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Relation circonstanciée de la dernière campagne de Buonaparte, terminée par la bataille de Mont-Saint-Jean, dite de Waterloo ou de la Belle-Alliance. Quatrième édition / par un témoin oculaire (René Bourgeois)

De
302 pages
J.-G. Dentu (Paris). 1816. In-8°, IV-297 p., 4 plans et 2 pl..
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RELATION
DE LA BATAILLE
DE MONT-SAINT-JEAN.
CET OUVRAGE SE TROUVE AUSSI AU DÉPÔT
DE MA LIBRAIRIE ,
Palais-Royal, galeries de bois, n«» 265et 266.
RELATION
CIRCONSTANCIÉE
DE LA DERNIÈRE CAMPAGNE
DE BUONAPARTE,
TERMINÉE PAR LA BATAILLE
DE MONT-SAINT-JEAN,
DITE DE WATERLOO OU DE LA BELLE - ALLIANCE.
QUATRIÈME ÉDITION,
Revue , corrigée, augmentée et ornée de deux plans, dont l'un présente
l'ensemble des opérations de la campagne, et l'autre les dispositions
particulières de la bataille de Mont-Saint-Jean; à laquelle on a joint les
diverses Relations qui ont paru en Angleterre; un grand nombre de
pièces contenant des détails anecdotiques aussi curieux que peu connus ,
avec deux nouveaux plans de la campagne et une vue panoramique du
champ de bataille.
Cat iMp teinoip ocufai/te>.
Fas sit mihi visa referre.
OVID., Epist.
- PARIS,
J. G. DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
rue du Pont de Lodi, no 3, près le Pont-Neuf.
1816.
PRÉFACE.
JVIALGRÉ tous les maux que Buonaparte a
attirés sur notre patrie, il est encore des Fran-
çais pour qui le nom de cet usurpateur n'a pas
cessé d'être imposant. Des souvenirs glorieux
semblent en effet s'y rattacher; mais les bril-
lans succès qu'il a obtenus ont été suivis de
revers si étonnans et si rapidement désastreux,
que l'on ne peut se défendre d'en inférer qm-e
la puissance colossale à laquelle il s'était élevé,
fut plutôt l'ouvrage prodigieux d'une fortune
aveugle que celui d'un génie éminemment su-
périeur.
- L'expérience, source de toute vérité, ne
permet plus de voir dans cet homme extraordi-
naire, que le plus téméraire des soldats parve-
nus qui ont dévasté le inonde. Etonné lui-
même de ses premières victoires, elles le rem-
plirent d'une orgueilleuse exaltation et d'une
confiance qui lui en assurèrent d'autres. Plus il
en remporta, plus elles furent faciles, et plus
il fut imbu de la suprématie de ses talens. Son
audace s'accrut avec sa fortune, et, comme
elle, ne connut bientôt plus de bornes : il en
fut tellement fasciné qu'il devint fataliste, se
crut l'homme du destin y et arriva jusqu'à vou-
loir proscrire du langage le mot impossible
(ij)
Dans toutes ses opérations militaires, Buo-
aaparte se montra constamment le même : sa
providence fut toujours le hasard. Que les
destins s accomplissent (i), disait-il, et il s'a-
bandonnait à eux sans réserve. Vingt fois les
deux bassins de cette balance régulatrice de
son sort se trouvèrent tellement en équilibre ,
qu'une plume jetée dans l'un ou l'autre suffi-
sait pour l'emporter; vingt fois aussi cette
plume décida le succès en faveur de Buona-
parte, mais sa ruine devenait inévitable , si
elle tombait une seule fois dans le bassin op-
posé.
La Campagne dont cet ouvrage est l'objet,
ne diffère que par ce résultat de celles qui l'ont
précédée : Le vainqueur de Marengo, d'Eylau,
d'Essling et de Wagram y a été reconnu à son
aventureuse témérité et à son exclusive pré-
somption. Là, comme par-tout, il fallait qu'il
écrasât son ennemi ou que sa perte fut entière ;
et là, comme par-tout aussi, le triomphe ne
tint à rien.
Il importe au bonheur de la France que les
prestiges qui ont jusqu'alors environné Buona-
parte soient dissipés, et qu'il lui apparaisse
enfin tel qu'il est. C'est dans ces vues que cet
ouvrage a été écrit : pour les remplir, il a suffi
de rapporter les faits revêtus de toute l'exacti -
(i) Proclamation de la campagne de Russie.
( iij )
tilde possible, car c'est ici particulièrement
qu'ils parlent d'eux-mêmes, et qu'ils ont force
de preuves irrécusables. Ils ont donc été dél"
crits comme ils ont été vus , et tels qu'ils ont
cté conçus relativement à l'ensemble de la
campagne.
Hommage a été rendu à cette valeur fran-
çaise qui ne s'est jamais démentie, et cet hom-
mage ressort nécessairement du récit d'une
campagne où elle a plus que jamais brillé. La
retracer, c'est rendre plus odieux encore
l'homme qui l'a fait servir d'instrument à ses
çrimes, et appeler d'éternels regrets sur tant
de généreuses victimes qu'il a sacrifiées.
Par la même raison , on n'a point dissimulé
l'indiscipline des troupes et les excès auxquels
plies se sont livrées. La démoralisation dont ils
sont les déplorables effets, est encore l'œuvre
de Buonaparte, et elle porte de trop funestes
atteintes aux principes conservateurs de la so-
ciété; pour qu'il ne soit pas instant de la lui
signaler comme une des plaies les plus pro-
fondes et peut-être les plus difficiles à cicatri-
ser que lui ait faites le fanatisme militaire.
Nous devons prévenir nos lecteurs qu'un
ouvrage intitulé : Précis des journées des 15,
i6, 17 et 18 juin y a été entièrement calqué
sur cette Relation, et qu'il n'en diffère que par
la couleur opposée qu'y ont prise les faits,.
Complètement dénaturés par l'influence d'une
( h y
opinion qui ne veut voir que ce qui la flatte.
Il suffit de dire que l'auteur de cet ouvrage
ayant d'abord posé en principe l'infaillibilité
de Buouaparte, rien ne l'embarrasse pour le
laver de tout reproche. Enlève-t-il la réserve
du maréchal Ney sans se donner la peine d'en
prévenir celui-ci ? cette réserve était inutile à
ce maréchal ; et s'il se trouva dans le cas d'en
invoquer le secours, on ne doit l'attribuer qu'à
son peu d'activitéà son imprévoyance et à
sa mauvaise tactique. Le maréchal Grouchy
ne parait-il pas en temps et lieu ? il perdit
trois heures à faire ses dispositions pour
attaquer les défilés d£ Wavres.
On voit que l'auteur du Précis se montre
en tout digne de défendre l'empereur, puis-
qu'il se sert des moyens que le grand homme
ne manquerait sans doute pas d'employer lui-
même. Tout le monde sait en effet combien il
était habile à mettre sur le compte de ses gé-
néraux les fautes qu'il commettait.
Indiquer le sens dans lequel cet ouvrage a
été conçu, c'est assez en faire connaître Les dé-
tails. Nous nous dispenserons donc de le sou- x
mettre à une analyse plus étendue, et nous
nous bornerons à le signaler ici comme une
compilation qui ne contient d'autres faits que
ceux qui ont été puisés dans cette Relation,
présentés en d'autres termes, et comme, mal-
gré l'évidence, l'auteur s'obstine à les voir..
1
RELATION
DE LA BATAILLE
D 'aNrAINrr -JEAN.
L //71;
E débarquènièi^dB'Buonaparte à Cannes fut véri-
tablement un coup de foudre pour tous les Français
qui voulaient sincèrement le bien et la tranquillité
de leur pays. Les conséquences funestes qui devaient
en résulter paraissaient en effet tellement évidentes ,
qu'à la nouvelle d'une apparition aussi étonnante
d'ailleurs que subite et imprévue, la première idée
qui frappa tous les esprits fut que l'évasion de ce
fléau de la France avait été ménagée, sinon suscitée
par ses ennemis, dans l'intention d'y allumer la guerre
civile, et de la livrer à toutes les horreurs d'une anar-
chie destructive.
Ce qui semblait devoir donner plus de consistance
à cette suspicion, c'était peut-être moins encore l'u-
nanimité aveclaquelle elle s'était établie, quelescon-
sidérations spécieuses qui lui servaient de fondement.
Ne pouvait-on pas en effet raisonnablement con-
jecturer que des puissances rivales n'avaient vu qu'a-
vec regret la France réconciliée avec l'Europe, échap-
per, glorieuse et redoutable, à tous les malheurs qui
(2)
l'avaient désolée? Jouissant alors, sous un gouver-
nement sage et réparateur, des bienfaits d'une paix
aussi ardemment souhaitée qu'avantageuse et dura-
ble, ayant déjà repris sensiblement une attitude flo-
rissante , et s'élevant rapidement vers un état de
prospérité qui promettait de lui rendre en peu de
temp s toute sa splendeur et son an-cienne influence,
n'offrait-elle pas des motifs assez puissans pour ex-
citer l'envie toujours attentive et prompte à s'alar-
mer?
