Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Renégat ? ou Question indiscrète à M. l'abbé Renan ; par Timonide

De
68 pages
P. Diard (Paris). 1864. Renan. In-8° , 142 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

Paris. — DE SOYE et BOUCHET, imprimeurs, 2, place au Panthéon.
RENÉGAT?
OU
QUESTION INDISCRÈTE A M. L'ABBÉ RENAN
PAR
TIMONIDE
« L'homme est né menteur. La vérité est simple
et ingénue, et il veut du spécieux et de l'ornement.
Elle n'est pas à lui : elle vient du ciel toute faite
pour ainsi dire , et dans toute sa perfection ; et
l'homme n'aime que son ouvrage : la fiction et la
fable. »
LA BRUYÈRE.
PARIS
LIBRAIRIE DE P. DIARD SEMAINE RELIGIEUSE
41, RUE DU BAC, 41 2, PLACE DU PANTHEON
MDCCCLXIV
(Tous droits réservés,
On dit le « Jésus » de M. Renan mort et enterré, et l'on
ajoute qu'il faut laisser les morts dans leur tombeau. C'est une
erreur. Ce « Jésus-là » est ressuscité, moins divinement que
Lazare, mais il est ressuscité devant le peuple et pour le peuple
qui ne le connaissait point, quand le monde savant le regardait
et le jugeait. Il faut donc que le peuple aussi le regarde et le
juge. Après, on l'enterrera de nouveau, s'il le faut.
Je veux être l'oeil du peuple, et bien voir le revenant d'outre-
tombe, quoique je ne sois point membre de cette fameuse com-
mission des miracles exigée par M. Renan. Jusqu'ici, ce n'est
pour moi et pour d'autres qu'une ombre, ombre hideuse et
fille de la plus mauvaise nuit, ombre qu'un souffle renverse et
que dissipe un rayon du jour.
Si le livre de M. Renan était venu dans les beaux jours de
Timon, Timon l'aurait écrasé sous un de ces petits livres où
tant, de logique se cachait sous tant d'esprit, et dont tous les
coups retentissaient dans les consciences honnêtes comme dans
les intelligences raisonnables. Mais aujourd'hui — ce qui me
paraît piquant, — Timon est enveloppé dans cette robe magis-
trale des Révérends Pères dont il riait et faisait rire : il est lé-
giste, non polémiste; il ne vit plus par le pamphlet, il vit pour
les doctes délibérations du conseil d'Etat.
Eh bien, j'ai l'audace, non de le remplacer, chose impossible!
mais d'imiter son genre, et je prends son nom pour signature
de ce livre. Mais je le prends en l'amoindrissant dans le dimi-
11 AVANT-PROPOS. 12
nutif qui sied à ma nullité personnelle : TIMON ne sera plus que
TIMONIDE.
On ne manquera pas de dire que c'est une réfutation de plus
devant un livre sur lequel tant d'admirables répliques ont
passé, par conséquent une réfutation de trop. Le P. Gratry ré-
pond pour moi :
« Quant à la Vie de Jésus de M. Renan, dont j'ose parler, je
ne trouve nullement qu'on en fait trop de réfutations. Toutes
ces réfutations me paraissent bonnes et opportunes, en ce sens
qu'il n'y a peut-être pas un seul de ces écrits qui ne fasse voir
que le livre est faux.
« Il est arrivé à cet auteur ce qui arrive, qu'on me permette
cette comparaison, à un lépidoptère, qui a eu le malheur et le
tort de pénétrer dans l'intérieur d'une ruche. En un instant, il
est cerné, percé, roulé, enveloppé de cire, et précipité au de-
hors. Toutes les abeilles prennent part avec une grande indi-
gnation à cette petite affaire. Laquelle de ces abeilles est ridi-
cule ? Aucune assurément : ni celles qui ne font que frémir et
agiter leurs ailes, ni celles qui, comme moi, surviennent quand
l'ennemi est déjà mort. »
Tout cela est vrai, le nom de l'imprudent insecte excepté. Un
lépidoptère, c'est-à-dire un papillon, ne peut pénétrer dans
une ruche. C'est un « coléoptère » qu'il aurait fallu dire ; mais
qu'importe? le docte théologien n'est pas tenu d'être un ento-
mologiste irréprochable, et sa double réfutation n'en est pas
moins une des plus victorieuses.
Mais précisément parce qu'elle est victorieuse et que d'autres,
ou plutôt toutes, l'ont été, on a répété et l'on répétera cette
phrase fameuse d'un écrivain : « C'est atteler des chevaux de
brasseur pour arracher une toile d'araignée ! »
J'en conviens : le livre de M. Renan n'est qu'une toile d'a-
raignée, et à défaut de nos savants apologistes, le doigt d'un
enfant dès catéchismes l'aurait enlevée ; mais l'araignée, dans
des éditions successives et surtout dans une édition populaire,
refait sa toile, moins large sans doute que la première, mais
assez bien tendue encore pour prendre ces petites mouches
qu'il appelle le peuple. Pourquoi ne chercherais-je pas à déchi-
rer, fil à fil, la trame? Je ne voudrais pas que le moindre in-
13 AVANT-PROPOS 14
secte périt dans ce piège soyeux, et une âme chrétienne ne vaut-
elle qu'un insecte?
L'HOMME DU LIVRE,
LE LIVRE,
LES CONSÉQUENCES DU LIVRE :
Voilà ce que je veux montrer.
Et si l'on me blâme du ton que j'emploie le plus souvent ou
du relief trop à vif que je donne à la personnalité, j'apporte
mon excuse avec ces paroles de Pascal :
« On m'a demandé pourquoi j'ai dit le nom des auteurs où
j'ai pris toutes ces propositions abominables que j'ai citées. Je
réponds que si j'étais dans une ville où il y eût douze fontaines,
et que je susse certainement qu'il y en eût une empoisonnée, je
serais obligé d'avertir tout le monde de ne point aller puiser de
l'eau à cette fontaine; et comme on pourrait croire que c'est
une pure imagination de ma part, je serais obligé de nommer
celui qui l'a empoisonnée, plutôt que d'exposer toute la ville à
s'empoisonner.
« On m'a demandé ensuite pourquoi j'ai employé un style
agréable, railleur et divertissant. Je réponds que si j'avais écrit
d'un style dogmatique, il n'y aurait eu que les savants qui au-
raient lu, et ceux-là n'en avaient pas besoin, en sachant, pour
le moins, autant que moi là-dessus. Aussi j'ai cru qu'il fallait
écrire d'une manière propre à faire lire par les femmes et les
gens du monde, afin qu'il connussent le danger de toutes ces
maximes et de toutes ces propositions. »
L'HOMME DU LIVRE
Et d'abord, Monsieur l'abbé, pour-
quoi vous appelè-je ici d'un nom
qui n'est sans doute pas de votre
goût? Parce que mon habitude est
de saluer quelqu'un du titre qui
l'honore le plus, et à mon sens,
ce vous serait le plus glorieux hon-
neur d'appartenir à l'ordre ecclé-
siastique. Vous lui appartenez en
effet. N'êtes-vous pas entré dans la
cléricature? La main de l'archevê-
que de Paris n'a-t-elle pas, un jour,
dans l'église Saint-Sulpice, fait
tomber votre ondoyante chevelure
sous les ciseaux sacrés ? Ce jour-
là encore, ne vous a-t-on pas vu,
d'une main tremblante de pieuse
émotion, saisir le cierge allumé
au pied de l'autel, et dire avec le
pontife : « Je ne veux plus d'autre
héritage que le Seigneur! » Et
quand vous vous relevâtes, ne por-
tiez-vous pas sur la tête la blanche
tonsure des lévites et ne la faisiez-
vous pas avec orgueil rafraîchir
tous les huit jours? Vous l'avez lais-
sée disparaître depuis et se couvrir
de cheveux qui aujourd'hui grison-
nent ; mais vous n'en êtes pas moins
du clergé, « un clérical » par ex-
cellence. Si le bon temps des bé-
néfices ecclésiastiques revenait ja-
mais — ce qui est moins certain
que les bénéfices donnés par la
produit des gros livres, surtout
des livres impies, — vous pourriez,
comme au douzième siècle et plus
tard, réclamer votre part dans les
biens de l'Eglise. Vous seriez au
moins abbé commendataire; vous
auriez peut-être l'abbaye de Cluny,
de Sept-Fonds ou du Mont Saint-Mi-
chel, ce chef-d'oeuvre de sculpture
dont on ne sait que faire aujour-
d'hui.
A ce titre que je vous donne, et
dont les abbés mondains d'une autre
époque ne rougissaient point, alors
qu'ils s'appelaient Barthélémy ou
Delisle, vous en ajoutez d'autres
qui vous relient plus encore au
monde de la cléricature. Ce n'est
pas un pied que vous avez mis
dans le sanctuaire; vous y avez
fait cinq pas, car après la tonsure,
vous avez pris les ordres mineurs
qui font les vrais lévites. L'évêque
vous a consacré acolyte, lecteur,
exorciste et portier.
Vous êtes acolyte, Monsieur, c'est-
à-dire que, par une ordination spé-
ciale, vous avez reçu le pouvoir de
porter le chandelier dans les céré-
monies liturgiques, d'allumer les
cierges, de préparer le pain et le
vin pour le sacrifice, de présenter
l'encens au prêtre et de balancer
l'encensoir devant l'autel.
Vous êtes lecteur, Monsieur,
c'est-à-dire que, par une ordination
spéciale, vous avez reçu le pouvoir
de garder les Livres saints, de lire
les Ecritures au peuple, de chanter
des leçons à l'office, de bénir le
pain et les fruits nouveaux.
Vous êtes portier, Monsieur,
c'est-à-dire que, par une ordina-
tion spéciale, vous avez reçu le
pouvoir de sonner les cloches
pour appeler au saint sacrifice ou
à la prière, de garder l'église jour
et nuit, d'en ouvrir ou d'en fermer
les portes, d'y maintenir l'ordre et
d'ouvrir le livre des Evangiles de-
vant celui qui prêche.
19
L'HOMME DU LIVRE.
20
Vous êtes exorciste, Monsieur,
c'est-à-dire que, par une ordination
spéciale, vous avez reçu le droit de
chasser les démons, et l'évêque vous
a dit : « Recevez et apprenez ce
livre des exorcismes et ayez le pou-
voir d'imposer les mains aux éner-
gumènes, soit cathécumènes, soit
baptisés ! » de sorte, Monsieur, que
vous auriez pu- être et seriez
sans doute encore fort utile en
Judée et ailleurs. N'avez-vous
pas écrit ces lignes que je li-
vre à mes lecteurs comme un
échantillon de vos doctes explica-
tions sur les miracles : « C'est une
opinion universelle que les démons
s'emparent du corps de certaines
personnes et les font agir contrai-
rement à leur volonté. L'épilepsie,
les maladies mentales et nerveuses
où le patient semble ne plus s'ap
partenir, les infirmités dont la
cause n'est pas visible comme la
surdité, le mutisme, étaient expli-
qués de la même manière. Les dé-
sordres qu'on expliquaitpar des pos-
sessions étaient souvent fort légers.
De nos jours, en Syrie, on regarde
comme fous ou possédés d'un dé-
mon des gens qui ont seulement
quelque bizarrerie. Une douce pa-
role suffit souvent dans ce cas pour
chasser le démon. Tels étaient
sans doute les moyens employés
par Jésus. Une complète innocence,
l'enthousiasme qui lui ôtait jusqu'à
la possibilité d'un doute, couvraient
toutes ces hardiesses! »
Allons, Monsieur l'abbé, ayez un
peu de ces «hardiesses» à guérir, et
débarrassez-nous de tous les possé-
dés. Vous avez « une douce parole, »
vous avez « l'innocence et l'en-
thousiasme. » Combien le succès
doit être plus certain quand on est,
de par l'Eglise, exorciste comme
vous!
