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Réponse à M. Fiévée ; précédée d'un essai sur l'administration

110 pages
Jombert (Paris). 1816. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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A M. FIEVÉE,
PRÉCÉDÉE
D'UN ESSAI SUR L'ADMINISTRATION.
Ad munus publicum nemo nisi
exploratus, admittendus.
PlATO , de Rep. lib 3.
A PARIS,
Chez JOMBERT, Libraire, rue du Paon-St-Andre'-
des-Arts ;
Et chez DELAUNAY , Libraire , Palais-Royal,
galerie de bois.
18I6.
DE L'IMPRIMERIE DE LEBÉGUE,
rue des Rats, n° 14, près la place Maubert.
A.M. LE C. B.D. M.
Vous ne me permettriez de vous dédier cet
Essai, que sous la condition expresse que je
tairais votre nom, votre rang ; que je ne
laisserais rien échapper qui servît à soulever
le voile dont vous voulez vous couvrir.
Il faut donc mettre la reconnaissance de
côté comme tant d autres ?
Oublier les bienfaits comme tant dautres ?
C'est me placer en bien mauvaise com-
pagnie !
Souvenez-vous qu'en résistant à la tenta-
tion que j'éprouve , je ne vous fais pas un
léger sacrifice
ESSAI
SUR
L'ADMINISTRATION.
J 'AVAIS depuis long-temps le projet de publier
quelques observations générales sur l'adminis-
tradon, et plus particulièrement sur le ministère
de l'intérieur, avec lequel les fonctions que j'ai
eu à remplir dans diverses missions, m'avaient
mis dans un rapport plus direct. Je m'occupais
de ce projet lorsque M. Fiévée fit paraître sa
Correspondance administrative et politique.
Sans changer totalement d'idée, je me renfermai
dans des bornes plus circonscrites.
L'ouvrage de M. Fiévée me parut ce qu'il est,
intéressant et curieux. Je le lus avec attention :
je le relus avec fruit. Il traitait beaucoup mieux
que je ne le ferais quelques questions d'un
grand intérêt ; je les supprimai. Je n'ai pas tou-
jours partagé ses opinions. J'ai cru pouvoir le
lui dire en exposant mes motifs : je les lui sou-
mets; je me permets de le critiquer avec tous
les égards qui lui sont dus. Les observations
que j'aurais publiées se trouvant réduites con-
sidérablement , l'ordre et la liaison qui exis-
taient dans le premier travail, ne peuvent plus
C 2 )
se trouver dans celui-ci, qui n'en était pas
susceptible.
Deux parties composent cet opuscule ; l'une
est consacrée aux principes généraux appuyés
sur des faits ; l'autre l'est à M. Fiévée, avec le-
quel je me permets de discuter.
I. — On n'a pas distingué d'une manière pré-
cise le gouvernement, de l'administration d'un
état. IL me semble utile de chercher cette dis-
tinction , et de l'indiquer si nous pouvons l'éta-
blir (A).
Gouverner un état, c'est en diriger tous les
intérêts d'après un mode convenu.
Par ce mot état il faut entendre la masse des
habitans , le sol qu'ils cultivent, leurs rapports
entre eux , avec le souverain , avec les autres
peuples , leurs institutions religieuses, civiles
et militaires.
Le gouvernement embrasse donc toute la so- 1
ciété, dans son ensemble, comme dans ses dé-
tails et dans toutes ses relations.
Cette défini lion convenue, voyons, pour nous
faire des idées nettes sur Vadministration qui
doit nous occuper plus spécialement., voyons,
dis-je, comment existe une grande société , ou
une nation.
11 s'agit de classer les nombreux rapports sous
( 3 )
lesquels ont droit d'être envisagés les individus
qui la composent.
La sûreté est due à chacun : on doit lui ga-
rantir sa propriété , le droit d'exercer son in-
dustrie, de se livrer à une branche de commer-
ce. Toute lésion sur un de ces articles est une
injustice. Les moyens de les maintenir, de les.
conserver, de les redresser, de punir les in-
fractions , forment un corps d'attributions dont
on a composé un département qui porte le nom
de ministère de la justice, et dont il est facile
de rendre les attributions très-distinctes.
Ces mêmes individus doivent être considérés
sous un autre point de vue. Comme pro-
priétaires , comme exerçant une branche d'in-
dustrie , tous ont des rapports quelconques avec
le gouvernement qui les protège, tous en ont
besoin.
C'est l'art de pourvoir aux divers besoins
qui forme la science administrative. Elle est res-
treinte dans quelques ministères tels que ceux
de la guerre, de la marine, etc., où elle forme
la partie administrative. Elle est l'essence
du ministère de l'intérieur, qui doit pour-
voir aux besoins des citoyens , considérés
sous ce rapport. Je veux dire que ceux qui sont
militaires, marins , ou dans la diplomatie, ont
de nouveaux rapports pour lesquels ils corres-
(4)
pondent avec des ministres, tout en conservant
les relations qui les mettent sans cesse eu contact
avec le ministère de l'intérieur.
Un individu peut être étranger au minis-
tère de la guerre , à celui de la marine, de la
justice, etc. ; mais il n'en est aucun qui ne
soit plus ou moins en rapport avec celui de
l'intérieur.
11 n'y a pas ( du moins à ma connaissance ) de
notions bien claires sur la différence qui doit
exister entre le gouvernement et Fadministra-
tion. M. Fiévée, daus sa Correspondance, paraît
en convenir sans suppléer à ce qui manque. 11
semble qu'on ait éludé cette question. Voulant
mettre au moins sur la voie, j'ai cru devoir con-
sulter un écrivain aussi modeste qu'instruit et
judicieux. Voici sa réponse :
« il me paraît bien difficile, pour peu qu'on
« réfléchisse, de confondre les mots gouver-
« nement et administration , qui bien que liés
« ensemble, comme le sont le genre et l'espèce,
« Ont cependant un sens bien distinct, une
« étendue et une compréhension évidemment
« marquée. Le gouvernement que je compare
« au genre doit nécessairement embrasser Fad-
« ministration qui en est une des espèces ; et,
« pour faire ressortir la différence qu'il y a
« entre ces mots, il suffit de remarquer ce qu'on
« entend par gouverner.
