand vous l'auriez pu penser, était-ce donc
une raison pour manquer à vos sermens, pour
vous faire empiéter sur les droits de la nation ,
en lui donnant un maître dont elle rie voulait
plus, ou qu'elle n'avait pas déclaré vouloir re-
prendre, et qu'il était si clair qu'elle ne repren-
drait jamais que forcément. Ici se sont présentées
de nouveau vos premières excuses, car vous ré-
pondrez encore : On avait fait tant de sermens !
Vous en avez besoin de ces excuses, pour ap-
puyer celles que je réfute en ce moment ; mais
j'ai suffisamment répondu aux premières, et je
crois trop positivement, si j'ai rendu mes pen-
sées, pour y revenir.
10. Partout, sur le passage de Buonaparte,
on paraissait crier en niasse vive l'Empereur (9) !
(29)
La plus grande partie des autorités le reconnais-
sait , et venait au-devant de lui.
Quels étaient ceux qui criaient vive l'Empereur ?
Une populace avide de nouveautés, inconstante ,
et qui sans propriété est facile à gagner et à en-
traîner, quelques riches de la révolution, des
autorités, en partie les mêmes que sous Buona-
parte, et qu'on avait eu malheureusement la
générosité de conserver; mais était-ce là la na-
tion ? Quelques lieux, ou, si vous voulez même,
tous les lieux qui se trouvent sur une route qui
traverse presque la France, composent-ils la
France ? Saviez-vous si la terreur des baïon-
nettes de ceux qui ont les premiers passé à
Buonaparte, et dont le nombre s'augmentait
chaque jour par de nouvelles défections , ne dé-
cidait pas les cris? et si tant de soldats parjures
n'avaient pas été joindre Buonaparte et n'avaient
pas suivi ses pas, croyez-vous qu'il eût pu arriver
à Paris ? Cela me conduit encore à répéter que
c'est malheureusement l'armée qui a amené
Buonaparte, imprimé partout la terreur, et me
force à engager à relire tout ce que j'ai dit pré-
cédemment, car les mêmes réponses suffisent
souvent à combattre victorieusement toutes les
objections.
11°. On ne se croit pas coupable d'avoir suivi
un entraînement qui paraissait général.
(30)
L'entraînement général n'existait pas, on né
l'a pas dû voir ; et, je le répète, la présence des
baïonnettes a pu seule en donner l'apparence
aux yeux de ceux qui, aveuglés par leurs pro-
pres passions, n'ont pas su démêler, dans la
sérénité apparente des visages d'un bien petit
nombre qui osoit se montrer, et je parle ici des
vrais citoyens, une douleur qu'on redoutait de
laisser pressentir à une soldatesque égarée et fu-
rieuse, douleur qu'on allait cacher avec l'im-
mense majorité des Français, au fond de ses
demeures , devenues presque toutes les asiles
du désespoir.
12°. En révolution, dit-on, il n'y a pas de
crime à prendre tel ou tel parti, etc., etc. (10).
Voilà un des plus affreux , des plus étranges,
et des plus pernicieux paradoxes que l'on puisse
mettre en avant; je ne vois qu'une seule circons-
tance où il puisse être admissible, dans une
nation gouvernée monarchique ment, et c'est
quand le pacte contracté entre cette nation et
une maison pour la gouverner, est rompu légiti-
mement. Je suppose que la maison régnante
vienne à s'éteindre; qu'il faille nommer un sou-
verain ou s'arrêter à une autre forme de gouver-
nement, qu'on ne soit pas d'accord sur cette
forme, qu'enfin on ne puisse s'entendre, et qu'on
ait recours aux armes; il est certain qu'il y aura
(31)
alors révolution; que, pour le bien de tous, il
faudra que le parti vainqueur soit reconnu avoir
raison, et qu'on devra obéir à ses lois; car il
faudra bien en finir. Ce sera l'intérêt général, il
n'y a pas de doute; mais était-ce le cas où nous
nous trouvions ? A quel signe réconnaîtra-t-on
qu'une révolution est finie, si ce n'est au rétablis-
sement d'un gouvernement reconnu légitimé,
et sur les raisons les plus fortes, les plus puis-
santes , les plus palpables , non-seulement par
toute une nation, mais encore par toutes les
autres. Le Roi ne régnait-il pas, ne lui obéissait-
on pas? Toutes les puissances de l'Europe ne
le reconnaissaient-elles pas comme souverain
légitime de France ? Quoi ! une minorité fac-
tieuse , après avoir excité des troubles, aura le
droit de dire : On est en révolution, parce qu'elle
a voulu en faire une ! cela suffira pour être absous
du crime d'y avoir coopéré ! il serait assez de
dire avec elle : On est en révolution !!....
