Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Partagez cette publication

Publications similaires

AMÉLIE ERNST
D'UNE
ALSACIENNE
PARIS
SANDOZ & HSCHBACHr.R., LlBRAIRES-BJiTKVllS
33 iue ./>■ &;V ;3
Nr.ucH A i ri., lui.rs SANHOI
1 ^7 ï
RIMES FRANÇAISES
D'UNE
zALS ACIENN E
AMELIE ERNST
D'UNE
Ai^SACIENNE'
Je vis de souvenirs, de souvenirs anciens,
Hillas! et tous les jouis, tous les jours j'y reviens.
slaguste Bt izeux.
PARIS
SANDOZ & FISCHBACHER , LIBRAIRES-ÉDITEURS
33 i ue de Sài.c 33
NEUCHATEL, JULES SANDOZ
1873
I
A LA MÉMOIRE IDÉALE DE MON MARI
A LA MÉMOIRE VÉNÉRÉE DE MA MÈRE
A MA CHÈRE ALSACE
A MI EUE ERNST.
1872
AUX
TROIS SOtURS BIEN-AIME r S
Joséphine de Wei lheiivi>leni, Sophie de Todesco,
Minna Gornpeiv.
Je lis dans un mieux livre :
Un auteui à genoux dans une humble préface
Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce.
Ce n'est donc pas au public, mais à vous (-votre canr
sait comme le mien tous les noms que ce vous i enjei me)
que j'adresse ce petit livi e.
Il lia d'auti e pi ctcniion que de c/iei citer a pi obliger
de chers et pieux souvenirs, d'auti e valeur que sa
douloui euse snnci ite.
AUX TROIS SOEURS.
Vous avez aime et pleuré avec moi ceux que je
pleine toujoui s, comme j'ai partagé toutes vos affections,
toutes vos douleurc. Nos dcui's nous sont communs, et
c'est à vous scultmcnl que j'ait i ait monti e ces paçcs, si
plusieurs d'enti e elles nexpi huaient un sentiment pati io-
tique qui méfait un devoir de les publier, ne fût-ce que
pour exciter des voix plus puissantes et plus poétiques
que la nuume à ci icr avec moi : Alsace et Loriaine!
AMÉLIE ERNST.
Grenoble, août 1S72,
Ait joui de mon option pour lu Freinte.
A LUI
Vivons pour prolonger l'existence des morts.
Andté Le fifre.
VET> ICo4 CE
Puisque tu nés plus la pour absorber ma vie,
Puisqu'elle se consume en rêves, en douleur,
Et qu'elle se disperse errante, inassouvie,
En soupirs inféconds, en regrets du bonheur,
Eh bien ! mon doux héros, * toi qui fus mon égide,
Sue du moins dans la mort mon coeur te reste uni;
Qu'il vibre dans ma voix qui s'élève timide,
Et qui pleure en chantant ton souvenir béni!
0 jours trcp tôt passés ! dont Dieu comptait le nombre,
A ce coeur désolé venez, tous refluer !
Heureuse je vivais cachée en ta chère ombre,
Et je vis maintenant pour la continuer 1
* C'est ainsi que l'a déiini notie ami Louis Blanc.
2 DÉDICACE
lu me suis, je le sens, à travers tout l'espace ;
Avec moi tu combats, tu ranimes ma foi,
Ces! ton esprit divin fait de force et de grâce
Qui retrempe le mien. Cest toi, c'est toujours toi,
Dans l'inspiration ou le trouble ou l'épreuve,
Dans les déceptions que suit le désespoir,
Qui seul viens soutenir et consoler ta veuve.
A toi donc en ces ve, s, comme en un clair miroir,
Tout ce qui te survit en moi, mes espérances,
Mes luttes et mes voeux qui n'ont plus d'avenir,
Mes aspirations avec mes défaillances,
Et tout ce qui me reste à sentir, à souffrir 1
Neuchâtel, 8 octobre,
au 5' 1' 0 anniversaire de sa mort.