( 5 )
« Bien gouverner, c'est faire respecter la
« nation par les peuples voisins , défendre Fin-
<< tégrité de ses frontières, maintenir les lois
« établies , ou en émettre de nouvelles , sage-
« ment combinées avec le caractère et les moeurs
« des sujets, la température du climat ; établir
« une juste balance entre les divers ordres de
« la société ; faire fleurir les arts qui jettent du
« lustre sur un état, et respecter la religion,
« seul appui du pouvoir souverain comme de
« la morale ; enfin bien gouverner, c'est veiller
« à ce que les sujets tirent le meilleur parti du
« sol qu'ils habitent, pour l'agriculture et le
« commerce, généralement regardé comme la
« source de la richesse publique. Vous voyez
« par cette définition à combien d'objets doit
tf s'étendre l'attention d'un prince , et avec
« quelle justesse de métaphore on a comparé
« un empire à un vaisseau dont le monarque
« est le pilote. Il faut non-seulement qu'il dirige
« la manoeuvre , qu'il mette de l'uniformité
« dans les mouvemens des naulonniers ; mais il
« faut encore qu'il connaisse les mers qu'il par-
te court ; qu'il n'ignore aucun écueil ' qu'il
« prévoye tous les accidens, et que sa sagesse
« et sa prudence entretiennent sur son bâti-
« ment la confiance , l'union et l'abondance.
« C'est sous ces mêmes rapports que Cicéron.
( 6 )
« applique l'épithète de moderator au per-
« son nage chargé de la conduite des affaires
« publiques, voulant dire par là qu'il doit veil
« 1er à tout, établir l'harmonie entre toutes les
« parties du gouvernement.
« Cette définition posée, je passe au mot ad-
« ministration. IF est bien certain que cette
« expression a dévié de sa signification pre-
« mière,et qu'aujourd'hui elle ne s'applique
« qu'à l'économie politique. On dit bien, à la
« vérité, administrer la justice, mais je vois
« dans cette périphrase une trace du vrai sens
« du mot, et l'on n'écrirait pas, dans le bon
« style , l'administration de la justice, de mê-
« me que l'on, dit l'administration des finances ,
« de la guerre, etc, L'administration s'applique
« donc, selon moi, à tout ce qui tient à l'éco-
« nomie politique et aux finances : son objet
« principal est de tirer du sol le parti le plus
« avantageux; d'amener dans les trésors de
« l'état le plus de revenus possible, en faisant
« peser sur les sujets le moins de charges pos-
>> sible, et de subvenir à la perception des re-
<< venus et aux dépenses de l'état selon le meil-
« leur système d'économie.
« Parmi les divers ministères, il y en a qui
u tiennent plus à l'administration les uns que
« les autres; mais tous ont avec elle un rap-
( 7)
« port quelconque. Le ministère des finances
« est toute administration , soit dans les con-
« ceptions élevées qui constituent le grand
« ministre , soit dans les détails qui n'exigent
« souvent que de l'expérience et de la sagesse.
« Le ministère de la justice n'a de partie ad'
« ministrative que celle de ses dépenses., et là
« l'économie est pour peu de choses,. puisque
« trop de calcul dégénérerait en vilenie, et se-
« rait nuisible à la pratique des lois.
« Le ministère de la marine se rattache da-
« vantage k l'administration, tant à cause des
« colonies, que par les fournitures immenses
« qu'exige l'entretien de la marine.
« Le ministère de la guerre a deux parties :
« l'une qui a pour objet la tenue des forces mi-
« litaires sur un pied convenable , l'autre em-
« brasse les dépenses qu'exige l'armée ; et ici
« comme dans.le ministère de la marine, l'écoi
« nomie est presque toute entière dans l'intérêt
« du gouvernement. On a pendant quelque
« temps si bien reconnu la distinction que
« j'établis , que Fadministration de la guerre
« formait une division séparée du ministère de
« la guerre.
- « Ce que j'ai dit du ministère de la justice
« s'applique à celui des relations.
« Le ministère de l'intérieur est, de tous les
( 8 )
« ministères, celui qui exige au plus haut de-
« gré le 1 génie de l'administration et du gou-
« vernement. Sous le rapport du maintien de
« la religion et de la morale , de la culture des
« sciences et des arts, iJ se rattache au grand
« art de gouverner les peuples; sous le rapport
« de la situation du commerce et de Fagricul-
« ture , il se lie entièrement à l'économie poli-
« tique, dont on pourrait peut-être dire que
« l'administration est une branche ; c'est lk
« qu'on doit chercher moins la richesse du
« prince ou du gouvernement, que 1 intérêt
« des sujets, parce que la richesse des sujets
« fait seule celle des monarques.
« Enfin , sous le nom de marche administra-
« live, on comprend une branche de Fadmi-
« nistration générale ; marche administrative
« n'est pas l'administration même ; c'est, à pro-
« prement parler, la règle établie pour la mar-
« che et l'expédition des affaires. C'est, àl'é-
« gard du peuple, l'ordre d'aprèslequelont lieu
« les rapports du ministre, avec les individus,
« et des individus avec le ministre ; à l'égard
« du ministre, c'est l'harmonie qu'il établit dans
« les travaux et les opérations de son ministère;
« et ici un homme sage, placé à la tête d'une si
« importante administration , devrait, dans la
< détermination de cet ordre, ' de cette harmo-
(9)
« nie, se proposer deux fins : économiser le
« temps de ses employés, diminuer, à la quau-
« tité la plus simple, les pas et les démarches
« des administrés , afin d'affaiblir les dépenses
« de l'administration et de plaire au peuple.
« Cette réflexion s'applique à tous les minis-
« tères. »
2. — Du bon sens, de bonnes intentions ,
point de système , de la droiture ; telles sont
les qualités nécessaires dans celui qui est chargé
de l'Administration.
Ne point trop administrer , est un prin-
cipe sage , comme celui par lequel on recom-
mande de ne pas trop gouverner ; et par 77e
pas trop administrer, il faut entendre que l'on
ne doit pas être esclave des formes ; que, dans
certaines circonstances,il est nécessaire que les
rcglemens soient modifiés, parce que souvent ils
sont susceptibles de l'être dans leur application.
Tout ne peut être prévu par des réglemens,
quelque attention, quelque soin que l'on ait
apportés dans leur développement et leur
rédaction. Les combinaisons infinies auxquelles
pi'ête nécessairement la situation des indi-
vidus , et leurs rapports, soit entr'eux, soit avec
le gouvernement étant incalculables , ne
peuvent être toutes indiquées. Il est donc évi-
dent que l'administration ne doit être confiée
( 10 )
qu'à des hommes éclairés , probes , intelligens ,
et que le Prince et ses Ministres ne sauraient
mettre dans leurs choix 1 trop de prudence et
de soin.
5c — Les meilleures institutions sont les
moins imparfaites. C'est donc rendre , l'ad-
ministration la meilleure possible que d'en
diminuer les imperfections. Tirer le plus de
parti, serait, dans le Gouvernement une opé-
ration fiscale et qui finirait par être ruineuse
pour lui, après l'avoir été pour les administrés.
C'est cependant le caractère de la dernière
administration. Le but qu'où paraissait se pro
poser dans cette exploitation des hommes et
des choses était manqué , parce que dès qu'on
le devinait on trompait le Gouvernement qui,
ainsi que les administrés , était volé par ses
agens ( i )i De là deux résultats : il ne relirait
pas les profits sur lesquels il avait compté, et
il ruinait les administrés presqu'infructueu-
sement pour lui.