Avec un pareil principe, il n'y a pas de raison
pour qu'on n'y soit pas véritablement toujours.
Donc ce principe est faux, et nécessairement de
toute fausseté. Quand il s'agit de gouvernement,
et par conséquent de la tranquillité de la société,
il n'y a de principes vrais que ceux qui peu-
vent amener cette tranquillité , et surtout là
rendre durable.
(32 )
(11) Enfin, ici, c'est l'armée, qui a fait la
révolution, ou, pour parler plus juste, qui a été
conduite avee une adresse aussi inouie que cou-
pable à en être le moyen d'exécution, et je dois
répéter ce que j'ai déjà dit, qu'il n'appartient
pas à l'armée de changer ni la forme du gouver-
nement de son pays ni la dynastie qui y règne : on
doit cependant lui pardonner, parce qu'elle a été
astucieusement égarée , que le degré de culpabi-
lité n'est pas le même pour tous; mais ceux qui ne
sont pas vraiment aussi coupables , n'en doivent
pas moins être éclairés, pour qu'ils ne croient
pas non plus qu'ils sont innocens.
13°. L'armée, dit-on, croyait avoir à se plain-
dre de la manière dont on l'avait traitée ; on lui
avait fait accroire , et beaucoup ont pensé devoir
le croire, qu'on n'avait rien fait pour elle, qu'on
l'avait accablée d'injustices et d'humiliations; que,
loin d'avoir rendu hommage à ses glorieux ser-
vices, on avait cherché à flétrir ses lauriers. Et, il
faut l'avouer, les jacobins, les révolutionnaires,
les buonapartistes n'ont rien négligé pour donner
d'une manière admirable ces injustes préventions
aux militaires, qui, déchus d'une partie de leurs es-
pérances d'avancement, et réduits, pour le plus
grand nombre, à la demi-solde, par suite de
l'état déplorable de la France, et de ses enga-
(33)
gemens avec les puissances, n'étaient que trop
portés à adopter ces préventions.
Si des plaintes sont souverainement injustes,
ce sont celles qu'on a suggérées à l'armée : on ne
pouvait la traiter mieux, eu égard aux circons-
tances; elle se plaint ou ou la fait se plaindre
que, loin d'avoir rendu hommage à sa gloire, on
a cherché à la flétrir. Rien n'est plus faux; jamais
on n'a plus rendu justice à l'armée ; les gazelles,
les feuilles publiques, tous les écrits politiques
étaient remplis de louanges, souvent poussées
jusqu'à l'exagération ; tous ont répété ces mois
aimables et si flatteurs, échappés chaque jour à
notre excellent Roi et à tous les membres de
son auguste famille ; en toute occasion on a célé-
bré l'armée. Jamais elle n'a été plus adulée; on a
été jusqu'à dire que Buonaparte n'avait rien fait
(12), on lui a refusé tous les talens militaires,
pour reporter sur l'armée tout l'honneur de nos
triomphes, si chèrement payés !! Mais il est
vrai qu'on n'a pu donner de l'avancement aux
militaires, qu'on a été obligé de prononcer
beaucoup de retraites, que beaucoup de non
activités ont été établies, que des grades accor-
dés à Hambourg et ailleurs n'ont pas été con-
firmés, qu'enfin beaucoup d'officiers arrivant
des prisons de Russie et d'Angleterre, et qui ne
devaient leur délivrance et le bonheur de revoir
3
(34)
le sol de la patrie, qu'au retour des Bourbons,
n'ont pas reçu, en revenant en France, les grades
qu'ils avaient peut-être droit d'espérer; mais si
Buonaparte eût encore eu le pouvoir", aurait-il
pu lui-même accorder ces récompenses? Enfin,
des injustices particulières ont pu avoir lieu;
cela pouvait-il être autrement, cela n'a-t-il pas
toujours été et ne sera-t-il pas toujours? Oui ,
quelques intrigans sans droits, sans talens, sans
