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Les Dévorants de Paris

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334 pages

BnF collection ebooks - "Il était dix heures du soir. A cette heure peu avancée de la nuit, quand Paris en fête gronde dans la lumière et que l'étourdissante clameur du plaisir monte au-dessus de la ville, étouffant les sanglots des victimes de la bataille pour vivre, la rue Saint-Dominique s'endort. Le quartier aristocratique ne se réveille que passé minuit, sous le roulement des équipages ramenant, soit des Français, soit de l'Opéra, les nobles familles du faubourg."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


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À propos de BnF collection ebooks

 

BnF collection ebooks est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection fine réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF par un comité éditorial composé de ses plus grands experts et d’éditeurs, BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés.

Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

À MADAME LÉONIE DE C **

Vous, la joie et l’honneur du foyer domestique : vous, la plus dévouée des épouses et la plus tendre des mères ; vous, la courageuse, qui restez debout contre l’infortune, sans regretter les fleurs et le soleil d’antan, – femme grande parmi les femmes, – je vous prie d’accepter l’hommage de ce livre.

Si les Dévorants de Paris vous intéressent, vous vous direz, Madame, qu’un roman aussi étrange et aussi audacieux qu’il puisse paraître, ne va jamais plus loin que les réalités de la vie.

Votre bien respectueux,

DUBUT DE LAFOREST.

Paris, novembre 1884.

Le Petit Journal venait de publier l’annonce suivante :

Petrus Dilson est l’un des deux hommes les plus riches du monde connu. Il est plus riche que les Mackay et les Rothschild : la fortune de l’Américain ne peut être comparée qu’à celle du célèbre armateur Sir Arthur Stewart.

L’émotion fut grande à Paris et en province parmi les familles dont le nom commence par la lettre R. Un très grand nombre de personnes appartenant aux diverses classes de la société, demandèrent leur inscription immédiate sur le registre du Yankee, sans réfléchir au libellé de l’annonce disant textuellement :

 

« La famille R…, domiciliée, en 1864, rue des Blancs – Manteaux. »

 

La curiosité des Parisiens atteignait son paroxysme. Quand arriverait-il, cet Américain milliardaire, dont la science et la générosité sont connues de l’univers entier ?

Pourquoi cette énigme indéchiffrable de la lettre R ?

Les commentaires allaient leur train et des gens impressionnables perdaient la raison.

Tout passe et le désir de savoir s’émoussait, lorsque, le 21 mars 1883, on lut sur les murailles de Paris :

 

LE DOCTEUR DILSON EST ARRIVÉ ! ! !

 

Plus de cent mille personnes affluèrent sur le boulevard des Capucines. Le soir, il y eut une bousculade formidable. Les cris de : Il est arrivé ! il est arrivé ! retentirent. Les voitures et les omnibus ne passaient plus.

Un immense soupir de satisfaction s’exhalait de toutes les poitrines. On se pressait les mains, sans se connaître ; on s’embrassait, comme si, vraiment, on eût salué le retour d’un ami longtemps attendu.

– Le docteur Dilson va partager sa fortune avec les R. En êtes-vous, monsieur ?

– Oui.

– Et vous, madame ?

– Oui.

– Moi aussi !…

– Nous aussi !…

On échangeait des bouts de phrases :

– Nous sommes peut-être parents…

– Je le crois… Ma grand-mère…

Un kiosque vola en éclats sous la poussée de la foule ; le Grand-Hôtel ferma ses portes, pendant qu’un millier de gamins criaient sur l’air des Lampions :

Le Docteur !

Le Docteur !

Le Docteur !

Tandis que les agents de police luttaient contre le peuple refusant de se disperser, un homme à la barbiche rouge, vêtu d’une redingote gris fer très élégante, portant un monocle carré à l’œil droit, descendait la rue de Saint-Pétersbourg et s’arrêtait devant une affiche où se voyait le portrait du docteur Dilson, précédé de ces mots :

Avis à la famille R…

 

LE DOCTEUR DILSON EST ARRIVÉ ! ! !

 

Cet homme, c’était un juif allemand, le baron Karl Gismarck. Un sourire de triomphe éclaira les lèvres de l’étranger, qui creva l’affiche avec sa canne, en murmurant :

– Dilson, à nous deux !…

ILe maître et ses disciples

Il était dix heures du soir.

À cette heure peu avancée de la nuit, quand Paris en fête gronde dans la lumière et que l’étourdissante clameur du plaisir monte au-dessus de la ville, étouffant les sanglots des victimes de la bataille pour vivre, la rue Saint-Dominique s’endort. Le quartier aristocratique ne se réveille que passé minuit, sous le roulement des équipages ramenant, soit des Français, soit de l’Opéra, les nobles familles du faubourg.

