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Simples contes des collines

De
115 pages

BnF collection ebooks - "Elle était la fille de Sonoo, un homme des collines de l'Himalaya et de sa femme Jadéh. Une année, leur maïs ne rendit pas et deux ours passèrent la nuit dans leur unique champ de pavots, qui était juste au-dessus de la vallée du Sudledge, sur la rive de Kotgarh. Aussi, à la saison prochaine, ils se firent chrétiens et apportèrent leur bébé à la mission pour le faire baptiser."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.
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Préface
Dans l’Inde septentrionale, il y avait un monastère appelé le Chubára de Dhunni Bhagat. Personne ne se rappelait qui était Dhunni Bhagat ni quelle profession il exerçait en son temp s. Il avait vécu sa vie, ramassé un peu d’argent et , comme c’est le devoir d’un bon Hindou, dépensé le tout à édifier une œuvre de piét é – le Chubára. Cela abondait en cellules aux murs de briques, avec d’éclatantes peintures qui représentaient des dieux et des rois et des éléphants, et des prêtres décrépits venaient s’y asseoir et méditer sur la fin dernière des choses : les allées étaient pavées de briques, et les pieds nus de milliers de fidèles y avaient creusé de vraies rigoles. Des bouquets de manguiers s’élançaient d’entre les briques ; de grands arbres se penchaient au-dessus de la manivelle du puits qui geignait tout du long de la journée ; et des armées de perroquets passaient à tire d’aile à travers le s arbres. Les corneilles et les écureuils étaient ici domestiqués, car ils savaient bien que pas un prêtre ne les toucherait jamais.
De cent milles à la ronde, mendiants errants, vende urs de charmes et vagabonds en odeur de sainteté ve naient visiter le Chubára et s’y reposer. Mahométans, Sikhs et Hindous frayaient sur un pied d’égalité à l’ombre des arbres. Ils ét aient vieux, et quand l’homme est parvenu aux tourniquets de la Nuit, tous les dogmes du monde lui semblent merveilleusement semblables et décolorés.
Je tiens la remarque de Gobind le borgne. C’était u n saint homme qui vivait sur une île au milieu d’un e rivière et qui deux fois le jour jetait en pâture aux poissons de petites boulettes de pain. Dans la saison des grandes eaux, quand des cadavres bouffis venaient s’échouer au pied de l’île, Gobind veillait à ce qu ’ils fussent pieusement, brûlés, pour l’honneur de l’humanité et en prévision du compte qu’il rendrait un jour à Dieu.
Mais quand les deux tiers de l’île furent emportés par une crue soudaine, Gobind vint à travers la riv ière jusqu’au Chubára de Dhunni Bhagat, lui, son vase à boire de cuivre jaune avec la corde du puits autour du goulot, sa courte béqui lle à reposer le bras semée de clous brillants, sa paillasse, sa grande pipe, son parasol et son haut chapeau en pain de sucre où se balançaient des plumes de paon. Il s’enveloppa de sa courtepointe rapiécée où se mê laient toutes les couleurs et tous les tissus connu s, s’assit dans un coin ensoleillé du silencieux Chubára, et, appuyant le bras sur sa béquille court-emmanchée, il attendit la mort. On l ui apportait des aliments et des poignées de fleurs de souci et en retour il donnait sa bénédiction. Il était presque aveugle, et sa fi gure était couturée, ridée et plissée au-delà de toute croyance, car il avait vécu dans s on temps, qui était avant que les Anglais fussent a rrivés à plus de cinq cents milles du Chubára de Dhunni Bhagat.
Quand nous eûmes bien lié connaissance, Gobind me d isait des contes, d’un ton de voix qui rappelait à s’y méprendre le roulement lointain de lourds canons sur un pont de bois. Ses contes étaient vrais, mais pas un sur vingt ne pour rait être imprimé dans un livre anglais, parce que les Anglais ne pensent pas comme les indigènes. Ils rêvent sans fin à des choses qu ’un indigène chasserait de sa pensée jusqu’à une occasion favorable ; et un sujet qui n’arrêtera pas une seconde leur attention occu pera l’esprit d’un indigène jusqu’à l’occasion favorable : le résultat c’est qu e, d’un bord à l’autre d’un profond abîme de malent endu, indigènes et Anglais se regardent effarés, sans espoir de s’entendre.
– Et quel est votre métier honoré ? me dit Gobind u n dimanche soir. De quelle façon gagnez-vous votre pain quotidien ?