Il y a deux sortes d'abus dans l'âdmî-
(i) Je parle en général; et comme les exceptions sont
encore nombreuses, chacun peut s'y placer , même ce
préfet qui s'est retiré avec i 500,000 fr ; ou plutôt que
l'on a renvoyé eu le laissant paisible possesseur de ses
dilapidations.
( II)
nistralion. Le Gouvernement est la victime
des premiers , et le Peuple l'est des seconds.
Mais ces abus ont ensuite les uns sur les autres
une réaction telle, qu'ils nuisent également
aux deux parties.
L'administration peut être vicieuse en elle-
même , ou par ceux k qui elle est confiée.
Vicieuse en elle-même, lorsque sa marche
est entravée, incertaine ; lorsque les rouages
sont trop multipliés , lorsque les régîemens
sont obscurs et insuffisans, etc.
Vicieuse par ceux à qui elle est confiée. Ici
que de chances se présentent ! L'administrateur
peut avoir plus de bonnes intentions que d'in-
telligence et d'instruction et vice versa. Plus
il aura de connaissances , plus il sera dangereux
s'il manque de probité. Enfin , supposons-le
intelligent et probre, si son accueil est dur ou
glacial, il inspire du découragement.
Quand on songe aux cascades qu'éprouvent
les affaires, aux intermédiaires qui sont entre
la source des grâces , de la justice, et celui qui
sollicite les premières ou réclame la seconde ,
on ne peut que concevoir des alarmes bien
fondées F
Je suppose un ministre doué de tous les
talens i qui, aux grâces de l'esprit, aux qua-
( 12 )
lilés du coeur , ajoute l'expérience , et cette
instruction qu'elle procure à certaines person-
nes par l'observation et le soin qu'elles appor-
tent à ne rien laisser passer d'inaperçu ; je le
suppose avec ces vastes connaissances qui
font l'homme d'état, cette droiture qui fait
l'homme de bien , ce discernement, ce tact
exquis, qui font l'homme judicieux. Je suppose
celte réunion si rare, qu'elle ne se trouve qu'a-
près bien des malheurs et des changemens
de fortune. Mais si cet homme précieux manque
de santé , si la délicatesse de sa construction le
force d'abandonner le soin des affaires à des
mains plus habiles que pures, s'il est trompé
dans ses choix , si l'on abuse de sa confiance,
les résultats sont plus fâcheux que s'il avait
abusé lui-même de celle du souverain. L'in-
trigue circule et réussit d'autant plus que
chacun doit être sûr de l'impunité.
3. — On se plaint depuis long-temps, et pres-
que toujours avec raison, de la lenteur qu'é-
prouvent les affaires, en général, soit dans leur
examen, soit dans leur expédition. Je suppose
que les personnes chargées de cet examen
n'ayent aucun reproche â se faire, comme je
dois le penser, et je trouve dans la marche
adoptée, la véritable cause du résultat dont on
se plaint. Dans l'état de choses actuel, une af-
( 13 )
faire pour être examinée à fond, a besoin de
passer de divisions en divisions , de bureaux en
bureaux. Souvent elle s'égare dans cette route;
presque toujours elle s'arrête en chemin et quel-
quefois elle finit par être ensevelie dans un
carton. On l'exhume par hasard , soit en en
cherchant une autre qui avait subi le même sort,
soit en vertu de réclamations qui font passer
par une filière de recherches infinies, dont le ré-
sultat est, outre une perte de temps considéra-
ble, la découverte affligeante que l'affaire est
à peu près un statu quo.
Il n'est presque point d'affaire en adminis-
tration qu'on ne puisse envisager sous un dou-
ble point de vue et cela sans manquer de bonne
foi. On peut faire prendre sur le même objet
deux décisions contradictoires, à peu près éga-
lement bien motivées, ou du moins qui parais-
sent l'être : de là le doute, le pire de tous les
résultats en administration. On ne peut discon-
venir qu'en renvoyant une affaire d'un bureau
à l'autre , le second chargé de donner son avis ,
n'éprouve l'envie d'examiner celui du premier,
de le critiquer , de présenter l'affaire sous un
autre aspect et de proposer d'autres mesures.
Cette marche est dans le coeur humain. Il faut
donc la prévoir et surtout la prévenir.
Le meilleur moyeu est de rendre les attri-
( 14)
butions bien distinctes et de les fixer invariable-
ment. Je sens combien une bonne répartition
est difficile, et ce qui le prouve, c'est qu'elle est
encore à faire ( 1 ).
Plusieurs ministres s'en sont occupés ; ils ont
trouvé des obstacles qui se reproduiront tou-
jours. Mais-on peut, on doit les vaincre. Le
premier et le seul raisonnable est dans la nature
même de certaines affaires qui embrassent tant
de ramifications, qu'il est impossible qu'elles
soient examinées par le même bureau. Une pre-
mière mesure à rappeler plutôt qu'à prendre,
est de prescrire à MM. les préfets de ne pré-
senter l'affaire que sous le rapport sous lequel
ils sollicitent une décision, et de la repré-
senter autant de fois qu'il faudra de déci-
sions différentes. Cette méthode donne plus
de peine à ces administrateurs ; mais en l'em-
ployant , ils païriendront plus sûrement et plus
promptementàleur but. Par ces moyens, l'af-
faire peut être examinée à la fois dans les dif-
férens bureaux dont elle dépend. Si, pour ob-
tenir la décision sollicitée , il faut nécessaire-
ment que deux bureaux interviennent, on en
doit conclure que les attributions ont été mal
(i) A l'époque où j'écrivais ainsi, M. le comte de Fau-
blanc n'était pas ministre.
( 15)
réparties. Cependant 1 expérience a prouve que
quelquefois il existait une liaison nécessaire
et qu'on ne pouvait rompre entre des ma-
tières qui paraissaient devoir être toujours dis-
tinctes l'une de l'autre. Alors le meilleur parti
à prendre est que le bureau qui doit être con-
sulté sur un objet examiné par un autre, ne
puisse s'occuper de l'examen déjà fait, et qu'il
ne soit tenu qu'à donner strictement soii avis
sur ce qui le concerne.
Le second obstacle à vaincre dans une réparti-
tion bien faite, pour n'être que puéril, qu'illu-
soire,n'en est pas moinsréel:c'est(qu'on me passe
cette expression) lamanie des empiétemens. Na-
poléon n'a pas mis plus de prix dans la conquête
d'un pays, dans la confiscation d'un état -, que
tel employé n'en a mis à s'emparer d'une chétive
attribution qui ne lui appartient pas (B) ; et tel
autre a déployé, dans la défense des siennes, une
énergie, une ténacité qu'on pourrait comparer
k celle de l'Espagne, dans l'injuste agression
dont elle fut la victime. Cet obstacle n'a besoin
que d'être indiqué. Après avoir fait une répar-
tition bien claire et bien distincte, il ne faut que
de la fermeté pour la maintenir , et la manie
des conquêtes, en ce genre, cessera comme
dans un autre, où elles sont plus nuisibles quoi-
que plus glorieuses.