Alors, les voitures se succèdent rapidement ; le pavé de la rue s’illumine sous les flammes d’or des lanternes. On entend retentir le cri traditionnel des cochers : « Porte, s’il vous plaît ! »

Les portes des hôtels se referment avec des bruits de canons lointains qui vont se répercutant, tout au fond des ténèbres. Deux gardiens de la paix, le capuchon rabattu sur les yeux, gravement, se promènent sur la chaussée déserte, traînant derrière eux leur ombre qui s’allonge sous les feux des réverbères et prend, sur les murailles, des formes fantastiques.

Parmi les voitures qui rentraient, ce soir-là, un coupé attelé d’un mecklembourgeois de race s’arrêta devant l’hôtel portant le numéro 18 de la rue. Le suisse ouvrit la porte-cochère. Le cheval pénétra vivement dans la voûte sonore, traversa la cour, et très habilement mené par le cocher, il décrivit une courbe et s’arrêta net en face d’un perron, une merveille d’architecture gothique.

Le baron Karl Gismarck descendit du coupé, gravit le perron et entra dans une antichambre, où deux domestiques en livrée noire attendaient.

À l’entrée de leur maître, les valets se levèrent et se tinrent immobiles.

Le baron les toisa d’un regard, en leur lançant son pardessus :

– Justin, tu as remis les lettres aux personnes mêmes ?

– Oui, mein Herr.

– Je t’ai défendu de m’appeler ainsi…

– Pardon, monsieur le baron… L’habitude…

– Tu changeras tes habitudes… Le feu est allumé dans mon cabinet ?

– Oui, monsieur le baron.

– C’est bien… Il faut faire aussi du feu dans le grand salon…

Puis s’adressant à l’autre domestique :

– Lux, descends à la loge. Fais coucher le suisse et prends sa place à la porte… Les trois personnes que j’attends seront ici dans une demi-heure… Tu ouvriras toi-même… C’est compris ?

– Oui, monsieur le baron.

– Quant à toi, Justin, ne quitte pas l’antichambre. Tu introduiras ces messieurs, et quand ils seront au salon, tu viendras me prévenir… J’ai dit.

Les valets s’inclinèrent et le baron entra dans son cabinet de travail. Le gentilhomme s’étendit sur un fauteuil, alluma un havane et commença à lire les journaux du soir.

 

Le baron Karl Gismarck était un homme de cinquante ans, très droit, très vert encore. Sa haute taille, ses bras nerveux, sa forte encolure dénotaient une force physique peu commune ; son large front, une intelligence remarquable. Il ne portait point de moustaches ; sa longue barbiche rouge allongeait encore son visage pointu ; un sourire étrange crispait ses lèvres et laissait voir des dents larges d’une blancheur éclatante. À l’entendre, il était d’origine alsacienne ; mais ses manières, sa brusquerie, le timbre de sa voix, ses violences mêmes, démentaient son affirmation.

Quoi qu’il en soit, il était venu à Paris, il y avait un an de cela, et il s’était établi dans le somptueux hôtel qu’il venait d’acquérir, après la déconfiture du comte de Sernouze. Il avait fait restaurer la maison avec une richesse et un faste exempts de goût peut-être, mais qui prouvaient que le nouveau propriétaire possédait une très grosse fortune.

Cet homme ressemblait à un Allemand. En 1870, on l’aurait écharpé peut-être ; aujourd’hui, on le saluait, et très bas. Le temps des espions ne dure pas à Paris.

 

Depuis un moment, Karl Gismarck, assis devant sa table de travail, écrivait des notes, quand le timbre annonçant un visiteur retentit.

Par la porte entrouverte, le baron put apercevoir l’homme qui entrait et que les lampes du vestibule mettaient en pleine lumière.

C’était un jeune ecclésiastique aux allures élégantes. Sa soutane de fine laine retroussée cavalièrement de côté, laissait deviner, sous un bas de soie noire, une jambe nerveuse : on eût dit d’un abbé de cour, au temps où les prêtres galants disputaient aux gens d’épée les dames amies de leur cœur.

– Et d’un !… murmura le baron, pendant que Justin introduisait le prêtre au grand salon.

Le timbre vibra encore.

– Et de deux ! continua Karl Gismarck, en observant la silhouette d’un personnage dont le pardessus en fourrure recouvrait un habit noir à la boutonnière fleurie d’une rosette multicolore.

– Et de trois ! dit le baron. Après le curé, le médecin ; après le médecin, le notaire… Nous voici au grand complet…

Celui qui s’avançait était un petit bonhomme fluet, marchant sur les tapis de l’antichambre avec des précautions infinies.

