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Morsaline

De
364 pages
Kerande, côte atlantique, été 2009. Les touristes se bousculent dans la petite cité médiévale, inconscients du drame qui se joue à quelques pas de là. Deux morts par balle. Deux « clients » plus ou moins forcés d’une très chic et très discrète clinique psychiatrique. Les gendarmes enterrent vite le dossier, avec la bénédiction du Parquet de Nantes : un fils à papa trop médiatique compte au nombre des tués. Folie meurtrière confirmera à son tour – bien malgré lui – le commissaire Czerny. Car il le sent : un fou peut en cacher un autre ; et la tuerie n’est pas finie. Czerny parviendra-t-il à démêler le vrai du faux ? La vie lui a appris à se méfier des coupables livrés sur un plateau. Surtout lorsque les coupables en question sont derrière les barreaux.
Morsaline nous plonge dans l’univers des psychopathes. Hervé Sard signe là son 4ème polar où le mystère côtoie l’humour, et la logique, la folie.
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-

Morsaline

Roman

-

e-noir

Paru

en

version imprimée au
Krakoen en 2008

x

éd

i

t

i

on

s

REMERCIEMENTS

À Isabelle(s), Séverine, Florence,
Stéphanie(s), Annie, Patricia(s), Martine(s),
Éloïse, Guylaine, Sylvie(s), Magali, Catherine(s),
Véronique(s), Évelyne, Josiane, Élodie, Mélanie,
Laurence, Karine, Fabienne, Erwan, Vincent,
Michel(s), Bruno, Jojo, Dominique, Hervé, Jean-
Luc, Claude-François, Gilles, Christian,
Christophe, Philippe, Roger, Jean-Louis, Walter,
Laurent, François-Olivier, Gaël, Jean, Aurélien,
Voldi, Jacky,…

...et à tous les autres que j'espère ne plus
jamais croiser « là-bas ».

PRÉAMBULE

On l'appelle Morsaline.

Plus personne ne sait pourquoi.

Posée entre le monde des fous et celui des
hommes, on y croise des paumés, des blessés
de la vie. Ils vont, ils viennent. Ils souffrent. Ils
meurent, parfois.

Morsaline les oubliera. Eux pas.

Hervé Sard

1. SAMEDI 22 AOÛT 2009.

Tard - Quelque part

C'était lui ou moi.

L'Autre avait dû lui vendre la même salade.
Une valise d'un demi-million, et sa jumelle à la
livraison. Tentant. Potentiellement mortel, mais
tentant. J'ai fait une croix sur la jumelle. L'Autre,
je lui réserve un chien de ma chienne. Car
maintenant, c'est Lui ou moi.

J'ignore son nom. Je ne connais même pas le
son de sa voix. Par contre, Il sait très bien qui je
suis. Il le sait
trop
bien. Il ou Elle, d'ailleurs ;
l'Autre n'a pas de sexe.

« Il-Elle » est comme les anges, mais doit
mourir aussi.

Question de survie.

2. LUNDI 24 AOÛT 2009 - 11H30

Commissariat central de Nantes
6 Place Waldeck-Rousseau – 3ème
étage
Le commissaire Czerny, penché derrière son
large bureau en verre, manipulait une aiguille à
tricoter. Depuis son accident de Solex, trois
semaines auparavant, l'ustensile ne le quittait
jamais. Il lui faudrait encore patienter jusqu'au
samedi pour que ce foutu plâtre lui soit ôté, du
moins s'il en croyait son généraliste du moment,
le docteur Cornouillé. En attendant, il se
grattait. Un accident bête, comme ils le sont
souvent. Quelques malheureuses gouttes de
gasoil sur une chaussée déjà mouillée et hop !
Galet avait dérapé. L'antique deux-roues s'en
était tiré avec quelques égratignures, mais le
péroné droit du commissaire n'avait pas
apprécié le vol plané. Un mois de béquilles.
Autant dire une éternité.
Czerny était sur le point d'en finir avec le
côté gauche du mollet – le plus difficile d'accès
quand le commandant Mazurelli fit son entrée

dans le 20 mètres carrés sentant encore le neuf
de son supérieur hiérarchique. À sa manière
coutumière : sans frapper.
— Patron ! C'est moi… Vous vouliez me
voir ?
Le « patron » ignora l'intrus, le laissant se
dandiner, sa banane oscillant au rythme du
balancement. Dans son habillement comme
dans son comportement, Felipe Mazurelli – de
son vrai nom Philippe Mazurel – était resté
scotché au milieu des années cinquante. Même

scotché au milieu des années cinquante. Même
s'il venait à peine de franchir le cap de la
quarantaine. Banane blonde sur cheveux
châtains, blouson de cuir clouté, tatouages noirs
et gomina. Il aurait fait un parfait Fonzy dans
Les jours heureux
, les années en plus.
Mazurelli toussota. Czerny consentit à se
redresser, sans pour autant accorder un regard
au flic le plus déjanté du central. Il examina
l'extrémité de l'aiguille, décida qu'elle ne
conservait aucune séquelle de sa séance de
grattage, puis la rangea dans un tiroir.
— Je voulais vous voir, en effet.
— Ben... Me voilà ! Colin m'a dit que c'était
urgent. Enfin, il me l'a fait comprendre. Vous
savez comment il est. Sérieux, patron, il faudrait
l'envoyer en formation ou quelque chose ! Pour
apprendre la langue des signes, comme les
muets. Remarquez, un chauffeur qui papote au
volant en langue des signes, ça peut causer des
accidents. Faire du vilain. Y a des jours, ça
passe, mais il suffit d'un rien et ça lui fait
comme un sac de nœuds au niveau cordes
vocales ! Ce matin, il a dû se prendre une
saucée de riens. On doit bien pouvoir lui
dégoter une solution ! Un traitement ! Une
opération ? Jamais vu un bègue pareil. Si ça se
trouve, il est incurable ?
— Laissez le brigadier Colin bégayer en
paix, s'il vous plaît. Il est parfait tel quel. Il vous
a dit que c'était urgent ? Pas vraiment. Nous
avons rendez-vous avec le capitaine Le Floch.
Fils de gendarme, petit-fils de gendarme et...
— Arrière-petit-fils de gendarme !
— Non. Le Floch dirige la gendarmerie de
Kerande. Vous connaissez ?