APRES
UNE "PARTIE DE "PIQUET
Dont l'enjeu était une improvisation en vers.
Eh bien! oui, de ma dette il faut que je m'acquitte,
Et de ces vers perdus il me faut être quitte !
Mais qui peut de son coeur régler les battements?
Contraindrai-je à la rime, hélas ! nies sentiments?
Et la raison peut-elle admettre en sa droiture?
Que je cherche mes mots, et rature et rature
Pour exprimer très-mal ce que je sens si bien?
Ah! plutôt je m'arrête et ne veux diie rien.
Mes regards parleront et nia main inhabile
Pour un mot incomplet en saura dire mille
Dans un doux pressement, auquel il lépondra,
Et qui mieux que mes vers doucement lui dira. ;
H
A LUI
Que je suis toute à lui, que son âme est mon âme,
Que j'éclaire ma vie à cette belle flamme,
Qu'avec lui tout est joie et pur contentement,
Qu'il est mon bien, ma gloire et mon rayonnement.
Nice, 1859.
■PENSERS D'HEUREUX ANNIVERSAIRE
A Madame Ernest Picard, née Liotiville.
11 n'est pire misère qu'un suuvenîi
heureux dans la douleur.
Dante.
Le passé, le présent se combattent sans cesse
En mon coeur agité,
Et l'avenir brisé, comme un lourd poids, m'oppresse
De son obscurité.
Que faire cependant? Souffrir, subir ma peine,
La cacher avec soin,
Savoir porter mon deuil, la figure sereine,
Et pleurer sans témoin ;
l6 A LUI
Pour que le monde encor m'accepte et me supporte
En sa frivolité,
Il faut alltr à lui, contre le malheur forte,
Forte aussi de fierté;
Ne jamais lui montrer que le sourire aimable,
Quelque peu de talent;
Quand tout mon coeur gémit et que le sort m'accable,
Lui plaire cependant.
A ce public blasé prodiguer la caresse
De l'art consolateur,
Et ne plus désirer ici-bas d'autre ivresse
Que son biavo flatteur.
Tel est mon sort, hélas ! mais il ne peut m'abattre.
Non, je veux l'affronter,
Comme Jacob, mon Ange on me verra combattre
Et contre lui lutter.
C'est un Ange terrible, et dans la multitude,
Ou loin île la cité,
J] s'attache à mes pas. Son nom est Solitude,
Mais il sera dompté.
A LUI 17
Car de sa force un saint ne m'a-t-il pas armée?
Près de s'enfuir vers Dieu,
Sui sa lèvie expirante elle s'est ranimée
A l'heure de l'adieu.
Comme un chaste reflet de sa divine flamme
Qui luit pour me guider,
Dans son dernier baiser il me laissa son âme,
Et je l'ai su garder.
Aix-les-Bains,
Marlioz, le 31 juillet 1869.
LE VIOLON D'ERNS T
ÉLÉGIE
A Monsieur Founlanie, de Narford Hall.
De taiil d'acroids si doux d'un iiisti'uillenl divin
Pas un faillie soupir, pas un eclio lointain.
.1 de }Iut.sfl.
Violon désormais sans âme,
Flambeau dont s'éteignit la flamme,
Parle, dis-moi, te souviens-tu ?
Génie, amour, gloire, vertu,
Tout vibrait dans ton bois sonore,
Et l'idéal survit encore
Au son pour toujours envolé.
A LUI 19
Divin, charmant, magique, ailé,
11 planait bien haut suii nos têtes,
Et sublimes étaient ces têtes
Des grands accords mélodieux,
Quand l'archet d'Emst jusques aux deux
Portait l'extase et le délire.
Toi, qui fus sa vivante lyre,
Maintenant te voici muet,
Enfermé dans ton vert coffret.
Cher et douloureux héritage,
Sois à moi du moins sans partage.
Ma main seule t'éveillera,
Et sur tes cordes frémira.
