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Réponse des Marseillais au Mémoire prétendu justificatif de M. le maréchal Masséna

136 pages
Dubié (Marseille). 1816. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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REPONSE
DES MARSEILLAIS
AU MÉMOIRE
PRÉTENDU JUSTIFICATIF
DE Mr. LE MARÉCHAL MASSÉNA.
accipe nune danaum insidias et crimine ab uno
disce omnes ....
Virg. eneid. lib. II.
A MARSEILLE,
De l'Imprimerie de DUBIÉ, Libraire
Rue du Pavillon, N°. 16.
1816
REPONSE
DES MARSEILLAIS
Au Mémoire prétendu justificatif de
Monsieur le maréchal MASSENA , duc
de Rivoli , prince d'Essling , sur la
conduite qu'il a tenue en Provence »
pendant les mois de mars et d'avril
1815.
LA France entière a retenti de l'accu-
sation portée à la chambre des députés
contre Mr. le maréchal Masséna. La chambre
des députés , loin de regarder cette accu-;
sation comme une vaine déclamation et un
tissu d'injures grossières (1) , a jugé dans
sa sagesse, que cette pièce méritait toute
l'attention du Gouvernement, et en a or-
donné le renvoi à S. E. le Ministre de la
guerre.
Enfin l'opinion publique s'étant prononcée
(1) Voyez page a du mémoire.
A
en faveur de l'accusation intentée par un
très-grand nombre de marseillais de tous
rangs et de tous états, aucune plume
aucun journal n'ayant pris la défense de
Me. le maréchal , il s'est vu forcé à faire
lui-même son apologie , et à publier sur
les évènemens qui ont eu lieu en Provence,
pendant les mois de mars et d'avril 1815
un mémoire aussi dégoutant par les faussetés
qu'il renferme , que par le ton d'hypocrisie
qui y règne depuis un bout jusqu'à l'autre.
Laisser circuler un pareil écrit sans y
répondre , serait de la part des marseillais
une lâcheté d'autant plus dangereuse , disons
mieux , d'autant plus coupable , que leur
silence à cet égard deviendrait un nouvel
encouragement pour le crime , un nouvel
appas de séduction ; car n'est-ce, pas eu
donnant des fausses couleurs à leurs sen-
timens, des fausses apparences à leur con-
duite , que les ennemis du plus généreux
des Monarques sont parvenus à consommer
le plus odieux de tous les crimes , et à
livrer la nation à tous les genres de cala-
mités ? Nous y répondrons donc à ce mé-
moire ; nous y répondrons avec tout le sang-
froid que donne la confiance d'une bonne
cause, avec l'assurance que donne la pureté'
qui n'a cessé de guider un seul moment .
nos intentions. A cette fin , au lieu d'invo-
quer la vérité, comme le fait Monsieur le
maréchal, nous nous bornerons à la présenter
avec simplicité , sans déguisement et sans
réticence.
Lorsque nous aurons rempli cette tâche,
et atteint le but que nous nous proposons,
nos lecteurs seront à même d'apprécier à
leur juste valeur les déclamations, en style
révolutionnaire, du préambule de M. le maré-
chal , et le monde entier s'étonnera que le
ROI (2) ait plus respecté le repos de cet ex-gou-
verneur que ne Va fait une population immense,
une population fidèle qu'il appelé impudemment
ses délateurs. Ses délateurs ! Une pareille
dénomination mériterait sans doute plus que
du mépris pour toute réponse , si les Ney ,
les Maret, les Soult, les Carnot , ne s'en
étaient déjà servis en publiant aussi des mér
moires justificatifs. Abandonnons donc de-
pareilles invectives au sentiment qu'elles ins-
pirent , et, terminant ici tout préambule ,
(2) Dans le mémoire il y a le Gouvernement. Ces
Messieurs doivent préférer cette expression à celle de
ROI , elle sied mieux à leur habitude, à leur goût,
et coule plus naturellement de leur bouche.
( 4 )
démontrons que la conduite de Mr. le ma-
réchal Masséna, n'a cessé, depuis le débar-
quement fatal de Bonaparte , de présenter
contre lui une masse de preuves matérielles
d'autant plus accablantes qu'elles se lient
parfaitement avec sa conduite postérieure ,
avec sa proclamation du 10 avril, qu'il cite
a peine dans son mémoire , et son rapport
du i4 sur lequel il garde , non sans motif,;
le silence le plus absolu.
PREMIERE EPOQUE.
Du I.er au 5 Mars.
Ce fut, dit Mr. le maréchal, le I.er mars,
que Bonaparte débarqua au golfe Juan dis-
tant de cinquante-une lieues de Marseille, où
je me trouvais alors (3).
Il est essentiel de faire remarquer que la
distance de ce golfe à Marseille n'est que de
24 lieues communes ; et si la première as-
sertion de Monsieur le maréchal présente
un mensonge aussi grossier, un mensonge
gui ne peut être attribué à .l'ignorance deg
(3) Mémoire, page 3,
( 5 )
localités , ne doit-on pas présumer qu'il règne
la même infidélité dans les faits subséquens,
surtout lorsque leur exposition parait moins
susceptible d'être vérifiée , et n'être faite que
pour préparer à Monsieur le maréchal une
ressource contre les objections qu'on pourrait
lui adresser par la suite , ou bien qu'en
militaire habile il se ménage le terrein. Il
est bien plus commode de s'en prendre
aux distances qu'à son devoir ; celui-ci en
effet dépend toujours de la volonté , tandis
que l'autre présente quelque fois des barrières
insurmontables.
Il se plaint ensuite de ce qu'aucun avis
ministériel ne l'avait prévenu du péril qui
menaçait la France , et que Bonaparte choi-
sissant pour aborder, une plage déserte , ne
pouvait manquer de . débarquer sans obs-
tacle (4). La première de ces deux réflexions
est une de ces puérilités , un de ces lieux
communs que les coupables mettent ordi-
nairement en usage, quand prêts à succomber
sous le poids des accusations ou sous celui
de leurs forfaits , ils ne trouvent plus des
moyens spécieux de défense. Nous le de-
mandons d'ailleurs à Monsieur le maréchal
(4). Mémoire , page 3.
(6)
Masséna , s'il est vrai que quelque ministre?
ait été assez vil, assez criminel pour se-
conder les projets de l'usurpateur , aura-t-il
communiqué ces projets à un gouverneur
présumé fidèle ; et si assuré , par contre
de sa bassesse , il lui a confié un semblable
secret, ce gouverneur craindra-t-il aujour-
d'hui de voir son assertion désavouée ? Cette
réflexion n'est donc point concluante , elle
ne peut avoir aucun poids dans la balance
des probabilités, et Monsieur le maréchal
Masséna a pu la faire gratuitement et sans
conséquence ; il serait heureux pour lui que
celle qui vient immédiatement après ne
présenta pas de plus graves inductions ; nous
disons de plus graves inductions , car si Mr.
le maréchal Masséna eut rempli son devoir
en homme d'honneur, il n'eut pas laissé
sans défense la plage dont il est ici question,
plage d'autant plus importante à garder que
c'était le seul endroit de la côte par où, un
pareil débarquement devint possible ; plage
d'autant plus importante à protéger, que
c'était le seul point susceptible de seconder
les vues ou les efforts de la malveillance:
plage d'autant plus importante à surveiller ,
et à Surveiller d'une manière très-active , que
( 7 )
c'était elle, que Bonaparte déserteur de l'armée
d'Egypte, avait choisie, quinze ans auparavant,
pour s'introduire en France au mépris de toutes
les lois sanitaires , et qu'un homme aussi
entreprenant que lui pouvait choisir encore
pour tenter, de nouveau , les hazards qui
l'avaient si bien servi autrefois. Mais ce qui
aurait dû diriger plus spécialement la sollici-
tude de l'ex-gouverneur du côté de cette
plage, s'il eut été de bonne foi, c'était les
divers débarquemens qui avaient été déjà
opérés, à peu de distance les uns des au-
tres , par quelques hommes venus ou de
Naples ou de l'île d'Elbe , lesquels s'étaient
brusquement retournés peu de teins après
leur débarquement, comme il est, et comme
il a été à cette époque , de notoriété pu-
blique. Mr. le maréchal Masséna à coup sûr
n'a pas ignoré ces essais, dont le but, quel
qu'il fût , devait attirer toute sa vigilance,
et lui faire une loi de les prévenir dorénavant.