Cette opinion, d'abord généralement admise, per-
dit néanmoins bientôt beaucou p de ses probabilités ,.
par les déclarations authentiques des souverains réu-
nis au congrès de Vienne, qui, en se prononçant
avec énergie contre l'audacieuse et criminelle entre-
prise de Buonaparte, et en le signalant comme un
aventurier avec lequel ils entendaient n'avoir aucune
relation politique, dévoilaient assez leur surprise et
leur indignation, et ne laissaient aucun doute sur
l'intention où ils étaient de le repousser d'un trône
auquel, après l'avoir solennellement abdiqué, il osait
encore prétendre.
Dans toutes les hypothèses , et sous tel point de
vue que l'on examinât la chose, le moment était
critique et le danger pressant ; mais n'existait - il
donc aucun moyen de le conjurer? Certes, si dans
, une pareille circonstance il ne pouvait y avoir qu'un
vœu, qu'une volonté qu'aucun autre intérêt ne de-
vait étouffer ni même modifier, celle de sauver la
( 3 )
patrie, il n'y avait non plus qu'un seul moyen d'y
parvenir, c'était de se réunir tous contre Buonaparte,
et de se rallier autour du trône légitime, véritable
palladium de la nation.
Tous les regards étaient fixés sur l'armée qui, es-
sentiellement consacrée à la défense de ce trône, et
attachée au gouvernement par des sermens solennels,
ne pouvait les trahir sans manquer à l'honneur et au
plus sacré des devoirs (i). C'était sur elle que repo-
sait l'espoir de ses concitoyens alarmés des maux
que l'usurpateur leur apportait ; ils aimaient à se per-
suader que, prenant à tâche de se concilier l'affec-
tion du Monarque, elle saisirait avec empressement
l'occasion de forger, si l'on peut s'exprimer ainsi, le
chainon propre à unir intimement sa gloire anté-
rieure à celle dont elle allait se couvrir, et à identi-
fier ses services passés à ceux qu'elle rendrait; pour
en constituer un ensemble inséparable qui appelât
sur elle toute la sollicitude et la reconnaissance de
son Souverain et de son pays.
Mais l'attente générale fut bien douloureusement
trompée, et une cruelle fatalité, sans doute, poussait
la France vers sa perte. Elle frémit toute entière
(1) Le maréchal Oudinot était tellement pénétré de cette vé-
rité , qui, si elle eût servi de base à tous les chefs de l'armée,
aurait infailliblement sauvé la France, que, dans une visite de
corps qu'il reçut à Metz, au moment où Buonaparte s'était déjà
avancé au-delà de Lyon, il dit hautement à la fouie d'officiers
qui remplissait son salon : 31essieurs, le Roi et l'honneur, voilà
notre boussole.
(4)
d'indignation et d'effroi, lorsqu'elle vit cette armée,
oubliant tout sentiment de patriotisme, abjurer, par
l'effet du plus inconcevable égarement, le noble titre
d'armée nationale, pour se dégrader jusqu'au point
de servir en satellites aveugles les desseins sacrilèges
de l'homme affreux si justement voué à la haine du
monde entier.
Bientôt environné d'une tourbe de factieux pleins
d'audace, et qui se grossissait à chaque instant par la
défection successive des corps envoyés pour le com-
i battre /Buonaparte s'avance donc à grands pas vers
la capitale, d'où le Roi, afin d'éviter l'effusion du
sang, ne tarde pas à se retirer. Sans doute, pour
prendre une aussi affligeante détermination, notre
auguste Monarque eut besoin de toute la force de
son ame; mais en supportant avec dignité et une
noble résignation cette nouvelle et terrible épreuve
d'une inflexible adversité, il lui imprima un carac-
tère de grandeur qui l'investit des droits les plus sa-
crés que donne à la vénération et à l'intérêt général
une illustre infortune.
:: S'il trouvait toutefois dans son cœur vertueux des
consolations propres à atténuer l'amertume de ses
propres malheurs, il était profondément affligé de
ceux qui allaient fondre sur la France, il en gémis-
* sait, et aucun sacrifice ne lui aurait paru pénible
pour l'en préserver. Inutiles désirs ! Le dévastateur
de l'Europe avait reparu; provoqués par sa présence,
tous les Souverains avaientre-sserré les liens qui les
( 5 )
unissaient, et s'étaient mutuellement juré de ne po-
ser les armes que lorsqu'ils l'auraient renversé. Au-
cune puissance humaine ne pouvait donc arrêter,
dans sa course désastreuse, le torrent de maux qui
menaçait de se déborder sur notre malheureuse
patrie, et le Roi n'avait d'autre digue à lui opposer -
que celle d'une médiation instante, toujours active,
mais que l'état des choses rendait nécessairement
impuissante.
Une multitude égarée par quelques misérables in-
trigans, dévorés d'ambition et intéressés au désor-
dre , ayant répondu et répondant, à mesure qu'il
avançait, au premier appel de Buonaparte, rien ne
pouvait désormais ralentir la rapidité de sa marche.
Aussi, n'eut-il besoin que de quelques jours pour
arriver dans la capitale où, profitant, avec sa témé-
rité ordinaire, de l'étonnement profond dans lequel
un évènement aussi inattendu venait de plonger la
France, et sans lui donner le temps d'en apprécier
les sinistres suites, il s'empara des rênes de l'Etat.
Comprimée par la terreur, et traitée en pays conquis
par sa propre armée, la France fut contrainte d'o-
béir aux lois anarchiques de la dictature la plus ar-
bitraire qui jamais eût pesé sur aucun peuple.
Ce n'était pas assez pour Buonaparte d'avoir aussi
indignement abusé de l'ascendant que son nom et
le souvenir de ses triomphes exerçaient encore sur
une armée fanatisée, pour l'exciter, au nom de Thon-
neur, à violer tout ce que l'honneur a de plus sacré,
( 6 )
la foi des sermens , et à se rendre l'instrument d'une
odieuse oppression 5 il était urgent que, pour ame-
ner autant que possible la nation a soutenir sa cause
impie, il développât avec el,le toutes les parties du
système de déception qu'il avait médité.
En même temps que des émissaires et des affidés
sèment par-tout les bruits les plus injurieux et les
plus absurdes sur le compte du Roi et de sa famille,
s'agitent en tous sens pour dénigrer leurs moindres
démarches, les dénaturer et en déduire des interpré-
tations propres à noircir leurs intentions les plus
tranchement exprimées , alarment les acquéreurs de
propriétés nationales, et annoncent comme très-
prochain le rétablissement des dîmes et des droits
féodaux , Buonaparte, de son côté, affiche les sen-
timens de modération les plus opposés à son carac-
tère , il s'humilie jusqu'à professer hautement le re-
pentir de ses fautes; et, qui le croirait enfin, le plus
despote, le plus arrogant et le plus ambitieux des
hommes ose parler d'indépendance, de paix et de
bonheur, à cette France désolée , fumante encore
du sang qu'il avait fait répandre, si long-temps cour-
bée sous le poids de ses fers, et dont tous les mal-
heurs étaient son ouvrage.
Il pousse plus loin la perfidie, et afin de lui ins-
* pirer une sécurité dont il a besoin pour arracher
d'elle les plus grands sacrifices, et la plonger sans
ressource dans l'abîme qu'il lui creuse, il insinue
par-tout confidentiellement, et avec l'apparence du
C 7 )
plus profond mystère ; qu'il est puissamment se-
condé par l'Autriche, et que l'arrivée prochaine de
Marie-Louise en donnera bientôt une preuve irré-
cusable : l'existence de cet accord, qu'on était na-
turellement porté à supposer, paraissait d'autant plus
probable que l'on regardait comme impossible que
Buonaparte se fût échappé et eût sur-tout conçu le
projet insensé de remonter sur le trône, contre la
volonté de toutes les Puissances de l'Europe et sans
le secours d'aucune d'elles. On se persuadait aussi
que, loin de donner de la publicité à un pareil ar-
rangement, s'il avait lieu, il devait au contraire être
tenu secret avec beaucoup de soin, pour ne pas
compromettre l'Autriche.
Quoiqu'il en soit, toutes ces machinations furent
couronnées d'un plein succès, et la France, fascinée
par le mensonge et l'artifice, subjuguée par les
baïonnettes, laissa se consommer pour ainsi dire
passivement, l'œuvre criminelle de l'usurpation de
Buonaparte. (i) C'est au nom de la paix et de la li-
(1) Il est très-vraisemblable qu'il existait une véritable conspi-
ration, une coupable trame dont tous les fils avaient été ourdis
dans l'ombre. Beaucoup de militaires mécontens avaient des re-
lations journalières avec l'île d'Elbe , et connaissaient très-bien
les projets de Buonaparte, qu'ils étaient au reste très disposés à
v servir aussitôt qu'il se présenterait. Ce qui prouve incontestable-
ment cette circonstance, c'est que , dès qu'il fut arrivé à Lyon-,
il envoya par la poste, aux grenadiers et chasseurs royaux (ex-
garde) qui étaient à Metz et à Nancy, l'ordre positif devenir le
rejoindre , en leur traçant leur itinéraire. Ils partirent en effet,
et ils étaient déjà fort avancés dans leur marche, lorsque le ma-
réchal Oudinot reut l'ordonnance du Roi oui les constituait
(8 )
berté, qu'au moment même où forgeant à notre in-
fortunée patrie de nouvelles chaînes, il la livrait
encore une fois impitoyablement à des ennemis que
son nom seul excitait à la vengeance, il osait An
proclamer le libérateur, et qu'il lui fut de nouveau
imposé. Elle fui loin sans doute de l'accueillir ; mais
tranquillisée en quelque sorte par ses promesses et
par l'assurance qu'il affectait, elle le crut fermement
appuyé par l'Autriche, et c'est d'après cette persua-
sion erronée que, guidée par le désir d'éviter une
guerre civile imminente, elle s'efforça de compri-
mer l'horreur qu'il lui inspirait. Elle ne le souffrit
donc que pour se soustraire à des déchiremens in-
térieurs plus funestes que la guerre étrangère à la-
quelle elle se flattait également d'échapper à l'aide
d'une politique dont les bases lui étaient inconnues.
