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Introduction
Ou comment une piqûre peut changer le monde
26 Juin 18h06
- Le patient ne présente aucun signe de malaise, sa température vient d'atteindre les 41,2°C. Le membre atteint est à un stade intermédiaire de décomposition. C'est incroyable ! Je venais juste de reprendre conscience. Je n’avais aucune idée de ce qui m’arrivait. La dernière chose dont je me rappelai était un visage au-dessus de moi. Ensuite, c'était le trou noir. J’essayai de parler, mais ma gorge était aussi rêche que du papier de verre. - Tenez M. Éluard – il me tendit un verre remplit d’eau au goût de plastique - je suis le docteur Isaac Venti, je m'occupe de vous. Si vous éprouvez une sensation étrange au niveau de votre bras gauche, ne vous inquiétez pas, vous avez eu un accident. - Un accident ? dis-je d'une fois faible, j'étais à Rome ! Où suis-je ? Je veux savoir où je suis ! Et pourquoi est-ce que je ne sens plus mon bras ? paniquai-je en tentant de le soulever.
- Je vous en prie calmez-vous, dit le médecin d'une voix posée. En effet, vous étiez à Rome. Mais suite à votre accident, nous avons été obligé de vous rapatrier à Nice, je suis désolé. Mon cœur commençait à battre de plus en plus vite, ma respiration s’accéléra. J’essayai de comprendre ce qu’il me disait, mais mon cerveau était comme embrumé. Le médecin poursuivit : - Vous étiez en train de visiter le forum Romain lorsque vous avez été piqué par une araignée. Votre perte de connaissance a créé la panique, plusieurs personnes ont été blessées. - Blessées ? Je me suis seulement évanoui on ne m’a pas assassiné sous leurs yeux ! Et ça ne m'explique pas pourquoi je suis revenu à Nice. Je commençai à perdre patience. Le médecin, un homme d’environ 50 ans, était plutôt bel homme. Du moins d’après les critères de ma mère. Ses cheveux grisonnants n’en étaient pas moins épais, de délicates lunettes en métal gris étaient posées sur son nez fin et droit, son sourire révélait une rangée de dents blanches. Il devait s’en passer des choses avec les infirmières… Son beau visage affichait un masque d’arrogance, qui me le rendit aussitôt antipathique. Il était évident qu’il s’intéressait à moi uniquement à cause de ma piqûre et de ses effets secondaires. - L'hôpital de Rome est débordé en ce moment, une étrange épidémie s'est développée au sein de
l'établissement, il a été mis en quarantaine. Personne ne peut y entrer ni en sortir. Voyant mon visage se figer d’incompréhension, il s’empressa d’ajouter : - Pour l’instant, nous n’en savons pas plus que vous. Les seules informations qui nous sont parvenues ne sont pas bonnes, l’affaire est grave. Mais peu importe. M. Éluard, vous serez sur pieds en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire !
En écoutant le docteur, mon périple italien me revint en mémoire. Passionné depuis toujours par la civilisation Romaine, je m'étais envolé la veille pour la Ville éternelle, persuadé que j’y passerai le restant de ma vie. À Nice, je n’avais aucun point d’attache, aucun ami, aucune famille. J’ai toujours été un grand solitaire, mal à l’aise avec les personnes de mon âge qui ne partagent pas les mêmes passions que les miennes. Quand je suis entré à l’université, j’ai pris des cours d’Histoire de l’Art afin de pouvoir vivre mon rêve : travailler à Rome. Je n’avais aucune idée du métier que je voulais faire, la seule chose qui comptait pour moi était d’être entouré de ces antiques monuments. Pendant plusieurs années, j’ai travaillé comme serveur afin d’économiser pour ma future vie. Quand je suis parti de mon appartement Niçois, je
n’ai ressenti aucune émotion, aucun regret. La flamme de l’excitation brûlait en moi. Je jetais un dernier coup d’œil à ma ville durant le trajet jusqu’à l’aéroport, puis montais dans l’avion. Je suis arrivé à destination en fin de matinée. Dès ma sortie de l’aéroport, j’ai été assailli par la chaleur ambiante. Je n’avais jamais connu une telle sensation d’étouffement, et pourtant j’étais habitué à la chaleur. Je déposais rapidement mes bagages dans mon nouvel appartement, puis partais avec entrain visiter la ville. Les rues grouillaient de touristes en short, casquette et sandales, nous mourrions de chaud. Le t-shirt trempé de sueur, je me dirigeai vers le forum Romain, impatient de voir les ruines que j’admirais en photo. Après plus de deux heures de marche sous un soleil de plomb, je me suis assis sur un rocher à l'ombre d'un arbre. Soudain, je ressentis une vive douleur au bras droit. Je vis une minuscule araignée violette qui se balançait au bout de son fil. De rage, j’ai secoué le bras et écrasé la bestiole. Inquiet, j’inspectais ma blessure : elle était noire et gonflée. Je tentais de me lever, mais un flash noir passa devant mes yeux. Ma tête a heurté le sol avec brutalité : mon crâne semblait sur le point d’exploser. La vue brouillée par la douleur, j’entendais des cris, puis des bruits de pas autour de moi. La dernière chose que j’ai vu
avant de sombrer dans le néant fut le visage d’un homme, le téléphone portable vissé à l’oreille.