Parfois son étreinte tremblante
Et sa caresse triste et lente
Te feront doucement gémir :
Alors exhale un long soupir;
Vibre encor pour l'infortunée
Comme toi morne, abandonnée.
Brise-toi dans toute autre main.
Mon heure peut sonner demain;
Je l'attends, pleurant solitaire,
A LUI
Et quanJ je serai sous la terre,
Couvert d'un long voile de deuil,
Dors pour toujours dans ton cercueil!
Uriage, août 1872.
DERNIER VOEU
A Madame de Bethune-Sully.
Lorsqu'on joignit la sepulluie d'Heloise a
celle d'Aln'il.ml. il lOinul ses bras et les
icfei ma sur elle.
' Lt'tjeitde d'Itdl(it\e cl tl'.lbcllard
Si je mourais trop loin de sa tombe entiainée,
Près de mon bien-aimé que je sois ramenée,
Au pays où deux fois le citronniei fleurit
Dans son feuillage obscur, où l'orange mûrit.
Connaissez-vous la place où je suis attendue?
21 A LUI
Sur la plage de Nice au soleil étendue
S'élève un grand rocher couronné de cyprès ;
Il domine la mer qui vient mourir auprès ,
Les palmiers élancés aux palmes languissantes,
Les oliviers géants de roses jaunissantes
Ou de pampres hardis jusqu'au sommet couverts.
Ce mont tout radieux ignore les hivers,
Le géranium l'embaume, et les fières acanthes,
Les cactus hérissés se dressent sur ses pentes.
On y voit la grenade entr'ouverte au soleil,
La nèfle japonaise au fruit à l'or pareil,
L'aloès dont la fleur tous les cent ans éclate,
Le blanc jasmin, le myrte et l'oeillet écarlate,
Et, lamant les flots bleus d'un long sillon d'argent,
A l'hori/.on si doux, d'opale si changeant,
Les baïques des pêcheurs, leurs voiles lumineuses,
Et les monts dentelés, et les cimes neigeuses
Sur qui la pourpre au soir comme un manteau s'étend.
C'est là, vous le verrez, que mon époux m'attend ;
Car mes doigt1:, s'mspirant du souvenir fidèle,
Ont su graver ses traits dans le bronze rebelle.
Vous qui l'avez aimé, vous le reconnaître/.;
Et soulevant sa piene, amis, vous lui direz :
A LUI
« Abeilard! Abeilard! voici ton Héloïse !
« Que dans la mort enfin elle te soit remise! »
Et ses bras s'ouvriront pour ressaisir leur bien,
Et pour sceller mon coeur à jamais sur le sien !
Neuchâtel, octobre 1S71.
MES PREMIERS VERS
A SIONA LEVY
Enfant doublement applaudie,
Tu chantes et tu fais des vers,
Et ton masque de tragédie
Est couronné de lauriers verts.
Théophile Gautier, 1849.
LE PC' OUBLI E Z TAS
(VERGISS MEIN NICHT)
Romance mise en musique en 18^0.
Petite fleur à la frêle corolle,
Ce fiais matin éclose sous mes pas,
Ton bleu si doux de constance est symbole.
Sur cette terre où tout passe et s'envole,
O pâle fleur! tu dis : N'oublie/, pa»!
Si je partais pour un lointain voyage,
Et qu'un ami, de m'attendre bien las,
Revint errer près de ce cher rivage,
Tu parleras dans ton vivant langage,
Tu lui diras, ma fleur: N'oubliez pas!
28 MES PREMIERS VERS
Mais non, c'est moi qui reste solitaire,
Et sur ces bords tu me vois triste, hélas!
Fleur bien-aimée, arrache-toi de terre,
Livre ta feuille à la brise légère,
Vole à son coeur et dis : N'oubliez pas !
Quand je redis ce chant de mon enfance,
L'écho répond par un funèbre glas :
De la Lorraine et d'Alsace il s'élance!