– Je suis, dis-je, unkerani– un qui écrit avec une plume sur du papier, sans être au service du gouvernement.
– Alors qu’écrivez-vous ? dit Gobind. Approchez-vou s, car je ne puis voir votre visage, et la lumière manque.
– Je prends pour sujet de mes écrits tout ce qui es t à la portée de mon intelligence et bien des chose s qui passent mon intelligence. Mais par-dessus tout je traite de la Vie et de la M ort, et des hommes et des femmes, et de l’Amour et du Destin, selon la mesure de mes talents, mettant le conte dans la bouche d’un, deux ou plusieurs personnages. Puis, par la grâce d e Dieu, les contes se vendent et il m’en revient de l’argent par quoi je me maint iens en vie.
– Précisément, dit Gobind. C’est là le travail du c onteur de bazar ; mais lui parle tout franc aux hom mes et aux femmes et il n’écrit rien du tout. Seulement quand l’histoire a piqué la curiosité des auditeurs et que les catastrophes vo nt fondre sur les bons, il s’arrête tout court et il exige qu’on le paie avant de repre ndre son récit. En est-il ainsi dans votre corps de métier, mon fils ?
– J’ai entendu parler de quelque chose d’analogue q uand un conte est très étendu, et qu’il se vend com me un concombre, par
petites tranches.
– Ah ! c’est moi qui étais jadis un diseur d’histoi res renommé, quand j’allais mendiant sur la route q ui va de Koshin à Etra ; c’était avant le dernier pèlerinage que j’ai fait, et que j e ferai jamais, à Orissa. J’ai raconté bien des his toires et j’en ai entendu raconter bien d’autres dans les maisons de repos, le soir quand o n était gai après la marche de la journée. Mon cœur me dit qu’en matière de contes, les grandes personnes ne sont que de petits enfants, et que le plus vieux conte est aussi le p lus aimé.
– Chez vous, c’est vérité, dis-je. Mais les gens de mon peuple désirent des contes nouveaux, et quand tout est écrit, voilà qu’ils se lèvent et déclarent que l’histoire serait meilleure , contée autrement, et ils mettent en doute la vérité des faits ou votre part d’invention.
– Mais quelle folie est la leur ! dit Gobind, brand issant sa main noueuse. Une histoire qui est racont ée est une histoire vraie tant qu’en dure le récit. Et quant aux remarques de ces gens-là – vous savez ce que Bilas Khan, qui était l e prince des conteurs, a répondu à quelqu’un qui le raillait dans la grande maison d e repos qui est sur la route de Jhelum : « Continue , mon frère, et finis ce que j’ai commencé », et le railleur reprit le récit, mais n’ ayant ni voix ni talent à apporter à la tâche il du t bientôt s’arrêter, et les pèlerins à souper le nourrirent d’injures et de coups de bâton s la moitié de cette nuit-là.
– Non, mais chez nous, du moment qu’on a donné de l ’argent, c’est le droit de l’acheteur ; tout comme nous nous en prendrions au vendeur de souliers de la mauvaise qualité de nos s ouliers, s’ils s’usaient trop vite. Si jamais je fa is un livre, vous le verrez et vous serez juge.
– Et le perroquet dit à l’arbre qui tombait : « Att ends, frère, que j’aille te chercher un support ! » dit Gobind avec un petit rire de froide ironie. Dieu m’a donné quatre-vingts ans, et peut-ê tre quelques années de plus. À cet âge, je ne puis guère regarder au-delà de la journée qui m’est mesurée à nouveau chaque jour, co mme par faveur. Hâte-toi.
– De quelle façon convient-il que je me mette à la tâche, dis-je, ô chef suprême de ceux qui égrènent des perles avec leur langue ?
– Comment le saurais-je ? Pourtant – il médita un i nstant – comment ne le saurais-je pas ? Dieu a créé bien des têtes, mais dans le monde entier, chez ton peuple ou chez le mien, il n ’y a qu’un cœur. Ce sont tous des enfants en matièr e de contes.
– Mais il n’y en a pas de si terribles que les peti ts, quand on déplace un mot ou que, racontant l’his toire une seconde fois, on oublie de mentionner ne fût-ce qu’un unique diablotin.
