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Entre les mots, entre l'éveil

De
112 pages
J’avoue, je suis un affabulateur. Je m’en suis convaincu à l’issue de séances de rêve éveillé en psychothérapie ; pour moi c’est sûr, si la vie est littérature, la littérature le lui rend bien. On le sait, encore faut-il s’en convaincre : l’imagination y est un espace d’infinie liberté et de respiration hors contrôle ; tout en prenant soin évidemment de ne pas glisser dans ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à de la schizophrénie.
Sur une année, j’ai donc imaginé ma Saison en Enfer, mon Aurélia ; moins la colère, moins la souffrance. Un travail d’écriture parcourant un territoire en friche, entre la veille et le sommeil. Pour donner après coup un semblant de structure narrative à l’ensemble des flux et séquences, je les ai distribués en trois chapitres : une histoire d’amour (exaltée et malheureuse), un voyage autour du monde (qui n’a jamais eu lieu) et une expérience régressive. La tentation était grande de mieux baliser cette « dérive » de l’esprit, mais je laisse au lecteur le soin de s’y retrouver.
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KEROSENE TOUR
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Une autoroute saturée : entre les gaz d’échappement, le bitume diffuse ses propres vapeurs ; c’est décidé ! je me téléporte au cœur d’une caravane sahraouie ! À l’horizon, quelques rochers antédiluviens proposent déjà le décor d’ensemble alors que la radio et la moiteur sur mon visage me ramènent à la délicate question du réchauf fement planétaire… Petit moment de grâce dans l’attente de l’appel final ! Assis patiemment dans le sas touristique, j’écoute les annonces qui résonnent façon mystique. Je m’en vais dimanche à Orly. Comme un avion sans ailes… « Le vol AF 4 300 pour Casa est annoncé porte 58 ! » Puis la suite, mais à bord ; premiers sourires, premiers cocktails, premières rêveries entre l’eau et le ciel, dans le tintement des glaçons,
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et le souffle puissant des réacteurs… dont je prends le relais en ronronnant.
Deux souvenirs contraires se disputent ma mémoire flottante : hier matin, l’embouteillage sur le périphérique, et, au décollage, les dizaines de lapins zigzagant sur le gazon, shootés au kérosène. Mémoire flottante, vapeurs enivrantes. Les laines de Fès baignent aux bassins creusés dans la pierre. Les teintes multicolores resplendissent sous la lumière : indigo, sang, ocres, émeraude ! En contrebas, pendus sur de solides cordages de lin, les tapis s’imprègnent de l’hommage du temps. Le temps patine les coloris, aidé dans cette mission par les brûlures du soleil et les caresses du vent. Le muezzin n’aurait jamais dû refuser la nouvelle sono offerte par la communauté, parce que le mariage d’Aïcha, lui, dans la Cour aux Émeraudes, a un sacré volume sonore. Même que le vieux Saïd en a oublié la prière de l’aube !
Chère Eugénie.
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Enfin compris ce qui, dans les harems, excitait Delacroix et sa bande : l’intouchabilité des corps féminins ! muses interdites ! Fut un temps, si ma mémoire est bonne, où vous rêviez de vous exercer à la danse orien tale… Serviteur.
Les felouques du Nil glissent au nez des croco diles qui observent nonchalants ces drôles d’oiseaux indigestes… Pour nos gros lézards aquatiques, un petit rab de dodo semble s’imposer. Prenons le temps, soupirentils, de réfléchir à cette agitation. Juste un petit rayon de soleil traversant le champ des papyrus où j’ai installé mon nid pour la nuit. Le Nil, à cette latitude, s’énerve brutalement ! rappelant que les pluies équatoriales d’Afrique centrale ont dicté leur loi ici depuis cinq mille ans ; même aux dieux ! De plus en plus souvent (je sais, la chaleur et le kif m’ont tapé sur la tête !) l’ange Gabriel m’apparaît en rêve !
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Il replie maladroitement ses immenses ailes pour se poser au bord du lit. Des heures durant, il m’observe sans mot dire. Comment ? pas de sentence ? aucune révélation ? Que me veutil ? J’avais pourtant conscience de ne pas être l’élu. À quoi peut bien rêver le fondamentaliste lorsque son esprit s’apaise enfin, quand s’approche l’heure du sacrifice ? Une splendide résurrection ? Une grande famille joyeuse autour d’un opulent dîner ? Une fraîche oasis où se baignent de jeunes vierges éternellement avenantes ? Ou un simple siège de bois brut à la droite du Seigneur, tenant une coupelle de vin délicatement posée au creux de sa main ? Quant au très jeune martyr de ce matin, il aura à peine eu le temps d’y penser ! Seule, sa mère, avec dignité, était aux funérailles pour pleurer. On avait psalmodié tous les drames du siècle, on s’était convaincu qu’aucun temps à venir ne pourrait être pire que ce que nos aïeux avaient vécu. Mais la radio, chaque matin, égrenait ses cadavres… Ce ne serait pas encore pour demain
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qu’on ira bavarder de tout et de rien au Bagdad Café !
Un tapis usé jusqu’à la trame et c’est l’empire perse qui s’enflamme ! une brique de terre crue qui se délabre et c’est Babel qui monte aux cieux ! Avec cette pincée de sable au creux de ma main, j’entrevois le désert à perte de vue : toute l’étendue de ma paillasse ! tous les livres !
