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Réquisitoire de M. de Broé,... prononcé, le 7 février 1824, devant la Cour d'assises de la Seine, dans le procès contre Sauquaire-Souligné et autres (contumaces) et la femme Chauvet

De
70 pages
Pillet aîné (Paris). 1824. In-8° , 71 p..
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RÉQUISITOIRE
DE M. DE BROÉ,
AVOCAT GÉNÉRAL;
PRONONCÉ LE 7 FÉVRIER 1824,
DEVANT LA COUR D'ASSISES DE LA SEINE,
DANS LE PROCÈS
CONTRE SAUQUAIRE-SOULIGNÉ ET AUTRES
( contumaces ),
ET LA FEMME CHAUVET.
A PARIS,
CHEZ PILLET AÎNÉ, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
Editeur de la Collection des Moeurs françaises, anglaises et italiennes,
RUE CHRISTINE, N° 5.
1824.
REQUISITOIRE
DE M. DE BROÉ, AVOCAT GÉNÉRAL,
PRONONCÉ
Le 7 février 1824, devant la Cour d'assises de la Seine,
DANS LE PROCÈS
CONTRE SAUQUAIRE-SOULIGNÉ ET AUTRES ( contumaces ) ;
et la femme CHAUVET.
MESSIEURS LES JURÉS ,
L'accusation qui vous est déférée signale à la justice un
vaste complot, une série d'attentats dirigés à la fois contre
le trône et la patrie , contre la France et la société euro-
péenne entière.
Déjà, vous le savez, le ciel a fait justice de ces crimi-
nelles entreprises. Les armes de la vaillance et de l'honneur
se sont montrées; et les lâches cohortes des rebelles et des
perturbateurs sont rentrées dans la poussière.
Aujourd'hui, cependant, les hommes ont à juger, à
leur tour, ce que le souverain arbitre des destinées hu-
maines a jugé déjà. Utile occasion pour nous de recueillir
des leçons pour l'avenir, en tournant nos regards vers le
passé !
En effet, s'il existe encore des Français à qui les événe-
mens récens n'aient pas dessillé les yeux; si la crédulité dé
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quelques dupes se paie encore de vaines déclamations et de
protestations hypocrites ; enfin , si, dans le jugement des
crimes publics, quelques hommes sont tentés encore de
préférer les impressions factices d'une fausse philantropie
à la marche franche et loyale d'une justice conservatrice,
qu'ils connaissent ce procès ; qu'ils le connaissent tout en-
tier; et leurs dernières illusions s'évanouiront. Ils appren-
dront, enfin, ce que c'est que la cause des révolutions ; où
elle tend, ce qu'elle veut, ce qu'elle ordonne, ce qu'elle
fait. Ils sauront ce que sont les révolutionnaires ; quels
sont leurs projets, leurs moyens, leurs actes; et aussi
comment ils se repentent de leurs fautes, et tiennent
compte de l'indulgence.
Mais , Messieurs , lorsqu'une affaire aussi grave va se
dérouler devant vous, vous jetez les yeux sur le banc des
accusés, et vous n'y trouvez qu'une femme! Une
femme! A ce mot, ne semble-t-il pas qu'il y ait une
sorte de disproportion entre l'accusation et l'accusée?
Oui, sans doute: mais tous les coupables ne sont pas ici ;
et, à côté de leur émissaire, devraient figurer les hommes
dont cette femme fut l'auxiliaire. Parmi ces hommes , ceux
contre lesquels la justice a acquis des preuves suffisantes
sont, il est vrai, honteusement cachés loin d'une patrie
qu'ils ont voulu déchirer. Ils n'osent paraître devant leurs
juges , et fuyent les lois de leur pays ; mais ils sont présens
par leurs écrits ; et c'est dans ces écrits , irrécusables té-
moins, qu'eux-mêmes ont tracé leur jugement.
Oui, Messieurs , vous n'avez à juger qu'une femme; et
cependant nous sommes forcés de vous révéler , dans leur
ensemble , une longue série d'attentats politiques et de ma-
chinations conspiratrices.
Nous y sommes forcés par plusieurs motifs.
D'abord, l'accusation qui concerne cette femme est celle
de complicité et de non révélation de complots et de crimes
contre l'état. Or, avant d'examiner les faits de complicité
qui la regardent, il faut nécessairement que nous vous ap-
portions les preuves des complots et des crimes qui con-
cernent les autres; car il n'y a de complicité, que là où il y
a un fait principal ; et raisonner sur la complicité avant d'a-
voir établi le fait principal, ce serait édifier sans bases.
La même nécessité se présente encore sous un autre rap-
port. La cour est appelée à prononcer par contumace à l'é-
gard des accusés absens, de même que vous avez à donner
votre déclaration sur l'accusée présente. Il faut donc que
nous exposions, dès ce moment, le procès tout entier; et
pour cela, que nous vous en présentions l'historique et les
résultats définitifs, en parcourant les nombreuses instruc-
tions judiciaires qui ont eu lieu sur plusieurs points du
royaume, et qui, sous des rapports différens, ont rattaché
divers individus à ce procès lui-même.
L'année 1822 avait été féconde en désordres: à Belfort,
à Toulon , à Saumur , à Nantes, à Thouars, à Strasbourg ,
à La Rochelle, à Colmar, des tentatives à main armée
avaient été faites, ou des complots sanglans avaient été
ourdis. Il semblait que la France , de toutes parts agitée
par les factieux, dût bientôt devenir leur proie, et qu'avec
les débris du trône antique de saint Louis, le bonheur des
Français dût aller prochainement s'engloutir dans l'abîme
de révolutions nouvelles.
Pendant ce tems aussi, les écrivains séditieux, auxiliaires
et promoteurs constans de tous les troubles , avaient re-
doublé d'audace. Leur perfidie ne se bornait plus à de
sourdes attaques. Partout la révolte se montrait à face dé-
couverte , et déjà même souriait par avance à son triomphe,
qu'elle croyait assuré.
Cependant, la sédition partout comprimée par la fer-
meté des magistrats, vint expirer aux pieds des tribu-
naux.
L'ordre fut rétabli. Mais une grave question occupait les
esprits. Quelle conduite tiendrait la France à l'égard de
la Péninsule livrée aux calamités menaçantes d'une double
révolution? L'Espagne, dominée, au nom d'un roi captif,
par une factieuse assemblée héritière coupable d'une cou-
pable révolte, serait-elle abandonnée à ses contagieux
déchiremens et autorisée dans ses criminelles provoca-
tions ? un Bourbon assis sur le trône de France tolérerait-
il qu'après l'ignominie des fers, la hache du régicide vînt
achever de détrôner un Bourbon d'Espagne ?
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La solution de ces grandes questions intéressait vive-
ment les artisans de troubles, les ennemis de toutes les
légitimités , les factieux de tous les pays. Il leur impor-
tait beaucoup , en effet, qu'un roi, humilié par des re-
belles, restât dans l'humiliation; que la religion, mé-
connue , tombât dans l'oubli ; que des factieux triomphans
fussent maintenus dans leur triomphe ; et que tous les
principes désorganisateurs conservassent un point central,
d'où ils pussent s'élancer pour aller corrompre et dévorer
le monde.
Aussi, vous savez, Messieurs, quels efforts de tous
genres fuient faits contre la guerre d'Espagne , avant que
l'auguste voix du monarque en eût annoncé à la France la
noble, la généreuse , la patriotique détermination.
Parmi les plus actifs artisans de ces intrigues , figurait
Sauquaire-Souligné.
Il faut que vous connaissiez, dès à présent, ce per-
sonnage.
Ardent, ambitieux , entreprenant, avide de pouvoir et
de renommée, c'est un de ces esprits inquiets, éminem-
ment propres à remuer les peuples, et qui se dédommagent
ainsi de n'être pas appelés à les gouverner.