( 16 )
A — Les lois proprement dites, les ordonnan
ces, les arrêtés d'administration doivent être con
sidérés comme des actes de même nature, des-
tinés à suivre en parcourant un cercle plus
ou moins étendu, une marche régulière, in va-
riable, uniforme. Toute suspension compromet
l'ensemble du système administratif ainsi que
l'autorité qui ordonne : une exécution incom-
plète donne droit de soupçonner de la timidité,
de l'hésitation, de l'ignorance ou de la faiblesse.
S'il est dangereux de rapporter une ordon-
nance , il en est de même d'un arrêté en matière
d'administration. Je sais bien qu'il vaut mieux
réparer le mal, que de le laisser subsister , ou
que de persister à le faire par un motif puéril,
s'il n'a pour base que l'intétêt de l'amour-propre
qui n'aime point à revenir sur ses pas. Mais il se
présente ici des considérations bien plus im-
portantes. On ne doit promulguer une loi,ren-
' dre une ordonnance, prendre une décision
administrative, qu'après en avoir fait l'examen
le plus attentif; en avoir reconnu la nécessité ;
qu'après avoir vérifié l'existence des faits qui
démontrent Futilité de cette loi, de cette or-
donnance , de cette décision. Toute autre mar-
che est illusoire; Rapporter un acte de cette
nature, c'est donner lieu de croire qu'on avait
agi avec insouciance ou légèreté ; c'est ébran-
( 17 )
1er la confiance pour l'avenir. On se met dans-
une fausse position ; on se trouve dans l'alter-
native ou de laisser cet acte avoir son cours
malgré les inconvériiens qu'on a reconnus de-
puis, ou de le révoquer et de s'exposer soi-même
à d'autres inconvéniens; on est réduit à com-
parer les résultats, pour éviter les plus fâcheux
et prendre le parti le moins mauvais La ter-
reur qu'inspirait le chef du dernier gouverne-
ment empêchait de faire ce parallèle, et à moins
de circonstances impérieuses, on se gardait
bien de proposer le rapport d'Un arrêté. On né
le faisait qu'à la dernière extrémité, et parce
qu'un plus long silence eût fait courir les plus
grands risques.
De ces observations il faut conclure qu'en
administration la marche doit être certaine,
constante, invariable. La fermeté est une vertu
nécessaire dans tous les états. Tout adminis-
trateur est, en quelque sorte, dépositaire d'une
fraction de l'autorité du Prince, puisqu'il est
chargé spécialement de faire exécuter les
lois, et de surveiller l'application des me-
sures adoptées. Le Chef d'une grande adminis-
tration , investi de l'autorité nécessaire ,
doit avoir les vertus et les qualités que l'idée
d'un Roi entraîné avec elle. A cette fermeté
dont je viens de parler se lie essentiellement
a
( 18 )
la bonne foi, puisque la véritable fermeté, dans
le sens qu'on doit attacher à ce mot, a pour
appui, la Conscience intime de ses devoirs.
De tous les vices, de tous les défauts, celui
qui révolte le plus dans un Souverain , comme
dans les agens qu'il choisit pour dépositaires
d'une partie de son autorité , c'est le manque
de franchise et de bonne foi. On pardonne
la ruse et la faiblesse, mais la réunion de la
force et de la ruse a quelque chose de cho-
quant. Un roi qui manque à sa parole est sans
excuse ; un roi qui tient une marche oblique
est peu digne du trône. L'un et l'autre ne
régneront pas long-temps. Cette réunion désas-
treuse était le vice radical du gouvernement de
Bonaparte (C). Falsification de pièces ; altéra-
tion de celles qui étaient authentiques ; sup-
position detraités, d'adresses , de personnes ,
etc., rien ne lui coûtait; et je ne suis pas
éloigné de penser que si l'on examinait atten-
tivement le nombre, la force , la nature des
moyens qu'il a employés, on serait peut être
moins surpris de son succès qu'étonné- qu'il
n'en ait pas obtenu davantage.
5. — Un des plus grands fléaux de l'admi-
nistration dans les divers ministères, est l'inter-
vention , dans,les affaires, d'un homme puis-
( 19)
fiant que le ministre est obligé de ménager,
et que ses bureaux redoutent. Je supposé
parce que j'en a\ la preuve, que cet homme
puissant veuille une mesure inadministrative,
et qu'il n'entende rien à l'administration. Le
ministre ne dit point sa façon de penser; ses
collaborateurs m médiats se gardent bien de
laisser soupçonner la leur ; chacun s'observe ;
se tient sur la réserve: on emploie des moyens
, évasifs : l'affaire ne se traite pas, ou se traite
mal. Si le grand seigneur arrive à son but, on
peut être certain que l'on a fait, en employant
toutes les formes administratives , une sottise
complète. La prudence ou la générosité me
fout résister à l'envie de citer des exemples
qui paraîtraient bien plaisans. Je vois encore
un certain homme de qualité... Mais taisons-
nous : celui-là n'a plus que le crédit dû à son
mérite.
Une justice à rendre à M. le C. de V., c'est sa
religieuse fidélité à repousser les interventions
de cette espèce; à n'accueillir que ce qui est
droit ; à profiter de l'expérience en liant en-
semble le présent au passé, pour préparer
l'avenir. Aussi ne voit-on pas sous son admi-
uistratîon de grands seigneurs entrer en disant
me voici : c'est moi. Toute affaire est exa-
minée en elle - même, dépouillée du prestige
( 20 )
des noms; de Finfluence des souvenirs et
toutes les propositions qui blesseraient l'équité
sont soigneusement écartées.
6, — La carrière administrative doit être
environnée de considération. Il y a d'autres
lauriers que ceux qui croissent pour orner les
casques. Quoique Sully, l'ami du roi, se fût
distingué dans les combats, sous les yeux de
son maître ; quoiqu'il eût aussi cueilli ces lau-
riers dont tout Français est si jaloux, on se
souvient plus particulièrement de son adminis-
tration, parce que c'est par l'éclat dont il sut
la couvrir qu'il se présente à nos regards»
Il faut qu'une grande considération soit insé-
parable de celte carrière. N'est-ce donc rien
que de faire le bien et de le bien faire, seul but
qu'on doive s'y proposer? N'est-ce donc rien.
que de connaître les hommes , les lois , les ré-
glemens; d'en savoir faire une juste applica-
tion , d'en proposer la réforme ou la modifi-
cation quand ils sont vicieux?