— Le Floch, la gendarmerie, ou Kerande ?
— Kerande, évidemment !
Il était exceptionnel que le commissaire
s'exclame, ou fasse de longues tirades. Mazurelli
ne l'avait que rarement entendu hausser le ton,
ou vu manifester ses émotions. Le bruit courait
au central qu'il n'en avait pas. Ce lundi faisait
exception et le plâtre devait avoir sa part de
responsabilités. En parfait hypocondriaque,
Czerny imaginait sa jambe assaillie de
bactéries, de redoutables microbes et autres
micro-organismes tous plus méchants les uns
que les autres, occupés à lui mitonner une
gangrène, un psoriasis et une kyrielle de
maladies innommables. Peut-être allait-on
devoir l'amputer, ou pire : le laisser finir ses
jours dans un fauteuil roulant, les fesses
rongées par les escarres, incapable de s'occuper
de Willie, son mainate alcoolique ?
— Si je connais Kerande ? Bof. Comme tout
le monde. Si ! Quand j'étais môme, on habitait
Saint-Naze. Avec les potes, on se faisait des
virées là-bas. En mob. Histoire de faire des
courses autour des remparts. C'était le bon
temps. C'est là que...
— Si je voulais vous voir, ce n'était pas pour
vous entendre étaler vos exploits de motard.
Une autre fois, peut-être. J'ai bien dit « peut-
être».

— Pardon patron.
— Hum. Colin va nous conduire jusqu'à
Kerande. Il s'y est passé des choses, ce week-
end. Deux morts.
— Il paraît qu'on meurt plus les week-ends

que la semaine ! Et si en plus c'est la pleine
Lune, les gens disent que...
Czerny n'avait jamais compris comment
Mazurelli s'était débrouillé pour se retrouver
commandant. Sans doute avait-il réussi à un
concours de circonstances, comme aurait dit
Coluche. Totalement indiscipliné, jamais là où il
devait être, Mazurelli était l'électron libre de
Waldeck-Rousseau. Ce qui ne l'empêchait pas
d'être un excellent flic, quand il condescendait
à être présent. Le commissaire stoppa net ses
élucubrations.

—Mazurelli, vous devriez le savoir, depuis
le temps : je n'écoute jamais les phrases qui
commencent par « Il paraît ».
— Oui.
— Kerande, en dehors d'être une charmante
petite ville qui a su préserver quelques trésors
du passé, à condition de faire abstraction des
cars de touristes et des boutiques de souvenirs,
peut s'enorgueillir de disposer d'une clinique
privée réputée. C'est là que vous et moi irons
tantôt, après avoir vu Le Floch. Colin nous
conduira.
— Et... qu'est-ce qu'elle a de spécial, cette
clinique, à part d'être privée et réputée, pour
qu'on se farcisse deux fois cent bornes en plein
cagnard avec la tire à Colin qu'est même pas
équipée question clim' ?
— Quatre-vingt-sept, pour être précis. C'est
un établissement spécialisé dans le traitement
de troubles psychiatriques. Elle a de particulier
que c'est justement entre ses murs que les deux
cadavres ont été retrouvés.

— Un asile ? On va chez les givrés ?
— Rien à voir avec un asile. La clinique La
Bruyère ressemblerait plutôt à un hôtel 3
étoiles, ou à une grande pension de famille à
l'ancienne, au beau milieu d'un parc paysager
tout ce qu'il y a de mieux entretenu.
Mazurelli fronçait les sourcils. Il savait que
Czerny détestait les hôpitaux. Il devait sans
doute en être de même pour les cliniques,
étoilées ou pas. Pourtant, cela n'avait pas l'air
de le tracasser. Curieux.
— Y a eu du grabuge ?
— On ne peut rien vous cacher. Deux morts.
On est déjà au-delà du niveau « grabuge », je
pense. Deux assassinats, je précise. Par balle.
— Les oufs se sont chicorés entre eux ?
— Les « oufs » ? Mazurelli, pour la énième
fois je vous prie de laisser votre verlan au
vestiaire. Ou de le déposer devant la porte
avant d'entrer. Soyez tranquille, personne ne
vous le volera. Concernant La Bruyère, il ne
s'agit pas de fous, mettez-vous ça dans le crâne.
Ce sont des malades comme les autres, à la
différence près que chez eux l'organe en cause
est le cerveau.
— Mouais...
— Cela s'est passé en deux temps. Samedi
soir, un patient ne s'est pas présenté à la
cantine à dix-neuf heures, comme c'est la règle.
Des aides-soignants sont partis à sa recherche.
— J'aime pas les cantines. Faire le poireau
avec son plateau derrière une grosse dondon
qui prend une plombe pour choisir entre chou-
fleur et céleri, non merci ! Les nouilles

fleur et céleri, non merci ! Les nouilles
ressemblent à des bites de coqs et les carottes
reniflent la javel !
À la clinique
La Bruyère
, les clients sont