Lors de la restauration, et même depuis cette époque
jusqu'au commencement de 1817 , cet homme s'était fait
royaliste. Il habitait le département de la Sarthe. Tantôt
de son habitation à la campagne, tantôt de Paris, il
adressait à M. le duc de Richelieu, alors ministre des af-
faires étrangères, et à M. Becquey, alors sous-secrétaire
d'état de l'intérieur, des rapports et des avis qui étaient
la conséquence des relations qu'il avait réussi à établir
entre ces hauts fonctionnaires et lui. Il avait fait plus,
encore : dans l'excès de son zèle, il avait adressé, dès
1815,au Roi et aux princes, plusieurs mémoires sur la.
situation de la France.
Si, à cette époque, Sauquaire-Souligné ne faisait pas la
police par lui-même, du moins il la faisait faire autour
de lui, et pour le compte du gouvernement ; car, dans ses
volumineux et nombreux rapports à M. le duc de Riche-
lieu et à M. Becquey , on le voit sans cesse parler de ses
agens et des découvertes qu'il a faites par eux , des
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menées des Buonapartistes et des jacobins qu'il dénonce.
Cet homme, dont les affaires étaient dérangées par
suite de beaucoup de fausses spéculations, désirait sur-
tout une place. Il en faisait souvent ( et même fort hum-
blement ) la demande dans sa correspondance. Cependant
la place ne fut pas donnée.
Sauquaire-Souligné se fit dès-lors révolutionnaire.
Mille sourdes intrigues furent bientôt organisées par
lui. De Paris , où il était venu demeurer, il entretenait,
sur divers points de la France , et notamment dans le dé-
partement de la Sarthe qu'il avait habité et à Angers où
il avait été professeur , des correspondances multipliées et
toutes dirigées vers les buts les plus hostiles contre le gou-
vernement du Roi.
Enfin, en mars 1821, Sauquaire-Souligné, dont les
papiers avaient été saisis, fut traduit devant la cour d'as-
sises de Paris, ainsi qu'un sieur Goyet, du département
de la Sarthe, l'un de ses correspondans. Vous vous rap-
pelez , sans doute , Messieurs, ce procès, dans lequel, à
raison notamment d'un plan d'organisation secrète de
contre-gouvernement dans toute la France, Sauquaire-Souli-
gné était accusé de proposition non agréée de complot ; et
dans lequel, à raison de leurs correspondances saisies,
comparurent comme témoins MM. de Lafayette et Benja-
min-Constant. Vous vous rappelez aussi que Sauquaire-
Souligné échappa alors à l'accusation portée contre lui.
Tels étaient déjà les actes de cet homme, lorsque l'an-
née 1822 vit naître tant d'événemens auxquels il fut loin
de demeurer étranger.
Lié en France avec tout ce qu'il pouvait rencontrer de
révolutionnaires ; redoublant chaque jour d'activité pour
parvenir à l'unique but de ses voeux, le renversement du
gouvernement de son pays, il consumait ses veilles pour
inventer, s'il était possible, de nouveaux moyens de nuire.
Correspondances à l'extérieur, articles dans les journaux,
brochures politiques, voyages, démarches de toute espèce,
rien n'était oublié par lui pour consommer l'oeuvre de té-
nèbres dont il s'occupait sans relâche.
Un établissement connu sous le nom de Tontine perpé-
tuelle d'amortissement pouvait ( comme le Bazar français.
dans la conspiration du 19 août 1820) servir utilement
Sauquaire-Souligné dans son entreprise. Cet établisse-
ment, par sa nature et son organisation, embrassait la
France entière. Des employés et des correspondans de divers
grades , les uns ambulans , les autres sédentaires, en dé-
pendaient : le gendre de Sauquaire-Souligné, le sieur de
Gouzée , en était administrateur. Nous ignorons jusqu'à
quel point cet établissement et les relations qu'il autorisait
ont pu servir de moyens et de masque aux intrigues politi-
ques; mais ce que nous remarquons, c'est, d'une part, qu'en
octobre 1821 , Sauquaire-Souligné y fut appelé en qualité
d'inspecteur de plusieurs receveurs départementaux ; et d'autre
part, que, dans le cours de la procédure , on retrouve
successivement plusieurs employés de cet établissement
parmi les personnes arrêtées, en différens endroits , à l'oc-
casion du complot dont nous nous occupons.
A l'extérieur, Sauquaire-Souligné n'était pas moins
actif. Il entretenait des correspondances avec les plus ar-
dens radicaux d'Angleterre et avec les révolutionnaires es-
pagnols, portugais et piémontais. Il avait aussi des intelli-
gences, à Genève, avec ce comité dont les ténébreuses ma-
chinations viennent d'être révélées dans un procès tout
récent.
A Londres, son principal affidé était un nommé Bowring,
radical zélé, connu par ses liaisons avec Robert Wilson
et par le fanatisme insensé de ses opinions politiques, pré-
tendu négociant, qui passe pour être en même tems l'un
des rédacteurs du Morning Chronicle, et à qui est attribuée
l'insertion des infâmes chansons françaises qui furent pu-
bliées dans ce journal.
A Madrid , Sauquaire-Souligné avait aussi des affidés;
et c'est lui-même qui nous apprend qu'ils étaient parmi
les gouvernons eux-mêmes , c'est-à-dire au sein des cortès.
Plusieurs Français réfugiés étaient d'ailleurs à Madrid , et
parmi eux se trouvait un sieur Voidet, dont nous parlerons
tout à l'heure.
A Lisbonne , Sauquaire-Souligné n'était pas en moins
bonne position. Là , comme à Madrid , il avait des agens
bien puissans, car les deux principaux étaient, l'un, le
colonel Freire , ancien ambassadeur portugais à Vienne ,
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et l'autre , le ministre dirigeant sous les cortès , le sieur
Pinheïro Ferreïra , alors ministre des affaires étrangères.
On pense bien que Sauquaire-Souligné n'avait pas agi
seul , lorsqu'il avait établi ces diverses relations. Il est
bien facile aussi de voir que ce n'est pas lui seul qui a di-
rigé et défrayé les négociations, correspondances et
voyages qui en furent le résultat.
Lorsque, dans les premiers mois de 1822, les rapports
de la France et de l'Espagne parurent prendre une direc-
tion plus sérieuse , les révolutionnaires français et les ra-
dicaux anglais conclurent un traité d'alliance avec les révo-
lutionnaires espagnols et portugais. Un vaste plan avait
dès-lors été conçu : il embrassait l'Europe entière : mais il
s'agissait d'abord d'en assurer l'exécution à l'égard de la
France , par laquelle on devait commencer.
Pour conclure cette convention, des intermédiaires
étaient nécessaires. Il fallait des correspondances ; il
fallait des voyages ; et l'on sait assez que les chefs de
parti ont toujours soin d'éviter les actes directs qui les
compromettraient personnellement. Sauquaire-Souligné
devint donc , en quelque sorte , le ministre officiel du co-
mité-directeur de Paris ; et ce fut à lui que furent confiées
les relations personnelles et surtout la correspondance.
Quant aux membres de ce comité, le moyen adopté par
eux pour notifier leur adhésion, fut de joindre aux dé-
pêches de Sauquaire-Souligné , ou de remettre à ses émis-
saires , des billets insignifians écrits de leur main.
Tandis que les négociations se dirigeaient ainsi à l'exté-
rieur , les moyens d'exécution étaient aussi préparés à l'in-
térieur. La défection et la révolte devaient éclater dans l'ar-
mée , en même tems que la sédition dans les villes. Les
soldats mutinés, se joignant aux réfugiés qui leur présen-
teraient le drapeau tricolore , devaient aussitôt se réunir
aux troupes espagnoles et portugaises, envahir la France ,
s'emparer de différentes villes, marcher sur Paris, ren-
verser à la fois les trônes de France , d'Espagne et de Por-
tugal , et préluder ainsi à ce qu'on nommait la régénération
européenne.
Tel était, Messieurs, le plan dont vous allez voir se dé-
rouler les différentes parties.