0 déplorable aveuglement ! Comment ne pas voir
que par le fait seul qu'au mépris de ses traités, elle
replaçait sur le trône l'homme dont elle avait elle-
même provoqué la déchéance, elle déclarait la guerre
à toutes les puissances signataires de ces mêmes
traités par lesquels elle l'avait à jamais proscrit ?
Après avoir, par l'audace et l'imposture , rangé
r • — v
garde royale. Il s'empressa de se rendre près d'eux, pour leur
faire part de cette disposition à leur égard, espérant qu'elle les
satisferait et les ferait rentrer dans le devoir; mais ils furent
sourds à toutes les sollicitations dont le maréchal accompagna la
communication qu'il leur fit de cette ordonnance, et ils se con-
tentèrent de répondre: Monsieur le maréchal, il n'est plus
temps; puis ils continuèrent leur route.
( 9 )
la France sous sa domination, Buonaparte se mit
- en devoir de déployer les mêmes manœuvres auprès
des puissances. Son premier soin fut en conséquence «
d'expédier près d'elles des envoyés qui, en le leur
présentant comme appelé par le vœu unamine du
pepple Français, invoquaient en son nom le traité
de Paris. Quelques-uns de ces courriers furent ar-
rêtés aux frontières et ne purent passer outre;
d'autres obtinrent des passeports et arrivèrent jus-
qu'au congrès-où ils déposèrent leurs dépêches ;
mais aucun d'eux ne fut écouté , et malgré les pro-
testations réitérées de Buonaparte, qui mettait tout
en œuvre pour persuader qu'il ne voulait que la con-
servation de la paix, les souverains connaissaient
trop bien tous les ressorts de son astucieusé poli-
tique pour rester un instant indécis sur le parti qu'ils
avaient à prendre. Ils se refusèrent unanimement à
traiter avec lui, et en publièrent de nouveau l'irré-
vocable détermination, en donnant les ordres les
plus sévères pour que toutes les communications
fussent interceptées avec la France, vers laquelle
des armées innombrables se dirigeaient. Il n'y avait
donc plus à compter sur la médiation d'aucune des
puissances, et l'Europe entière se levait pour ren-
verser une seconde fois du trône l'usurpateur, que
la rebelli'on et le parjure venaient d'y replacer, et
quLla menaçait de nouvelles fureurs.
Rien n'intimida Buonaparte, et c'est sous le pré-
texte de consolider la paix, qu'il cache toute la ty-
r io )
rannie des mesures qu'il déployé pour se préparer
à la guerre, qu'il sait être inévitable. En même temps
qu'il annonce ne vouloir tenir que du peuple son
autorité , et que pour en recevoir l'investiture il ap-
pelle au Champ-de-Mai les représentans de la na-
tion , il ne laisse pas néanmoins , secondé par la
force dont il dispose, d'en exercer despotiquement
tous les actes. Il lance des décrets de proscription
contre les Français restés fidèles à leurs sermens et
qui, trop voués à l'honneur pour en enfreindre les
lois, opposent par leur exemple quelque résistance à
ses volontés ; il les prive des droits de citoyens, con-
fisque leurs biens, les destitue de leurs charges publi-
ques , les fait illégalement incarcérer, ou les place
sous la surveillance des lois les plus rigoureuses.
Bientôt il cesse entièrement de se contraindre , et
appesantissant sans réserve le joug d'une cruelle
dictature sur la France , frappée de terreur et cou-
verte de deuil, il ne tarde pas à lui enlever jusqu'à
l'illusion de croire que, corrigé par les leçons du
malheur, il doive la gouverner d'après un système
d'équité et de modération propre à effacer en elle le
douloureux souvenir des désastres récens auxquels
il l'avait livrée. La publication de l'acte additionnel
aux constitutions, en dévoilant ses vues ultérieures
et l'intention de s'arroger un pouvoir plus absolu
même encore que celui dont il avait fait un si ef-
frayant usage , acheva de porter la consternation
dans tous les esprits.
( Ii)
Il ne fut pas long-temps difficile non plus, de 1
saisir à travers l'étalage des senti mens de paix et de
conciliation dont il se targue , la joie qu'il éprouve
de voir l'Europe bouleversée et saisie d'épouvante
au seul bruit de son nom. Avide de vengeance et
< dévoré de la même ambition qui déjà l'avait perdu,
il ne rêve que victoires et conquêtes. Plus profon-
dément ulcéré encore par le froid et humiliant dé-
dain que les souverains lui témoignent, il n'aspire
qu'à laver dans le sang les àffronts dont il est
abreuvé. Mais si, déjà-impatient de figurer sur l'af-
freux théâtre des combats , la guerre devient inani-
festement l'objet de tous ses vœux, il se désespère
de ne pouvoir à son gré en donner le signal ; ses
,résolutions n'en sont toutefois point ébranlées ,
elles en acquièrent âu contraire plus de tenacité et
de violence ; et sacrifiant tout à la formation et à
l'organisation de ses armées, il ne s'occupe qu'à
Suppléer au temps qui lui manque par tous les
moyens que lui suggère la nécessité.
Dans toutes les parties de la France, la force et
la séduction sont de concert mises en usage pour
attirer des soldats sous ses drapeaux. Ori arrache
de nouveau à leurs familles tous ceux des malheu-
reux conscrits qui, échappés aux massacres des der-
nières campagnes, avaient été rendus à l'agriculture
et à l'industrie. Les prisonniers rentrés , tous ceux
des militaires qui jouissaient d'une solde de retraite
quelconque sont appelés à rePrendre du service
( 12 )
sous peine de perdre leur traitement. Des garde
nationales , des fédérations s'organisent de toutes
parts et sous toutes les dénominations. Des garni-
sons nombreuses sont jetées dans toutes les places
fortes. Par-tout on élève des fortifications; des
têtes de ponts, des abattis, des coupures , des re-
doutes sont pratiqués sur les routes et dans les
défilés; de l'artillerie, des armes de toutes espèces,
des équipages sortent des arsenaux et des ateliers ,
et en peu de temps la France est transformée en un
vaste camp, parcouru en tous sens par des troupes
qui, aussitôt qu'elles sont levées, partent pour les fron-
tières où les régi mens se complètent. Des armées
considérables sont bientôt rassemblées dans la
Flandre, en Alsace , en Lorraine , en Franche-
Comté , du côté des Pyrénées et des Alpes.
Deux mois s'écoulèrent ainsi au milieu des pré-
paratifs poussés sans relâche, et auxquels on s'em-
pressait de concourir, parce qu'on les regardait
comme de la plus haute importance pour repousser
l'invasion. Les départemens situés sur les frontières ,
et qui précédemment envahis avaient été, en 1814,
le théâtre de la guerre , témoignaient sur-tout hau-
tement et généralement le projet de se lever en masse
à l'approche de l'ennemi, et s'occupaient avec le
plus grand zèle à multiplier les obstacles sur leur
territoire.
Pendant ce temps on procédait à l'élection des
députés qui devaient assister au Champ-de-Mai
( iî )
pour y opérer la vaine et ridicule formalité du dé-
pouillement des votes émis sur l'acte additionnel,
et constituer la représentation nationale. Ce n'était
pas sans inquiétude que, parmi un grand nombre
d'hommes probes, éclairés et imbus des meilleurs
principes, on voyait figurer dans ces corps beau-
coup de noms que la révolution avait frappés d'une
célébrité vraiment alarmante, et sur-tout une foule de
militaires ambitieux et turbulens, uniquement domi-
nés par le désir de perpétuer un état de guerre au mi-
lieu duquel ils pussent, en conservant uneprépondé-
rance exclusive, s'élever auxhonneurs et à la fortune.
Toute la France attendait néanmoins avec impa-
tience la réunion de cette assemblée, moins encore
parce qu'on devait y poser les bases constitutives du
gouvernement, que parce que l'on se flattait d'y
voir siéger Marie-Louise, dont la présence aurait
garanti la conservation de la paix, en établissant
la certitude que l'Autriche se détachait de la coa-
lition européenne. Mais cette attente, qu'on avait
fait naître avec tant d'artifice, et qu'il entrait dans
les vues de Buonaparte de faire considérer comme
la cause des retards successifs apportés dans l'ou-
verture des chambres, fut bientôt cruellement trom-
pée. Les Champs-de-Mai eurent enfin lieu dans les
premiers jours de juin, et on y acquit l'intime et
irrécusable conviction qu'il n'avait cessé d'entasser
imposture sur imposture que pour tromper la France
et l'entraîner irrévocablement vers sa perte.