servis à table. Ou dans leur chambre. Et malgré
son nom, la clinique n'élève pas de coqs.
— Servis à
table
? Ah...? C'est pas plutôt du
4 ou 5, les étoiles ? Parce que je me souviens,
quand on m'a opéré de l'appendicite, il...
— Je me contrefiche de vos boyaux,
Mazurelli. Un patient a été retrouvé mort samedi
soir, dans le parc. Allongé sur un banc. Tué par
balle.
— Enfin quand même, pour mon
appendicite, euh... Pardon. Bon, ça fait un mort
au compte.
— Les gendarmes sont arrivés dans les cinq
minutes. Il faut dire que la gendarmerie est à
trois pas. Idem pour les pompiers, mais trop
tard. Du gros calibre, presque à bout portant, on
en réchappe rarement. Bref. Les autres patients
n'ont pas été mis au courant, autant que faire se
peut. Le corps a été transporté à la morgue, au
sous-sol de la clinique, en attendant mieux.
— Ils ont leur propre morgue ?
— Comme dans toutes les cliniques. Les
cliniques et les hôpitaux sont les endroits où
l'on meurt le plus. Re bref. Arrêtez de me couper
à tout bout de champ, Mazurelli, on perd du
temps.
—Ben... Je m'intéresse, quoi ! Je pose des

questions, je...
— Vous voyez, vous recommencez !
— Pardon. Promis, je ne dirai plus rien.

— Dieu vous entende. Les autres patients
n'ont pas été mis au courant. Et un autre
individu manquait à l'appel. Il s'appelait...
— Ils l'ont retrouvé où, celui-là ? Dans la
piscine olympique ? Sur le terrain de golf dix-
huit trous, avec un porte-drapeau planté dans le
derche ?
Le foudroiement du regard à la Czerny avait
fait ses preuves. Mazurelli baissa les yeux et se
plongea dans la contemplation de ses nouvelles
chaussures. Le commandant chaussait du 46,
pourtant il ne se déplaçait jamais sans des
mocassins à bouts pointus, longs comme
l'avant-bras, mauves ou cyan de préférence, et
ornés de petites étoiles multicolores
réfléchissantes qu'il disposait lui-même. Du
voyant.
— Il s'appelait Berthomieu. Aurélien
Berthomieu. Malgré les recherches, il n'a pas été
retrouvé. Du moins pas tout de suite. Les
gendarmes ont fouillé partout. L'homme s'était
évaporé.
— De là à penser que...

Oui. Tout portait à croire que Berthomieu
avait assassiné Duclois, puis pris la poudre
d'escampette.
— Il était fou de quoi, ce Berthomieu ? Et
Dumachin ?
— Duclois. En un seul mot. Tout portait à
croire que Berthomieu avait pris la poudre
d'escampette, mais ce n'était pas le cas.
— Il s'était planqué ?

—« On » l'avait planqué, comme vousdites.
Sous son lit. Les femmes de ménage l'ont

Sous son lit. Les femmes de ménage l'ont
retrouvé ce matin. Tué par balle, lui aussi.

— Merde... Y a eu comme qui dirait
épidémie ! Et c'est là qu'on va ? À....

— Kerande. Le temps de sonner le brigadier
Colin et on file. On se passera de déjeuner.

— Colin ne va pas être content. Il va même
faire la tronche, c'est couru. Pour lui, le
déjeuner, c'est sacré...

3. LUNDI - 12H15

Nantes – Rue Crébillon
Le lieutenant Joly avait garé sa 4L entre une
Jaguar et une Maserati. Chacune valait un
paquet d'années de son salaire, mais elle s'en
moquait. L'argent ne l'avait jamais intéressée.
Pas une française à l'horizon. Quartier trop chic.
En apparence, parce que derrière les portes
massives de ces immeubles cossus se tramaient
parfois des choses peu ragoûtantes. En
quelques pas, elle fut devant celle qu'elle
cherchait. Coup de chance d'avoir trouvé une
place si près du centre, même en stationnement
interdit. Nantes était devenue un repoussoir à
voitures.
Deux plaques dorées indiquaient aux
passants que deux personnes au moins
habitaient ou travaillaient là. La première
mentionnait qu'un certain F. Dubois exerçait la
profession de « coach ». Coach... Allez savoir ce
que cela voulait dire. Sûr, cela convenait mieux
au quartier que maçon ou cordonnier. La
seconde plaque était celle qu'elle s'attendait à
trouver. Elle pu lire :
« A. de Broglie – Conseil en
gestion patrimoniale »
. Déjà plus clair, mais
Carol Joly connaissait comme deux et deux font
quatre la nature des « conseils » du
personnage. Technique simple, rodée, efficace.
Lucrative.
Très
lucrative. De Broglie – peu
importe le nom d'emprunt qu'il utilisait –
commençait par piéger un gogo. Un gogo ayant
commis une « peccadille », comme tromper sa
femme avec une secrétaire, ou dépenser
l'argent du ménage sur les champs de courses.
Au besoin, de Broglie créait la peccadille de