Voilà vos titres, Monsieur, voilà
vos droits,et ils impriment carac-
tère. Oui, vous avez eu beau quitter
le sanctuaire et revêtir le frac du
laïc, devenir un professeur illus-
tre qu'on siffle à la première leçon,
et un non moins illustre membre
de l'Institut; vous faire le gendre
d'un grand peintre (1) et vous
peindre et repeindre à plusieurs
couches, vous avez eu beau, dans
une soirée, vous déguiser en pha-
lène (2), c'est-à-dire en papillon
de nuit, vous êtes bien exorciste,
lecteur, acolyte, portier, tonsuré,
et votre habit vert d'académi-
cien ne m'empêche pas de voir
votre soutane. Elle s'est attachée à
vos os comme la robe de Déjanire,
et, dans les jours de parade, vous
la sentez cruellement entre votre
épiderme et le costume officiel.
Tout au moins, son souvenir im-
portun vous obsède, et plus d'une
fois, quand vous endossez votre re-
dingote, l'induat me Dominus, etc.,
revient sur vos lèvres comme sur
les lèvres du lévite se couvrant
du blanc surplis. Oh! c'est que
vous êtes encore du clergé, Mon-
(1) Ary Scheffer.
(2) « M. Michelet, historien et depuis
quelques années écrivain fantaisiste, a
donné récemment un bal costumé des
plus originaux. Tous les invités portaient
des costumes dont les sujets ou les types
étaient pris dans les oeuvres de l'histo-
rien-poëte. Il y avait des Oiseaux, des
Insectes, des Amours, la Mer elle-même.
Mme Sand était en Sorcière; M. Renan en
Phalène ; la comtesse de Montemerli, en
Italie affranchie ; sa soeur, en Venise dé-
livrée; M. G. Doré, en Soleil, etc. Enfin,
M. Michelet avait pris le modeste habit
de Franklin et Mme Michelet était costu-
mée en Histoire de France. (Petit Jour-
nal, 15 avril 1864.)
Je ne sais ce qui a déterminé M. Re-
nan à se déguiser en Phalène; mais je
trouve ceci dans un entomologiste: « Ces
insectes ne volent guère que la nuit. Les
chenilles des Phalènes sont de celles
qu'on nomme géomètres ou arpenteuses.
Elles ont le corps allongé et mince; quel-
ques-unes ont une force considérable
dans les muscles. On les voit souvent le
corps élevé verticalement et ne se tenant
sur les branches qu'avec les pattes pos-
térieures. D'autres prennent encore des
positions plus étonnantes, et les conser-
vent pendant longtemps. Elles ressem-
blent alors à de petits morceaux de bois,
autant par la position extraordinaire
qu'elles prennent, que par la couleur de
leur peau qui est souvent pareille aux
branches des arbres sur lesquelles elle»
se tiennent. »
21
L' HOMME DU LIVRE.
22
sieur; vous en serez toujours.
N'en convenez-vous pas aussi? Il me
le semble, car je trouve ces paroles
dans l'un de vos livres : « Ceux qui
sortent du sanctuaire et qui font
la guerre au dogme qu'ils ont servi
ont dans les coups qu'ils lui portent,
une sureté de main que le laïc n'at-
teint jamais, un caractère particu-
lier d'audace et d'assurance, l'au-
dace d'un famillier (1). » Vous
avouez donc que vous n'êtes pas du
monde des laïcs. Vous avez bien
cette audace du « familier » qu'ils
n'ont, pas, dites-vous, et que vous
donnez pour votre « caractère par-
ticulier. » Quant à « la sureté de
main » que vous avez dans vos
coups contre le dogme, je la con-
teste. Vos coups n'ont pas détachéla
plus petite pierre de cet édifice de
dix-huit cents ans que vous avez cru
broyer. Nous le verrons. En atten-
dant, je recueille dévotement votre
aveu et je me sens dans le vrai en
vous appelant « Monsieur l'abbé. »
II
Je ne connais qu'un seul portrait
de vous, Monsieur. Il est tracé par
Figaro, cet éternel rieur qui veut
faire entre deux plaisanteries la
barbe à tout le monde. Il vous la
fait en trois coups de rasoir. Je le
trouve insolent pour vous; mais il
s'est fait applaudir, et dans la
crainte qu'il ne me rase à mon tour,
je veux écouter sa prose :
« Si vous vous dirigez vers l'Ins-
titut en prenant par le pont des
Saints-Pères, dit-il, il vous arrivera
quelquefois de rencontrer un hom-
me de petite taille, à la corpulence
épaisse et ramassée, au dos arrondi,
au visage fortement tatoué de pla-
ques rouges, qui tantôt presse le
pas, tantôt ralentit sa marche, ne
regarde rien en ayant l'air d'avoir
trouvé quelque chose, remue des
lèvres muettes, gesticule avec un
poing fiévreux et semble se pren-
dre corps à corps avec un contra-
dicteur invisible. Quel est ce pro-
meneur solitaire, pacifique avec les
autres et brutal avec lui-même,
dont la mimique pittoresque oblige
le passant à tourner la tête, et qui
satisfait médiocrement le coup
d'oeil étonné qu'il s'attire? C'est le
grand homme du jour; mais il ne
paie pas de mine : c'est l'auteur
de la « Vie de Jésus, » qui se livre
à l'escrime de la rhétorique et po-
lit, en se promenant, une période
rebelle ! » (1).
Je voudrais, Monsieur l'abbé,
m'en tenir à ce portrait du physi-
que; mais un autre insolent, un
« nain » qui ose s'attaquer à un
géant, passe sous Pépiderme et osé
me dire, de votre caractère, ces vi-
laines choses que je ne crois pas :
« M. Renan ne connaît ni fana-
tisme, ni passion, ni même enthou-
siasme. Il a la dilatation d'entrailles
et la chaleur de tête de ces brûlan-
tes bêtes.... les serpents. Voltaire,
lui, que M. Renan me fait aimer,
(quelle conversion!) avait de la
passion contre celui qu'il appelle
« l'Infâme. » Il haïssait à la fu-
reur, il outrageait jusqu'à la" dé-
mence; mais il avait une foi em-
flammée en ce qu'il faisait, une foi
du diable, car les seuls actes de foi
du diable doivent être ses colères
contre Dieu. M. Renan n'est point
de la famille de ces esprits de feu.
C'est une organisation à sang blanc
et froid, et je ne veux point nom-
mer toutes les espèces de bêtes aux-
quelles il ressemble. C'est un dis-
tillateur madré qui empoisonné
avec du sucre, très-bonne manière
— mais qui met trop de sucre, et,
par là gâte son poison ! » (2).
Vous ne m'en voudrez pas, Mon-
sieur, de fermer ma porte, surtout
mon coeur, à tous ces médisants,
et de me rafraîchir l'âme en re-
montant le cours limpide ou trou-
blé de votre vie.
(1) Essai de morale et de critique, p.
140.
(1) Figaro, n° du 16 juillet 1863.
(2) Le Nain Jaune, art. de M. Barbey
d'Aurevilly.
23
L'HOMME DU LIVRE.
24
III
Vous êtes né en Bretagne, n'est-
ce pas? vers 1820, à Diuant, je
crois. J'aime à voir votre pieuse
mère saisir votre petite main et
vous apprendre, dès les premiers
jours d'une vie qu'elle croyait ne
devoir être que chrétienne, à for-
mer, entre votre front et votre
coeur, le signe sacré de la croix.
Son âme se perdait en de radieuses
espérances. Elle n'était pas riche ;
mais elle avait le meilleur trésor
de ce monde, la foi, et c'était le
seul qu'elle voulait sérieusement
pour vous ! Je me trompe. Ambi-
tieuse dans un sens plus chrétien
que la mère des fils de Zébédée,
elle voulait pour vous, non la pre-
mière place, mais une place auprès
de Jésus-Christ : elle demandait à
Dieu que vous fussiez prêtre. Ce
désir, elle vous le souffla dans l'â-
me comme une mère sait glisser
une chose, entre deux caresses, et,
sous ce souffle maternel, réchauffé
par des baisers, votre âme s'épa-
nouit merveilleusement du côté du
ciel.
A l'ange de dix ans, il fallait donner
un paradis. On vous plaça au petit-
séminaire de Tréguier, le moins
loin possible de ce toit paternel
qu'avait embaumé votre inno-
cence. La réputation de votre fer-
veur et de vos succès vint aux
oreilles de votre compatriote, alors
secrétaire de Mgr de Quélen, le
docte et pieux abbé Trévaux, que
Dieu a eu la délicatesse de ne pas
laisser vivre assez pour voir les
dernières trahisons de son Ernest.
Il vous appela et vous fît admettre,
comme boursier, au petit-séminaire
de Paris, où vous rencontrâtes pour
supérieur ce grand évêque dont
vous ne supporteriez pas aujour-
d'hui le regard, Mgr Dupanloup.
Il vous fut bon,comme vous furent
bons tous vos maîtres, et il semble
que vous vouliez les payer de leurs
prévenances par l'assiduité de votre
travail et par vos succès. Mais ils
vous demandaient autre chose, ce
qui vient, non de l'esprit, mais du
coeur : l'expansion et la franchise.
Vous n'en aviez pas! On vous
voyait, à l'écart, sombre, taci-
turne, un peu sauvage. Vous viviez
en dedans de vous et pour vous. Les
jeux mêmes de votre âge ne vous
tentaient pas : vous y aviez de la
maladresse quand il fallait vous y
prêter, et vos camarades qui en
avaient été de leurs avances frater-
nelles auprès de vous, finirent
par vous laisser à votre caractère
difficile et à votre originalité. Vous
aimiez, dit-on, cette vie de schis-
matique; elle vous donnait un rôle
particulier sur ce petit théâtre du
collège où tous les acteurs ont le
même rôle à tenir. C'était une dis-
tinction quand même, et vous ne
vouliez pas autre chose.
Vous passâtes trois ans avec ce
travail opiniâtre et presque jamais
reposé dans une bonne récréation,
désolant vos maîtres de trouver
votre âme en cellule comme un bé-
nédictin, quand ils auraient voulu
la voir sortir comme elle sort à
quinze ans. Vous étiez aussi criti-
qué avec sarcasme et calembourg
par vos condisciples qui riaient de
vous voir, à cet âge, singer l'aca-
démicien sous le portique.
Mais que vous importait! Vous
aviez acquis beaucoup de connais-
sances en histoire, et Chateaubriand
que vous feuilletiez avec une ardente
prédilection, vous donnait des con-
solations que vous ne cherchiez pas
autre part. Formé sur lui, votre style
prît de sa couleur fastueuse et de ses
Images à profusion : il eût de la sé-
duction, de la grâce à travers les
obscurités déjà apparentes de votre
pensée, et quand vint la Rhétorique,
vous vous trouvâtes presque au pre-
mier rang. Vous l'obtîntes par le
prix d'histoire, et vous devez-vous
souvenir des éloges sincères de
Mgr Dupanloup. Ils partaient de son
coeur. Je ne sais si le vôtre y ré-
pondit par un de ces épanchements
qu'on vous avait inutilement de-
mandés !
25
L'HOMME DU LIVRE.
