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Régine, roman illustré (inédit), par M. Jules de Saint-Félix (Félix d'Amoreux)

De
50 pages
tous les libraires (Paris). 1852. Gr. in-8°.
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aoaa&sï aa&ws^&s
INEDIT.
PAR M. JULES DE SâliT-FÉLlI
PRIX : 70 CENTIMES.
PARIS:
A L'ADMINISTRATION, RUE SAINTE-ANNE, 53, ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
DE FJUNCË ET DE I,'ÉTRANGER. | s
1 852
JWIJLES DE SAINT-FÉLIX.
' i« VOLUME;.
J'ignore la destinée de ce roman; je ne puis même
rien prévoir à ce sujet. Âufa-t-il, n'aura-t-i pas le suc- -
ces que j'espère ? C'est une question qui sera résolue
pour le Mercure de France et pour moi dans six se-
maines. ■ .• • ,•'''/•"
Mais si l'avenir de ce livre est encore incertain, son
passé.m'a laissé de singuliers souvenirs. Expliquons-
nous ; peut-être ce que nous allons dire ne sera-t-il pas
sans intérêt pour nos lecteurs. .
Le manuscrit de Régine fut terminé en 1S47. Fort
épris de mon oeuvre (qui ne l'est pas des siennes!),
je portai ce roman à la Revue des Deux-Mondes, où
j'ai l'honneur d'avoir dés amis. Le roman fut lu fort
attentivement. Au bout de quelques jours, j'allai
savoir ce qu'on en pensait. On me le rendit avec
RÉGINE.
toute l'urbanité possible, on voulut bien même louer beaucoup
cet ouvrageJ~mais on regrettait de ne pouvoir le publier dans
la Revue, parce qu'il y avait dans mon livre trop de dialogue.
J'allai tout droit à la direction d'un journal très en vogue et
où je comptais aussi beaucoup d'amis. Mon manuscrit fut reçu
avec grand intérêt; mais on me le rendit en regrettant infini-
ment de ne pouvoir le publier, parce qu'il avait trop peu de
dialogue.
C'était embarrassant. En 1849, je me rendis chez un édi-
teur qui faisait, disait-il, beaucoup de cas de mes oeuvres (ex-
cellent homme !). Je lui parlai de mon roman. Il le refusa, par
la raison que les livres ne se vendaient plus, la librairie
étant sacrifiée au feuilleton des journaux quotidiens.
Par les soins obligeans de cet éditeur ( homme excellent ! )
le roman de Régine fut apporté à la direction d'un très-hono-
rable journal. On y reçut mon manuscrit avec tous les égards
du monde. Quelques mois après, voulant en avoir des nou-
velles, j'allai moi-même au journal. On me répondit avec une
expression très-vive de regret que la publication de mon ro-
man dans le feuilleton était impossible (loi Riancey sur le
timbre), .attendu que le feuilleton des journaux quotidiens
était sacrifié à la librairie. *
Cependant, je ne repris pas ce jour-là mon manuscrit, vou-
lant aller me promener pour rêver en liberté sur les agrémens
de la vie littéraire et les facilités extrêmes que trouvait chez
MM. les journalistes et les libraires un écrivain de quelque "
valeur, pour arriver à un succès, daus la ville la plus spiri-
tuelle, la plus lettrée et la plus civilisée de l'univers.
Un ou deux mois après, je me rendis à la direction du très-
honorable journal, dépositaire de mon manuscrit. Je le ré-
: clamai. Cette fois ce fut mieux; la question était tranchée.
Le manuscrit de Régine n'existait plus au journal. Perdu' im-
possible de le retrouver ! Plusieurs mois s'écoulèrent encore.
Rien! Adieu Régine; après tant de pérégrinations, elle devait
avoir perdu la tête probablement, et elle s'était égarée.
En pareille occasion, que faire avec le chagrin? Ou il faut
vivre avec lui, ou il faut le chasser. Cependant, je ne pris
aucun de ces deux partis. Je gardai ma peine en cherchant à
l'adoucir. Ceci vaut mieux ; je conseille ce procédé à tous les
affligés. Chasser violemment un chagrin, c'est le provoquer à
revenir; l'accepter lâchement, se livrer à lui sans réserve,
c'est vous exposer à ce qu'il vous dévore.
Vivez avec votre peine, mais de manière à la dominer. —
Comment?... — Ma foi, je ne donne pas ici une leçon de mo-
rale. Je cours après Régine, c'est bien assez !
Il y a trois mois, le Mercure de France fut fondé par un
de mes amis. Le comité de rédaction me demanda un ro-
man inédit. Je répondis que j'en avais un qui faisait ma joie
et ma douleur, car, après les meilleurs complimens reçus à
son sujet, ce roman s'était mis à courir le monde. Je nommai
Régine en faisant son historique. Le comité de rédaction in-
sista. — Vous n'avez pas de copie de votre oeuvre, me dit-il,
mais vous possédez à merveille votre sujet. Ecrivez votre
roman de Régine une seconde fois, sur de nouveaux frais, et
remettez-nous ce manuscrit.
A cette proposition, je frissonnai.
— Vous remettre mon manuscrit ! véponûis-je, jamais ! J'ai-
merais mieux l'envoyer à l'empereur de la Chine ; je serais
peut-être plus sûr, alors, de voir ce livre paraître à Taris, soit
dans une revue, soit dans un journal, soit chez un libraire.
— Faites mieux, me répondit le bienveillant comité. Ne
nous remettez pas votre manuscrit, mais, dès que vous l'au-
rez terminé, lisez-le nous vous-même, en le tenant des deux
mains, et s'il nous convient (ce que nous espérons), portez-
le vous-même encore, et escorlé de deux gendarmes, si vous
voulez, à l'imprimerie du Mercure de France.
Que répondre à cela? Rien. S'incliner et serrer la main à
nos nouveaux et bons amis. C'est ce que je lis de grand
coeur.
!.
L'AUBRKGE DU FAISAN HOYAL.
Yers le coucher du soleil d'une bcllo journée du mois de
mars, deux cavaliers, suivis de leurs domestiques à cheval,
arrivaient par la route de Paris en Provence, à la hauteur du
Pont-Saint-Esprit, en Languedoc. A l'entrée du pont ils furent
arrêtés par un poste de la maréchaussée qui leur demanda
leurs papiers. Les cavaliers appartenaient à la maison mili-
taire du roi. Ils se firent connaître à l'officier du poste, et ils
s'avancèrent sur le pont suivi de leur escorte. Un quart d'heure
après ils entraient dans la cour de l'auberge du Faisan royal,
située au centre de la ville, et ils s'établissaient dans le loge-
ment le meilleur de la maison.
Les deux cavaliers ayant remis leurs papiers à l'autorité du
lieu, nous n'hésiterons pas à faire connaître.à notre lecteur:
leurs noms et qualités. L'un d'eux, âgé de vingt-huit ans en-
viron, était le vicomte de Chalux, servant aux chevau-légers
du roi; l'autre, plus jeune de quatre ou cinq ans, était le
marquis de Pampelone, mousquetaire de S. M. Ces messieurs'
arrivaient de Paris, ou plutôt de Versailles. Ils avaient voyagé-
en chaise de poste jusqu'à la petite ville' de Montélimart ;
mais là ils avaient trouvé leurs gens qui les avaient devancés
de quelques jours, leur intention étant d'arriver à cheval, et
sur leurs propres chevaux, à la ville de Pont-Saint-Esprit. Cette
façon militaire et galante de faire leur entrée était dans leur
goût, probablement. Nous n'avons ni à critiquer ni à louer
une telle manière de voyager.
Vers les neuf heures du soir, dans la salle à manger de l'au-
berge du Faisan Royal, vingt convives fort bruyans étaient
assis à une longue table chargée de grosses viandes et de
nombreuses bouteilles d'un vin capiteux, le vin du Rhône, se-
lon l'expression consacrée et sans arrière-pensée aucune. Le
vin du Rhûne, ou plutôt des coteaux du Rhône, est tout sim-
plement ce généreux grenache de Tavel, et ces vins excel-
lens de Lanerthe et de Château-Neuf, nommés également vins
du pape, probablement parce que les buveurs sont assurés,
en fêtant ces vignes du Seigneur, que les bénédictions apos-
toliques tomberont sur eux. Pieuses croyances d'ivrognes qu'il
faut respecter comme toute croyance sincère.
La salle à manger était spacieuse, mais assez mal éclairée'
par quatre do ces lampes de fer suspendues à la voûte et
fort en usage dans le Midi de la France aujourd'hui encore.
Cependant, comme complément d'illumination, six chandelles
brûlaient et fumaient sur la table des convives. C'était l'heure
du souper.
Dans tous les cas, si l'éclairage de la salle était douteux,
la cuisine voisine resplendissait d'une flamme ardente qui
montait jusqu'à la crémaillère de la haute cheminée. Ce
feu là était allumé en l'honneur d'un tournehroche très-
richement garni. Dindon aux truffes, sarcelles et pluviers
composaient le personnel appétissant de cette embrochée. Le
cuisinier en chef du Faisan Royal était l'hôtelier lui-même, et
chacun dans la ville et aux environs connaissait M. Gaspard
Ronnafous pour le plus habile rôtisseur de la contrée. Cepen-
dant, deux jeunes servantes, en jupon court, en tablier blanc,
et la tète parée du joli coiffon provençal, allaient et venaient
de la cuisine à la salle, et certes ce n'était pas des vingt con-
vives qu'elles s'occupaient dans ce moment-là. Une table
ronde, élégante, couverte d'une belle argenterie, avait été
dressée par elles dans un angle du salon à manger, à six pas
de la grande table. C'était là le quartier aristocratique. Il était
évident aux yeux des convives vulgaires, des voyageurs sans
nom et sans éclat, il était prouvé que MMlles Josette et Made-
lon, nièces de M. Ronnafous, mettaient tant de coquetterie et
de recherches à servir cette table privilégiée, par la belle et
bonne raison qu'il était arrivé ce soir-là de|a noblesse au Fai-
san Royal. Quelques convives d'humeur joviale questionnaient
fort allègrement les jolies servantes; d'autres, chez qui le vin
du Rhône fermentait moins agréablement, se l'vraient à des
récriminations fort ardentes sur les privilèges et les privilé-
giés; quelques-uns, taciturnes et buveurs sérieux, se regar-
daient d'un air renfrogné. Ceux-là, pour la plupart, étaient do
gros marchands du pays, courant les foires à bestiaux. Parmi
ces derniers, un homme d'environ quarante ans, trapu, l'oeil
fauve et étincclunt, le visage large, coloré, était remarquable
par le mordant de ses paroles, très-laconiques$du reste. 11
était vêtu d'un largo habit de drap gris et coiffé d'un feutre
rond(chnpcau assez rare encore), mais d'un feutre garni d'une
toile cirée, comme le porte en général tout gros marchand
RÉGINE.
voyageant à cheval. Nous retrouverons ailleurs ce convive
probablement. ©
Les deux servantes, Madolon et Josette, finirent par appor-
ter sur la table, qu'elles avaient parée de linge damassé, quatre
chandeliers d'argent garnis de bougies. Ce fut un cri général
à la table des vingt convives.
— Eh! eh ! dit un loustic de l'Ardèche à qui le vin du pape
donnait des idées incroyables, eh! eh! les petites fillettes,
vous attendez donc vos amoureux ?
— Je gagerais, lou troun dé diou, reprenait un marchand
de mules venu d'Orgon, je gagerais, lou troun dé l'air, que ces
demoiselles attendent le roi de France et son épouse.
— Moi, dit un musicien ambulant, je suis sûr que les deux
convives attendus sont deux princesses d'Opéra, et je m'y
connais.
— Taisez-vous, joli garçon, répliqua un marchand de co-
chons du Quercy, taisez-vôus, ma biche. Ces deux couverts
sont pour monsieur le prieur de l'endroit et pour demoiselle
sa nièce.
Le propos plut à la majorité de l'assemblée, majorité très-
voltairienne à table d'hôte comme ailleurs en 1789, et
comme bien d'autres majorités depuis lors.
. Cependant, deux jeunes gentilshommes entrèrent dans la
salle à manger. Ils portaient l'habit de chasse adopté pour les
chasses royales, et qu'ils avaient choisi pour voyager. Ces
messieurs, par une habitude de politesse traditionnelle, mi-
rent le chapean à la main et s'avancèrent vers la table qui leur
était destinée. Leurs domestques, ou piqueurs, se mirent
en devoir de les servir. Un silence profond s'était établi à
leur entrée. Bientôt quelques mots à voix basse furent échan-
gés à la grande table dont les convives, fort étonnés d'abord,
finirent par demander du vin. Les cordiaux, dans ces occa-
sions-là, donnent de la hardiesse aux gens qui peuvent en
manquer.
MM. de Chalux et de Pampelone avaient réparé le désordre
de leur toilette. Ils étaient eharmans à voir, avec leur cheve-
lure poudrée, leur habit vert aux paremens de velours ama-
rante, leurs bottes hautes et éperonnêes, leur veste blanche
pinçant la taille et ouverte sur la poitrine, leurs manchettes'
et leur jabot plaqué par une épingle d'or. Jls livrèrent leur
chapeau gancé et galonné aux piqueurs, et se mirent à table.
l'un en face de l'autre, avec cette aisance qui distingue les
hommes de bonne compagnie.
La grande table recommençait à boire copieusement et à
causer d'une façon plus rassurée, lorsque M. Bonnafous, l'hon-
nête hôtelier* entra dans la salle, le bonnet blanc à la main,
et alla droit à la table des deux gentilshommes. Là, saluant
fort respectueusement :
— Ces messieurs, dit-il, veulent-ils m'accorder la permis-
sion de mettre un troisième couvert à leur table ? il m'est ar-
rivé quelqu'un qui certainement ne sera pas déplacé dans l'ho-
norable compagnie de ces messieurs...
— Oui, monsieur Ronnafous, dit le marquis de Pampelone ;
mais à une condition, c'est que ce quelqu'un sera une jolie
femme.
— Ma foi! reprit le vicomte dé Chalux, si l'étrangère est
aussi charmante que les deux nièces de M. Ronnafous...
— Permettez, permettez, messieurs, répliqua l'hôtelier ; la
personne en question n'est pas une femme. Mais...
— Mais quoi?... L'alternative n'est pas permise, votre con-
vive est forcément un homme, à moins que ce ne soit le
diable.
— Doucement, mon cher marquis, répondit Chalux; nous
avons aussi la chance d'avoir un ange.
— Précisément, messieurs, répondit naïvement l'hôtelier.
— Un ange ! dit M. de Pampelone. Merci, monsieur l'hôte,
pour votre angélique souper. Je suis un peu positif, moi.
La grande table avait ri avec assez de sans-façon ; les deux
convives tournèrent la tête de ce côté, et la grande table se
mit à boire sans rire.
— Quand je dis que le convive est un ange, reprit M. Bon-
nafous, j'entends la chose au figuré.
— Voyons votre figure, votre trope, monsieur Bonnafous,
répartit Pampelone.
— Je m'explique : Le gentilhomme qui vient d'arriver, mes-
sieurs, et qui désire avoir l'honneur de souper avec vous, est
connu dans tout ce pays-ci par son grand mérite, je dirai
même ses vertus.
— Rien! dit M. de Chalux. C'est un sage?
— Un Caton? ajouta Pampelone.
— C'est un abbé, messieurs, ou à peu près.
— Comment! à peu près? dirent les convives. Il l'est ou il
ne l'est pas.
— Il le sera, messieurs.
— C'est un séminariste ! Mon cher monsieur Bonnafous, re-
prit le marquis, vous nous croyez plus fort que nous ne le
sommes ; il nous serait impossible de donner à votre ange la
moindre leçon de théologie.
— Messieurs, ajouta l'hôtelier, vous regretterez peut-être
de n'avoir pas accueilli ma demande. C'est un homme char-
mant que le comte-abbé.
— Allons bon ! voilà maintenant l'abbé qui devient comte.
Dites-nous tout de suite que c'est un évêque, et priez-le d'en-
trer.
— On est abbé et on est comte, répondit M. de Chalux.
— Précisément, dit l'hôtelier ; dans ce pays-ci, pour dési-
gner M. le comte d'Ambert, qui se destine à l'état ecclésiasti-
que, on dit tout simplement le comte-abbé.
— M. d'Ambert? demanda Chalux. Je connais ce nom-là !
Dans tous les cas, c'est un gentilhomme.
— Fort bien, dit Pampelone. Mais s'il a quatorze ans, com-
ment causer devant lui?
— Monsieur le comte d'Ambert a près de trente ans, répon-
dit l'hôtelier.
Un homme de fort bonne mine parut sur le seuil de la porte,
et s'avança vers les deux convives, qu'il salua très-courtoi- '
sèment. MM. de Chalux et de Pampelone se levèrent, tenant
leur serviette à la main et demandant une chaise à leurs gens
pour le nouveau-venu. Un couvert fut apporté. M. d'Ambert se
mit à souper avec les deux voyageurs qu'il ne connaissait pas,
mais aveclesquelsilfutbien vite en parfaite intelligence. M. Bon-
nafous retourna à ses fourneaux et à son tourne-broche avec
la douce satisfaction et l'orgueil bien placé d'un diplomate qui
vient de négocier le plus heureusement du monde un traité
d'alliance entre deux grandes puissances.