,. — Quelques administrations , particu-
lièrement celles de l'intérieur, seraient suscepti-
bles d'une organisation (i)qui paraîtrait devoir
(i) Le département des affaires étrangères se prête aux
" mêmes principes. Un ambassadeur, ou tout au moins
les secrétaires d'ambassades si, pour le chef il ne faut qu'un
( 21 )
produire des résultats avantageux. Ce serait de
rendre les bureaux du ministère une école
d'administration et d'en faire en quelque sorte,
une pépinière d'administrateurs. Je m'expli-
que : je prends pour exemple le ministère de
l'intérieur. 11 est composé de divisions, de sec-
tions et de bureaux. Chaque bureau a un
chef, un ou plusieurs sous-chefs, et des rédac-
teurs qui, d'après leur intelligence, leurs talens
et leur ancienneté , ont, sinon la certitude, au
moins l'espoir d'obtenir de l'avancement. Les
principaux employés de ces bureaux devraient
passer d'un bureau dans l'autre , puis parcourir
les divisions. Ils acquerreraient par cette mar-
che non-seulement la théorie , mais la pratique
de l'administration. Il y aurait plus d'émula-
tion qu'il n'y en a la considération s'établirait
d'elle-même, quand on verrait que les employés
pourraient parvenir à des places importantes,
et qu'avant d'arriver à celles-ci , on a com-
mencé par faire un cours théorique et pra-
grand nom, devraient avoir travaillé dans le ministère
même : et quelque illustre que soit Ie nom qu'on-porte ,
il serait d'un intérêt bien calculé de soutenir- noblesse
eu acquérant les connaissances relatives aux fonctions
qu'on exerce. Un grand seigneur a sans doute appris à lire
pourquoi serait-il au dessous de lui d'apprendre son mê-
tier. Le grand Colbert savait le sien.
( 22 )
tique d'administration. On ne verrait plus de
préfets, fort étonnés eux-mêmes de l'être ,
choisis uniquement parce qu'ils portent un
nom sur lequel leurs ancêtres ont répandu
quelque lustre; ou parce qu'ils étaient de tel
parlement ; ou parce qu'ils se sont distingués
dans les combats. Tuer son ennemi ,-être fils
de son père, finaucer pour une charge de
conseiller, prouve qu'on est brave, qu'on a de
l'argent ou de la naissance , mais non pas que
l'on soit bon administrateur.
8. — La crainte, la peur même qu'inspirait
le chef de l'État ont produiten administration
des effets utiles. Il est fâcheux, il est honteux
même d'être obligé de reconnaître cette cause :
mais elle est réelle. Elle nous sert également
à expliquer des effets contraires ; c'est-à dire,
à savoir pourquoi d'un autre côté, il y a eu
tant de résultats désastreux. Napoléon avait
accoutumé ses créatures à subslituer son intérêt
d'abord, ensuite le leur à celui de l'État. De
l'argent et des hommes : des hommes et de
l'argent : c'était le point de mire , le but au-
quel il fallait atteindre par tous les moyens. Ces
deux objets ont eu une action réciproque :
avec de l'argent on se procurait des hommes;
avec des hommes on avait de l'argent,' cercle
vicieux dont on ne sortait point, et qui devait
finir par épuiser la France,
( 23 )
Les, hommes étaient levés pour Bonaparte,
et ses agens en ont fait une branche d'ex-
ploitation importante (1) j mais elle au-
rait été négligée si l'intérêt de chaque agent
n'eût été intimement lié a ce commerce
étrange. Ainsi en procurant un homme de
plus à Napoléon , on savait qu'on lui faisait
la cour : en recevant de l'argent de cet homme
pour l'exempter , on satisfaisait, à son avidité.
Les plus habiles trouvaient le moyen de con-
cilier des intérêts si contradictoires , et met-
taient l'homme en route après l'avoir fait con-
tribuer. Ordinairement on levait un impôt
pour exempter, et ceux que- le sort n'avait
point appelés, trouvaient des agens plus im-
pitoyables que le sort.
9« — Quelques faits, dont on peut garantir
la certitude et dont il serait faci|e de donner
des preuves , feront voir , mieux que toutes
les déclamations , ce qu'était l'administration
dans quelques déparlemens.
Un préfet reçoit une somme de 400 à 500,000
francs, pour distribuer entre les familles rui-
(i)Qu'on mepardonne cette expression,les faits la j usti-
fient, L'espèce humaine soumise à des calculs impies , est
devenue sous Napoléon une matière première , dont il
fallait tirer. un produit net
( 24 )
nées par suite de la guerre. Il fait signer
un état à divers particuliers, et s'approprie
la somme. Cet administrateur avait toujours,
un homme de paille pour tous les mar-
chés , un abonnement avec un entrepreneur
pour les constructions qui devaient avoir lieu
dans le département, une part dans les som-
mes versées pour exemptions de service, pour
les réformes, etc. Il en fit tant, que le dernier,
gouvernement le renvoya avec une pension de
6,000 fr., dont certes il pouvait se passer (1).
Un propriétaire reçoit chez lui un gendarme
qui lui apporte un ordre par lequel il est
requis de verser une somme déterminée ; si-
non , qu'il sera considéré comme indigent et
renfermé dans un dépôt de mendicité. Un acte
aussi dérisoire serait incroyable , si le préfet,
pour éviter toute espèce de doute, ne l'eût
consigné dans le journal de la préfecture. Un
propriétaire, un négociant, quelque aisés qu'on
les suppose , n'ont souvent que très-peu de
fonds dans leur caisse. Le premier a, dans sa
terre, des ressources journalières, qui rendent
le signe représentatif moins nécessaire ; le se-
(1) J'étais loin de croire que sous celui-ci, il se pré-
senterait comme persécuté par Bonaparte. Le fait est vrai}
mais on a dit en le voyant habetfcenumin cornu.
( 25 )
pond a, dans son crédit, le moyen de se le
procurer a l'instant j et mettre l'un ou l'autre
au.dépôt.de mendicité-, parce que la caisse .est
vide,.c'est le comble de l'absurdité. Je n'en-
visage cet acte arbitraire, que sous le côté ridi-
cule , car quand la .caisse de.-M. D.... eût été
pleine ; M. le haron préfet n'y aurait eu aucun
droit. , ,
. Un autre, préfet, après avoir fourni, son.
contingent de conscrits , lève 2,400 hommes
de plus et les offre à Napoléon (D).
Il serait facile, de multiplier des exemples
aussi odieux, qui démontrent que beaucoup
d'administrateurs' n'avaient qu'un seul but,
celui de faire fortune. Mais ils prouveraient
encore plus le vice de l'homme que celui de
l'administration. Terminons en rappelant une
mesure générale qui mettra dans tout son jour
le système adopté pour avoir des soldats.