26
Du petit séminaire de Saint-Nico-
las, vous passâtes dans le grand sé-
minaire d'Issy. C'était, je le crois, en
1841. Vous y veniez pour la Philo-
sophie et pour les Mathématiques,
c'est vrai ; mais vous y veniez com-
me on y vient d'habitude, avec l'in-
tention de passer, de ce vestibule
du sanctuaire, dans le sanctuaire
même. Votre vocation semblait ar-
rêtée : vous prétendiez à l'honneur
d'être prêtre un jour!
Qui vous troubla l'esprit et le
coeur? la lecture du philosophe Jouf-
froy, cette triste victime d'une phi-
losophie désespérée dans son repen-
tir même et dans ses sombres aveux.
l' ouvrit devant votre âme naturel-
lement insoumise la porte du doute,
et votre âme regarda par cette porte.
Vous eûtes peur d'abord, et la foi
cherchait à vous retenir, mais peu
à peu l'abîme vous a semblé moins
noir et la nuit moins froide. Une
dernière tentative de la foi faillit
vous sauver; vous fermâtes Jouffroy,
mais vous ne vous tournâtes point
vers la bonne philosophie. C'était
celle de vos maîtres. Vous la prîtes
à dégoût et vous vous jetâtes dans
l'étude des langues.
Vous y aviez des aptitudes, paraît-
il, et vous y fîtes des progrès. Mais
parce que vous aviez cette « intem-
pérance de savoir » dont parle La
Bruyère, vous embrassiez trop, et de
plus, parce que vous vous y concen-
triez absolument, le vide se fit pour
autre chose. « Il y a des gens, dit ce
fin moraliste, qui passent leur vie à
déchiffrer les langues orientales, et
les langues du nord, celles des deux
Indes, celles des deux pôles et celle
qui se parle dans la lune. Les idio-
mes les plus inutiles, avec les ca-
ractères les plus bizarres et les plus
magiques, sont précisément ce qui
réveille leur passion et qui excite
leur travail. Ils plaignent ceux qui
se bornent ingénuement à savoir
leur langue ou, tout au plus, la
grecque et la latine. Ces gens lisent
toutes les histoires et ignorent l'his-
toire; ils parcourent tous les livres
et ne profitent d'aucun; c'est en
eux d'une stérilité de fait et de
principes qui ne peut être plus
grande, mais à la vérité la meilleure
récolte et la richesse la plus abon-
dante de mots et de paroles qui
puisse s'imaginer. Ils plient sous le
faix; leur mémoire en est acca-
blée pendant que leur esprit reste
vide! »
L'Allemand eût pourtant vos pré-
férences, Monsieur l'abbé, Vous y
étiez attiré par les nuages qui
viennent du pays qui le parle, et
aussi peut-être par votre coeur.
Vous y aviez, institutrice dans une
grande maison, votre soeur, cette
Henriette dont vous avez profané la
tombe en y appelant les souvenirs
« d'Adonis et de la sainte Biblos. »
Son esprit, comme le vôtre, avait
de l'indépendance et de la hardiesse,
et la langue à l'étude de laquelle
Henriette vous poussait, ne devait
être qu'une clef pour vous faire
entrer dans la philosophie des He-
gel, des Fichte, des Schlégel et des
Kant. Vous y entrâtes, Monsieur,
avec impétuosité, vous y restâtes
avec persévérance et vous en sor-
tîtes avec' la pleine possession de
« la libre pensée. »
Ce n'était pas assurément le
trousseau qu'on vous demandait
pour entrer au séminaire de Saint-
Sulpice. Si même on l'eût soup-
çonné dans votre bagage, on en
aurait fait la visite, et vous n'auriez
pas dépassé le seuil. Vous le fran-
chîtes pourtant, et c'est dans cette
pieuse maison que vous avez essayé
de la théologie. Je dis « essayé »,
car vous ne mettiez à son étude ni
tout votre esprit ni tout votre coeur.
Les langues orientales vous ten-
taient encore, et devant les at-
trayantes leçons de votre savant
professeur, l'abbé Lehir, vous suc-
combiez à la tentation de l'hébreu.
Vous y succombiez avec un tel
abandon de vous-même, qu'il ne
resta rien pour étudier à fond le
dogme, les vraies origines du chris-
tianisme, les éloquents et substan-
tiels Pères de l'Eglise. Ce fut votre
tort. Vous ne seriez pas contraint
27
L'HOMME DU LIVRE.
28
à chercher péniblement aujour-
d'hui, dans les ruines de l'hérésie
ou dans les fantaisies du Talmud,
ce qui est trouvé et ce qui soutient
le monde depuis bientôt dix-neuf
cents ans !
Il fallait néanmoins marcher
vers l'autel, et vous marchâtes!
Vous marchâtes assez pour prendre
les Ordres dont je vous ai rappelé
plus haut les privilèges et dont
j'aurais dû vous rappeler les de-
voirs! Etiez-vous sincère? je le
crois, bien que votre âme fût
troublée, et dans ces jours où Dieu
se faisait plus vôtre que par le
passé, en attendant qu'il se livrât
tout entier dans la consécration du
sacerdoce, je suis sûr que vous
versiez des larmes de foi et de re-
connaissance, que buvaient avide-
ment les dalles du sanctuaire et
dont vous retrouveriez la trace, si
vous alliez vous y agenouiller au-
jourd'hui !
Mais le doute revint, et trop
franc encore pour faire avec lui
quelques pas de plus vers le sacer-
doce, vous fîtes part à vos maîtres
de vos perplexités. Quand ils virent
la nuit qui se trouvait dans votre
âme, ils eurent peur de vos ténè-
bres et pour eux et pour vous. Il
fallut quitter le séminaire. Vous le
quittâtes volontairement, point
trop savant encore, même en hé-
breu, car votre professeur disait,
sans persifflage aucun : « Il m'a
quitté trop tôt et au moment où il
allait le comprendre. »
La charité sacerdotale qui vous
avait recueilli, ne vous délaissa
point Le chanoine Tresvaux du
Fraval, votre premier bienfaiteur,
était encore là. Vous souvenez-vous,
Ernest, de l'entrevue? C'était le
soir, à deux pas de Notre-Dame, au
fond de ce vieil appartement de la
rue du Cloître, où le noble vieillard
occupait ses derniers loisirs à com-
poser, sur des documents authen-
tiques, la Vie des Saints. Il vous
prît les mains, et vous attirant le
plus près possible de son coeur, il
vous dit avec une douceur de
parole que votre mère elle même
n'aurait pas trouvée : « Eh bien,
mon enfant, puisque contrairement
à mes désirs et à mes sacrifices,
tu ne peux être prêtre, sois au
moins un bon chrétien ! » Je n'en-
tendis point votre réponse, Mon-
sieur ; mais, bien sûr, vous n'avez pas
quitté le vieillard sans rouvrir son
coeur aux bonnes espérances!
Sans position, sans idée bien ar-
rêtée pour l'avenir, sans la moin-
dre ressource, que seriez-vous de-
venu alors ? Le chanoine s'entendit
avec Mgr Dupanloup, et l'on vous
obtint une place de préfet d'étude
au collège Stanislas, dirigé alors
par le P. Gratry, qui était loin de
soupçonner qu'il devrait un jour
poursuivre en vous un blasphéma-
teur de Jésus-Christ, au nom duquel
il vous recevait pour vous donner
du pain!
Vous y demeurâtes peu, Mon-
sieur l'abbé. Dans cette docte soli-
tude, vous aviez décidé votre car-
rière et fait votre plan de marches
et de contre-marches pour y arri-
ver. Vous vouliez préparer vos
examens de doctorat et" de licence.
Vous atteignîtes ces grades, mais
avant, quelle lutte entre votre
énergie et la misère, dans cette
pauvre mansarde dont vos rêves
faisaient le vestibule de l'Académie !
L'énergie vainquît la misère, et, un
jour, vous relevant du milieu de
vos livres, un rayon d'espérance
au front, des sourires aux lèvres,
vous vous dites : « Oui, j'arriverai ! »
Vous étiez même presque arrivé,
car l'Institut ayant mis au concours
une question sur les langues sémi-
tiques, vous obtîntes le prix Vol-
ney. Est-ce au contact de ce nom
que vous avez pris l'idée de faire
aussi des « ruines? » On le croirait.
Cet homme en voulait aussi à Jé-
sus-Christ et à l'Eglise. Mais qu'im-
porte? Ce prix vous donnait le
brevet de savant quand vous aviez
vingt-cinq ans à peine, et en atten-
dant que les lauriers académiques,.
29
L'HOMME DU LIVRE.
30
alors en herbe, eussent poussé,
vous vous fîtes écrivain.
On était en 1847. Vous eûtes
une place dans le Journal des
Débats; mais vous ne vouliez ni
ne deviez y rester. Le dôme de
l'Institut se détachait sur votre
ciel, à l'horizon de vos espérances,
et la vue du savant palais vous
empêchait de dormir. Pour y avoir
un fauteuil, il faut avoir fait de
gros livres. Vous en fîtes, et l'on
vit successivement paraître des
ouvrages dont on a pu discuter la
science, mais qui furent assez pe-
sants et assez nombreux pour faire
votre escalier jusqu'à la docte mai-
son.
Vous ne prîtes pas le fauteuil
pour une stalle de chanoine, et
vous écrivîtes encore et encore.
Nous avons lu ou pu lire, avant ou
après votre nomination :
Histoire générale des Langues sé-
mitiques.
Etudes d'Histoire religieuse.
Essais de Morale et de Critique.
Averroës ou l'Averroïsme, Essai
historique.
Le Livre de Job, avec une Etude
sur l'âge et le caractère du poëme.
De l'origine du langage.
Le Cantique des Cantiques, avec
une étude sur le plan, l'âge et le ca-
ractère du poème.
De la part des peuples sémitiques
dans l'Histoire de la Civilisation.
Il fallait une récompense à ces
nobles travaux. On vous l'a donnée
en vous nommant au Collège de
France, professeur d'Hébreu, de
Chaldaïque, de Syriaque. Votre
cours a été fermé après la pre-
mière leçon, parce que dès cette
première leçon, vous dépassiez par
l'audace et Michelet en 1846, et
Postel de Barenton en 1851 dont
les leçons furent aussi suspendues.
Le premier avait des doctrines his-
toriques et religieuses étranges,
de la non-réussite desquelles il se
console en écrivant pour la mer,
pour les insectes et pour l'amour :
le second était un fou qui croyait
à deux messies dont, bien entendu,
il était l'un, avec mission de trans-
mettre la substance divine à tout
le genre humain. Il était savant,
puis éloquent ; il parlait toutes les
langues de l'Asie, depuis Aden
jusqu'à Malaca ; il était le plus
habile astronome du quinzième
siècle et le premier mathématicien.
C'est pour lui que fut fondée, au
Collége de France, la première
chaire de mathématiques transcen-
dantes ; les autres chaires sont
venues après celle-là. Quand il don-
nait ses leçons, la foule des audi-
teurs était si nombreuse, qu'il n'y
avait pas de salle assez grande pour;
les contenir. Cette foule se tenait
dans la cour, et Postel parlait du
haut d'une fenêtre. — Quel dom-
mage que vous n'ayez plus que le
titre de professeur ! Vous renouve-
leriez sans doute ces prodiges d'en-
thousiasme (1).
(I) Ces lignes s'imprimaient, lorsque M. le Mi-
nistre de l'Instruction publique a supprimé la
chaire d'Hébreu et nommé M. Renan sous-bi-
bliothécaire adjoint. M. Renan a répondu par
la lettre suivante :
« Sèvres, le 2 juin 1864.
