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REPONSE
AU DISCOURS
DE MILORD STANHOPE,
SUR
L'OCCUPATION DE LA FRANCE
PAR L'ARMÉE ÉTRANGÈRE.
Coeterum animorum provincioe prudens , simuleque
doctus per aliena experimenta , parum profici
armis, si injuriae sequerentur, causas bellorum
statuit exscindere,
TACIT. , Agricol. vitoe, §. 19.
SÉCONDE ÉDITION,
LA PREMIÈRE AYANT PARU A LONDRES.
PARIS,
L'HUILLIER, LIBRAIRE-EDITEUR, rue Serpente, n° 16 ;
DELAUNAY, Libraire, au Palais-Royal.
Février 1818.
DE L'IMP. DE Me JEUNEHOMME-CRÉMIÈRE,
RUE HAUTEFEUILLE, n° 20.
AVERTISSEMENT.
LA réponse au discours de lord
Stanhope a paru, à Londres, très-peu
de jours après la publication de ce dis-
cours. Cette réponse a pour but prin-
cipal de dessiller les yeux des nations
étrangères sur le véritable état de l'es-
prit public en France. Sous ce point
de vue, elle est beaucoup plutôt faite
pour intéresser des lecteurs étrangers
que des lecteurs français , qui tous
connaissent plus ou moins les causes
et les effets des événemens extraor-
dinaires qui se sont succédé avec
une effrayante rapidité dans le cours
des trois dernières années.
Mais au moment ou il s'agit de sa-
voir si la France peut et doit encore
avoir une ARMÉE NATIONALE ; si elle
doit reprendre, au milieu de l'Eu-
rope, l'attitude imposante d'un peuple
grand et respecté; ou si elle doit res-
ter courbée sous le joug qui l'opprime
et la déshonore, jusqu'à ce que la mo-
dération des alliés juge enfin que le
calice est bu jusqu'à la lie, et qu'on
peut nous abandonner à notre épui-
sement et à notre ignominie ; il doit
être de l'intérêt le plus puissant pour
tous les vrais Français de connaître
ce dont l'étranger nous accuse, les
sophismes qu'il appelle au secours de
sa haine, et les mensonges qu'il in-
voque pour assouvir , s'il se peut, son
insatiable cupidité. Telles sont les
raisons qui font réimprimer à Paris,
le discours de lord Stanhope, et la
réponse publiée à Londres.
REPONSE
AU DISCOURS
DE MILORD STANHOPE.
MlLORD,
LE caractère sacré de législateur qui vous
rend , chez un grand peuple, partie du sou-
verain , la majesté du sénat où vous avez pro-
noncé votre oraison contre la France, tout,
aux yeux de vos lois protectrices, couvre vos
opinions d'un respect inviolable, même alors
que vous conseillez la violation des lois de
peuple à peuple, la violation des traités. Ce-
pendant vous attaquez ma patrie dans ce
qu'elle a de plus cher et de plus précieux,
son honneur et son indépendance. Dois-je,
1
(2)
pour obéir aux préceptes d'un vain respect,
émousser les armes qui peuvent repousser
cette attaque ? Et pour faire un futile hon-
neur à mon urbanité, dois-je sacrifier l'in-
térêt de mon pays, en m'abstenant de le dé-
fendre à vos dépens ? Si néanmoins, entraîné
quelquefois par la force de la raison et de la
vérité, à la vue de l'injustice et de la vio-
lence dont vous vous déclarez l'apôtre, je ne
sais pas toujours contenir ma réponse dans les
étroites limites d'une froide modération, j'ose-
rai pour mon excuse, vous redire ces paroles
d'un illustre et sage orateur : « Si, malgré
moi, la justice de ma cause, la grandeur des in-
térêts que je défends, et l'imminence des mal-
heurs que je cherche à détourner, m'entraî-
nent par-delà les justes bornes, je supplie votre
bienveillance de n'attribuer ces écarts invo-
lontaires , qu'à l'amour de la vérité, et à la
pieuse douleur qui m'inspire ce triste dis-
cours. »
C'est, dites-vous, Milord, avec un profond
chagrin que vous avez vu se répandre ce bruit
alarmant : « Que l'armée d'occupation allait
enfin être retirée de la France. »
Dans cette fatale retraite de la garnison
(3)
européenne, vous voyez d'abord, « la chute
immédiate des Bourbons ; » puis, « la révo-
lution française renaissant de ses cendres,
réarmant ses bras sanglans, et frappant de
rechef avec ses poignards au-dedans, avec
ses baïonnettes au-dehors. »
Déjà, dans la panique terreur qui vous
saisit, vous voyez le colosse de la coalition
abattu, les Pays-Bas révoltés ; la Belgique,
la Savoie, et la rive gauche du Rhin rendues
à la France, qui, debout une autre fois sur
ses conquêtes, redemande impérieusement
« Napoléon ou la guerre. »
Et parce qu'il vous plaît de déclarer épui-
sées les ressources pécuniaires de la Grande-
Bretagne, pour soutenir cette lutte idéale
et toute guerre à venir, parce que ces évé-
nemens supposés se passent dans votre ima-
gination,
Il faut que les traités soient violés.