Trente conscrits de l'arrondissement de
Niv désertent. Le sous-préfet reçoit l'ordre
de faire payer aux pères, l'amende de I,5OQ
francs chacun, de les mettre en prison et de
remplacer , sans délai, les déserteurs. La pri-
son se peuple , l'amende se paie et les jeunes
gens parlent. On croyait avoir acheté la tran-r
quillité ; mais c'était une sécurité> trompeuse,
Il arrive une colonne mobile, que l'on cantonne
( 26 )
dans les communes auxquelles, appartenaient
les trente conscrits réfractaires. Elle, y devait
rester et recevoir une rétribution journalière,
jusqu'à ce que les déserteurs fusseut retrouvés;
ils se retrouvent, en effet, et pour mettre fin
aux vexations dont ils étaient cause, se prér
sentent. Le sous-préfet, en les faisant rejoin-
dre , réclame les trente remplaçons; mais ils
étaient de bonne prise, et on lui fit sentir qu'il
méritait d'être destitué , pour avoir fait une si
singulière réclamation. Voilà, certes, une ad-
ministration bien paternelle î
10. —Pour bien administrer il faut aimer
son pays. En France on a eu pendant vingt
ans moins d'amour pour la patrie que d'esprit
de parti. Mais dans une monarchie, la patrie
et le monarque s'identifiant, c'est aimer la
première , que d'aimer le second. On peut
dire, en ce sens, que l'amour de la patrie , à
qui la Grèce dut Sa gloire et Rome ses Conquê-
tes , se retrouve parmi nous. La même cause
doit produire les mêmes effets ; et celte cause
ne devrait-elle pas être plus puissante encore
sur les Français /qu'elle ne l'était sur les Ro-
mains ! En quoi consistait-elle, en effet, chez
ceux-ci ? Dans l'intérêt qu'inspirait la ville
éternelle, dans l'amour d'un pays d'abord
trcs-circonscrit, et qui ne s'agrandit qu'eu
( 27 )
perdant de cet amour ; dans l'orgueil des suc*
ces obtenus souvent par tous les moyens ; dans
le souvenir, enfin, de belles actions qui sem-
blaient, imposer l'obligation d'en augmenter le
nombre, et que bientôt on se contenta de van-
ter , ne pouvant plus les imiter. Cet amour ^
pour être durable , doit être concentré; ce
qui, chez les Romains, ne se pouvait. On aime
un général victorieux, on le porte en triomphe s
mais , dans la république romaine, le général
rentrait aussitôt dans là société , son triomphe
était court, et l'amour passait £ un autre en de-
venait l'objet pour être ensuite oublié ! On
pouvait admirer le sénat, mais l'admiration et
l'amour n'ont rien de commun (i).
" Voyons maintenant combien ce sentiment
est ou doit être établi sur de plus solides bases,
et conséquemment plus durable en France. Ce
pays offre des succès aussi brillans, plus de
progrès encore dans les arts, une ville qui,
comme l'autre , doit être éternelle, et que des
peuples venus de loin ont respectée ; en un
mol les mêmes élémens, et déplus une famille
chérie, centre des affections, une famille qui,
dans Henri IV et Louis XIV, produisit tout
(i) Voilà pourquoi Napoléon , en général, n'était point
ajmé j et ne pouvait l'être,
( 28 )
ce qui peut donner du prix à l'existence d'un
grand peuple, tout ce qui peut en faire et
l'amour et la gloire (i).
il. — Il faut voir dans le gouvernement qui
s'établit, les circonstances qui en assurent la
durée. La fatigue causée par des bouleverse-
ment successifs, par une agitation continue ,
par des inquiétudes fondées sur les siens, sur
ses propriétés, sur soi-même : tout cela ne fait
qu'une force d'inertie; mais dans l'état des cho-
ses, cette force est réelle. Si les lois de la phy-
sique permettaient de supposer une planète
déplacée de sa sphère, par quelque grande
catastrophe, tendant toujours , d'après lés lois
de l'équilibre et de la gravitation, à s'approcher
de cette sphère , à y rentrer, mais toujours
repoûssée par une force supérieure ; si, après
avoir roulé dans l'espace, elle était tout à coup
(i) Dans les constructions faites sous Napoléon, il n'en
est aucune qui, sous les deux rapports de grandeur et
d'utilité, approche de celles des Invalides; monument ad^
mirable considéré sous tous les points de vue. On dirait,
en entendant les Napoléoniens , que Bonaparte seul a fait
construire : Et les Invalides, et Versailles, et Saint-Cyr, et
nos places fortes, et l'Qbservatoire , et les arcs de Saint-
Deuis et de Saint-Martin , et la colonnade du Louvre ,
sous Louis XIV ; et l'Ecole Militaire et celle de Médecine,
et les ponts de Neuilly, et les grandes routes sous, ses
successeurs... ?
( 29 )
rétablie, remise sur ses bases; on conçoit ai-
sément que tous les élémens du système auquel
elle était soumise, dérangés pendant vingt an-
nées, ne pourraient en un instant reprendre
leur place, mais que graduellement l'ordre in-
terverti reparaîtrait, et le mouvement serait
insensiblement imprimé à toutes les parties.
Dans cet état on ne craindrait plus que cette
planète fût de nouveau déplacée, parce qu'elle
aurait suivi les lois éternelles dont l'empire ne
peut être qu'accidentellement et. momentané-
ment suspendu. Mais, le choc , les secousses
qu'elle aurait éprouvés laisseraient beaucoup
de détails à soigner.
L'application est facile; elle fait sentir ce
que j'entends par la force d'inertie ; force
réelle , mais à laquelle il en faut joindre une
autre prise dans l'organisation , faite avec in-
telligence , de tout ce qui doit donner à la
planète une marche certaine, égale, majes-
tueuse.
Un sentiment ou plutôt une disposition qu il
faudrait conserver soigneusement, c'est cette
force de volonté qui faisait braver tous les
obstacles -.force désastreuse par un mauvais
emploi, et qui mieux dirigée, peut être une
source de bien , et doit le devenir sous nos rois.
Eh quoi ! la terreur aurait - elle plus d'em-
( 30 )
pire que l'amour , et produirait-elle plus de
miracles ? Un tel aveu serait humiliant. Une
des premières causés ou plutôt la principale
des succès étonnans de nos armées pendant les
dix premières années de ce siècle , est due à
cette tension vers un seul objet, remarquable
dans le. chef qui ne rêvait que Conquête: il
donnait le signal en montrant le but; on y volait.
Ce règne si désastreux dans ses derniers pé-
riodes , offre un spectacle singulier; c'est , le
mouvement imprimé ( si l'on peut s'exprimer
ainsi ) à toutes les volontés, à tous les esprits
des agens de l'autorité première. Il semblait
qu'on fût tacitement convenu d'exécuter sans
réflexion.
12.-'—L'administrateur doit connaître les
lois fondamentales de la société, et les droits
des membres de cette société ; eoriséquemment
veiller au maintien des dispositions contenues
dans la charte.