Si on n'était pas préparé à repousser
Bonaparte , la conduite des troupes et des
habitans de la 8.e division , et notamment
de la ville d'Antibes , a assez prouvé qu'on
était encore moins préparé à l'acueillir.
C'est-à-dire, si en négligeant la garde ou
la défense du golfe Juan , j'avais tont dis-
posé pour que Bonaparte ne put être re-
poussé , les hahitans de la 8.e division se
sont conduits avec honneur et n'ont rien fait
pour l'acueillir.
Suivent ensuite les preuves de la dernière
assertion, et il est fort singulier que Mr.
le maréchal se batte les flancs pour faire
l'apologie des habitans du Var et de leur
digne préfet Mr. le comte de Bouthiliers ,
dont il a si bien recompensé le zèle, tandis
qu'il démontre, sans le vouloir, toute la tur-
pitude de sa propre conduite.
Enfin Mr. le maréchal apprend , le 3 mars,
par Mr. Morangiès, maréchal-de-camp , et
par Mr. Abbé, lieutenant-général; que cin-
quante hommes de la garde de l'ex-empereur
Napoléon , venant de l'île d'Elbe , ont dé-
barqués dans la journée du premier mars ,
au golfe Juan ; que Mr. Morangiès et Mr.
le préfet du Var se rendent au Muy avec
toutes les forces disponibles , pour s'opposer
aux tentatives des débarqués , et que Mr.
Abbé , de son côté , prend les mesures, né-
cessaires pour favoriser la repression des
troupes de l'île d'Elbe (5).
(5) Mémoire, page 5.
D'après
( 9 )
D'après ces informations , Mr. le maréchal
trouve qu'il ne peut être question de faire
partir des troupes de Marseille et de les
diriger ni sur Sisteron , ni sur aucun autre
point de la Provence. Cependant Mr. le ma-
réchal savait bien : que les hommes et les
troupes de l'île d'Elbe ne pourraient prendre
d'autre, route que celle de Sisteron ou de la
haute Provence, puisqu'il était prévenu par
Mr. Morangiès que le préfet du Var et lu
avaient pris des mesures sûres pour couper
tout autre passage aux débarqués ; et certes
il ne croyait pas que ces hommes ne fussent
point à redouter puisq'il convient que malgré
les mesures déjà prises il fallait, dans cette
circonstance , joindre à beaucoup de pru-
dence, le zèle le plus actif (6). Mais comment
concilier les conseils qu'il donne avec la sé-
curité qu'il affecte, dans sa lettre au général
Abbé ? Comment concilier cette, sécurité avec
les mesures qu il recommande de prendre ?
Ou il croit effectivement qu'il n'y a que cin-
quante hommes de débarquement, ou il Croit
qu'il y en a un plus grand-nombre. S'il croit
qu'il n'y a que cinquante hommes , qu'une
brigade de gendarmerie, quelques gardes
(6) Mémoire ; page 7.
B
(10)
nationales et quelques paysans armés peu-
vent arrêter ou disperser , pourquoi corn—
mande-t-il à un lieutenant-général d'aller
s'assucer du fait par lui-même ; lorsque un
maréchal-de-camp et un préfet le mettent
au courant de tout ce qui se passe , et pren-
nent les mesures les plus actives? Pourquoi !
Parcequ'il avoit besoin d'en imposer à un
public qui n'ayant jamais eu de l'estime pour
sa personne ; redoublait de méfiance dans
cette occasion; parce qu'il était plus d'accord
avec ses principes de fermer les derrières à
l'ennémi que de le gêner dans la marche
qu'il affectait ; parce' qu'il fallait que les opé-
rations dirigées par des hommes dévoués au
ROI , et tels que Mr. le coimte de Bouthilliers,
fussent confiées à un homme qui l'était à;
l'usurpateur (7).
La mauvaise foi de Mr. le maréchal est
sur-tout-mise en évidence quand il avance
que les ; cinquante hommes dont Mr. le gé-
néral Abbé lui annonçait le débarquement,
était considéré par lui comme une chose
(7) Ce qui prouve effectivement le dévouement de
Mr. le général Abbé à la causé de Bonaparte , c'est l'a
récompense que celui-ci lui a accordée à son! arrivée
à Paris. Voyez la lettre du ministre. Soult à- Mr le
maréchal Masséna, en date du 13 avril, et insérée
dans le mémoire, page 86,
( II )
peu importante. Ce qui prouvé au contraire
qu'il avait une opinion tout-à-fait opposée à.
celle qu'il avoue, ce qui prouve qu'il vou-
lait , avant de se.démasquer , être certain
de ne pas opérer un faux mouvement, c'est
l'envoi de son aide-de-pamp sur les lieux
où le débarquement s'était opéré. Car s'il
n'y avait eu connivence avec Mr. Abbé, ou
s'il n'y avait eu des desseins secrets , un
maréchal de France aurait-il envoyé un aide-
de-camp pour être instruit des mouvemens
opérés par cinquante, hommes , amis ou en-
nemis ( comme il le dit ) et à la poursuite
desquels étaient un préfet, ancien militaire,
dont la haine pour le parti de l'usurpateur
était connue, ainsi qu'un maréchal-de-camp
et un lieutenant-général. Mr le maréchal
Masséna conviendra avec nous, que si un
vieux soldat ne s'en laisse pas imposer à tel
point par une simple poignée d'hommes,
une population nombreuse et éclairée ne s'en
laisse pas imposer non plus par d'aussi mi-
sérables, subterfuge. Mais à quoi bon réfuter
des vaines assertions, lorsqu'il est évidemment
démontré que Mr. le maréchal Masséna avait,
le 3 mars , l'intime conviction du.débarque-
ment de Bonaparte et de sa présence sur
(12)
le territoire de la Provence. Quoi ! cet ex-
gouverneur aurait-il ignoré une nouvelle aussi
importante , lorsqu'elle était connue de tous
les habitans de Marseille; a-t-il désavoué
cette nouvelle , lorsque ces mêmes habitans
l'ont forcé à paraître sur son balcon , dans
la matinée du 4 , et qu'il leur a fait de si
brillantes promesses? Etait-il moins bien in-
formé que Mr. le marquis d'Albertas , auquel il
avait néanmoins caché soigneusement la fa-
tale nouvelle , et qui , cependant dans la
journée du 4 fît afficher dans toutes les rues
et les carrefours de Marseille une procla-
mation où se trouvaient les deux phrases
suivantes :
Bénissons la providence d'avoir inspiré à
l'exilé de l'île d'Elbe , cette dernière et folle
entreprise
Regrettons qu'il- ait évité notre départe-
ment, où il n'eut point trouvé de complices ,
mais la juste punition de ses forfaits.
Quelque objection que Mr. le maréchal
soit dans le cas d'opposer à de pareils faits ,
il ne pourra tromper personne , pas même
les hommes démoralisés qui l'aident de leur
plume et de leur conseil. Eh ! qu'est-il be-
soin après cela d'exàminer la correspond
(13)
dance , au moins insignifiante, de la pre-
mière partie de son mémoire, à moins qu'on
ne veuille acquérir la démonstration d'une
complicité étrangère à la sienne et au but
que nous nous sommés proposés d'atteindre.
Nous la parcourrons néanmoins cette cor-
respondance, mais si nous dédaignons d'y
rechercher une conviction que l'ex-gouver-
neur a confessée devant une population im-
mense , nous y trouverons du moins les traces
ineffaçables de la plus odieuse fourberie.