Il faut que tout un peuple soit foulé au-
delà des misères qu'un peuple peut suppor-
ter; et ce n'est rien encore que la misère !...
Il faut que tout un peuple soit humilié,
avili, qu'il soit passé et repassé sous les four-
ches de l'Occupation.
(4)
Il faut que, jusqu'à nouvel ordre, et par-
delà le terme des traités, vingt-neuf millions
d'hommes soient déclarés les otages et les
détenus du reste de l'Europe.
Milord, dans les beaux temps de la Grèce,
lorsque la marine d'Athènes venait de s'im-
mortaliser à Salamine, Thémistocle osa pro-
poser à ses concitoyens d'anéantir la force
navale des autres Grecs, pour assurer à sa
patrie l'éternel empire de la mer. Le peuple
choisit Aristide pour juger du projet secret
de Thémistocle. Aristide se contenta de dire
au peuple : « Ce projet est utile , mais il est
injuste. » Et le peuple rejeta ce projet sans le
connaître.
Quelques années après , quand les dé-
pouilles du grand roi, et la sécurité qui suivit
ses désastres, eurent endormi ou corrompu
les vertus publiques, une mesure équivoque
se présentant encore, Aristide jugea de même
qu'elle était injuste, mais qu'elle était utile.
Alors les Athéniens l'adoptèrent. Ils prépa-
rèrent ainsi la guerre du Péloponnèse, et avec
elle la chute de leur suprématie, la perle de
leur indépendance et de leur liberté,
C'est donc à savoir à laquelle de ces deux
(5)
époques les vrais Bretons voudront aujour-
d'hui placer l'honneur de leur patrie... Certes,
j'ai de leur caractère une trop haute estime
pour songer qu'ils puissent, un seul moment,
balancer dans un tel choix.
Mais vous êtes loin, Milord, d'affecter la
timide bonne foi d'Aristide. Vous êtes loin de
dire au peuple, cela n'est pas juste quoique
cela puisse être utile. Vous dites hardiment,
cela est suffisamment juste , par là même que
cela nous est utile, à nous et à nos coalisés.
Ne croyez pas que je vous laisse en paix
derrière ce honteux et faible retranchement.
Je vous y poursuivrai la torche de la vérité à
la main. Son éclat fera pâlir jusqu'à votre
noble assurance ; et je vous montrerai qu'en
conseillant des forfaits à votre patrie, pour sa
gloire et son intérêt, vous lui conseillez sa
honte et sa décadence. Mais revenons à la
France, car c'est d'elle d'abord qu'il faut
parler.
Quel est donc le système de votre politique
au sujet de la France et de son roi ? Seriez-
vous l'ami des Bourbons pour lesquels vous
prenez, dites-vous, un si tendre intérêt? Mais
quand on aime des princes qui luttent contre
(6)
le malheur, il est impossible d'oublier que le
dernier bien qui leur reste, c'est l'honneur et
l'opinion publique, par laquelle seule ils sont
princes? Est-on bien l'ami de ces princes
quand on annonce, et gratuitement, à l'uni-
vers, qu'ils ne sauraient continuer un seul ins-
tant à maîtriser leurs peuples , si des masses
d'étrangers ne restaient indéfiniment campées
dans les champs des citoyens , ou casernées sous
le toit de l'habitant ?
Et sur quelle autorité, sur quels faits votre
officieuse prévoyance s'appuie-t-elle pour
jeter ainsi le cri d'alarme ! Avez-vous par-
couru la France dans ses principales pro-
vinces pour en connaître l'esprit général et
particulier, pour mesurer dans ses foyers,
divers la chaleur et la force de chaque fac-
tion? Etes-vous entré dans le secret des partis
opposés? Enfin, si les innocens et les cou-
pables vous ont également, sans réticence,
dévoilé leur arrière-pensée, quel est donc le
résultat de vos recherches? Il faut bien que
vous n'ayez rien de positif à dire à cet égard,
puisque vous n'avancez pas un seul fait, puis-
que vous n'offrez pas un seul résultat d'ob-
servation dans votre philippique contre la
(7)
nation française.—Tant de sollicitude et d'ap-
préhension pour la conservation du pouvoir
des Bourbons, vous est peut-être inspirée-
par les timides mais louables conseils d'un
fidèle ami du trône. C'est peut-être seule-
ment la frayeur exagérée, mais respectable,
d'un de ces loyaux serviteurs qui, pour la
cause de leurs rois, ont souffert l'exil et tous-
les malheurs. Non, non ! ce serait trop peu
de chose qu'une telle autorité, aux yeux du.
pieux lord Slanhope. C'est à des sources bien
plus pures qu'il va puiser ses informations.