services , ont pu obtenir des places, que de
braves officiers méritaient mieux qu'eux; c'est
un grand malheur qui suit naturellement l'im-
perfection des choses humaines ; il est inévi-
table, il faut donc s'y soumettre. Mais, je le de-
mande à qui que ce soit, était-il raisonnable,
était-il possible de conserver en activité un
nombre d'officiers, peut-être suffisant à une
armée de 500,000 hommes, quand on ne pou-
vait et qu'on ne devait entretenir que 150,000
hommes? Après une guerre, surtout si elle a
été longue, ne fait-on pas toujours des réformes,
ne donne-t-on pas des retraites, ne renvoie-t-on
pas même sans aucun traitement ceux qui n'ont
pas le temps nécessaire, des services marquans ,
ou bien des blessures qui puissent leur valoir une
juste indemnité? Autrefois n'en était-il pas
ainsi en France , n'en est-il pas encore de même
dans tous les autres pays, et, encore une fois,
(35)
Buonaparte lui-même, s'il fût resté sur le trône,
et que , pour le conserver, il eût abandonné ses
projets gigantesques, n'aurait-il pas été contraint
d'en agir de la même manière? Où aurait-il
trouvé de quoi payer tant de traitemens et
donner tant de récompenses qu'on croit avoir
méritées? Aurait-il dépouillé les particuliers
pour enrichir ses soldats , ou établi un nouveau
système féodal, comme on prétend qu'il en a eu
le projet? Enfin, que devaient les Bourbons à
l'armée ? avait-elle triomphé pour eux, n'a-
vait-elle pas, au contraire, combattu, par
le fait, constamment contre leur rétablisse—
sement ? Mais, dira-t-on, il ne fallait donc pas
rappeler les Bourbons, puisqu'ils ne pouvaient
pas combler l'armée de richesses et d'honneurs.
L'armée ne sert-elle donc que pour cela? Quoi!
parce qu'un souverain ambitieux lui convient
mieux, il faut que la France entière renonce
pour toujours à devenir tranquille et heureuse
sous un gouvernement légitime et paternel!
Des injustices particulières ont été commises;
mais les ministres peuvent-ils toujours être
justes? La manière bureaucratique dont tout se
trouvait monté, et qu'on ne pouvait changer tout-
à-coup, ne donne-t-elle pas à tous les chefs de
division, à tous les chefs de bureau, même aux
simples commis , une influence extrême ? Le
3.
(36)
ministre ne peut tout voir par lui-même ; il est
forcé de s'en rapporter souvent à ses employés,
qui tous ont leurs créatures: est-il possible qu'il
ne soit pas souvent trompé ?
Quand une réforme salutaire, indispensable
dans les bureaux aura eu lieu, quand on aura
changé la forme de l'administration, quand on
n'aura, autant que possible, donné les emplois
qu'à des hommes impartiaux et fidèles à leurs
devoirs (13), il y aura encore des injustices,
parce qu'il est impossible qu'il en soit autre-
ment.; et, je le répète, qu'il n'y a rien de parfait
sur la terre. Tout ce qu'on peut demander, c'est
que les choses aillent le mieux que possible.
Oui, sans doute, on a fortement aigri l'armée;
les mêmes hommes qui répandaient dans toute
la France, et principalement dans les campagnes,
les bruits les plus faux et les plus absurdes, qui
faisaient accroire aux crédules et intéressés pay-
sans qu'on allait rétablir la dîme, les droits féo-
daux, annuler les ventes des biens dits nationaux,
répétaient à l'armée, en mille et mille manières,
qu'on l'accablait d'injustices, qu'on l'avilissait,
qu'on flétrissait ses lauriers, qu'on voulait la
faire mourir de faim, qu'il n'y aurait plus d'ar-
vancement que pour les anciennes familles, etc.