J’étais abasourdi, j’ai travaillé tellement dur toutes ces années pour me payer ce voyage, et finalement je ne suis resté à Rome que quelques heures ! Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer, la situation était si incongrue ! - Je vous prie de m'excuser, je dois rejoindre mes collègues, nous travaillons sur votre cas. Vous êtes exceptionnel - son œil brilla d'excitation - vous êtes la première personne à rester consciente avec une fièvre aussi forte ! Et votre bras ! il s’interrompit et inspira profondément, contrôlant une bouffée de joie. Je haussai un sourcil, perplexe par tant de gaieté. Puis, sans prévenir, le médecin planta une aiguille dans mon bras. Je criai, autant de surprise que de douleur. Stupéfait, je ne vis aucune goutte de sang perler de la blessure. J’essayai de plier le poing, mais après plusieurs efforts, seul mon index avait tressailli. Le docteur quitta la pièce à grands pas, griffonnant dans son calepin et marmonnant des mots que je n’entendais pas. Épuisé par ce réveil douloureux, je plongeai dans le sommeil.
18h46
Un épouvantable mal de tête me réveilla. Mon bras était encore plus noir que la dernière fois. J’eus l’impression que l’on avait confondu ma peau avec une crème brûlée, elle était en feu. La tête lourde, j’essayai de localiser le bouton d’appel. Après d’épuisants efforts, je réussis à l'atteindre. Une douleur sourde vrillait de ma blessure, à laquelle s’ajoutaient de désagréables chatouillements. Avec horreur, je vis qu’une gigantesque araignée violette et velue me grignotait le bras. Elle arrachait ma chair, qui s’étirait à la façon d’un élastique avant de claquer contre la mâchoire de l’affreuse bête. J’hurlai de toutes mes forces, je criais à m’en enflammer les cordes vocales, mais personne ne m’entendait. J’étais terrifié, et surtout, j’avais mal. Jamais je n’aurais cru qu’il était possible d’avoir aussi mal. J’essayai de dégager mon bras de l’emprise de l’araignée, mais il était comme paralysé. Enfin, je vis une ombre se profiler à l’orée de la porte. - S'il vous plait ! Aidez-moi ! Mais ce n’était pas l’infirmière, c’était un monstre informe et immense ! La chose possédait plusieurs tentacules affreusement longs et visqueux, sa peau était grisâtre, tremblotante comme de la gelée de
groseilles. Sa bouche énorme contenait une centaine de dents acérées. J’essayai une nouvelle fois de m’enfuir, mais mon corps ne répondait plus : j’étais coincé sur mon petit lit d’hôpital. Je regardais autour de moi pour trouver une arme, n’importe laquelle, qui pourrait le débarrasser de ces horreurs. Un craquement sinistre se répercuta dans la chambre : l'araignée carnivore avait cassé l’os, et s'attaquait maintenant à la moelle. La vue brouillée par les larmes de peur et d'impuissance, je vis le monstre lever l'un de ses tentacules au-dessus de ma poitrine. - Non ! S'il vous plait ne me faites pas de mal, s'il vous... La fin de ma phrase se perdit dans un flot de sang : le tentacule tenait mon cœur, encore palpitant, qu'il avait arraché en une fraction de seconde.
19h00
J’entrouvris un œil, qui se posa sur une blouse blanche. La bouche pâteuse, le pyjama trempé de sueur, nauséeux, je demandai ce qu’il s’était passé : - Votre fièvre s'est aggravée, dit une voix douce, vous avez eu une violente crise d'hallucination, plusieurs infirmiers ont été nécessaire pour vous contrôler. Nous vous avons donné un puissant sédatif, cela ne se reproduira plus.