toutes pièces, mais c'était rarement nécessaire :
les hommes, on le sait, sont des peccadilleurs
nés. De Broglie n'avait aucun mal à faire
chanter le pigeon. Ce dernier, après une période
d'angoisse bien naturelle d'une durée
judicieusement choisie par le « conseiller en
patrimoine », en venait presque à remercier son
tourmenteur. Une sorte de syndrome de
Stockholm savamment inoculé. Pensez donc !
En échange de son silence, le maître-chanteur,
grand seigneur, ne demandait finalement que
peu de choses et pas du tout d'argent. Le
maître-chanté n'avait qu'à compromettre à son
tour une personne qu'il lui désignait. Une
personne de la haute, cette fois. Et la machine à
faire cracher les billets ne tardait pas à
ronronner.
Le lieutenant Joly n'eut pas à actionner le
bouton du visiophone : un vulgaire morceau de
carton plié en deux maintenait la porte
entrouverte. Détail qui ne l'aurait pas surprise
dans son immeuble de Saint-Herblain, mais qui
détonnait ici. Elle grimpa les trois étages à pied,
négligeant l'ascenseur flambant neuf jurant
avec les murs dix-huitième. Une sportive.
Arrivée deuxième aux championnats de France
de full-contact trois ans plus tôt, catégorie
moins de 55 kilos. Un poids parfaitement en
adéquation avec son mètre cinquante-deux. Sa
petite taille ne l'avait jamais complexée, même
à l'époque où on la surnommait «Joly Doll».
Brillante, rigoureuse, autoritaire mais sans trop,
son métier lui allait comme un gant. Elle aimait
ce qu'elle faisait, et cela se voyait.
Carol Joly s'arrêta un instant devant la porte
du troisième droit. Pas de plaque, cette fois. Pas
de sonnette non plus. Elle ne lui aurait d'ailleurs

pas été d'une grande utilité : ladite porte était
grande ouverte et, à en juger par les éclats de
voix qui franchissaient son seuil, l'appartement
devait abriter une bonne dizaine de personnes.

Des flics.

4. LUNDI - 13H00

Gendarmerie de Kerande
Le capitaine Le Floch était dans la dernière
ligne droite avant la retraite. Grand, élancé,
encore préservé des marques du temps, il serra
une poignée de main franche à ses deux
visiteurs nantais. Le brigadier Colin était resté
dans la Clio. Czerny n'avait pas eu à prononcer
un mot pour que son chauffeur préféré
comprenne qu'il ne faisait pas partie de la liste
des invités. Comme un brave labrador avec son
maître aveugle, Colin « sentait » les desiderata
de son patron sans qu'il soit utile de lui donner
des explications. Un don. Il en avait peu, mais
les quelques-uns que la nature lui avait laissés
faisaient l'affaire du commissaire. Il conduisait
bien, lentement, et posait rarement de
questions. Par contre, il donnait les réponses,
avec un bégaiement prononcé, palliant comme
il pouvait ses difficultés d'élocution en se
donnant de l'élan avec des « Nom d'un chien »
guère seyants, mais le plus souvent efficaces.
Le Floch accompagna Czerny et Mazurelli
jusqu'à son bureau. Il proposa un café – du
réchauffé, s'était-il excusé – que le commissaire
refusa d'un geste. Il ne s'abreuvait que d'eau
minérale et de thé. Du Grand Yunnan Impérial
qu'il faisait venir spécialement de Chine,
personne n'avait jamais su pourquoi ni
comment. Quant à Mazurelli, il ne consommait
que du Pepsi-Cola « pendant le service », mais
le maître des lieux ne lui avait pas demandé son
avis. Le capitaine, après avoir examiné le
commandant de la tête aux pieds, semblant se
demander à quelle race d'extraterrestres il avait

affaire, alla droit au but en s'adressant à Czerny.
— Le parquet de Nantes vous a confié le
dossier et pour être franc, j'en suis ravi. Kerande
est assaillie chaque été par des hordes de
pickpockets, mais en matière de délinquance
c'est à peu près tout ce que nous avons. Alors
deux meurtres !
— Du nouveau, depuis ce matin ? Je n'ai eu
que des informations parcellaires. Notamment
sur les victimes.
— Pour la première, il s'agit de Vincent
Duclois. La première dans l'ordre des
découvertes, s'entend. Le nom vous dit
sûrement quelque chose ?
— Duclois… Comme Michel Duclois, le
patron de D&C ?
— Oui. Entre autres entreprises. L'homme
est richissime. Personne ne connaît le montant
réel de sa fortune, mais la partie « officielle »
donne déjà le vertige. Il achète des toiles de
maîtres comme vous et moi des éclairs au
chocolat. C'est son fils unique qui a été retrouvé
mort. Sur un banc du parc de la clinique. Une
balle dans le cœur, ou pas loin. Gros calibre. Il a
fallu une heure pour déterrer la balle. Elle a
traversé le corps, puis le banc. En bois, certes,
mais épais. Ensuite elle a dû ricocher contre une
pierre et a encore trouvé le moyen de s'enfoncer
de quarante centimètres dans le sol. Oui, du
gros calibre ou je ne m'appelle pas Le Floch.
Bref, vous verrez les détails dans le dossier. Pas
épais, ce dossier...
— Il va grossir. La famille a été avertie,
j'imagine ?

— Naturellement. C'est le directeur de La
Bruyère qui s'en est chargé. Un type imbuvable,
mais pour ce qui est de parler, il sait faire. Une
corvée en moins pour moi, ça m'a soulagé. Et
puis vous savez, Duclois, c'est un sacré bonnet.
Il faut savoir trouver les mots et je n'ai jamais
été doué pour les condoléances. Au passage, je
n'ai pas de conseils à vous donner, mais avec
une famille pareille il vaut mieux rester discret.
La...
— La famille souhaite que tout cela soit
tenu secret ?
— Elle l'exige. Cela se comprend, sur le
fond. Mais que l'on apprenne la mort du fils
n'est pas le principal souci du père. Le directeur
de La Bruyère vous expliquera ça mieux que
moi. Vous comprenez, un Duclois en clinique
psy, cela ne cadre pas avec l'image que le papa
souhaite que l'on retienne de sa progéniture. Et
donc de lui. Il a paraît-il des ambitions
politiques. Un petit côté Berlusconi… Un « gros»
petit côté.
— Assez fréquent. Le numéro 2 ?
— Un certain Berthomieu. Pour l'heure, je ne
sais rien sur le personnage. Le corps a été
retrouvé dans sa chambre ce matin, on l'avait
poussé sous son lit. Ce qui est curieux, c'est que
l'arme était posée sur sa poitrine. Comme si on
avait voulu faire croire au suicide.
— Qu'est-ce qui vous fait penser que cela
n'en était pas un ?
— On se suicide rarement sous son lit.
D'après ce qu'on a pu constater, mais l'autopsie
confirmera, Berthomieu est mort d'une balle
dans le cœur. Comme Duclois. Et la balle a été