La conversation, d'abord indécise et n'effleurant que des
sujets vagues et des lieux communs, devint peu à peu plus
franche et plus directe. Au mois de mars de l'année 1789, la
France tout entière était vivement préoccupée d'un événement
prochain et de la plus haute importance ; la réunion des Etats-
Généraux fixée au 4 mai. Comme de nos jours, hélas 1 la poli-
tique était alors la panacée quotidienne dont se nourrissait ce
bon et spirituel peuple français, si obstiné depuis près d'un
siècle à se croire un grand philosophe et un grand homme
d'état. - •
M, de Pampelone, par exemple, ne donnait pas trop, pour
sa part, dans ces prétentions exorbitantes. Il rêvait d'autre
chose, le charmant mousquetaire, et M. de Chalux, quoiqu'un
peu plus âgé, faisait écho de très-bonne grâce aux brillantes
improvisations de son ami.
— Croyez-moi, monsieur d'Ambert, disait le marquis au
comte-abbé, les choses iront toujours en France pour le
mieux tant qu'il nous restera une jolie femme à adorer. J'en
demande bien pardon à votre titre, mais comme par votre
costume et vos manières vous n'avez pas l'air d'un abbé,
je me permets de vous dire franchement mon opinion. Le
culte delabeauté est indestructible en France ; c'est cet amour
pour la beauté qui sauvera le pays. Quant à moi, je suis con-
vaincu que Messieurs des Etats-Généraux, en voyant seulement
une fois la reine, tomberont tous aux pieds de cette adora-
ble Majesté, et qu'ils ne se relèveront que pour signer un
traité de paix à jamais inviolable entre la royauté, la noblesse,
le clergé et le tiers-état; telle est ma politique, je souhaite
qu'elle soit de votre goût.
— Parfaitement 1 dit avec beaucoup de grâce M. d'Ambert.
— Parfaitement ! répéta d'une grosse voix un écho dans le
fond de la salle.
Les trois convives se regardèrent entre eux. M. de Chalux
dit un mot à son domestique qui sortit aussitôt.
- Air! reprit M. de Pampelone d'un air assez dégagé et
après avoir avalé un verre de vin de Tavel, il y a de l'écho ici !
c'est malheureux pour ceux qui débitent des sottises ; quant
à ceux qui parlent sensément, l'écho ne leur nuit jamais.
— Monsieur, ajouta M. d'Ambert, je suis convaincu que
notre conversation n'est censurée par personne ici, On né
rencontre au Faisan-Royal que des gens bien élevés.
La grande table parut adhérer à ces paroles par un mur-
mure approbateur.
— Monsieur d'Ambert, dit le vicomte ùe Chalux pour faire
diversion, n'aurait-il pas servi dans les pages du roi ?..
— J'avais un frère dans les pages, monsieur le vicomte,
répondit le comte-abbé; il est mort depuis plusieurs années
au service, dans le Canada.
RÉGINE.
— Serait-il indiscret, Monsieur, demanda Pampelone, de
vous demander si vous-même avez servi? Il me semble, Mon-
sieur le comte, permettez-moi de vous le dire, que vous ap-
partenez plutôt à la caste militaire qu'à l'église.
— Je ne suis pas encore dans les ordres, répondit M. d'Am-
bert avec beaucoup de sérénité, mais mon intention est. d'y
entrer bientôt. Quant à mon costume, c'est un costume de
chasse, moins élégant que le vôtre, Messieurs ; mais fort com-
mode et adopte dans ce pays pour monter à cheval.
— Vous habitez votre terre, près d'ici? demanda M. de
Chalux.
— Oui, Monsieur, dans les bois, à cinq lieues environ de.
cette petite ville.
— Et vous vivez là comme un ermite? dit Pampelone. Ah !
monsieur d'Ambert, vous ! avec vos distinctions ! vous qui êtes
fait pour parvenir à tout !,..
— Eh bien 1 dit.M. de Chalux, en entrant dans l'église, Mon-
sieur aura le cardinalat en perspective.
— Doucement, Monsieur, reprit le comte-abbé,. en entrant
dans les ordres je n'ai d'autre ambition que d'être un bon re-
ligieux.
— Miséricorde 1 ajouta Pampelone, vous choisissez le clergé
ségulier !
M. d'Ambert s'inclina et fit un geste comme pour prier ses
convives de changer de conversation. Ceux-ci, fort surpris de
ce qu'ils venaient d'entendre, échangèrent entreeux quelques
regards d'intelligence et qui pouvaient se traduire par ces
mots : Cette vocation est-elle sérieuse? Monsieur le comte
d'Ambert n'est-il pas un rusé diplomate qui joue dans ce pays-
ci quelque bonne comédie au profit d'une belle et bonne pas-
sion cachée quelque part?
Le comte-abbé était en effet un homme des plus distingués
non-seulement par son nom, mais surtout par ses mérites
personnels. Sa physionomie belle, franche, spirituelle, mais
un peu mélancolique, était l'image de son caractère. M. d'Am-
bert avait à trente ans une grande instruction et une expé-
rience qu'il devait beaucoup plus à ses réflexions qu'aux ac-
cidens de sa vie. Avec une imagination vive, un coeur cha-
leureux, M. d'Ambert prenait un soin extrême de prouver que
le calme et la sérénité étaient pour lui une seconde nature.
Sa parole était persuasive, colorée, quelquefois animée, mais
aussitôt tempérée par réflexion. On entrevoyait chez lui un
parti pris ,> quelque chose qui ressemblait à un renoncement
énergique à ses instincts naturels. Du reste, rêveur et aimant
surtout la solitude, M. d'Ambert n'attirait ni ne repoussait les
sympathies du monde, tout en prouvant qu'il pouvait s'en
passer. Ses goûts dominans étaient la lecture, l'étude des
sciences, les occupations agricoles auxquelles il paraissait se
vouer, l'exercice de la chasse et surtout celui du cheval,
exercice dans lequel il excellait. Sa fortune était belle ; il avait
les goûts simples ; il passait pour un sage et pour l'homme
le plus rangé du pays. Nous arrêterons là notre biographie,
devant rencontrer souvent M. d'Ambert dans les aventures di-
verses de notre récit.
Le souper avançait et les vins les meilleurs de la contrée
avaient été apportés sur la table. M. de Pampelone, très-franc
buveur, fêtait en vrai mousquetaire ce Bacchus méridional
qu'il était venu visiter, disait-il, comme on se rend à l'invi-
tation d'une agréable connaissance. M. de Chalux tenait tête
à son compagnon de voyage, entremêlant ses propos bachi-
ques de quelques citations d'Horace et d'Anacrôon, ce qui pa-
raissait amuser beaucoup sinon impatienter son jeune ami le
marquis. Quant à M. d'Ambert, sans refuser jamais un défi à
boire, il conservait toute sa tête et une modération de lan-
gage qui prouvait une forte raison et un énergique tempé-
rament.
— Que diable, mon cher comte-abbé s'écria tout à coup
Pampelone, devenu expansif, grâce à Bacchus, il est donc
impossible de vous griser 1 Seriez-vous amoureux, par hasard?
L'amour, dit Horace, éteint ses feux dans le vin.
Après cette belle citation, le marquis regarda M. de Chalux
qui partit d'un grand éclat de rire.
— Eh ! où diable avez-vous lu cela dans Horace? s'écria le
vicomte.
— Ali I voilà! répliqua M. de Pampelone. M. de Chalux est
jaloux ; il porte envie à mon érudition. Tel que vous me voyez,
mon cher comte-abbé, je suis bourré de latin et frotté d'un
vernis grec de la tète aux pieds; ce qui fait de moi un très-
joli garçon, avouez-le.
— Je nie la citation, répéta M. de Chaluz. Elle est de vous,
marquis?
— En est-elle plus mauvaise, vicomte?
— Elle est de vous. J'y tiens.
— Pardieu ! et moi aussi ; on aime ses enfans. Du reste,
monsieur de Chalux, vous n'êtes pas au bout. L'air vif du
Rhône a fait crever mon outre gonflée d'érudition. Atlendcz-
vous à cinquante proverbes et maximes par quart d'heure.
Je vous rendrai en une seule séance tout le latin dont vous
m'avez fait l'honneur de me bourrer depuis deux ans. Dame !
on ne paie ses dettes qu'une fois.
— Merci, dit Chalux ; en attendant buvez en bon Français,
et tout en buvant soyez discret, c'est l'essentiel. Prudentia
humaniter...
— Un moment, un moment! s'écria Pampelone. Ceci me
parait du latin de cuisine ; reslituez-le à M. Ronnafous. J'aime
mieux le mien. Tenez, mon cher comte-abbé, jugez-en : In
vino veritas; bonum vinumloetificat...
M. de Pampelone s'arrêta tout court.
— Allez donc! s'écriait Chalux. Comment, diable, vous res-
tez le pied en l'air? Achevez, M. d'Ambert attend.
— Bah ! dit Pampelone, Virgile n'a pas pris la peine de finir
tous ses vers.
— Vraiment, dit enfin le comte-abbé, monsieur est d'une
vaste érudition !
— Pardieu! quand je vous dis que monsieur de Chalux est
jaloux. Ah! s'il ne l'était que de sa muse latine et de sa pié- '
ride grecque, on pourrait lui passer ces deux charmantes pé-
cores. Mais monsieur le vicomte est jaloux d'une bien autre
étourdissante beauté. Admettons que je n'aie rien dit et bu-
vons ; je me meurs de soif.
M. de Chalux voulut prendre un air sérieux.
— Allons donc, dit le marquis, ne vous composez pas une
figure, cher ami. Vaime, lu aimes, nous aimons. Je vais vous
conjuguer le verbe amo ; en attendant que nous puissions
conjuguer le verbe amor , je suis aimé.
— C'est qu'il est très-fort, monsieur de Pampelone ! reprit le
comte-abbé. Comment donc ! mais il se trouve ici comme
Ovide chez les Barbares, chez les Scythes; et il peut s'écrier
avec le poète :
Hic ego Barbaras suni qui non intelligor illis.
— Admirable! s'écria Chalux ivre de joie. Monsieur de
Pampelone ayez la bonté de nous traduire cela.
— Ne vous hâtez pas de triompher, répondit le marquis.
Il y a du barbare dans la citation de monsieur d'Ambert, et
cela rentre assez bien dans notre situation à nous, monsieur
de Chalux. Ne courons-nous pas, vous et moi, après la plus
barbare et la plus séduisante femme de l'univers?
Pour la seconde fois, M. le vicomte devint sérieux. Décidé-
ment les indiscrétions de M. de Pampelone commençaient à
éventer le secret que ces deux bons amis et rivaux peut-être
s'étaient promis de garder sur le but de leur voyage. M. d'Am-
bert acquit la preuve qu'il s'agissait entre eux d'une affaire
d'amour. Sa perspicacité naturelle entrevit certaines choses
qui lui paraissaient importantes à connaître à fond. Mais, en
vrai diplomate, il donna à sa physionomie une apparence d'in-
souciance tout en se promettant de sonder le terrain. M. d'Am-
bert était la prudence même.
— Messieurs, dit-il, ou vous avez trop parlé, ou bien vous
n'avez pas assez parlé. Dans les deux cas, ma présence ici
pourrait vous gêner, et je suis bien tenté de me retirer.
— Non, certainement, vous ne nous ferez pas cette injure,
dit M. de Chalux. Restez, monsieur le comte. Un homme de
votre mérite est toujours d'un très-bon conseil ; et puisque
monsieur de Pampelone a brisé le premier un traité, je ne
vois pas pourquoi je me gênerais plus que lui.
— D'autant plus, mon cher comte-abbé, reprit le marquis,
que vous habitez le pays, et que vous pouvez nous donner les
meilleurs renseignemens.
— Sur quoi, messieurs? demanda d'Ambert d'un air dé-
gagé.
— Oh ! pardieu ! ce n'est ni sur la situation des esprits, ni
sur la prospérité du pays, dit Chalux.
— Que les pommes de terre de Parmentier fleurissent et
que la garance soit d'une belle poussée, cela m'importe assez
peu, ajouta Pampelone.
— Alors, messieurs, sur qui des renseignemens? reprit
M. d'Ambert en buvant un verre de vin de Lunel.
— A vous, monsieur de Chalux, dit le marquis.
— Non pas, monsieur, répliqua le vicomte ; vous avez fait
un accroc au traité, continuez.
— Moi! dit Pampelone, jamais, je suis homme de parole. Si
RÉGINE.
5
un mot m'est échappé, je le reprends, comme disent au par-
lement de Paris ces bavards d'avocats. Seulement, puisque
monsieur d'Ambert a débouché le nectar de Lunel, qu'il me
soit permis de boire à ma divinité.
— Je vous ferai raison, répliqua Chalux en remplissant les
verres.
— Allons, messieurs, buvons à la belle inconnue, dit le
comte-abbé. A celle que vous poursuivez tous deux d'une fa-
çon si chevaleresque. Recevez mes voeux... je voudrais pou-
voir dire mes complimens.
— Eh ! eh ! répliqua Pampelone en levant son verre... cela
pourrait venir pour mon fait, avec la permission de monsieur
de Chalux qui est mon ami intime et mon rival détesté.
— Je ne renonce à aucun espoir pour mon compte, répli-
qua le vicomte, à moins que monsieur de Pampelone ne me
prouve qu'il est préféré.
— Et si l'un de vous deux l'emporte, messieurs? demanda
M. d'Ambert en remplissant de nouveau les verres, comme un
traître qu'il était en ce moment.
— Si l'un de nous l'emporte, dit Pampelone, la chose de-
vient très-simple : l'évincé offre le combat au préféré qui
l'accepte et nous nous coupons la gorge.
Vraiment! dit M. d'Ambert... telles sont les conditions du
traité? il est assez joli. Et vous venez de Versailles tout exprès
dans ce pays-ci pour jouer cette partie? lime semble qu'ilétait
plus simple encore de se battre dans un carrefour des bois de
Trjanon ou de Satory. Le vaincu serait resté pour se faire
enterrer et le vainqueur serait venu plus commodément con-
quérir le coeur de la belle enchanteresse et cruelle prin-
cesse.
— Du tout, dit Chalux, nous sommes plus courtois que
cela. Amis commeEuryale et Nisus, nous sommes rivauxcomme
Grec et Troyen, et nous avons juré de marcher de front à notre
conquête, chacun pour son compte, sauf à nous tirer du sang
après.
— Jusqu'à ce que l'un de nous reste sur le terrain, dit Pam-
pelone en buvant comme un héros d'Homère.
— C'est un traité signé, reprit M. d'Ambert. 11 n'y a plus à
revenir là-dessus. Eh bien! messieurs, allez. Je ne vois pas
cependant en quoi je pourrais vous être agréable.
— Nous vous dirons cela plus tard, répondit Chalux, assez
prudent encore malgré le vin.
— Oui, cher comte, oui, illustre abbé, ajouta Pampelone
devenu trcs-1endre. En attendant, buvons, je crève de soif.
Buvons à la grâce même, à la dignité, à la pureté, à la ma-
jesté...
— Ruvons à la noblesse de l'âme et au plus beau visage du
monde, mens blanda in corpore blando.
— Toujours du latin, monsieur de Chalux, dit le marquis,
buvons à sa magnifique chevelure, à ses yeux si doux et si
fiers...
— A sa taille de nymphe.
— A ses mains de déesse, à ses pieds de sultane...
— Ruvons à son sourire qui trouble, à sa voix qui en-
chante...
— Ma foi, s'écria Pampelone, buvons à toutes les perfec-
tions, buvons à Régine!
— Pas un mot de plus, monsieur, dit Chalux.
— Pas un mot de moins, monsieur, reprit Pampelone.
— Ou bien, battons-nous tout à l'heure pour que l'un cède
la place à l'autre, comme le disait tantôt M. d'Ambert.
— A vos ordres, monsieur le vicomte, dit le marquis en
voulant se lever, mais retombant sur sa chaise.
— Là ! là ! messieurs, reprit M. d'Ambert, comme vous y
allez ! On ne se bat pas à la lanterne. Attendez le soleil. Vous
le rencontrerez demain matin sur les glacis de la citadelle.
— Va pour les glacis !
— Soit. A demain matin, répondit Chalux, le verre haut et
la parole aussi.
Cependant, le nom de Régine avait résonné dans le fond du
coeur de M. d'Ambert comme un coup de cloche d'alarme.
Très-sérieusement préoccupé, il ne chercha plus qu'à s'éloi-
gner de la salle à manger et à dire un adieu éternel, s'il était
possible, à ses deux convives.
Or, les voyageurs de la grande table étaient partis, il ne
restait que quelques buveurs incorrigibles et obstinés. Parmi
ces convives, un homme seul avait conservé toute sa tête.
Cet homme était celui que nous avons déjà remarqué , cet
étranger à large carrure, trapu, d'une figure triviale et colo-
rée, une grosse tète bourrée de cheveux noirs, un homme
commun, portant un habit gris, un feutre ciré et des guêtres
de peau. Cet homme avait, lui aussi, entendu prononcer le
nom de Régine. 11 s'était levé brusquement, avait roulé et
noué rapidement sa serviette, et il avait jeté ce tampon sur la
grande table qu'il quittait, mais d'un bras si vigoureux que
le coup retentit comme un bruit sourd de canon à une grande
distance. M. d'Ambert ; qui était debout, se retourna vive-
ment ; les deux gentilshommes, ses convives, malgré leur
demi-ivresse, ne purent se défendre d'une certaine surprise.