( 14 )
Il ne fut plus possible alors de lui dissimuler qu'elle
allait avoir à soutenir contre toute l'Europe la lutte
la plus inégale, et se trouver en proie à tous les dé-
sastres d'une guerre sanglante et qui ne lui offrait
que des chances de destruction. Le mal, sans doute,
était grand , elle était déjà profondément enfoncée
dans le précipice, mais elle pouvait encore en être
retirée par l'énergie et le patriotisme des corps re-
présentatifs ; et ils l'auraient indubitablement sauvée,
si, au lieu de se croire obligés de devenir les com-
plices de l'usurpateur, ils eussent démasqué son dé-
testable charlatanisme, et donné un libre essor à
l'indignation dont ils devaient être pénétrés.
Vous nous avez promis la paix , devaient-ils dire
au dictateur, et une guerre affreuse fond sur nous.
Vous avez en vain voulu nous cacher que l'Europe
entière vous repoussait ; celle des puissances que
vous invoquiez spécialement comme votre appui,
se déclare votre plus implacable ennemie. Votre
cause ne peut-être désormais celle de la France ;
son salut exige que nous vous signifions , comme
ses mandataires , que vous ne pouvez régner sur elle.
Mais au lieu de tenir ce langage , ils parlèrent
celui de la plus servile adulation. L'acte additionnel,
malgré la réprobation générale à laquelle il était
voué , fut adopté sans restriction, et la France fut
sacrifiée à Buonaparte.
Pendant que ces évènemens se passaient, les ar-
mées n'avaient cessé de recevoir des renforts consi-
( 15 )
dérables, et d'opérer des mouvemens de concentra-
tion. Celle qu'on appelait armée du Nord, et qui,
étendue sur les frontières de la Flandre, était la plus
nombreuse, occupait au commencement de juin des
cantonnemens dans les départemens du Nord, de
l'Aisne et des Ardennes, où elle était disposée par
échelons. Elle était à cette époque composée de cinq
corps d'armée dont le iet, commandé par le comte
d'Erlon, avait son quartier général à Valenciennes.
Le 2e, sous les ordres du comte Reille , occupait
Maubeuge. Le général Vandamme, avec le 3e corps,
couvrait le pays entre Marienbourg et Chimay. Le
68 corps, commandé par le comte de Lobau , était
réuni à Avesnes. Et enfin le 2e corps qui, rassemblé
à Metz par le général Gérard, et formant primitive-
ment l'armée de la Moselle, s'était depuis peu joint
à ces forces, était établi à Rocroi. Le grand quar-
tier général était fixé à Laon. Toute la cavalerie,
commandée en chef par le maréchal Grouchy, et
répartie sur les divers points, était partagée en quatre
corps sous les ordres des généraux Pajol, Excel-
mans, Milhaud et Kellermann.
Composée d'anciens soldats aguerris et d'officiers
qui devaient à Buonaparte leur fortune militaire,
cette armée était animée d'un grand enthousiasme,
et annonçait l'intention de se sacrifier toute entière
pour la défense du général qui était tout pour elle,
et avec lequel elle se croyait Invincible. Rien n'é-
galait son bouillant courage et le zèle qu'elle met-
(16 )
tait à exciter les habitans à la secourir si l'ennemi
pénétrait dans l'intérieur de la France. Aussi était-
elle parvenue à leur inspirer une grande énergie et
une entière sécurité sur les résultats de la guerre.
Ce qui augmentait encore leur assurance , c'est
qu'on ne cessait de leur répéter et qu'ils croyaient
généralement que la France n'avait été envahie en
1814 que par suite de trahisons successives. Ils pla-
çaient donc une confiance sans bornes dans la belle
armée qu'ils voyaient se réunir autour d'eux, et celle-
ci, de son côté, comptait, au moment des hostili-
tés , sur une coopération efficace de leur part.
Le département du Nord était le seul qui mani-
festât un esprit entièrement opposé, que rien ne
put faire varier, et qui professant hautement son hor-
reur pour Buonaparte, ne souffrait qu'avec une ex-
trême impatience la présence des troupes: on ne
put obtenir de lui le départ d'aucun militaire, et les
gardes nationales se refusèrent avec persévérance à
marcher. -
Telles étaient les positions de l'armée française
lorsque la garde se mit en marche pour se porter
également sur la frontière du nord et se joindre aux
autres corps qui s'y trouvaient rassemblés. Jusque-
là , on n'avait eu sur le commencement de la guerre
que des données fort incertaines, et quoique plu-
sieurs mouvemens se fussent effectués sur la ligne,
ils paraissaient n'avoir eu pour objet que de la for-
mer de la manière la plus convenable pour observer
( 17 )
2
l'ennemi et agir avec avantage dans le cas d'une agres-
sion subite de sa part. Mais le départ de la garde,
qui ne tarda pas à être rendue à sa destination, en
annonçant celui deBuonaparte, présagea des évène-
mens importans et l'ouverture prochaine de la cam-
pagne. Il quitta en effet Paris le 12 juin, et arriva
le i3 à Beaumont, où il se mit à la tête de l'armée,
dont les quartiers avaient été levés quelques jours
auparavant.
Elle défila en grande partie par Vervins et Avesnes ;
au bruit des fanfares et d'une musique guerrière.
Par-tout, sur son passage, la beauté des troupes ex-
cita la surprise générale, et l'ardeur qu'elles témoi-
gnaient paraissait leur garantir des succès éclatans.
L'infanterie était magnifique, mais une nombreuse
et brillante cavalerie, parfaitement bien montée,
fixait d'autant plus particulièrement l'attention, que
l'on regardait comme un prodige qu'elle se fût réor-
ganisée en si peu de temps. Il en était de même d'une
artillerie formidable et d'un immense matériel, dont
on devait à peine soupçonner l'existence.
La vue d'une aussi belle armée, en rappelant à la
mémoire les triomphes qui avaient élevé les armes
Françaises à un si haut degré de gloire et de réputa-
tion , autorisait sans doute à faire concevoir d'elle
les plus hautes espérances; et jugeant par ce qu'elle
avait déjà fait de ce qu'elle était capable de faire dans
une circonstance où elle défendait sa propre cause,
on était porté à méconnaître sa faiblesse relative,
( 18 )
et à la croire assez forte pour faire face à tout, en
suppléant au nombre par une audace surnaturelle
autant que par la supériorité de tactique attribuée
a son chef. Quant à elle, depuis long-temps impa-
tiente de combattre, et livrée à la plus aveugle exal-
tation , elle affrontait, sans effroi, toutes les forces
de l'Europe conjurées contre elle, et marchait à
l'ennemi sans la moinde hésitation et avec la certi-
tude de le vaincre.
Tout ce qui avait lieu ne pouvait, au reste,
donner aucun renseignement précis sur les projets
ultérieurs de Buonaparte, et l'on en concluait, ou
que l'ennemi avait attaqué nos avant-postes , ou
qu'il s'était avancé de manière à donner de l'inquié-
tude et à exiger que l'on se portât à sa rencontre
pour prendre des lignes de défense ; mais on était
loin de penser à une aggression de notre part, et l'on
supposait, au contraire , assez généralement, que
le plan de campagne adopté par Buonaparte , con-
sistait à se retirer devant l'ennemi en le harcelant
sans relâche, et à le laisser ainsi s'engager sur tous
les points dans l'intérieur de la France , jusqu'à ce
qu'affaibli par les marches et des combats successifs,
et séparé de ses ressources par les opérations des
corps de partisans qui se formeraient derrière lui,
l'on pût enfin l'accabler sous le poids de la popula-
tion entière insurgée et exaspérée par les évènemens
de la guerre.
Quoiqu'il en soit, l'armée, qui depuis son départ
( '9 )
des cantonnemens avait voyagea grandes journées >
se trouva le 14 réunie autour de Beaumont , où
étaient le quartier-général de Buonaparte, la garde
et le 6e corps. Le ier corps s'était porté à Solre-sur-
Sambre, le 2e à Ham-sur-Heure. Ces deux corps
constituaient la gauche de l'armée ; la droite était
formée des 3e et 4e corps, dont le premier prit po-
sition à Barbançon et le second à Philippeville.
Le temps, à l'exception de quelques pluies d'orage
très-violentes, s'était maintenu passablement beau ,
et les chemins n'étaient pas assez dégradés pour en-
traver la marche de l'artillerie et des équipages ;
aussi les mouvemens s'étaient-ils opérés avec une
célérité qui tenait de la précipitation. Les chefs
néanmoins paraissaient s'extasier sur leur préci-
sion, et elle eût suffi seule , assuraient-t-ils, pour
leur faire deviner la présence du grand homme.
Une concentration aussi rapide de toutes les forces
de Buonaparte, en annonçant manifestement des
dispositions hostiles, sans qu'aucun renseignement
indiquât que l'ennemi fût entré sur le territoire fran-
çais , excitait vivement la surprise, et donnait lieu de
conjecturer qu'il s'agissait moins de se défendre que
d'effectuer une irruption soudaine en Belgique.
Mais l'incertitude qui régnait encore sur le but de
ces manœuvres, cessa bientôt par la publication de
la proclamation suivante, qui fut mise à l'ordre et
lue à la tête de chaque division et de chaque régi-
ment.
< 20 )
« SOLDATS !