– Oui, j’ai raconté, moi aussi, des histoires aux p etits, mais voici ce que tu dois faire… – Le regard de ses vieilles prunelles tomba sur les peintures éclatantes du mur, sur le dôme bl eu et rouge et sur les flammes des poinsettias au-d elà. – Parle-leur d’abord des choses que tu as vues et qu’ils ont vues aussi. Ain si leur connaissance suppléera à tes imperfections. Parle-leur de ce que tu es seul à avoir vu, puis de ce que tu as entendu dire, et pui sque ce sont des enfants, parle-leur de batailles e t de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais ne manque pas de leur parler d’amour et autres choses du même genre. La t erre entière est pleine de contes pour qui écoute et ne chasse pas les pauvres de sa porte. Les pauvres sont les meilleurs conteu rs qu’il y ait ; car il leur faut mettre leur oreille contre le sol chaque soir.
Après cette conversation, l’idée germa dans ma tête , et Gobind montrait de l’insistance à s’informer d e la santé du livre.
Plus tard, après une absence de plusieurs mois, il arriva que je devais partir, pour aller très loin, et je vins dire adieu à Gobind.
– C’est un adieu pour tout de bon maintenant, dis-je, car je pars pour un très long voyage.
– Et moi aussi. Pour un plus long que le tien. Mais le livre ? dit-il.
– Il naîtra quand son temps sera venu, s’il en est ainsi ordonné.
– Je souhaiterais le voir, dit le vieil homme, se r encognant sous sa courtepointe. Mais cela ne sera p as. Je meurs dans trois jours, la nuit, un peu avant l’aurore. Le terme de mes ans es t accompli.
Neuf fois sur dix un indigène calcule sans se tromp er le jour de sa mort. À cet égard il a la prescien ce des bêtes.
– Alors tu t’en iras en paix, et c’est une bonne no uvelle, car tu as dit que la vie n’a pas de plaisir s pour toi.
– Mais il est dommage que notre livre ne soit pas n é. Comment saurai-je que mon nom y est mentionné ?
– Parce que je promets qu’en tête du livre, précéda nt tout le reste, on verra ceci écrit : « Gobind, s adhu, de l’île de la rivière et attendant Dieu dans le Chubára de Dhunni Bhagat, a parlé le premier de ce livre », dis-je.
– Et a donné son avis – l’avis d’un vieillard. Gobi nd, fils de Gobind du village de Chumi dans le tehs il de Karaon, district de Mooltan. Cela aussi sera-t-il écrit ?
– Cela sera écrit aussi.
– Et le livre ira par-delà l’Eau Noire jusqu’aux ma isons de ton peuple, et tous les vingts ans ?
– Tous ceux qui liront le livre le connaîtront. Je ne puis répondre des autres.
sahibsmon nom, moi qui ai quatre- connaîtront
– C’est là une bonne nouvelle. Appelle à haute voix tous ceux qui sont dans le monastère, et je veux leur dire cela.
En rangs serrés ils approchèrent,faquirs, sadhus, sunnyasis, byragis, nihangs etmullahs, prêtres de toutes les confessions, exhibant toutes les variétés de loques, et Gobind, appuyé sur sa béquille, parla, tant et si bien que leur cœur se gonfla visiblement d’envie et qu’un ancien à cheveux blancs invita Gob ind à penser plutôt à sa fin dernière qu’à une reno mmée périssable due à des bouches étrangères. Alors Gobind me donna sa bénédi ction et je m’en allai.
Ces contes ont été recueillis de tous côtés, et ils viennent de toutes sortes de gens, prêtres du Chub ára, Ala Yar le ciseleur, Jiwun Singh le charpentier, hommes à peine entrevus sur d es bateaux à vapeur ou dans des trains tout autour du monde, femmes filant à la porte de leurs chaumières dans le crépuscule, offic iers et gentlemen déjà morts et enterrés, et j’en d ois quelques-uns, mais ce sont de tous points les meilleurs, à mon père. La plupart d e ces contes ont paru dans des magazines ou des jou rnaux, et j’adresse mes remerciements aux rédacteurs en chef de ces publica tions ; mais quelques récits sont nouveaux de ce cô té-ci de l’eau, et il y en a qui 1 n’avaient pas encore vu le jour .
Les histoires les plus remarquables sont, bien ente ndu, celles qui ne paraissent pas – pour des raison s trop claires.
1tuléCette préface a paru en tête du volume qui est inti Life’s Handicap, being Stories of mine own people, mais elle peut servir d’introduction à la plupart des recueils de Kipling qui nous transportent dans l’Inde.