C'est dans l'opinion d'un jacobin illustre,
connu par la modération de ses principes ac-
tuels et la vigueur de ses exécutions passées.
Son Excellence monseigneur le due d'O-
trante a déclaré, du fond de son refuge, que
les armées coalisées sont nécessaires à la con-
servation de la dynastie des Bourbons ; et il
faut que l'Europe entière en croie l'assertion
gratuite de M. Fouché de Nantes. Mais vous,
Milord, qui semblez si singulièrement versé
dans les affaires de la France, savez-vous bien
comment vos protégés les Bourbons appel-
lent votre ami M. Fouché ? Ils l'appellent un
régicide. Et, dans les idées de ces princes,
( 8 )
une telle épithète est le sceau de la haine la
plus irréconciliable entre l'offenseur et les
offensés.
Si M. Fouché prétend que la retraite ac-
tuelle des alliés entraînerait la chute des
Bourbons , direz-vous aussi qu'il prétend
qu'en prolongeant le séjour de ces hôtes hu-
milians, ils feront enfin entrer, à la pointe de
leurs baïonnettes, l'amour du roi dans le coeur
ulcéré de ses ingrats sujets? Fouché, malgré
sa haine des Bourbons, est trop homme d'état
pour avancer un semblable paradoxe : c'est
sur vous seul, Milord, qu'il a pu se fier du
soin d'une telle conséquence.
Si vous aviez quelque mémoire pour
vous rappeler les faits qui contrarient vos
étonnantes utopies, vous sauriez sans doute
encore qu'en 1815 , après le retour du
roi, ce même Fouché, alors ministre de
Louis XVIII, lui conseillait, dans un mémoire
que l'Europe entière a lu, de se jeter avec con-
fiance dans les bras de ses sujets, et de comp-
ter sur l'effet de cette conduite nationale,
plutôt que sur l'avilissante et douteuse pro-
tection des bataillons de l'étranger. J'ose
croire que si le roi de France eût été libre
(9)
dans son choix, il n'eût pas balancé un
instant.
Or, si Fouché doit être l'oracle d'après le-
quel se décide la politique européenne ,
quelle est donc celle des deux réponses con-
tradictoires qu'il nous faut regarder comme
la véritable voix du saint prophète? Faut-il
croire plutôt le ministre de la police, écri-
vant au milieu de la France, d après les
rapports circonstanciés de ses innombrables
a gens, où l'exilé qui, des extrêmes frontières
d'un pays lointain, croit sonder encore le chan-
gement ou la persévérance des coeurs de ses
compatriotes? Enfin, lequel des deux hommes
nous faut-il croire en faveur des Bourbons ?
Est-ce le Fouché, premier ministre et confi-
dent du roi Louis XVIII, ou le Fouché banni,
proscrit par ce monarque? Milord Stanhope
est pour l'avis de ce dernier.
Mais il ne suffit pas d'avoir montré la fra-
gilité, l'inconséquence de l'autorité sur la-
quelle vous reposez votre conviction avec
tant de confiance et de bonhommie. Qu'im-
portent à l'Europe les contradictions d'un ex-
ministre de tous les gouvernemens qu'il a
joués et perdus. Cet homme, naguère au faîte
( 10 )
de la fortune, est tombé'; il est proscrit : que
le courroux fasse place à la miséricorde : hâ-
tons-nous de tirer le rideau sur ses fautes
passées, mais à condition qu'on ne se fera plus
contre nous une arme de ses erreurs pré-
sentes. Laissons donc là les vaines assertions
et les autorités mensongères; regardons d'un
oeil impartial et fixe l'état même des choses.
Qu'en 1814 le nouveau gouvernement ait
mécontenté le peuple en lui inspirant, sur la
sincérité de sa nouvelle marche, des doutes
fondés ou non ; cela n'est que trop vrai, et
cela nous explique la facile révolution du 20
mars.