Au moment, dit-il , où mon rapport au
ministre allait être expédié, le colonel de la
gendarmerie me fit parvenir une note con-
tenant l'avis qu'un général et soixante gre-
nadiers des troupes de l'île d'Elbe , tous
légionnaires étaient débarqués au golfe
Juan , venant de cette île , et qu'on craignait
que l'empereur lui-même ne fut à leur tête.
Il ajoute que ce rapport ne devait pas faire
changer son opinion au sujet de l'événement,
et ici, contraint malgré lui par la force de là
vérité, il parle avec moins, de déguisement qu'il
ne devrait sans doute lé faire: Nous avons pour
preuve de cette assertion, la conduite postérieure
de Mr. le maréchal et surtout la première
phrase du rapport qu'il adressa à l'usurpateur
(14)
sous la date du 14 avril : Les ordres de
votre majesté ont éprouvé des retards insur-
montables dans ma position (8). Monsieur
le maréchal avait donc reçu des ordres an-
térieurs à la soumission forcée de Marseille
et du. département des Bouches-du-Rhône ;
car avant l'époque! que nous mentionnons,
il existait une surveillance trop active pour
que les ordres de Bonaparte pussent pénétrer
jusqu'à Mr. le maréchal ; et quand même
cette possibilité aurait eu lieu , cet ex-gou-
verneur ne serait pas moins coupable pour
avoir entretenu une correspondance crimi-
nelle, une correspondance qui aurait eu lieu
à la même époque à laquelle il disait aux
marseillais :
Habitans de Marseille, vous pouvez comp-
ter sur mon zèle et sur mon dévouement ;
j'ai juré fidélité à notre Roi légitime , je ne
dévierai jamais du chemin de l'honneur, je
suis prêt à verser tout mon sang pour le
soutien de son trône (9).
En reconnaissant ici , jusqu'à la dernière
évidence , la culpabilité de Mr. le maréchal,
en reconnaissant la part active et manifeste
(8) Voyez Pièces justificatives , page
(9) Proclamation du. 9 mars.
(15)
qu'il a prise à l'oeuvre d'iniquité qui a ra-
mené sur le sol fiançais l'exilé de l'île
d'Elbe et l'a replacé un moment sur le trône
de Saint-Louis , on a de la peine à se per-
suader qu'un homme qui a passé presque
toute sa vie ou dans l'obscurité pour laquelle
il était né , ou dans les armées où il a fait
sa fortune , ait soutenu avec tant de sang-
froid une pareille duplicité et cherche à la
soutenir encore avec autant d'effronterie.
Certes , il faut à ce sujet rendre hommage
à son talent, car le rôle était d'autant plus
difficile qu'il fallait le jouer en présence d'une-
population nombreuse et dévouée ; d'une po-
pulation qui, persuadée de la trahison de celui
qui exerçait, au nom de son Roi , des fonc-
tions de la plus haute importance , avait be-
soin de tout le respect qu'inspire le ' nom
auguste et chéri de LOUIS XVIII, pour ne
pas faire éprouver à celui qui remplissait si
infidèlement ces fonctions , les effets d'une
juste indignation. Ces réflexions nous me-
neraient certainement trop loin si nous vou-
lions nous y livrer sans réserve , et quelque
positives, quelque concluantes qu'elles fus-
sent , nous préférons , comme nous l'avons
déjà dit, trouver la condamnatioa de Mr
(16)
le maréchal dans ses propres moyens de
justification.
. Après être convenu de l'avis donné par le
colonel de la gendarmerie sur la présence de
l'empereur à la tête des troupes de l'île d'Elbe;
Mr. le maréchal qui savait, avec toute l'Eu-
rope , avec tout l'Univers (10) , ce qu'un
homme aussi osé pourrait tenter, aime mieux
affecter de dire que tout repoussait l'idée
d'un événement aussi extraordinaire ; et loin
de prendre les mesures que le doute même
Tendaient impérieuses, il aime mieux attendre
des éclaircissemens pour faire d'autres dis—
positions et mettre les troupes de Marseille
en mouvement (11).
C'est-à-dire qu'il aime mieux, abuser les
habitans d'une ville fidèle , que de seconder
leur noble; enthousiasme ; c'est-à-dire qu'il
voulait attendre , non des éclaircissemens ,
mais que l'ennemi eut fait assez de progrès
dans sa marche pour rendre vaines toutes
dispositions, de répression. Disons plus , il
cherchait à, gagner, du tems pour corrompre
l'opinion, des troupes de Marseille , avant que
de les mettre en mouvement. Supposons
néanmoins
(10) S'il ne le savait pas autrement
(11) Mémoire, page 9.
( 17 )
néanmoins , quoique ce soit bien gratuite-
ment, que Mr. le maréchal n'ait pas cru au
débarquement de Bonaparte, et demandons-
lui s'il ne devait rien à une population con-
sidérable , à tous les habitans de la basse-
Provence, que sa feinte sécurité ne pouvait
rassurer ? Demandons-lui s'il ne devait rien
faire de positif pour ramener le calme et le
repos parmi une population , que la croyance
bien fondée du débarquement du monstre de
l'île d'Elbe , avait plongée dans une terreur
indicible ? Demandons-lui si, après avoir mis
tant d'importance, qu'il l'avait fait, à couper
les derrières aux débarqués, il ne devait pas
aussi prendre quelques mesures pour leur
couper les devants ; c'est-à-dire , pour leur
intercepter toute communication avec les pro-
vinces, voisines et les resserer dans un seul
point, dans un point circonscrit dont les ha-
bitans et les autorités locales étaient animés
du plus sincère dévouement pour le. Roi ,
et où il eut été facile de les anéantir.
On ne pouvait donner aux troupes, dit
Mr. le maréchal , aucune direction , tant
que celle de l'ennemi n'était pas connue, et
dans l'incertitude où j'étais , si je les avais
faite marcher , c'eût été sans doute , vers le
lieu du débarquement, C
Quoi ! Mr. le maréchal ignorait la direc-
tion qu'il fallait faire prendre aux troupes ,
lorsque la garde nationale de Marseille et
tous les habitans de cette ville le sollicitaient
en vain de les faire marcher sur Sisteron.
Quoi ! il était incertain de la direction prise
par les débarqués , lorsque Mrs. Abbé, Mo-
rangiès , et Mr. le comte de Bouthilliers l'a-
vaient informés que la mer et la basse-Pro-
vence étaient fermées à l'ennemi ; lorsqu'il
était instruit, que le lieu du débarquement
était occupé, par nos troupes , ainsi que la
grande routé et la route de l'Esterelle (21),
et qu'il ne restait d'autre ressource aux sol-
dats de Bonaparte que celle de se jeter dans
le Piémont, où ils n'auraient probablement
pas été recu , ou de se rendre en Dauphiné,
par les basses-Alpes , où il était urgent de
diriger les principaux moyens de défense.
On ne peut s'empêcher ici de reconnaître
le dessein bien prémédité, par Mr. le ma-
réchal Masséna, de favoriser de tout son
pouvoir la marche et les projets du despote
sanguinaire à la fureur,duquel if a sacrifié,
dans un seul moment, et la gloire qu'il avait
acquise auparavant, et le sort: de la France
(12) Voyez pages 4 et 5 du mémoire.
entière ; on ne peut s'empêcher de recon-
naître toute la grossièreté de son subterfuge ,
car si la clameur et les sollicitations publi-
ques ne lui avaient indiqué le lieu fixe où
Bonaparte et ses satellites pouvaient être ar-
rêtés , le même génie qui lui avait inspiré
des plans de bataille , si heureusement conçus,
quand il soutenait la cause du crime , ne
l'aurait pas abandonné en soutenant la cause
d'un bon Roi, de l'honneur et de la vertu;
Les renseignemens qu'attendait ou que fei-
gnait d'attendre Mr. le maréchal Masséna ,
lui parvinrent finalement à 9 heures du soir ,
et c'était Mr le comte de Bouthilliers qui les
lui faisait parvenir par une estafette extraor-
dinaire. La sensibilité de son excellence fut
tellement émue , en reconnaissant pour la
première fois l'étendue du mal et du danger,
qu'il lui devint impossible d'y porter remède,
à cause de la rapidité de la marche de
l'ennemi , et de la distance qui le séparait
de lui (13).