Mais quand il serait vrai que l'armée aurait
ou tant de plaintes à faire entendre, ce que je
(37)
crois souverainement faux, l'armée devait-elle,
pour cela, se faire justice elle-même, oublier
ses devoirs, et quels devoirs ! les premiers de
tous, l'observation des sermeus au Roi, par con-
séquent à la patrie, et le respect aux droits de la
nation ? Je suis encore forcé de revenir aux pre-
mières raisons apportées pour justifier l'armée,
parce que tout s'y rattache , et que, ces raisons
démontrées fausses, les autres n'ont plus réelle-
ment besoin de réfutation.
(14) Si je descends dans les raisons particu-
lières, les uns affirment qu'ils ont été pris au
dépourvu; qu'ils n'ont point reçu d'ordre; que
la position dans laquelle ils se trouvaient était
singulièrement délicate ; que, connaissant le ca-
ractère de Buonaparte , ils s'exposaient à faire
tomber Sur eux et leurs familles lés plus affreux
malheurs; d'autres, que, sans fortune, sans
moyens d'existence, chargés d'une nombreuse
famille, ils ont été contraints de servir ; d'autres,
que , dans les rangs de l'armée avec un grade su-
balterne, ils étaient perdus s'ils avaient voulu
fuir, et qu'ils n'en ont pas eu la possibilité.
Je suppose qu'en effet on ait été pris au dé-
pourvu, que la rapidité des événemens et tout ce
qu'ils avaient d'extraordinaire et d'impérieux ,
dans le premier moment, aient ôté tout pouvoir
de réfléchir, aient pu entraîner dans une dé-
(38)
marche fausse et coupable, n'a-t-on pas eu le
temps de peser mûrement ensuite sa conduite ? ne
peut-on pas rentrer dans le droit chemin quand
on s'aperçoit qu'on s'en est écarté? l'amour-
propre doit-il être plus fort que la conscience et
la raison ? Cela,répondra-t-on, arrive rarement à
l'homme, en raison de sa faiblesse, et surtout si
des intérêts puissans font cause commune avec
l'amour-propre ; mais n'est-il pas des cir-
constances où l'on ne conçoit pas que la raison
et la conscience ne l'emportent pas? Et sans
doute, c'est quand l'honneur parle? On n'a pas
reçu d'ordres, dit-on, en a-t-on besoin pour
être fidèle à ses sermens, et n'est-il pas un ordre,
et le plus impérieux de tous, au fond de la
conscience ?
On connaissait, ajoute-t-on , le caractère de
Buonaparte; on s'exposait à faire tomber sur
soi et sa famille les plus affreux malheurs.
Eh quoi! ne savait-on pas aussi que ce Buo-
naparte , qui comblait de grâces, les faisait
chèrement acheter; qu'on pouvait mourir sur le
champ de bataille, et par là laisser les siens li-
vrés à tous les malheurs qu'on redoutait pour
eux ? Ah ! pourquoi n'est-ce plus le temps de
dire que le plus grand de tous les malheurs
pour une famille est d'hériter de son père une
réputation flétrie? Pourquoi l'irréligion et la
(39)
manie de raisonner tout mathématiquement nous
ont-ils enlevé notre antique amour pour l'hon-
neur, nous ont-ils portés à ne plus le regarder
comme le premier des biens? Je ne parle pas de
cet honneur qu'on nomme probité, ni de celui
qui, sur le champ de bataille, consiste à faire son
devoir de soldat, mais de l'honneur qui porte à
être fidèle, au prix de tous les sacrifices, à ses
sermens, et, avant tout, à ceux prêtés à son Roi
et à la patrie, qui ne font qu'un. Cet honneur
était tout autrefois pour les Français, et on sa-
vait tout sacrifier alors, absolument tout, pour
ne pas perdre un bien si précieux. Ici ne rejetons
pas sur les militaires le malheur d'avoir perdu
l'habitude de ce noble principe, de ce dévoue-
ment salutaire. C'est l'ouvrage de la révolution,,
de l'immoralité philosophique, de l'irréligion,
de la détestable éducation qu'on nous a donnée
depuis plus de vingt-cinq ans. Ce grand tort est
commun à toutes les classes des citoyens fran-
çais ; et, je dirai plus, jusqu'au mois de mars
1815, les militaires s'en étaient peut-être mon-
trés plus exempts que les autres. A cette époque
l'armée s'est fait voir, en apparence, plus cou-
pable; et, par le fait, elle n'a peut-être été, et
moi j'en ai la conviction, que le moyen d'exé-
cution.