« Monsieur le ministre,
« J'ai appris ce matin, par la lettre
que vous m'avez fait l'honneur de m'a-
dresser et par le Moniteur, que S. M.
l'Empereur, par un décret signé d'hier,
avait daigné me nommer conservateur
sous-directeur adjoint au département
des manuscrits de la Bibliothèque impé-
riale. Aux termes des règlements actuels,
toute fonction à la Bibliothèque impé-
riale est incompatible avec un enseigne-
ment. Accepter la fonction à laquelle
S. M. l'Empereur a bien voulu me nom-
mer serait donc donner ma démission de
la chaire que j'occupe au Collège de
France.
« J'ai déjà eu plusieurs fois l'honneur
d'exposer à Votre Excellence les motifs
pour lesquels il m'est impossible de don-
ner d'une façon directe ou indirecte cette-
démission. J'ai été porté à la chaire de
Langues hébraïque, chaldaïque et syria-
que par le suffrage de MM. les profes-
seurs au Collège de France et de mes
confrères de l'Académie des Inscrip-
tions et Belles-Lettres. Cette-chaire d'ail-
leurs n'est pas pour moi la première
fonction venue. Je l'ai voulue pour elle-
31
L'HOMME DU LIVRE.
32
Pour vous consoler de cet échec
auquel vous ne vous attendiez pas,
Monsieur l'abbé, au milieu de la
jeunesse des écoles, le gouverne-
ment vous chargea d'une mission
scientifique en Phénicie. Qu'en
avez-vous rapporté? « Quelques-
uns, dit La Bruyère, se corrompent
par de longs voyages et perdent le
peu de religion qui leur restait.
Ils voient, de jour à autre, un nou-
veau culte, diverses moeurs, diver-
ses cérémonies. Ils ressemblent à
ceux qui entrent dans les magasins,
indéterminés sur le choix des étoffes
qu'ils veulent acheter. Le grand nom-
bre de celles qu'on leur montre les
rend plus indifférents; elles ont
chacune leur agrément et leur
bienséance. Ils ne se fixent point,
ils sortent sans emplettes. » Je ne
sais, Monsieur l'abbé, si vous jus-
tifiez en tout ou en partie ces dires
du fin observateur, mais ce que je
sais, c'est que, trompant les inten-
tions du gouvernement qui vous
honorait d'une mission au milieu
des régions mêmes où les croisés
sont ensevelis dans leur gloire et
dans leur foi, vous êtes revenu
portant dans votre bagage scien-
tifique, qu'on a jugé de contre-
bande ou d'emprunt en plein Ins-
titut, ce sacrilége roman que vous
avez osé intituler : La Vie de Jé-
sus!
même, et non pour le traitement qui y est
attaché. Les langues hébraïque et ara-
méenne sont ma spécialité scientifique.
J'attachais beaucoup d'importance à un
tel enseignement, la faiblesse des études
critiques en France tenant en grande
partie, selon moi, à la nullité dont les
anciennes études sémitiques sont depuis
longtemps frappées parmi nous. Relever
ces études dans nos grandes écoles a tou-
jours été ce que j'ai considéré comme
ma tâche scientifique et comme une par-
tie de mes devoirs moraux.
« Quels que soient les excellents sou-
venirs que j'aie gardés du département
des manuscrits à la Bibliothèque impé-
riale, le n'accepte donc pas la fonction
que S. M. l'Empereur a daigné me con-
férer hier. La chaire de Langues hébraï-
que, chaldaïque et syriaque au Collége
de France n'est pas supprimée ; je ne
suis pas destitué; seulement le traite-
ment de ladite chaire est affecté provi-
soirement à un autre usage. Ce traite-
ment, monsieur le ministre, j'avais con-
tinué de le toucher sans que ma « di-
gnité, » dont je suis bon juge, en souffrît,
d'abord parce qu'on me laissa espé-
rer, lors de l'arrêté de suspension, une
prompte réouverture; en second lieu,
parce que renoncer à ce traitement eût
été reconnaître un état de choses contre
lequel j'ai protesté en toute circoostance;
en troisième lieu, parce qu'en réalité j'ai
rempli ma fonction autant qu'il dépen-
dait de moi et même, Belon mon opinion,
de la manière la plus fructueuse. Dès
qu'il me fut prouvé, en effet, que la réou-
verture de mon cours pouvait encore
être fort éloignée, j'ai fait chez moi, au
petit nombre d'orientalistes et de philo-
logues que mes leçons devaient intéres-
ser, le cours que j'aurais fait dans la
Salle des Langues » au Collége de
France. Ces sortes d'enseignements (je
l'ai toujours dit), sont uniquement des-
tinés à dix ou douze personnes déjà
préparées et vouées aux travaux scienti-
fiques. Aux époques les plus florissantes
du Collége de France, les maîtres les
plus célèbres ont procédé de cette ma-
nière, et j'ose croire que bien des cours
qui se sont faits cette année dans les
salles réglementaires n'ont pas porté au-
tant de fruits que le mien. Il ne faut pas
que les étroites idées administratives de
notre temps se transportent d'une façon
trop absolue dans l'ordre des choses de
l'esprit. L'économie superficielle, qui re-
garde comme la suprême sagesse de voir
le produit tangible et immédiat de ses
deniers, n'a rien à faire avec la science.
La science mesure les mérites aux résul-
tats acquis et non à l'exécution plus ou
moins ponctuelle d'un règlement, et si
jamais vous reprochez à un savant qui
fait quelque honneur à son pays de ne
pas gagner la faible somme que l'Etat
lui alloue, croyez-le, monsieur le minis-
tre, il vous répondra comme je vous ré-
ponds en ce moment, et selon un illus-
tre exemple : Pecunia tua tecum sit.
" Appliquez donc, monsieur le minis-
tre, les fonds votés pour la chaire des
Langues hébraïque, chaldaïque et syria-
que à telle fin que vous jugerez à propos.
Je conserve un titre que je tiens de la
double présentation de MM. les profes-
seurs au Collége de France et de mes
confrères à l'Institut. Sans traitement,
je continuerai à remplir les devoirs que
ce titre m'impose, c'est-à-dire à travail-
ler de toutes mes forces au progrès des
études dont la tradition m'a été confiée.
33
L'HOMME DU LIVRE
34
IV
Or, Monsieur, la lecture de ce
livre que vous avez publié avec
fracas, m'a mis en l'âme des incer-
titudes que je voudrais dissiper.
D'une part, ce livre est si auda-
cieux dans le sacrilége, de l'autre
si faible de raison ; il est si en dé-
saccord avec votre éducation chré-
tienne, avec votre pieuse jeunesse,
avec votre adolescence de lévite,
avec le sérieux de vos études, avec
l'histoire, avec tous les génies du
christianisme, avec les croyances
dé l'humanité tout entière, avec le
plus élémentaire bon sens, que je
me demande, Monsieur, si c'est
bien la pensée de votre esprit et
le jet de votre coeur ; je me de-
mande si ce n'est pas un tour de
force que vous avez voulu tenter
pour montrer jusqu'où peut aller le
paradoxe et le sophisme ; si vous
n'avez pas jeté à votre plume l'hé-
roïque défi de prouver l'impossible,
et si vous n'avez pas prétendu pré-
parer à vos lecteurs une longue
mystification ; je me demande si
votre livre est une abjuration ou
une finesse.
Je connais un homme qui, tour
à tour, selon les besoins de sa
cause, se dit Picard ou Normand,
" Mon ami, dit-il, quand il avoue
ses ruses ou qu'elles ont réussi,
n'oubliez pas que je suis Normand ! »
et quand il veut jouer à la fran-
chise : « Messieurs, dit-il, je suis
Picard, et j'ai la pensée comme le
coeur, sur la main! » Je hais ces
doubles caractères ou ces caractères
doubles, et à Rome, j'eusse tourné
le dos au double-face Janus. Janus
et Judas commencent et finissent
par la même lettre, ils ont le même
nombre de lettres dans le mot. Il
faut que vous soyez une chose et
non deux choses ; que vous soyez le
pour ou le contre, et non l'un et
l'autre ; on est d'ici ou de là et non
pas de tout pays.
C'est le choix que je vous de-
mande, Monsieur l'abbé. Dans votre
livre de la Vie de Jésus, on ne sait
si vous voulez servir ou si vous tra-
hissez sa grande cause, qui est celle
du monde. Qui êtes-vous réelle-
ment, et que voulez-vous? Niez-
vous sincèrement, ou n'essayez-
vous qu'une plaisanterie pour nous
duper?
J'ai l'amour des étymologies,
amour souvent stérile, heureux
quelquefois, toujours amusant : j'en
ai l'amour, et la racine de votre
nom, identique avec celle de deux
certains mots, m'a frappé, Monsieur
REN-AN ! C'est à faire croire aux
noms prédestinés. J'ai trouvé dans
« Agréez, monsieur le ministre, l'as-
surance de la haute estime et du profond
respect avec lesquels j'ai l'honneur d'ê-
tre, de Votre Excellence, le très-humble
et très-obéissant serviteur. E. RENAN. »
Après cette lettre, a paru le décret suivant :
NAPOLÉON, par la grâce de Dieu et la
volonté nationale, empereur des Fran-
çais,
A tous présents et à venir, salut :
Sur la proposition de notre ministre
de l'instruction publique;
Vu le décret du ler juin 1864, par le-
quel M. Renan, professeur au Collége
de France, est relevé de ses fonctions et
appelé à la charge de conservateur sous-
directeur adjoint du département des
manuscrits à la Bibliothèque impériale;
Vu la lettre de M. Renan qui refuse
cette fonction et prétend conserver son
premier emploi ;
Vu le décret du 9 mars 1852, portant
que l'Empereur nomme et révoque les
professeurs du Collége de France,
Avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. 1er. La nomination de M. Renan
à la Bibliothèque impériale est rapportée.
Art. 2. M. Renan demeure révoqué de
ses fonctions au Collége de France.
Art. 3. Notre ministre de l'instruction
publique est chargé de l'exécution du
présent décret. -
Fait au palais de Fontainebleau, le
11 juin 1864.
NAPOLÉON.
Par l'Empereur :
Le ministre de l'Instruction publique.
V. DURUY.
35
L'HOMME DU LIVRE
36
plus d'un nom de notre époque ou
du temps passé, l'abrégé de la vie
ou, tout au moins, le caractère de
l'homme qui le portait On a quel-
quefois des noms qu'on pourrait
appeler prophétiques.
Pourquoi votre nom ne serait-il
pas un de ces noms significatifs et
révélateurs? Vient-il de REN-ÉGAT
ou de REN-ARD ?
Mais voici que, devant ce nom
même, que je traite un peu à la fa-
çon cabalistique, mes indécisions
recommencent. J'attendais la lu-
mière, je ne rencontre encore
que le doute ! Auquel de ces deux
mots appartient véritablement vo-
tre racine, et duquel des deux
faut-il que j'emprunte la terminai-
son, pour bien symboliser votre
ouvrage? Mes hésitations subsis-
tent, et je suis obligé, même après
cette étude étymologique, de vous
demander un aveu sur votre but
réel!
Cet aveu ne me dirait pas toute
la vérité, car vous avez, Monsieur,
sur la sincérité d'étranges théories!
N'est-ce pas vous qui avez écrit
cette page qu'on ne passerait qu'à
Satan, le père du mensonge?
« L'histoire est impossible, si l'on
n'admet hautement qu'il y a pour la
sincérité plusieurs mesures. Toutes
les grandes choses se font par le
peuple; or on ne conduit le peuple
qu'en se prêtant à ses idées. Le
philosophe qui, sachant cela, s'i-
sole et se retranche dans sa no-
blesse, est hautement louable. Mais
celui qui prend l'humanité avec ses
illusions et cherche à agir sur elle
et avec elle, ne saurait être blâmé.