Vergiss mein nicht, jusqu'au jour de vengeance
Sois notre emblème et dis : N'OUBLIEZ PAS!
1872.
PIÈCES DIVERSES
Toujours vrais, ses discours souvent se contredisent.
jûndré Chénier.
<A UN ENNEMI
SONNET
A Moiisiem E. T.
La \eu\e est une oiphelme
George Temple (inédilj.
Madame, \ous n\e/ un ennemi qui iheiolie
li \olls nulle. Que lui a\e7-\ous fait ''
'Lettre tle l'un*, ISGO
ftt'lionse. Je l'ai tuujouis aime el inspecte.
Quoi l dans mon deuil me taire encor souffrir!
Que ne peut-on endurer sans mourir !
Quand l'ouragan furieux se déchaîne,
Il est bien fort, s'il peut briser le chêne.
Un germe impur en moi ne peut fleurir 1
Plutôt cesser de vivre que haïr!
Ah ! que malgré l'injustice et la peine
Mon coeur navré reste vide de haine!
32 PIÈCES DIVERSES
Ainsi plongée en mon âpre douleur,
Je repoussais ce spectre avec horreur;
Et rejetant son souffle délétère,
Je le vainquis ! Je vainquis ma colère !
Mais en ce coeur du Beau, du Bien épris,
La Haine ôtée, il entra le Mépris.
Grenoble, 15 septembre 1872.
UN REVAS GÂTÉ
A Madame Caroline de Barrau
Après une séance consacrée à des poèmes humanitaires.
Nous allions nous asseoir à la table allongée,
Qui ployait sous le faix des mets les plus exquis,
Des beaux fruits et des fleurs dont elle était chargée.
Les amis, les parents avaient été requis
Au banquet qui m'était offert, et c'était fête!
J'avais faim, je l'avoue, et regardais gaîment
Ces friands précurseurs d'un festin qui s'apprête.
A la dame du lieu je dis, par compliment :
« Un tel coup d'oeil, Madame, a bien sa poésie,
« Vous avez en vrai peintre arrangé ce tableau.
« Vous voulez donc remplir ma coupe d'ambroisie
« Et m'enivrer ce soir du bon comme du beau? »
34 PIECES DIVERSES
De son air le plus doux la châtelaine aimable
Répondit sèchement : « Si le pauvre avait droit
« Au partage des biens, l'aspect de cette table
« Serait moins attrayant. Du pain et du veau froid
« Devront suffire à tout repas égalitaire.
« Quand chacun mangera, nous n'aurons plus ceci «
Et les hôtes riaient, et moi je sus me taire;
Mais mon coeur palpitait, souffrait, était transi.
Je me pris à songer aux douloureux problèmes
De l'inégalité du grand et du petit;
Je pensais à tous ceux que la faim rendait blêmes,
Et j'avais tout à fait perdu mon appétit.
Marseille, 4 mars 1871.
LA FOURMI ET LA CIGALE
FABLE
A mon Neveu
La fourmi n'est pas prêteuse.
Lafontaine.
Une riche fourmi
Du ton le plus ami
Plaignait une cigale :
« Elle chantait si bien!
« La pauvrette, on le dit, maintenant n'a plus rien;
e Nulle épargne, ni voix. — Ma peine est sans égale ;
« Par ces temps rigoureux où va-t-elle courir?
« Quels fléaux ne vont pas l'atteindre?»
Un franc moineau l'entend : » Au lieu de tant la plaindre,
« Ma mignonne, dit-il, allez la secourir. »
Lyon, 18 octobre 1872.
SOUVENIR "DU VETIT WALTER
A son père, le pasteur Augustin Bost, de Genève.
Quand on est pur comme à ton âge,
Le dernier jour est le plus beau.
Reboul.
Walter avait trois ans, et son charmant visage
Etait grave et rêveur, comme celui d'un sage.
Je me sentais toujours émue à son aspect;
Les plus vieux saluaient l'enfant avec respect.