L'homme trapu, enfonçant son chapeau d'une main ferme,
passa près de la table ronde, frôla presque le coude de M. de
Pampelone, et jeta sur lui et sur M. de Chalux un regard brû-
lant de haine.
— Le sort en est jeté, dit-il entre ses dents. Nous verrons
bien, messieurs les privilégiés.
M. d'Ambert voulut saisir le bras de cet homme ; mais ner-
veux et alerte, il se dégagea et sortit avec l'impétuosité d'un
bison. Bien lui en prit, car M. de Chalux armait déjà un des
deux pistolets que son domestique lui avait apportés une de-
mi-heure auparavant, lorsque quelques hostilités étaient sur
le point de s'engager entre la table générale et la table par-
ticulière, le tiers-état et le privilège.
Quant à M. de Pampelone, ne se rendant pas bien compte de
ce qui se passait, il accompagna d'un grand éclat de rire la
sortie du buffle en colère. Mais M. d'Ambert, lui, ne riait pas.
Appelant les gens, il les engagea à demi-voix à prendre soin
de leurs maîtres, et à les emmener le plus tôt possible dans
leur appartement, leur recommandant de venir le chercher
en cas d'alerte. M. d'Ambert se retira quelques instans après,
contenant avec énergie une grande agitation. Un nom pro-
noncé par un étourdi à moitié ivre avait suffi pour soulever
tout cet orage dans l'âme de celui qui passait pour un sage et
qui peut-être avait dans la tête et le coeur plus de folie que
les deux incroyables convives qu'il venait de quitter.
II.
SARZANE
Le lendemain, au point du jour, après une nuit très-paisi-
ble, les deux amis se rencontraient dans le salon qui séparait
leurs appartemens. Chacun avait donné à sa toilette un soin
extrême ce jour-là ; chacun avait redoublé d'élégance et de
bon goût. Comme émerveillés l'un de l'autre, ils s'abordèrent
en souriant, commencèrent par se saluer et finirent par se
tendre la main. Les scènes de la veiUe s'étaient évaporées
dans les brouillards lumineux de l'ivresse et des rêves. On ne
se rappelait que confusément un souper d'auberge, un aima-
ble étranger qui avait pris part à ce repas et à la conversation,
une querelle sans cause, une soirée sans résultat. Quant au
cartel accepté et devant avoir lieu sur les glacis de la cita-
delle, MM. de Pampelone et de Chalux n'en avaient môme pas
le moindre souvenir. '
— Or çà, dit le marquis en se faisant attacher ses éperons
d'argent,'il me semble que nous avons fait connaissance avec
un charmant gentilhomme. Vous rappelez-vous son nom,
monsieur de Chalux?
— Mon piqueur vient de me dire que notre ami intime
d'hier au soir se nommait le comte d'Ambert, répondit le vi-
comte en bouclant le ceinturon de son couteau de chasse.
— Ah ! c'est cela ; le comte-abbé, reprit Pampelone. Sera-
t-il des nôtres, ce matin?
M. Bonnafous entrait dans le salon et venait complimenter
ses hôtes. 11 dit que M. d'Ambert s'était levé avant le jour,
qu'il s'était informé des nouvelles de ces messieurs, et qu'il
avait demandé son cheval.
— Parti! dit Chalux.
— Nous avoir fait jaser toute la soirée et nous avoir planté
là comme deux perruches. Ah! monsieur d'Ambert! ajouta
Pampelone.
— M. d'Ambert est toujours très-pressé, répondit l'hôte-
lier. Personne n'a plus d'activité que lui. 11 ne serait resté
que dans un seul cas : si, par exemple, ces messieurs avaient
tenu à se battre ce matin, comme ils l'annonçaient hier au
soir.
— Et comment diable M. d'Ambert a-t-il pu savoir si nous
renoncerions...
— Le comte-abbé, reprit M. Bonnafous, est un esprit très-
fin; il a un coup-d'oeil!... Avant de monter à cheval, il m'a
dit : Je pars, ma présence est ici inutile ; ces deux messieurs,
si animés hier au soir et si déterminés à tirer l'épée, se tou-
cheront la main en se revoyant ce matin.
Le marquis de Pampelone regarda le vicomte de Chalux, qui
lui rendit son coup d'oeil, et tous deux se prirent à sourire.
REGINE.
on apporta du café. Ces messieurs, boliés et eperonnés, la
cravache sous le bras et le couteau cic chasse au côlé, prirent
debout le parfait moka de M. Bonnafous. C'était le coup de
l'étrier.
— Avons-nous un guide? demanda M. do Chalux.
— Ces messieurs seront précédés par un garçon fort leste
et intelligent, répondit l'hôtelier.
— En combien de temps ferons-nous le trajet au pas de nos
chevaux, car je ne vais qu'au pas, sauf à revenir au galop, dit
M. de Pampelone. Je n'aurais qu'à chiffonner mes dentelles...
— Et moi, altérer ma neige, ajouta M. de Chalux.
— D'ici au but de la promenade de ces messieurs, il faut
bien trois heures, dit l'hôtelier.
— C'est bien, partons, et si vous rencontrez M. d'Ambert,
dites-lui qu'il est un méchant homme.
M. Bonnafous s'inclina en souriant.
— Un homme sans aucune espèce d'éducation, ajouta Pam-
pelone.
L'hôtelier, sourit de nouveau en secouant la tête d'un air
d'incrédulité.
— A qui nous chercherons querelle avant qu'il devienne
cardinal, dit M. de Chalux.
Arrivés dans la cour, ces messieurs trouvèrent leurs quatre
chevaux de selle parfaitement harnachés, en grande tenue,
comme pour une parade. Us montèrent avec toute l'élégance
imaginable et recommandèrent leurs bagages à M. Bonnafous,
le prévenant encore qu'ils avaient choisi le Faisan-Royal pour
leur quartier général. Puis, précédés d'un jeune drôle de seize
ans, brun et svelte comme un Catalan, ils sortirent de l'auberge
suivis de leurs piqueurs, traversèrent la ville de Pont-Saint-
Esprit qui s'éveillait à peine, gagnèrent la route sud-est, celle
qui menait dans les montagnes boisées de chênes verts, et,
toujours au pas de promenade, ils rencontrèrent l'aurore sur
la colline, à une demi-lieue de là.
Où allaient-ils ces charmans officiers? Quelle jeune Andro-
mède allaient-ils délivrer? quelle Ariane allaient-ils consoler?
quelles pommes d'or allaient-ils conquérir?
Nous serions bien tenté de le dire ici à nos lecteurs. Mais
les lois qui régissent un plan dramatique et une action roma-
nesque nous le défendent absolument. Ainsi nous laisserons
chevaucher nos cavaliers à travers les vertes collines de la
rive droite du Rhône, et du sommet desquelles on découvrait
le cours majestueux du fleuve, enserrant dans ses eaux, comme
des corbeilles de fleurs, les belles lies et les Ilots situés entre
la jolie ville de Roquemaure et le comtat Vénaissin. Douces
montagnes ceinturées à leurs flancs de guirlandes de vignes
et d'oliviers, et couronnées d'yeuses à leur sommet, comme
d'un diadème d'émeraude.
0 noble et folle jeunesse du dernier siècle, comme vous
couriez au-devant de vos séduisantes illusions! quelle eni-
vrante brise d'avenir soufflait dans votre chevelure, et
comme vous aspiriez à longs traits cette brise rieuse et
fraîche venant des régions inconnues? Hélas! à cette épo-
que de 1789, à la veille des États-Généraux, tout ce qui était
jeune en France sentait battre son coeur d'une indicible émo-
tion. Le rêve était beau, l'illusion généreuse. Oui, mais en ou-
vrant l'avenir, ne savait-on pas qu'il fallait renoncer au passé?
Pourquoi donc, ô folle jeunesse dorée ! vous précipiter dans
les voies nouvelles et dangereuses, avec cette même insou-
ciance ou ces mêmes témérités que vous apportiez dans vos
plaisirs et vos fêtes? Pourquoi, surtout, allier à votre enthou-
siasme philosophique pour la régénération du peuple cet
orgueil de race, ce dédain héréditaire qui gâtaient vos meil-
leures intentions ? Pourquoi annoncer tant de largesse et ne
renoncer à rien? Pourquoi prêcher la morale et courtiser l'or-
gie ? Pourquoi, avant de réformer l'État, ne pas réformer votre
capricieuse et désespérante nature? Ah! jeunesse aristocra-
tique de France, vous proclamiez la raison, vous! et vous ne
chassiez pas une seule passion! Vous vous faisiez législateur
et vous n'étiez pas même moraliste. Sages frivoles, vous
n'aviez pas même épelé le livre de la sagesse !
Cette boutade plus ou moins sensée s'adresse-t-elle à MM. de
Chalux et Pampelone? doivent-ils en prendre leur part?
Pourquoi non? ils y ont tons les droits possibles.
Cependant, sans chercher à attrister leur riante et aventu-
reuse promenade, laissons-les chevaucher à travers les bois
<'t les collines des rives du Rhône, sauf à les retrouver en-
suite au but charmant qu'ils se sont proposé. J..
Situé au centre d'un vaste hémicycle de prairies et de tores
de labours/te château de Sarzanc'élevait les aiguille:, de ses
tours du milieu de grands massifs de verdure. Sou parc, large-
ment étendu sur le versant d'une colline à pente douce, l'en-
tourait comme un manteau ducal et l'abritait du vent du nord,
si impétueux dans le midi de la France.. Sarzane était une
terre seigneuriale riche et considérable. Elle appartenait de-
puis des siècles à la famille du marquis de Valbonne, dont le
dernier héritier du nom était mort il y avait cinq ans à peine
à l'époque dont nous parlons. Or, le château et toutes ses dé-
pendances, depuis la mort du vieux seigneur, étaient devenus
l'héritage d'une fille unique, belle et charmante jeune femme,
orpheline et veuve, vivant isolée du monde, mais adorée
dans sa contrée ; elle portait le nom et le titre de comtesse
de Réalmont,
llm" de Réalmont, que nous désignerons souvent sous le
nom de Régine, avait à peine vingt-trois ans. Sa beauté était
de celles que l'on ne dépeint que très-difficilement avec des
mots et des phrases, parce qu'il est des types qui, pour être
révélés, demandent le crayon, qui est la ligne et la forme, et
la couleur, qui est la vie. Nous dirons seulement que Régine
était grande, élancée, d'une élégance suprême dans les ma-
nières, d'une régularité de traits admirable, et qui n'excluait
pas la physionomie ; Régine avait les plus beaux cheveux du
monde, châtains clairs, laissant à découvert un front pur, fier,
intelligent ; elle les portait relevés à la reine et légèrement
irrisés de poudre. Ses mains étaient belles, ses pieds d'une
finesse qui dénotait une race aristocratique. Mais rien n'égalait
l'expression du regard de Mm- de Réalmont, rien ne pouvait
être comparé à la douceur de ses yeux limpides et brillans
que voilaient de longs cils bruns. Ce regard d'un attrait in-
fini s'animait cependant d'une fierté imposante ou d'un en-
thousiasme électrique, selon l'occasion. A première vue, on
aimait Régine avec respect; quand on la connaissait, on l'a-
dorait. Mais toute exaltation l'avait trouvée, sinon dédai-
gneuse, du moins d'une prudente indifférence. Sans se révolter
contre un hommage trop passionné, elle ne laissait aucune
espérance; plaignant beaucoup ses soupirans, elle cherchait
à les éloigner, et parvenait toujours à se dégager elle-même;
libre, fière, mais compatissante, Régine dominait toujours une
situation, aillant par habileté que par dignité et énergie de
caractère. Bien des gens l'avaient crue insensible; mais l'o-
pinion générale s'accordait à lui reconnaître une haute sa-
gesse.
Le marquis de Valbonne, père de Régine, avait été un grand
seigneur, menant une vie fort excentrique et dissipée, à la-
quelle, hélas! il n'avait jamais renoncé, même à la fin de ses
jours. Le marquis, veuf à l'âge de quarante ans, ne mit plus
de bornes à ses folies, et lâcha la bride à ses fougueuses pas-
sions, dès lors qu'il se vit libre de la censure un peu rigide de
Mine de Valbonne, sa femme, un ange de piété et de grâce s'il
en fut jamais. Cette noble femme était sans fortune person-
nelle; mais, très-en faveur auprès de la reine de France, qui
l'avait placée dans sa maison, elle avait pu donner à sa fille
une éducation brillante en môme temps crue des principes re-
ligieux inébranlables. Au moment de mourir, M1M de Valbonne
recommanda sa fille, âgée de douze ans, aux bontés de Sa
Majesté, qui lui promit de veiller sur cette charmante enfant.
Régine fut placée chez une de ses tantes, à Versailles, pour y
achever son éducation. Mais cette parente, d'une sévérité ex-
trême et vivant dans la solitude, était loin de remplir les in-
tentions de la marquise, et, quant, à Sa Majesté, qui souvent
s'informait de Régine et demandait à la voir, pouvait-elle sa-
voir la vérité qu'on cherchait à lui cacher. Cependant, M1Ie de
Valbonne, parvenue à l'âge de dix-huit ans, commençait à être
connue dans le monde; elle y fit bientôt sensation par sa
beauté ravissante et par tous les agrémens de son esprit. La
tante, sévère, bornée et d'une dévotion outrée, n'avait pu
fausser cette heureuse et splendide nature qui s'était déve-
loppée comme une belle tige de lys au milieu d'un jardin
abandonné aux ronces et aux chardons. Régine avait jugé
d'un coup-d'oeil intelligent l'esprit étroit et l'âme sèche de sa
tante et tutrice; elle avait accepté ce joug nécessaire, tout
en se promettant, à la manière d'un ange prisonnier, de dé-
ployer ses ailes quand l'heure sonnerait pour elle. Cette heure,
cet âge fixé par la loi était dix-huit ans. D'ailleurs, les inten-
tions de la reine étaient formelles : Mlle de Valbonne, à sa dix-
huitième année, devait être appelée auprès de Sa Majesté, qui,
se'chargeait de pourvoir au mariage de sa protégées-Régine
avait donc vécu quelque temps dans l'intimité de la reine de
France, à qui elle avait voué un amour et un dévoûment qui te-
naicntdcl'exaltation. On sait à quel point Marie-Antoinette pos-
sédait le secret do séduire et de s'attacher le coeur des person-
nes qui l'approchaient. Aussi, quand la reine présenta comme
époux le comte de Réalmont à sa protégée, celle-ci, heureuse
de plaire en tout à son idole, accepta avec joie cette position
REGINE.
nouvelle qu'on lui faisait. 11 faut ajouter que le choix de la
reine ne pouvait être meilleur pour Régine. M. de Réalmont,
jeune, portant un beau nom et possédant une grande fortune,
était un des hommes les plus distingués et un des brillans of-
ficiers de son temps. 11 épousa Mllc de Valbonne avec une exal-
tation de joie qui tenait du délire, et Régine, de son côté, eut
bientôt pour son mari un véritable attachement.
Tout était pour le mieux, et le marquis de Valbonne, fort
heureux de savoir sa fille si bien pourvue, selon son expres-
sion, ne songeait de son côté qu'à mener joyeuse vie; mais
loin de ses enfans, respectant trop l'innocence des lunes de
miel, disait-il, pour aller se mêler, lui, vieux libertin, à tout
ce bonheur-là, si rose et si candide. Ce M. de Valbonne était
un ancien marin, devenu contre-amiral au moment de sa mise
en retraite, ayant servi le roi fort bravement, ayant pris
l'habitude de battre l'ennemi dans toutes les parties du monde,
mais n'ayant jamais voulu consentir à combattre une seule de
ses passions. Là dessus, il avait tout un système philoso-
phique à son usage particulier, prétendant, entre autres, que
l'art de vivre était de savoir vivre, et que tout homme d'esprit
devait comprendre qu'un viveur debout et en pleine santé
valait mieux qu'un évêque enterré. Nous lui laisserons toute
la responsabilité de ses systèmes et de ses théories. Nous
ajouterons seulement que M. le marquis, lancé comme il était
dans le monde libertin et charmant de Paris, avait à soixante
ans mangé les deux tiers de sa fortune, et qu'à soixante-cinq
ans (à l'époque où il apprit par une attaque d'apoplexie que
l'art de bien vivre n'est pas l'art de vieillir), il ne lui restait
plus que la terre de Sarzane pour dernier patrimoine.
Régine avait donc hérité de ce domaine seigneurial à la
mort de son père, mais elle ne l'avait pas reçu en dot en se
mariant. M. de Valbonne n'avait pas voulu priver Sa Majesté
la reine du bonheur de donner à sa protégée un cadeau de
noce de cent mille livres. Quant' à lui, il s'était contenté
d'enrichir sa fille d'une belle parure de diamans et de sa bé-
■ nédiction. Un tel père, quoique très-peu regrettable, fut ce-
pendant longtemps pleuré par Mme de Réalmont.