retrouvée derrière deux fois 13 mm de
Placoplatre, dans la pièce d'à côté qui sert de
débarras. Il s'en est fallu de peu pour qu'elle
fasse une seconde victime ! Si c'est un suicide
maquillé, il est très mal maquillé. Ou alors
l'assassin, pour une raison que j'ignore, a été
pris par le temps et s'est enfui précipitamment.
— On verra. Autre chose ?
— Oui et non. Berthomieu occupait une
chambre double. Et son « colocataire » n'a rien
vu rien entendu.
— Il était peut-être sorti ?
— À ce qu'il prétend, non. Il faut dire aussi
qu'il est… Enfin, vous verrez ça sur place. Ah
oui ! Un détail bon à savoir : chez les patients,
et pour pas mal de gens du coin, on ne parle
pas de « La Bruyère ». Une sorte de tabou. Ils
disent « Morsaline ». Ou « Morsa ». Ne cherchez
pas à comprendre pourquoi.

5. LUNDI - 13H15

Ailleurs
J'ai écouté la radio toute la matinée. J'ai
épluché
Ouest-France
et
Presse Océan
jusqu'à
la dernière petite annonce. Rien. Pas un mot sur
Kerande, à part un article sur la kermesse au
profit d'une association qui collecte des dons
pour creuser des puits dans le Sahel. Je sais
qu'on est en août, mais quand même ! D'une
certaine façon, c'est mieux qu'ils ne parlent pas
de Morsa. Pourtant j'aimerais savoir ce que font
les gendarmes. Où ils en sont dans leur
enquête. Il y a peu de chances qu'ils me
soupçonnent, mais je n'aurai pas l'esprit
tranquille tant que… Tant que quoi ? Tant que
rien du tout ! Non, vraiment, je n'ai aucune
raison de m'inquiéter. Le lien existe, bien sûr,
mais c'est un lien parmi des centaines d'autres.
Des
milliers
d'autres. Sauf que… Si, quand
même. Ils vont chercher de mon côté.
Impossible de l'éviter. Il faut m'y préparer.
Ce soir, j'irai dîner chez Rolande. Elle offrira
le rosé. « Le », puis « les ». Après, ce sera après.
Comme au bon vieux temps. Comme si rien ne
s'était passé.

6. LUNDI- 14H00

Kerande – Clinique La Bruyère
Le brigadier Colin faisait partie du club très
fermé des gens qui ne s'ennuient jamais. Et par
voie de conséquence, il était immunisé contre
cette pathologie des temps modernes que l'on
nomme impatience. Colin était occupé à se
curer les dents lorsque Mazurelli, sortant de la
gendarmerie, fit son entrée dans la Clio en se
parachutant sur le siège passager avant. Czerny
prit place plus calmement à l'arrière droite –
sa
place – trente secondes plus tard.
— Alors Pa… Paaaa… Paaaaatron. On va
où ?
Le commissaire s'accorda quelques instants
avant de répondre, occupé à graver dans son
cerveau les bribes d'informations qu'il venait de
glaner. Il expérimentait un nouveau procédé
mnémotechnique. Czerny était déjà bien outillé
de ce côté-là, mais se préoccupait d'une faille
grandissante dans ses capacités de
mémorisation. Bien sûr, sa « bibliothèque »
intérieure lui était très utile pour préparer une
journée d'investigations, mais il ne pouvait y
stocker ou puiser des informations que dans son
deux pièces de la rue des Vieilles Douves, les
yeux clos et assis dans son fauteuil Maurice.
Insuffisant. Ses « cubes » mentaux le guidaient
utilement eux aussi, pour distinguer dans une
affaire les éléments importants de ceux qui
l'étaient moins, attirer son attention sur tel ou
tel point. Malgré cela, il se trouvait mal armé
pour engranger durablement dans ses circuits
neuronaux certaines données du quotidien. Et

elles étaient nombreuses ! Des personnes
rencontrées, avec leurs noms, leurs prénoms,
leurs physionomies, leurs façons de parler, de
s'habiller, de se comporter. Des lieux aussi, des
faits, des paroles entendues, des textes lus, des
images vues, des odeurs senties, des bruits, des
sensations physiques, des émotions. Des idées.
Tout cela faisait au bout du compte des milliers
d'informations qui pour la plupart se perdaient
vite dans les fins fonds de sa mémoire. Pourtant
– et Czerny l'avait compris – son cerveau en
gardait la trace. Mais comment retrouver cette
trace ? Comment la faire émerger des oubliettes
du château cerveau ? Il n'oubliait jamais les
noms et prénoms des personnes rencontrées,
même s'il devait user d'un artifice pour les
retrouver. En faisant défiler dans son esprit les
lettres de l'alphabet tout en visualisant le
visage de la personne, il finissait par buter sur
une ou deux lettres qui ne « sonnaient » pas
comme les autres : les initiales. Il lui suffisait
alors de prononcer mentalement ces lettres,
tout en « regardant » l'image que son cerveau
lui restituait, pour que le patronyme jaillisse
comme par magie. Rapide, discret, efficace.
Cela marchait aussi très bien avec les noms de
personnalités, de chef-lieu, de capitales et de
tout un fatras de souvenirs sans grande
importance, pourvu qu'il puisse associer une
« image » à ce qu'il voulait mémoriser de cette
façon. Alors il cherchait à appliquer une
technique similaire pour d'autres domaines.
C'est ainsi qu'en sortant de la gendarmerie il
grava sur son disque dur personnel les premiers
éléments du « dossier des fous », comme il
l'avait baptisé.
— Hein ? Pa… Paaa…Paaaatron, où on va ?