Je n'oublirai jamais ses yeux de l'autre monde;
Elle en parlait encor la lumière profonde
Passant leurs longs cils noirs en se-fixant sur vous !
Et toujours j'entendrai cet entretien si doux:
n — Mère, dis-moi, les fleurs marchent et parlent-elles?
« —rNon, ange! il leur suffit d'éclore et d'être belles, o
Mais, disait-il, montrant avec amour sa soeur,
Frêle enfant au berceau : « — Pourquoi donc cette fleur
PIECES DIVERSES 37
« A-t-elle ces deux pieds et cette voix, ma mère? »
Il regardait ainsi toutes choses sur terre
En penseur, en poète. — Il savait déjà voir. —
Son père le surprit à contempler, un soir,
Derrière les grands monts, la paupière éblouie,
Se lever lentement la lune épanouie :
« — Je veux la voir, dit-il, s'élancer dans les cieux ! i
Mais la mort était là qui lui ferma les yeux !
cA MONSEIGNEUR M***
Souvenir de son admirable sermon du 39 |uin 1871,
offert avec respect.
Pendant que dans la nèfles chants purs retentissent
A cette heure douteuse où les vitraux pâlissent,
Comme font les douleurs s'effaçant dans l'oubli,
Quand des saints transparents aux mystiques symboles
S'éteignaient lentement les vives auréoles
Sous le jour affaibli,
Mes yeux chargés aussi des brumes de la terre
Se sont tendus alors vers l'idéale sphère,
Où la lumière luit qui n'a point de couchant.
Ils se sont dilatés dans un ciel sans nuage,
Us se sont reposés au bienheureux rivage
Ignoré du méchant.
PIÈCES DIVERSES 39
Extase! joie intime! ineffable délire!
Enivrement! douceur et force du martyre!
Charme! transport divin! Toi qui fais les élus,
Tu descendis d'en haut dans le fond de mon âme,
Et mon coeur tout brûlant devint comme une flamme
S'élançant vers Jésus!
Or, Satan, qui se rit des extases sublimes,
Satan, qui nous atteint sur les plus hautes cimes,
Et qui jusqu'au désert nous suit pour nous tenter,
Pour nous montrer du doigt les splendeurs de la terre,
Satan vint m'obséder; sa voix disait : Chimère!
Et j'osai l'écouter!
Des saints dans les vitraux je vis les faces blêmes.
Us semblaient s'agiter dans de» efforts suprêmes
Pour ranimer ma foi que Satan ébranlait;
Mais il me dominait, m'enveloppait dans l'ombre,
Et, comme le vaisseau qui tout près du poit sombre,
Mon esprit succombait.
Et là, dans le saint lieu résonnant de prières,
Tout orné d'écussons, de pieuses bannières,
De cierges tout à coup étoile, radieux,
40 PIÈCES DIVERSES
Ma pensée, obscurcie et par Satan troublée,
Ma pensée, un instant aussi haut envolée,
Redescendit des cieux!
Je sentis du Maudit la funeste puissance.
Il me disait tout bas le mot de : Jouissance.
« L'amour, murmurait-il, est plus sûr que le ciel,
« Et la realité plus belle que le rêve. »
Et sa voix me charmait, comme elle charmait Eve
Au jardin d'Israël!
Mais le prêti e apparut qui déjoua ses trames.
Il évoqua soudain tous nos sinistres drames
Qui tiennent frissonnant l'univers plein d'horreur.
Il nous montra Satan triomphant dans l'espace,
Armant les citoyens et de la populace
Excitant la fureur;
Et les hommes sans Dieu, voués à l'anarchie,
Exterminant le juste, allumant l'incendie,
Dans le crime et la fange ivres se récréant,
Affolés par le sang, les haines infernales,
La vengeance implacable, et dans leurs saturnales
Proclamant le néant.
PIÈCES DIVERSES 41
Puis il dit : « O pécheur ! prête, prête l'oreille !