Ce fut à Sarzane qu'elle vint passer la belle saison avec
le mari dont elle était adorée, quelque temps après la mort
du contre-amiral de Valbonne. Là, dans le château de ses pè-
res, et sous le beau ciel du Languedoc, elle vit s'écouler une
année de sa vie, limpide et calme comme ces belles sources
des montagnes fuyant à travers des méandres de fleurs et de
verdure.-
Hélas ! le bonheur va vite ; les jours qu'il nous donne sont
rapides ; souvent, dès que nous commençons à les compter,
ils ne sont plus. Quel homme heureux pourra jamais arrêter
l'aiguille du temps?
Régine et M. de Réalmont, son mari, avaient à peine passé
une année au château de Sarzane, qu'un ordre du ministre de
la guerre rappelait le comte à la tête du régiment dont il était
colonel. Ce régiment était désigné pour le Canada, où l'An-
gleterre nous faisait alors une rude guerre. M. de Réalmont
partit, mais il voulut laisser sa femme au milieu de sa famille
à lui ; il amena Régine en 'fouraine, et il confia à sa mère et
à ses soeurs ce cher trésor de son coeur. Arrivé au Canada,
le colonel fit des prodiges de valeur et battit souvent les an-
glais. 11 écrivait à Régine par tous les bâtimens qui mettaient
à la voile pour l'Europe. Cependant les lettres cessèrent tout
à coup d'arriver.... Mais nu message du roi vint trouver la
famille Réalmont, et Régine reçut même personnellement
un mot de la reine. Le comte de Réalmont avait été tué dans
une affaire sérieuse où les troupes du roi étaient restées mai-
tresses du champ de bataille ; il était mort en pleine victoire à
la tête de son régiment.
Régine passa près d'un an encore dans la famille de son
mari. Mais un jour elle reconnut avec amertume qu'elle n'é-
tait là qu'une étrangère. Pauvre veuve à dix-neuf ans! elle
était devenue une sorte d'embarras ; elle n'avait pas d'enfant
de son mariage ; rien n'attachait à elle et les biens de son
mari retournaient tous à sa famille, c'est-à-dire à deux soeurs
encore filles, très-vaniteuses et rêvant chacune d'un grand
établissement.
Ce fut à Versailles que se rendit Régine en quittant la Tou-
raine. Elle revit la reine, sa seule amie en. ce monde. Certes,
cette amilié là pouvait suffire au coeur le plus ambitieux d'at-
tachement. Oui, mais Régine, dont la piété s'était exaltée dans
In chagrin, ne croyait pas que le séjour de la cour lui fût
possible désormais. Elle était belle, séduisante, libre de sa
main... Chacun venait à elle pour la déterminer à un second
mariage et pour combattre ses idées de religion trop austè-
res. Hélas! mon Dieu, la charmante reine elle-même se mit
à lui conseiller de renoncer aux rigidités de la vie claustrale
à laquelle Mme de Réalmont se croyait appelée. Régine ne
s'inspira que de ses sentimens tendrement exaltés ; elle prit
congé du monde pour jamais, et d'ailleurs le souvenir de la
patrie, de son château natal où elle avait tant de serviteurs
dévoués, lui revint. Vive, ardente, enthousiaste, elle se hâta
de prendre la route du Languedoc, et huit jours après elle
arrivait à Sarzane, où eUe avait passé la plus beUe année de sa
vie, où tout lui rappelait un époux sincèrement regretté, un
père, hélas ! bien-aimé malgré ses torts, et le temps fleuri de
l'enfance.
Régine avait donc fixé pour jamais son existence en Lan-
guedoc; dirigeant ses affaires domestiques avec une rare su-
périorité, cherchant à améliorer son domaine non pour s'en-
richir, mais pour répandre plus de bienfaits autour d'elle, lia
reste, passant sa vie dans la solitude, les oeuvres de charité,
les méditations et la prière; très-décidée à transformer un
jour le château de Sarzane en une communauté dont elle se-
rait l'âme et la providence.
Trois ans s'étaient écoulés et Mme de Réalmont persévérait
plus que jamais dans ses résolutions. Vers la fin de l'an-
née 1788, au mois de décembre, la reine fit mander Régine a
Versailles, en lui demandant cette visite comme un service
d'amie. Régine se rendit aux ordres de la reine. Elle la revit
avec un attendrissement profond ; Marie-Antoinette était déjà
fort éprouvée par le chagrin et les appréhensions d'un ave-
nir menaçant. Régine résista encore aux propositions d'un
beau mariage. Vers la fin de janvier de l'année 1789 elle
quitta de nouveau la cour et sa royale amie pour revenir s
Sarzane, résolue à s'y enfermer pour jamais.
Nous avons tenu à donner ces détails rapides ; ils étaient
nécessaires pour le développement de notre récit.
Maintenant reprenons cette histoire. Nous connaissons Ré-
gine ; nous aimons sa mémoire.,... Tâchons d'inspirer cette
même sympathie au lecteur bienveillant s'il consent à nous
■ suivre.
III.
UN TOURNOIS DE GALANTERIE.
Il était environ deux heures de l'après-midi lorsqu'une
jeune fille du château de Sarzane, portant un panier de frai-
ses sauvages qu'elle venait de cueillir dans les bois des en-
virons, rencontra quatre cavaliers près des hautes-futaies de
chênes verts, à peu de distance de l'avenue. Très-surprise
de cette apparition, et, disons-le aussi, très-satisfaite de
la distinction des deux cavaliers qui marchaient les pre-
miers , Mlle Isane, c'était le nom de la jeune personne
en question , s'arrêta sous l'ombrage d'un grand arbre ,
et déposant le panier sur la mousse elle se prit naïve-
ment à regarder les étrangers. Us paraissaient vouloir pro-
onger leur promenade à travers ces futaies (bois très-rares
dans le Midi) où les rayons d'un soleil de mars ne pénétraient
qu'en filets lumineux. Une fraîcheur agréable, des chardon-
nerets qui gazouillaient, des merles qui sifflaient, l'odeur
aromatique des lavandes et des chèvrefeuiUes, l'éclat des au-
bépines toutes blanches d'une neige de fleurs, des lianes de
pervenches et de lierres tendres qui serpentaient foUemen*
aux troncs et aux branches, toute cette grâce un peu sau-
vage, tout cet épanouissement de beauté et de jeunesse; les
brises rieuses, les senteurs du printemps, et mille autres
harmonies indéfinissables , tout cela paraissait être d'un
charme infini pour les deux cavaliers si bien remarqués par
M 1' 0 Isane. Elle-même n'était pas un des moindres ornemens
du paysage ; jeune, svelte, beUe comme sont les filles d'Ar-
les, vêtue du costume élégant et pittoresque en usage dans h
basse Provence, Isane, appuyée légèrement contre un arbre,
ressemblait parfaitement à la Dryade de la forêt contemplant
la grâce et la beauté de son domaine.
Un des cavaliers dirigea son cheval vers elle, mais avec
une sorte de précaution, sans emportement aucun, et comme
pour ne pas effaroucher la jeune fille. Ce cavalier n'était au-
tre que M. le marquis de Pampelone, arrivant dans le bois de
Sarzane, après une exploration pittoresque aux environs, en
compagnie de M. de Chalux. M. de Pampelone avait une mine
fière, mais dans l'occasion il savait parfaitement adoucir l'é
clat de son regard et donner à ses manières toutes les sé-
ductions.
— Mademoiselle, dit-il en mettant le chapeau à la main,
vous êtes bienveillante autant que vous êtes belle, vous nous ■
RÉGINE.
. . L'homme trapu, enfonçant son chapeau d'une main ferme, passa près
de la table ronde, frôla presque le coude de M. le comte de Pampelone,
•t jeta iur lui et sur M. de Chalux un regard brûlant de hain».
tirerez d'embarras. Sommes-nous ici dans le bois du château
de Sarzane ?
— Oui, monsieur; répondit Isane, dont le teint brun doré
rougit un peu.
— Monsieur le vicomte de Chalux, j'avais donc raison, re-
prit Pampelone avec une certaine affectation et comme pour
se recommander par un titre à la belle inconnue.
Mais MUo Isane était faite à la bonne compagnie, et ce titre,
ce nom aristocratique, ces grandes manières ne parurent pas
l'étonner le moins du monde. Au contraire, M. de Pampelone
remarqua qu'elle prit aussitôt un petit air dégagé et presque
insouciant, soulevant son panier de fraises et s'occupant à le
garnir de feuilles, sans daigner jeter un second coup-d'oeil ni
sur le vicomte de Chalux annoncé, ni sur lui-même.
M. de Pampelone remit son chapeau sur la tète ets'appro-
chant de son ami.
— Je crois notre effet manqué, dit-il. Cette séduisante fille
ne m'a pas l'air de se laisser séduire du tout par notre mé-
rite.
—C'est que vous y mettez trop d'apprêt, dit M. de Chalux.
— Bien, monsieur! Essayez à votre tour, répondit le mar-
quis.
M. de Chalux piqua son cheval qui bondit et vint piétiner,
en caracolant, à trois pas de l'arbre sous lequel Isane arran-
geait toujours son panier de fraises. Le cavalier vit avec sur-
prise qu'elle ne témoignait pas plus de crainte qu'elle ne
paraissait ressentir d'admiration. Calmant aiors son cheval ;
— La! la! dit-il, ne faisons de mal à personne, et surtout
gardons-nous de faire peur à celte charmante enfant.
Isane, plus à l'aise que jamais et penchée vers son panier,
couvrait de feuilles ses fraises avec une adresse et un calme
désespérant.
— Eh bien ! mademoiseUe, dit le vicomte, vous ne voyez
donc pas que mon cheval est très-animé et qu'il peut mettre
le pied dans le panier que vous arrangez si bien par terre ?
— Je voudrais bien voir cela, par exemple ! répondit Isane,
mais d'un accent provençal si fiûlé et d'un air si moqueur
que M. de Pampelone lâcha un grand éclat de rire au nez de
M. de Chalux.
— Ah ! vous voudriez bien voir cela !*reprit le vicomte. Et
qu'est-ce que cela vous prouverait ?
— Que le cavalier de ce cheval serait un grand maladroit,
riposta la jeune fille.
— Parbleu ! Monsieur le vicomte, reprit Pampelone, con-
venez qu'elle ne s'est pas fait trop prier pour vous dire cela.
— Vous êtes bien méchante, ma belle enfant, reprit Cha-
lux un peu interloqué. Comment! Quand je veux vous éviter
un danger...
— Quel danger? demanda Isane.
— Dame ! celui d'être serrée de près...
— Par votre cheval?... reprit'en riant la jeune fille. Eh!
pour Dieu ! messieurs, donnez-vous de l'air. La forêt n'est
donc pas assez large pour vous contenir?...
RÉGINE.
Qui je'suis? Vous le voj'ez. Une chercheuse de fraises dansées bois.
— Mais c'est un hérisson que cette petite fille I ajouta M. do
Chalux.
— Ma foi! reprenait Pampelone à demi-voix, hérisson, si
l'on veut ; mais heureux qui se frotterait à ses piquans.
— Allez, cher ami, repartit le vicomte. Pour moi, j'y re-
nonce.
— Mademoiselle, dit le marquis en mettant pied à terre,
nous avons peut-être des excuses à vous faire. Des étran-
gers sont à plaindre ; ils ignorent les usages des pays qu'ils
traversent et peuvent y commettre bien des fautes. Nous
avons eu tort, n'est-ce pas, de vous adresser la parole. Voyons,
soyez généreuse et ne nous- boudez pas. Voici ma main ;
donnez-moi la votre.
M. de Pampelone avait ôté son gant de peau de daim et ten-
dait à Isane une main fine et blanche. Isane remarqua-t-cllc
la distinction de cette main ? Qui nous le dira ? Devait-elle re-
fuser de mettre la sienne, non moins belle mais plus brune,
dans, celle du charmant voyageur? Qui décidera ce cas de
conscience? Isane se tira d'affaire comme l'aurait fait un di-
plomate habile, mais un diplomate ayant du coeur; chose
plus rare.
— Monsieur, dit-elle, dans ce pays-ci les filles de mon âge
ne touchent la main qu'à leur frère. Vous êtes de trop grande
famille pour que je vous regarde comme un frère, mais je
puis bien vous regarder comme un étranger ayant besoin de
mes services. Voici de très-belles fraises, les premières de la
saison: il fait très-chaud, vous voulez vous rafraîchir; vous
me tendez la main pour me demander mon panier. Le voici,
prenez. Tout est à votre disposition.
En même temps M. de Pampelone reçut dans la main l'anse
du panier et un gracieux sourire d'Isane par-dessus le marché.
Resté à cheval et témoin,de cette scène M. le vicomte
de Chalux applaudit fort généreusement au succès de son
rival.
— Très-bien ! très-bien! dit-il. Mademoiselle a de l'esprit,
du goût, du bon sens...
— Et du coeur, monsieur, répondit Isane.
— Pardieu, ma belle enfant, je n'en doute pas, dit le vi-
comte, mais je voudrais bien que vous m'en fournissiez la
preuve pour ce qui me regarde. Du reste, le coupable à vos
yeux, c'est moi. M. le marquis est le préféré c'est juste !
très-bien! je tâcherai de prendre ma revanche.
— Voulez-vous des fraises, vous aussi, monsieur ? dit Isane
d'un ton à moitié amical.
— Cette chère enfant 1 reprit vivement le vicomte en sau-
tant de cheval.
La scène devenait d'une grâce et d'un pittoresque charmans.
Ces jeunes gentUshommes, après avoir livré leurs chevaux à
leurs domestiques, se mirent,à manger des fraises que leur
offrait la brune et jolie, fille de Provence, placée entre eux
deux comme une élégante amadryade de la forêt. Les souri-
res, les douces paroles furent échangés ; la douce harmonie
était arrivée; le- groupe était d'un effet ravissant.
Au bout de dix minutes de la plus aimable conversation, il
10-
REGINE.
fut question du château de Sarzane. M. de Chalux, en vrai
diplomate, hasarda une question.
— Figurez-vous, ma belle enfant, dit-il, que nous avions
pris un guide à Pont-Saint-Esprit pour nous conduire à travers
ces montagnes dont nous voulions visiter les sites pittores-
ques (nous sommes un peu peintres et botanistes) ; le drôle a
reçu son salaire à notre première halte et il nous a plantés là
comme un renard qui flaire de loin un poulailler. Notre bonne
étoile vous a amenée sur notre chemin. On nous avait parlé
de Sarzane comme d'un lieu enchanté, et nous tenons à visi-
ter cette belle propriété. Êtes-vousdu domaine? Voire famille
doit habiter près d'ici.
M. de Pampelone ajouta quelques complimens aux insinua-
tions de son ami. MUe Isane regardait les deux interlocuteurs
de ses grands yeux noirs et clairs comme du jais.
—Vous ne répondez pas? demanda Chalux en humectant ses
lèvres avec une fraise qu'U tenait par la tige.
— Vous faites la discrète, mademoiseUe? ajouta Pampelone
en allongeant ses doigts dans le panier.
— Moi 1 non, répondit Isane. Seulement je réfléchis et je
trouve qu'il vous sera fort difficile de visiter le château.
— Comment donc? est-ce qu'il n'est pas habité?
— Il est habité, dit Isane, par madame la comtesse. Per-
sonne n'est reçu.
— Madame là comtesse est donc une princesse enchantée et
gardée à vue ? demanda Pampelone.
— Qui sait? dit Chalux. Madame la comtesse est peut-être
elle-même un dragon farouche.
— Un dragon de vertu, vous avez raison, répondit Isane.
— Ah ! mon Dieu I dirent les. cavaliers. Serait-elle laide et
vieille ?
— Le beau mérite alors d'être un dragon de vertu, n'est-
ce pas? ajouta Isane. '
— Cette enfant est ravissante ! dit Chalux.
— Sérieusement, ajouta Pampelone, la comtesse est-elle
âgée?
— Eh ! eh ! répondit Isane. Entre deux âges. De quarante à
cinquante.
Les deux bons amis se regardèrent et sourirent à cette ré-
ponse inattendue. EUe ressemblait beaucoup à un système de
défense adopté par la châtelaine du lieu et par ses gens.
— Qu'importe, reprit Pampelone. Je me risque.
— Et moi aussi, ajouta son compagnon. Je m'aventure les
yeux fermés.
— Allez, messieurs, dit la jeune fille. La griUe restera close
et vous reviendrez sur vos pas, à la ville de Pont-Saint-Esprit,
pour reprendre le chemin de
— Quel chemin reprendrons-nous, mademoiselle ?
— La grande route des éconduits, répliqua Isane avec une
malice crueUe.
Les deux amis fort étonnés échangèrent des regards. Us
semblaient se dire : Comment cette fille sait-elle déjà nos pro-
jets et notre but?
M. de Pampelone, dont le dépit était extrême, ajouta en se
contenant beaucoup.
— Voudriez-vous vous expliquer, ma belle demoiselle ?
— M'expliquer ! dit Isane. Pourquoi ? Cela arrangera-t-il
vos affaires ?
— Comment se fait-il, reprit Chalux, que vous connaissiez
le but de notre voyage?