Lispeth
Voyez, vous avez rejeté l’Amour ! Quels sont ces dieux auxquels vous me commandez de plaire ? Les Troi s en Un, l’Un en Trois ? Non pas ! Je retourne aux dieux de mon peuple. Il s e peut qu’ils me donnent plus de bien-être que votr e Christ glacé et vos Trinités emmêlées.
(Le Converti.)
Elle était la fille de Sonoo, un homme des collines de l’Himalaya et de sa femme Jadéh. Une année, leu r maïs ne rendit pas, et deux ours passèrent la nuit dans leur unique champ de pa vots, qui était juste au-dessus de la vallée du Sud ledge, sur la rive de Kotgarh. Aussi, à la saison prochaine, ils se firent chrétie ns et apportèrent leur bébé à la mission pour le fa ire baptiser. Le chapelain de Kotgarh donna à la petite le nom d’Élisabeth, que lespaharisdes collines prononcent « Lispeth ».
Plus tard, le choléra entra dans la vallée de Kotga rh et emporta Sonoo et Jadéh, et Lispeth devint moi tié servante moitié demoiselle de compagnie, à Kotgarh, chez la femme du chapelain d’alors. Ceci se passait après le règne des missio nnaires moraves en cet endroit, mais avant que Kotgarh eût tout à fait oub lié son titre de maîtresse des collines du nord.
Le christianisme fit-il du bien à Lispeth ? Les die ux de son peuple en auraient-ils fait autant pour e lle dans tous les cas ? Je n’en sais rien, mais elle devint charmante en grandissant. Qu and une fille des collines devient charmante, elle vaut la peine qu’on fasse cinquante milles par de mauvais chemins pour aller l’admirer. Lispeth avait un visage grec, – un de ce s visages comme on en peint si souvent et comme on en voit si rarement. Elle était pâle, avec des tons d’ivoire, et, eu égard à sa ra ce, extrêmement grande. De plus, elle possédait des yeux qui étaient admirables ; et si elle n’avait pas porté les abominables cotonnad es chères aux missions, vous auriez cru, en la rencontrant soudain au penchant d es collines, que c’était la Diane des Romains qui s ’en, allait à la chasse.
ELLE DESCENDIT PAS À PAS
Lispeth se fit vite au christianisme, et ne s’en dé barrassa pas quand elle devint femme, comme font qu elques filles des collines. Les gens de sa race la détestaient, parce que, disaient -ils, elle était maintenant une blanche et se lavai t tous les jours ; et la femme du chapelain ne savait pas que faire d’elle. On ne peu t pas demander à une déesse imposante, haute de cin q pieds six pouces dans ses souliers, de laver des assiettes et des plats. Elle jouait avec les enfants du chapelain et enseignait à l’école du dimanche, et lisait tous les livres de la maison, et devenait de plus en plu s belle, comme les princesses dans les contes de fé es. La femme du chapelain dit que le jeune fille devrait entrer en service à Siml a, s’y faire garde-malade ou quelque chose de comme il faut. Mais Lispeth ne voulait pas entrer en service. Elle se trouvait très heureu se où elle était.
Il n’y avait pas beaucoup de voyageurs à cette époq ue, mais quand il en venait, Lispeth se retirait da ns sa chambre et donnait un
tour de clé, crainte qu’on ne l’emmenât à Simla ou quelque part dans le monde inconnu.
Un jour – elle avait dix-sept ans depuis quelques m ois – Lispeth sortit pour faire un tour. Elle ne ma rchait pas à la manière des dames anglaises, qui font un mille et demi dans la campagne et reviennent en voiture. Elle couvrait de vingt à trente milles dans ses petites promenades de digestion, battant tout le pa ys entre Kotgarh et Narkunda. Cette fois-là elle re vint à la nuit noire et descendit pas à pas la pente abrupte qui mène à Kotgarh, avec quelque chose de lourd dans les bras. La femme du chapelain sommeillait dans le salon quand Lispeth rentra, soufflant avec diffi culté et épuisée par le poids de son fardeau. Lispe th le déposa sur le sofa, et dit simplement : « Voici mon mari. Je l’ai trouvé sur l a route de Bagi. Il s’est blessé. Nous le soigneron s et quand il sera rétabli votre mari nous unira. »
Lispeth n’avait jamais encore exprimé ses vues sur la question du mariage, et la femme du chapelain po ussa un cri d’horreur. Toutefois il fallait s’occuper tout d’abord de l’ho mme qui était sur le sofa. C’était un jeune Anglais , et sa tête avait été entamée jusqu’à l’os par une arête ébréchée. Lispeth dit qu’elle l’ avait trouvé en descendant la colline et qu’elle l’ avait rapporté. Il respirait drôlement et avait perdu connaissance.