— Morsaline. Pardon : clinique La Bruyère.
— C'est… c'est où ?
—T'as qu'à brancher le GPS, crétin !

conseilla Mazurelli, occupé à se redresser la
banane face au miroir de courtoisie.
— Il… Il est… Il est pété !
De l'extérieur, aucun extralucide au monde
n'aurait pu soupçonner que la petite voiture
abritait trois policiers. L'état général du véhicule
était banal, et la physionomie des personnages
qui l'occupaient était de nature à mettre en
confiance le plus perspicace des délinquants en
puissance. Colin, avec son quintal, sa grosse
bouille et ses cheveux gras, faisait penser au
sergent Garcia. Mazurelli, toujours très propre
sur lui, la banane proéminente et le blouson de
cuir lustré, aurait pu faire une carrière de sosie
de Dandy Boy, un rocker oublié qui n'avait pas
su négocier le grand virage beatnik. Quant à
Czerny, il se contentait de passer inaperçu. Son
physique lui conférait le pouvoir inné de se
fondre dans le décor aussi sûrement qu'une sole
sur un banc de sable. Ni grand ni petit, ni gros
ni maigre, la chevelure un peu dégarnie mais
sans plus, il portait les vêtements de monsieur
tout le monde, bien qu'il en changeât chaque
jour. Le signe particulier du commissaire était
de ne pas en avoir. Du moins, en apparence. Il
finit par venir au secours de son bègue de
chauffeur.
—Première à droit
e. L'entrée de la clinique
est fléchée deux cents mètres plus loin, sur la
gauche.
— Mer… Mer…

— De rien, Colin.
Mis à part le panneau discret qui indiquait
le nom de l'établissement, l'aspect du bâtiment
faisait davantage penser au siège d'une société
prospère qu'à un établissement psychiatrique.
Une façade blanche d'une quarantaine de
mètres percée d'une large entrée fleurie et de
baies vitrées, voilà ce qui accueillait les
visiteurs. Ils devaient être peu nombreux, à en
juger par le nombre réduit de voitures
stationnant sur le vaste parking qui leur était
réservé. Normal, pour un lundi.
Colin resta au volant sans poser de
questions. Sans doute Czerny et Mazurelli
avaient-ils interrompu son investigation
dentaire et qu'il se faisait une joie de récupérer
quelques vestiges de son petit déjeuner, pour
combler le creux du repas sauté. Le hall était
d'une propreté remarquable qui rassura le
commissaire, fâché avec toute forme de saleté.
À croire qu'une femme de ménage née avec le
gène de l'invisibilité s'occupait à astiquer les
lieux en permanence. Une hôtesse souriante
comme une publicité s'enquit de l'identité des
deux policiers.
— Commissaire Czerny ? Oui, monsieur
Hinault m'a prévenue de votre arrivée. Il
prévient toujours. Vraiment, ça nous a changé
la vie, depuis qu'il est parmi nous. Avant, tout
marchait de travers. Et quand je dis tout, j'en
oublie encore ! Un jour, nous avons même eu un
patient qui est arrivé avec deux jours d'avance !
Vous imaginez ? On ne savait pas où le mettre,
et le pauvre monsieur était dans un de ces
états… Mais ça ne se produit plus depuis que
monsieur Hinault est là. Il a su mettre de l'ordre

où il fallait. Et ce n'était pas du luxe, croyez-
moi ! Tenez, pour vous dire un exemple : avant,
on entrait et on sortait comme dans un moulin.
C'est fini ! Maintenant, les patients n'ont plus le
droit de sortir de l'établissement les deux
premières semaines. Aucune dérogation. Ha !
Ben, c'est bien mieux parce qu'il y a eu des fois
je ne vous raconte même pas ! Vous êtes de la
police ? Mais oui, bien sûr, un commissaire !
Et…
C'en était trop pour Mazurelli. Beaucoup
trop.
— Dites, ma p'tite dame, sans vouloir vous
bousculer, il crèche où, vot' saint-bernard ? Il a
un bureau ou quelque chose ?
— Un saint-bernard ? Mais…
— Laissez courir. On va suivre les flèches.
Filez-lui un coup de biniou quand même. Ou
envoyez-lui un pigeon voyageur, des signaux de
fumée, un concert de tamtam, tout ce que vous
voudrez ! Pour prévenir que ces messieurs de la
maréchaussée vont pointer leurs bouts du nez…
Le bureau du directeur se trouvait au fond
d'un petit couloir, juste sur la droite du
« comptoir » de la pipelette. Pipelette qui
continuait à jacasser sans retenue avec sa
plante verte, tandis que les deux hommes
pénétraient, non sans avoir attendu quelques
secondes et frappé par politesse, dans le bureau
du grand patron de Morsaline.
Il se présenta comme étant Jérôme Hinault,
en ajoutant qu'il avait « pleine conscience du
choix malencontreux de ses géniteurs en
matière de prénom, si ses visiteurs voyaient ce
qu'il voulait dire ». Son surnom « d'indien »