« C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo
et de Friedland, qui décida deux fois du destin de
l'Europe. Alors, comme après Austerlitz, comme
après Wagram, nous fûmes trop généreux. Nous
crûmes aux protestations et aux sermens des princes
que nous laissâmes sur le trône. Aujourd'hui, ce-
pendant, coalisés entr'eux, ils en veulent à l'in-
dépendance et aux droits les plus sacrés de la
France. Ils ont commencé la plus injuste des agres-
sions. Marchons donc à leur rencontre. Eux et
nous, ne sommes-nous plus les mêmes hommes?
« Soldats! à Iéna, contre ces mêmes Prussiens,
aujourd'hui si arrogans, vous étiez un contre trois,
et à Montmirail, un contre six.
« Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers
des Anglais, vous fassent le récit de leurs pontons
et des maux affreux qu'ils y ont soufferts.
« Les Saxons , les Belges, les Hanovriens , les
soldats de la Confédération du Rhin, gémissent
d'être obligés de prêter leurs bras à la cause de
princes ennemis de la justice et des droits de tous
les peuples. Ils savent que cette coalition est insa-
tiable. Après avoir dévoré 12,000,000 de Polo-
nais, 12,000,000 d'Italiens, 1,000,000 de Saxons,
6,000,000 de Belges , elle devra dévorer les états
du second ordre de l'Allemagne.
« Les insensés ! un moment de prospérité les
( 21 )
aveugle. L'oppression et l'humiliation du peuple
français sont hors de leur pouvoir : s'ils entrent
en France, ils y trouveront leur tombeau.
« Soldats 1 nous avons des marches forcées à
faire, des batailles à livrer, des périls à courir;
mais avec de la constance, la victoire sera à nous;
les droits, l'honneur et le bonheur de la patrie se-
ront reconquis.
« Pour tous Français qui a du cœur, le mo-
ment est arrivé de vaincre ou de mourir. »
Cette proclamation vraiment extravagante et où
, règnent sur-tout d'une manière si ridicule, l'em-
phase et le ton prophétique qui caractérisent toutes
celles de Buonaparte, fut reçue, comme on le pense
bien, par de bruyantes acclamations et des trans-
ports de joie. Au lieu d'intimider l'armée en lui ré-
vélant toute l'étendue des périls auxquels elle allait
être exposée , elle augmenta son exaltation et devint
pour elle le présage assuré des plus glorieux avan-
tages ; mais elle fut loin de produire le même effet
sur un grand nombre d'officiers éclairés , pour qui
elle fut au contraire d'un sinistre augure, et à qui
elle décéla sans réserve la déplorable extrémité à
laquelle Buonaparte se trouvait réduit.
Elle donna également de la facilité à se rendre
compte de la manière dont il se proposait de diriger
sa campagne, et il devint évident qu'il avait pour
point de vue principal de se porter sur les ennemis
avant que toutes leurs forces n'eussent opéré une
C 22 )
jonction qui les mît à même d'agir de concert et
simultanément.
Dans la situation critique où il se trouvait, c'était
peut-être le seul parti auquel il pût s'arrêter, et qui
lui offrît quelque probabilité de réussite. Les Russes,
en effet, n'étaient point encore rendus sur le Rhin ,
< et les évènemens qui se passaient en Italie, y rete-
naient pour un temps indéterminé une grande par-
tie des forces autrichiennes; mais il n'y avait pas
un instant à perdre pour commencer les opérations,
si, comme il n'y a pas à en douter , Buonaparte
voulait combattre séparément chacune des armées
alliées et obtenir des résultats décisifs avant que leur
rassemblement ne se fût complettement effectué.
C'est donc pour exécuter ce projet, qu'après avoir
réuni en une masse toutes les forces dont il pouvait
disposer , il s'avançait vers la Belgique , où il pen-
sait trouver un grand nombre de partisans, et dans
l'intention de tomber à l'improviste sur les armées
anglaise et prussienne, pour les déconcerter, les
battre et les détruire , s'il était possible , avant
qu'elles n'eussent reçu des secours. Si cette expédi-
tion eût réussi, il aurait ensuite multiplié , pour
ainsi dire, son armée et se serait porté avec elle sur
tous les points où sa présence eût été nécessaire : il
en eût également profité comme d'une occasion fa-
vorable pour appeler aux armes toute la France qui,
excitée par des succès, se serait résolue à les sou-r
tenir,
( 25 )
Peut-être aussi s'était-il persuadé que, surprenant
l'armée anglo-prussienne, dans une sécurité parfaite
et disséminée dans des quartiers étendus , il y por-
terait le désordre et la confusion par une attaque
imprévue, et rendrait sa concentration très-difficile;
mais dès le commencement de juin , cette armée
s'était èentralisée et mise, en conséquence, en me-
sure contre une aggression subite, que les mouve-
mens des Français avaient déjà, à cette époque,
donné lieu de soupçonner.
L'armée sous les ordres du duc de Wellington,
composée d'Anglais, d'Hollandais, d'Hanovriens et
de Belges, était forte d'environ 80,000 combattans,
divisée en deux corps principaux; elle était placée
sur les routes de Valenciennes et de Maubeuge à Bru-
xelles. Enghien, Braines-le- Comte , Nivelles et
Soignes étaient occupés par le premier de ces corps,
commandé par le prince d'Orange. Le 2e corps ,
commandé psr le général Hill , était posté à Ath ,
Grammont, Oudenarde, etc. Le gros de la cavalerie
était cantonné entre Grammont et Ninove. Le quar-
tier-général de lord Wellington était à Bruxelles ,
qui , ainsi que Gand et les villes circonvoisines ,
étaient occupées par une réserve considérable et une
nombreuse artillerie.
Cette armée couvrait toutes les frontières de
Fiandres depuis la mer jusqu'aux environs de Mons
et de Charleroi. Le reste de l'espace jusqu'au Rhin,
était rempli par l'armée prussienne qui, répartie
( 24 )
entre Mons et Liège, s'appuyait à Fleurus , Na-
mur, Ciney et Hanut; elle était commandée par
le maréchal Blücher et offrait une force numérique
de 120,000 hommes; ainsi ces deux armées réunies
et agissant de concert, présentaient un effectif de
200,000 combattans.
L'armée française que conduisait Buonaparte,
était de i5o,ooo hommes environ, distribués ainsi
qu'il suit : cinq corps d'infanterie de 20,000 hommes
chacun, la garde de la même force ; quatre corps de
cavalerie faisant 20 à 25,000 hommes au plus , et
de 5 à 10,000 composant l'artillerie, le génie et les
équipages.
Elle était donc de beaucoup inférieure en nombre
à celle qu'elle se préparait à assaillir ; mais pleine
d'ardeur, fière de ses triomphes et pénétrée de sa
supériorité sur des ennemis qu'elle avait tant de fois
vaincus, elle marchait à eux avec une audace qui
augmentait indéfiniment sa force.
Trois cents bouches à feu, un matériel immense
parfaitement bien attelé et dans le meilleur état,
ainsi que quelques équipages de pont, suivaient
cette belle armée. Indépendamment des batteries
attachées à chaque division, tous les corps d'armée
avaient un parc de réserve. L'artillerie de la garde,
presqu'entièrement composée de pièces neuves, se
faisait surtout particulièrement remarquer.
Ainsi, on peut le dire, cette armée était une des
plus belles et des plus redoutables que la France eût
( 25 )
depuis long-temps mises sur pied, mais ce fut prin-
cipalement dans cette circonstance que l'on put se
convaincre que c'est le général qui fait les soldats.
Certes, si, comme l'avançaient quelques chefs en-
thousiastes , on pouvait reconnaître la présence de
Buonaparte par la précision et la disposition savante
des mouvemens , il était bien plus facile encore de
la deviner, par l'esprit d'insubordination et de licence
effrénée qui se répandit dans les rangs.
Déjà, au milieu même de leurs compatriotes, ces
superbes troupes , à la réputation de bravoure des-
quelles on ne peut rien ajouter, et qui seraient l'hon-
neur et la gloire de leur patrie, si elle n'avait à gémir
sur leur funeste égarement, manquaient, il est affli-
geant de l'avouer, de cette discipline qui, en cons-
tituant la véritable force des armées, leur donne
cette existence régulière et légale qui seule les dis-
tingue des rassemblemens formés pour la rapine et le
brigandage.
Sans égard pour les malheureux habitans des
contrées qu'ils traversaient, qui cependant mettaient
le plus grand zèle à leur fournir tous les moyens de
subsistance possible, les soldats français les traitaient
avec la dernière inhumanité, et regardant le pillage
comme un de leurs droits les plus incontestables, ils
se faisaient en quelque sorte un mérite de se livrer à
tous les excès.
Sûrs de l'impunité et encouragés même par la
complaisance avec laquelle on autorisait de pareils
( * )
écarts, ils saccageaient, sans le moindre scrupule,
toutes les maisons, et sous le prétexte de chercher
des vivres, s'emparaient de tout ce qui était à leur
convenance. On était en campagne, on ne pouvait
faire la guerre sans eux, disaient-ils; en consé-
quence , tout leur était permis, et d'après ce raison-
nement , ils donnaient un essor illimité à leur goût
pour la dévastation , goût raffiné par dix ans de
guerre, qu'on ne peut comparer pour les ravages
qu'elles exercèrent , qu'aux excursions des hordes
barbares sur les terres de leurs voisins.