Avant de venir à Paris se concerter directement avec
Sauquaire-Souligné et les chefs du parti révolutionnaire ,
Bowring s'était déjà rendu en Espagne et en Portugal. Ce
fut à la suite de ce premier voyage , que cet individu vint
une première fois à Paris, à raison de la négociation qui
était entamée. Là, il fut déterminé qu'un nouveau voyage
de Bowring à Madrid et à Lisbonne était nécessaire. Bow-
ring , tant comme envoyé officiel des radicaux anglais , que
comme intermédiaire des révolutionnaires français , partit
donc, porteur de notes et de propositions dans la forme di-
plomatique de puissance à puissance. Sa mission eut plein
succès dans l'une et l'autre capitale de la péninsule. A
Lisbonne , il traita même directement avec le ministère.
Différens points restaient, toutefois, encore à terminer.
La négociation fut continuée à l'aide de plusieurs intermé-
diaires. C'est ainsi que le colonel Freire fit, pour Sau-
quaire-Souligné et ses adhérens, plusieurs voyages dans
la péninsule. Ce fut notamment en juin 1822, que cet an-
cien ambassadeur portugais à Vienne vint lui-même de
Lisbonne à Londres, et de Londres à Paris, où il séjourna
quelques jours, et d'où il repartit le 28 du même mois.
Cependant, un nouveau chargé d'affaires de Portugal
était arrivé en France, et avait été accrédité auprès du Roi.
C'était le commandeur d'Oliveira,l'un des plus zélés par-
tisans de cette révolution qui, en dépit d'une ancienne ri-
valité de nations, avait tout à coup transporté à Lisbonne
les cortès et les folles lois de Madrid. Dès son arrivée à
Paris, le sieur d'Oliveira se mit en rapports journaliers
avec Sauquaire-Souligné. C'était dans l'hôtel, dans le ca-
binet même de cet agent diplomatique, que se fabriquait
la correspondance conspiratrice des révolutionnaires fran-
çais; en sorte qu'il est vrai de dire que c'était bien plutôt
auprès de ces derniers, qu'auprès du roi de France, que le
sieur d'Oliveira était accrédité.
Quoi qu'il en soit, une réponse sur un dernier point se
faisait encore attendre de Madrid : elle vint enfin. C'est
alors que Bowring fit un nouveau voyage à Paris, où il
arriva le 20 septembre 1822. Il était, comme nous l'avons
déjà dit, investi des pouvoirs des radicaux anglais. Sau-
quaire-Souligné et ses adhérens agissaient pour les révolu-
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tionnaires de France ; ceux de Portugal et d'Espagne avaient
ici leurs envoyés. C'est ainsi que le parti révolutionnaire,
traitant de peuple à peuple , eut ( suivant l'expression de
Sauquaire-Souligné lui-même ) congrès contre congrès.
Telle était la position de Sauquaire-Souligné, lorsqu'a-
près une négociation dans laquelle douze notes avaient été
respectivement échangées entre Madrid, Lisbonne, Lon-
dres et Paris, Bowring partit, dans la nuit du 3 au 4 oc-
tobre , pour rejoindre l'Angleterre.
Pendant son séjour à Paris, cet individu paraissait n'a-
voir pas été étranger à une tentative d'évasion qui avait été
entreprise à l'égard des condamnés dans la conspiration de
La Rochelle, et dans laquelle avaient été impliqués les co-
lonels Fabvier et Dentzel, déjà compromis l'un et l'autre
dans la conspiration du 19 août 1820 , jugée par la Cour
des Pairs.
La police avait, d'ailleurs, de graves raisons de penser
que cet entremetteur de révolte emportait avec lui des do-
cumens importans ; Bowring fut donc arrêté à Calais.
C'est ainsi que tomba entre les mains de la justice,
parmi d'autres papiers, un paquet adressé à Londres, sous
le faux nom de Dikson, au colonel Duvergier, condamné à
raison des troubles du mois de juin 1820, et depuis évadé.
Ce paquet contenait le manuscrit et une épreuve corrigée
d'une brochure sur les élections. Cette diatribe, que Sau-
quaire-Souligné faisait ainsi imprimer en Angleterre, était
écrite en partie et corrigée en entier de sa main; elle était
accompagnée de deux chansons infâmes, l'une contre Sa
Majesté, l'autre contre madame la duchesse de Berri, et
d'une traduction manuscrite anglaise d'une brochure fran-
çaise sur la mort du jeune Lallemand.
On saisit aussi sur Bowring une lettre du colonel Fab-
vier à un comte de Saint-Marsan, réfugié piémontais. Dans
cette lettre, le colonel Fabvier indique clairement les ma-
chinations qui se tramaient, et auxquelles il participait.
On saisit également une lettre d'une dame étrangère
résidant à Paris et fort liée avec le colonel Fabvier. Cette
dame disait au comte de Collegno, autre réfugié piémon-
tais, que ses voeux sont pour la sainte cause; qu'elle désirait
le voir, ainsi que le comte de Saint-Marsan, à la tête d'une
belle armée triomphante; et qu'elle souhaitait que Dieu le
bénît, mais surtout le Dieu des batailles.
Cependant, l'instruction dirigée contre Bowring n'ayant
pas, à ce moment, réuni toutes les preuves de culpabilité
qui, depuis , furent acquises, cet individu fut rendu à la
liberté, sous réserves de poursuites ultérieures.
Dès que Sauquaire-Souligné eut appris l'arrestation de
Bowring, se jugeant aussitôt lui-même , il quitta précipi-
tamment Paris, et réussit à sortir furtivement de France.
Il passa d'abord en Angleterre , et de là se rendit à Lis-
bonne.
Dans les premiers jours de novembre , le ministre de
l'intérieur transmit à la justice trois lettres et cinq manus-
crits , tous en entier de la main de Sauquaire-Souligné ,
et qui formaient la preuve la plus complète de sa culpabi-
lité.
Ce fut vers la même époque que le sieur d'Oliveira quitta
la France. Voulant s'embarquer pour le Portugal, il se
rendit au Havre. La police l'y suivait : elle savait que des
papiers nombreux appartenant à Sauquaire-Souligné, de-
vaient se trouver parmi les effets de ce Chargé d'affaires.
Autant l'autorité française sera toujours fidèle à respec-
ter les droits et les priviléges des envoyés des autres puis-
sances, autant, gardienne exacte des lois de son pays, elle
sera toujours active et ferme pour empêcher que les cons-
pirations ne se cachent sous le manteau du droit des gens.
Les malles du sieur d'Oliveira furent arrêtées et visitées
en sa présence.
On y trouva effectivement une innombrable quantité
de papiers appartenant à Sauquaire-Souligné , et la plu-
part écrits de sa main. Ils étaient désignés, ou plutôt dé-
guisés , parmi les papiers de l'envoyé des cortès, sous le
titre de : « Musique de Mlle d'Oliveira. » Ils furent saisis et
enliassés suivant les formes juridiques. Ils composent les
trois énormes ballots que vous voyez.
Arrêtons-nous un instant ici, Messieurs ; et, avant de
poursuivre notre récit, jetons les yeux sur cet amas de pa-
piers.
Vous auriez peine à vous figurer ce qu'on y trouve ; car
vous auriez peine à croire que la haine, l'ambition, et le
fanatisme politique pussent conduire l'esprit humain à un
tel degré de perversité. Vous y verrez donc , (si vous vou-
lez les examiner vous-mêmes), plusieurs écrits sur l'histoire
de la révolution , où les plus horribles impostures sont ac-
cumulées contre les plus déplorables victimes de cette fu-
neste époque ; et dans lesquels, qui le croirait! il n'est
pas jusqu'aux mânes de Louis XVI qui ne soient lâchement
insultées par l'impie calomniateur. Vous y trouverez d'au-
tres écrits sur les événemens de nos jours, où tous les
faits sont falsifiés ou dénaturés avec une audace et une per-
fidie sans exemple , et où l'insurrection est à chaque li-
gne enseignée aux peuples. Vous y trouverez encore une
foule d'autres travaux politiques, puis d'autres travaux ,
prétendus moraux, dans lesquels l'irréligion, la haine de
toute autorité , la révolte, la vengeance, sont prêchées
tantôt sous les formes d'une discussion didactique, tantôt
avec toutes les ressources d'une imagination brûlante,
mais toujours comme des vertus et des devoirs. En un
mot, il n'est pas un de ces écrits qui ne soit un traité de
sédition , et qui ne semble l'oeuvre d'un génie infernal.