« Que ton âme engourdie à la foi se réveille !
« Vois de l'impiété, vois le farouche aspect,
« Ces monstres odieux que le blasphème enfièvre.
« Us ont écrit le mot de « Mépris » sur la lèvre;
« Inscrivons-y : RESPECT. J>
« Gardons-nous des erreurs, des lâches défaillances;
« Resserrons les beaux noeuds des saintes alliances
« Avec le Dieu d'amour, le Dieu de vérité,
s Qu'il revienne à nos coeurs ! Sa grâce est infinie,
« En lui seul est la paix, la liberté bénie
« Et la fraternité. »
A l'appel du pasteur tous les genoux fléchirent !
Je priai, je pleurai pour ceux qui se déchirent
Dans l'étreinte féroce et la bave et le fiel.
Mon âme rebondit vers le Dieu qu'elle espère,
Satan vaincu la vit se relever de terre
Et remonter au ciel !
6
"PIERRE DUVONT CHEZ JEAN TISSEUR*
SONNET HISTORIQUE
A Monsieur KaempFen
Cumptez s'ils sont quatoize, et voila le sonnet.
Régnier Desmarais.
Un jour qu'il faisait gris, Dupont vint chez Tisseur.
« Ta muse, lui dit-il, de ma muse est la soeur. »
Il tenait un bouquet : — « Regarde cette rose,
o Et puis ce médaillon que de mes pleurs j'arrose.
« Dans ton rythme élégant et d'exquise douceur,
« Sur ce trésor chéri dont je suis possesseur
« Brode-moi douze vers, — poésie et non prose :
« Le sujet, j'en conviens, peut te sembler morose.
* Poète lyonnais.
PIÈCES DIVERSES 43
« Mais ne fais pas ces vers pour être publiés,
« Je ne veux pas non plus qu'ils me soient dédiés;
• Et surtout, retiens bien, il ne m'en faut que douze.
« Afin que sur ce point ton esprit ne se blouse
« Et n'aille imaginer que le mien soit tari,
« Pour quatorze, vois-tu, j'irais chez Soulary. •
Lyon, 13 décembre 1869.
LES "DRAGÉES DE GLACE
CONTE VRAI
Hélas! on peut aigrir le coeur le plus aimant
Et, jeune, on tue en nous parfois le sentiment.
Jean était tendre et bon, mais haï par son père,
Un égoïste, un fat. Puis elle aussi, la mère,
Etait une coquette et n'avait point de coeur.
Tous deux ils suffisaient à leur parfait bonheur,
Et les marmots étaient de surcroît, une gêne.
— Quoi! pour eux se priver, se donner de la peine? —
Us étaient sept encore! Et ces mauvais parents
Livraient au seul hasard le sort de leurs enfants.
PIECES DIVERSES 45
Dans un réduit obscur, au fond de la demeure,
Us étaient enfermés en tout temps, à toute heure,
Oubliés, ignorés, privés d'air, de soleil,
Et de ce doux baiser qui rend gai le réveil !
Le plus jeune oisillon de la triste nichée
Etait poète né. Comme une voix cachée
Lui chantait doucement des mots mystérieux,
Et l'enfant écoutait, et l'on voyait ses yeux,
S'illuminant soudain de lumières étranges,
Suivre au loin quelque essaim de fantasques phalanges.
A son âme de feu l'amour se révélait,
L'aimante volonté de Dieu se dévoilait.
Ardent, il s'élançait vers cette mère ingrate
Qui froissait sans pitié son âme délicate ;
Mais elle, de très-loin, l'éloignait delà main.
Seul un chien répondait avec son oeil humain
A ce brûlant désir d'ineffable tendresse,
Et sa tête allongée attirait la caresse
Que repoussaient du fils ces parents monstrueux.
Un jour pourtant, un jour, que l'enfant fut heureux !
A cet âge un sourire, et le chagrin s'envole.