Nous sommes loin de vouloir disputer à
M. le maréchal Masséna, qu'il n'ait éprouvé
beaucoup d'émotion en apprenant que Bo-
naparte et la bande qui formait sa suite
(13) Voyez les pages 11 et 12 du mémoire.
avaient échappés aux mesures prises dans
le département du Var. Sans craindre cepen-
dant d'insulter à sa douleur , nous pren-
drons la liberté de demander à cette ame
sensible le motif pour lequel elle refusa, si
séchement et même si durement, les offres
qui lui furent faites, par Mr. Toscan du
Terrail, capitaine de gendarmerie à la ré-
sidence de Marseille : voici le fait ; car il
faut bien rappeller à Mr. le maréchal, dans
un temps calme , ce que l'excès de sa sen-
sibilité , dans des momens orageux, lui a
probablement fait oublier. Son Excellence,
après avoir pris lecture des renseignemens
dont on vient de parler, se trouva forcée d'en
donner connaissance aux militaires que leur
devoir et leurs fonctions mettaient dans le
cas d'être au courant des événemens et de
prétendre à la communication des nouvelles
authentiques. A peine celle-ci fut-elle con-
nue , que l'officier de la gendarmerie que
nous venons de citer, se présente à Mr. le
maréchal, lui propose, en offrant sa tête pour
garantie, d'aller arrêter Bonaparte Sur son
passage aux bords de la Durance, de l'ame-
ner mort où vif, pourvu que ce maréchal lui
permette de le laisser partir sur-le-champ
( 21 )
avec les brigades de Marseille, de requérir
imites les brigades qu'il rencontrera sur sa
route et de faire sonner le Tocsin dans
toutes les communes qui se trouveraient sur
son passage, afin d'attirer auprès de lui les
gardes nationales et les habitans des cam-
pagnes des environs. Il était fort aisé à Mr.
le maréchal de laisser tenter un pareil mo-
yen , qu'il aurait dû prescrire lui - même ,
s'il eut été de bonne foi, et tout porte à
croire qu'il aurait été couronné du plus heu-
reux succès. Mais c'était ce succès que Mr.
le maréchal rédoutait, aussi il imposa si-
lence à l'officier en question, le reprima brus-
quement et le renvoya sans paraître seule-
ment faire la moindre attention à un plan
si sagement combiné. Si Mr. le maréchal pou-
vait nier un pareil fait, non seulement Mr.
Toscan du Terrail pourrait le lui rappeller,
avec toutes les circonstances qui s'y rappor-
tent. (14) Mais un nombre considérable
( 14) Si la moralité et les qualités personnelles de
l'homme qui dépose dans une a flaire de cette nature,
peuvent paraître de quelque poids aux yeux du public,
a déposition d'un homme tel que Mr. Toscan , d'un
homme qui n'a jamais forfait à l'honneur et dont la
conduite a constamment inspiré aux cent mille habitans
d'une même cité, les sentimens d'une juste vénéra-
tion, doit être regardée comme une vérité inévocable.
(22)
de citoyens de tout rang qui l'apprirent, à
l'époque même , de la bouche de cet officier ,
pourrait aussi en constater l'authenticité.
Mr. le maréchal suppose, d'après l'avis que
lui avait donné M. le comte de Bouthilliers,
que Bonaparte devait être rendu à Digne
et que de-là pouvant prendre différentes rou-
ies , il eut suivi une direction qui ne lais-
sait aucun espoir de l'atteindre. Nous démon-
trerons en son lieu, que les suppositions for-
mées à ce sujet par Mr. le maréchal sont des
suppositions absolument arbitraires, et qu'il
était parfaitement instruit de tous les plans
que Bonaparte avait dressés pour arriver à
Grenoble , dans le cas où son passage à
Sisteron eut éprouvé les obstacles qu'il au-
rait dû naturellement y rencontrer, s'il avait
en à faire à un gouverneur fidèle au ROI et
à l'honneur.
Bonaparte passa effectivement à Sisteron ,
et le jour et l'heure auxquels il y effectua
ce passage prouvent d'une manière évidente
que le calcul de M. l'officier de la gendar-
merie avait été fort exact. En effet, si cet
officier, parti de Marseille vers les dix bu
onze heures du soir, avec des hommes cou-
rageux et bien montés, renforcé de quatre
(23)
en quatre lieues par de nouvelles troupes à
cheval , parcourant rapidement un très-beau
chemin et une distance de 20 lieues communes
et non de trente-six comme ledit Mr. le ma-
réchal, on aurait atteint le but indiqué avant
que l'ennemi eut eu , même , le temps d'eu
concevoir le moindre soupçon, et si l'on
ajoute à toutes ces probabilités l'effet qu'au-
rait produit, sur la petite troupe de Bona-
parte , le bruit effrayant du Tocsin, on ne
pourra certes disconvenir ou de la certitude
de la dispersion de sa bande ou de sa re-
traite, ou plutôt encore de sa perte entière,
dans un lieu, dont la situation est telle , que
quelques hommes armés de pierres peuvent
y imposer la loi à un corps armé considé-
rable. Nous ne pouvons assez lé répéter , Mr.
le maréchal, en dédaignant d'accepter l'of-
fre de Mr. le capitaine de la gendarmerie -,
met au jour le plus éclatant toute l'étendue,
de sa fourberie, prouve lui-même irrévoca-
blement la préméditation de ses odieux pro-
jets, lors surtout qu'il dit à cet officier plein
de zèle et plein d'honneur , au reste, j'ai
pourvu à tout, d'autres dispositions devien-
draient inutiles. Et à quoi avait-il pourvu ?
Iln'avait pas même voulu accepter les ser-
vices de la garde nationale qui , dans la-
journée du 3 , vint solliciter avec instance
la permission de voler à la rencontre des
débarqués et du chef qui les conduisait :
j'ai tout prévu , répondit - il à ces citoyens
dévoués et fidèles, jai tout prévu , votre
départ est inutile, j'ai pris toutes les me-
sures et toutes les dispositions que les cir-
constances rendent nécessaires. Mr. le maré-
chal en effet avait pris, comme on le voit
évidemment, tontes les mesures, toutes les
dispositions nécessaires à la réussite des pro-
jets de l'usurpateur. Mais .quelles mesures ,
quelles dispositions avait-il prises pour la
défense de son Roi ! Aucune, car il noua
avoue lui-même ( 15) que ce ne fut que
dans là matinée du quatre qu'il fit partir
pour Aix , le 83.e régiment et quelques heures
plus tard , les six compagnies d'élite du 58.e ,
troupes dont il n'avait pas même fait pré-
parer le départ , en cas de nécessité, quoi-
qu'il fut informé du débarquement, depuis en-
viron 24 heures. Mr. le maréchal explique
ce retard, par tout ce qui est à faire pour
qu'un régiment, qui fait le service dans une
ville
(15) Voyez page 13 du Mémoire
( 25 )
ville aussi vaste que Marseille, soit réuni
et prêt à partir , sans inconvénient pour loi
tranquillité publique. Quoi ! Mr. le maré-
chal a craint de troubler la tranquillité de
la ville, en se rendant enfin aux pressantes
sollicitations de ses habitans ! Il a craint
d'augmenter le trouble en employant le seul
remède qui put le calmer ; il a craint
Non , il ne craignait plus rien , il avait sa-
tisfait ses inclinations . . . .Il avait tenu ses
promesses. Mais quelles mesures , quelles dis-
positions avait-il prises pour le départ de
ces troupes ? La marche lente et prolongée
des journées d'étape,; lui qui, une année au-
paravant, ordonnait le départ en poste de nos
malheureux conscrits et leur faisait parcou-
rir jusqu'à trois étapes par jour, pour tes
faire arriver plus prompterrient à la boucherie.