César savait fort bien qu'il n'était
pas fils dé Vénus; la France ne se-
rait pas ce qu'elle est, si l'on n'a-
vait pas cru mille ans à la sainte
ampoule de Reims. Il nous est facile
à nous autres, impuissants que nous
sommes, d'appeler cela mensonge,
et, fiers de notre timide honnêteté,
de traiter avec dédain les héros qui
ont accepté dans d'autres condi-
tions la lutte de la vie. Quand nous
aurons fait, avec nos scrupules, ce
qu'ils firent avec leurs mensonges,
nous aurons le droit d'être pour
eux sévères. Le seul coupable, en
pareil cas, c'est l'humanité qui
veut être trompée ! »
Ainsi, Monsieur l'abbé, je ne serais
point téméraire de croire au men-
songe, même dans un grand homme
comme vous. Vous le trouvez en-
Jésus; mais, pour excuse, vous
avouez qu'il a pu mentir à cause
du but qu'il voulait atteindre, et
même qu'il l'a dû. N'est-ce pas la
fin qui justifie les moyens ?.. N'allez
plus maintenant nous parler d'Es-
cobar que vous n'avez jamais lu ou
compris; laissez-nous parler de
vous-même et nous refaire la cons-
cience dans la page de haute portée
morale que nous venons de citer.
C'est la théorie de l'imposture, et je
doute que l'Etat vous permette de
la professer dans la chaire du Col-
lége de France !
Eh bien donc, Monsieur, ce que
vos lèvres, ce que votre nom, ce
que votre vie ne me disent pas assez;
clairement, je vais le demander
à l'examen de votre roman : la Vie
de Jésus.
Vous serez peut-être alors plus
porté aux confidences.. Les grands
hommes subissent souvent des né-
cessités dont nous n'avons pas la
raison. Leurs réticences, comme
leurs bizarreries, tiennent quelque-
fois à un rien !
« L'esprit du plus grand homme,
dit Pascal, n'est pas si indépendant
qu'il ne soit sujet à être troublé par
le moindre tintamarre qui se fait
autour de lui. Il ne faut pas le bruit
d'un canon pour empêcher ses pen-
sées ; il ne faut que le bruit d'une
girouette ou d'une poulie. Ne vous
étonnez pas qu'il ne raisonne pas
bien à présent : une mouche bour-
donne à ses oreilles. C'est assez pour
le rendre incapable de bon conseil.
Si vous voulez qu'il puisse trouver
la vérité, chassez cet animal qui
tient sa raison en échec et trouble
cette puissante intelligence ! »
LE LIVRE
I
Votre livre avait eu du succès,
Monsieur, un succès de curiosité
et de scandale, mais un succès à
vous faire vous rengorger volup-
tueusement; Vous couriez à perdre
haleine chez votre libraire et les
éditions se succédaient. C'était à
merveille pour votre gloire et sur-
tout pour votre profit, Il me semble
que vous deviez être content de ce
public français, qui mettait ainsi à
plaisir des pièces d'or dans votre
bourse et des lauriers sur votre
front; et plus d'une fois même, j'en
suis sûr, vous avez amoureusemeut
baisé le volume productif où vous
veniez d'écrire vos titres à l'im-
mortalité.
Or voici qu'un jour, je vous vois
sortir de chez votre éditeur, avec
un livre aux proportions exigües,
que vous nous montrez en disant :
«C'est le même livre, je n'ai changé
quoi que ce soit à ma pensée ! »
Pourtant, tout y est changé, jus-
qu'au titre. Ce n'est plus « la Vie
de Jésus. » C'est « Jésus » tout
court. Le premier livre était un
éléphant, le second est une souris,
et, pour peu que vous suiviez cette
marche réductive, vous arriverez
au puceron. Les suppressions sont
nombreuses, et elles portent sur
les points où vous avez été le plus
flagellé. Vos épaules étaient meur-
tries, vous le prouvez en les retirant,
et comme si on ne voyait pas cette
reculade, vons affirmez après toutes
ces métamorphoses que M. Freppel
vous met cruellement sous les yeux,
vous affirmez que le livre est « le
même » avec toute votre pensée
Cela me rappelle la robe de Rabe-
lais.'
Quand un élève en médecine re-
çoit, à Montpellier, le grade de
docteur, oh lui passe, dit-on, la fa-
meuse robe de ce maître rieur.
Chacun d'eux en coupe furtive-
ment un morceau, et l'emporte
comme une relique. Il faut faire
une roba nouvelle tous les cinq
ans. Est-ce la même robe, dites-
moi ?:
Votre livre n'est pas le même
non plus, quoique vous disiez ;
mais qu'importe? Vous avez vos
raisons pour descendre des grandes
échasses que vous aviez prises afin
de parcourir le monde des savants
ou des penseurs, et si vous parais-
sezen simples pantoufles, c'est que
vous venez vers le peuple, ce qui
est bien flatteur pour lui. C'est un
grand dédain dans un acte de ca-
maraderie.
Le peuple! vous ne le jugiez pas
autrefois capable de vous entendre.
Vous disiez superbement : « L'élé-
vation intellectuelle sera toujours
le fait d'un petit nombre. La scis-
sion entre les parties simples et les
parties cultivées de l'humanité est
une loi fatale de l'état que nous
traversons. Le petit nombre, quand
il s'agit des oeuvres de l'esprit, est
le seul dont le suffrage doive être
recherché! (*) «Pourquoi donc au-
jourdhui dites-vous au peuple chez
qui vous ne voyez que « des servi-
(1) Etude d'Histoire religieuse, p. 15.
39 LE LIVRE
teurs et des servantes de Dieu, »
ces paroles emmiellées : «Le peuple
saisit très-vite et par une sorte d'ins-
tinct profond, les résultats les plus
élevés de la science! » pourquoi?
Je le sais et je le dis : Ce miel est de
la glue, car vous avez beau faire
votre « gros livre » si petit qu'il tient
dans la poche de l'ouvrier, et dans
le képi du collégien, ce livre est
dangereux pour le peuple. C'est
du poison à doses homoeopathiques;
mais, même dans ces proportions
réduites, le poison tue.
Pourtant, je ne veux pas exami-
ner le petit livre. C'est un avorton
ou un bâtard. Je m'attache au pre-
mier né, le fils légitime de votre
pensée.
II
Et d'abord, Monsieur, on avait
bien attendu ce livre, on l'annon-
çait, chez vos amis, comme le coup
de massue qui devait écraser le
catholicisme, et je ne sais pas si
quelqu'un des vôtres n'était point
allé déjà commander le cercueil de
ce noble mort. Le livre a paru;
déception universelle! Vos frères
l'ont trouvé d'une faiblesse à dé-
truire votre réputation et à ruiner
leurs espérances.
Certes M. Scherer, dans le Temps,
déclare bien votre livre « une oeuvre
d'une beauté achevée et née classi-
que, le fruit exquis d'un talent qui
n'a cessé de mûrir, une explication
qui porte le cachet des choses défi-
nitives; » M. Havet, dans la Revue
des deux Mondes, a bien dit que vous
« êtes un penseur d'une largeur,
d'une élévation sans limite, un phi-
lologue consommé, un orientaliste,
un professeur public (sic) d'hébreu,
ayant autant de poésie en lui que
de force et de savoir ; » mais les
autres ?... Littérateurs , protes -
tants, rationalistes, journalistes à
grande ou petite feuille, tous gens
tenant une plume, tous ont ri,
plaisanté, sifflé.
M. Sainte-Beuve a dit : « C'est un
livre d'art plus que d'histoire, écrit
pour cette masse flottante, indé-
cise, livrée aux soins positifs de la
vie, vouée aux idées moyennes, et
aux intérêts secondaires. »
M. Guizot a dit : « C'est un ro-
man historique à l'usage des libres
penseurs. »
M. Edmond About a dit, dans un
article sur l'exposition de peinture:
« Ce tableau est peu semblable à ces
petits jardins de Galilée, où M. Re-
nan joue des airs de flûte angélique
entre la vigne et le figuier. »
M. Patrice Larroque a dit : « M.
Renan a fait un usage peu moral
d'une érudition mal digérée. En de
telles matières, quand on n'a rien à
mettre à la place de ce qu'on dé-
molit, on attire sur soi l'improba-
tion des gens de bien. Cette impro-
bation ne tardera pas à effacer la
honte d'un engouement quelque
peu factice, si l'on juge par ce
qu'on entend dire déjà. »
La Gazette ecclésiastique de Fri-
bourg a dit : « Ce qui doit vrai-
ment étonner, c'est de voir qu'à Pa-
ris, les esprits cultivés aient le goût
assez blasé pour dévorer avidement
un tel fatras littéraire. »
Strauss lui-même, le plus auda-
cieux démolisseur de la divinité de
Jésus-Christ, a dit : « Vous avez aug-
menté le nombre de ces tentatives
malheureuses de couper les évan-
giles en morceaux. Vous ne savez
donc pas quel insuccès ont eu en
Allemagne des essais de ce genre?
Vous avez fait un livre tel que les
gens du monde, en France, sont
capables d'en faire ! »
M. Théodore de Banville a dit :
Sur Dieu même, un trouveur d'amusettes, Renan;
Ose épancher sa bile.
Et parmi les diseurs de rien, je n'en
Sais pas de plus habile.
Quant à ceux qui vous ont longue-
ment réfuté, on ne les compte plus,
et nous dirons en son lieu le glo-
41 LE LIVRE 42
rieux profit que la religion doit ti-
rer de ces éloquentes ou savantes
protestations.
Laissez-moi vous montrer encore
que les laïcs y ont travaillé, jus-
ques dans les feuilles les plus légè-
res. Les échos vous renvoient peut-
être toujours, Monsieur, ces paroles
du chevalier Jonas, dont le pseu-
donyme est si transparent : « En
attendant qu'un homme autorisé
réduise à leur juste valeur le senti-
ment, la grâce, la mignardise de
pensées dans ces pages savantes, il
nous suffira d'indiquer les grandes
et belles choses, les détails authen-
tiques, les espérances et les dou-
leurs voisines du ciel que M. Re-
nan, de son autorité privée, arra-
che à l'histoire de Notre-Seigneur.
Le lecteur aura bientôt compris
l'injustice et la cruauté, j'ai pres-
que dit les perfidies de ce patient,
pénible et curieux travail. Un pa-
reil livre, il y a tout au plus deux
siècles, eût mis les armes à la main
à la moitié de l'Europe, et je vois
d'ici les grands théologiens que le
monde entier contenait alors, ex-
primer leur profonde horreur de
ces nouveautés misérables! "
Vous ne pouvez pas, Monsieur,
ne pas entendre non plus M. Bar-
bey d'Aurevilly disant de vous :
« Le seul sentiment que ce baveur
de sucre-candi-arséniqué exprime
dans son livre, — je ne dis pas le
seul sentiment qu'il éprouve, —
c'est une préférence d'amateur
pour « l'homme charmant » qu'il a
la bonté de reconnaître dans Notre-
Seigneur Jésus-Christ, et cette im-
pertinence est même toute l'origi-
nalité de ce livre qu'il nous donne
pour remplacer les Evangiles : pau-
vre livre, devant lequel les igno-
rants ôtent leur bonnet et les gens
à sentiment pleurard prennent leur
mouchoir de poche, mais qui n'en
ira pas moins rejoindre, avant cin-
quante ans, l'Origine des Cultes par
Dupuis. »
Je ne veux pas, Monsieur, vous
priver du plaisir de relire l'appré-
ciation de Figaro, qui vous a consa-
cré trois articles spirituels comme
tout ce qu'il écrit : « M. Renan,
dit-il, effaçant le caractère divin
pour agrandir le génie humain en
Jésus, remplace, dans cette statue
de proportions colossales, le mar-
bre immortel par le plâtre fragile.