On était sans moyen d'existence, assure-t-on ,
(40)
il fallait bien servir; je dirai encore, si je pou-
vais être entendu , comme autrefois sur le cha-
pitre de l'honneur poussé , il est vrai, jusqu'à
l'héroïsme ; que l'honneur doit passer avant
tout, et que rarement on meurt de faim avec
du courage et une bonne conscience ; mais je
crois devoir entrer dans d'autres considérations.
Si on n'a pas pu se dispenser de servir, il
faudra donc en conclure qu'on devra toujours
tourner du côté du plus fort, ou de celui qui
paraîtra l'être, quel que soit son droit, et cela
parce qu'on ne sait pas travailler. Mais est-il
donc vrai qu'on ne sache pas ou qu'on ne puisse
pas travailler, que la nécessité n'en donne pas
bientôt les moyens ? N'avons-nous pas les
exemples des émigrés dans les autres pays,
ceux de nos prisonniers chez les étrangers,
ceux de nos militaires en retraite? Est-il rien de
plus industrieux que le Français ? S'il peut tant
chez les autres nations , dont souvent il ignore
la langue , ne peut-il absolument rien dans son
propre pays , si riche , si fertile , et où il a sa
famille? Mais , répondra-t-on, ce n'était pas du
jour au lendemain qu'on pouvait prendre un
autre état, surtout dans les circonstances cri-
tiques où l'on se trouvait ; tout était mort, et il
fallait d'abord vivre.... Quoi ! on était si dé-
pourvu de moyens d'existence, qu'on ne pouvait
(41)
attendre quelques mois , pour voir au moins
l'issue des événemens ? Des généraux, des co-
lonels , des officiers supérieurs , étaient obligés
d'attendre à la fin de chaque mois pour avoir de
quoi exister ? Ils n'avaient ni fortune , ni crédit,
ni ressources (14) ! ! Cela peut être vrai pour
beaucoup d'officiers subalternes ( qui de sol-
dats étaient devenus officiers depuis peu de
temps ), et aussi sont-ils bien moins coupables
que les premiers ; mais, je l'avoue , je ne crois pas
qu'on puisse admettre celte excuse pour ceux-ci.
Beaucoup , étant dans les grades subalternes
et dans les rangs de l'armée , étaient perdus
s'ils avaient voulu fuir , et ils n'en ont pas eu la
possibilité.
Je ne pense pas que ceux qui ont voulu fuir
ne l'aient pu faire, puisque beaucoup l'ont fait.
Ils ont craint, diront-ils , la fusillade , et ce-
pendant ils ne craignaient pas la mort sur un
champ de bataille. La fusillade n'emportait pas
ici le déshonneur, c'était au contraire pour
l'honneur qu'on s'y exposait. On a pu redouter
de grands malheurs pour sa famille ; je le sais,
j'en conviens de nouveau; mais alors j'en re-
viendrai toujours à dire qu'il est bien malheu-
reux que le véritable honneur ne soit plus le
premier des biens , et que, comme les choses
sont ainsi établies maintenant, que ce n'est
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pas la faute de beaucoup de militaires qui ont
été entraînés, ils sont moins coupables que
d'autres qui ont donné l'exemple, mais que,
comme on ne peut de suite distinguer ceux,
qui ne sont criminels que par erreur , entraî-
nement , la force des circonstances, les posi-
tions respectives et le défaut de moyens d'exis-
tence , d'avec ceux qui, par ambition , par
intérêt, par opinions fausses et coupables, ont
imprimé les mouvemens de défections ; qu'il
est important que ceux-ci n'obtiennent plus de
confiance ; un examen sévère , une juste épu-
ration sont indispensables, et nous tous mili-
taires nous n'avons aucun droit de nous en
plaindre.
Ici se termine la réfutation de tous les moyens
de défense que j'ai entendu mettre en avant,
et plus d'une fois, en faveur de l'armée qui a
été licenciée, et celle des objections que je me
suis faites à moi-même. Peut-être trouvera-t-on
que, pour agir plus méthodiquement encore ,
on aurait dû faire l'histoire de tout ce qui s'est
passé depuis le débarquement de Buonaparte
jusqu'au retour du Roi , on aurait dû montrée
comment des circonstances extraordinaires ,
inouies , ont entraîné tous les corps de l'armée
les uns après les autres, et même ceux qui ont
été les plus fidèles.
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Mais qu'aurait-on appris de nouveau? Tout
le monde eonnaît, autant qu'il est nécessaire
pour l'examen de la question, la marche qu'ont
eue les événemens. Il faut le répéter, quand il
serait vrai que la plus grande partie des mili-
taires aurait été surprise , il serait toujours éga-
lement vrai que la plupart ont pu réparer leurs
fautes, surtout les premiers chefs, et on l'a bien
senti, puisque, dans l'ordonnance relative à l'exa-
men de la conduite des généraux et officiers de
tout grade, tous ceux qui, dans les vingt jours qui
ont suivi l'arrivée de Buonaparte à Paris, ont
quitté ses drapeaux, sont regardés avec raison
comme infiniment moins coupables, et comme
devant être employés avant les autres, tandis
que ceux qui sont restés les derniers en état de
rébellion ont été placés dans les dernières clas-
ses (*). On me reprochera aussi de n'avoir pas
réuni beaucoup de faits particuliers qui contri-
bueraient à prouver qu'une grande partie de
l'armée a été bien moins coupable ; mais ces
faits, composassent-ils des volumes, démontre-
raient seulement que beaucoup d'individus
(*) Je ne pre'tends ici ni louer ni blâmer cette ordon-
nance; elle existe, je dois me taire et me borner à dire
que je sens combien il était difficile de la faire parfaite-
ment bonne, surtout en la rendant publique.
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sont plus excusables , mais n'empêcheraient pas
que l'armée en masse ne fût condamnable : en
vain on aurait recueilli avec soin tant de faits
particuliers, ils ne détruiraient pas cette acca-
blante vérité :
L'armée a manqué à ses stfrmens , au Roi et
à là patrie; elle a empiété sur les droits de la"
nation, en lui imposant un maître.
Je dois dire aussi que je n'entends pas par
l'armée , les soldats; car les soldats feront tou-
jours leur devoir, quand, à partir des sous-offi-
ciers, la grande majorité des chefs sera bonne.
En vain citera-t-on les commencemens de la ré-
volution ; si à cette époque les sous-officiers
avaient été bons ( tout eût été bon ; mais alors
les sous-officiers , dont beaucoup étaient imbus
des mêmes idées de liberté et d'égalité qui ger-
maient dans toutes les têtes , dont beaucoup ap-
partenant à des familles bourgeoises aisées, ayant
reçu de l'éducation, et possédant des moyens
et une véritable instruction , et par conséquent
ayant naturellement de l'ambition), se montrè-
rent pour un nouvel ordre de choses : ils échauf-
fèrent les têtes des soldats, se servirent d'eux
pour chasser ceux de leurs officiers qui ne s'é-
taient point éloignés et prendre leur place ; et
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il est juste de dire une chose , c'est que la con-
tagion étoit si générale, qu'il était impossible
qu'elle ne gagnât pas les militaires. Beaucoup
de régimens y ont cependant long-temps ré-
sisté , et peut-être si Louis XVI , moins bon ,
moins paternel, moins avare du sang des fac-
tieux , dans lesquels il voyait aussi ses sujets ,
eût essayé de se servir des troupes , beaucoup
auraient obéi, et la révolution était arrêtée ou
au moins relardée.
Oui, les soldats seront toujours bons, avec de
bons chefs ; toute multitude est facile à entraîner,
pour le bien comme pour le mal, et cela, est
plus vrai encore, quand elle est soumise à une
organisation, à des chefs qui ont dû, s'ils ont
fait leur devoir, l'accoutumer à l'obéissance.
Ainsi, c'est donc dans les chefs qu'est la faute
de l'armée , et c'est là aussi qu'est véritablement
l'armée, comme une nation est dans tout ce qui
a des propriétés, des intérêts, et par consé-
quent dans ceux qui sont plus particulièrement
attachés, intéressés au maintien de l'ordre ;
celui qui n'a rien à perdre craint rarement les
révolutions et neut les désirer, et enfin, la mul-
titude ne raisonne pas. Mais ces chefs sont d'au-
tant plus coupables respectivement, qu'ils se
trouvaient dans un rang plus éminent; on peut
dire qu'à quelques considératoins près, il y a,
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dans la culpabilité, une chaîne correspondante
à celle des différens grades; je dis à quelques
considérations près, parce qu'il me semble que
c'est une question difficile à résoudre, que de dé-
cider si les sous-officiers n'ont pas été plus coupa-
bles que les officiers jusqu'au grade de capitaine.
Les lieutenaus et sous-lieutenans, par la manière
dont les choses étaient montées depuis long-
temps, avaient fort peu d'influence dans une com-
pagnie; ils faisaient et devaient faire ce qu'on
appelle les corvées, mais ils ne s'occupaient guère
de l'esprit, des opinions, de la compagnie, en-
core moins de sa comptabilité, fort peu de l'é-
tude du caractère des sous-officiers, et bien
moins encore de celui des soldats. Le capitaine
attirait tout à lui ; souvent il avait été forcé de le
faire à cause des mutations multipliées qu'amenait
l'état continuel de guérie , et il est résulté de là
que des officiers , arrivés trop promptement au
grade de capitaine , se sont trouvés fort embar-
rassés , non-seulement parce qu'ils n'avaient eu,
comme lieutenaus , aucune influence, mais en-
core , dans ces derniers temps, parce' qu'ils
avaient été trop peu de temps dans les grades
inférieurs. Je dis là ce que j'ai vu et remarqué
souvent, et je me crois fondé à en conclure que
c'est véritablement une question , si les lieute-
Bans et sous-lieutenans n'ont pas été moins
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coupables que les sous-officiers, qui, sans cesse
avec les soldats et dévorés du désir de l'épaulelte,
ont été d'autant plus portés à regretter Buona-
parte, et à tourner et à faire tourner vers lui
les soldats , qu'ils sentaient bien qu'avec cet
homme, on aurait la guerre, par conséquent de
l'avancement, chose qu'on ne semblait pas pou-
voir espérer de long-temps avec les Bourbons.
On ne peut pas dire, à la vérité, que la foi des
sermens pût parler aussi fortement aux sous-
officiers qu'aux officiers ; leur condition pré-
sente une éducation souvent peu soignée; leur
genre de vie, leurs occupations ne pouvaient
pas leur permettre ni de réfléchir ni d'étu-
dier (15); et il est très-vrai que l'épaulelte seule
produit un très-grand changement dans celui qui
du plus bas grade y est arrivé; de sorte que si,
dans un sens, les uns sont plus coupables que
les autres, il semble qu'ils le deviennent moins
en y réfléchissant. Mais la culpabilité augmente
singulièrement dans le grade de capitaine, par
la puissance qu'un capitaine a sur sa compagnie;
c'est lui qui présente pour l'avancement, et qui
souvent le détermine ; il est en lui de faire casser
les sous-officiers ; son premier devoir est de les
faire surveiller, et de les surveiller lui-même;
non, un capitaine n'est pas en droit de dire :
Ma compagnie ne vaut rien, à moins qu'il né