Hors d'état, dit-il, de partir lui-même à la
tête de cette; expédition , en raison de sa
mauvaise santé, il en confia le commandement
à Mr. le lieutenant-général Miollis (16.) En
(16) Digne lieutenant de Mr. le maréchal Masséna ;
on vit effectivement Mr. Miollis. arborer à Sisteron la
Cocarde tricolore au milieu des huées de la garde
nationale de Marseille, envers laquelle il chercha vai-
nement à s'excuser en rejettant sur son laquais une
méprise dont personne ne lui tint compte.
D
raison de sa mauvaise santé ! Nous verrons;
en continuant l'analyse du mémoire de Mr.
le maréchal, que sa santé lui a toujours servi
de prétexte lorsqu'il a fallu suivre le chemin
de l'honneur ; en attendant nous lui rappel-
lerons qu'il n'avait jamais aussi fréquemment;
parcouru, à pied, les rues de Marseille, que
pendant sa maladie, c'est-à-dire, qu'à l'épo-
que placée entre le débarquement de l'usur-
pateur et son départ pour Toulon, et à l'appui
de ce fait, nous citerons le témoignage irrécu-
sable d'une population de cent mille ames.
Le général Miollis s'étant rendu à Aix,
Mr. le maréchal lui fit parvenir ses instruc-
tions dans la journée du 4. Il est. curieux;
de.connaître ces instructions dans tous leurs
détails, elles ajoutent une preuve, de plus
à la perfidie avec laquelle se conduisait
l'homme qui les avait dictées. Je viens de faire
partir, y disait-il , les six compagnies du
58e. pour se rendre à Aix. Vous pourrez
demain vous mettre en route de très-bonne
heure avec le 83e., et ces six compagnies, pour
vous porter sur Sisteron. Eh quoi ! C'est
après nous avoir annoncé que Bonaparte de-
vait être, arrivé à Sisteron (17), que Mr. le
(17) Voyez page 12 du Mémoire,
( 27 )
maréchal fait marcher le 5 ; sur ce point
important et distant de 15 lieues de l'endroit
du départ, les troupes destinées à arrêter
ou à repousser l'usurpateur. Ou Mr. le ma-
réchal prend à tâche de fournir de plus en
plus des armes contre la mauvaise cause
qu'il soutient , ou bien il croit ses lecteurs
dénués de la faculté de réfléchir et du bon
sens le plus commun , et en effet, si Mr. le
maréchal à cru de bonne foi que les débar-
qués et leur chef dussent passer à Sisteron
le 4 , il était inutile de faire partir , pour
cette ville , des troupes qui , dans leur situa-
tion et d'après l'ordre de leur route, ne pou-
vaient, en forçant leur marche, y arriver que
le 7 au soir. Que si au contraire Mr. le ma-
réchal, revenu de sa première opinion, augu-
rait que le passage en question put - être
différé de 24 heures , c'était en poste et non
à pied qu'il fallait faire partir les troupes
afin qu'elles pussent arriver à tems , et c'est
ce qui aurait eu lieu, même en partant
de Marseille dans la nuit du 3. Vainement
Mr. le maréchal objectera-t-il les difficultés
qu'aurait éprouvée l'exécution d'une pareille
mesure ; s'il était assez osé pour le faire, nous
lui répondrions que s'il n'en avait pas éprou-
( 28 )
vé quand il fallait courir en poste sur Lyon
et le Languedoc , pour défendre un tyran
que nous abhorrions, il n'en aurait point essuyé
lorsque nous le pressions de disposer de nos
vies et de nos fortunes pour soutenir les
droits de notre légitime Souverain.
Après avoir tracé, à M. Miollis, la route
qu'il doit suivre .... lentement ; Mr. le ma-
réchal recommande à ce lieutenant de prendre
des renseignemens sur la marche des troupes
arrivées de Vile d'Elbe. Mr. le maréchal nous
permettra de penser que ces renseignemens
étaient pour lui d'une très-haute importance,
et sa conduite postérieure nous explique le
vif intérêt qu'il devait y prendre. Pour effacer
néanmoins les soupçons aux yeux de tous
autres que ceux qui ont suivis , de fort près,
et apprécié sa conduite , il ajoute : il serait
bien heureux si vous pouviez les joindre pour
les empêcher de continuer leur marche sur
Grenoble. Il faut convenir que quoique Mr.
le maréchal ait passablement fait ses affaires
dans le métier de la guerre , qui, soit dit en
passant, n'a pas toujours été pour lui le théâtre
de l'honneur (18). Il a manqué sa véritable
(18) Nous en appelons à l'argent enlevé aux zuri-r
quois, à l'or qu'il a volé aux espagnols, aux richesses
(29)
vocation .... il aurait parfaitement joué la
comédie. Vous devrez , au besoin , continue-
t-il, requérir la garde nationale , ne ferait-
elle que vous éclairer et vous servir de guide.
Mr. le maréchal convient donc que l'on pou-
vait retirer quelque utilité de la garde na-
tionale ; pourquoi donc n'accepta-t-il pas
d'abord ce service ? Il prévient à la vérité
cette demande en disant un peu plus bas
que la garde nationale de Marseille était de-
meurée étrangère aux premières dispositions
qu'il avait prises pendant la nuit du 3 , assure
que ce ne fut que le lendemain que les offi-
ciers de cette garde vinrent lui offrir de faire
marcher deux mille hommes, prend à témoin
de son assertion le journal de Marseille du
3 novembre dernier, et se plaît à isoler le
zèle que les portefaix de cette ville ont montré
pour la cause du Roi, de celui qui animait
toutes les classes , tous les âges et tous les
sexes. Mr. le maréchal pourrait en imposer
un moment à la France entière , en répandant
sur là garde nationale de Marseille un vernis
d'autant plus hideux que son dévouement seul
qu'il a pillées chez les génois , aux dépouilles sacri-
lèges de plusieurs églises de l'Italie, et aux effets pré-
cieux des monts-de-piété de Milan et de Vérone, qu'il
s'est appropriés.
(30)
pouvait peut-être préserver le trône du coup
dont il était menacé , s'il n'était prouvé d'ail-
leurs que cette garde fidèle, sans peur comme
sans reproche , montra , depuis la connais-
sance des premières nouvelles du débarque-
ment, c'est-à-dire depuis le 3 , un dévoue-
ment sans bornes et un enthousiasme sans
égal pour la cause de S. M. Il est non seu-
lement faux que cette garde ait restée étran-
gère à toutes les dispositions à prendre ,
puisqu'il est de notoriété publique qu'elle ne
eessa de solliciter l'honneur de marcher par-
tout où sa présence deviendrait utile ou né-
cessaire ; qu'elle se réunit en armes sur les
diverses places de la cité , depuis la soirée
du 3 , et y resta en permanence pour at-
tendre les ordres qu'elle s'attendait y recevoir.
Si le journal de Marseille , en date du 3 no-
vembre dernier , parle des démarches que
cette garde fit le lendemain, le journal de
Marseille dit l'exacte vérité , surtout lorsqu'il
ajoute que la garde fut indignement paralysée
par Monsieur le.maréchal. Mais: celui-ci ,
en se servant pour sa défense d'un pareil
passage, montre la mauvaise foi la plus in-
signe puisqu'il garde le silence le plus absolu
sur les démarches qui avaient été faites dans
(31)
la soirée de la veille et dont il détourna l'effet
tant par sa feinte sécurité que par les pro-
testations d'une fidélité , à laquelle néanmoins
personne n'ajouta de la confiance. Disons,
plus, c'est parce que la garde nationale sus-
pectait éminemment les principes et les in-
tentions d'un homme qui, malgré les hon-
neurs dont le Roi l'avait comblé-, n'avait
cessé d'entretenir et entretenait encore les
liaisons les plus intimes avec des person-
nages dont le dévouement à Bonaparte était
unanimement reconnu , qu'elle réitera , le 4
au matin , avec plus d'instance et plus d'é-
clat, les offres quelle avait faites durant la
soirée de la veille. Là population indignée, à
son tour, de l'inertie dans laquelle Mr. le ma-
réchal se plaisait à laisser des hommes
qui n'aspiraient qu'à sauver la France, se
porte en foule devant son hôtel, l'appèle à
grands cris , le supplie les larmes aux yeux,
et avec l'accent du pins douloureux déses-
poir-, de céder aux voeux des bons citoyens,
et lui deman de instamment, des armes...