Particulièrement occupé de l'idée d'un soulèvemont à opé-
rer par les classes inférieures , c'est à elles que Sauquaire-
Souligné s'adresse sans cesse. Il nous apprend que c'est
pour elles que précédemment il avait écrit le Père Michel,
sorte de journal populaire, frappé alors par la justice, et
qui était la digne continuation d'un trop célèbre devan-
cier. Il nous apprend que c'est encore pour les classes in-
férieures que, vers la même époque, il avait publié , dans
le journal la Renommée, des articles tendant, comme tous
ses autres écrits, à rejeter sur la cause royale tous les
crimes du passé, et à exciter le peuple contre toutes les
supériorités sociales. Enfin, c'est encore pour le peuple ,
que nous le voyons imaginer de fonder une souscription par
le moyen de laquelle tous les mauvais livres, et surtout les
livres condamnés parles tribunaux , seront distribués gratis.
Quelle n'est pas la persévérance et l'inconcevable fé-
condité de ce détestable imposteur? Survient-il un événe-
ment quelconque qui ait trait à la politique , ou qui puisse
devenir une occasion de scandale? Sauquaire-Souligné s'en
empare aussitôt, l'exploite ; et, soudain , des articles de
14
journaux, des brochures naissent sous sa plume. Des vil-
lages français ont-ils, dans telle occasion, manifesté un
mauvais esprit? à l'instant il leur adresse une longue let-
tre de félicitation ; il organisse entre eux des réunions,
des clubs. Des officiers poursuivis pour complots ont-ils
trouvé un refuge en Belgique? aussitôt il compose un récit
pompeux de leur évasion , élève jusqu'aux cieux l'hôte qui
les a accueillis, et fait un appel aux Belges pour renverser
leur gouvernement qui a fait arrêter les fugitifs. Des lettres
ont-elles été saisies par la justice ? il invente un nouveau
mode d'écrire par chiffres, pour échapper à toute inves-
tigation. Les libraires de Paris refusent-ils d'imprimer
ses écrits ? il les rédige comme s'ils étaient émanés d'un
Anglais, et les envoie à Londres, d'où ils doivent revenir
à Paris.
Ne croyez pas, Messieurs, que ce soit là une analyse
de ces productions diverses. Non : l'analyse en est im-
possible ; car, d'une part, il s'y trouve des choses que
nous ne pouvons même pas indiquer; et, d'autre part, la
noire perversité de l'auteur échappe à toute définition.
Voici, néanmoins, quelques traits de ces effroyables con-
ceptions; car il est du devoir du magistrat de dévoiler, au-
tant qu'il le peut, aux yeux de ses concitoyens, de tels
documens qui leur apprennent jusqu'à quel point le repos
des nations et l'existence même de la société européenne
peuvent être menacés par les principes et les projets, secrets
ou patens, de certains hommes.
Dans le second ballot, n° 4, nous lisons , dans un écrit
rédigé sous la forme d'une lettre adressée par un Anglais à
un Français , les passages suivans :
N° Ier. « N'attendez pas de moi des théories ; elles sont
épuisées. D'ailleurs , à quoi seraient-elles bonnes ? Elles ap-
partiennent à une science aujourd'hui tout-à-fait inutile. Il
s'agit bien de vaines discussions , d'idées creuses et sans ré-
sultat ! Il faut désormais parler une langue qui puisse être
comprise par les opprimés de toutes conditions »
» Redevenue libre , débarrassée de sa légitimité aristocra-
tique et cléricale , la France portera , garantira partout une
sage liberté. Elle l'offrira aux peuples appuyés par son al-
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liance; elle ne leur dounera plus de fers , elle ne dévastera
plus leur territoire : sa population guerrière , ses lumières ,
son voisinage des deux péninsules et de l'Allemagne , tout
appelle la France à prendre la tête de la colonne dans la
grande lutte européenne ; et vous pouvez être assurés que les
opprimés de tous les pays, les yeux fixés sur vous , attendent
le signal du mouvement général qu'il vous est donné de com-
mencer..... »
« Lorsque vous aurez reconquis vos droits et votre liberté,
les nôtres seront encore en danger ; ils seront même d'autant
plus menacés , que votre voisinage causera de plus violentes
transes à nos oppresseurs. Eh ! bien, alors vous ferez pour
nous ce que j'entreprends aujourd'hui de faire pour vous, au
nom et dans l'intérêt de tous les peuples : vous acquitterez la
dette de la reconnaissance envers l'Angleterre »
« Tous les efforts des hommes qui ont de l'influence sur les
peuples doivent tendre à les carbonariser... »
Dans le troisième ballot, n° 5 , et dans un écrit intitulé :
De la contre-révolution , on lit, parmi plusieurs autres, les
deux passages suivans :
N° II. « Le système social est tellement vicié dans son es-
sence , qu'il ne reste plus de remède au mal que dans une ré-
volution complète qui renouvellera les élémens sociaux.... »
« Les journaux ont entassé les lieux communs : ils ont dé-
bité des commérages politiques ; comme dans leur club
des amis de la Liberté de la presse , ils ont motionné, jeté en
avant des systèmes , et menacé la faction de l'immense majo-
rité de la nation, sans réfléchir que tout calcul est idéal, qui
fait entrer dans la balance des forces, les voeux, les velléités et
le bruit de la multitude , et que, dans les résistances , il n'y
a de réel que les hommes en action.... »
« Partout où je vois un homme bien vêtu, oisif, ayant les
besoins du luxe, je suis presque assuré de le trouver un en-
nemi déclaré, ou prêt à se déclarer. »
Dans le même ballot, n° 6, Sauquaire-Souligné trace
différens plans pour le renversement du trône de France.
On y lit ces deux fragmens :
N° III. « Quel serait donc le devoir des hommes que le
destin aurait réservés à la gloire et au bonheur incomparable
d'être les libérateurs de la France? »
» Ils devraient abdiquer leur pouvoir entre les mains d'une
assemblée nationale qui réglerait la constitution, et qui dis-
16
cuterait solennellement les avantages ou les désavantages de
telle ou telle dynastie. Encore cette assemblée ne devrait-
elle que proposer; et la nation, c'est-à-dire tous les citoyens
majeurs, propriétaires , ou payant impôts, réunis au même
moment sur tous les points , devraient voter le rejet ou l'ac-
ceptation des propositions de l'assemblée nationale, d'après
un mode aussi simple que Fassis et le levé, c'est-à-dire se
ranger, les uns sur la ligne de l'acceptation, et les autres
sur la ligne du rejet; en sorte que, pour constater ce vote ma-
tériel, qui ne donne lieu à aucune intrigue , il suffirait de
compter numériquement les voles en pour et contre , c'est-à-
dire dresser procès-verbal dans chaque commune. Et comme
il importe que personne ne pût protester contre ce vote na-
tional, tout citoyen serait tenu de se présenter à l'assemblée
communale, et d'y voter, sous peine d'un doublement d'im-
position durant cinq ans , et de la perte des droits civiques. »
» L'assemblée nationale dont je parle n'aurait d'autre mis-
sion que celle de débattre et de proposer la constitution, et
de discuter les avantages de telle ou telle dynastie... »
» La nation française ne respire que paix et industrie, que
confraternité entre tous les peuples, et le premier acte de sa
régénération serait de les appeler tous à la liberté , en leur
offrant son appui. De l'affranchissement de la France daterait
donc une nouvelle ère pour l'humanité, l'ère de la grande et
universelle régénération... »
De pareilles choses. Messieurs, n'ont pas besoin de com-
mentaires. Mais combien de révélations et de documens im-
portans se trouvent encore dans ces papiers! Nous devons ,
pour plus d'un motif, les y laisser quant à présent ; mais
que les médians sachent bien que toutes leurs intrigues
sont connues....