Je n'ai jamais conçu qu'un homme raison-
nable préférât la volonté du prince, à l'acte
par lequel ce prince consentait à régler cette
volonté. Il est au-dessus ou au-delà de mon
intelligence, sans doute très-bornée, que celui-
là fût royaliste de bonne foi, aimât son prince
et sa patrie , qui dirait au Roi : Sire, je ne
veux d'autre loi que votre volonté, et mes en-
( 31 )
fans n'admettront-, comme moi, que celle de
vos successeurs ; que votre majesté déchire
donc la charte qu'elle veut nous donner. Te-
nir ce langage à un prince éclairé, connu pas-
ses vertus , sa bonté, ses malheurs, son amour
pour l'étude et la philosophie , me paraît être
à la fois une choquante contradiction et une
grande maladresse., Puisque vous ne voulez
d'autre loi que la volonté du souverain, com-
mencez donc par obéir à cette volonté en ac-
ceptant la charte. Ensuite, comme vous avez
sans doute entendu parler de la sagesse du roi,
de cette rare expérience, fruit de longues médi-
tations et de malheurs insignes, vous devez
supposer qu'il connaît aussi bien que vous
ses intérêts et les nôtres ; et penser que
cette résolution royale n'est pas prise sans
examen et sans calcul ; enfin , vous devriez sa-
voir que la gloire la plus durable , pour un
souverain, est celle qui a pour bases de sages
institutions, et non des conquêtes qui coûtent
toujours du sang et des larmes.
Supposons deux Rois; L'un bon, l'autre mé-
chant. Que l'imagination pare le premier de
toutes les vertus, de tous les talens, de .toutes
les qualités dont un désir chimérique, embellit
l'art de régner ; qu'elle rende le second un ob-
jet d;horreur, en lui donnant tous les vices;
( 32 )
ajoutons que tous les deux ont une puissance
illimitée. Nous serons obligés de convenir que
tout le bien qui arrive sous le régne de l'un,
et tout le mal dont on gémit sous celui de l'au-
tre , n'est pas toujours le résultat de l'influence
de l'un ou de l'autre. Je veux dire que tous les
deux seront , dans certaines circonstances,'
étrangers au bien comme au mal. Il suit de là
qu'une institution sage vaut mieux qu'un hom-
me sage , parce qu'elle embrasse tous les indi-
vidus ;parce qu'on peut l'éluder moins facile-
ment que la volonté du prince ; parce que
cette Volonté s'altère par la-transmission ; parce
que même- elle devient nulle,- si elle heurte
les intentions de celui dont le devoir est de la
faire- exécuter : parce qu'elle est inconnue à de
grandes distances; parce, qu'il est souvent im-
possible de la vérifier , de faire arriver la
plainte au trône, parce qu'enfin elle est sujette
à changement comme la volonté des hommes;
L'institution est immuable; elle est toujours
là près de celui qui la viole. Il est facile de
prouver quand et comment il la viole , et
d'obtenir justice, puisqu'il n'est pas le seul,
dépositaire de ce garant de nos droits comme
il l'est de la volonté du Prince.
Je mets donc l'homme de côté, et je m'at-
tache à l'institution ; au meilleur des rois, peut
( 33 )
Succéder le plus méchant des princes. Il faut
prévoir cette chance que l'expérience a réa-
lisée. 11 faut porter nos regards sur l'avenir,
puisque dans ce qui existe autour du trône s
nous avons une garantie pour nous et nos
enfans; Pour la prévoir et particulièrement
pour la prévenir cette chance , il faut donc
une Charte constitutionnelle. Les mauvais
rois ne font point de concessions (E).
13; — La liberté de la presse fournit la
matière d'une question d'un grand intérêt, in-
timement liée au gouvernement comme à l'ad-
ministration , à la gloire du prince comme aul
bonheur des peuples.
Dans la Charte constitutionnelle, il est dit
art. 8 du droit public des Français, les Fran-
çais ont le droit de publier et faire imprimer
leurs opinions ,-en-se conformant aux lois qui
doivent réprimer les abus de cette liberté.
On a donc éprouvé une surprise bien fondée:
en voyant paraître au jour le prétendu projet de
loi sur la liberté de la presse , présenté le
5 juillet par M. l'abbé de Montesquioli. Quand
le roi nous avait dit que nous avions le droit
de publier nos opinions , il devait paraître
singulier de nous entendre dire ensuite ( art.
ier, titre ier) tout écrit de plus de trente feuil-
les d'impression, pourra être publié librement,
S
( 34)
Ce qui suppose que si mon opinion n'est pas
assez délayée pour occuper trente feuilles et
demie , ( ce qui serait un grand malheur et un
mortel sujet d'ennui ) je suis privé du droit qui
m'est accordé par la Charte.
Il doit y avoir des causes et des motifs pour
accorder , restreindre ensuite , puis annuller
entièrement la' liberté de la presse; rappeler
ce qui se passa, me semble un moyen de mettre
sur la voie.
Des neufbur eaux composés chacun de vingt-
sept ou vingt-six membres de la chambre des
députés , et dans lesquels se fit l'examen du
projet de loi, sept se prononcèrent contre, et
deux pouf ledit projet. Chaque bureau nomma
un de ses membres pour faire partie de la com-
mission centrale chargée de faire le rapport.
Il est bien évident que la majorité choisit un des
députés qui faisait partie de cette majorité.
Ainsi la commission dut être composée de sept
membres chargés spécialement de rejeter le
projet, et de deux spécialement chargés de
l'adopter. Il est absurde de supposer qu'une
majorité choisisse, pour défendre et discuter
son avis , un orateur qu'elle sait être d'une
opinion contraire. Ainsi, la commission cen-
trale se trouva composée de neuf membres
dont sept s'étaient prononcés contre le projet.
(35 )
On sut bientôt après que la proportion n'était
plus la même, et qu'elle se trouva dans le
rapport de cinq à quatre : c'est - à - dire cinq
contre le projet , et quatre pour.
Si , maintenant qu'on sait le résultat du
scrutin , on se demande comment il arrive que
dans cet appel nominal , on voie cent trente-
sept votans pour, et quatre-vingt contre, après
une très-grande majorité , dans un sens entiè-
rement opposé , la réponse ne sera pas facile ,
et je n'entreprendrai point de la faire : je me
contente de rapporter le fait qui est certain, et
se prête à des observations et à des conjectures
étrangères à l'objet que je me propose.
Passons aux véritables causes qui ont an-
nuité momentanément la promesse faite dans
la Charte constitutionnelle.
Les Français ont, dans certaines circonstan-
ces , une délicatesse fort mal entendue qui les
empêche d'aller au fait, et d'aborder franche-
ment la question. C'est lorsqu'en le faisant, on
paraît manquer à certains égards de poli-
tesse: on va bientôt me comprendre.