L'ame la plus atroce n'aurait pas résisté à
une scène aussi touchante.. . . Mr. le ma-
réchal n'en fut pas même ému , et inébran-
lable dans ses desseins , il répond froidement
(32)
à ce bon peuple : soyez sans inquiétude, je
suis au milieu de vous et j'y serai toujours:
Vive le Roi. C'est probablement cette foule
immense que Mr. le maréchal a voulu con-
fondre , par une tournure perfide , avec le
corps de Messieurs les portefaix; sans doute
ces braves gens ne furent pas les der-
niers à se présenter dans cette occurence,
et nous nous plairons toujours à leur payer
le tribut d'éloge qu'ils méritent ; mais ils
n'étaient pas seuls non plus à prendre un
parti aussi glorieux , et dans ce moment de
pénible souvenauce , tous les corps de. la,
ville n'en formaient plus qu'un.
Enfin, Mr. le maréchal forcé par l'ascen-
dant d'un peuple dont il redoutait la juste
indignation , acueille, le 5 au soir , l'offre
patriotique de la garde nationale et organise
six cents de ses membres en bataillon , au-
quel; il fait donner l'ordre du départ pour
le 6 (19). Mais avec quelle noire et basse'
méchanceté Mr. le maréchal ne profite-t-il
pas de toutes les circonstances pour atténuer
les
(19) Mr. le maréchal en impose en avançant qu'il
fit distribuer des cartouches à ce bataillon lors de son
départ, de Marseille; ce ne fut qu'à Sisteron qu'il en
obtint, et même après plusieurs demandes réitérées,
(33)
les bonnes dispositions d'un corps , auquel dui
moins il devrait rendre plus de justice; sa cons-i
cience troublée l'égare et il cherche à avilir,
ceux qu'il n'a pas voulu imiter. Ecoutons-le :
Les chefs de la garde crurent ne devoir ap-
peler à marcher que des hommes de bonne.
Volonté .... Un registre de souscription fut
ouvert , non par mon ordre , mais par celui
des administrateurs . ... Le 5 au soir , le
nombre des souscripteurs s'éleva à près de,
six cents .... Si les habitans de Marseille
n'avaient pas été persuadés qu'il devenait
désormais impossible d'arriver à tems pour,
arrêter l'ennemi, le nombre des volontaires
eut été plus considérable et leurs préparatifs:
de départ plus rapides. (20).
Mr. le maréchal n'avait pas besoin de pré-
venir ses lecteurs que ce ne fut pas par son
ordre que le registre de souscription fut
ouvert. Les refus et les délais qu'il avait ma-
nifesté alors , soit à Mr. Toscan du Terail
capitaine de la gendarmerie, soit à la garde'
nationale , soit au peuple qui avait demandé
des armes à grands cris , démontrent assez,
que sa prévoyance n'allait pas si loin , ou
du moins qu'elle avait un autre but : mais ne
(20) Voyez page 16 du mémoire.
E
(34)
pousse-t-il pas l'impudence au dernier degré
quand il a l'air de reprocher à la garde na-
tionale le petit nombre de ses volontaires ,
ainsi que le peu de rapidité de leur départ ?
Et d'abord l'on doit objecter à Mr. le ma-
réchal , que toute la garde nationale , la garde
nationale entière s'était mise à sa disposition
pendant les journées précédentes , et que ce
n'est pas à elle que l'on doit s'en prendre
si son élan et ses sollicitations ne furent
ni favorisées ni entendues. Que les six cents
volontaires partis le 6 avec la rapidité de
l'éclair, dès l'instant qu'on les eut organisés
n'avaient pour but que de faciliter un second
envoi de troupes, en fortifiant celles qui
étaient déjà parties, si contre toute attente
et malgré la lenteur de leur marche elles
avaient pu atteindre l'ennemi. Et ensuite ;
l'on doit répondre à Mr. le maréchal, qu'il
est en contradiction avec lui-même , quand
il avance que le bataillon de six cents hommes
mit trop peu de rapidité dans ses préparatifs
de départ , puisqu'il convient que les volon-
taires qui le composaient s'inscrivirent, se réu-
nirent dans une demi journée et partirent
le lendemain de leur formation ; ils seraient
partis même beaucoup plutôt, si Mr. le ma-
(35)
réchal ne les eut bercés pendant plusieurs
heures par de vaines promesses de distribution
de cartouches. Nous n'avons pas besoin de
nous appesantir sur ces derniers objets qui
n'ont rien de commun avec le fond de la
question principale, et nous aurions dédaigné
même de les relever s'ils ne tendaient pas à
démontrer de plus en plus la mauvaise foi et
les contradictions sans cesse renaîssantes que
renferme le mémoire de Mr. le maréchal
Masséna. Parmi ces diverses contradictions,
il en est une cependant qu'il nous paraît
essentielle de relever , parce qu'elle pourrait
surprendre peut-être cette classe de lecteurs
qui ne se donnent pas la peine de revenir
sur leur pas, qu'elle explique , jusqu'à un
certain point, la conduite astucieuse de Mr.
le maréchal et de la plupart des hommes
de sa trempe. Ce qui est certain , dit-il ,
c'est qu'il serait d'autant plus ridicule de
supposer que j'ai montré de la répugnance
à employer les gardes nationales , que l'on
a pu voir dans mes instructions au général
Miollis, la recommandation de les requérir
sur les lieux. On ne peut certainement mettre
en supposition que Mr. le maréchal n'ait
montré de la répugnance à employer les
( 36 )
gardes nationales , et nous lui faisons le défi
de prouver péremptoirement le contraire de
ce que nous avons démontré touchant les
refus bien prononcés qu'il fit d'accepter les
services de celle de Marseille , tant que ces
services purent être de quelque efficacité.
L'on peut même ajouter que Mr. le ma-
réchal n'a cédé aux instances de la garde
nationale de Marseille que lorsque voyant
l'indignation à son comble, et craignant la
levée en masse de tous les hommes en état
de marcher , voyant l'instant où son autorité
allait être méconnue, il a, avec une plus
grande perfidie, permis un départ partiel,
pour gagner du tems et. arrêter la levée en
tuasse.
S'il a engagé Mr. le général Miollis à re-
quérir sur les lieux les gardes nationales des
autres villes voisines , ce n'a été qu'à une
époque où le passage de la Durance devait
être effectué , c'est-à-dire deux jours après
les refus essuyés par la garde et le peuple
de Marseille. Ce plan était si positivement
celui do Mr. le maréchal et de ses consorts,
car il en avait, que Mr. Gravier , alors maire
de Gréoux, et actuellement membre de la
chambre des députés , ne put obtenir de
(37 )
Mr. le général Miollis l'ordre de réunir les
gardes nationales de Manosque et autres lieux
environnans, que douze heures après l'avoir
sollicité. Ce fut ce retard , n'en doutons pas ,
qui empêcha Mr. Gravier d'arriver assez à
tems au pont de Sisteron pour y arrêter les
progrès de l'ennemi , qu'il y aurait à coup
sûr dévancé , s'il fut parti d'Aix sept à huit
heures plutôt.
Voilà des calculs dont la justesse ne peut
être révoquée par qui que ce soit , et que
l'événement démontre jusqu'à la dernière évi-
dence ; cependant, Mr. le maréchal, dans la
crainte qu'on ne les lui oppose, objecte que
l'ennemi , eu cas de résistance au pont dé
Sisteron, pouvait faire une contre marche,
traverser les montagnes et arriver à Gap par
ce nouveau chemin. Mr. le maréchal croit
sans doute parler ici à des hommes qui n'ont
aucune notion des localités qu'il retrace, ou
qui n'ont pas assez de jugement pour prévoir
que le passage de Bonaparte par une pareille
route présentait un moyen sûr de repression
et de destruction complette de la bande armée
qui suivait cet usurpateur. Au surplus , si
Mr. le maréchal reproche aux marseillais
d'ignorer les plans de campagne qu'il déve-
(38)
loppe lui-même avec tant d'assurance et de
précision (21) , les marseillais ne pourront
le tancer à leur tour d'une ignorance semblable»
Si quelque doute pouvait s'élever encore au
sujet de la connaissance que Mr. le maréchal
avait de ces plans avant leur exécution , nous
citerions ici le témoignage d'un citoyen probe
et connu que l'un des recruteurs de ce ma-
réchal avait plusieurs fois tenté de séduire.
Ce recruteur , car on ne peut l'appeler au-
trement , l'ami particulier , le familier de Mr.
le maréchal, son ancien secrétaire à l'armée
d'Italie , homme d'esprit et cependant partisan
aveugle de tout ce qui avait été enfanté par
la révolution , ne put s'empêcher , dans le
feu d'une conversation, de préciser avec l'exac-
titude que l'on remarque dans ledit mémoire,
les marches et les contre-marches que Bo-
naparte mettrait en pratique pour arriver à
Grenoble dans le plus court délai possible.
Or , remarquons bien que cette confidence
indiscrète fut faite dans la matinée du 4 mars ,
et au sortir d'une conversation que ledit per-
sonnage venait d'avoir dans la maison de
Mr. le maréchal avec l'un des officiers de
sa maison.
(21) Voyez pages 24 et 25 du mémoire.
(39)
Il résulte de ces faits et de ces discutions
que l'accusation dirigée par les habitans des
Bouches-du-Rhône contre Mr. le maréchal
Masséna , loin de perdre de sa valeur acquiert
une plus grande force et devient plus acca-
blante encore qu'elle ne l'était auparavant.
Qu'il dépendait de Mr. le maréchal de faire
arrêter l'ennemi eu acceptant les offres de
Mr. Toscan du Terrail, capitaine de la gen-
darmerie , ou seulement en faisant partir, le
3 au soir , les gardes nationales en poste.
Qu'il a commis un crime dont l'opprobre
sera éternellement attaché à son nom , et que
ce crime ne doit être imputé qu'à son coeur
et non pas aux distances.
Qu'il en a imposé avec la plus grande ef-
fronterie , en avançant que le siège de son.
gouvernement était éloigné de cinquante-une
lieues de la plage où s'opéra le débarque-
ment , comme il en a également imposé
en plaçant Sisteron à trente-six lieues de
Marseille.
Que Bonaparte , parti le 2 pour Sisteron ,
n'aurait eu qu'une journée d'avance sur nos
gardes nationales , si elles étaient parties le
3, et que celles-ci auraient eu sur l'ennemi
l'avantage de six lieues de pays et non de
( 40 )
deux lieues de poste , et l'avantage plus grand
encore de la plus belle route de la Provence
pendant que Bonaparte franchissait, avec sa
bande, des chemins plus longs, pénibles et
escarpés.
Qu'enfin , Mr. le capitaine de la gendar-
merie parcourant l'espace ci-dessus , avec des
hommes bien montés , aurait gagné douze à
quinze heures sur l'ennemi , et aurait fait
avorter tous ses desseins, soit avec les forces
que lui donnaient sa troupe et les localités,
soit avec celles qu'il aurait pu acquérir en
faisant sonner le tocsin sur tous les lieux
de son passage.
Et Mr. le maréchal est étonné que les ha-
bitans des Bouches-du-Rhôue et de la Pro-
vence s'obstinent à lui imputer le succès avec
lequel l'ennemi a franchi les limites de sa
division. Et Mr. le maréchal est étonné qu'on
lui demande compte de sa conduite , au
lieu de s'adresser à ceux qui comman-
daient clans les départemens que l'ennemi a,
traversés.
Et Mr. le maréchal ne rougit pas de com-
parer sa conduite à la conduite de deux
hommes à jamais recommandables par leur
dévouement et d'avoir l'air de s'indigner
qu'on
(41)
qu'on ait pu , avec réflexion , laisser sub-
sister le moindre doute sur sa fidélité ait
Roi et à l'honneur (22). Ah ! loin d'être
étonné d'une telle obstination , d'une pareilla
citation au tribunal des députés de la nation
Mr. le maréchal devrait l'être de n'avoir,
point encore payé d'une vie , à jamais flétrie
par l'opinion publique , une trahison qui a:
été le principe de tant de maux et de revers j
il devrait être étonné , qu'après un crima
dont les seules annales de la révolution of-
frent de fréquens exemples , un Roi trop
généreux, lui accorde l'hospitalité sur unes
terre qu'il a souillée par ses forfaits et qu'il
souille encore par sa présence. Nous disons
par ses forfaits , car le crime de Monsieur,
le maréchal Masséna a été la source im-
pure d'où ont découlés pendant cent jours
tous les crimes qui ont désolé , humilié
et ensanglanté la France. C'est par lui qu'une
nouveau régicide a été commis ; c'est par
lui que nous avons perdu le matériel de nos
armées ; c'est par lui que le sang a coulé
dans nos murs et a troublé un instant la
sérénité qui devait seule présider à la nou-
velle du retour du Roi le plus ardemment
(22) Voyez pages 20 et suivantes du mémoire.
( 42 )
désiré. Et il ose comparer sa conduite à la
conduite pleine de loyauté et de franchise
de Mr. 1e comte de Bouthilliers , sa pre-
mière victime ; à celle de Mr. le général de
Loverdo , dont les efforts constans n'ont été
malheureux que parce qu'on l'avait privé ,
par anticipation , et sans doute à dessein ,
des troupes nécessaires pour un simple coup
de. main (23). Pour se rapprocher de pareils
hommes, il aurait dû au moins imiter leur
fidélité dans des tems postérieurs , et si dans
ce cas nous n'avions eu à nous plaindre que
de l'inertie de sa conduite, de la lenteur de
ses démarches , il nous serait peut-être doux
de chercher dans ses sentimens des motifs
capables de_ l'excuser. C'est pourtant envain
qu'il voudrait y parvenir lui-même , et si
nous croyons l'avoir convaincu jusqu'à pré-
sent du contraire , d'une manière atterrante,
il nous sera encore plus facile de le faire en
parcourant et discutant les moyens de dé-
(23) Mr. de Loverdo n'avait à sa disposition que trois
compagnies du 83.e régiment, encore ces compagnies
n'étaient-elles pas complexes. Cet estimable général,
quelles que soient les obligations qu'il avoue avoir eues
dans le tems à Mr. le général Masséna, ne peut s'em-
pécher de, confesser hautement que celui-ci chercha à
le corrompre et même à le suborner. Voyez la Quo-
tidienne du 4 mars 1816.
( 43 )
fense auxquels il a recours pour justifier le
reste de sa conduite.
DEUXIÈME EPOQUE.
Du 6 Mars jusqu'à l'arrivée de S. A.
R. le Duc D'ANGOULEME.
Ce fut le 6 mars , expose Monsieur le
maréchal , que Mr. Pons , directeur des mi-
nes de l'île d'Elbe , arriva à Marseille et
demanda à me parler. Je le reçus en pré-
sence de Mr. le vicomte de Bruges et du
général Ernouf. Il déclara qu'il était entré
en France avec Bonaparte , mais qu'il l'a-
vait quitté à Digne , attendu que les me-
sures et les préparatifs dont il avait été
témoin , lui avaient fait juger qu'on marchait
en ennemi , et qu'il ne voulait pas se battre
contre sa patrie. Cette protestation , ajoute-
t-il , ne m'empêcha point de le soupçonner
d'être un émissaire secret de Bonaparte ; je
le fis arrêter et conduire au château, d'If.
L'arrivée de Mr. Pons à Marseille est peut-
être l'un des événemens qui agrave le plus
( 44 )
les soupçons de complicité qui planent sur
la tête de Mr. le maréchal Masséna , et ces
soupçons se changent bientôt en démonstra-
tion quand on porte un coup d'oeil scrutateur
sur toutes les circonstances qui se lient à ce
personnage , au sort qu'il a éprouvé par la
suite et à la conduite que Mr. le maréchal
a tenue à son égard.
On ne comprend pas trop d'abord pour-
quoi Bonaparte aurait associé un ingénieur
des mines à une expédition militaire de la
nature de celle qu'il entreprenait, s'il n'a-
vait eu sur lui des desseins particuliers ,
tandis qu'il laissait dans son île , faute de
moyens pour les faire transporter , des hom-
mes , qui en cas de résistance , auraient pu
lui être d'une grande utilité. On a lieu ensuite
d'être surpris que cet ingénieur des mines
ne se soit aperçu qu'à Digne des préparatifs
hostiles de Bonaparte , tandis qu'il lui avait
vu faire , en débarquant, des tentatives sur
la ville d'Antibes , et parcourir à main armée»
avec des troupes et de l'artillerie , une cer-
taine étendue du royaume d'où le voeu de
la nation l'avait proscrit. Il paraît enfin fort
singulier que l'ingénieur des mines n'aban-
donne l'usurpateur que lorsqu'il a franchi les
(45)
premiers obstacles qu'il avait à redouter. Il
est puis singulier encore que cet ingénieur,
déserteur en apparence de Bonaparte , pré-
fère venir se confier à Monsieur le maréchal
Masséna qu'aux autorité civiles ou militaires
qui se rencontraient sur la route assez longue
qu'il fut obligé de parcourir pour arriver de
Digne à Marseille. Il est vrai que Monsieur
le maréchal , pour écarter toute espèce de
suspicion , a le soin de prévenir ses lecteurs
qu'il reçut Mr. Pons en présence de deux
personnages d'une fidélité bien reconnue, et
qu'il le fit conduire, après , au château d'If.
Nous convenons que Mr. le maréchal reçut
effectivement , comme il l'avance , Monsieur
Pons en présence de Monsieur le vicomte de
Bruges et de Mr. le général Ernouf ; mais
est-il démontré pour cela que Mr. le maré-
chal n'ait eu de conversation particulière avec
ce transfuge de l'île d'Elbe ! Si nous ne pou-
vons répondre d'une manière positive à cette
question , nous pouvons affirmer sans crainte
d'être démenti , qu'il est de notoriété pu-
blique que Mr. Pons fut loger , en sortant
de chez Mr. le maréchal, à l'hôtel Franklin,
où il eut une longue conversation , et une
conversation secrète, d'abord avec l'aide-de-
(46)
camp et ensuite avec le fils dudit maréchal.
Ce ne fut donc pas tout de suite après sa
présentation que Mr. Pons fut conduit au
château d'If, mais après un espace de tems
assez long pour lui permettre de remplir la
mission dont il était porteur ; il y a plus, c'est
qu'il ne fut pas traduit au château d'If et
qu'il s'y rendit à-peu-près librement , c'est-
à-dire sans escorte et sans contrainte. Mr.
le maréchal conviendra certainement avec
nous , que ce n'est point ainsi que l'on se
conduit à l'égard de l'émissaire secret de l'en-
nemi qu'on dit combattre de bonne foi , et
Mr. le maréchal nous avait prouvé dans d'au-
tres tems , et nous prouva même par la suite
qu'il savait agir avec plus de sévérité quand
il s'agissait de protéger une cause conforme
à ses opinions et à ses principes. Nous dou-
tons si peu de la protection accordée par Mr.
le maréchal Masséna à l'émissaire de Bona-
parte , que nous ne pouvons attribuer qu'à
cette protection la liberté dont Mr. Pons jouit,
sans interruption , pendant son séjour au châ-
teau d'If, où , loin d'être resséré dans le lo-
gement affecté aux prisonniers , il fut placé
commodément dans le pavillon du comman-
dant. Toute la ville a su qu'il promit à ce
(47)
commandant de le recommander à la bien-
veillance de Mr. le maréchal Masséna, à la
fin d'être conservé dans des fonctions qu'on
se proposait de lui retirer incessamment,
parce qu'il les avait remplies sous le règne
de LOUIS XVIII. Et effectivement ayant
perdu sa place et son grade, lorsque Bo-
naparte crut régner sur la France , l'un et
l'autre lui furent rendus peu de temps après
l'arrivée de Mr. le maréchal à Paris. Mais
disons plus ; ou Mr. le maréchal considérait
Mr. Pons , comme un émissaire sécret ou
comme un déserteur de l'armée de Bona-
parte , et dans l'une ou l'autre de ces deux
catégories, il aurait dû se conduire différem-
ment qu'il ne le fit, pour mieux cacher la
perfidie et la turpitude de ses desseins. Si
en effet, Mr. le maréchal avait agi de bonne
foi, il aurait dû se comporter avec plus de
rigueur, il aurait dû exercer une surveillance
plus sévère à l'égard de Mr. Pons, en le
considérant comme un émissaire dangereux
et criminel ; si par contre , il avait cru que
Mr. Pons était déserteur de Bonaparte, il
aurait dû river les fers de cet ingénieur, le
livrer aux tribunaux compétent , après sa pro-
clamation du 10 avril, ou du moins attendre,
( 48 )
pour le mettre en liberté , les ordres de celui
dont il aurait déserté l'armée. Non-seulement
il ne se conduisit pas ainsi , mais il expédia,
le 9 , une goélette de Toulon sous le com-
mandement de Mr. Infernet , officier de la
marine , portant ordre de relâcher ledit Sieur
Pons et quelques prisonniers de l'île d'Elbe
qu'on avait envoyés d'Antibes à Marseille.
Mr. Infernet remplit sa mission avec exac-
titude et ramena , le 10, à Toulon les indi-
vidus dont on vient de parler. Tout le monde
sait que Mr. Pons fut bientôt après récom-
pensé de l'habileté avec laquelle il s'était
acquité de sa commission auprès de Mr. le
maréchal Masséna , et qu'il fut nommé à la
préfecture de Lyon. Enfin , Mr. le maréchal
était si bien pénétré de l'intérêt que Bona-
parte mettait à la délivrance de Mr. Pons
son émissaire, qu'il eut soin de glisser dans
son rapport du 14 avril une phrase fort ras-
surante sur le compte de cet ingénieur : J'ai
envoyé de Toulon au château d'If une goé-
lette , avec l'ordre au commandant du châ-
teau de remettre à celui de la goélette tous
les détenus pour motif d'opinion(25). Or ,
quels
(25) Voyez le Rapport, N°
(49)
quels étaient ces détenus .. . . Mr. Pons . . .
personne autre que Mr. Pons , car on na
pouvait considérer comme détenu par motif
d'opinion , quelques soldats de l'île d'Elbe ,
qui avaient été envoyés d'Antibes au château
d'If. Mais que Mr. le maréchal veuille bien
se rappeler la coïncidence de l'arrivée de
Mr. Pons avec celle d'une bombarde portant
cinquante hommes de divers corps de trou-
pes , le pavillon de Bonaparte , et venant da
Porto-Ferrajo ; qu'il veuille bien se rappelée,
la coïncidence de sa conduite envers Mr.
Pons et le bâtiment dont il vient d'être fait
mention , et qu'il nous dise ensuite si ses!
démarches étaient franches , si ses desseins;
étaient purs , s'il avait pris enfin les mesures?
que la prudence, le devoir et l'honneur lui
imposaient. Si contre toute attente il osait
par des raisonnemens captieux , se justifier
de ce délit, nous lui demanderions d'où ve-
nait la persuasion dans laquelle étaient ces
troupes de l'obéissance de Marseille à l'u-
surpateur , au nom duquel elles entrèrent
dans le port. Nous lui demanderions les mo-
tifs pour lesquels il ne fit pas donner, aux
commandans des forts et de l'artillerie, l'or-
dre d'arrêter cette bombarde , qu'une seule
G