Dans ces ballots se trouve aussi une grande quantité de
lettres. Parmi plusieurs autres fort importantes, il en est
deux surtout que nous devons vous faire connaître, parce
qu'elles se rattachent directement aux machinations de
Bowring et de Sauquaire-Souligné. Elles sont l'une et
l'autre de la main de Bowring ; on y lit :
N° IV. Londres, 8 août 1822.
« Mon digne ami,
" Tout ce que je reçois de vous , j'en fais usage de suite et
17
de la manière que vous me recommandez, et je ne perds pas
un moment pour faire marcher la bonne cause.
» Je n'irai à Paris que quand je pourrai aller plus loin :
je désirerais bien vous voir pour cela. Les relations établies
entre vous et quelques-uns de nos amis sont très satisfai-
santes , mais vous vous plaignez à juste titre des lents Es-
pagnols. Cependant un des membres les plus distingués des
cortès m'a dit aujourd'hui, sous la date du 25 juillet (1) : « Ces
» vieilles perruques de Paris n'ont pas été médiocrement
» contrariées , et cette contradiction ne sera pour elles ni la
" dernière , ni la plus incommode , si elles continuent à in-
» triguer. » Soyez sur qu'ils ne savent que trop bien ce qui
se passe , et l'on n'a besoin que de quelques amis comme
vous pour tout dévoiler. Continuez à faire tout ce que vous
avez fait; faites valoir tous les moyens de communications :
vous avez le tems , vous avez es talens, vous avez tout; ne
désespérez pas. Je suis très-surpris que vous n'ayez pas plus
de lettres de Madrid , car j'avais dit tout le possible à nos amis
là; à nous autres ici, les nouvelles politiques ne parviennent
que rarement. Votre police est trop sur ses gardes. »
« Londres, 16 août 1822.
» Mon bon ami,
» Je réponds à vos notes du 1er et du 1 août. Je ne pense
pas qu'il me soit possible d'entrer dans aucun détail relati-
vement à ces notes. Je crois que la circonspection et la pru-
dence exigent que je remette , pour m'entretenir avec vous
sur ces objets , que je sois en tête à-tête avec vous. Je serai
bientôt à Paris, et nous parlerons alors amplement et à coeur
ouvert. Contentez-vous , pour le moment , de savoir que
j'entre complètement dans vos vues , que je les trouve sages et
bien combinées. Pour ce qui concerne l'Espagne , tout est
disposé; le ministère est dans les meilleures intentions;
n'ayez aucune inquiétude à cet égard. Mais pour l'Angleterre,
il n'y faut pas penser : ce peuple est perdu pour la liberté
pour longues années encore, et c'est sans lui, sans sa coopé-
ration , que le continent doit s'affranchir. La nation anglaise
est heureuse comparativement aux autres , et vous vous rap-
pelez ce vers de Virgile : Una salus victis nullam sperare sa-
lutem. Que l'Europe se sauve donc sans s'inquiéter de
l'Angleterre. L'Angleterre la verra se sauver avec la même in-
différence qu'elle la verrait se perdre. »
(1) Ces paroles sont en langue espagnole dans la lettre originale.
2
18
Maintenant, Messieurs, pour achever sur ce point,
nous devons vous faire connaître les pièces et la corres-
pondance dont nous vous avons déjà parlé , et dont Sau-
quaire-Souligné , par sa fuite, a lui-même suffisamment
révélé l'importance.
Ces pièces sont au nombre de huit. Elles ont été, avant
tout, l'objet d'une vérification d'écritures, bien superflue,
sans doute , mais qui a établi judiciairement (ce qui est
visible à tous les yeux) qu'elles sont en entier de la main
de Sauquaire-Souligné.
La première est une sorte de manifeste au nom de la na-
tion espagnole, destiné à être inséré dans les journaux
portugais et espagnols.
Quatre autres sont des articles politiques, également
destinés à être insérés dans les mêmes journaux. L'un est
intitulé : Nouvelles. Un autre, ayant pour titre : Trente-
unième article, et renvoyant à des articles précédens, nous
indique ainsi quels étaient les véritables auteurs de ces
journaux si hostiles pour la France, qui se publiaient à
Madrid et à Lisbonne. Un troisième est un prétendu pa-
rallèle entre Buonaparte et notre Monarque.
Ces cinq pièces sont tellement remplies d'injures contre
la France et ses augustes princes, que le sentiment de la
dignité nationale ne nous permet pas de les rendre publi-
ques dans leur entier. En voici cependant quelques frag-
mens. Le reste passera sous vos yeux.
N° V. « Le roi de Naples vient de faire grâce aux condam-
nés pour la révolution de 1820. Ce n'est pas à lui qu'en ap-
partient le mérite. Les Autrichiens lui ont ordonné d'être clé-
ment ; on devine l'intérêt des Autrichiens.
» Qu'on voye le sang ruisselant en France sur tous les
points , c'est qu'en un pays la politique veut une chose, en
l'autre elle en veut une différente. Les mannequins royaux
font aujourd'hui ce qui plaît a l'alliance impie; celui de Na-
ples gémit de ne pouvoir couper autant de têtes qu'il voudrait,
celui de France se félicite de pouvoir suivre son naturel.... »
« Nous examinerons successivement la situation des divers
états de l'Europe, c'est-à-dire le résultat de la politique de la
ligue des rois contre les peuples. Nous montrerons l'ordre so-
cial ébranlé jusque dans ses fondemens , au profit des prêtres,
des jésuites, de l'aristocratie héréditaire, et pour le bon plai-
sir de cinq ou six familles royales qui ont rêvé que l'huma-
19
nité était leur propriété, comme les troupeaux de la Crimée
sont celle de leurs pasteurs, avec cette différence que les pre-
miers sont dévorateurs par essence, par besoin , par habitude,
tandis que les seconds sont conservateurs de leur propriété,. »
« Nous , au contraire , qui sommes déjà aussi élevés en gloire
que les Bourbons sont bas et déshonorés, nous avons dû ne
rien faire contre eux qui ne fût digne de notre caractère natio-
nal, illustré par tant d'héroïsme; nous avons dû attendre qu'on
nous attaquât à découvert, pour commencer la guerre. Elle
est déclarée maintenant ; elle l'a été sur les sollicitations atro-
ces , sur les instances , sur les supplications impies des Bour-
bons. Nous n'avons douc plus de ménagemens à garder. Ils
ont osé former l'espoir de nous exterminer : qu'ils périssent,
les infâmes ! »
« A toutes les époques, dans toutes les circonstances, on
retrouve les Bourbons les mêmes. Haine des peuples , soif
de massacres qui ne les exposent pas au danger, guerre ci-
vile et étrangère , démoralisation, trahison , assassinats ,
proscriptions , prodigalités pour bouleverser, atrocité froide ,
fanatisme; voilà ce qui émane d'eux ; voilà les résultats de
leurs projets, le but de leurs efforts. Dieu les créa dans sa
colère, pour mériter, chacun des jours de leur trop longue
vie, l'exécration de leurs contemporains, et toutes les flétris-
sures de l'histoire.
» Le sort en est jeté, monstres couronnés, vous avez voulu
une guerre à mort ; nous l'acceptons. Vous nous ayez fait
tous les maux qui ont été en votre puissance ; vous frémissez
de ne nous eu avoir pu faire davantage. Vous avez donc mé-
rité que nous usions de représailles envers vous. Le ciel est
pour nous; car notre cause est celle de la nature, celle de la
justice; la vôtre est celle du crime, des forfaits. L'enfer vous
a vomi contre nous ; encore quelque tems, et nous vous reje-
terons dans son sein.... »
« Espagnols , entendez ma voix, c'est celle de la vérité,
de la raison , de l'honneur national. C'est la voix qui vous
montre l'avenir à nu , et qui vous annonce le plus mémorable
triomphe dont l'histoire ait jamais fait mention. Non-seule-
ment vous conserverez votre indépendance, mais le monde en-
tier vous proclamera bientôt ses libérateurs.