Tout le monde est d'accord sur un point,
c'est de respecter dans nos écrits le roi, la re-
ligion, les moeurs, et la tranquillité indivi-
duelle. De là, les peines les plus sévères -de-
vraient être prononcées contre tout écrivain
( 36 )
qui violerait ce principe. C'était ce qu'il fallait
dire : c'est ce qu'on n'a point fait.
Dans les nombreuses discussions sur le pro-
jet présenté , on a dit beaucoup de choses inu-
tiles; on semble avoir évité d'envisager la ques-
tion sous son véritable point de vue.
Pourquoi attachons nous du prix à la liberté
de la presse, et quelle en est réellement l'uti-
lité?
C'est pour faire connaître tous les abus du
pouvoir délégué par le Roi, et tous les vices de
l'administration, quand ces vices et ces abus
ont lieu.
C'était là ce qu'il fallait dire ; c'était le point
auquel on devait se borner, sur lequel il était
nécessaire d'insister.
Pourquoi né l'a-t-on pas fait? Parce qu'il
n'est aucune discussion à laquelle un ou plu-
sieurs ministres n'ayent été présens ; parce qu'il
n'était pas poli de supposer, devant eux, qu'ils
pouvaient abuser du pouvoir, ou mal admi-
nistrer le département qui leur était confié ;
parce qu'enfin en France, moins qu'ailleurs ,
on ose dire des vérités en face.
Je suppose que leurs excellences réunissent
( dans ce temps-là ) , chacune, toutes les quali-
tés , tous les talens, toutes les lumières les plus
propres à faire croire qu'il était impossible de
(37 )
mieux choisir, et que la France allait voir
Sully se reproduire dans chaque ministre. On
ne se plaindra point de l'impolitesse de cette
hypothèse; mais en même temps on sera obligé
de convenir qu'il est possible qu'une réunion
aussi heureuse, quoique si rare, ne se perpétue
pas, et conséquemment qu'il serait utile de le
prévoir ; car il ne faut pas se contenter du pré-
sent , mais soulever le voile qui couvre l'avenir.
Je demande maintenant quel moyen on aura
d'éclairer le Roi, sur le mauvais choix fait par
S. M. ? Quel moyen même on aura de détrom-
per le ministre , qui peut être à son tour dans
l'erreur, et de bonne foi? Aucun.
Parmi les antagonistes de la liberté de la
presse, plusieurs étaient animés par un motif
personnel. C'était la crainte qu'on ne parlât
d'eux, qu'on ne les fît connaître sous la livrée
dont ils s'étaient couverts, et qu'on ne les pour-
suivit sous leur nouveau masque, après avoir
reproduit l'ancien.
Concluons de ces observations, que la liberté
de la presse est le moyen le plus prompt et le plus
efficace de signaler une administration vicieuse.
14. - Administration locale. — Il est, tout
le monde en convient, difficile de trouver un
ministre qui réunisse les talens , les qualités,
les vertus désirables. Cette assertion n'est un©
( 38 )
injure pour personne, et j'aime à croire qu on
n'a rien à regretter dans le ministère actuel.
Mais que dire d'une mesure qui d'un minis-
tère en fait quatre-vingt-cinq, ou plutôt qui
partage un ministère en quatre-vingt-cinqau-
tres petits ministères , à la tête de chacun
desquels il faut l'homme qui réunisse les qua-
lités indiquées?
On ne peut se dissimuler qu'il est impossible
que quatre-vingt-cinq préfets apportent un égal
intérêt à toutes les branches d'administration ,
quelque désirable que cela fût. Quand nos
finances nous permettaient de construire pour
l'amour des arts, pour l'intérêt des architectes
et la manie de placer, le plus possible, entre ciel
et terre,' la figure, le nom, ou le chiffre de Na-
poléon , on trouvait ( et nous ne pouvons nier
que cela ne fût), on trouvait plus agréable de
Construire une colonne, un arc de triomphe,
qu'une prison, qu'un hôpital , qu'un dépôt.
Chacun aimait bien mieux embellir sa préfectu-
re, en augmenter le mobilier , en agrandir le
jardin, que de faire distribuer une prison. C'est
dans le coeur humain, et ce qui se trouvait dans
ce coeur humain , soùs un despote, s'y retrouve
sous un bon roi : c'est te qu'il faut prévoir.
On aime mieux être bien logé, que de loger
sainement des détenus. il faut cependant s!op
(39 )
poser à ce penchant. Si vous laissez tout à la dis-
position du préfet, M. A. • • fera faire un jardin
à l'anglaise, une fontaine etc. ; M. B,... , qui
s'occupe d'expérience agronomique, quadru-
plera sa pépinière ; M. C. • • •., qui réside dans
une ville où l'on veut,une salle de spectacle, et
qui trouve un peu son compte au succès de
celte demande , s'occupera de cet objet pres-
que exclusivement.
M. D.... aime beaucoup les essais, M. E...
les arts d'agrément, M. F.... les arts indus-
triels, les manufactures etc. ; et nos détenus
étouffent dans leurs prisons, et nos infirmes
meurent dans nos hôpitaux , etc.
Parmi les différens services à un degré égal
d'urgence , il arrive souvent que tel objet de-
vrait , d'après des mesures générales, ou des
motifs particuliers, mais qui sont dans l'inten-
tion du gouvernement, être pris de préférence
en considération. Un ministre lésait, choisit,
décide, prescrit, etc.
Dans ces mêmes objets d'administration, il y
en a d'une urgence relative, et il est prudent
de laisser l'administrateur juge en dernier res-
sort de cette urgence.
Le conseil général remédiera bien quelque-
fois à ces inconvéniens; mais pas toujours ; mais
point partout. Plus vous rendez les préfets in
(40 )
dépendans , plus vous leur donnez d'influence
sur ces conseils, qui finiront par n'être plus
régulateurs que .pour la forme. Un seul hom-
me , avec une idée fixe, à laquelle il reviendra
toujours, à laquelle il habituera graduellement,
prendra nécessairement le dessus dans ce con-
seil. Nous avons des exemples de cette lutte
d'un seul contre tous, soutenue toujours avan-
tageusement par le premier.
Il est à remarquer que plusieurs des abus,
dont on se plaignait avec raison , n'avaient
d'autre source que dans la latitude laissée, sous
Bonaparte, au premier administrateur du dé-
partement. Toutes les fois qu'il ne heurtait pas
directement l'intérêt du chef, et qu'après avoir
pris toutes les dispositions favorables à cet in^
térêt, il songeait au sien et se permettait des
actes arbitraires, l'impunité lui était presque
toujours assurée.
C'est dans cet état de choses , et lorsque
quelques préfets s'affranchissaient, dans tou-
tes leurs opérations, du ministre de l'inté-
rieur , qu'on a vu des actes d'une impudence
unique , lé ministre trompé, le conseil général
éludé, etc.
L'un présente pour 5o,ooo francs de frais,
d'impression : c'étaient des modèles de passer
ports, des certificats de naissance ou de mort,