Il entendit du père une accorte parole;
46 PIÈCES DIVERSES
11 lui disait d'un air, il est vrai, fort moqueur :
« Tu me semblés bon diable, oui, tu montres du coeur.
« Aussi je te prépare une grande surprise :
« Voici venir Noël, et la neige est bien prise;
« Il fait froid pour longtemps. Mais l'heure de Jésus
« Apporte des bonbons, il en pleut tant et plus;
« Tu recevras les tiens de la main de ton père. »
Et l'enfant étonné, joyeux, palpite, espère;
Ce pauvre cher petit, voyez-le maintenant
De sa reconnaissance embelli, rayonnant,
Car c'est d'amour pour lui qu'est faite la promesse.
Qu'importent les bonbons auprès de cette ivresse ?
Lui, ce frêle grillon, incompris, maltraité!
Il-aura donc enfin ce bonheur souhaité
D'embrasser en pleurant une main paternelle,
Qui sera douce après avoir été cruelle.
Ah! quelle joie! Enfin arrive ce grand jour
Où, pour nous racheter, naquit le Dieu d'amour,
Dont il a tant rêvé, qu'avec fièvre il désire.
Le père vient! Il rit ! il approche! ô délire!
Il tient la main fermée et secoue en marchant
Ces bonbons que, brûlante, une autre main attend. . .
. . . Il les y jette enfin. . . Douleur que rien n'efface!
Ah ! ces bonbons étaient faits de neige et de glace !
PIÈCFS DIVERSES 47
Ce froid, l'enfant, frappé d'une morne stupeur,
Le sentit beaucoup moins à ses doigts qu'à son coeur.
Il chercha par instinct la pitié de sa mère :
La belle à son miroir riait du pauvre hère!
Dès lors plus d'abandon, plus de foi, plus d'espoir;
Dans son rêve enfermé, blotti dans son coin noir,
Il devint ombrageux en grandissant poète,
Et la flamme est tarie en son âme inquiète.
Gardez-vous de l'aimer, de souffrir avec lui,
De prendre votre part de son profond ennui;
Car, si vous lui tendez des mains d'amour chargées,
De son père aussitôt il y met les dragées,
Et si vous ranimez ce coeur faible, hésitant,
Si vous fondez sa glace, il regèle à l'instant.
Lyon, Ier janvier 1870.
LES DRAGÉES DE FEU
En envoyant une boîte de cigares.
Dragée ou de flamme ou de glace,
N'est-ce tout un ? Qu'importe au fond ?
L'une saisit la main et fond,
L'autre aux lèvres brûle et s'efface.
Neuchâtel, i" janvier 1871.
cAPRÈS UNE CAUSERIE
Cette caresse, hélas ! qui fit sa folle envie,
Cette douce caresse inconnue à sa vie,
Que refusa sa mère à son amour d'enfant,
Que plus tard il voulut, avec son coeur ardent,
Recevoir de la Muse et de la femme aimée,
Et qu'il rêva sans cesse en son âme pâmée,
Dans ces brûlants désirs pleins d'un trouble éperdu
Qui nous viennent encor du Paradis perdu,
Cette caresse forte et tendre, et tant cherchée,
Que sa lèvre aspirait et qu'elle eût arrachée,
Aux dépens de son souffle, à l'arbre du bonheur,
Ce soir, en l'écoutant, me débordait du cceui !
CONTRE
LES eAMIS "POÈTES ET POÉTESSES
Non ! je ne hais rien tant que ces fausses promesses
D'amour, de dévoûment, d'immuables tendresses,
Dont viennent nous leurrer ces sublimes diseurs
Qui vont partout quêtant des Muses et des Soeurs.
Par leurs beaux et grands mots laissons charmer notre âme,
Croyons à ces transports de leur divine flamme,
Et que pour un moment le sort nous soit amer,
Nous voyons aussitôt comme ils savent aimer!
Comme ils changent de ton, dès l'instant qu'on les gêne,
Comme ils jettent au loin nos soucis, notre peine;
Comme ils sont durs et froids ces coeurs faits d'idéal,
Qui se plaignent toujours de leur destin banal.