remontait à l'enfance et faisait bien sourire en
société ; point final passons aux choses
sérieuses.
Le docteur Hinault était médecin de
formation, mais, après avoir exercé quelques
années en hôpital – et ses relations aidant – il
avait opté pour une carrière de directeur
d'établissement privé, s'octroyant ainsi un
salaire autrement confortable et des horaires
adaptés à son amour du bridge.
Les présentations terminées, Czerny prit la
main et posa sa première question.
— Merci de votre accueil, monsieur Hinault,
votre charmante hôtesse ne tarit pas d'éloges à
votre sujet. Nous n'allons pas vous déranger
bien longtemps. Pouvez-vous nous décrire en
quelques mots le fonctionnement de votre
établissement ? Je veux dire : quelles sortes de
patients accueillez-vous, quelle est votre
organisation, ce genre de choses.
— Voyons… Oh ! C'est assez simple. Rien
que de très banal. Nous avons soixante lits et
nous affichons complet trois cent soixante-cinq
jours par an. Pas de répit ! La liste d'attente est
longue, si vous voyez ce que je veux dire. La
Bruyère est très prisée… Nos patients ? Disons
pour simplifier qu'ils souffrent de troubles
psychiatriques que je qualifierais de
« soignables ». Des dépressifs, des angoissés,
des phobiques, des drogués… Au sens large :
addictions à l'alcool en premier lieu, à des
substances plus… dangereuses aussi, si tant est
que l'on puisse faire une classification de la
dangerosité dans ce domaine. Tout dépend du
degré. Et puis, il y a diverses sortes
d'addictions. Au jeu, aux somnifères, par

exemple. Nous soignons également des
anorexiques – compliqué, ça, l'anorexie,
très
compliqué ! – des boulimiques, ou encore des
bipolaires. La psychiatrie est certainement la
spécialité médicale qui offre le plus grand
éventail de troubles, si je peux m'exprimer
ainsi, et…
— Et vous les guérissez.
— Guérir ? On ne guérit jamais
complètement, avec ce type de pathologies. Le
cerveau est un organe bien plus complexe
qu'un foie ou qu'un rein, voyez-vous. On sait
greffer des cœurs, des poumons, des… enfin
toutes sortes d'organes, mais pas le cerveau.
D'ailleurs…
— Parmi vos patients, certains peuvent-ils
être qualifiés de « dangereux » ?
L'Indien se gratta un moment le menton de
tous les doigts de sa main droite, les yeux
braqués vers un écran imaginaire situé quelque
part en haut à gauche de son champ de vision.
Il « réfléchissait ».

—Dangereux ? Voyons… Oui, en effet.
Dangereux envers les autres parfois, mais le
plus souvent dangereux envers eux-mêmes, si
vous voyez ce que je veux dire. Je vous parle là
de suicides. Les tentatives sont monnaie
courante et…
— Et les succès ?
— Les succès ? Voyons… Succès n'est
sûrement pas le terme qui convient. Je dirais
qu'un bon tiers des tentatives a une issue
fatale. C'est un taux supérieur à celui que l'on
constate à l'extérieur, si je peux m'exprimer

ainsi. S
upérieur
et…
— Les procédés ?
— Vous voulez dire : comment ils… se
tuent ? Voyons… Pendaison, en premier lieu.
Loin devant l'électrocution et l'empoisonnement
ou l'overdose ce qui revient au même. Vous
savez, il est presque impossible d'empêcher
quelqu'un qui… qui veut en finir d'arriver à ses
fins, si je peux m'exprimer ainsi. Et…
Mazurelli sortit sa lime à ongles plaquée
argent, affichant ostensiblement le peu d'intérêt
qu'il portait au discours pompeux de celui qu'il
avait déjà surnommé « monsieur si je peux
m'exprimer ainsi ». Mais ce dernier, sans doute
trop absorbé par sa logorrhée, sembla ignorer le
geste.
— Parlez-nous des victimes… Berthomieu et
Duclois. Quelque chose de particulier à leur
sujet ?
— De particulier ? Voyons… Non. Pas que je
sache. Je ne les connaissais pas, mais depuis
le… drame, j'ai eu l'occasion de converser avec
les psychiatres qui les suivaient. Eux non plus
ne comprennent pas. Enfin, ils…
—Combien de psychiatres travaillent ici ?

— Quatre. Avec parfois un remplaçant,
surtout l'été ou pendant les congés de fin
d'année. Ce sont des praticiens expérimentés,
en qui je place toute ma confiance, si je peux
m'exprimer ainsi. Ils…
— Il nous faudra les rencontrer. Pouvez-vous
au moins nous indiquer de quoi souffraient nos
deux victimes ?
Le docteur Hinault se racla la gorge et se

Le docteur Hinault se racla la gorge et se
gratta à nouveau le menton. Ses yeux ne se
contentaient plus d'explorer le quart nord-ouest
du paysage : ils roulaient à toute vitesse,
comme suivant la bille imprévisible d'une
roulette de casino en trois dimensions. La bille
finit par choisir son numéro.
— C'est assez délicat… Surtout en ce qui
concerne monsieur Duclois fils…
— Nous sommes au courant. Sa famille ne
tient pas particulièrement à ce que la planète
entière apprenne qu'il a été soigné ici. Cela
peut se comprendre. Mais je me permets
d'insister. Nous avons besoin de connaître sa
pathologie, ne serait-ce que pour mieux la…
dissimuler. Comprenez-vous ?
— C'est… C'est très gênant. Très, très
gênant, même, si je peux m'exprimer ainsi.
Voyez-vous, le secret médical…
Il venait de franchir la fine frontière qui,
pour le commandant Mazurelli, séparait le
tolérable de l'insupportable.
— Le secret médical, on va s'asseoir
tranquillement dessus, hein ?
Bien
tranquillement.
— Ah ?...
—Ah
.
— Eh bien…
— Alors ?
— Bon. De toute façon, vous finirez par
savoir. Vous êtes de la police… Monsieur Duclois
fils avait obligation de se soigner. Voilà. Il y
était contraint. Contraint par la loi. Vous devriez
être au courant…