Il lui faut un piédestal, il l'a trou-
vé : ce sont les Evangiles dont les
quatre pierres, victorieuses des
siècles, sont scellées avec un ci-
ment indestructible. Que fait-il
alors? Il supprime ce piédestal dont
la solidité lui semblait d'abord à
toute épreuve, et, par maladresse
ou avec intention, il asseoit sa sta-
tue dans le vide qu'a creusé sa
main. Comment s'étonner ensuite
que les éclats de ce plâtre, brisé
en mille pièces, ne se rajustent plus
ou se rajustent mal!.. Le livre est,
comme langue, d'une beauté cher-
chée et médiocre; des soupirs de
grisette ne le rendront pas plus sé-
rieux. Il ose beaucoup sans nulle
hardiesse, car il drape les audaces
d'un panthéisme effréné avec les
voiles hypocrites de l'humilité
chrétienne. Il ne fait luire aucune
vérité nouvelle, il désarme les fai-
bles et les désespérés, il apporte
une voix aux sots, et quand le mon-
de qu'il amuse par une fausse
science, l'aura délaissé pour passer
à d'autres jouets, l'oeuvre n'aura
pas l'espoir de revivre dans les
Lettres Françaises. »
Rentrons, si vous le voulez, Mon-
sieur, dans le plein sérieux avec
ces paroles de Veuillot, un maître
incomparable qui vous doit l'hon-
neur et le bonheur d'avoir écrit,
en face de vos blasphèmes et pro-
voqué par eux, une admirable Vie
de Jésus-Christ : « La négation de la
divinité du Sauveur a été battue. Sa
dernière entreprise annoncée avec
tant de pompe, est scientifique-
ment ruinée, et tel est déjà le re-
nom de ce fameux labeur, que la
honte de l'avoir conçu est presque
comparable au malheur de l'avoir
produit. Le faible champion qui s'est
levé seul pour le soutenir, y a dé-
ploré l'absence de cette absurdité
43 LE LIVRE 44
supérieure qui se pique de briser
absolument avec l'histoire comme
avec le respeet. Tout le monde a
ri du chagrin de ce docte, répétant
sans le savoir le beau cri de Ter-
tullien à Marcion, falsificateur de
l'Evangile : C'est encore le Christ!
Cela donc est désormais méprisé,
mis au rang des engins de Frèret,
Dupuis, Volney, successivement
proclamés invincibles, successive-
ment broyés. »
N'est-il pas vrai, Monsieur, la
condamnation est universelle?
Et vous méritez ces attaques,
toutes violentes qu'elles aient par-
fois paru. La conscience indignée
n'a-t-elle pas ses droits et ses de-
voirs, surtout quand Dieu est per-
sonnellement mis en cause? Ce-
lui qui attaque Jésus-Christ, doit
être attaqué, analysé, discuté,
quand cet homme n'est qu'un
homme, qu'il représente un sys-
tème, et qu'on peut l'appeler « Lé-
gion » ? Quoi ! vous touchez à Dieu,
et nous ne pourrions pas toucher
à l'homme? Vous le flagellez et nous
ne pourrions pas flageller à notre
tour le successeur des bourreaux
du prétoire ! Vous falsifiez nos
Saints Livres, ou bien vous leur op-
posez vos fantaisies et vos blas-
phèmes, et lorsque vous entrez
audacieusement dans le monde
avec le bagage que portaient avant
vous Arius et Socin, nous ne pour-
rions pas crier à la fraude! Mais
on arrête un contrebandier, on
le fouille, on lui arrache sa mar-
chandise de mauvais aloi. Vous
faites des ruines autour de vous, et
nous ne pourrions pas relever une
de ces pierres que vous détachez de
l'édifice, pour vous la lancer!
La loi n'atteint pas, dit-on, des
livres comme le vôtre; elle n'a ni des
condamnations, ni des prisons cel-
lulaires pour les hérésies, elle laisse
la cause aux décisions souveraines
de l'Eglise et s'en rapporte, pour
le châtiment, à la justice de Dieu ;
mais, en attendant, c'est aux plu-
mes catholiques de juger et de sé-
vir. J'aime à voir dans les grandes
occasions où la conscience publi-
que s'indigne, j'aime à voir cette
levée générale de boucliers. Que
m'importe la profession ou le cos-
tume? Ce sont tous des soldats;
ils en ont la franchise, la bravoure,
et zouaves ou cuirassiers, ce sont
bien les champions de Dieu!
Il n'y a que votre Sainte-Beuve,
Monsieur, qui puisse trouver mau-
vais, qu'en de semblables guerres,
tous s'enrôlent et prennent la
croix. Relisez ce qu'il écrivait à ce
propos : « Un phénomène piquant
et révélateur des moeurs s'est pro-
duit Autrefois, on le sait, tous les
pirates, corsaires, forbans et écu-
meurs de mer étaient mécréans:
il en était de même volontiers des
corsaires de la littérature. Mainter
nant une partie de ces nouveanx
barbaresques s'est retournée, si
ce n'est convertie, et ils vont dé-
sormais en course, armés comme
des chevaliers de Malte ; ils portent
la croix et entre deux aventures de
chronique scandaleuse, rapts, en-
lèvements et autres gaietés de ce
genre, ils se donnent les gants de
guerroyer pour la divinité de Jé-
sus-Christ. C'est d'un effet singu-
lier à première vue, et ces Mes-
sieurs ne se doutent pas de l'im-
pression que cela produit sur le
spectateur honnête. Le sens des-
sus dessous est complet »
Aurait-il préféré, cet hommes
une défection universelle? Pour-
quoi ne veut-il pas que la foi parle
partout où elle est sincère, et
condamne-t-il les plumes qui ont
écrit pour le monde frivole où l'on
fait lire les « Portraits critiques, et
littéraires, » à ne jamais écrire pour
l'Eglise et pour Dieu ? Oh! je sais des
écrivains qui ne sortent jamais de
leur voie et qui se ressemblent tou-
jours. On les trouve sans cesse oc-
cupés à démolir les gloires de la
France, ou bien à prêter l'oreille au
chevet des Chateaubriand ou des de
Vigny, pour s'assurer si l'acte de
contrition récité par le moribond,
entre le râle de son agonie et ses
45 LE LIVRE 46
séparations de coeur, est bien le
repentir! Mais ceux-là, on les
laisse au rôle des chacals profa-
nant les tombeaux, et on continue
de trouver plus glorieux le rôle de
ceux qui se lèvent en volontaires,
pour venger la vérité et défendre
Jésus-Christ. C'est au moins d'un
courage qu'on devrait louer. Mais
il y a des gens qui ne louent que les
apostasies. Renvoyons-les donc au
jardin des Oliviers converser avec
Judas, et nous, mettons notre main
dans la main de ceux qui ne crai-
gnent pas de dire, en descendant
du Calvaire et en face des insul-
teurs : « Celui-là était bien le fils
de Dieu. »
Excusez comme moi, Monsieur,
et saluez de vos respects ces nobles
adversaires de votre livre impie.
Ils vous ont donné ce que vous
demandiez. Vous vouliez du bruit
autour de vous ; vous en avez eu.
Remerciez donc tous ceux qui sont
entrés dans ce charivari vengeur,
avec un peu de leur coeur et beau-
coup de leur foi.
III
Quant au style d'abord, qu'est-ce
que votre livre, monsieur l'abbé?
Certes, des gens l'ont vanté et
je ne veux pas leur donner le cha-
grin de les contredire, pas plus que
je n'ai contredit ceux qui, dans une
exposition, trouvaient un tableau
de Courbet aussi beau qu'une toile
de Raphaël. Ceux-là ne relèvent
que de leur goût et en portent la
responsabilité. Mais, Monsieur, j'ai
le mien, et il diffère du leur. Je le
dis humblement : le mauvais goût
est de mon côté sans doute, mais
je n'ai pas trouvé le grand style
dans la phraséologie, la majesté
dans l'emphase, l'harmonie dans
un ton douceâtre, la grâce dans la
mignardise, le naturel dans la pas-
torale ou l'idylle. Où donc le nerf
et la vigueur? le pathétique et le
lumineux? Quelle profusion de
« peut-être et il me semble! »
que de curieux agencements de
mots! N'avez-vous pas dit : «de pé-
nétrantes échappées de jour, l'édi-
fice des efforts, l'enjeu de l'activité
humaine poussé au centuple, l'ori-
ginalité prise dans le contact avec
un grand homme, le bouillonne-
ment d'une fournaise, » et tant
d'autres choses qu'on ne passerait
pas au plus mince des rhétoriciens?
Oui, vous avez écrit tout cela.
Le scalpel pourrait vous dissé-
quer plus à vif. Voyez cette phrase
de votre dédicace : « Tu me dis que
ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord
parce qu'il avait été fait pour toi
et aussi parce qu'il te plaisait.»
Permettez que devant cette phrase,
je me fasse votre professeur de
grammaire, et que je procède par
primo et secundo.
1° « Ce livre-ci tu l'aimerais. »
si ce « livre-ci » est sujet, pour-
quoi le rendez vous régime dans
le mot le qui le représente? S'il est
régime, vous en donnez deux
semblables à la phrase, ce qui n'est
pas permis pour désigner le même
rapport De telles tournures se to-
lèrent en conversation; elles ne
s'écrivent jamais.
2°.« Tu l'aimerais, » il faudrait,
« tu l'aimais, » puisque vous dites
que le livre avait été fait
3° « D'abord, et aussi. » On dit
bien: « d'abord et ensuite; »
mais on ne dit pas « d'abord
et aussi ». La particule et ne peut
aller non plus entre « aussi » et
« d'abord. »
4° « Parce qu'il avait été fait »
Ce plus-que-parfait est défectueux :
la Grammaire exige « parce qu'il a
été fait ».
5° « Tu l'aimerais parce qu'il
te plaisait. » Je l'aime parce qu'il
me plaît, » c'est un motif si simple
qu'on ne le pardonnerait qu'à la
bouche d'un enfant. S'il est sorti
de celle de votre Henriette, il fallait
vous abstenir de le répéter, car
c'est dire : « Je l'aime parce que
je l'aime. » Dans votre philosophie
du séminaire, où vous trouvez tant
47
LE LIVRE 48
à reprendre aujourd'hui, vous ap-
peliez cela un « cercle vicieux. »
Je pourrais signaler d'autres
incorrections graves ; l'espace et
le désir me manquent J'en ai vu
suffisamment pour affirmer que
votre livre n'est pas de la beauté
littéraire qu'on a dit, et l'effet d'art
lui-même est manqué. Vous y mon-
trez quelques fleurs, je ne le nie
pas; mais vous avez beau les faire
s'épanouir au soleil de l'Orient, les
étaler complaisamment en guir-
landes, les lier en bouquets et les
offrir, aux femmes sensibles, ces
fleurs ne couvrent guère que des
pauvretés. Elles ont, au reste, du
poison dans leur calice, et cela seul
me les ferait effeuiller, pétale à
pétale, pour les détruire, si je ne
les savais pas artificielles.
Non, tout cela n'est pas de la
beauté littéraire. La beauté d'ail-
leurs, c'est l'harmonie des parties
dans l'ensemble, qu'il s'agisse d'un
livre ou d'un tableau ou d'une mé-
lodie : l'avez-vous? Horace pas plus
que Boileau ne le trouveraient, et
je m'en tiens à ce verdict du P.