» Laissez avancer l'ennemi, laissez-lui une grande étendue
de pays à dévaster. Il s'affaiblira en se développant; il devien-
dra vulnérable sur un plus grand nombre de points. Bientôt
les armées de la coalition se diviseront entre elles , et quand
l'heure en sera venue, la nation fondra sur elles ; la terre sa-
crée de l'Ibérie leur servira de tombeau , et les vêpres espa-
gnoles feront oublier les vêpres siciliennes. »
20
C'est un Français , Messieurs , qui a écrit ces lâches in-
famies ! C'est un homme qui, tous les jours, comme tant
d'autres , nous vantait ici son amour pour la patrie!...
Les trois autres pièces sont des lettres qui devaient être
remises par Bowring, savoir : l'une en Angleterre, à Chau-
vet (ainsi que nous l'apprend une lettre postérieure, au même
individu) ; la seconde, dans le même pays, à un agent étran-
ger; et la troisième, en Portugal, au sieur Pinheïro-Ferreïra,
alors ministre des cortès, celui avec lequel , ainsi que
nous l'avons déjà dit, se traitaient plus particulièrement, à
Lisbonne, les négociations dont nous avons parlé, et dont
vous allez reconnaître toutes les traces.
N° VI. Lettre à Chauvet.
« Je ne sais , mon cher enfaut, si mes désirs seront accom-
plis ; si les difficultés qui me retiennent ici seront levées aus-
sitôt que je le désire. Si elles le sont, vous me verrez bientôt
passait pour aller plus loin. En ce cas, je vous emmenerai
avec moi, si cela vous convient, et vous préviens d'avance
qu'il faudra que vous soyiez comme moi infatigable au tra-
vail. Préparez-vous d'avance à la connaissance des deux
langues ; n'y perdez pas de tems. Si je pars, comptez que
vous serez associé à de grandes destinées. Que ceci soit pour
vous seul, et brûlez mon mot. »
N° VII. Lettre à l'agent étranger.
« Monsieur,
» Le moment suprême est à deux pas de vous. Les nou-
veaux faits que Bowr... va vous faire connaître, le camp prus-
sien tracé sur la Saarre sous Landau , la ligne télégraphique
portée dé Paris à Bayonne, les 1,200,000 francs payés ( le 26
septembre ) à compte sur livraison aux Pyrénées de 6,006
chevaux, les certitudes acquises par nos alliés secrets dans
le conseil et au congrès ; tout est là pour démontrer que le
torrent fondra sur vous d'ici à peu de tems. Jamais je ne vous
ai donné un faux avis. Vous avez pu vous en assurer depuis
le 7 juillet ; je ne vous abuse pas davantage aujourd'hui : si,
nouveau Cassandre, je ne suis pas écoute, vous aurez le sort
des Troyens. Quelques millions vous auraient sauvé , au-
raient épargné le sang par torrens , les larmes , la démoralisa-
tion , des causes séculaires de dissensions , même en admet-
tant votre triomphe. Vous auriez épargné un milliard et plus
peut-être que vous coûteront l'invasion et la dévastation qui
en sera la conséquence. Vous êtes sur le bord de l'abîme.
Bowr... vous dira comment vous y précipiterez l'ennemi qui
l'a creusé. Ces vérités seront mieux sous sa plume que sous
la mienne. Je vous en conjure , écoutez-le , et surtout croyez-
le en tous points ; il sait tout ce que je sais. Il m'a vu en-
touré des premiers hommes de la nation , en rang, en ta-
lent , en considération, en courage , en dévouement, en sa-
gesse. Il ne vous reste plus qu'à utiliser les immenses et in-
vincibles moyens qu'il vous offrira de ma part, et de celle
de tous mes amis. Tout lient donc désormais à votre volonté,
et persuadez-le-vous bien surtout; la question se réduit, pour
vous encore plus que pour nous, à être ou à cesser d'être.
» Quitter mon pays pour aller près de vous , sans certi-
tude que vous voulez tout ce que nous vous offrons , ce se-
rait 1° me perdre pour mon pays , 2° m'en fermer les portes
pour jamais.
» Aller vous trouver sans certitude acquise , ce serait per-
dre pour toujours et sans motif, de trop grands et de trop
précieux cliens. Mais si vous me dites ou me faites dire : Je
vous attends; nous sommes d'accord; venez; je partirai
promptement; c'est vous dire assez combien je suis assmUfdu
succès.
» Comptez , en outre , sur un traité plus avantageux que
vous ne songeriez à le demander.
» Le sort du Monde est lié au vôtre; le vôtre est lié au
nôtre. Il est donc dans vos mains. Décidez.
» Mon ami vous écrira le reste. »
N° VIII. Lettre au ministre Pinhéïro-Ferreïra.
« Monsieur ( peut-être plus tard nous traiterons - nous
de frères ) , je vous adresse directement quelques mots ,
le colonel Freire n'étant plus là pour me servir de correspon-
dant. Bowr.. ; vous dira de quel cabinet je vous écris ; car ,
en une autre place , tout serait danger.
» Bowr .. a tout entendu, tout vu , tout apprécié. Il vous
dira quels hommes, quelle élite d'hommes sont unis autour
de moi; quelles franches communications , quelles démons-
trations , quelles preuves, quelles garanties ils ont fournies
à celui de chez lequel je vous écris.
" Lorsqu'on vous fera l'éloge de ma capacité, doutez ; at-
tendez pour croire ; mais quand on vous dira que les premiers
hommes de la France , en rang , en génie , en courage , en
vertu forment le groupe dont on vous assurera m'avoir vu
entouré; croyez. Croyez, quand on vous dira que tout votre
avenir est ici, dépend d'ici ; que vous n'avez qu'à le vouloir
pour vous rendre maître de cet avenir, pour conquérir à la
fois , libe é endance , garantie d'une tranquillité ,
d'une lètes. Quand on vous dira que tout tient
à quelques millions qui vous en épargneront des centaines ,
soit en dépenses , soit en dévastations; et que vous épargne-
rez en outre les larmes , les flots de sang; quand on vous as-
surera que si vous refusez les offres instantes qui vous sont
fuites, et l'appui, les moyens qu'on vous demandé pour finir,
croyez. Ah! croyez tout ce que vous diront et Bowr... et
celui de chez lequel je vous écris. Comptez , en outre , que
j'irai de ma personne , près de vous, pour me mettre en otage
dans vos mains , pour signer un traité tel que vous ne songe-
riez pas même à le proposer , lorsque vous le dicteriez à un
pays vaincu , lequel traité vous offrira des avantages plus
grands que vos désirs ne le demanderaient. Or, remarquez
qu'en sortant d'ici , je quitterai tout, aisance , famille , bon-
heur domestique, l'un des plus délicieux qui soient au monde;
que j'ai lu tête grise, presque blanche , et que je n'aurai plus
pour rentrer que la porte ouverte par la victoire, ce qui peut-
être vous donnera une mesure de mes certitudes. Car l'âge
des illusions n'est plus pour moi; la raison mathématique a
sonjj&ems pour dominer; et c'est après le demi-siècle révolu ,
qu'on a brisé le prisme des désirs , qu'on voit les choses et les
hommes à oeil nu.
» Vous avez toute ma confiance, toute mon estime; je sais
et j'admire votre grand caractère, votre imperturbable fer-
meté. Je pourrais tout vous dire , mais je ne communiquerais
pas la moindre de mes pensées à vos collègues, si l'on ne
vous a montré la correspondance de celui de chez qui je
vous écris : exigez qu'on la mette sous vos yeux , et vous
pourrez , après l'avoir lue, vous assurer que vous connais-
sez la vérité , dite avec toute la franchise d'un homme de
bien , d'un loyal patriote , et avec la sagacité d'un observa-
teur qui n'a rien négligé pour atteindre le vrai.