L'indignation seule arrache de pareils aveux ,
mais elle ne saurait sévir avec trop de rigueur contre
des actes de vandalisme aussi révoltans , et qui sont
les déplorables effets de la démoralisation à laquelle
Buonaparte avait conduit ses soldatset dont il se
servait dans ses invasions pour remplacer en eux
l'impulsion du patriotisme. Ainsi, courant de maison
en maison , de cave en cave, de grenier en grenier,
les soldats ne revenaient au camp que chargés de
dépouilles et après avoir anéanti ce qu'ils ne pou-
vaient emporter, trop heureux si, en butte à toutes
çortes d'invectives et de mauvais traitemens, le pékin
accusé d'avoir trop bien caché son argent, parvenait
à échapper à leur vengance en laissant à leur discré-
tion tout son avoir.
Mais si Buonaparte parvenait ainsi à se concilier
leur attachement et à les dévouer passivement à
l'exécution de ses volontés, il leur ravissait, en les
C 27 )
rendant l'effroi et le fléau des peuples , la plus glo-
rieuse récompense de leurs exploits, celle d'être
honorés des ennemis, même après les avoir vaincus.
En vain des officiers pleins d'honneur et de mora-
lité , cherchaient, autant par leur sévérité que par
leur exemple, à réprimer un désordre dont ils gé-
missaient ; tous leurs efforts étaient impuissans , et
ils furent d'ailleurs bientôt convaincus que, quoi-
qu'on apparence improuvé, il n'entrait pas dans les
vues du chef qu'on en arrêtât le cours. Aussi, un
très-grand nombre d'entr'eux ne servaient-ils qu'à
regret dans une armée rebelle, qu'une pareille con-
duite rendait plus criminelle encore; mais entraînés
par la force, des circonstances et voulant se dissi-
muler leur parjure, ils cherchaient à se faire illusion
sur les causes de la guerre, pour n'en considérer
que le but, qui était de s'opposer à linvasion du
territoire français. C'est à ce seul titre que, dépo-
sant toute opinion et dans l'intention exclusive de
concourir à la défense de la patrie, ils regardaient
comme leur premier devoir de rester fidèles à leur
poste.
Mais il n'en était pas de même de beaucoup
d'autres officiers qui toléraient ce pillage avec une
sorte de satisfaction. « Pourquoi n'y a-t-il pas de
« magasins, disaient-ils ; il faut bien que le soldat
u vive. » Et quand le soldat vivait, on pense bien
qu'eux-mêmes étaient dans l'abondance et n'avaient
tyue rembarras du choix. Reconnaitra-t-on à ces
(28)
traits le caractère généreux et délicat dont les offi-
ciers français ont constamment fait preuve? Non,
sans doute ; mais il n'appartient en effet qu'aux vrais
officiers de Buonaparte, à ceux qui, pour être dignes
de lui, foulaient aux pieds tout sentimeut de morale
et de dignité.
Le pays que l'on traversait, couvert de riches
moissons, annonçait la plus belle récolte ; mais mal-
heur aux contrées qui se trouvaient sur le passage !
malheur sur-tout à celles que leur position ren-
dait propres à l'emplacement d'un camp! Il sem-
ble que, par un motif de destruction calculé, on
prît à tache de choisir toujours les plus fertiles. En
peu d'instans tout disparaissait sous les pieds ou
sous le tranchant de la faucille , pour servir de pâ-
ture aux chevaux ou à la construction des baraques.
L'intérieur de l'armée était déchiré par des actes
d'une anarchie semblable à celle qui régnait au-
dehors ; il semblait qu'une haine implacable animât
les uns contre les autres les différens corps qui la
composaient, et qu'il existât entr'eux une guerre
ouverte. Point d'abandon, point de confiance ré-
ciproque, aucun témoignage de fraternité d'armes;
par-tout orgueil, égoïsme et avidité. Il ne régnait
sur-tout aucun accord entre les chefs : quand un
commandant de colonne ou de régiment arrivait
dans le lieu qu'il devait occuper, il s'emparait de
tout ce qui existait, sans égard pour ceux qui
pouvaient survenir après lui. Des gardes étaient
( 29 )
placées dans les maisons qui offraient des ressour-
ces , et sans autre droit que celui du premier occu-
pant, s'opposaient à toute espèce de partage. Très-
fréquemment on se jetait sur les sentinelles, et il
en résultait de véritables combats. Il y eut de cette
manière un assez grand nombre de blessés et même
quelques tués.
La garde impériale sur-tout, extrêmement arro-
gante avec les autres troupes, était particulièrement
détestée ; et de la même manière qu'elle repoussait
avec dédain les troupes qui étaient en contact avec
elle, elle était à son tour persécutée et tourmentée
par celles-ci, quand elle ne se trouvait pas assez
nombreuse pour faire la loi. Les différentes armes
de cavalerie se poursuivaient, pour ainsi dire, en-
tr'elles avec le même acharnement, et insultaient
impunément l'infanterie par toutes sortes de procé-
dés grossiers : l'infanterie, de son côté, menaçait la
cavalerie de ses baïonnettes, et affectait de n'en
faire aucun cas.
Quoiqu'il en soit, l'armée française concentrée en
une forte masse, se trouvait placée toute entière vis-
à-vis le point de la ligne ennemie, où les deux
armées anglaise et prussienne opéraient leur jonc-
tion. C'est là qu'elle menaçait de l'enfoncer , pour,
en s'engageant ensuite entr'elles , après les avoir
séparées , rejeter l'une sur l'Escaut, l'autre derrière
la Meuse, et gagner ainsi Bruxelles et l'intérieur de la
Belgique.
( 3° )
Le 15 , à la pointe du jour, elle s'ébranla pour
commencer ses opérations. Buonaparte se porta
vers midi à Jumignan-sur-Heure , et le deuxième
corps marcha sur Thuin et Lobbes-sur-Sambre, ou
il attaqua les avant-postes Prussiens et les força à une
prompte retraite. Le premier corps de l'armée Prus-
sienne qui, formant son extrême droite , garnissait
cette partie de la frontière, était fort de 3o mille
hommes commandés par le général Ziethen, et avait
son quartier-général à Charleroi. Ce fut sur cette
ville et sur Marchiennes que se retirèrent les Prus-
siens, vivement poursuivis par notre cavalerie, qui
chargea plusieurs fois sur des carrés, les enfonça
et leur lit quelques centaines de prisonniers.
La cavalerie légère du centre suivit sur la route
de Charleroi le mouvement du 2e corps, et balayant
par plusieurs charges successives tout ce qui lui
était opposé , repoussa l'ennemi avec vigueur jus-
que sur la Sambre, derrière laquelle il se hâta de
prendre des positions pour en disputer le passage.
Un combat sérieux s'engagea devant Charleroi,
et se soutint pendant quelque temps avec beaucoup
de vivacité. Pendant que de nombreux tirailleurs
défendaient l'approche du pont, les Prussiens s'oc-
cupaient à le rendre impraticable, afin de pouvoir
évacuer la ville, et leurs colonnes s'étant formées
sur la rivière, elles reçurent les français par un feu
très-vif qui arrêta pour quelques instans l'impétuo-
sité de leur marche, mais ils ne tardèrent pas à s'a-
(3i )
vancer avec une nouvelle ardeur et une telle intré-
pidité, que les Prussiens pressés trop vivement et
désolés par nos batteries, furent obligés d'aban-
donner le pont sans avoir pu le détruire en entier ;
ils ne parvinrent à y causer que quelques dommages
facilement réparables. Les sapeurs et les marins de
la garde s'y portèrent, et eurent bientôt applani les
difficultés; alors l'ennemi se retira précipitamment
de la ville, et gagna les hauteurs qui l'avoisinent
du côté de Bruxelles. Notre cavalerie le serra de
très-près , et l'armée ayant effectué son passage
sans éprouver d'autre obstacle, prit aussitôt posses-
sion de Charleroi.
Le 2e corps de son côté, après avoir surmonté
la résistance que quelques bataillons lui opposèrent,
avait passé la Sambre à Marchiennes , et s'avançait
sur le flanc droit des Prussiens vers Gosselies, gros
bourg situé sur la route de Bruxelles, dans l'inten-
tion d'ôter à la colonne forcée à Charleroi, les
moyens sinon de se retirer, au moins de s'établir sur
ce point, et pour, en conséquence, l'éloigner des
Anglais en la contraignant à se jeter sur Fleurus et
Namur. Ce fut en effet le mouvement qu'elle opéra;
et poursuivie sans relâche par notre avant-garde
qui, sans lui donner le temps de se reconnaître, la
chassait de tous les points où elle tentait de s'arrêter,
elle fut menée battant jusqu'à Fleurus, qu'elle oc-
cupa, et où elle prit enfin position.
Les troupes françaises, se jetaient avec une in-
( 52)
croyable impétuosité sur l'ennemi, et ce n'était
qu'avec peine qu'elles attendaient un commandement
pour l'assaillir aussitôt qu'elles le rencontraient. Elles
étaient tellement électrisées par la présence de Buona-
parte, qui se faisait voir partout, que sans qu'il fût
possible de les modérer, elles couraient sur les
Prussiens sans tirer un coup de fusil, et s'élançaient
à la baïonnette au milieu des masses avec une
telle furie, que rien ne pouvait résister à leur pre-
mier choc.