Malgré son ton rassurant, je sentais encore ma peau se déchirer sous les dents de l’araignée, je voyais mon cœur battant hors de ma poitrine. Mon bras était toujours en seul morceau, mais n'était pas beau à voir : il était totalement noir, des cloques pullulaient, certaines mêmes éclataient. Je pris brutalement conscience que mon bras se décomposait. Une vague de nausée monta en moi, et je me penchai sur le côté pour la laisser déferler. L’infirmière me tendit un verre d’eau et passa un linge frais sur mon visage. Tout d’un coup, ma vision devint trouble, et mes oreilles se bouchèrent, comme si j’étais dans un avion en plein décollage. Le froid m’envahit, je tremblais. Au loin, un bip résonnait, je savais qu’il s’agissait de mon électrocardiogramme. Je mourrai. Alors que toute ma vie j’avais redouté la mort, je m’aperçus que ce n’était en rien ce que je m’étais imaginé. Je n’avais pas peur, je regrettais seulement de ne pas avoir réussi à vivre mon rêve. Je baignai dans le calme le plus total, et je dois dire que c’était plutôt agréable. Je ne voyais pas la lumière qui annonçait l’arrivée de la mort, au contraire, j’étais dans une complète obscurité. Après un moment – j’avais perdu toute notion du temps -, la lumière revint.
19h12
Je voyais flou, comme si un voile opaque s’était posé devant mes yeux. - Infirmière ! Je ne vois plus rien, infirmière ! J’essayai de me lever de mon lit, mais mes jambes me lâchèrent et je m’effondrai sur le sol. Un vacarme retentit, je me bouchai les oreilles tout en continuant d’appeler à l’aide. -Tic-tac tic-tac - Poussez madame, allez ! - Il paraît que Venti aurait une aventure avec Suzanne, tu sais… J’entendais tout ce qu’il se passait dans l’hôpital ! Je ressentais une énergie incroyable, mais mon corps ne suivait pas, j’avais l’impression de bouger au ralentis. Je me mis à ramper sur le sol : poser les mains loin devant moi, puis ramener mon corps. Mon pied heurta l’étagère près de mon lit, le bruit de la télécommande qui tomba sur le sol fut si fort que j’eus peur que mes tympans éclatent. Une odeur terrible, immonde, agressa mon nez. Cela sentait la sueur, le sang, la peur, l’angoisse. Un cocktail explosif, vomitif. Je me sentis irrésistiblement attiré vers la source de cette odeur. J’oubliai tout le reste : mon ancienne vie, mon accident, ma « mort ». Je ne pensais plus à rien, je ne voulais plus qu’une chose : manger, m’enivrer de cette pestilence.
Dans le couloir, je vis deux formes noires côte à côte. Silencieusement, je m’approchai, et mordis avec délectation dans une jambe. Le tissu au goût de lessive aseptisée glissa rapidement au fond de ma gorge, ce n’était pas ça qui m’intéressait. La viande, la chair de la forme - que j’identifiai en tant que femme - était horrible, caoutchouteuse. Le goût était atroce, je n’avais jamais rien mangé d’aussi mauvais, mais j’en voulais encore, il m’en fallait plus. J’étais tellement avide de cette viande que je ne pris même pas le temps de mâcher, je n’en avais pas le temps. Je mordis encore et encore, les cris de la femme emplissaient l’espace. Plusieurs formes approchaient de moi, je délaissai ma proie pour en attaquer une autre, plus grosse, sûrement un homme. Sa viande était plus forte, avec un arrière-goût de tabac, mais je la mangeai, avec un mélange d’écœurement et de jouissance. Autour de moi, c’était le chaos, les cris et les pleurs se mêlaient à mes gémissements de plaisir. Je m’accrochai aux jambes de quelqu’un, un homme vu leur puissance, et le fis tomber. Le cri qu’il poussa m’emplit de joie. Il était allongé sur le dos, et essayai de me repousser en posant ses mains sur mes épaules. Je sentis quelque chose passer à travers mon dos et ressortir du côté de mon ventre. Je ne ressentis aucune douleur, juste une sorte de courant d’air. Ma force était plus importante que la sienne, ma
bouche s’approchait peu à peu de son cou. J’allais refermer ma mâchoire sur sa jugulaire lorsque ce fut le trou noir. On m’avait tué. Définitivement.
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