 

Les trois personnages étaient réunis dans le grand salon de l’hôtel Gismarck. Maintenant, le prêtre assis sur un fauteuil, tout près de la cheminée, lit son bréviaire, à la lueur des candélabres. De temps à autre, ses yeux passent par-dessus le livre et se fixent sur le docteur Hochecorne, en train de consulter un carnet de notes. Le docteur ne perd pas de vue son voisin l’abbé Fricard, premier vicaire de Sainte – Thérèse. Tandis que l’abbé et le médecin s’épient du regard, le notaire, Me Pilou, va et vient dans le salon ; il trottine, regardant tout, estimant tout, mobilier, tapis, marbres, tentures, bronzes, tableaux. Les deux hommes s’observaient toujours, sans mot dire, et Me Pilou estimait le tabouret du piano, lorsque la porte s’ouvrit pour livrer passage au baron.

Gismarck entra si brusquement que les visiteurs tressaillirent en se levant.

– Bonsoir, messieurs, dit-il de sa voix métallique, je vous remercie d’être venus… Veuillez prendre place et m’écouter.

D’un geste, il indiqua trois fauteuils rangés autour de la table du salon.

Le prêtre, le médecin et le notaire s’étant assis, le baron Karl Gismarck prit une chaise et s’installa en face d’eux, de l’autre côté de la table.

– Vous avez bien agi, messieurs, en vous rendant à mon invitation.

– Une invitation ?… interrompit le prêtre, dont vous nous devez les raisons…

– Monsieur l’abbé, vous serez satisfait…

– Monsieur le baron, dit le docteur, mes malades…

– Les malades attendront…

– Mes clients, fit le notaire…

– Ainsi que vos clients, mon cher maître…

– Monsieur, s’écria l’abbé, vous dépassez la mesure… le ne sais comment j’ai pu me rendre à une invitation aussi insolite que la vôtre, je me retire…

– Restez, dit le baron…

– Nous aussi, nous nous retirons, murmurèrent Me Pilou et le docteur Hochecorne, en faisant mine de suivre l’abbé Fricard.

Le prêtre essayait vainement d’ouvrir la porte.

– La porte est fermée, monsieur !

– Parbleu ! gronda Gismarck.

– Alors ?…

– Alors, vous restez…

– Non !…

– Monsieur l’abbé, armez-vous d’un peu de patience. Ce sont des affaires très importantes qui m’ont déterminé à vous appeler, ici, des affaires qui vous regardent, tous les trois… Voyons, l’abbé, c’est par vous que je commencerai tout à l’heure…

– Cet homme est fou, pensa l’abbé Fricard. Mettons-nous sur nos gardes…

– Reprenez vos places !

Dans l’espoir d’en finir plus vite, les invités de Karl Gismarck obéirent.

– Messieurs, commença le baron, on a remarqué, et ce n’est pas d’aujourd’hui, que la société se divise en deux parties : les imbéciles et les gens d’esprit ; les voleurs et les volés. Il suffit de regarder le monde pour avoir la conviction absolue qu’il vaut mieux être rangé dans l’une que dans l’autre de ces deux catégories…

– Parfaitement, dit le prêtre. Il vaut mieux être volé que voleur, dût-on passer pour un imbécile.

– C’est mon avis aussi, affirma le médecin.

– Je partage la manière de voir de ces messieurs, soupira le notaire absorbé par la contemplation de la pendule qu’il estimait dans les quatre mille francs, au bas mot.

Le rire du baron vibra dans la chambre avec un bruit strident de métal ; on eût dit de l’effondrement d’un sac d’écus :

– Vous ne dites pas un mot de ce que vous pensez… Vous mentez effrontément !

Sur ces mots, les trois personnages se levèrent encore, exaspérés.

L’abbé Fricard frappait la table avec son poing, le docteur Hochecorne menaçait le baron de sa canne, Me Pilou, lui-même, se dressait, tout rouge, écumant, caquetant, pareil à un coq sur ses ergots.

– Vous insultez la loi !

– Vous insultez la science !

– Vous insultez la religion !

Gismarck ricanait, en caressant sa longue barbiche flambant comme de la bière d’or.

– Allons !… allons !… pas d’injures !… Trêve aux menaces !… Vous êtes ici chez moi, ne l’oubliez pas… Les portes sont fermées, vous m’entendez ! Je disais donc, messieurs, – et vous êtes d’accord avec moi, – qu’en ce monde, il vaut mieux être voleur que volé… Vous souriez ; vous haussez les épaules ; vous vous révoltez toujours… Pourquoi ? Parce que vous êtes des hommes faibles et lâches… Eh bien ! je vais vous mettre à l’aise… moi, Karl Gismarck, moi qui puis aller dans tous les mondes, la tête haute, je suis un voleur ; et vous aussi, monsieur l’abbé, vous êtes un voleur !

– Cet homme est fou !

– Et vous aussi, docteur, vous êtes un misérable !…

– Prenez garde !…

– Et vous aussi, mon cher maître, vous méritez le bagne !… Et je le prouve : monsieur l’abbé Fricard, pourriez-vous me dire le nom du prêtre qui, se faisant passer pour son propre frère, s’est introduit dans la famille Verlaine pour séduire la fille de la maison ?

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