La cavalerie rivalisait sous ce rapport avec l'infan-
terie , et se précipitait au premier signal sur les ba-
taillons carrés, qu'elle parvenait le plus ordinai-
rement à disperser après les avoir sabrés Jiorrï-
blement. Les escadrons de service de Buonaparte
chargèrent plusieurs fois : ce fut dans une de ces
charges que le général Letort, colonel des dragons
de la garde, fut atteint d'une blessure mortelle.
Enfin, après différens combats opiniâtres, et sou-
vent meurtriers , les Français s'approchèrent de
Fleurus, où le général Ziethen paraissait vouloir se
maintenir. Mais vers le soir, l'arrivée successive des
forces de Buonaparte lui ayant permis de pousser
ses attaques avec plus d'instance, il tourna rapide-
ment avec le 3e corps la position des Prussiens, les
culbuta, et les força à se mettre de nouveau en re-
traite par la route de Namur. Les Français étant res-
tés maîtres de Fleurus, cessèrent de les poursuivre
- lorsque la nuit survint, et établirent leurs bivouacs
( 33 )
5
sur les hauteurs qu'ils avaient enlevées autour de ce
village. -
Tandis que Faile droite de l'armée française, for-
mée des 3e et 4e corps d'infanterie et de la cava-
lerie du général Pajol, obtenait ces résultats à
Fleurus, l'aile gauche, cmposée des i" et 2e corps
d'infanterie et du 3e de'cavalerie, s'était avancée par
Gosselies, sur la route de Bruxelles. jusqu'au village
de Frasrïes , en arrière et vis-à-vis duquel elle s'était
placée, après en avoir chassé une brigade de l'ar-
mée belge qui l'occupait.
La nuit ayant suspendu les opérations, Buona-
porte quitta les lignes avancées et retourna avec son
quartier-général à Charleroi, où se trouvaient la
garde et la réserve; une partie de la grosse cavalerie
était répandue dans les villages circonvoisins et-bi-
vouaquait sur les deux rives de la Sambre.
Les divers engagemens qui avaient eu lieu dans
la journée avaient produit aux Français un - millier
de prisonniers, le passage de la Sambre et la pos-
session de Charleroi; mais l'avantage le plus si-
gnalé qu'on en retira fut d'assurer le moral des
troupes par un premier succès. Aussi, selon la mé-
thode de Buonaparte, mit-on tout en œuvre pour
en tirer bon parti. On commença d'abord par l'exa-
gérer considérablement ; et, pour soutenir cette
exagération , on employa des procédés très-connus.
A mesure que l'on faisait quelques prisonniers, on
s'empressait de les recueillir; et, après les avoir
( 34 )'
partagés en plusieurs colonnes, on les faisait con-
duire en triomphe, les unes après les autres, vers
les eorps qui se trouvaient en arrière et sur les
routes par où ces corps défilaient. On pense bien
q.u'à leur vue les cris de vive l'empereur! retentis-
saient dans les airs, et que les soldats se livraient
aux transports de la joie la plus vive: c'était remplir
le but que l'on se proposait.
L'armée française, quoiqu'elle n'eût pas encore
toute entière passé la Sambre , se trouvait sur le
territoire belge , et au milieu des nouveaux sujets
du royaume des Pays-Bas, qui, disait-on, nous in-
voquaient à grands cris comme leurs libérateurs, et
n'attendaient que notre présence pour se lever en
masse en faveur de notre cause. Nous trouvâmes
en effet quelques groupes de paysans à l'entrée des
villages que nous traversions, qui venaient au-devant
de nous aux cris de vive l'empereur ! mais ils ne
paraissaient pas généralement animés d'un enthou-
siasme bien sincère; et, à parler franchement, ils
ressemblaient plutôt à des crieurs salariés, qu'à des
citoyens cédant au besoin d'exprimer leurs vérita-
bles sentimens.
Ils nous accueillaient comme des vainqueurs dont
il est urgent de captiver la bienveillance ; ils n'é-
taient au reste que les amis du plus fort, et leurs
exclamations signifiaient manifestement : Nous vou-
lons être Français, si vos baïonnettes nous appor-
tent la loi; de grâce ne nous pillez pas, ne dévastez
( 35 )
pas nos campagnes, traitez-nous comme vos com-
patriotes.
Mai-s leurs- supplications ne furent point enten-
dues; et malgré la confiance que nos soldats accor-
daient à ces démonstrations amicales, ils se con-
duisirent avec eux comme avec leurs ennemis les
plus déclarés : la dévastation et le brigandage signa-
laient par-tout le passage de l'armée. Aussitôt que
les troupes avaient pris autour de quelque village
une position momentanée, elles se débordaient
comme un torrènt sur les malheureuses habitations
offertes à leur rapacité : boissons, comestibles
meubles-, linge, vêtemens, tout en un mot dispa-
raissait à l'instant. Un village où l'on avait campé
ne présentait plus, lorsqu'on le quittait le lende-
main , qu'un vaste amas de ruines , et on peut dire
de décombres, autour desquelles se trouvait dis-
persé tout ce qui avait servi à l'ameublement des
maisons. Les environs, ordinairement couverts des
moissons tes plus riches , paraissaient avoir élé abî-
ittés' par un déluge de grêle, et les places des feux
de bivouacs, noircies et éparses au milieu de ces
moissons et des prairies réduites en litière, figu-
raient des lieux frappés de la foudre.
Au moment du départ, les habitans plongés dans
le silence, des femmes éplorées, des enfans dèmi-
riudset saisis d'effroi, sortaient par essaims de leurs
agiles et venaient parcourir leurs champs dévastés
pour y reconnaître les meubles, les vases et au-
(36)
ires effets qui leur avaient appartenu, et poar em
recueillir les débris (i).
- Ïl résulta des informations prises, que les avamt-
postes prussiens, qui cependant étaient sur leurs
gardes , avaient été surpris , et que, loi. de pré-
voir une attaque aussi brusque et surtout aussi sé-
rieuse, les alliés n'attendaient que le moment où
leurs forces seraient réunies pour emtrer sur le terri-
toire français. Les habitans eux-mêmes étaient très-
étonnés de notre apparition , au moment où ils nous
croyaient entièrement occupés de garnir nos frantiè-
res pour les préserver de l'invasion. Ils disaient en
général beaucoup de mal des Prussiens, qu'ils pei-
gnaient comme très - exigeans, dont ils se plai-
(i) Faut-il, comme le pensent plusieurs personnes, au reste
très-bien intentionnées, et sous le prétexte spécieux que c'est
léser l'honneur national, et légitimer en quelque sorte les repré-
sailles des armées qui occupent le territoire , éviter- de tracer le
tableau des excès commis par nos troupes, et passer sous silence
ce qui peut être à leur chatte ? En se refusant à parler de ces
actes déplorables ils n'en seraient pas moins cranus , et ce serait
au contraire laisserplaner sur la nation le soupçon injurieux qu'elle
les avoue. On ne doit donc pas hésiter à les lui signaler comme de
cruels abus de force et de confiance qu'elle réprouve d'une manière
formelle, et afin qu'en les vouant au blâme et à l'iadignation pu-
blics, elle efface la tache qui en rejaillit sur elle. C'est ainsi que
l'on remplira le triple objet de disculper la nation , de faire rougir
dé-ces indignités ceux mêmes qui s'en sont rendus coupables, et
de dévoiler à tous l'insigne horreur qu'inspirent de pareilles vio-
lences , lesquelles ne peuvent manquer d'attirer toujours sur ceux
qui les exercent, la honte, le mépris général, une haine impla-
cable et tout le poids d'une vengeance qui, comprimée pendant
plus ou moins de temps, éclate eniin tôt eu tard par une explo-
sion terrible.
( 5? )
gnaient d'être journellement maltraités, et auxquels
ils paraissaient porter beaucoup de haine.
D'après ces renseignemens, qui n'offraient rien
de positif, et qui ne sont rapportés que comme des
bruits vagues, chacun faisait ses suppositions sur
le résultat probable de la campagne commencée.
L'armée ennemie n'étant point réunie-, allait se trou-
ver dans l'impossibilité d'opérer sa concentration.
Poursuivis avec vivacité , les corps séparés et tour-
nés de toutes parts ne pourraient se défendre que
faiblement. Wellington n'était point en mesuFe
déconcerté par un mouvement offensif qu'il était
loin de prévoir, tout son plan de campagne deve-
nait nul, puisqu'il avait perdu l'initiative d'après
laquelle il avait été calculé, et qu'il ne pourrait
s'exécuter sur le terrain prévu. En résumé, con-
fiance sans bornes en Buonaparte , dont les combi-
naisons étaient aussi certaines qu'admirables ; par-
tant, destruction des Anglais ou leur embarque-
ment précipité ; arrivée prochaine sur le Rhin , au
milieu des acclamations universelles des Belges ,
levés en masse pour leur délivrance, et dont l'ar-
mée toute entière n'attendait que le moment de pas-
ser dans les rangs 3e leurs anciens compagnons
d'armes.