—Ah ! dit la jeune fille. Vous n'êtes donc ni peintre ni her-
boriste, et ce que vous cherchez dans ces bois est donc autre
chose qu'un sujet de tableau ou une plante à cueillir ?... Adieu,
messieurs, je suis votre servante.
— Oh ! pour cela non, dit Chalux. Nous quitter? Jamais avant
de nous avoir dit qui vous êtes.
— Qui je suis? Vous le voyez. Une chercheuse de fraises
dans les bois.
— Vous nous trompez. Vous appartenez au château de Sar-
zane, et vous êtes du nombre des personnes attachées au ser-
. vice de madame la comtesse de Réalmont.
— Tiens, comme vous savez son nom! reprit Isane. Vous
la connaissez donc!
— Hélas ! mon Dieu ! Certainement, dit Pampelone.
— Nous savons qu'elle est ravissante de jeunesse, de beauté
et désespérante de vertu, ajouta Chalux.
— Très-bien! répliqua la jeune fille. Eh bien ! raison do plus
pour reprendre la route de Paris, messieurs. Vous êtes deux
, amoureux qui prétendez à la main de ma maîtresse, et qui
venez ensemble (ce qui est très-joli !) tenter fortune et vous
mettre sur les rangs. Vous savez la chanson :
Deux chevaliers couraient un jour
Après une bergère.
Tous deux brûlaient du même amour ; ,
0 la flamme légère ! .
Deuxième couplet, reprit Isane en donnant à sa voix une
mordante ironie :
Nul ne croyait ses voeux trompés...
On va vîte à leur âge !
Or, les beaux fils furent pipés...
La bergère était sage !
Rire aux éclats, enlever le panier, s'élancer dans les clai-
rières du bois, courir comme une biche et disparaître dans
les profondeurs des feuillages, ce fut l'affaire de deux mi-
nutes.
Isane avait laissé les deux chevaliers en face l'un de l'au-
tre, étourdis, stupéfaits, et chacun tenant encore une belle
fraise au bout des doigts.
M. de Chalux prenait la chose moins philosophiquement,
que son compagnon. Il parlait beaucoup de donner la chasse
à cette méchante daine à travers la forêt.
— Monsieur le vicomte, répondit Pampelone, nous som-
mes venus de Paris, et nous avons fait deux cents lieues de
poste dans un autre but que celui d'attrapper des fillettes
à la course. Quant à moi, je remonte à cheval et je vais réso-
lument assiéger le château de Régine et son coeur. Fidèle à
notre traité, je vous jure encore que du moment oii je me
reconnaîtrai battu je vous céderai la place et vous offrirai un
cartel sérieux comme à mon vainqueur.
— Vous avez parfaitement raison, reprit le vicomte en sau-
tant à cheval. A Sarzane! Et que celui de nous deux que Ré-
gine préférera accepte de son rival toutes les conditions d'un
duel à mort !
— Venez, cher ' ami ! s'écria Pampelone en partant au
galop.
— Venez, très-cher ami ! répéla Chalux en piquant des
deux et tenant pied au galop de son compagnon.
Au bout de cinq minutes ils entraient dans la grande ave-
nue des frênes et des platanes qui annonçait le château de
Sarzane. Bientôt ils eurent en perspective les tourelles et
tout le bâtiment seigneurial, mais surtout la grande et forte
grille de la cour, très-énergiquement fermée.
IV.
AUDACES F01VTUNA JUVAT.
Nos deux cavaliers, suivis de leurs piqueurs, étaient arri-
vés en face de la grille seigneuriale, et ils en considéraient
la riche et très-noble ornementation. Cette grille, qui datait
bien de l'époque de Louis XIII, était un vrai chef-d'oeuvre de
serrurerie. EUe était toute chargée à sa frise d'efflorescences
dorées ; un large écusson, surmonté d'une couronne de mar-
quisat, s'écartelait fièrement au sommet. La grille était haute,
armée de lances et d'artichauds de fer, hérissée de pointes,
fortifiée par des arcs-boutans et close par une formidable
serrure.
MM. de Chalux et de Pampelone cherchaient des yeux à qui
parler à travers la grille, lorsque trois dogues énormes arri-
vèrent sur eux du fond de la cour, aboyant à pleine gueule
et mordant les barreaux qui les séparaient des cavaliers.
— Mais c'est donc une forteresse imprenable ! dit le mar-
quis.
— Vox triplex! reprit le vicomte. Cerbère est ici, gardant
l'entrée des Champs-Elysées.
Cependant on vit apparaître, dans la cour du château, un
vieux garde-chasse portant un fouet en sautoir et chaussé de
hautes guêtres de peau de daim. Cet homme s'approcha de la
grille, mettant à la main son chapeau à cornes. 11 s'informa
très-poliment des intentions de ces messieurs. Ceux-ci se
nommèrent et expliquèrent en quatre phrases comment, en
parcourant les sites des environs, ils avaient appris que
M 1110 la comtesse de Réalmont habitait Sarzane, et tout le dé-
sir qu'ils avaient d'aller mettre à ses pieds leurs hommages
respectueux.
— Messieurs, dit le garde-chasse, madame ne reçoit abso-
lument personne, et je n'ai pas reçu d'ordre contraire au-
jourd'hui.
REGINE.
11
— Vous êtes chargé d'ouvrir et de fermer ? demanda
Chalux. t
— Oui, monsieur, répondit maître Pyrénée, le garde-
chasse.
— Mon cher ami, reprit Chalux, vous manquerait-il une
clé d'or pour votre grille ?
En môme temps, du haut de son cheval, M. le vicomte ten-
dait le bras vers le vieux Pyrénée, qui se reculait de trois
pas, saluait en souriant et refusait net un beau louis de
vingt-quatre livres tournois.
— Hola ! s'écria M. de Pampelone. Biais où diable la vertu
va-t-elle se nicher ?
— Monsieur le garde-chasse, reprit Chalux, qui avait ré-
fléchi, vous êtes un très-digne homme et un loyal serviteur.
Maintenant que vous nous avez donné une bonne opinion de
votre intégrité, veuillez, je vous prie, aller nous annoncer à
madame la comtesse. Tenez, je suis sûr qu'elle ne voudra
pas nous donner le chagrin de nous en retourner sans avoir
eu l'honneur...
— J'obéis à vos ordres, monsieur, dit Pyrénée. Mais je
n'ai aucun espoir de réussir.
11 s'éloigna, reprit le chemin du château, monta le perron
et disparut.
Les dogues avaient repris de plus beUe leur abominable
trio. Toute la forêt en retentissait, et les chevaux des voya-
geurs commençaient à frissonner, dressant l'oreiUe, et piaf-
fant du fer. Il y eut là dix minutes de perplexité. M. de Cha-
lux était triste, et M. de Pampelone réfléchissait beaucoup.
Enfin, le g^rde-chasse reparut dans la cour. 11 détacha son
fouet passé en sautoir, et marchant droit aux aboyeurs :
— Tout beau ! tout doux ! mes petits lapins, s'écria-t-il en
leur distribuant une rouflée claquante de sa chambrière. Tout
beau ! les petits amours ! Et allez rejoindre votre intéressante
famille.
Les dogues reprirent en grommelant le chemin de leur loge.
Ceci parut d'un assez bon augure aux cavaliers. Le garde-
chasse s'approcha de la grille. 11 avait une* grosse clé à la
main.
— Madame la comtesse, dit-il, recevra ces messieurs.
Si M. Pyrénée n'eût été incorruptible, il eût reçu en ce
moment-là dix louis dans la main. La grille fut ouverte. Les
quatre chevaux entrèrent dans la cour d'honneur d'un pas
triomphal. Cinq minutes après, MM. de Pampelone et de Chalux
étaient; introduits au grand salon du,rez-de-chaussée dont
les fenêtres donnaient sur le parc. On les pria de vouloir bien
attendre.
— Nous voilà dans la place, dit Pampelone à son compa-
gnon. C'est toujours bien convenu entre nous : le vaincu cède
la place à l'autre, sans.se faire prier. Seulement le vainqueur
accepte le lendemain un cartel à outrance.
— Très-bien! répliqua M. de Chalux, en arrangeant son
noeud devant une glace.
-T- J'aime à vous voir dans ces dispositions, répliqua le
marquis, en plaquant avec précautions ses manchettes de
dentelle.
. — Mais que diable nous chantait donc cette poule sauvage ?
demandait le. vicomte.
— Eh! eh! disait Pampelone, peut-on répondre des capri-
ces charmans, qui trottent dans la tête d'une femme ?
— Il est certain, reprenait M. le vicomte, que la grille du
château doit être fermée pour bien des lourdauds, dans ce
pays-ci.
' — Je conviens, dit Pampelone en se coulant un regard dans
l'immense trumeau placé entre deux fenêtres, je conviens que
peu de figures de distinction doivent se montrer aux grilla-
ges de fer de ce manoir.
Une des portes dorées du salon s'ouvrit. Une jeune femme
parut. Elle avait une de ces toilettes dites du matin, toilette
élégante quoique d'une extrême simplicité. C'était Régine,
comtesse de Réalmont.
MM. de Pampelone et de Chalux, faits aux grande? maniè-
res de Versailles, furent en celte occasion du meilleur goût.'
Seulement ils mentirent avec autant d'habileté, que d'aplomb
au sujet du but de leur voyage, parlant beaucoup d'une course
d'agrément qu'ils avaient entreprise dans le midi de la France
rn véritables touristes, et voulant utiliser les six semaines de
congé qui leur avaient été accordées par MM. les capitaines-
généraux, aux chevau-légers et aux mousquetaires. Régine,
souriante et pleine de dignité, s'était assise sur un canapé à
la duchesse, ayant à quatre pas en face d'elle, sur des chai-
ses, les nobles visiteurs.
— Que de grâces nous vous devons, madame, dit, M. de
Chalux, pour avoir levé en notre faveur la plus sévère des
consignes. Nous serions repartis désespérés...
— C'eût été, madame, ajouta Pampelone, la première et
probablement la dernière peine venant de vous.
— Tout le monde à VersaiUes a gardé le souvenir des dis-
tinctions infinies de madame.
— L'exil bien volontaire de madame est encore un deuil
général à la cour.
Et ainsi de suite pendant dix minutes. A toutes ces galan-
teries respectueuses, Régine répondait en s'incHnant légère-
ment et par des monosyllabes, coupant avec à propos les
phrases de ces messieurs.
— En vérité, finit-elle par dire, je suis fort touchée de
votre empressement. Je me croyais tout à fait oubliée !
Puis, avec une finesse bien calculée, bien perfide, elle
ajouta :
— Vous m'apportez sans doute, messieurs, des nouvelles
de ma bonne tante de Versailles?...
Les deux amis, ne sachant trop que répondre, balbutièrent
quelques mots pris au hasard.
— Et vous n'avez pas manqué, messieurs, ajouta Régine,
de voir, avant de partir, mon vieux cousin le commandeur ?
Quant à Sa Majesté, je suis bien sûre que vous avez pris
ses ordres pour moi, et j'attends do votre obligeance de me
dire ce que me mande la meilleure, la plus adorée des reines.
Ces messieurs se préoccupaient beaucoup de leurs gants,
de leurs dentelles et de la tenue qu'Us prendraient sur leur
chaise pour faire diversion.
— Comment, messieurs, ajouta Régine en riant avec une
expression poignante, vous faites deux cents lieues pour
venir me voir, vous quittez VersaUIes comme deux paladins,
vous vous faites annoncer ici et vous ne m'apportez pas
un souvenir de ceux qui me sont chers? AUons donc?
C'est impossibla.
Nos deux charmans amis tombaient d'étonnement en stu-
péfaction. Comment ? A peine entrés au salon du château de
Sarzane, et malgré toutes les précautions imaginables, les
prétextes les plus adroits et-les motifs les plus probables,
malgré tant de diplomatie employée à déguiser leur intentions,
MM. de Chalux et de Pampelone s'entendaient dire en face
qu'ils arrivaient tout droit de VersaiUes pour rendre visite à
Régine ! Mme de Réalmont connaissait donc parfaitement leur
projet ! Ce secret si bien gardé, eïïe l'avait donc surpris !
Qui pouvait avoir trahi ces messieurs ? A moins que Régine
ne fût une fée...
— Madame, dit Pampelone, voilà qui tient du merveilleux.
— C'est à douter de tout, excepté de votre grâce, madame,
ajouta Chalux.
— Et quant à moi, reprit le marquis, j'ignorais jusqu'à
présent que les anges étaient devins.
— Comment, messieurs ? reprit la désespérante Régine.
Est-il bien diffitile de deviner ce que tout le monde sait ?....
— Ah! dit Chalux très interloqué, tout le monde sait que...
— Et chacun est averti?... ajouta le marquis stupéfait.
— Messieurs, dit l'implacable Régine, je ne pense pas que
vous veniez de si loin pour jouer ici une comédie. Pour cela,
Versailles vous offrait un meflleur théâtre et plus digne de
vous.
—Il n'est donc bruit que de notre arrivée? demanda Chalux
en déchirant son gant.
— Et chacun dans le monde est parfaitement au fait de nos
projets? dit Pampelone en accrochant une de ses denteUes à
l'épingle de son jabot.
— Dame ! reprit Régine, si dans ma solitude je suis si fort
au courant de vos démarches, quel énorme bruit cela doit
faire ailleurs !
— Ainsi, madame, dit Chalux, vous voUà bien convaincue
que nous sommes partis de la cour de France tout exprès
pour avoir l'honneur de venir vous offrir nos hommages ?
— Je>'ous crois trop poiï pour nier cette intention-là, mon-
sieur le vicomte ; lui répondit-on.
— Ainsi, madame, ajouta Pampelone en véritable papillon
qui se brûle à la.bougie, ainsi, madame, vous nous tenez,
monsieur de Chalux et moi, pour deux extravagans à la pour-
suite d'une belle chimère.
— Ah ! dit Régine, me comparer à une chimère, et faire
deux cents lieues de poste pour venir me dire ces choses-là I
Convenez, monsieur de Pampelone, que vous comptez beau-
coup sur ma bonté.
— Eh bien! oui, s'écria l'étourdi hors de lui. Oui, madame,
j'avoue tout, et je m'en fais gloire...
— Très-bien ! dit Régine. Et vous, monsieur de Chalux?
12
RÉGINE.
— Moi, madame ! répondit le vicomte, je ne nierai certai-
nement pas que j'aurais fait quatre cents lieues de plus pour
avoir le bonheur de vous voir un instant.
— Oh ! parfaitement ! répliqua la séduisante et cruelle com-
tesse. Maintenant, messieurs, continuez. Eh quoi! Vous vous
taisez? Et moi qui m'imaginais que vous alliez, tous les deux
en même temps, et très-galamment, tomber à genoux? Ahl
messieurs, vous manquez votre effet...
Se levant à ces mots, la plus élégante des femmes fit quel-
ques pas vers la porte du salon, et là elle dit d'un air très-
digne à ses deux adorateurs :
— Je connais, messieurs, les devoirs de l'hospitalité. Vous
devez être un peu fatigués. Deux cents lieues à cheval ! Je
vais donner des ordres pour qu'on vous serve à dîner. Du
reste, pour vous faire prendre patience et pour vous montrer
Sarzane, si tel est votre agrément, j'aurai soin de vous
envoyer un homme respectable qui a toute ma confiance ;
mon homme d'affaires.
Alors prenant du champ, comme elle eût fait dans le salon
de la reine, Régine salua ces messieurs par les deux révé-
rences les plus amples, les plus étoffées et en même temps
les plus marquées au cachet de la distinction. Elle sortit et
referma la porte.
Outrés de dépit, en proie à une agitation fiévreuse, MM. de
Pampelone et Chalux se mirent à se promener en long et en
large du salon, mais en sens contraire, passant et repassant
près l'un de l'autre, et s'apostrophant par un dialogue animé
à mesure qu'ils se croisaient.
— C'est votre faute, monsieur, j'en suis bien sûr, disait
Chalux.
—Voilà le résultat de vos indiscrétions! ajouta Pampelone.
— Vous vous serez laissé tirer les vers du nez, avant de
partir de Versailles, par cette petite comtesse, la femme de
monsieur l'intendant des Menus, et elle aura écrit à Régine.
— Vous voulez dire, reprenait le marquis, qu'elle aura tout
appris touchant nos projets, de cette grosse chanoinesse qui
vous traite en petit cousin et dont vous adorez les belles
épaules...
— C'est-à-dire, répliquait Chalux, que monsieur de Pam-
pelone n'a pu tenir à réciter son catéchisme galant à cette
pimpante abbesse de Panthemont, qui aura jasé dans ses let-
tres à sa protégée ici.
— Tudieu ! monsieur, ajoutait le marquis, vous nous la
donnez belle ! Ne s:!it-on pas à quel point vous êtes dévot
aux mains blanches de madame la surintendante de la garde-
robe qui vous honore de petits soufflets et vous fait avouer
tout ce qu'elle veut.
— Eh oui! encore! parlons de vous, monsieur de Pampe-
lone! Savez-vous rien cacher à la nièce un-peu mûre de M. le
grand aumônier, qui, à défaut de son oncle, vous inflige des
pénitences.
— Patience, monsieur ! Nous verrons bien! répliquait le
marquis.