On le mit au lit et le chapelain, qui savait un peu de médecine, lui donna ses soins ; et Lispeth atte ndit derrière la porte dans le cas où on aurait eu besoin d’elle. Elle expliqua au cha pelain que c’était là l’homme qu’elle voulait épous er ; et le chapelain et sa femme lui reprochèrent sévèrement l’inconvenance de sa condui te. Lispeth écouta tranquillement et répéta sa prem ière proposition. Il faut une forte dose de christianisme pour détruire les insti ncts barbares de l’Orient, comme par exemple de tom ber amoureux à première vue. Lispeth, ayant trouvé l’homme qu’elle adorait, ne v oyait pas pourquoi elle devrait garder le silence s ur le choix qu’elle avait fait. Elle allait soigner cet Anglais jusqu’à ce qu’il fût suffisamment rétabli pour l’épouser. Tel était son pro gramme.
Après une quinzaine de jours de fièvre bénigne et d e fluxion, l’Anglais parvint de nouveau à joindre s es pensées bout à bout et il remercia le chapelain et sa femme et Lispeth – surt out Lispeth – de leurs bons soins. Il voyageait en Orient, dit-il ; on ne parlait pas de globe-trotters dans ces jours-là : c’était au moment où la flotte de la compagnie péninsulaire était encore jeune et chétive ; et il était venu de Dehra Dun pour faire la chasse aux plantes et aux papillons dans les collines de Simla. Par co nséquent personne à Simla ne le connaissait. Dans son idée il était tombé du hau t d’un rocher en se penchant pour arracher une foug ère qui poussait sur un tronc pourri, et ses coolies avaient dû voler ses bagages et s’enfuir. Il voulait retourner à Simla quand il se sentirait un peu plus fort. Il en avait fini avec les excursions dans les montagnes.
Il ne se pressa pas de s’en aller ; et ses forces n e revenaient que lentement. Comme Lispeth refusait d’accepter les conseils du chapelain ou de sa femme, le chapelain parla à l’An glais et lui dit où en était le cœur de Lispeth. Le jeune homme rit beaucoup et dit que c’était très joli et romanesque, mais que comme il avait une fiancée en Angleterre, il imaginait q ue les choses n’iraient pas plus loin. Certainement il se conduirait avec prudence. Il le fit. Pourtant il se plaisait à causer avec Li speth, à se promener avec Lispeth et à lui dire des choses gentilles, et à lui donner des noms d’affection, tandis qu’il reprenait ses forces pour le départ. Tout cela n’avait aucune importance à ses yeux, mais c’était tout l’u nivers de Lispeth. Elle fut très heureuse tant que dura la quinzaine, parce qu’elle avait trouvé un homme à aimer.
Étant une sauvage de naissance, elle ne prenait pas la peine de cacher ses sentiments, et l’Anglais s’ en amusait. Quand il partit, Lispeth l’accompagna en haut de la colline jusqu’à Narkunda, bouleversée et misérable. La femme du cha pelain, qui était une bonne chrétienne avec une aversion décidée pour tout ce q ui ressemblait à un esclandre ou à un scandale – el le n’avait plus aucune autorité sur Lispeth – avait prié l’Anglais de dire à Lispet h qu’il allait revenir l’épouser. « Ce n’est qu’une enfant, vous comprenez, et au fond, j’en ai peur, une païenne », dit la femme du chapel ain. En conséquence de quoi, pendant les douze mill es qu’ils firent pour arriver au sommet de la colline, l’Anglais, le bras passé auto ur de la taille de Lispeth, ne cessa d’assurer la j eune fille qu’il reviendrait l’épouser ; et Lispeth le lui fit promettre encore et encore. E lle pleura sur le haut de la chaîne de Narkunda jus qu’à ce qu’il eût disparu le long du sentier de Muttiani.