» Tout tient à vous , à vos amis , à vos alliés de Ma-
drid. Prononcez enfin sur votre salut et le nôtre, qui sont
inséparables. Appelez-moi, je ne me ferai pas attendre;
mais ne m'imputez pas à reproche de ne pas vous aller trou-
ver si vous ne m'appelez pas ; car 1° je ne puis rien faite au
dehors, si nous ne sommes d'accord; 2° quoiqu'on face
de l'échafaud, je devrais rester ici pour utiliser mon dé-
voûment ; 3° puis-je m'expatrier pour toujours en pure
perte ?.
» Je n'entre pas dans d'autres détails ; mes deux amis
vous les donneront ; ils seront mieux sous leurs plumes que
sous la mienne ; mais j'ai dû vous offrir un hommage person-
nel , et vous dire moi-même que je suis à vos ordres.
» Agréez mon respect et les voeux que je forme pour nos
intérêts à jamais communs, dont le triomphe assurera le repos
23
el le bonheur du monde. Aussi je n'hésiste pas à vous dire
qu'il est tout entier dans vos mains. »
Telles étaient , Messieurs , les machinations de Sau-
quaire-Souligné et de ses adhérens , lorsque cet individu
était encore à Paris , en octobre 1822.
Osera-t-on nier, maintenant, que l'on complottait dans
l'intérieur de la France ? qu'on entretenait des intelli-
gences avec l'étranger? qu'on recrutait des ennemis à la
patrie ? en un mot, que l'on conspirait pour renverser le
gouvernement du Roi ? Osera-t-on nier que Sauquaire-
Souligné n'était pas seul ? que d'autres garanties que la
sienne étaient données ? que ces garanties partaient d'hom-
mes occupant des positions élevées? Non , sans doute, on
ne l'osera pas. Mais , les complices de Sauquaire-Souligné,
quels sont-ils ?... Peut-être un jour ce voile sera dechiré...
Aujourd'hui , Messieurs , et dans l'état actuel du
procès , contentons-nous de suivre encore un instant
Sauquaire-Souligné. Nous le verrons continuant à Lis-
bonne ses manoeuvres contre la France, et nous en four-
nissant encore la preuve écrite, et même signée de sa
main.
En effet, sous la date du 17 novembre 1822 , une let-
tre fut adressée par lui, de Lisbonne en Angleterre, à
Chauvet. Elle porte, sur l'adresse, le nom de Bowring ,
soit que celui-ci fût seulement chargé de la remettre , soit
que Chauvet demeurât chez lui.
Cette lettre est bien remarquable; car on y voit,
d'une part, ce qu'était dans la réalité, près du gouverne-
ment français , le prétendu envoyé diplomatique des cortès
portugaises, et aussi ce que méditaient contre le monde
entier ces insensés révolutionnaires. Voici cette lettre ,
qui a été saisie depuis entre les mains de la femme Chau-
vet, ainsi que nous l'expliquerons plus tard, et que nous
devons vous faire connaître sur-le-champ, pour terminer
ainsi ce qui concerne Sauquaire-Souligné.
N° IX. — Lisbonne, 17 novembre, hôtel de Me Caro-
line, R. Carpo-Santo , n° 9. —Dans ce paquet dont la saisie
a fait tant de bruit, et doit avoir de si grands résultats, mon
cher Chauvet, parmi plus de quarante pages de ma main ,
se trouvait un mot pour vous , sans nom , sans adresse ,
sans signature, Bowring devant vous le remettre lui-même.
34
» Vous dire comment j'ai sauvé ma tête , malgré 300,000 fr.
promis pour la livraison de ma personne, qu'on n'eût prise ,
toutefois, qu'en cadavre et sur d'autres cadavres; vous dire
avec quel dévoûment admirable , et effrayant pour la faction,
mes amis m'ont servi enlevé, embarqué, serait trop long.
Me voilà sur la terre libre de la Péninsule, où j'ai tant et de
si puissans amis, puisque ce sont les gouvernons eux-mêmes.
Ma seconde proscription na fait que hâter d'un mois mon dé-
part , déjà fixé à la même époque que celui de mon intime ami
l'ambassadeur portugais à Paris. Les choses sont donc dans le
même état, sauf son amélioration, où elles étaient quand le
4 octobre je vous disais : « Voyez si vous voulez vous associer
» à des destinées qui probablement doivent être grandes et his-
» toriques. » Je vous répète aujourd'hui une première de-
mande non avenue. Consultez-vous. Mais je puis ajouter,
parce que rien ne gêne la libre expression de ma pensée, j'a-
joute que me voilà à la suite d'un congrès patriotique , le re-
présentant diplomatique et réel et authentique ment reconnu
par l'ambassadeur témoin de tout, de la France libre, ou
qui veut l'être. Je suis venu pour mettre au dehors la der-
nière main, déjà mise au dedans , où tout est prêt. J'ap-
porte des traités proposés, déjà convenus , par correspon-
dance , dans leurs bases
» Il me faut près de moi un homme très-moral, infatigable
travailleur; car moi-même je ne me repose que quand j'ai
rempli ma lâche, qui communément est grande. Cet homme ,
c'est vous , avant tout autre. Je vais travailler à vous faire as-
surer dans la Péninsule un traitement honnête, si vous ac-
ceptez ; dès le même jour où j'aurai réussi, je vous don-
nerai avis du départ, en vous transmettant les moyens pécu-
niaires.
» Signé, SAUQUAIRE-SOULIGNÉ. »
Au dos : Monsieur Chauvet, Jeffreys-Square, 10 ou 5.
Saint-Mary-Ax, chez M. Bowring, négociant. London.
La découverte des manoeuvres de Sauquaire-Souligné et
sa fuite furent, on le pense bien, un coup fatal pour le
parti. Cependant, nous verrons bientôt qu'on ne perdit
pas courage , et que l'exécution des mesures arrêtées conti-
nua à se développer.
Parcourons quelques séries de faits.
Nous venons de reconnaître que c'était de Paris que
partaient des articles tout faits pour les journaux de la pé-
ninsule. Ces articles étaient plus particulièrement publiés
à Madrid, dans l'Observateur espagnol, journal officiel des
25
révolutionnaires de ce pays. Or, quel était le rédacteur
en chef de ce journal? C'était un sieur Voidet, ancien com-
missaire des guerres, et depuis rédacteur du journal l'Aris-
tarque , libelliste plusieurs fois condamné à Paris, et depuis
réfugié à Madrid.
Ainsi, Messieurs , voilà quels étaient les directeurs de
l'opinion publique en Espagne! voilà quels étaient ces pa-
triotes ardens, ces défenseurs du système , qui en appelaient
à l'honneur espagnol pour sauver l'indépendance de la pa-
trie ! c'était deux français conspirateurs ! c'était Voidet et
Sauquaire-Souligné! Ah! disons-le, malheur au pays
qui, voyant les ressorts des révolutions ainsi mis au jour,
n'en tirerait pas une éternelle leçon !
La réciprocité était établie entre Madrid et Paris , pour
les articles de journaux. Voidet envoyait aussi ses nouvelles
et ses articles politiques à Paris, et sa feuille démagogique
trouvait ici des échos.
Cet individu était lié avec le trop fameux ministre San-
Miguel. Les séances des cortès des 9 et 11 janvier 1823
avaient présenté un assemblage remarquable de déclama-
tions et de fanfaronnades révolutionnaires. Il importait d'in-
fecter la France du venin distillé dans toutes ces vaines pa-
roles. Sauquaire-Souligné n'était plus en France. Voidet,
qui s'était concerté à cet égard avec San-Miguel, envoya à
Paris son Observateur espagnol, afin que , du journal, on fît
une brochure qu'on aurait soin de répandre avec profusion.
Tel fut l'objet de deux lettres de Voidet, en date du 15 jan-
vier 1823 : l'une est adressée au sieur Cassano , rédacteur
du journal le Pilote, et l'autre au duc de San-Lorenzo ,
alors ambassadeur d'Espagne à Paris.