C'est ainsi que l'armée française-, déjà enivrée de
ses succès et fière de camper sur le terrain qu'elle
avait conquis, se livrait aux transports de la joie
et aux illusions de l'espérance ; elle attendait avec
( 38 )
impatience le lendemain pour reprendre sa pour-
suite, et les corps qui n'avaient point encore donné
invoquaient avec ferveur l'instant où ils pourraient
se signaler.
L'ennemi, à son tour, mettait la plus grande
activité à rassembler ses forces et à prendre des dis-
positions pour s'opposer à de nouveaux progrès de
notre part. Lorsque le général Ziethen se vit sérieu-
sement attaqué, il en informa le maréchal Bliicher,
r qui mit aussitôt ses troupes en marche et les dirigea
sur Charleroi. Le ae et le 3e corps prussiens s'étaient
déjà rendus dans les environs de Sombref, lorsque
le ier corps qui avait été battu à Fleurus, les ren-
contra et se réunit à eux. Le 4* corps de la même
armée s'était également mis en mouvement, et de-
vait , dès le lendemain, se trouver à même d'opérer
sa jonction avec ces forces déjà très-imposantes ,
puisqu'elles s'élevaient à plus de 80 mille combat-
tans. &
Le maréchal Bliicher, résol u de livrer une ba-
taille générale, fit prendre à son armée une posi-
tion très-avantageuse et qu'il avait choisie à cet ef-
fet, entre Bry et Sombref. Il fixa son aile gauche
dans ce dernier village, et étendit sa droite jus-
qu'au premier, faisant occuper en force les vil-
lages de Saint-Amand et sur-tout celuf de Ligny,
derrière lequel il plaça son centre : ces villages
étaient appuyés sur la Ligne, ruisseau torrentueux
qui couvrait tout le front de la position. Toute la
( 39 )
nuit fut employée par les Prussiens à garnir leurs
emplacemens et à se préparer à uneoaffaire très-
sérieuse.
L'armée anglo-belge, à la nouvelle de ce qui se
passait, avait en même temps quitté sas quartiers
pour se porter avec promptitude vers les points at-
taqués : le prince d'Orange arriva bientôt sur la
route de Charleroi à Bruxelles avec une partie du
corps sous ses ordres ; et lord Wellington , prévenu
par plusieurs courriers, ordonna sur le champ le
départ de toutes ses troupes et de ses réserves. Le
15 au soir il n'y avait encore que peu de forces
rendues sur le terrain ; mais elles arrivèrent suc-
cessivement pendant la nuit et dans la matinée du
16, et prirent poste en avant et sur la lisière du
bois de Bossu, près de la ferme des Quatre-Bras,
ainsi nommée parce qu'elle est le lieu où s'entre-
croisent les routes de Nivelles à Namur et de Bru-
xelles à Charleroi.
Telles étaient les dispositions lorsque le 16, de
grand matin, l'armée française reprit les armes. Le
maréchal Grouchy, avec l'aile droite, se prépara à
marcher sur Sombref pour appuyer la retraite des
Prussiens sur Namur; mais de fortes reconnaissan-
ces poussées en avant ne tardèrent pas à les rencon-
trer dans la position qu'ils avaient prise et où ils
présentaient la bataille. Il fallut, en conséquence ,
pour placer l'armée dans une ligne conforme à celle
des Prussiens, lui faire exécuter un changement
(4o)
de front : pour y parvenir, le 3e corps tourna sur
sa gauche an avant de Fleurus, et porta ses têtes de
colonnes jusqu'à la hauteur de la droite des Prus-
siens, où faisant face à Saint-Arnaud, il devint
notre extrême gauche. La 4e division du 2' corps
qui faisait l'arrière-garde du 38 , le suivit immédia-
ment et se plaça un peu au-dessous de ce village.
Le 4e corps. qui venait ensuite, se rangea en ba-
taille vis-à-vis Ligny, et enfin la cavalerie du géné-
ral Pajol et une-division d'infanterie s'étant éche-
lonnées devant Sombref, l'armée se trouva com-
plètement et convenablement développée, présentant
un front parallèle à celui des Prussiens et d'une
égale étendue.
Pendant que ces diverses évolutions s'exécutaient,
les troupes qui étaient encore en arrière défilaient
par Charleroi, et le 6e corps et la garde qui en
étaient partis dès le matin, marchaient avec rapi-
dité vers Fleurus pour se joindre au reste de l'armée.
Buonaparte, qui s'était également rendu de très-
bonne heure aux avant-postes , attendait ces troupes
avec impatience, et les mit en réserve avec un nom-
breux corps de cuirassiers derrière le 4e corps , en
face de Ligny.
Nos forces principales se trouvaient en consé-
quence concentrées sur ce point, et tout annonçait
qu'une affaire des plus majeures et même décisive,
allait y avoir lieu contre l'armée prussienne. Buo-
naparte se réserva le commandement de cette par-
( 41 )
tie de l'armée française, et avait confié au maréchal
Ney, arrivé de la veille au quartier-général, celui
de l'autre partie beaucoup moins considérable, puis-
qu'elle n'était composée que du 1er corps, et de
trois divisions du second.
Ce commandement qui paraît de peu d'intérêt
sous le rapport du nombre des troupes, était cepen-
dant de la plus haute importance si l'on considère
que les corps qui en ressortaient, quoique consti-
tuant par le fait notre aile gauche, étaient destinés
ii agir isolément et comme une armée entièrement
livrée à elle-même, contre les Anglais, qu'elle de-
vait constamment tenir en échec pour s'opposer à
ce qu'ils secourussent les Prussiens. Les trois divi-
sions du 2e corps, qui faisaient partie de cette ar-
mée de gauche, s'étaient avancées dès le matin avec
une formidable artillerie, sur les hauteurs en avant
de Frasnes, en face des Quatre - Bras et du bois de
Bossu, d'où elles avaient commencé à harceler les
Anglais. Le ier corps et deux divisions de cavalerie
avaient été placés en réserve en arrière de ce même
village de Frasnes à-peu-près dans le milieu de
l'intervalle qui sépare les Quatre-Bras du village de
Saint-Amand, au devant duquel se trouvait l'aile
gauche de l'armée de Buonaparte ; ainsi ces troupes
pouvaient, avec la même facilité, se porter vers l'un
ou l'autre de ces points où leur présence serait ju-
gée nécessaire.
L'armée prussienne avait également mis à profit
( 42 )
le temps que Buonaparte avait lui - même employé
à prendre ses dispositipns pour l'attaquer, et vers
les deux heures , au moment où le feu commença ,
elle se présentait de la manière suivante : De fortes
colonnes d'infanterie et de cavalerie paraissaient en
amphithéâtre, couronnant les hauteurs dites du
Moulin de Bussi, ayant devant elles, comme il a
été dit, les villages de Saint-Amand, de Ligny, et
s'étendant par leur gauche jusqu'à Sombref; ces
villages étaient appuyés sur la Ligne, qui coulait au
front de la position, en décrivant un circuit der-
rière Ligny, qui se trouvait en conséquence au-de-
vant de cette petite rivière, par laquelle il était sé-
paré des hauteurs du moulin de Bussi. On dis-
tinguait de toutes parts de nombreuses batteries
placées en avant et dans les intervalles des masses.
L'ordre d'engager l'action ayant été donné , le
3e corps s'avança contre Saint Amand ; une division
de ce corps le tourna par sa gauche, et la 4* divi-
sion du 2e corps tenta d'y pénétrer par la droite ;
les autres divisions du 3e corps , marchant dans
l'espace intermédiaire, le prirent en front. Le 4e
corps se porta en même temps sur Ligny, et le ma-
réchal Grouchy , avec les divisions de droite , s'ap-
procha de Sombref. Un feu très-vif, parti d'abord
de notre gauche, se fit entendre , et se propageant
rapidement par les approches successives des di-
verses colonnes d'attaque, il devint bientôt générai
et également nourri sur toute la ligne.
<43)
Les Français abordèrent les villages avec leur
impétuosité ordinaire, et partout ils trouvèrent la
résistance la plus obstinée. Ils chassèrent d'abord
les Prussiens d'une partie du village de St.-Amand,
mais ceux-ci étant revenus à la charge, les en re-
poussèrent à leur tour. Pendant plus de trois heu-
res, les uns et les autres y prédominèrent alter-
nativement sans pouvoir définitivement y prendre
pied. Enfin, au bout de ce temps, après les plus
grands efforts, et non sans un horrible carnage^
les Français parvinrent à se loger dans le cimetière
où, malgré tout ce que firent les Prussiens pour les
en débusquer, ils se battirent et se maintinrent long-
temps sans pouvoir eux-mêmes gagner du terrain.
Le combat était bien plus animé encore au centre
contre le village de Ligny, dont toutes les mai-
sons, les granges et les étalas remplies d'infan-
terie et percées de tous côtés par des ouvertures
nommées meurtrières, que les Prussiens y avaient
pratiquées, étaient devenues autant de petites for-
teresses d'où partait une fusillade continuelle très-
destructive. Les vergers, renfermés dans l'enceinte
du village, ainsi que tous les espaces que les bâti-
mens laissaient entr'eux, étaient également couverts
de tirailleurs dont le feu était très-actif. Chaque
parti était soutenu par une formidable artillerie ,
dont les détonations non interrompues, faisaient un
épouvantable fracas. A l'aile droite de notre armée ,
qui était également aux prises avec le corps du gé-