Alors elle sécha ses larmes et rentra à Kotgarh, et dit à la femme du chapelain : « Il va revenir m’ép ouser. Il est allé prévenir ses parents. » Et la femme du chapelain abonda dans ce sens et dit à Lispeth : « Il reviendra. » Au bout d e deux mois Lispeth montra de l’impatience et on lui dit que l’Anglais était allé , par-delà les mers, en Angleterre. Elle savait où était l’Angleterre, parce qu’elle n’avait lu que fort peu de manuels de géographie ; mais, bien entendu, étant une fille des collines, elle ne comp renait pas du tout ce que pouvait être la mer. Il y avait dans la maison une vieille mappemonde découpée en jeu de patience. Lispeth s’e n était amusée pendant qu’elle était petite. Elle la tira de son réduit, et rassem bla les morceaux le soir à la veillée, et pleura si lencieusement, et essaya de deviner où était son Anglais. Comme elle n’avait aucune idée d es distances ou des bateaux à vapeur, ses imaginati ons restaient dans le vague. Elle n’eût du reste rien gagné à être plus précise : car l’Anglais ne songeait nullement à revenir épo user une fille des collines. Il l’oublia complètement en faisant la chasse aux papillons dan s l’Assam. Il écrivit plus tard un livre sur l’Orie nt. Le nom de Lispeth n’y figure pas.
Au bout de trois mois, Lispeth fit un pèlerinage qu otidien à Narkunda, pour voir si son Anglais arriva it le long de la route. Cela la soulageait, et la femme du chapelain la voyant plus heureuse s’imagina qu’elle commençait à oublier sa folie barbare et si contraire à la modestie. Un peu plus tard, ces promenades cessè rent de faire du bien à Lispeth, et son caractère s ’aigrit beaucoup. La femme du chapelain pensa que le moment était venu de lui dir e ce qu’il en était réellement de toute l’affaire – comme quoi l’Anglais ne lui avait promis son amour que pour la tranquilliser, n’avait jamais pensé à tenir cette promesse – et comme quo i c’était mal et inconvenant à Lispeth de songer à épouser un Anglais, qui était f ait d’une argile supérieure, sans compter qu’il éta it fiancé à une jeune fille de sa propre race. Lispeth répondit que tout cela était é videmment impossible, car il lui avait dit qu’il l’ aimait, et la femme du chapelain avait de sa propre bouche affirmé que l’Anglais allait re venir.
– Puisque vous m’avez dit cela, lui et vous, commen t cela peut-il être faux ? demanda Lispeth.
– Ce n’était qu’un prétexte pour vous tranquilliser , mon enfant, dit la femme du chapelain.
– Alors, vous m’avez menti, dit Lispeth, vous et lu i.
La femme du chapelain baissa la tête et ne répondit rien. Lispeth aussi resta silencieuse pendant un m oment, puis elle descendit dans la vallée et revint habillée en fille des coll ines, – outrageusement sale, mais sans anneau dans le nez et sans boucles d’oreilles. Ses cheveux étaient tressés en une longue natte, à grand renfort de fil noir, comme c’est la coutume d es femmes des collines.
– Je retourne chez les miens, dit-elle. Vous avez t ué Lispeth. Il n’y a plus que la fille de la vieill e Jadéh – la fille d’un servante deTarka Devi, – vous n’êtes tous que des menteurs, vous autres Anglais.
pahari et la
Quand la femme du chapelain se remit du coup que lu i avait porté Lispeth en lui annonçant qu’elle pass ait aux dieux de sa mère, la jeune fille était partie. Elle ne revint jamais.
Elle embrassa avec passion la vie de son peuple mal lavé, comme pour rattraper le temps qu’elle avait passé loin de lui ; et sans
beaucoup attendre elle se maria avec un bûcheron qu i la battit à la manière despaharis, et sa beauté se fana bientôt.
« Il n’y a pas de loi par quoi on puisse expliquer les excentricités des pains, dit la femme du chapel ain, et je crois que Lispeth avait toujours été au fond du cœur une infidèle. » Vu que Lispeth avait été reçue dans le sein de l’Église d ’Angleterre à l’âge mûr de cinq semaines, cette affirmation ne fait aucun honneur à la femme du chapelain.
JE RETOURNE CHEZ LES MIENS, DIT-ELLE
Lispeth était une très vieille femme quand elle mou rut. Elle conserva jusqu’à sa mort une maîtrise par faite de l’Anglais, et quand elle était suffisamment ivre, on pouvait parfois l’amene r à conter l’histoire de ses premières amours.
Il était difficile, alors, de se rendre compte que cette créature chassieuse et ridée, de tout point s emblable à un paquet de chiffons carbonisés, avait jadis été « Lispeth de la mission de Kotgarh ».
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