L’oasis promise par le guide était bien au ren dezvous ! nos crânes refroidiront ainsi toute la sainte jour née, puis nous repartirons. Quant à moi, je n’ai encore guère ressenti la fameuse jubilation du dépassement de soi ! De la lassitude et rien d’autre. Je me suis séparé de la caravane ; je marche seul dans le désert en effaçant mes traces derrière moi. Disparaître ici, reparaître là ! Je m’imagine sous les traits du djinn, mais au fond de moi, j’ai bien conscience de n’être qu’un simple mirage égaré dans la poussière et le vent. Tout se métamorphose sans en avoir l’air !
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le grain de silice dévale sur la rondeur de son compère et le vent, inlassable scarabée, roule de gigantesques dunes dans le mouvement perpétuel des sables.
Chaque matin au désert, la ligne d’horizon finit par céder au déluge de lumière qui envahit l’espace !
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Un jour d’avion, peutêtre deux ? Véritable somnambule débarqué du fond des brumes, voilà enfin le fameux golfe de Hong Kong et ses tours d’un autre monde. Passé la douane, les petites tracasseries de bon aloi et les hochements de tête, on trouve son taxi, exhibant la carte au nom de l’hôtel : « caractères simplifiés » ! suivre la femme de chambre au bout de l’interminable couloir et se laisser glisser sous la douche ; se détendre tout en évitant de s’endormir
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et se préparer à sortir coûte que coûte ! Tel un zombie errant au milieu de nappes de vapeur d’eau et d’une vie grouillante version « origines », on grignote méthodiquement une bonne dizaine de pinces de crabe avant de s’humecter le gosier d’ une onctueuse soupe de tortue. Cette fois, on a vraiment commencé l’atterris sage, en émergeant des moites torpeurs, en cherchant fébrilement notre petit club de femmes fatales… Extraterrestre dans la cité hors du temps, on baigne dans Hong Kong comme dans l’océan, avec le sentiment de ne pas déranger… Soit ! tout ici est déraisonnable, phagocyte, le construit gagne sur la montagne et les sous sols, sur le ciel et sur la mer, sur le yin et sur le yang : Fengshui oblige… Une villemonstre pour des mutants ! mais voilà pourquoi, sans doute, je m’y sens si bien pour soigner mes insomnies et mes inquiétudes les plus diverses. Le soleil n’est pas encore levé. Comme chaque matin, je m’installe face à ma feuille de papier de riz,
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le pinceau ferme et serein. Délayant l’encre de Chine dans un peu d’eau et de salive, j’observe la découpe des montagnes, étonnants spectres tirés vers le ciel. Mais la contemplation prend une nouvelle fois les choses en mains ! la calligraphie et son poème attendront bien jusqu’à demain.
Assoupi au musée de la Carpe Centenaire : des décors de miroirs s’écroulent lentement, tel le mercure, vers le fond d’un antique cratère. Une tique très antipathique s’attaque à mes terminaisons nerveuses ; je me laisse glisser avec lassitude dans le bouillon de chaux vive… Enfin mort ? et ce soirlà, un soir pénible où tout est sur l’envers… Je m’endors au milieu des volutes opiacées.
De somptueuses robes de soie tournent dans la lumière ; au Kerala, le maharadja brise luimême les fers de ses esclaves. Cornets et tablas orchestrent le rythme et la joie.
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Quant à moi et mon petit harem, nous resterons occultés derrière les persiennes durant toute la cérémonie. D’autant que la fameuse sieste dûment référencée au Kama sutra ne fait que commencer…
Matinprintemps, la feuille du laurier rose ose un si j’osais ? Matinbrûlures d’été, la feuille lâche alors un ouah ! de délectation, tout en se dorant la pilule. Matincouleurs d’automne : se laissant tourbillonner jusqu’au sol, la feuille pleurniche un bouh… de désœuvrement, ce dont tout le monde se fout ! Matin cristallin, la feuille se gèle jusqu’aux fibres, attendant l’engourdissement fatal… Sauf que, Voilà ! cette feuillelà était hindoue et croyait dur comme fer au samsâra, aux éternels recommencements de la vie ! Elle avait juste oublié à quoi pouvait bien ressembler une feuille d’arbre au temps des grands dieux védiques…
Encore jeune pour le titre de Lama ! il supporte c’est vrai la faim et le froid
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mais pas toujours les quolibets réservés aux novices… Alors aujourd’hui, il marche droit devant ! posant soigneusement ses sandales sur le sol friable du haut plateau. Le monastère avait disparu du paysage, il passera la nuit au refuge, vieil ermitage en ruines, et ne reviendra sur ses pas qu’au matin. Le supérieur ne va pas aimer cela mais au moins il saura ! Le plus dur sera d’affronter son regard silencieux et glaçant…
L’info tombe comme une chape de plomb : « Séisme de 9,3 dans la région de Lhassa : l’âme du Tibet n’est plus ! » Et, comme pour nous rassurer, on nous signale que « des funérailles célestes se préparent un peu partout dans le monde. » Émotion, désœuvrement, hébétude ! On apprend qu’à Pékin, « le Bureau Politique du Parti Communiste Chinois est entré en conclave ».
J’avais commencé par modeler une sculpture birmane : hommage à une héroïne et à son peuple ! mais un bruit inattendu audessus des toits, a fait riper mon pouce vers des lignes plus tibé taines…