Il faut encore avouer que les premiers
temps du retour du prince, en 1815, n'offri-
rent rien de propre à ramener les esprits au
centre commun de l'amour du trône.
Mais si quelques lois violentes furent por-
tées' alors, et malheureusement exécutées
avec toute l'ardeur de l'esprit de parti, est-il
juste de taire que déjà la plupart de ces lois
sont rappelées ou du moins réduites, dans leur
exercice, à des termes infiniment plus modé-
rés?
Le gouvernement, à mesure qu'il a senti
renaître sa force, n'a-t-il pas fait chaque
( 11 )
année, de lui-même, quelques pas vers la res-
titution des libertés garanties par la loi fon-
damentale? Ces pas sont trop lents , direz-
vous ; ils ne sont ni assez grands, ni faits d'assez
bonne grâce. C'est un malheur déplorable
sans doute. Mais n'est-ce pas déjà beaucoup
que ces pas vers un meilleur ordre de choses
soient constans et progressifs? Enfin, blâme-
riez-vous donc indistinctement la nation fran-
çaise, et parce qu'elle a passé plus d'une fois
avec légèreté d'un objet futile à l'autre, et
parce quelle avance avec une lente persévé-
rance , vers un système législatif sage et du-
rable ?
Ici vous m'arrêtez avec l'emportement
d'une sainte indignation. La France, allez-
vous dire, marcher avec persévérance vers
une législation sage et durable! La France,
ce berceau des révolutions, cette nouvelle
Pandore dont la fatale main a laissé s'é-
chapper tous les maux dont l'Europe est
inondée depuis le quart d'un siècle ! La
France enfin qui ne respire qu'après des ré-
volutions nouvelles et des crimes nouveaux !
Ces clameurs de la haine et de la ven-
geance, vous n'êtes pas le seul Anglais que j'aie
( 12 )
entendu les vociférer. Il est dans la Grande-
Bretagne , une classe de sombres fanatiques
également exclusifs dans leurs idées dogma-
tiques et politiques. Ils croient posséder seuls
toutes les vertus privées et publiques, et
couvrant de leur vaste mépris la masse en-
tière des hommes qui n'affectent pas les
mêmes principes, ils prononcent à la fois
contre leurs semblables anathême et ca-
lomnie.
Mais heureusement, Milord, le nombre
de ces illuminés est moins grand que vous
n'aimez peut-être à vous le figurer. Tous les
amis d'une honnête liberté dans les opinions,
dans les écrits et les actions, sans condamner
leurs semblables sur de trompeuses apparen-
ces , attendent pour les juger, qu'un examen
impartial de la vie des accusés dépose en leur
faveur ou contre leur innocence. Eh bien !
c'est à ces hommes sages que je m'adresse ; je
ne leur demande aucune prévention favo-
rable, mais aussi je les supplie de m'écouter
sans préjugé qui puisse m'être contraire.
Qu'ils prononcent ensuite en ne consultant
que leur pure conscience.
Nier les crimes et les maux de la révolu-
( 13 )
tion, ce serait s'en rendre complice et nier
l'évidence elle-même. Rien ne peut excuser le
sang de l'innocent versé sur les échafauds.
Mais ces forfaits qu'une année vit éclore,
l'année d'après les vit finir. Le régime de la
erreur expira ; ses ministres sanguinaires s'é-
gorgèrent les uns les autres avec le glaive de
la loi. L'indignation de tout un peuple éclata
contre l'oppression d'un petit nombre de scé-
lérats, et la France secoua d'elle-même le
joug de ses tyrans démagogues. Pour la plu-
part, rentrés dans les derniers rangs de la
société, en horreur à tous les gens de bien,
en butte à la vengeance des parens de leurs
nombreuses victimes, à l'insulte des femmes
et des enfans, ils vécurent cent fois plus mi-
sérables , plus outragés, plus méprisés que les
renégats des castes de l'Inde. Ils servirent de
vivante leçon à la génération suivante, pour
montrer à la jeunesse toute la laideur du
crime, et l'infamie qu'elle entraîne à sa suite.
Tel était l'esprit public, lorsque Napoléon
saisit les rênes de la république chancelante.
