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Chaque coup asséné sur la carrosserie ne suffisait pas à couvrir les hurlements de possédé qu’il éructait, le visage défiguré, le corps parcouru par la souffrance qu’il voulait extirper de ce corps réducteur d’humanité. Le capot de la Ford entra en résonance avec la pelle dans un vacarme de ferraille insupportable. Indifférent,Fred se vidait de l’énergie nocive qui l’animait et le transformait en fantôme. Depuis trop longtemps, il hantait sa propre histoire, enchaîné à sa peur et enfermé dans sa solitude. À bout de force, allégé sans être totalement vidé, il brandit la pelle en signe de victoire sur lui-même et prit la direction de l’Hôtel du Nord. Avec difficulté, il par-courut les trois cents mètres qui le séparaient de l’endroit, les doigts raidis sur le manche de la pelle devenue subitement trop lourde. Il logeait au premier étage de l’hôtel dans une chambre devenue une tanière. Il y régnait un désordre indescriptible. Sa maladie le transformait en animal. Une allure composite par absence de rasage depuis cinq jours et des cheveux hirsutes, un accoutrement minimaliste et un regard toujours en éveil, instinctif et vigilant, le faisaient ressembler à un ours en période d’hibernation. La comparaison avec l’animal s’arrêtait là, un ours n’avait pas d’états d’âme ! Léa l’observait de loin, désabusée mais tranquille. –Fred va beaucoup mieux! Se dit-elle pour con-jurer les idées noires qui l’assaillaient. Dans une main, elle avait gardé la robe de Marylin détournée à des fins personnelles. Elle la passa de nouveau pour son seul plaisir. La jeune femme avait
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Le médecin eut un sursaut déontologique. Fred ne jouait pas au malade et Manon ne le savait pas encore, il n’était pas seul. Les vies de Fred et de Léa étaient en danger. Il était temps de revenir à la réalité. Il puisa au fond de lui-même l’énergie nécessaire pour revenir à leur échange d’origine: celui d’une femme apparemment soucieuse de la santé d’un ami. Elle lui était venue en aide et le logeait depuis deux mois. Le médecin se sentait solidaire de son ami et pa-tient. Mais face à une telle créature comment ne pas perdre la tête ? Que la jeune femme cherche à plaire et use de son charme dans ses rapports humains, quoi de plus banal ! Les générations répondent à des codes et il était rompu à ce jeu. Mais Manon avait l’intelligence sociale d’un prédateur, d’une dominatrice. Il devait réagir, son instinct plus que son savoir médical lui disait de fuir. Joffrey siffla la fin de la récréation. La main posée lourdement sur son front, il donna l’impression d’un scientifique cherchant une intro-duction à la profondeur d’une pensée omnisciente… en plein désarroi. En guise de salut, il s’imposait de la rigueur et tentait de raisonner. En vain! Chaque initiative faisait la preuve du désir d’en découdre sen-suellement avec la jeune femme. Il se lança sans enthousiasme. –L’attitude de fuite ou de fugue ne manque pas de justifications ni d’arguments et dans le cas de Fred l’aggravation brutale de la maladie est née d’une pous-sée d’angoisse, lentement accumulée par des conditions
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Le paradoxe de sa situation tenait dans des contradictions inextricables: une solitude revendiquée en dépit d’un isolement phobique et un besoin de liberté qui dépendait d’un processus cathartique dont il sortait avec peine. Fred situa son arrivée dans le parc en rapport avec les premiers hurlements de Léa dont l’exubérance l’avait soustrait à son amnésie.À vivre en reclus,il s’était enfermé dans un univers confortable mais sournois, perdant peu à peu l’aptitude à exprimer des sentiments. À mesure qu’il s’enfonçait dans les abîmes de sa folie, ses sens se mettaient en veille. En quelques semaines, il s’était retrouvé avec l’envie de rien et l’impuissance à formuler une pensée, même vitale. Sa curiosité avait disparu depuis l’absence du goût de l’autre et, à mesure qu’un vide absolu se créait, il se remplissait d’une sensation de solitude, d’une vie sans désir partagé, ne serait-ce que d’un regard! Il se dé-battait dans un environnement toxique distillant un poison à l’origine d’un mal-être vertigineux et sans fin. L’explication de son état trouvait un début de réponse dans son travail de peintre. À travers son re-gard artistique, chaque portrait qu’il peignait engageait une dimension d’altérité pour son sujet et la sienne. Fred se laissait envahir au point de se désapproprier de lui-même. Il était devenu le voyeur de sa propre vie avec pour seule médication une patience qu’il croyait inébranlable. Ce remède l’avait achevé plus sûrement que le mal et conduit au black-out d’une existence engagée dans une démarche artistique épuisante.
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–Lorsqu’on vous regarde, on se dit qu’avec les hommes, c’est simple ! Manon leva les yeux au ciel, un air amusé et voulut proposer une méthode: celle de la guerre fleurie mais abandonna face à l’insistance de la secrétaire qui poursuivit. –Je vous dois une soirée inoubliable.J’ai quitté mon mari et largué mon amant! Elleavait débuté visiblement émue et terminé sur un ton enthousiaste. Son visage changea, ses yeux se plissèrent de joie, un frémissement la parcourut et elle s’exclama : –C’est trop ! C’est merveilleux ! Manon n’eut pas le temps de répondre que le médecin faisait son apparition. Le charme était rompu. La secrétaire adressa un regard complice à la jeune femme et les salua d’un sourire. Elle passerait sa soirée seule avec ses enfants. Suite à son message, son amant avait pris peur. Sa lâcheté avait mis le feu aux poudres. En rentrant chez elle, elle avait démoli l’épaule de son mari avec un club de golf. Il passait ses journées devant la télévision en fumant ses indemnités. Elle était non-fumeuse etfaisait bouillir la marmite ! Il en avait pris pour deux semaines d’hôpital et à comparer avec ses vingt ans de mariage vécus comme un emprison-nement, l’égalitéhomme-femme demeurait perfecti-ble !Elle avait le regret d’avoir trop longtemps laissé traîner la situation mais s’était trouvée une consolation : la recette vaudrait pour les copines, d’autant plus que le juge l’avait laissée en liberté.
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