' PIÈCES DIVERSES 51
Soyons tout sentiment jusqu'au jour de l'épreuve,
Mais alors repoussons, sans que rien nous émeuve,
Ces esprits orgueilleux qui d'eux seuls ont pitié,
Et meurent ces amis sans force en amitié!
MÉDITATION
Je vous donne ma paix.
Evangile de S. Jean.
Que la pai\ de Dieu soit a\ec vous.
Souvenir d'un sermon
évangélique.
La vie était sans charme et le travail sans joie,
La douleur apaisée abandonnait sa proie
Et la livrait sans force à son fatal destin,
Quand l'amitié parut. Comme, vers le matin,
Un rayon lumineux vient percer la nuit sombie,
Et puis s'épanouit pour en dissiper l'ombie,
Ainsi, quand elle vint à mes regards charmés,
O mes tristes devoirs ! vous fûtes transformés.
PIECES DIVERSES 53
Je lui tendis les bras, elle était l'espérance;
Je me soumis entière à sa douce puissance.
Quel changement alors ! Tout brille, tout renaît,
Et cet esprit éteint, que le sort inclinait,
Se ravive et dilate en la pure-atmosphère;
Il resplendit, il plane au-dessus de la terre !
Mais ce n'est qu'un éclair, l'illusion d'un jour :
Cette amitié si belle . . hélas! c'était l'amour!
L'amour, l'aimant trompeur qui fait dévier l'être
Du chemin assuré qui conduit au vrai maître !
Qui torture, qui tue au lieu de ranimer,
Qui n'enflamme les coeurs que pour les consumer!
Car Dieu nous donne tout dans l'immense nature,
Mais il a pour lui seul formé la créature.
Si notre coeur bénit, s'il jouit de ses dons,
Voici venir la mort, les cruels abandons !
A lui tout notre amour, à lui le grand Manoeuvre,
A son Esprit divin et non pas à son oeuvre.
Toute joie est perverse et tout bonheur impur.
Fixons-nous le soleil, tout nous devient obscur!
Soyons aimés, aimons, et l'offense est impie,
Et par cet amour même aussitôt il châtie!
54 PIECES DIVERSFS
Mourir à tout sans cesse et vivre tout en lui,
Ne chercher qu'en lui seul dans la marche un appui,
N'avoir que lui pour but, n'avoir que lui pour guide,
Ou bien errer toujours ou sombrer dans le vide,
Comme par l'ouragan tout vaisseau naufragé,
Sans gouvernail, sans voile, est bientôt submergé !
Ah ! tu punis trop fort, ô mon Dieu ! quand notre âme
Détourne et te ravit un rayon de sa flamme !
Prends donc mon coeur, prends-le, je te l'offre à genoux,
Qu'il goûte enfin ta paix dans ton amour jaloux I
TRISTESSE
Oui, puisque tant de vie a pu mourir en nous,
Puisque de tant de morts notre coeur est la tombe,
Puisque les sentiments amers et les plus doux
Sont immolés sans cesse en lui, morne hécatombe,
Nous avons bien le droit de te craindre, ô néant !
Et'ce n'est pas la moindre, hélas ! de nos souffrances
Que la stupeur qu'on a près du gouffre béant,
Où tout s'est englouti des saintes espérances !
Lyon, juin 1869.
LE GRAND DEUIL
A mon amie Madame Cabrol.
L'enfer est un lieu où l'on n'aime plus.
Sainte Thérèse.
Voir marcher tout vivants ceux qui pour nous sont morts,
Ah ! supplice d'enfer digne du noir remords !
Et survivre soi-même à sa propre agonie,
S'arrêter éperdu sur la route infinie
1 Où l'on montait à deux, et s'y trouver tout seul !
Voir la nature en fleur se couvrir d'un linceul!
Sentir toute jeunesse en nos veines figée,

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin