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A l'heure du pastiche

De
130 pages
Le pastiche n’est qu’un amusement : modeste ! entre l’hommage et l’amitié. Certains auteurs nous poursuivent, nous confient leurs secrets, nous surprennent par leur style. Parfois, comme un simple échange, nous pouvons être amenés à nous dire : « Et si j’essayais de me glisser dans la peau de son style ? Juste comme ça ! comme un jeu un peu prétentieux mais tellement innocent ».
Pour ma part, au fil du temps, après éliminations successives, j’ai conservé quelques-uns de ces essais. J’espère que ma petite collection sera feuilletée avec quelque intérêt ; mieux ! qu’elle incitera certains à s’y mettre à leur tour...
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VOUS ÊTES BIEN !
saynète pour acteur atrabilaire et acariâtre
Allez, laissezvous faire… pour une petite leçon de philosophie pratique !… Pas de panique !… vous vous souvenez sans doute de ce texte de Pascal sur ledivertissement (vous savez, celui qu’on vous a fait lire au lycée il y a… un bon milliard d’années…). Non ?… vraiment pas ?… tant pis ! on va faire comme si !… Mais si, vous savez ! ce texte où il disait que les chasseurs chassaient juste pour s’occuper l’esprit, et pas parce que c’étaient des « viandards » !… que l’on était incapable de rester tranquillement dans sa chambre !… (sauf pour faire des cochonneries), etc. Un Anglais que j’aime bien, Desmond Morris, a eu plus récemment l’idée de continuer làdessus, en affirmant qu’on était apparemment condamnés à chercher de la surstimulation (l’adrénaline, une vraie drogue ! cours de biologie de Terminale…) : plus d’émotions fortes ! plus de bouffe ! plus d’expériences amoureuses ! plus de montagnes russes ! plus d’images accrocheuses ! de dope ! d’alcool ! de bruit ! d’instruments de com ! de jeux vidéo de plus en plus violents ! de tout, et toujours plus !… fast and furius ! (leu, c’est pour la rime).
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Ça y est, vous me suivez ? Eh bien c’est à vous de réfléchir maintenant : je jette mon téléphone mobile ou non ? (non, je plaisante, je ne veux pas être responsable de suicides collectifs…) ; non, plus simplement : essayez de faire le point, du fond même de vos ténèbres intérieures… Vous qui pouvez rester scotchés pendant des heures à vos écrans : infos, messages persos, pubs qui trouvent toujours le moyen de se glisser entre vous et le monde virtuel !… L’œil rivé sur la pendule du boulot ou en bas à droite de l’écran, au cas où ce ne serait pas la même heure !… Confusément, un petit vibreur de cervelle vous avertit pourtant qu’il y a quelque chose d’anormal dans cette agitation de l’esprit : comme une sorte de piège làdedans : que vous êtes comme cette boule Orangina qui s’explosait la tête dans tous les coins du flipper !… ou l’innocent de la Matrix, quand il sait pas encore qu’il est l’élu, s’il est branché quand il est débranché (enfin, vous vous rappelez ?…). Et pourquoi vous en êtes là ?… Allez ! Vous avez droit à une réponse ! Et qui c’est qui va finir par vous la donner ?… Allez, je vous offre quand même quelques secondes pour y réfléchir !… Une, deux ! Bien : c’est vrai qu’on n’a pas que ça à faire ! J’en vois qui regardent leur montre… Je veux juste faire remarquer que vous n’êtes pas très bons à ce jeu là, je veux dire le jeu de la réflexion ! Vous n’êtes pas près de gagner le million de Foucault ! Avec vous, il va faire des
économies… Tiens, la réponse : « C’est parce que vous vous sentez obligés de courir après le temps qui court !… » Alors, c’était facile, quand même ! Pas besoin de passer par la case Arte !… Bon, pour ceux qui sont un peu lents à la détente, je vais quand même répéter la bonne réponse : « C’est parce que vous vous sentez obligés de courir après le temps qui court !… » Je note que personne n’a levé la main ; mon producteur va faire des économies lui aussi, et moi j’aurai une petite prime… hein, François, c’est pas une bonne idée ?.… J’en reviens à mon cent mètres haies : courir après le temps qui court, ça c’est le mauvais plan !… parce que vous avez négligé le bon vieux dilemme humain : « Ne pas oublier que la fin arrivera un jour, quoi qu’on fasse ; mais en attendant, il faut vivre au quotidien comme des immortels ! » Ouf ! Ça chauffe les neurones ce soir ! Enfin pour ceux qui en ont ! Pas ceux qui somnolent à mon spectacle comme devantLes Feux de l’AmourMon père disait: « Quand ce sera la fin, tu le sauras bien assez tôt! En attendant profite, mais à ton rythme! tranquille!… chaque minute après l’autre, à déguster comme le bon vin!… » Là, ça va? c’est plus simple ? Parce que mon père, il avait même pas lu Nietzsche et sonéternel présentAvec ses mots à lui, il disait qu’il fallait « freiner la vitesse! » Freiner la vitesse: j’aime bien l’expres sion, même si ça a un goût un peu bizarre…
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C’est vrai qu’au premier abord ça paraît pas évident de faire autrement… Mais essayez, au moins ! Histoire de vous entraîner !… Par exemple, quand vous faites la queue au magasin… même à la poste… soyons fous ! Mais, au lieu de baver votre impuissance avec vos voisins, réjouissezvous de pouvoir vous offrir gratuitement ce petit stage de méditation zen : souriez à la caméra de surveillance et, en arrivant à la vitre blindée du guichet, n’oubliez pas de remercier le petit personnel qui vous accueille si aimablement !… Autre exemple de pratique zen possible : quand on vient de grande banlieue par les transports en commun (en commun : « communautaire », on peut dire ça ?), oubliez les têtes d’œufs qui vous entourent et travaillez votre respiration yoga… Ne laissez pas votre regard se fixer sur les banquettes lacérées ! ou l’intérieur des trains décoré par les pubs et les tags aux marqueurs dégoulinants, laissezvous planer audessus des banlieues grisesmines, qui ont jamais eu droit à une quelconque inspiration des urbanistes !… Urbanistes ? ouais, ils ont même des diplômes ! Mais ça y est ! vous êtes quelque part ailleurs : en Inde peutêtre ?… Vous voyez les couleurs de Jaïpur ?… Vous êtes en 1721 ! et le soleil sur l’horizon caresse le grand bassin du Taj Mahal… À cette heure, les fakirs s’offrent en spec tacle aux touristes hébétés par la chaleur ; les « mendiants des étoiles » commencent leurs
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ablutions matinales devant leurs cônes d’en cens… Derrière, légèrement sur votre gauche, on douche à grande eau les éléphants pour des noces princières… Je sens que vous y êtes !…Bien !… et c’est tant mieux, parce que mainte nant il va falloir sortir de la gare du Nord !… Alors, gardez la respiration yoga ; n’oubliez pas de remercier le conducteur de la motrice pour « cet agréable voyage matinal » !… Allez, un petit geste amical fera l’affaire !… Et souriez aussi aux « malheureux excités » qui vous bousculent à l’entrée du métro parisien !… Dites au SDF qui vous tend la main que vous « compatissez »… mais quelque part, quand même, vous l’enviez « d’avoir su accéder à l’essentiel… » Surtout : quand vous arrivez au bureau, mains jointes au niveau du sternum, n’oubliez pas de saluer tous ceux qui chuchotent à votre passage… et déposez une offrande de jasmin sur le bureau de votre supérieur, afin de lui exprimer toute votre gratitude… Et puis enfin, quand on vous dit calmement qu’on vous transporte « dans une institution spécialisée », continuez à sourire et saluez les infirmiers que vous croisez : dites leur que « vous comprenez leurs problèmes » et qu’ils ne doivent pas culpabiliser quand ils vous font avaler la pilule… Parce que vous : vous êtes bien !… Parce que vous : vous avez « atteint la plénitude de l’être » ! et aujourd’hui, vous savez que vous en êtes arrivé au stade ultime : ce point qui vous permet
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de croire « que vous pouvez sauver le reste du monde… ».
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POÈME SOUFI
Désert étrange sous l’astre orange nous nous enfuyons ; de la ville en paix le grand minaret pointe au ciel sa dévotion.
Chameaux de la lune gravissent la dune où nous bivouaquons : c’est l’heure où làbas la nuit noire déploie ses longues ailes sur l’horizon.
Arbre fossile vautour immobile observe sans passion ; ville incandescente le sabre ensanglante ruelles et maisons.
Nuage insolent court dans le vent et nous nous aimons : promise par l’émir
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