— Oh ! parbleu, à vos ordres ! ripostait Chalux. En atten-
dant, cette pie ensorcelée de la forêt avait raison : Nous voilà
pipés !
— Pipati ! dit Pampelone avec une affreuse ironie dirigée
contre le latinisme de Chalux.
— Latin de marmiton ! riposta le vicomte. Allez donc à
l'école.
— Dans tous les cas ce ne sera pas vous qui m'y conduirez.
— Peut-être, monsieur !
— Essayez donc, monsieur !
Certainement, si nos deux champions n'avaient pas remis
à leurs piqueurs leur couteau de chasse avant d'entrer au
château, ils se seraient élancés dans le parc et auraient mis
le fer au vent. On entendit des portes s'ouvrir et se fermer.
Ce bruit fit diversion.
— Tenez, monsieur le vicomte, dit Pampelone, voici
l'homme respectable qu'on nous envoie pour nous tenir com-
pagnie et nous faire la leçon. Quelle ironie amère! Ah ! Ré-
gine!...
— Son homme de confiance ! reprit Chalux, son homme
d'affaires ! Un lourdaud pour tout dédommagement. Quelle
cruelle plaisanterie ! Ah! comtesse adorée...
La porte s'ouvrit. Un homme s'avança d'un pas grave dans
le salon. Les deux rivaux poussèrent un cri et reculèrent de
saisissement : ils avaient en face d'eux l'homme de confiance
de Régine; M. le comte d'Ambert!...
— Vous, monsieur 1 s'écria Pampelone.
— Le comte-abbé ! exclama M. de Chalux.
M. d'Ambert. très-:é:ieux mais non moins distingué qu'il
ne s'était montré la veille au Faisan Royal, salua ces mes-
sieurs.
V.
LES TROIS ACTÉONS ET DIANE.
L'apparition si inattendue de M. le comte d'Ambert,
dans le salon du château de Sarzane, avait allumé le
même sentiment de colère chez MM. de Chalux et de Pam-
pelone, et la même pensée leur traversa l'esprit. A leurs
yeux, le comte-abbé était le seul révélateur de leur conduite
et de leur projet. La veille, au mUieu d'une demi-ivresse pro-
duite par le vin capiteux de Tavel, M. d'Ambert avait surpris
leur secret comme il avait été témoin de leur folle querelle au
sujet de Régine. Le comte, probablement très-épris de celle
qui, en quelque sorte, était sa pupille, avait fait son profit
des conversations et indiscrétions du souper ; il était parti de
très-grand matin du Faisan Royal, et, en vrai sournois, ja-
loux et maître de la situation, il était venu tout droit à Sar-
zane, où il avait tout révélé à Mme de Réalmont. Celle-ci, par
conséquent, avait eu le temps de préparer ses batteries de
défense. La conduite de M. d'Ambert paraissait révoltante à
ces messieurs. Leur premier mouvement fut de lui chercher
querelle; par réflexion et par bon goût, ajoutons-le, ils réso-
lurent, sans se consulter autrement que du regard, de remet-
tre leur provocation à un temps plus opportun. Au fait, on
pouvait bien admettre ce raisonnement : Ou M. d'Ambert est
aimé, et alors il était dans son rôle. ; ou M. d'Ambert n'était
qu'un tuteur dévoué, et alors il avait droit de conseil.
Telle était la situation. Elle' demandait à être éclaircie. Ce
fut le comte-abbé qui le premier engagea la conversation.
— Messieurs, dit-il du ton le plus naturel du monde, je suis
vraiment heureux de vous retrouver ici. Madame de Réal-
mont, qui m'honore de sa confiance, m'a chargé d'être votre
cicérone à Sarzane, et de veiller aussi à ce que vous y trou-
viez une bonne hospitalité. En attendant un dîner de campa-
gne que l'on prépare pour vous, seriez-vous bien aise de visi-
ter le parc ?
— Enchanté, monsieur le comte, dit Pampelone.
— Et vous, monsieur de Chalux !
— De tout mon coeur, répondit le vicomte.
On ouvrit une grande porte à vitres qui donnait sur un per-.
ron dans le parc, et l'on se trouva bientôt au milieu de plates-
bandes parées dos plus belles fleurs et dans une grande allée
bordée de charmilles..
— C'est un petit Versailles, dit le marquis.
— Oui, mais un peu moins bien cultivé, répondit le comte-
abbé. Ce parc est très-vaste, six à sept cents arpens ; U est
hors de proportion quant à son entrelien avec les revenus de
Sarzane. L'amiral de Valbonne, père de madame de Réalmont,
faisait des folies pour ce lieu enchanté, selon son expression
favorite.
— S'il n'avait fait que des folies d'horticulture ! ajouta Cha-
lux. On dit qu'il a mangé joyeusement les trois quarts de sa
fortune.
— Joyeusement! dit M. d'Ambert. J'ai de la peine à le
croire. Les joies de la ruine ont une grande amertune au fond
de la coupe.
— Il y a un vers de Catulle qui dit très-bien cela, ajouta
le vicomte.
— Allons, reprit Pampelone, voici monsieur de Chalux qui
va piquer de latin notre conversation.
— Cela prouve une mémoire bien meublée, répondit
M. d'Ambert.
— J'aime assez meublée, dit le marquis. Les citations sont
en effet des meubles à l'usage de tout le monde.
— Eh bien ! marquis, riposta le chevau-léger latiniste,
pourquoi donc n'en usez-vous pas?
— Par la raison, cher ami, qu'on ne m'a jamais fouetté pour
m'inoculer mes auteurs.
— Monsieur, dit Chalux, tel qui n'apas reçu le fouet dans
son enfance...
— Là! là! messieurs, reprit M. d'Ambert en intervenant.
Mais en vérité vous prenez feu comme la poudre.
— Ce n'est rien, dit Pampelone. Vous voyez devant vous,
monsieur, deux amis dévoués, inséparables, qui donneraient
leur vie l'un pour l'autre, et qui sont à la veille de tirer l'é-
pée l'un contre l'autre.
— Oui, pardieu ! reprit Chalux. Mais vous savez peut-être
fort bien cela, vous, monsieur d'Ambert.
— Il est certain, ajouta le marquis, que monsieur le comte
d'Ambert nous a surpris plus d'un secret...
RÉGINE.
13
— Je sais messieurs, reprit celui-ci, que vous deviez vous
battre ce matin à outrance ; je sais que vous êtes au contraire
fort d'accord ce matin; je sais encore qu'il s'agit entre vous
d'un projet un peu ambitieux ; celui de concourir, chacun
pour son compte, au prix le plus inestimable...
— Ah! ah! dit Chalux. Continuez, monsieur le comte.
On arrivait en ce moment devant une belle pièce d'eau où
•deux cygnes voguaient, l'aile ouverte à la brise.
— Messieurs, dit le comte-abbé, admirez donc ce point de
vue. Cette pièce d'eau aboutit à une percée dans les mas-
sifs. On découvre un ravissant paysage dans le lointain ;
un vrai Claude Lorrain.
—11 évite la trappe, pensait Pampelone.
— Rusé frater 1 se dit Chalux.
— Ce clocher de village, s'élevant du milieu des arbres, est
<dumeilleur effet, reprit M. d'Ambert. Ce village est Sarzane;
il donne son nom au château.
— J'aime assez ce moulin à vent agitant ses bras sur la
«colline comme un grand niais aux abois, dit M. de Pampelone.
— Quelle poésie ! ajouta Chalux. Risum teneatis amici.
— Ce que j'adore surtout, reprit le sardonique marquis,
•c'est un peu de latin saupoudrant le tableau.
En ce moment les deux cygnes, majestueux et calmes, vin-
rent .cingler au bord du bassin à dix pas des visiteurs. M. d'Am-
bert les appelait de la voix et faisait un geste comme pour
leur jeter quelque chose.
— Ah! monsieur le comtç, dit Pampelone, vous trompez
'donc vos amis?
Le mot portait. Le comte-abbé en comprit le sens parfaite-
îment, mais personne n'avait ce qu'on appelle plus d'empire
sur soi-même que M. d'Ambert. 11 se contenta de répondre.
— Je les attire par des promesses que je tiendrai dans l'oc-
(casion.
— Très-bien, monsieur, dit Chalux. Je vous crois très-loyal
<quand vous vous engagez. Nous chercherons à vous mettre
■dans nos intérêts. Mais en attendant nous serions très-heu-
ireux de savoir sur quel pied nous sommes avec monsieur
(d'Ambert.
L'insinuation était directe et provocatrice. M. de Pampelone
.'appuyait les paroles de son ami. On marchait toujours, trois
de front, le comte-abbé au milieu, dans la grande allée qui
.faisait face à la pièce d'eau.
— Messieurs, crut devoir répondre M. d'Ambert, vous le
"voyez, nous marchons tous trois sur le pied d'une parfaite
égalité.
— Vous répondez au figuré, dit Chalux. C'est mal. Nous
attendons mieux d'un beau caractère comme le vôtre, et
puisque je suis forcé de m'expliquer, je le fais carrément.
Monsieur le comte veut-il nous faire l'honneur «de nous dire
s'il nous aurait desservi auprès de madame de Réalmont.
Je commence par déclarer que je ne le crois pas.
— Alors, monsieur, pourquoi le demander ? dit le comte.
— Cela est vrai. Que voulez-vous? Nous sommes ici dans
-uneposition très-fausse. Nous cherchons la lumière partout.
— J'ajouterai, dit Pampelone, qu'il serait digne du coeur
de monsieur d'Ambert de faire cesser nos perplexités.
— cC'est différent, répondit-il. Si vous provoquez mon
coeur, je suis tout prêt à vous servir. Tant que vous avez
bien wulu m'adresser des complimens que je ne mérite pas,
je me suis renfermé dans un silence modeste. Vous voulez
.savoir si je vous ai desservi auprès de madame de Réalmont?
Et d'abord, messieurs, quel intérêt me supposez-vous à cela?
Suis-je un prétendant à sa main? Vous connaissez mes réso-
lutions inébranlables; je me destine aux ordres sacrés. Et, en
outre, comment supposez-vous, dans tous les cas, que je
pourrais attirer sur moi les bienveillances d'une noble femme
comme celle dont nous parlons, par des moyens bas, indignes
"d'un honnête homme et d'un gentilhomme? Ah ! messieurs !...
^Mais pour qu'il ne reste aucun doute dans votre esprit, voici
•<un mot d'explication. Ce matin je suis parti du Faisan Royal
(de très-bonne heure, ayant une affaire à traiter à Sarzane,
]pour les intérêts de Mme de Réalmont. Une affaire de ferme.
A non arrivée, j'ai trouvé la comtesse dans le salon du rez-
de-chaussée, et m'attendant avec impatience. Elle avait à la
main un papier. C'était une lettre qu'elle avait reçue, la veille et
datée de Versailles, de la maison de la reine. Cette lettre conte-
nait un avis donné par ordre de Sa Majesté. Cet avis concernait
le départ de deux aimables officiers attachés à la maison mi-
litaire du roi et allant conquérir en vrai paladins la main de
la dame de leur pensée, chacun pour son compte bien en-
tendu, e.t avec des détails très-piquans. Mme de Réalmont m'a
demandé conseil. J'ai l'habitude d'être très-sincère. Je ne lui ■
ai pas caché que j'avais recontré la veille deux poursuivons
du meilleur goût et des plus aimables. Il est bien entendu que
je ne lui ai pas dit'un mot delà conversation du souper. Mais
comme la comtesse, fort inquiète, tenait absolument à avoir
mon avis pour savoir si elle devait oui ou non recevoir la vi-
site de ses conquérans, je lui ai déclaré net qu'à sa place, et
dans sa position, je ne les recevrais qu'autant qu'ils se feraient
annoncer par une lettre explicative ou qu'ils se feraient pré-
senter par quelqu'un de sérieux et d'honorable dans ce pays-
ci. Mm<! de Réalmont a d'abord fort approuvé ce parti-là. Nous
nous sommes occupés d'affaires, elle, son fermier et moi. Je
dois dire même que les paladins étaient complètement oubliés
lorsque le bruit de l'arrivée de ces intrépides conquérans est
venu rappeler nos souvenirs. Je me suis retiré avec le fer-
mier. Mais Mmc de Réalmont, visiblement contrariée, piquée
même au vif et fort décidée même à donner une bonne leçon,
m'a rappelé en me déclarant qu'elle allait faire ouvrir la grille
à l'ennemi. Je me suis tu; elle a vu que je n'approuvais pas
cette réception, mais son parti était pris. Je me suis retiré
pour la seconde fois. Vous savez le reste, messieurs, et vous
connaissez les deux paladins. Ètes-vous satisfaits de mes
explications?
—Ah ! monsieur le comte ! s'écrièrent les deux amis en lui
serrant les mains avec la vivacité de la jeunesse et de l'en-
thousiasme, monsieur le comte 1 Vous êtes le plus loyal des
hommes. Nous vous offrons nos excuses et nous vous deman-
dons votre amitié.
— Vous m'honorez beaucoup, dit le comte-abbé, mais à
quoi pourra-t-elle vous servir celte amitié d'un solitaire qui
bientôt même deviendra un pauvre religieux enfermé dans
un cloître ?
— Non ! non ! Ce n'est pas possible ! reprenaient les deux
jeunes gens. Ce serait une cruauté! Ce serait un sacrifice
inutile!
— Inutile 1 dit le comte-abbé avec une expression indéfi-
nissable et le regard au ciel. Inutile? Non messieurs. Pour le
reste du monde peut-être; mais pour moi, pour mon âme,
oh non! ce sacrifice-là, puisque vous l'appelez ainsi, ne sera
pas inutile. C'est une résolution prise entre Dieu et moi
— C'est admiïable ! reprit Chalux qui commençait à s'at-
tendrir.
— Vrai ! ajoutait le marquis en se frottant les yeux, j'en
suis tout remué. Et, par Dieu, cela ne m'arrive pas souvent.
Tout en causant de la sorte, ils étaient parvenus à un rond-
point du parc d'où l'on entendait le bruissement d'une eau
jaillissante. Une source vive, sortant d'un rocher couvert de
lierres rampans et de mousses veloutées, animait.ee coin
agreste du paysage. Ces messieurs se dirigèrent de ce côté.
La source tombait par plusieurs jets dans un large bassin qui
servait de lavoir aux gens du château. Mais des cris se firent
entendre, et ces messieurs se trouvèrent tout à coup en face
d'un groupe déjeunes filles, qui, les jambes nues, les jupons
relevés jusqu'aux genoux, lavaient dans le bassin. M. de Pam-
pelone était un peu en avant.
— Halte-là! audacieux Actéon ! cria M. de Chalux. Rebrous-
sez chemin ; les bois vont vous pousser.
C'était vous on effet, blonde soeur d'Apollon,
Baignant vos pieds divins dans l'eau de ce vallon.
Avec cette différence cependant que la Diane en question
était brune et qu'elle portait le corsage de soie, le jupon de
bazin et le coilïon serré par un large ruban de velours vert des
fiUes de Provence. Du reste, les bras nus, le corset entre
ouvert et la jupe relevée, cette chasseresse de Sarzane était
ravissante, lavant son linge au milieu de ses compagnes, de
jeunes nymphes comme elle.
M. de Pampelone s'était arrêté, mais Diane indignée avait
déjà, par un revers du battoir qu'elle tenait à la main, lance
un flot limpide vers l'audacieux ; le coup était si vigoureux
et si bien dirigé que les manchettes d'Actéon reçurent d'a-
plomb un long filet de la lame d'eau. Quant à Diane et à ses
nymphes, elles sortirent du bassin plus lestes que des chevret-
tes et s'enfuirent pieds nus dans un massif.
Revenant à une réalité tout aussi poétique peut-être, nous
dirons que ces messieurs, sans malice aucune, avaient sur-
pris M 110 Isane et des jeunes filles de fermes voisines, blan-
chissant, les unes de la toile rousse, l'autre de la batiste
la plus belle du monde. Isane pouvait être un peu folle, un
peu emportée, mais elle était certainement la fille la plus sage
du pays et la plus aimable, la plus aimée et la plus dévouée
14
RÉGINE.
des carriéristes. Une si jeune et si charmante femme de cham-
bre était presque une amie pour sa maîtresse.
— Messieurs,- dit M. d'Ambert,. nous sommes tout à fait
dans notre tort. Cédons la fontaine à Diane, qui est la sagesse
même. Venez au soleil sécher vos dentelles, monsieur le
marquis.
De fougueux éclats de rire partirent du massif où les jeunes
filles s'étaient blotties, une voix claire et mordante dit même
ces paroles.
— Quel malheur de ne l'avoir pas trempé tout à fait, le bel
étourneau 1
— Merci 1 répliqua Pampelone. Vous me revaudrez cela,
mademoiselle.
— C'est notre poulet sultane de la forêt, dit M. de Chalux.
— Elle-même, monsieur le vicomte, répliqua l'étourdie ;
désolée ne n'avoir pu vous offrir un rafraîchissement.