Le commissaire reprit les manettes,
conscient du risque de débordement toujours
présent lorsque le commandant sortait sa lime à
ongles.
— Nous avons appris l'existence d'un fils
Duclois ce matin même. Alors…
— Je vois. Je vais vous dire le peu que je
sais. Il avait une… une passion disons…
incontrôlée et démesurée, si je peux m'exprimer
ainsi. Pour les femmes. Voilà, je l'ai dit. Cela lui
a, je crois, valu plusieurs plaintes. Il faut
supposer qu'il est passé à travers les mailles du
filet, si vous voyez ce que je veux dire. Et pour…
— Pour l'instant, il est mort. Autre chose ?
— Autre chose ? Voyons… Oui et non. Si,
quand même. C'est sans doute sans rapport,
mais nous avions dû prendre il y a quelques
jours la décision de l'exclure de l'établissement.
S'il n'était pas… mort, comme vous dites, à
l'heure actuelle il serait peut-être encore en vie.
Euh… Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Il
serait dehors, vous comprenez ? Et peut-être
même en vie. Allez savoir, le hasard, vous
savez…
— Pourquoi ? Pourquoi aviez-vous décidé de
l'exclure ?
Grattage de menton et yeux en perdition. Le
commissaire pensa un moment que le directeur
aurait besoin de soins. Mazurelli, lui, en était
déjà certain.
— De l'exclure ? Voyons… Encore une fois,
c'est délicat… C'est affreusement délicat, si je
peux…
Mazurelli ne pouvait laisser passer ça.

— Vous pouvez pas. Et on voit qu'on ne voit
pas ce que vous voulez dire. Enfin, pas bien,
bien. Alors faut éclaircir. Ce qui est vrai pour le
secret médical l'est pareil pour les délicatesses.
On va s'asseoir gentiment dessus jusqu'à ce
qu'on voit la marque des fesses. Il s'est fait
lourder pourquoi au juste, le « délicat » de
Morsa ?

—De ? Ah. Eh bien, euh… Voyez-vous, notre
règlement intérieur est à la fois souple et strict,
si je peux m'exprimer ainsi. Souple parce que
nous savons être patients et tolérants envers
ceux qui souffrent – et ils souffrent, croyez-le
bien – qui souffrent et qui parfois se laissent
aller à des « écarts » de comportement, si vous
voyez ce que je veux dire. Des écarts, donc, qui
sont liés à leurs pathologies. Mais nous sommes
aussi stricts : l'heure c'est l'heure, par exemple,
et en ce qui concerne monsieur Duclois fils, il
avait franchi une limite qu'il n'aurait pas dû
franchir et…
— Nous aussi, on est patients. Nous aussi,
on a des limites. Cinq secondes de blabla, c'est
cinq secondes de trop. On vous demande
l'heure. Pas comment fonctionne votre montre !
Il a fait quoi, le fils à papa ? Sujet, verbe,
complément. Ça suffira pour la réponse…
Hinault amorça un mouvement de la main
vers le menton, puis se ravisa.
— Il a couché avec une de nos patientes.
Voilà le pourquoi.
— Hé bé… !
Couché
? C'est interdit, ça,
coucher ? J'appelle pas ça un « écart de
comportement », moi ! Putain, patron, si je
deviens barge, par pitié vous ne m'envoyez pas

ici, hein ? Déjà qu'une semaine à faire Tintin ça
me file le bourdon limite neurasthénie, alors
attendre les quinze jours réglementaires vous
m'excuserez, je m'évade ! Je vous la fais à la
Steve McQueen dans Papillon ! Allez hop, go,
go, go ! Le grand plongeon !
— Barge, je crois que vous l'êtes déjà,
Mazurelli. Restez-le. C'est comme ça que vous
fonctionnez le mieux.
— Merci, chef. Bon, il a couché avec qui,
votre baron Empain ? Avec madame de
Fontenay, la vioque des miss ? Miss Rance,
comme on dit chez P'tit Louis… Avec Mireille
Mathieu ?
— Avec Mireille Mathieu ? Euh… Non. Avec
madame… madame Evans. Une patiente, elle
aussi. Voilà, je l'ai dit. Il avait des relations avec
madame Evans. Évelyne Evans. C'est beaucoup
plus grave que vous l'imaginez, si je peux
m'exprimer ainsi. D'une part, monsieur Duclois
fils était ici pour se soigner de ses… « pulsions
incontrôlées » et d'autre part, il ne se gênait pas
pour ne laisser aucun doute aux autres patients
sur la nature des relations qu'il entretenait avec
cette… madame Evans.
— Il la culbutait dans le parc, c'est ça ?
Devant tout le monde ? Hein ?

Culbuter
? Voyons… Je ne… Pas à ce
point-là. Mais…
— Ça va, on a pigé ! Et cette Evans,
j'imagine que vous lui avez donné son congé, à
elle aussi ?
— Absolument.
— J'aime bien quand vous faites dans le

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