Alors le peuple indigné d'avoir été tenu dans
le plus vil esclavage, au nom de la liberté
même, allait presque jusqu'à haïr la liberté,
( 14 )
ou du moins jusqu'à cesser de l'aimer et d'en
sentir l'inestimable prix. Il se laissa donc en-
chaîner sans murmure, avec une imbécille
résignation. Les hommes énergiques et trop
peu nombreux, en qui le malheur des cir-
constances n'avait pu détruire la rectitude
des principes, tentèrent vainement de s'op-
poser au torrent; et dans un tribunat com-
posé de deux cents individus, un seul osa
voter contre l'esclavage de l'Empire ! tout
marchait, tout courait à la servitude : Equites,
senatores, consules, ruere in servitium. Peu à
peu les anciens et fidèles amis d'un gouver-
nement constitutionnel , regardés , traités
comme des proscrits, écartés des emplois ,
privés d'honneurs et de récompenses, soumis
à la vigilante inquisition de la police, ense-
velis dans l'oubli, ou livrés à la satire offi-
cielle des journaux, furent soustraits à l'es-
time générale, ou lâchement rendus la risée
et le jouet des esclaves. L'asservissement de la
France fut complet, aussi-bien que la per-
version de son esprit public.
Lorsque les glaces de la Russie eurent dé-
truit la plus nombreuse et la plus belle armée
qu'on ait peut-être jamais vue, Napoléon re-
(15)
vint au centre de son empire ébranlé d'un
pareil coup. Il sentit alors le besoin de re-
trouver dans les Français cette énergie poli-
tique dont il avait avec tant de soin, pendant
quatorze ans, arraché ou flétri les germes
au fond des coeurs. Il n'était plus temps ; tout
ou presque tout ce qui avait l'âge de la viri-
lité se trouvait imbu des principes de l'é-
goïsme, digne enfant du despotisme et de
l'esclavage. Les principaux agens de Napo-
léon, blasés sur des honneurs sans mesure,
amollis par les richesses dont il avait gorgé
leur cupidité, n'apportèrent plus, dans les cir-
constances difficiles, cette impétueuse éner-
gie devant laquelle l'Europe et la France
même n'avaient pu résister. Je les ai vus ces
hommes dégénérés, au moment où leur pou-
voir menaçait de s'écrouler pour jamais ;
irrésolus , versatiles dans leurs décisions ;
lents, mous dans l'exécution, et toujours
tremblans sur les conséquences : tant ils
étaient façonnés au joug de la responsabilité
sultanique. Tels ils étaient en 1813, en 1814,
et en 1815, après le retour de Napoléon.
Ainsi, dans le court espace de quinze années,
s'écroula de vétusté ce système gigantesque,
( 16 )
élevé comme par enchantement, et si ro-
buste en apparence.
Lors du premier retour des Bourbons, le
joug de la tyrannie étant brisé, les opinions
retrouvèrent tout à coup leur indépendance ;'
les passions reprirent une physionomie ; l'in-
térêt, la naissance et les préjugés réglèrent la
» division des partis. Chacun manifesta sans dé-
tour l'étendue de son ambition; la noblesse
avec hauteur et maladresse ; le clergé moins
brusquement, moins directement et avec
plus de fruit. On reçut l'octroi d'une charte,
alors qu'on espérait contracter un pacte. Les
classes inférieures de la société furent hu-
miliées; on alarma maladroitement les nom-
breux et puissans acquéreurs des biens na-
tionaux ; enfin on ne licencia, ni l'armée ni la
garde, et on les mécontenta, on les humilia :
il aurait fallu opter.
Chaque classe offensée redisait en les exa-
gérant, avec un désintéressement affecté et
une générosité apparente , les griefs des autres
classes ; et le mécontentement général s'ac-
croissait de plus en plus.
Quand tous ces germes de discorde eurent
suffisamment fermenté dans les coeurs, Napo-
( 17 )
léon parut. Il offrit des consolations aux re-
grets, des espérances aux désirs, et il fut reçu
à bras ouverts.
C'est avec douleur, je l'avoue, que je dois
parler maintenant avec sévérité d'un guerrier
aujourd'hui dans les fers ; qui, pendant quel-
ques années, gouverna la France avec tant de
sagesse et de gloire; qui nous ramena, des
tourmentes révolutionnaires, vers l'oubli des
factions et l'amour de la concorde; qui re-
poussa les injustes agressions des potentats de
l'Europe, avant qu'instruit à leur école, il ne
devînt lui-même un injuste agresseur. Une
partie de la vraie gloire de la France est atta-
chée à la mémoire de son règne, et je ne sau-
rais insulter gratuitement au malheur de cet
homme fameux, sans éprouver la honte et
presque le remords. Cependant il faut parler
le langage de l'inflexible vérité, et sourds à la
voix des passions, nous contenter d'avoir
protesté contre les vils adulateurs du pouvoir
du jour, qui maintenant refusent à Napoléon
jusqu'à l'ombre des vertus et des talens. Re-
venons à l'époque du 20 mars.
Les amis des idées libérales commirent
alors une faute impardonnable. Ils suppo-