M. d'Ambert vit qu'il était grand temps de rompre ce dialo-
gue un peu vif, et cette scène qui tournait à l'intermède d'O-
péra. 11 prit par le bras' M. le mousquetaire et parle poignet
M. le chevau-léger, et, suivant un sentier à droite, il les
amena sur un tertre ombragé de pins d'Italie derrière les ro-
chers de la fontaine ; on était là à vingt pas de la grande haie
servant de ceinture au parc. Cette charmille était énorme et
valait un mur d'enceinte. Tout à coup un frôlement de bran-
chage se fit entendre en dehors de la haie comme si un san-
glier débourrait d'un fourré, et ces mots criés avec un accent
étrange arrivèrent jusqu'aux promeneurs sur le monticule :
— Ah! chiens d'aristocrates ! séducteurs déjeunes fiUes,
vous serez tous pendus!
A ces paroles menaçantes succéda le galop d'une mule qui
fuyait à toute vitesse le long de la haie, dans le large fossé
même, et emportant un cavalier qui l'éperonnait vigoureuse-
ment. La mule cependant gagna la plaine. Ces messieurs re-
connurent de loin que celui qui la montait était un homme
assez gros, de petite taille, d'une forte carrure et portant un
chapeau ciré. t>
— Quel est ce coquin-là? demanda M. de Chalux.
— Ma foi, messieurs, dit le comte-abbé, ce coquin-là ne
manque certainement pas d'audace. Il risque un bon coup de
feu ; car ordinairement je viens ici avec un fusil de chasse
pour les merles et les grives.
— Bravo ! mon cher comte-abbé, reprit Pampelone. J'aime
cette énergie, et je vois que tout bénédictin que vous voulez
être, vous devez joliment faire filer une balle. Mais quel est
donc ce gredin-là monté sur sa mule qui a du feu sous le ven-
tre probablement?
M. d'Ambert était soucieux. Après une ou deux minutes de
réflexions, il dit à ses compagnons :
— Ne nous y trompons pas, messieurs ; les temps devien-
nent mauvais. Le fait qui vient de survenir a une signification
précise. Je ne connais pas cet homme ; je vois seulement qu'il
n'appartient pas à la classe élevée. Vous avez entendu ses me-
naces... Pour moi, cette voix insolente et colère partie de ce
guet-apens présage un cri bien autrement formidable qui s'é-
lèvera bientôt peut-être; le cri d'une révolution soulevée par
les passions les plus haineuses contre la société française, la
royauté et la religion. Le tiers-état hurle aujourd'hui dans les
bas fonds de l'ordre social; bientôt... Maisje m'arrête, ne vou-
lant pas, messieurs, attrister notre promenade. D'ailleurs,
ajouta M. d'Ambert en levant la main vers le ciel avec une su-
blime sérénité, Dieu est là; espérons en lui et adorons ses
volontés.
La cloche du château se fit entendre. M. d'Ambert ramena
ses deux compagnons par un chemin opposé à la direction de
la fontaine.
VI.
SÀINT-CERNIN.
Deux jours s'étaient écoulés depuis la visite au château de
Sarzane, où MM. de Chalux et de Pampelone avaient été reçus
avec la plus aimable cordialité, mais où ils auraient dû cer-
tainement renoncer à bien des rêves, s'ils avaient pu jamais
renoncer à rien et si leur esprit n'avait sans cesse habité un
monde chimérique. Revenus le soir même à l'auberge du Fai-
san Royal," ils n'avaient pas même agité un moment cette
question si simple : « Mmc de Réalmont est-elle une conquête
possible pour l'un de nous deux ? »
Bah ! ces choses-là se disent entre gens de petite qualité
et peu habitués aux merveilleuses aventures du monde. Ces
choses-là sont des raisonnemens de bourgeois vivant dans le
cercle trivial des affaires, ou de gentillâtres de province re •
tirés dans leur terre, calculant leurs revenus, fouettant leur
lièvre pour tout plaisir, et, pour toute conquête, soupirant
pendant dix ans pour une fermière du voisinage. 31 MM. des '
chevau-légers et des mousquetaires s'étaient fait un plan de
campagne d'une savante stratégie. Turenne, Catinat, le ma-
réchal de Saxe et bien d'autres n'avaient pas poussé plus loin
l'art de l'attaque et les prévisions d'une retraite redoutable
encore, selon la chance des armes. Pour ces messieurs, l'hô-
tel du Faisan Royal était un quartier-général fort bien choisi.
De là ils pouvaient observer Sarzane, point important, et les
diverses localités où la belle des belles avait coutume de se
rendre. Nous citerons entre autres la ville d'Avignon, la Char-
treuse de Villeneuve, Roquemaure, petite ville sur le Rhône, et
un village fort renommé par son église privilégiée, Notre-
Dame-de-Rochefort, si célèbre dans cette région du Languedoc
par une statue miraculeuse de la Sainte-Vierge. D'après dé
bons renseignemens, Régine, dans ses diverses courses, soit
à cheval, soit dans sa chaise ,de poste, ne sortait presque
jamais de ce cercle topographique comprenant près de huit
lieues de circonférence. Il était donc possible de la rencontrer
sur un point ou sur un autre, dans ce pays devenu le centre
de ses intérêts, de ses habitudes et même de ses affections:
Quand un conquérant veut une place forte, il commence par
s'assurer de tous les points environnans, il étudie son terrain
et circonscrit son opération; c'est l'art de la guerre.
Nous nous éloignerons donc pour un temps limité de ces
messieurs retranchés dans leus quartier-général, et étudiant
en vrais tacticiens leur plan de campagne.
Suivant une route à travers lesbois, nous nous rendrons à un
vieux château situé à une lieue et demie de Sarzane, au nord-
est, au milieu des fertiles collines plantées de vignes et d'o-
liviers. Cette habitation était celle de M. le comte d'Ambert.
Solitude sévère et charmante à la fois, retraite d'un sage,
noble manoir où vivait depuis bien des années entre l'étude
et les occupations agricoles le dernier héritier d'une race de
gentilshommes aussi renommée par les distinctions du rang
et. de la caste que par les vertus chrétiennes et les fortes
croyances.
Le château de Saint-Cernin, sans avoir l'illustration de Sar-
zane et les agrémens de cette belle résidence, était cependant
un domaine seigneurial d'une grande valeur, relativement
au pays où il était situé. C'était une vieille chatellenie armée
de ses tours et de ses créneaux, ayant fossés et poterne, et
ceinturée de bois de chênes qui lui servaient de parc. Deux
fermes attenaient au bâtiment féodal. Les terres labourables
et les plantations, toutes d'un seul tenant, entouraient l'habi-
tation et enserraient plusieurs collines.
M. d'Ambert habitait seul le château avec quatre domes-
tiques dévoués, ses chevaux de chasse, ses chiens et ses vo-
lières toujours fourmes d'oiseaux de toute espèce. Le comte-
abbé, quand il n'était pas à Sarzane, objet de sa tendre
sollicitude, résidait à Saint-Cernin, et ne s'en éloignait que
pour des affaires importantes. Il recevait fort peu de visites;
on connaissait dans le pays son goût pour la retraite, sa
vocation sérieuse et angélique; on l'aimait, mais on le res-
pectait au point d'éviter presque toujours de troubler ses
études et ses méditations.
Trois jours après la scène arrivée à Sarzane, M. d'Ambert
était seul dans son grand cabinet du rez-de-chaussée situé
dans une grosse tour ronde du château. La fenêtre était,
ouverte, vu le beau temps ; huit heures du soir venaient de
sonner, les dernières lueurs du soleil couchant doraient
encore la crête des collines. Le comte-abbé, assis devant une
large table chargée de livres et de papiers, était occupé à lire
les oeuvres de Tertullien, lorsqu'un domestique entra dans
le cabinet et annonça à son maître l'arrivée d'un cavalier
venant d'Avignon.
— Cet homme est fort simplement vêtu, ajouta le domes-
tique. Il paraît être un de ces riches marchands de troupeaux
du Comtat Vénaissin.. Sa physionomie est assez grossière,
mais ses manières, quoique communes, sont fort polies. Il
monte un vigoureux cheval; U se nomme M. Ducrey.
— Je ne le connais pas, dit M. d'Ambert. Mais faites-le
entrer.
— Il prétend avoir une affaire importante à communiquer
à monsieur le comte.
C'est bon, Michel, dit M. d'Ambert. L'heure n'est pas bien,
choisie ; mais faites entrer.
Le comte-abbé continua sa lecture à la lueur d'une grosse
lampe à abat-jour vert qui brûlait sur la table. Michel revint-
suivi du voyageur.
-* .— Michel, dit le comte, fermez la fenêtre et faites du feu;
la soirée est très-fraîche.
REGINE.
18
Puis, s'adressant à l'étranger, et lui indiquant un siège
près de la haute cheminée vis-à-vis de lui, M. d'Ambert lui
dit sans trop le regarder.
— Soyez le bien venu, monsieur, asseyez-vous. Vous avez
à me parler?
L'étranger, après un salut profond, s'assit sur une de ces
lourdes chaises à grand dossier de bois dur et garnies de
damas cramoisi. Michel alluma un feu flambant et se retira.
— Monsieur, dit le comte-abbé, je suis prêt à vous écouter.
Permettez-moi, avant tout, de vous demander d'où vous venez.
— Des environs d'Orange et d'Avignon, dit le voyageur.
M. d'Ambert jeta un coup-d'oeil rapide sur son visiteur;
mais il crut le voir pour la première fois.
— Fort bien, dit-il. A-t-on pris soin de votre cheval?
— Parfaitement, monsieur le comte, répondit le voyageur.
— Eh bien! monsieur? reprit M. d'Ambert en mettant le
sinet sur une page de Tertullien.
L'étranger tourna et retourna deux ou trois fois son Cha-
peau entre ses mains. M. d'Ambert remarqua que ce chapeau
élait gancé et à cornes, tel que le portaient encore les habi-
tans des villages des montagnes du Ventour et de la chaîne
des Alpines.
—Monsieur le comte, dit enfin le voyageur d'une voix peu
assurée, monsieur le comte me pardonnera d'être venu le dé-
ranger à cette heure-ci. J'ai des choses importantes à lui com-
muniquer. Je me nomme Ducrey ; je fais le commerce des bêtes
à cornes, et je suis même propriétaire en Provence. Aujour-
d'hui j'ai dû faire le voyage d'Avignon à Saint-Cernin pour
entretenir monsieur d'Ambert d'une'créance dont je suis titu-
laire en grande partie. Mes co-associés m'ont donné leur pro-
curation.
—M. d'Ambert, fort surpris, referma Tertullien, et redressant
la tête, levant les yeux à la voûte comme pour chercher à
rassembler ses souvenirs :
— Monsieur, dit-il, je crois être sûr de n'avoir aucune
dette... du moins importante.
Le voyageur retourna encore son chapeau entre ses mains.
— Je n'en doute nullement, reprit-il; la créance regarde
un des amis de monsieur le comte.
— Ah! c'est différent, ajouta le comte-abbé. Poursuivez,
M. Ducrey, ou plutôt laissez-moi vous demander si, dans cette
affaire, vous venez me prendre pour arbitre?
— Précisément, dit Ducrey. La réputation honorable de
monsieur le comté, ses connaissances, son esprit de justice,
ses vertus bien connues de tout le pays...
— Arrêtez-vous-là, M. Ducrey, répliqua le comte-abbé, et
parlons de notre affaire. D'abord, quel est cet ami dont vous
venez me confier les intérêts?
Monsieur d'Ambert me permettra de ne pas le nommer
encore.
— Très-bien. C'est probablemeut de la discrétion de votre
part. Eh bien! cette créance...
— Est fort considérable, dit Ducrey. Je vais avoir l'honneur
de donner quelques explications.
Tirant alors un large portefeuille d'une des poches de son
habit de drap gris, M. Ducrey parut consulter des notes et se
recueillit un moment.
— Voici, dit-il enfin. Il y a environ dix-huit ans, j'étais atta-
ché à la maison d'un seigneur de la connaissance du père de
M. d'Ambert et de monsieur le comte lui-même alors fort jeune.
Ce gentilhomme j ouissait d'une très-belle fortune. Il était marié
et avait un enfant. 11 devint veuf et résolut d'aller habiter
Paris. Je le suivis dans la capitale, et je crois que je ne cessai
pas un instant de mériter sa confiance.
— Un homme d'affaires à Paris, dit M. d'Ambert, se nomme
un notaire ou un avocat, ou un procureur. Étiez-vous bien,
monsieur, l'homme d'affaires du gentilhomme en question?
•— J'avais toute sa confiance et je la méritais, répondit Du-
crey un peu interloqué.
— Je n'en doute pas. Poursuivez.
— Ce seigneur, au bout de deux ans, cessa d'aller à la cour
pour s'occuper uniquement de ses plaisirs à Paris.
— Relie occupation! dit le comte-abbé. Après.
—Les plaisirs coûtent cher, à Paris surtout, reprit Ducrey.
Le gentilhomme commençait à être âgé. A celte époque de la
vie, la dissipation ressemble à la folie...
— Vous avez raison, dit le comte.
— Enfin, après cinq ou six ans d'une vie plus que déran-
gée, le gentilhomme dont nous parlons avait englouti plus
de la moitié de sa fortune.
— Et son enfant, où était-il? demanda M. d'Ambert avec une
certaine émotion.
— Oh! en bon lieu, répondit Ducrey; chez une personne
très-respectable et qui relevait parfaitement.
■— Poursuivez. »
—Les folies du vieux gentilhomme n'eurent plus de bornes.
Dame! les amitiés séduisantes et dangereuses, les liaisons
extravagantes, le luxe, les plaisirs... ah! cela va vite; et puis
ces demoiselles de l'Opéra sont irrésistibles...
— Passez les détails et les commentaires, dit assez sévè-
rement M. d'Ambert. Au fait.
— Je donnais de bons conseils, je vous assure, mon-
sieur le comte.
— C'était votre devoir, monsieur, répondit M. d'Ambert
Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez tant tardé à les donner
vos bons conseils. Puisque vous aviez la confiance du vieux
gentilhomme en question, c'était au début de ses dissipations
que vous deviez l'arrêter.
— L'arrêter! répliqua Ducrey. Ah! ben oui! il m'aurait
jeté à la porte. Vous ne pouvez vous faire une idée de ce
caractère-là. Quand il voulait quelque Chose, il aurait cassé
la tête d'un coup de pistolet à quiconque lui aurait résisté ;
c'était une tête de fer ehauffée à blanc... c'était la poudre...
un vrai corsaire... un vieux coquin de corsaire...
— Halte-là! monsieur, dit très-sévèrement M. d'Ambert;
n'insultez pas la mémoire de votre maître.
—Mon maître! s'écria Ducrey en froissantsoh chapeau dans
un mouvement nerveux.
— Eh ! monsieur, répliqua le comte, que signifient tous ces
détours ? Me prenez-vous pour dupe de votre amour-propre ?
Croyez-vous ensuite que je n'ai pas deviné le nom du mal-
heureux gentilhomme dont vous me parlez ! Pensez-vous que
j'ignore en quelle qualité vous étiez auprès de lui? Voyons,
monsieur. Votre maître est mort en vous devant de l'argent?
Pourquoi avoir passé des années sans faire valoir vos droits ?
La somme qui vous est due, si eUe vous est légitimement du c...
eh ! bien, monsieur, on vous la paiera. Je m'en charge.
— Monsieur, reprit Ducrey, dont les yeux ronds lançaient
une lueur étrange, avez-vous l'intention de m'humilier?
— Je ne cherche à humilier. personne, dit M. d'Ambert
avec calme ; mais je sais mettre les gens dans le rôle qui
leur convient. Votre maître était M. le marquis de Valbonne,
seigneur de Sarzane; et vous, vous le serviez en qualité de
valet-de-chambre; poursuivez, et voyons vos titres.
Ducrey se leva et s'adossant à la cheminée, croisant les
bras, il osa regarder en face M. d'Ambert. .
— Monsieur le comte, dit-il tout à coup d'une voix très-
accentuée, mes titres sont excellens..
— Montrez-les donc, monsieur.
— Vous n'en verrez ce soir qu'une copie authentique,
répliqua Ducrey; cette copie, je l'ai dans mon portefeuille :
cet acte en bonne forme, c'est une vente, monsieur.
— Une vente ! reprit le comte-abbé fort ému, mais affec-
tant de sourire. Eh ! que peut donc vous avoir vendu l'amiral
de Valbonne, monsieur Ducrey 1 sa voiture, ses chevaux, son
mobilier peut-être...
— Autre chose, monsieur, dit Ducrey, qui prenait une
incroyable assurance.
— Autre chose à vous, son valet-de-chambre ? reprit le
comte.
Ducrey avait pâli ; ses dents se serraient et ses yeux flam-
boyaient comme ceux d'un loup.
— Vous voulez que je m'explique catégoriquement, mon-
sieur ! dit-il ; soit.
— Je l'exige et à l'instant même, répliqua le comte-abbé,
en se levant à son tour comme pour recevoir le coup dont oa
le menaçait. Que vous a-t-on vendu?...
—Tout, riposta Ducrey d'une voix sifflante. Tout! le do-
maine de Sarzane et toutes ses dépendances.
Il y eut un moment de silence. Le comté d'Ambert se mit
à marcher, d'un pas grave et mesuré, d'un bout à l'autre de
son grand cabinet, le front haut, mais le regard baissé.
— Monsieur, reprit-il, l'amiral de Valbonne est mort à
Paris depuis quatre ans. Si cette vente était sérieuse, légale,
vous auriez fait valoir vos droits depuis longtemps. Vous
m'en imposez, monsieur Ducrey.
—Ah ! vous me provoquez ! reprit celui-ci.Apprenez, monsieur
le comte, qu'un homme comme moi est très-sérieux et surtout
en affaires. J'ai l'honneur de vous dire que Sarzane m'appar-
tient par une vente en bonne forme et conclue à beaux deniers-
comptans, et qu'à l'heure qu'il est, j'aurais le droit de prier
Mme la comtesse de Réalmont, fille de mon vendeur, de vou-
loir bien sortir de chez moi.
— Vous! s'écria M. d'Ambert en sautant en avant.
16
RÉGINE.
Saint-Cernin.
— Moi!
Le comte d'Ambert jeta les yeux sur une panoplie d'armes
qui était là adossée au mur du cabinet, comme s'il eût voulu
prendre ses sûretés en face d'un brigand.
. — Monsieur, reprit Ducrey, dont l'audace grandissait, vous
êtes chez vous, entouré de vos gens, et moi, je suis ici comme
dans un piège. Si vous voulez me tuer, vous le pouvez ; mais
je vous préviens que j'ai pris mes précautions.
_ En même temps,meltant brusquement son chapeau sur sa
tête, il enfonça ses deux mains dans les vastes poches de son
habit. M. d'Ambert s'arrêta à quatre pas devant lui, et à son
tour croisant les bras, il jeta sur Ducrey un regard de mépris
écrasant.
— Misérable usurier, dit-U avec toute l'autorité d'une âme
indignée, vous vous imaginez que j'en veux à votre peau?
vous pensez à prendre vos précautions, à vous munir de pis-
tolets avant d'entrer chez moi? Holà! monsieur! depuis quand
le château de Saint-Cernin est-il un repaire de bandits ? Qui
donc a-t-on jamais détroussé ici depuis des siècles? et veuillez
me dire, en regardant les portraits de famille appendus à ces
murs, veuillez me dire quel est celui de mes pères qui jamais
vola un écu par la ruse, par l'usure ou par la violence?
M. Ducrey, vous avez dans vos poches des armes à feu... je
pourrais vous faire saisir et vous livrer à la maréchaussée
comme un bandit qui s'est introduit chez moi pour un mau-
vais coup. Je ne le ferai pas, non parce que je vous redoute
armé, car je me suis trouvé en face d'adversaires d'une bien
autre valeur que la vôtre, mais parce que je suis le plus fort
ici, parce que je sais respecter l'hospitalité que vous mé-
connaissez, vous, et parce que je suis chrétien, et qu'en
cette qualité, je dois pardonner. Reprenons notre affaire;
mais avant tout, veuillez ôter votre chapeau. Vous êtes ici en
bonne compagnie. D'ailleurs, monsieur, vous n'avez qu'à
vous retourner et voir ce qui est là, sur cette cheminée.
M. Ducrey se découvrit la tète, se retourna, et se trouva
en face d'un beau crucifix d'ivoire, qu'il n'avait pas remarqué
sans doute, et qui se trouvait placé sur la tablette de la che-
minée entre deux magnifiques vases de fleurs.
— Oh ! oh ! dit-il d'un ton qu'il voulait rendre sardonique,
je n'y prenais pas garde et je tournais le dos à la chapelle.
Peste ! il ne fait pas bon de se montrer philosophe dans cette
maison.
— Paix ! répliqua M. d'Ambert. Vous avez raison, du reste,
il serait imprudent ici comme ailleurs et devant moi de man-
quer de respect aux emblèmes de la religion. Quant à ce qui
m'est personnel, je vous l'ai dit, je n'en fais aucun cas. Voyons
la copie de la vente en bonne forme dont vous parlez.
Ducrey sortit de sa poche une pancarte assez volumineuse
et la remit à M. d'Ambert. Celui-ci reprit sa place devant la
table, et à la clarté de la lampe il examina très-attentivement
l'acte dont il tenait une copie. Malgré toute sa force de ca-
ractère, le comte-abbé était agité d'un léger tremblement-, on
le voyait aux mouvemens fébriles de ses mains sur le papier.
L'acte de vente était notarié, passé devant témoins, revêtu
RÉGINE.
17
M. d'Ambert, aussi prompt que la poudre, santa'sur Ducrey etfd'une
main vigoureuse, le prenant à la gorge, il le jeta rudement sur
«a chaise.
de toutes les signatures exigées, enfin portant le caractère le
plus sérieux et le plus légal du monde. Cet acte armait Du-
crey d'un pouvoir terrible. 11 lui donnait un droit de pro-
priété incontestable sur tout ce qui avait appartenu au mar-
quis de Valbonne avant sa mort, et sur tout ce qu'il laissait
après lui. Ducrey, valet de chambre de l'amiral, était devenu
depuis son homme d'affaires, c'est-à-dire son mandataire
avec les pouvoirs les plus étendus. Son maître, perdu de det-
tes et de débauches, s'était mis absolument à sa discrétion.
Ducrey lui avait procuré autant de tonds que ce malheureux
vieillard en voulait dans le délire de ses passions. La somme
était devenue énorme; très-peu de ternes avant la mort du
marquis elle s'élevait à quatre cents mille francs; somme
égale précisément à la valeur de tout le domaine de Sarzane,
seul bien qui restait à M. de Valbonne. Ducrey avait exigé un
contrat de vente, et l'infortuné vieillard y avait consenti. Ce-
pendant cette vente, toute sérieuse qu'elle était, avait une
clause conditionnelle et à laquelle le prêteur, ou plutôt l'ac-
quéreur avait tenu ; d'ailleurs cette clause était dans les in-
tentions formelles du vieux marquis. Il était spécifié dans ce
contrat que M. l'amiral de Valbonne vendait au prix do quatre
cents mille livres, dont quittance, la terre de Sarzane, à lui
appartenant, et toutes ses dépendances à Thomas Ducrey,
'acquéreur ; mais Thomas Ducrey s'engageait à ne faire valoir
ses droits sur la terre de Sarzane, et à no faire acte de pro-
priété que quatre ans après la signature du contrat de vente,
jour pour jour, à moins que dans la huitaine qui suivra le
jour de l'échéance du délai, ledit Thomas Ducrey ne rentrât
dans ses fonds pour une somme de quatre cents mille francs
et les intérêts en sus, comme c'était son droit. Etait en ou-
tre autorisé Thomas Ducrey, après contrôle et enregistre-
ment, à ne faire aucune démarche pour établir ses pouvoirs
et les faire valoir, soit avant soit après le décès de M. de Val-
bonne, jusqu'au 25 mars de l'année 1789, époque fixée inva-
riablement et désignant la quatrième année révolue.
Après avoir lu deux fois cet acte attentivement, M. d'Am-
bert prit quelques notes au crayon. Puis, repliant le papier
qui lui avait été confié, il le rendit à Ducrey, sans prononcer
une parole.
— Eh bien ! monsieur le comte? reprit celui-ci en remet-
tant l'acte de vente dans son portefeuille.
M. d'Ambert se leva et recommença à se promener en long
et en large dans le cabinet.
— J'espère, ajouta Ducrey en se chauffant les jambes an
feu de la cheminée, que vous voilà parfaitement éclairé sur
l'affaire de Sarzane, et que vous voudrez bien avoir la bonté
de ne plus soupçonner ma probité, comme aussi de ne plus
chercher à m'irriter par des invectives.
Le comte, tout entier à sa rêverie, n'entendait pas un mot
de ce qu'on lui disait. Il s'arrêta tout à coup an milieu de l'ap-
partement et regarda à travers le vitrage de la fenêtre le ciel
illuminé d'un magnifique clair de lune.
— Oui, dit Ducrey toujours assis au coin de la cheminée,
18
REGINE.
le temps est superbe ; un peu frais cependant. Ainsi, mon-
sieur le comte, vous me conseillez...
M. d'Ambert jeta sur lui un regard très-attentif. Ducrey dé-
tourna la tète..
— Monsieur le comte me conseille... ajouta-t-il.
— Décidément, monsieur, dit M. d'Ambert, me prenez-
vous pour arbitre dans celte affaire !
— Pour arbitre? reprit Ducrey, c'est selon. Maître du do-
maine de Sarzane, acquéreur légitime, je puis bien dans dix
jours, à partir d'aujourd'hui, entrer en possession de ma
propriété.
— Alors, monsieur, pourquoi venir à Saint-Cernin me con-
sulter ?
— Ah ! c'est que j'avais une idée répliqua Ducrey en
hésitant. Une idée à vous soumettre.
— Parlez et soyez bref; mon temps est précieux mainte-
nant, ajouta M. d'Ambert.
— Voulez-vous me permettre une question? reprit Ducrey.
Voulez-vous, monsieur le comte, m'autoriser à vous la faire
en me promettant de ne pas vous fâcher?
— Allez, dit le comte. Vous pouvez tout dire ; je suis calme.
Parlez.
— Je parie que vous allez vous irriter de ma question,
monsieur le comte. N'importe. La voici. Youdriez-vous me
dire, puisque vous possédez toute la confiance de cette dame,
voudriez-vous avoir la bonté de me dire si vous pensez que
madame de Réalmont est dans l'intention...
— Dans l'intention'... reprit M. d'Ambert.
— De se... remarier?... dit Ducrey en baissant la voix et
en regardant le feu qui flambait.
M. d'Ambert ne répondit pas. 11 fit un mouvement qui prou-
vait soit une surprise extrême, soit un accès d'indignation
comprimé.
— Je vois, reprit Ducrey, que ma question est indiscrète,
Je ne la réitère pas.
— Vous avez raison, ajouta le comte en reprenant sa pro-
menade.
Mais au bout de deux minutes il revint se placer devant la-
table en face de son étrange et effrayant visiteur.
— Monsieur Ducrey, dit-il d'une voix ferme et l'attitude
imposante, voici ma réponse à la question que vous venez de
m'adrcsser. Je vous intime la défense la plus formelle de ja-
mais prononcer devant moi le nom de la personne que vous
avez osé nommer tout à l'heure. Je vous défends, en outre,
de mettre le pied sur le domaine de Sarzanne avant le jour
fixé par votre contrat pour entrer en possession de cette
terre qui vous a été si indignement vendue. J'insiste sur ce
point, écoutez-moi bien. Si je vous surprends soit à Sarzane,
soit sur les terres qui en dépendent avant le vingt-cinq de
mars prochain, je vous donne ici ma parole que vous rece-
vrez un châtiment tel qu'il vous sera difficile de l'oublier ja-
mais.
— Qui me châtiera, monsieur ? dit Ducrey en se levant et
haussant la voix avec effronterie.
—. Ce sera moi I répliqua le comte que la colère gagnait.
— Vous, monsieur le comte-abbé ! riposta Ducrey avec un
sourire atroce.
—r. Je suis encore monsieur d'Ambert, et n'ai pas l'honneur
d'appartenir à l'église. Prenez garde ; le gentilhomme pour-
rait bien vous traiter autrement que ne vous traiterait un
jour le religieux.
— Je prendrai mes précautions, monsieur, dit Ducrey. Et
puisque vous ne voulez pas répondre à ma question, tout est
dit au sujet de l'affaire de Sarzane. Ce domaine et toutes ses
dépendances vont m'appartenir et je me verrai obligé, bien
malgré moi, de prier madame de...
M. d'Ambert, aussi prompt que la poudre, sauta sur Ducrey,
et d'une main vigoureuse le prenant à la gorge il le jeta ru-
dement sur sa chaise. Puis,le lâchant, il le regarda fixement.
— Ah ! s'écria Ducrey. Voulez-vous m'étrangler ? Quelle vo-
cation pour devenir moine !
— Monsieur, dit le comte, il y a cinq ou six ans, si une pa-
reille scène avait eu lieu, je vous aurais mis à la porte à
coups de bâton. Aujourd'hui je suis plus maître moi.
— Oui, certainement, reprit Ducrey en portant la main à sa
cravate comme pour la desserrer, il y a cinq ou six ans !
C'était le beau temps encore pour messieurs les aristocrates.
alors on rossait le tiers-état... Eh ! eh! tout est bien changé...
et ce malin de tiers-état reprend bien sa revanche aujour-
d'hui. Qui sait s'il n'aura pas l'effronterie bientôt d'essayer
aussi son bâton sur le dos des gentilshommes .. Eh I eh!
SI. d'Ambert avait sonné par un vigoureux coup de cordon.
La porte s'ouvrit; Michel parut et s'avança vivement jusqu'au
milieu du cabinet. M. Ducrey s'était levé. Il avait enfoncé son
chapeau sur sa tête, et par un mouvement involontaire il sortit
un des pistolets qu'il avait dans ses poches. Michel crut qu'il
menaçait son maître, et saisissant une chaise il allait la lan-
cer à la tête de l'agresseur, lorsque M. d'Ambert l'arrêta par
un mot.
— Non, Michel, non. Monsieur ne me menace pas. 11 a
peur ; voilà tout. Allez dire aux gens d'amener dans la-cour le
cheval de monsieur.
Et se retournant vers Ducrey.
— Allez, monsieur, dit-il, suivez mon domestique et sou-
venez-vous bien des recommandations que je vous ai faites.
J'ajouterai même celle-ci. Soit que vous montiez une mule ou
un cheval, évitez de vous approcher de la haie d'un certain
parc et d'écouter la conversation des gens qui se promènent.
Ducrey avait vivement renfoncé son pistolet dans sa poche ;
il ôta son chapeau, salua M- d'Ambert et se retira sans forfan-
terie ; comme il voulait suivre Michel celui-ci l'invita à mar-
cher devant lui appuyant cette invitation d'un geste significa-
tif et fort inquiétant pour le malencontreux visiteur.
VII.
AU CLAIR DJE LUNE.
Vers les dix heures du soir, par un temps superbe, le vi-
goureux cheval portant M. Suçrey trottait allègrement à tra-
vers les bois de chênes verts au sùd-est de Saint-Cernin, dans
la direction de Villeneuverlès-Avignon. M. Ducrey avait l'in-
tention de passer le bac du, Rhône et de regagner la Pro-
vence.
La nuit était fraîche et limpide ; las étoiles diamantaient un
e-iel bleu lapis ; les rossignols chantaient à pleine harmonie
dans les feuillées, et il s'élevait de la forêt des odeurs eni-
vrantes de thym et de lavandes. Sur les collines tintaient les
sonàilles des troupeaux qui passaient la nuit au parc ; au loin,
on entendait le grand murmure des eaux du Rhône, comme
un bruit de guerre dans l'espace.
Le chemin que suivait Ducrey était peu fréquenté, surtout
à cette heure-là. C'était une de ces voies vicinales allant s'em-
brancher à la grande route. 1) semblait que le cheval du mar-
chand de troupeaux avait hâte de sortir des bois, car, bien
loin de l'éperonner, son maître serrait la bride et cherchait à
le modérer. Tout à coup ce vigoureux cheval s'arrêta, ten-
dant le coup et flairant l'air devant lui. Deux cavaliers paru-
rent en effet au coude du chemin ; ils étaient à cent pas, et
semblaient hésiter à avancer. M. Ducrey, toujours bien pourvu
d'armes, mit la main dans la sacoche de sa lourde selle, et il
en tira un gros pistolet d'arçon. S'avançant alors avec pré-
caution jusqu'à la portée de îa balle, il cria d'une voix ré-
solue :
— Holà! Qui vive? amis, ou ennemis?
— Arrivez donc 1 répondit quelqu'un d'un ton allègre et
impératif. 11 y a dix minutes que nous écoutons le pas de
votre cheval dans les bois.
— Messieurs, répliqua Ducrey, vous me paraissez de fort
honnêtes gens ; mais, dans cet endroit isolé et à l'heure où
nous sommes, on ne permet à personne d'approcher de trop
près. Prenez la droite, moi la gauche, au trot, et croisons-
nous. Cela vous va-t-il?
— Quel est donc ce coquin-là? dit une voix impertinente.
— Ce coquin-là, répliqua Ducrey, pourrait bien avoir ren-
contré ici certain gibier qui sent la potence d'une lieue.
— Eh ! mon gentilhomme, reprit une autre voix plus claire,
faut-il aller désangler vos courroies, ou bien aurons-nous
l'honneur de visiter la croupière de votre baudet?
— Messieurs, dit Ducrey, je suis patiçnt tout juste, et je
tire à merveille le canard et le voleur.
— Mais voyez donc ce drôle de corps ! repartit un des ca-
valiers : nous l'attendons pour lui demander notre chemin, et
il nous offre un coup de pistolet !
— Ah! c'est différent, répondit le marchand en piquant
son cheval. Où allez-vous, messieurs?
— A Avignon, monsieur.
— Vous tournez le dos au Rhône, reprit Ducrey. Vous êtes
donc étrangers?
— Comme deux cigognes égarées, répondit un cavalier.
— Eh bien! messieurs, nous pourrons faire route ensem-
ble : je vais aussi en Provence. Aussi bien, la rencontre n'est
pas malheureuse pour moi : ces bois ne sont pas fréquentés
; par la meilleure compagnie.
Il s'approcha jusqu'à six pas des deux cavaliers arrêtés, et