Gratry : « Y a-t-il beauté musicale
sur deux tons à la fois? Quelle peut
être la beauté plastique de deux fi-
gures, disjointes de caractères,
quoique matériellement plaquées
ensemble ? J'affirme la laideur gé-
nérale de ce livre, je n'y trouve la
beauté que par places! »
Après tout, Monsieur, votre livre,
fût-il une oeuvre capitale, portât-il
dans la forme tout le génie d'un
grand écrivain, il serait encore no-
tre justiciable. « Qu'importe la ré-
daction des devises, dit M. d'Aure-
villy, quand les bonbons qu'elles
enveloppent sont empoisonnés? »
Voyons donc ce que contient
votre livre.
IV
Sa philosophie est au moins sin-
gulière, Monsieur, et j'ai regret de
ne pouvoir la livrer toute entière,
dans son nuageux ou son absurde,.
à la risée du lecteur.
Que dites-vous de l'origine des
êtres? Vous en faites honneur au
néant, c'est-à-dire à « une ten-
dance au progrès, sorte de ressort
intime qui pousse tout à la vie et
à une vie de plus en plus dévelop-
pée. »
Que dites-vous de la création des
mondes? Elle sort de « la molécule,
fruit du temps, résultat d'un phé-
nomène très-prolongé, d'une agglu-
tination continuée durant des mil-
liards de siècles! »
Que dites-vous de la formation
de la terre? Elle est due au soleil
« Une série incalculable de révolu-
tions a tiré de la masse solaire
toutes les réalités actuelles, et voilà
pourquoi le seul culte raisonnable
et scientifique fut longtemps le
culte du soleil. »
Que dites-vous de l'arrivée de
l'homme au rôle qu'il a dans l'uni-
vers? Le temps fut ici l'agent par
excellence: «Ce phénomène étrange
en vertu duquel une espèce animale
prit sur les autres une supério-
rité décisive , s'opéra lentement.
L'homme est arrivé à ce qu'il
est par un progrès obscur qui
dure des milliers d'années et pro-
bablement se consomme sur plu-
sieurs points à la fois. »
Comprenne qui pourra, admire
qui voudra ! J'aime mieux m'en
tenir au récit de Moïse : c'est moins :
amusant, mais c'est plus clairet
plus sûr.
Et si je voulais aller plus loin, je
trouverais chez vous que l'âme,
c'est l'harmonie des organes; la
pensée, un mouvement des fibres
du cerveau; l'immortalité un sim-
ple souvenir.
Que dites-vous de Dieu? Autre-
fois vous écriviez : a Dieu est un
bon vieux mot, un peu lourd, que
49 LE LIVRE
50
la philosophie interprétera dans un
sens de plus en plus raffiné. Il a
pour lui une longue prescription :
le supprimer serait dérouter l'hu-
manité. » Aujourd'hui vous êtes
plus affirmatif encore et vous dites:
« Dieu sera plutôt qu'il n'est, il est
en voie de se faire ! » Victor Hugo
avait donc tort, l'an dernier, quand
Il voulait « écheniller Dieu; » il
n'est pas temps encore, puisque
Dieu est seulement en train de se
faire!... Et ainsi, Monsieur, le pan-
théisme dont on vous accuse n'est
pas la théorie du grand Tout, mais
du grand-Rien !
Est-ce d'un Dieu semblable que
vous parliez lorsque, dans la dédi-
cace de votre livre à votre soeur,
vous vous écriiez la larme à l'oeil :
« Te souviens-tu, du sein de Dieu
où tu reposes, de ces longues jour-
nées de Ghazir où, seul avec toi,
j'écrivais ces pages?»... Si c'est « de
votre » Dieu que vous parliez, le
sein où votre soeur repose c'est le
néant, et vous avez tort d'évoquer
« ce bon génie. »
Ah vous l'aviez assez anéantie
déjà, dans sa dignité de femme,
cette pauvre soeur, en la disant
" indépendante » comme vous, et
en la félicitant de dormir « sur la
terre d'Adonis, près des eaux sa-
crées où les femmes des mystères
antiques venaient mêler leurs lar-
mes! » Si elle était aussi chaste
que vous le dites, ses os doivent
tressaillir ! Si vous n'avez pas fait
jeter, avant de la perdre de vue, un
peu d'eau bénite sur cette terre,
j'ai bien peur que la cendre d'une
chrétienne ne veuille pas s'y mêler;
et si Dieu,—non pas le Dieu « qui
est en train de se former, » mais le
Dieu qui « est » depuis l'éternité et
pour l'éternité,—n'a pas voilé pour la
morte le scandale de votre oeuvre,
je crains, Monsieur, qu'elle ne vous
envoie pas des bénédictions ! Je
parlais tout à l'heure du chacal des
déserts qui déterre les cadavres.
Il a, pour s'excuser, les instincts
de sa nature. Vous aviez, vous,
votre reste de foi et votre coeur,
pour vous interdire cette profana-
tion.
Mais c'est trop m'arrêter sur vo-
tre philosophie. Si étrange qu'elle
soit, elle doit peu m'étonner. Vous
déclarez qu'il y a « de belles er-
reurs » et vous leur reconnaissez
« le droit » de se propager à leur
aise. Les vôtres sans doute sont
de ce genre; mais comme vous
avancez autre part que « l'huma-
nité fait du divin comme l'arai-
gnée file sa toile, » je ne demande
qu'une chose, c'est que le fragment
de divinité qui est en vous, Mon-
sieur le panthéiste, ne prenne pas
l'envie de s'épancher sur le monde.
Gardez cette philosophie divine
pour les vôtres et pour vous.
A votre science maintenant
V
Ce n'est pas à Saint-Sulpice que
vous l'avez prise, Monsieur l'abbé,
car un de vos défenseurs anony-
mes, qu'un journal affirme n'être
que vous-même, prétend que l'en-
seignement des séminaires n'a
« aucune valeur scientifique » et
vous êtes trop son ami pour ne pas
être de son sentiment.
Cette science, vous ne l'avez pas
puisée non plus dans les Pères : Ori-
gène, saint Jérôme, saint Ambroise
ou saint Augustin ; car votre même
Sosie nous dit : « Qu'on les vante
comme moralistes, j'y souscris, mais
quant à leur témoignage, je n'en ai
que faire. Avant de les interroger,
je sais d'avance ce qu'ils me répon-
dront; » et,—bien que la chose me
semble étrange de la part d'un
homme qui se consolerait du sys-
tème cellulaire d'une prison, pourvu
qu'on lui laissât un volume des
Bollandistes, —je crois que vous pro-
fessez pour les Pères de l'Eglise le
même dédain. Vous auriez bien
scandalisé La Bruyère, qui écri-
vait ceci : « Quel plaisir d'aimer
la religion et de la voir crue, sou-
tenue, expliquée par de si beaux
51
LE LIVRE
52
génies et par de si solides es-
prits, surtout lorsque l'on vient à
connaître que pour l'étendue des
connaissances, pour la profondeur
et la pénétration, pour les princi-
pes de la pure philosophie, pour
la justesse des conclusions.... il
n'y a rien que l'on puisse leur com-
parer. »
De ce dédain, Monsieur, vous
n'en avez pas moins pour les com-
mentateurs des Saints Livres, les
Vatable, les Don Calmet ou les
Sacy, et vous ne prenez vos inter-
prétations que chez les protestants
Réville, Reuss, Gustave d'Eichtal
ou Strauss, ce qui ne paraît ni
loyal ni prudent.
Mais votre grand livre c'est le
Talmud. On dirait que vous l'avez
Inventé, tant vous en être épris,
et cet amour passionné vous empê-
che de voir les rêves et les niaise-
ries dont il est plein. On vous ac-
cuse pourtant de ne l'avoir pas lu
dans le texte et de vous l'être sim-
plement fait traduire par un rab-
bin. C'était pour ménager vos yeux
sans doute; mais vous n'êtes pas
moins sorti, de cette étude de con-
trebande, avec la prétention dédai-
gneuse que, jusque-là, le monde
n'avait rien su des origines chré-
tiennes, et que seul vous pouviez
nous faire un cours savant sur la
vie de Jésus.
Mais vous saurez,Monsieur, qu'il
y a une science ignorante, celle
qui est simplement l'apparence du
savoir. C'est la vôtre, si j'en crois
les malins. Ils conviennent que
vous faites parade d'érudition, en
citant des noms bizarres de Brest-
chneider, Schleiermacher,etc.,que
vous nous jetez comme des auto-
rités incontestables, précisément
parce que leur nom est difficile à
prononcer, comme si nous ne pou-
vions vous renvoyer en échange
les noms non moins germaniques
de Lucke, Thiersch, Eichborn,
Neudecker, OEshausen, etc., etc.
Ils conviennent bien aussi que
vous prenez un air de savantasse en
disant « les Eloïm " pour « les an-
ges ; » «Judas de Kérioth" pour « Ju-
das Iscariote, » « Marie de Magdala »
pour « Madeleine, » « Bar-Rabban »
pour « Barrabbas, » « Sé-lâm » pour
« Salut, » « Kaïpha » pour « Caï-
phe,» etc., etc. ; mais pour la vraie
science, historique ou critique, ils
vous la refusent.
Ils vous refusent même la pleine
connaissance de l'hébreu ; et ils
ont trouvé de bonne justice que
pour certains textes, vous fussiez
renvoyé aux écoles, par Mgr Plan-
tier, qui pendant dix-sept ans est
resté professeur d'hébreu à la Fa-
culté de théologie de Lyon.
A leur dire, vous n'avez pas ap-
porté un seul document nouveau
dans le monde scientifique, pas plus
qu'un nouvel argument contre la
divinité de Jésus-Christ Votre livre
n'est pour eux qu'un roman ou même
une historiette, car vous êtes pres-
que toujours dans le domaine de la
fantaisie, et Pascal l'appelle « cette
maîtresse d'erreur. »
Et si vous voulez, Monsieur, que
cette irrespectueuse opinion vienne
de l'autre côté du Rhin, où vous avez
bien compromis la science françai-
se, accoudez-vous sur votre bureau,
et appuyant la tête sur votre main,
ouvrez l'oreille à ces paroles qui
ne sont pas précisément l'éloge que
vous attendiez.
« On se tromperait, dit la Revue
de Wurtzbourg, si l'on cherchait
de la science dans le livre de
M. Renan ; le professeur du Collége
de France n'a donné qu'un nouvel
évangile en forme de roman. » —
Et la nouvelle Gazette évangélique
de Berlin. « Il faut, dit-elle, toute
l'audace, toute la facilité d'é-
crire et le caractère superficiel
d'un français, pour entreprendre
après une pareille préparation, de
résoudre le plus sérieux des pro-
blèmes de la science. » — « M. Re-
nan, dit le docteur Ewald, n'a pas
su s'élever à la hauteur de sa tâche.
53 LE LIVRE 54
il n'a pas écrit avec la préparation
et le calme d'esprit requis, non-seu-
lement par la. sainteté du sujet,
mais encore par le simple souci de
la vérité historique. »
Je m'en tiens là, Monsieur ; c'est
assez pour moi, surtout assez pour
vous, et dans l'impuissance où je
suis, pauvre bachelier, de défendre
auprès de tous ces docteurs, protes-
tants la plupart, un maître comme
vous, je me hasarde à dire que si
vous n'en savez pas plus long, pour
écrire, parler et traduire les lan-
gues, c'est que, pas plus que Judas,
vous ne vous trouviez dans le
Cénacle au jour savant de la Pente-
côte!