Voici la lettre au rédacteur du Pilote; ( et il est à remar-
quer que la correspondance de Bowring avec Sauquaire-
Souligné nous apprend que , de son côté , ce dernier s'oc-
cupait , à Paris , des moyens de répandre gratis le Pilote
en Angleterre ) :
N° X. Madrid, 15 janvier 1823.
« Mon cher Monsieur ,
» Vous m'avez écrit le 3 octobre; je vous ai répondu le 21
dudit, le 13 et le 30 novembre, que j'acceptais votre pro-
position. Onc depuis lors , je n'ai eu aucune nouvelle de
M, Cassano. Est-il mort? Dans l'incertitude où je suis à cet
36
égard, je hasarde encore un mot. Si ce paquet vous parvient,
faites , ou faites faire un excellent article sur les mémora-
bles séances des cortès du 9 et du 11 de ce mois. Servez
ma nouvelle partie, mon cher ; servez-la de tous vos moyens.
Elle en est bien digne, malgré tous les feotas qui cherchent à
l'avilir.
» Je suis autorisé par mon honorable ami, M. San-Miguel,
ministre d'état, à faire réimprimer, à Paris , en forme de
brochure, les deux numéros ci-joints. Chargez-vous-en, si vous
le pouvez, ou trouvez un imprimeur alerte et libéral qui le
veuille. Tous les frais en seront payés par S. Exc. le duc de
San Lorenzo, auquel j'écris à cet égard, ainsi que San-Mi-
guel; présentez-vous chez M. le duc avec la présente.
» Adieu, mon cher, que le ciel vous tienne en joie et en
grosse santé. VOIDET.
» Calle de la Libertad , n° 8.
« P. S. J'écris par le même courrier, et pour le même objet,
à votre voisin, M. Bailleul , imprimeur, rue Sainte-Anne ,
n° 71. Concertez-vous avec lui, ou faites la chose tout seul.
Ecrivez-moi de suite.
» A M. Cassano, à Paris »
N° XI. Madrid, 15 janvier 1823.
« Monsieur le duc ,
» Je suis le rédacteur du journal l'Observateur espagnol,
dont j'ai l'honneur de remettre ci-joints à V. Exc. les n°s 34
et 35 , avec les supplémens , contenant les séances des cortès
du 9 et du 11 de ce mois, séances mémorables qui font le
plus grand honneur à la nation espagnole.
» J'ai proposé à S. Exc. M. San-Miguel, ministre d'état,
de faire réimprimer à Paris, en forme de brochure, les deux
numéros ci-joints. S. Exc. a adopté cette proposition, et m'a
dit qu'elle vous en écrirait pour vous prier de contribuer aux
frais d'impression, s'il y a lieu. Il faudrait faire en sorte de
répandre un très-grand nombre d'exemplaires de cette bro-
chure qui doit faire, ce me semble , une très-grande impres-
sion dans l'intérêt de l'Espagne.
» J'écris à ce sujet à plusieurs de nos amis , entre autres à
M. le député Kératry, qui doit vous être connu.
» Je suis, etc. » Signé, VOIDET.
» A M. le duc de San-Lorenzo , ministre plénipotentiaire,
à Paris. »
Ces deux lettres (aux quelles s'en trouvait jointe une
autre du même individu à M. Méchin), furent saisies , à
27
cette époque , sur la frontière. Elles nous ont été trans-
mises récemment par le ministre de l'intérieur. Elles
vont être jointes aux pièces du procès, connexe à celui-
ci , qui devra être instruit contre Voidet, absent et con-
tumace.
Ces intrigues , venant du dehors, n'étaient pas les seu-
les qui fussent pratiquées avant l'ouverture de la glorieuse
campagne d'Espagne.
Une comtesse Linati, dont le mari, officier italien,
avait un commandement dans les troupes des cortès en
Catalogne, quitta cette province à l'époque de la fuite de
Sauquaire-Souligné de Paris. Elle se rendit à Perpignan.
Là , résidait le vice-consul espagnol Ruys-Sains , qui était
l'intermédiaire des correspondances du duc de San-Lo-
renzo, et du consul général Machado avec Mina. La com-
tesse Linati servit d'auxiliaire au vire-consul, et ses in-
trigues furent telles que l'autorité française fut obligée de
l'éloigner bientôt des Pyrénées-Orientales.
Cette femme choisit, alors, pour sa résidence la ville de
Narbonne , où se trouvait un autre foyer révolutionnaire
qui entretenait aussi des relations secrètes avec la pénin-
sule. La comtesse Linati trouva bientôt le moyen de re-
nouer tous les fils de ses manoeuvres, en sorte que l'autorité
française fut contrainte, cette fois, à l'expulser de France,
en sa qualité d'étrangère.
A la même époque , le général Lallemand , sous le faux
nom de Dubreuil, parcourait la Belgique, d'où il entre-
tenait des relations en France, avec différens personnages
et notamment avec le colonel Fabvier, qui avait lui-même
des intelligences avec Sauquaire-Souligné, et était en
rapports d'affaires avec le gendre de cet individu, ainsi
que nous l'apprennent des lettres de lui et de Mallent
trouvées chez de Gouzée.
D'autres émissaires des révolutionnaires français par-
couraient les départemens situés au Nord , à l'Est et au
Midi de la France. Tous s'occupaient à recruter des sol-
dats contre leur pays , et à jeter la désertion dans
l'armée.
Telles étaient les principales trames de cette vaste con-
juration , lorsque la guerre contre les révolutionnaires es-
pagnols , geoliers acharnés de leur roi, fut formellement
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annoncée par notre auguste Monarque , dans son discours
d'ouverture des Chambres du 28 janvier 1823.
Ici, Messieurs, s'ouvre un nouvel ordre de faits ; et vous
allez voir se dérouler, sur tous les points, l'exécution du
complot.
Un certain nombre de réfugiés français, les uns con-
damnés par contumace, les autres évadés des prisons,
étaient réunis à Londres. Là, se trouvaient notamment
(pour ne parler en ce moment que de ceux qui sont l'ob-
jet du procès ) Chauvet, ami de Sauquaire-Souligné et de
Bowring , ancien professeur au lycée d'Angeis , et depuis
teinturier à Saumur , condamné par contumace à la peine ca-
pitale, comme complice du général Berton. Là , se trou-
vaient aussi Coudert et Mathieu, tous deux sous-officiers,
condamnés à la détention pour non-révélation , dans l'af-
faire de la conspiration de Saumur, et depuis évadés des
prisons.
D'autres individus, dont la position était la même,
étaient aussi réfugiés en Belgique. Parmi eux se trouvait
Lavocat, sous-lieutenant, condamné par contumace à la
peine de mort, par la Cour des Pairs, à raison de la cons-
piration du 19 août 1820, et fort lié, depuis, comme Chau-
vet, avec l'anglais Bowring.
Tous ces individus se réunirent à Londres dans les pre-
miers jours du mois de mars dernier ; et, à cette même
époque, eurent lieu plusieurs embarcations qui les trans-
portèrent en Espagne, où déjà s'étaient rendus d'autres
réfugiés napolitains, piémontais et français. L'un des bâ-
timens de transport fut la goëlette la Funny, de cent neuf
tonneaux, qui mit à la voile le 9 mars, sur les côtes d'An-
gleterre, et débarqua à la Corogne, le 22 du même mois.
Un jeune étudiant en droit, né à Baugé , département
de la Vendée, petite ville d'où est originaire la dame Sau-
quaire-Souligné, voyait souvent, à Paris, Sauquaire-Sou-
ligné et le sieur de Gouzée, son gendre. Il se nomme
Hippolyte Balland. Dès le commencement de février, ce
jeune homme quitta la France, pour aller se joindre à
Chauvet et aux autres réfugiés en Angleterre. Plusieurs
autres le suivirent; et tous, réunis aux réfugiés, s'embar-
quèrent pour l'Espagne.
Les indignes Français qui allaient ainsi porter les armes