VI
Avec une science si invalide, vous
ne pouviez, Monsieur, marcher qu'à
tâtons. Malgré l'attitude assurée
que vous voulez prendre, c'est ainsi
que vous marchez. « Ceux qui font
profession de suivre la raison, dit
Pascal, doivent être étrangement
forts en raison. » Vous ne l'êtes pas,
Monsieur. Chez vous, ce sont des
« peut-être " des « probablement, »
des « il paraît, on est tenté de
croire, on aime à supposer, il se
peut, il semble, etc. » J'ai trouvé
jusqu'à trente de ces mots dubitatifs
dans une seule page, et un critique,
plus patient que moi, en a noté cinq
ou six cents dans le volume! Avec
ces hésitations perpétuelles, vous
n'êtes ni l'affirmation, ni la négation,
vous êtes le doute, rien que le doute.
Or, Monsieur, si vous n'êtes sûr de
rien ou de presque rien, pourquoi
écrivez-vous si tôt? Allez à l'école
de plus savants, et quand vous sau-
rez enfin quelque chose de bien
positif, que vous puissiez hardiment
affirmer, revenez et enseignez-nous.
Mais tant que vous n'êtes qu'un
doute ambulant, cachez-vous dans
l'ombre. Nous sommes « les fils de
la lumière » et c'est la lumière que
nous voulons.
Vous avez bien dit cette parole
qui est d'un incroyable dédain :
« On s'occupe beaucoup plus de
mon livre que je ne m'en suis oc-
cupé »; mais si cet aveu est insolent
ou modeste, il ne suffit pas pour
justifier à nos yeux les éternelles
incertitudes que porte votre livre.
Il faut quelque chose de plus formi-
dable, quand on se dresse contre
dix-huit cents ans de foi, et quand, au
lieu d'adorer celui que tout le monde
adore, on s'en fait l'audacieux «né-
gateur. »
Le mot n'est pas français en ce
sens, mais je l'applique, en le sou-
mettant humblement à l'Académie
dont vous serez « peut être » un
jour, Monsieur. Vous travaillerez
« j'aime à le supposer, » à ce dic-
tionnaire qui, « sans doute, » ne
sera point terminé dans dix gé-
nérations, tant ces messieurs s'a-
vancent gravement! On ne peut
pas dire que les quarante marchent
comme un seul homme. Après tout,
ils peuvent prendre leur temps : ce
sont « les Immortels ! »
VII
Plût à Dieu, Monsieur l'abbé,
qu'il n'y eût que des hésitations
dans votre livre! Les falsifications
abondent. Avez-vous entendu parler
de ce gascon qui disait: « Je vous
donne ma parole d'honneur que j'ai
raison? » Je ne voudrais pas vous
offenser, Monsieur, et je n'ai jamais
étudié votre généalogie, mais je
vous soupçonne un peu de sa famille.
Vous affirmez sans preuve et avec
une audace qui est le caractère le
plus saillant de votre livre. « Cela
est vrai, parce que je le dis, » voilà
la formule ordinaire qu'on peut ti-
rer de vos démonstrations.
Et pourtant, Monsieur, vos affir-
mations ne doivent être acceptées
que sous contrôle et vous êtes ha-
bile à falsifier des textes qui s'é-
tonnent de ce que vous leur faites
dire ; habile aussi à les taire au be-
soin, ce qui est encore une falsifica-
tion. Je n'en veux qu'un exemple.
55
LE LIVRE
56
Vous dites hautement que c'est
d'après saint Jean seul, que Jésus
prend le titre de « Fils de Dieu ! »
Et saint Matthieu me fait lire : « Le
grand-prêtre lui dit : Je vous ad-
jure, par le Dieu vivant, de nous
dire si vous êtes le Christ fils de
Dieu. Jésus répondit : Vous l'avez
dit! » Et saint Marc me fait lire :
«Le grand-prêtre l'interrogea: Vous
êtes le Christ, le fils du Dieu béni?
Or Jésus lui répondit : Je le suis! »
Et saint Luc me fait lire : « Tous
lui dirent alors: Vous êtes donc
le fils de Dieu? Il leur répondit:
Vous dites bien : Je le suis! »
Comment ce procédé s'appelle-t-
il, Monsieur? Je vous laisse lemérite
de prononcer le mot. Ma plume
impatiente voudrait l'écrire. Je ne
l'écrirai pas ! Mais rien ne m'empê-
che de laisser jaillir jusqu'ici cette
parole indignée d'un de vos plus vi-
goureux adversaires: « Pas de
science ou pas de conscience ! »
Ah ! je sais bien que sur ce point
vous avez une théorie singuliers et
qu'on rencontre dans votre livre
cette phrase, grosse d'impudence :
« Dans les histoires du genre de
celle-ci, le grandsigne qu'on tient le
vrai, est d'avoir réussi à combiner
les textes, d'une façon qui constitue
un récit logique, vraisemblable, ou
rien ne détonne. » Mais je trouve
pour y répondre cette parole d'un
libre penseur (1) qui n'est pas tout
à fait des nôtres : « Je confesse que
je n'entends plus rien à rien, si
l'on me démontre que je me trompe
en déclarant que cet art de com-
biner les textes avec goût, de les
solliciter doucement jusqu'à ce
qu'on les ait amenés à dire ce qu'on
veut qu'ils disent, est le renverse-
ment des règles de bonne et sévère
critique admises jusqu'à ce jour. »
Non, Monsieur, ces procédés qui
consistent à faire de la certitude là
où il ne reste que le doute, à cou-
vrir une erreur volontaire par des
affirmations à grand fracas, cacher
au lecteur les sources authentiques
où l'on trouve le vrai et lui en signa-
ler de fausses comme les seules pu-
res; non, ces procédés ne sont point
loyaux, et ce sont ceux de votre
livre.
Ce livre n'eût-il que des réti-
cences et des phrases ambiguës,
devrait m'être suspect. Si Pascal af-
firme que « des moines ne sont pas
des raisons, » je puis bien affirmer
que « vos moyens » ne sont pas
des preuves. Le mensonge peut
être dans un silence, comme il
est dans un mot, et je crois qu'en
critique, Monsieur, comme en jus-
tice, il faut, en prenant une plume,
surtout en regardant la tête du
Christ, il faut jurer de « dire toute
la vérité, et rien que la vérité! «
De ces réserves calculées et de
ces mutilations qui changent le sens
d'un texte, ne serait-ce qu'en l'éloi-
gnant d'un autre qui le complète
ou l'explique, je passe aux contra-
dictions.
VIII
Les faux témoins se coupent quel-
quefois. Vous vous coupez presque
toujours. Dans votre livre, Mon-
sieur, c'est à chaque pas la contra-
diction. Je n'en veux fournir qu'une
preuve ; mais elle est capitale. Cet
exemple donne le mesure de votre
fixité dans une assertion, la mesure,
par conséquent, de la foi qui vous
est due.
De saint Matthieu, vous aviez dit :
« Matthieu mérite évidemment
« une confiance hors ligne pour les
« discours. Ce sont des notes prises
« sur le souvenir vif et net de l'en-
« seignement de Jésus. Une force
« divine, si j'ose le dire, souligne
« ces paroles, les détache du con-
« texte, et les rend, pour la criti-
« que, facilement reconnaissables.
" Les vraies paroles de Jésus se
« décèlent pour ainsi dire d'elles-
(1) M. Larroque.
57 LE LIVRE 58
« mêmes; on les sent vibrer, elles
« se traduisent comme spontané-
« ment et viennent se placer dans
« le récit, où elles gardent un relief
« sans pareil. »
Et ensuite, Monsieur, vous ou-
bliant vous-même, vous dites:
« Les Evangiles de Matthieu et de
« Marc n'ont pas à beaucoup près,
« le cachet indivuel de Luc. Nous
« n'avons ni pour Matthieu, ni pour
« Marc, les rédactions tout à fait
« originales. Ce sont des arrange-
« ments ou l'on a cherché à rem-
« placer un texte par un autre.
« Papias leur préférait la tradition
« orale. »
De saint Marc, vous aviez dit :
« Les détails matériels ont, dans
« Marc, une netteté qu'on cherche-
« rait vainement dans les trois
« autres. L'Evangile de Marc est
« bien plus ferme, plus précis.
« C'est celui qui est resté le plus
« ancien, le plus original; il est
« plein d'observations minutieuses
« venant sans doute d'un témoin
« oculaire. Rien ne s'oppose à ce
« que ce témoin oculaire soit Pierre
« lui-même. »
Et ensuite, Monsieur, vous ou-
bliant vous-même, vous dites :
"Les Evangiles de Matthieu et de
« Marc, n'ont pas à beaucoup près,
« le même cachet individuel que
« celui de Luc. Nous n'avons ni
« pour Matthieu ni pour Marc, des
« rédactions tout à fait originales.
« Ce sont des arrangements où l'on
« a cherché à remplacer un texte
« par un autre. Les affiliés de l'Ecole
« de Jean traitaient Marc de biogra-
« phe médiocre. »
De saint Luc vous aviez dit:
« Pour Luc, le doute n'est pas pos-
« sible. L'Evangile de Luc, est une
« composition régulière, fondé sur
« des documents antérieurs. Nous
« sommes ici sur un terrain solide
« et de la plus parfaite unité. En-
« fin, Luc a dans le récit des der-
« niers temps de Jésus quelques
« circonstances pleines d'un sen-
« timent tendre et certains mots
« de Jésus d'une délicieuse beauté.
« C'est un biographe du premier
« siècle, un artiste divin. Il nous
« montre le caractère du fonda-
« teur avec un bonheur de traits,
« une inspiration d'ensemble, un
« relief que n'ont pas les autres. »
Et ensuite, Monsieur, vous ou-
bliant vous-même, vous dites:
« Quant à l'ouvrage de Luc, sa va-
« leur historique est sensiblement
«plus faible. C'est un document
« de seconde main. Quelques sen-
« tences sont poussées à l'excès
« et faussées. Il émousse les dé-
« tails, pour tâcher d'amener une
« concordance entre les différents
« récits; il exagère le merveilleux,
« il commet des erreurs de chro-
« nologie. On sent l'écrivain qui
« compile et se permet de fortes
". violences pour mettre les textes
" d'accord. Il n'a pas l'impassibilité
« absolue de Mathieu et de Marc. »
De saint Jean, vous aviez dit :
« Toute personne qui se mettra à
« écrire la vie de Jésus, sera rame-
« née, dans une foule de cas, à pré-
« férer la narration de Jean, J'a-
" joute que, dans mon opinion,
« l'école de saint Jean savait mieux
« les circonstances extérieures de
« la vie du fondateur que le
« groupe des synoptiques. Elle
« avait notamment, sur les séjours
« de Jésus à Jérusalem, des données
« que les autres n'avaient pas. »
Et, ensuite,Monsieur, vous ou-
bliant vous-même, vous dites : « Si
« Jésus parlait comme le veut Mat-
« thieu, il n'a pu parler comme le
« veut Jean. Entre les deux auto-
« rites, aucun critique n'a hésité,
« n'hésitera. Ce n'est pas par des
« tirades. prétentieuses, (c'est de
« saint Jean qu'il s'agit ici) lourdes,
« mal écrites, disant peu de chose
« au sens moral, des discours rem-
« plis d'une gnose obscure, d'une
« métaphysique contournée, raides
« et gauches, un ton faux et iné-
« gal, que Jésus a fondé son oeuvre
«divine. L'esprit de Jésus n'est
« pas là. »

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin