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Rose de Bretagne. La Main de Dieu

De
266 pages
C. Dillet (Paris). 1868. In-18, 261 p..
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SERIE A I FR. 50
JEAN I.ANDER
ROSE DE BRETAGNE
LA MAIN DE DIEU
PARIS
C. DILLET, LIBRAIRE-EDITEUR
15, RUE DE SÈVHES, 15
ROSE DE BRETAGNE
LA MAIN DE DIEU
iieangency. — Imp. F. Henou.
JEAN LANDER
ROSE DE BRETAGNE
LA MAIN DE DIEU
PARIS
G. BILLET, LIBRAIRE -ÉDITEUR
1D, RUE DE si':vii,;.s, lo
1 8 ti 8
ROSE DE BRETAGNE
PREMIÈRE PARTIE
— Voici l'heure, pensa Rose ; mes vaches la
connaissent mieux que moi.
— Allons, rentrons, ajouta-t-elle avec ef-
fort, le vieux attend à la maison ; sa soupe ne
siéra pas prête à l'heure.
Plus on approche de l'éternité, pensa l'en-
1
2 ROSE DE BHETAUNE
fant, moins le temps pèse. Les jours lui sem-
blent des heures, et les heures passent devant
lui comme le vent; moi, c'est le contraire, les
heures me semblent des jours et les jours me
semblent des années.
Elle se leva, et ayant examiné le ciel, elle
ajouta :
— Demain la tempête ; peut-être cette nuit 1
Et les pêcheurs qui sont sur la mer, pensa-t-elie,
et leurs femmes qui sont restées 1 Et s'ils ne re-
viennent pas? leurs enfants resteront à la cha-
rité du monde. La vie est dure !
— Bah! fit-elle après un moment, la mer
est douce peut-être pour les malheureux.
Ses vaches s'étaient rapprochées et tendaient
le cou vers l'étable ; de leurs museaux luisants
et humides sortait une fumée chaude.
— Votre étable est solide, dit Rose, comme
si les bêtes avaient pu la comprendre, mais la
ROSE DE BRETAGNE •"}
maisonnette du vieux est ouverte à tous les vents.
Un jour, peut-être, le toit sera emporté et. nous
resterons, lui et moi sous le ciel.
Elle ramassa son bâton, chargea sur son
épaule une botte de genêts et prit le sentier qui
conduisait à la maisonnette.
Un vieillard était assis devant la porte.
— Ah ! dit-il, en la voyant paraître.
Puis rabattant encore plus son grand cha-
peau de feutre sur ses yeux, il resta immobile
sur son banc, tandis que Rose rentrait les
vaches.
— Vous avez faim, dit Rose; je suis en re-
tard, et votre soupe n'est pas prête.
Je suis toujours en retard, ajouta-elle plus
bas; comment faire pour me souvenir? Si je
n'avais pas mes vaches je ne sais ce que je
ferais, je resterais toujours dans le bois.
Je vous sers bien mal, dit-elle au vieillard ;
4 ROSE DE BRETAGNE
sans vous pourtant je serais défunte, il y a bien
longtemps, dans la lande; je n'aurais jamais
rien connu, je serais morte sans savoir qu'il y a
un Dieu.
Le feu prit et la flamme monta dans l'âtre.
Je ne sais pourquoi la flamme lui rappela Notre-
Dame de Bonne-Nouvelle.
— Sainte Vierge 1 dit-elle en elle-même, vous
êtes bien sûr la mère de ceux qui sont abandon-
nés et sans mère, comme moi.
Je n'ai rien sur la terre, pensa-t-elle, ni père,
ni mère ; ils m'ont exposée à la compassion du
monde. Ni terre où mettre le pied, ni abri ;
quand le vieux mourra, je serai sur les chemins,
à la charité des passants.
Je sens pourtant dit-elle presque haut, en
passant sa petite main brune et nerveuse sur la
pièce de son tablier, que j'ai un père quelque
part. Et ce n'est pas le bonhomme. Je l'aime
ROSE DE BRETAGNE S
pourtant. J'aime aussi mes vaches et mon chien.
Ses yeux ■ brillèrent et une larme tomba de
ses yeux dans la cendre du foyer.
Elle resta un instant muette au dedans d'elle-
nême, puis elle se montra dans le cadre de la
porte :
— Allons, dit-elle d'une voix claire et
joyeuse, venez, la soupe est prête.
Au même moment, une cloche tinta derrière
les grands arbres, le bonhomme se leva, ôta son
chapeau et se signa. Rose se mit à genoux.
— Voilà TAngelus, dit-elle.
Le soleil se couchait à l'horizon, flamboyant
derrière de lourds nuages empourprés que le
vent chassait dans le ciel gris comme des che-
vaux de feu fuyant au galop- dans la brume.
Leurs reflets s'étendaient sur la cime des arbres
et doraient la maisonnette ; les cheveux blancs
de Plancoët brillaient comme de l'argent sur ses
6 ROSE DE BRETAGNE
épaules, où le vent les soulevait, les rejetant
tantôt à droite tantôt à gauche de son cou brûlé
par le hâle et le soleil ; les rides de son visage
avaient une fermeté grave, tempérée par l'éclat
doux de ses yeux.
Rose se leva à son tour et tourna vers le vieil-
lard sa tête brune, cachée sous un capot d'in-
dienne à fleurs. Son visage maigre et effilé,
encadré d'une coiffe blanche, était hâlé, mais
lisse et ferme. Deux grands yeux noirs doux et
un peu farouches, eomme les yeux de la gazelle,
brillaient sous une orbite profonde. Ses tempes
creuses et veinées de bleu faisaient ressortir
toute la hauteur, toute la largeur de son front,
blanc en dépit du grand air, tandis que sa bou-
che, ferme et brune, à petites lèvres rondes,
rouges et serrées, laissaient deviner la possibi-
lité de je ne sais quel sourire qui aurait arraohé
des larmes.
ROSE DE BRETAGNE 7
— Encore un jour sur notre tête, dit le vieil-
lard.
— Il y en a encore d'autres devant vous, Père
Plancoët, dit Rose ; ils passeront aussi en dépit
de la misère des temps, et puis...
— Et puis le grand jour arrivera, ma fille,
dit le vieillard.
— Sans doute, dit Rose. Tenez, ajouta-t-elle,
le lard est cuit et la soupe est sur la table,
mangez.
— Et vous, ma fille?
- — Moij je mangerai après vous.
— Mettez-vous là près de moi ; autant dire
que vous êtes ma fille...
Savez-vous si le chien est revenu?
— Non, non, voilà trois jours qu'il a disparu.
— Me quitterait-il aussi? dit PlancoSt; tout
m'a quitté en ce monde. : mon père, ma mère,
ma femme et mon fils.,
8 ROSE DE BRETAGNE
— Je ne vous quitterai pas, moi, dit Rose ;
mangez, mon père.
Le vieillard leva la tête, regarda Rose un mo-
ment; mais, ébloui de sa beauté, il reprit sa pre-
mière attitude et ajouta :
— Vous cfroyez dire vrai, ma fille, mais le
vent qui passe n'est pas plus changeant que le
coeur de l'homme.
— Voilà bien dix-sept ans que vous me gar-
dez, vous, mon père, et que vous m'aimez.
— Oh I moi, ma fille, dit le vieillard, je serai
bientôt dans l'éternité, c'est à peine s'il me reste
le temps d'être infidèle.
— Comptez sur moi, dit Rose, je serai là pour
vous fermer les yeux, et après vous, père Plan-
coët, je remettrai ma vie entre les mains de no-
tre père qni est aux cieux.
Mangez donc, dit-elle encore ; et ayant décou-
vert la soupe, elle fit le signe de la- croix, en di-
ROSE DE BRETAGNE 9
sant : Que Dieu tout-puissant nous bénisse, ainsi
que la nourriture que nous allons prendre 1
Puis l'enfant et le vieillard soupèrent, et ayant
fermé, au moyen d'une traverse en bois posée
sur deux énormes crochets de fer, la porte et la
fenêtre de la cabane, ils se retirèrent chacun
dans le compartiment de la maison qui leur était
réservé.
Quimperlé est une petite ville du Finistère,
qui s'étend du sommet d'une montagne jusque
dans les replis étroits et profonds de la vallée,
bù coulent et se rejoignent deux charmantes pe-
tites rivières, l'Isole et l'Ellée; son église, cons-
truite au sommet de la montagne, domine toute
Ja ville et même la contrée. Quimperlé possé-
idait, il y a encore quelques mois, une autre
1.
iO ROSE DE BRETAGNE
église au milieu même de la basse ville, au bord
de la rivière; mais cette église, extrêmement
ancienne, s'est croulée. La façade seule est res-
tée debout, branlante et lézardée, prête à s'é-
crouler comme le reste de l'édifice. A quelque
distance, l'aspect général de la'ville est charmant.
Du bord de la rivière, qui court en murmu-
rant sur un lit de gros cailloux, du pied même
de Sainte-Croix écroulée, s'élèvent des matons
en bois dont les étages surplombent les uns sur
les autres, et qui, mêlés aux arbres des jar-
dins, grimpent en amphithéâtre sur les flancs
de la colline et vont se grouper autour de l'é-
glise, dont la tour carrée se détache vigoureu-
sement sur le ciel et domine tous les alentours.
Dans cette partie du Finistère, les. collines
se croisent et s'entrecroisent, ne laissant entre
elles que des vallées étroites et profondes, où le
voyageur rencontre un petit torrent qui coule
ROSE DE BRETAGNE 11
en murmurant, ou bien une prairie verte et
fleurie, bordée de vieux chênes, où paissent
quelques vaches et quelques moutons noirs,
que l'on voit souvent chercher leur pâture jus-
que dans les fougères, les bruyères et les bois qui
couvrent les collines : ils y paraissent suspendus.
Quimperlé est caché dans les replis d'une de
ces vallées à la fois sauvages et fertiles, qui font
souvenir des beaux sites de l'Ecosse et parfois
des plaines de la Normandie ; ici les montagnes
escarpées, couvertes de bruyères et de chênes
noirs, les rochers, les torrents, l'herbe épaisse
et fleurie, les gras pâturages. Les chemins sont
bordés de genêts à fleurs jaunes, satinées et bril-
lantes comme de l'or, et l'on rencontre pendant
en grosses touffes des bruyères lilas et roses, qui
semblent disposées en guirlandes sur les flancs
noirs des rochers.
A l'odeur des prés, à l'odeur des genêts et des
12 ROSE DE BRETAGNE
bruyères, se mêle le parfum pénétrant des goé-
mons, que les vagues de l'Océan rejettent à la
côte, et que la brise de la mer apporte au travers
des arbres et des fleurs.
Comme presque toutes les villes de province,
Quimperlé ignore sa beauté et sa grâce, et,
toute parée à la paysanne, elle gâte l'harmonie
de son costume en coiffant le chapeau parisien,
c'est-à-dire qu'elle a une place carrée, entourée
de tilleuls taillés carrés, bas et lourds ; une mai-
rie monumentale, à cinq fenêtres de façade, avec
une porte carrée au milieu ; l'hôtel du Lion-d'Or,
où descendent les voyageurs, et par-dessus tout
cela des dames parées à la mode de Paris, avec
des jupons trop bouffants et trop courts, des
airs apprêtés, dédaigneux et raffinés, et se mou-
chant dans des mouchoirs parfumés au bouquet,
dont le flacon a coûté dix sous chez l'épicier du
coin.
ROSE DE BRETAGNE 13
Quimpelé est admirable à distance; aussi, dès
que l'on a déposé ses paquets à cet hôtel du Lion"
d'Or, il faut vite sortir de la ville pour la revoir
encore. A peine a-t-on fait quelques pas au-delà
du pont jeté sur la rivière, à peine a-t-on atteint
le pont Neuf, c'est-à-dire le superbe viaduc jeté
d'une colline à l'autre, et sur lequel passe
le chemin de fer, que l'on se trouve dans une
vallée étroite, bornée au sud par une montagne
entièrement couverte de bois, au pied de la-
quelle coule la rivière. Le fond même de la val-
lée est une grande prairie verte et fleurie où
paissent les troupeaux. A l'ouest s'étend la
forêt, au nord une colline couverte de bruyères
protège à ses pieds deux petites maisonnettes qui
ont devant elles la prairie, la rivière, où passent
lentement les bateaux à voiles, et les bois. A leur
droite la forêt, à leur gauche Quimperlé, qui s'a-
perçoit par-dessous les arches du pont Neuf.
14 liOSE HE BRETAGNE
Cette petite vallée, à peine de l'étendue d'un ar-
pent, se nomme le Bois-1'Abbé. C'est dans l'une
ctes petites chaumières dont je viens de parler
que Rose etPlancoët venaient de rentrer et dor-
maient, selon toute probabilité.
La maisonnette voisine était occupée par un
vieil homme, JudeLecouëdic ; sa femme, Marie-
Anne, et leur fils Jean-René, garçon de vingt
ans, grand, fort, avec un visage doux et pâle,
de beaux yeux bleus, et des cheveux blonds rasés
sur le haut de la tête, mais flottant vers la nuque
et retombant en boucles sur le cou.
La largeur de ses épaules, la vigueur de son
geste et de sa démarche, jointe à l'éclat paisible
de son regard, à la langueur mélancolique de
son sourire, en faisaient un véritable type de
douceur et de force. Cet homme aurait pu étouf-
fer un ours, mais un enfant aurait, par un mot
ou un sourire, dompté sa colère ; sa voix était
ROSE DE BRETAGNE 10
douce et grave, même en chantant les rondes
bretonnes.
Il était cultivateur comme son père, travail-
lait avec lui son champ, sauf le dimanche, où,
après les offices, il jouait du biniou, et cela pour
lui-même, dans les endroits les plus écartés de la
forêt, où la nuit, au milieu des landes les plus
désertes.
Il connaissait Rose depuis son enfance, c'est-
à-dire depuis le jour où Plancoët l'avait trouvée
dans la lande, couchée dans un panier et expo-
sée ainsi à la brutalité des bêtes ou à la compas-
sion des hommes. Le jour où l'enfant avait été
ainsi trouvée, Plancoët était allé, avec le panier à
son bras, consulter Lecouëdic, son voisin ; les
deux hommes avaient regardé l'enfant en sijence,
Marie-Anne était allée traire la chèvre, et l'en-
fant avait bu ; puis, après avoir fait sur elle le
signe de la croix, elle l'avait enveloppé dans un
If) ROSE DE BRETAGNE
tablier de laine et l'avait bercée sur ses genoux,
et l'enfant s'était endormie; et Jean-René, qui
avait à peine six ans dans ce temps-là, avait, par
miracle, fait silence pour laissé dormir l'enfant ;
alors Lecouëdic s'était écrié :
— Tiens l'enfant dort, elle ne demande, qu'à
vivre, la petite ; et, ma foi, puisque la chèvre a
du lait...
— Non, répliqua Plancoët, je la garde ; il faut
croire que c'est la volonté du sort que j'aie un
enfant, puisque c'est moi qui l'ai trouvée. Et
depuis ce jour le bonhomme avait soigné l'en-
fant. En ceci, Marie-Anne l'avait beaucoup aidé,
lavant et raccommodant le linge; Jean-René
avait joué avec la petite, Lecouëdic lui avait ra-
conté des histoires. Entre ces quatre personnes,
Rose avait grandi, n'étant jamais sortie de cette
petite vallée de Bois-1'Abbé, ignorant s'il y avait
encore des collines au-delà de celles qu'elle dé-
ROSE DE BRETAGNE 17
couvrait en ouvrant la porte de la maison-
nette, et ne sachant pas s'il y avait ailleurs
quelque chose de plus doux que l'amitié de ces
quatre amis, de ces quatre parents, comme elle
disait:
Mais son âme ignorante était pourtant in-
quiète de quelque autre horizon, de quelque
autre amour, et cherchait dans le silence des
bois ou dans le silence de la nuit si quelque
chose lui parlerait plus intimement que la voix
de René, ou si elle découvrirait dans les profon-
deurs étoilées du ciel des horizons inconnus
dont elle ne savait ni le nom ni la forme. Elle
ne savait pas si elle cherchait d'autres collines,
d'autres prairies, d'autres voix, d'autres amis,
ou seulement un souffle dans le vent.
Dans les autres contrées, la terre donne le
sentiment de la terre; en Bretagne, la terre
donne le sentiment du ciel.
|S lipSE ni; BRETAGNE
Tandis que Rose et Plancoët dormaient dans
leur petite maison, Lecouëdic, Marie-Anne et
Jean-René causaient ensemble, assis près d'un
feu de fougère dont la flamme éclairait tout l'in-
térieur de la maison. Pour le moment Marie-
Anne avait la parole et en profitait grandement,
ne tarissant pas en éloges sur le compte de Rose.
— Non, non, disait-elle, je ne trouve rien à
redire au projet de Jean-René, et si Rose n'a pas
de parentage, elle est mignonne et accorte, et
travailleuse et fine mouche, ma foi, et de grande
religion ; elle se connaît à tout l'ouvrage et ne
sera pas plus mal parée qu'une autre pour sa
noce, car je lui donnerai ma jupe de drap, mon
beau corps de jupe garni de velours, ma belle
coiffe brodée et mon joli capot doublé de soie.
Quand on vient sur les âges, la parure ne flatte
guère ; il me semblera de retour me voir en mes
jours de jeunesse.
ROSE DE BRETAGNE 19
Jean-René écoutait sa mère dans un ravisse-
ment visible.
— Qui sait, continua Marie-Anne, si Rose
n'est pas, après tout, une grande demoiselle,
et si quelque beau jour il ne viendra pas un
seigneur qui la reconnaîtra pour sa fille ! Et
nous serons riches, riches à mettre des tonnes
d'or sous nos pieds.
— Vous allez, vous allez, interrompit Lecouë-
dic, quasiment comme un faiseur de livres. Ra-
baissez votre plumet, Marie-Anne, et dites seu-
lement que si Plancoët laisse à Rose sa maison et
sa vache, ce sera encore plus qu'il ne doit lui en
revenir. Vous avancez rudement les choses en un
coup de langue ! Rose n'a m'ey que dix-sept ans,
et Jean-René n'a pas encore tiré à la milice.
Dormez, dormez, ajouta-t-il en se levant, et ne
vous mettez pas tant de finesses en tête ; nous
avons tous un conducteur qui pense plus long
20 ROSE DE BRETAGNE
que nous et qui voit la fin des choses ; allez donc,
allez donc, sans tant de discours, lui recomman-
der votre âme, et dormez, s'il se peut, sans en
dire davantage.
Rose cependant ne dormait pas ; la lune, qui
passait par une fente du volet, coupait en deux
le petit lit et grimpait au mur comme un ruban
de soie blanche. Rose regardait cette lumière
douce et pâle. Elle pensait aux bruyères, aux
genêts, et se sentait un vif désir de courir sans
ses vaches dans la campagne, de courir, courir,
courir toujours, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé la
mer. Elle avait entendu parler de la mer, mais elle
ne l'avait jamais vue ; elle se levait à demi, puis
la respiration égale et sonore du bonhomme qui
dormait à côté la retenait. Enfin, n'y tenant plus,
poursuivie par je ne sais quel désir, elle se leva
et ouvrit la petite fenêtre. La lune éclairaitla cam-
pagne d'une lueur blanche, immobile et calme.
ROSE DE BRETAGNE 21
Tiens, pensa l'enfant, la prairie a l'air
d'une mariée ; et, sans savoir pourquoi, elle se
prit à rire d'un rire silencieux, puis les larmes
lui vinrent aux yeux. Elle revêtit sa jupe de drap,
et, pieds nus, elle se disposait à franchir la pe-
tite fenêtre, quand elle entendit remuer Plan-
coët : elle s'arrêta, puis, se jetant en travers sur
son lit, elle pleura.
Combien de fois dans notre vie ne nous sen-
tons-nous pas appelés par des voix silencieuses
et profondes, combien de fois ne regardons-nous
pas à l'horizon! Il y a dans le vent je ne sais quoi
qui nous attire, le coeur nous bat à la pensée de
l'inconnu que nous cherchons ; il nous semble
voir au-delà de l'horizon bleu je ne sais quel
éclatant sourire, quelle voix, quelle étreinte 1
nous voulons fuir mais la respiration de
l'aïeule qui dort nous retient enchaînés ; au ré-
22 ROSE DE BRETAGNE
veil elle nous cherchera. Son regard affaibli
voudra voir notre visage, et ses pieds chancelants
ont besoin de notre bras. Le coeur se déchire à
la pensée de l'abandon, et des liens puissants
nous retiennent à cet étroit espace où notre pré-
sence maintient la paix. Alors nous restons,
vaincus et pleurant l'ami inconnu qui fuit sans
nous. Vous, grand'mère, vous n'avez pas en-
tendu passer dans la nuit la voix mystérieuse,
vous ne connaissez pas nos regrets, et vous vous
étonnez des tristesses de notre jeunesse !
Rose chantait souvent, et lorsqu'on lui deman-
dait ce qu'elle chantait, elle répondait qu'elle
chantait le bleu, ou le blanc, ou le rouge : elle
désignait par des couleurs les différentes modu-
lations qui composaient tout son chant, et qui,
tantôt douces, tantôt vives, s'appliquaient par-
faitement aux différentes couleurs.
ROSE DE BRETAGNE 2-,
Ce que René aimait le mieux, c'était quand
elle chantait le violet ; il lui arrivait alors de
pleurer et Rose aussi, et ils s'embrassaient sans
pouvoir parler.
— C'est grand dommage disait un jour René
à Rose, que je ne sache pas mettre des paroles
dans votre musique, j'y pense bien souvent pen-
dant les nuits, il me semble que j'en sais de bien
belles, mais dès que je suis éveillé je ne m'en
souviens plus.
— Faites donc, dit Rose, des paroles sur l'oi-
seau qui s'envole, et qui traverse la mer, et qui
va dans des pays où les fleurs sont assez grandes
pour qu'il repose dedans.
— Vous pensez toujours aux voyages, dit
René ; savez-vous, .Rose, que nous devons tous
garder la terre de nos parents, et vivre dans leur
maison et suivre leurs usages ? Quand vous par-
lez des oiseaux des autres pays, je crois toujours
24 ROSE DE BRETAGNE
que vous voulez quitter le Bois-1'Abbé ; il n'y a
rien de plus beau, savez-vous, que le Bois-
l'Abbé , et puis nos ancêtres ont toujours de-
meuré ici ; le père de mon grand-père était fer-
mier ici, savez-vous? et mon grand-père aussi,
et voici mon père, et puis ce sera moi, et sûre-
ment après moi....
— Parlez pour vous, René, dit Rose qui se
leva et prit le chemin de la forêt, mais moi je
n'ai pas de parents, je suis sur la terre comme
une feuille que le vent emporte, et vous, vous
êtes comme un fruit pendant à un arbre.
— Écoutez-moi, dit René qui suivit la jeune
fille, écoutez-moi.
— Non, non, dit Rose sans écouter le jeune
homme, jamais je ne pourrai me souvenir d'a-
voir été bercée par ma mère, jamais je ne pour-
rai me souvenir d'avoir reçu les enseignements
de mon père, et je ne verrai jamais le jour de
ROSE DE BRETAGNE 25
leur mort, jamais je ne me souviendrai de leurs
adieux et jamais je ne pourrai les pleurer. Où
sont-ils ?
J'ai été jetée au vent comme une paille, il n'y
a eu que Plancoët à me donner un nom, qui est
celui de Rose, car pour d'autre nom je n'en ai
point... et pour finir, Jean-René, je ne sens
point ma racine où vous sentez la vôtre.
— Vous êtes pourtant du pays de par ici,
Rose, reprit Jean-René, et si je voulais vous dire
un nom, je vous dirais que vous êtes la Rose du
pays de Bretagne. Vous avez pour parents Plan-
coët et puis nous autres.
En ce moment, ils étaient arrivés tous les deux
à la forêt ; Rose s'assit au pied d'un arbre et
commença des modulations étranges que René
essayait vainement de reproduire sur le biniou.
— Écoutez, Rose, dit René qui interrompit la
jeune fille, c'est une chose drôle toutà fait.
2
26 ROSE DE BRETAGNE
J;aime pourtant bien la musique et tous les
chants. Je sonne du biniou et c'est mon plaisir.
J'aime bien quand vous chantez ; eh bien 1 ça
me donne comme un frémissement de frisson de
fièvre, ça me fait pleurer, et pourtant j'aime bien
la musique. Comment donc que ça se fait?...
— Pour ça, Jean-René, dit Rose, je ne saurais
vous en rien dire, et pourtant je sais ce que
c'est.
—« Vous êtes donc comme moi, que la musi-
que vous fait un mal drôle qu'on voudrait tou-
jours avoir.
— Ce n'est pas la musique qui me rend ainsi,
voyez-vous, René, c'est quand je regarde comme
ça devant moi...
— Où ça?
— Devant moi et comme en dedans, et que
je voudrais suivre les grands oiseaux du ciel, et
puis que j'oublie mes vaches et la maison du
ROSE DE BRETAGNE 27
vieux, et que voilà que je suis comme partie et
que je suis dans un air tout d'or, où je vois des
figures blanches dedans.
— C'est peut-être des cornicanets ?
— Sûrement non, René.
— Ou des poulpiquets?
— Sûrement non... Voyez-vous, la maison
du vieux branle et tombera, et la vache mourra,
et tout périra. Eh bien 1 après, alors ?
— Oui, dit Jean-René, mais la vache a eu
une génisse, et tous les ans, au printemps, tout
revient à neuf sur la terre.
— Eh bien, dit Rose, qui se tourna vers
Jean-René avec des yeux d'une profondeur
inouïe, je voudrais savoir et voir qu'est-ce qui
en est l'auteur et à quel commandement ces
choses obéissent.
Tous deux se turent, et au bout d'un mo-
ment Rose reprit son chant avec de telles mo-
28 ROSE DE BRETAGNE
dulations, de tels éclats de voix, que Jean-René
resta immobile et comme pétrifié d'étonne-
ment.
La jeune fille était debout, la tête levée. Sa
poitrine gonflée semblait prête à éclater aux
efforts 'de son chant; ses pieds nus étaient fré-
missants sur les feuilles sèches du bois,sa jupe
de flanelle bleue et son corsage de drap noir
dessinaient ses formes sveltes, tandis que son
visage voilé sous les pans de sa coiffe avait je ne
sais quoi d'aérien et de transporté.
— Ça, dit René, c'est le rouge que vous
chantez, c'est bien facile à connaître, mais vous
vous faites mal ; vous voilà toute pâle, venez
plutôt devant la maison, et là vous chanterez le
violet... C'est ça qui fait pleurer, Rosel... c'est
ça qui est beau !...
Si rien n'est plus beau que l'expression écla-
ROSE DE BRETAGNE 29
tante, colorée, vive et profonde d'un sentiment,
rien n'est plus touchant que son expression
confuse. Il semble alors que l'âme captive frappe,
comme l'aigle enchaîné, les barreaux de sa pri-
son ; on voudrait lui donner la liberté, ouvrir
son horizon, lui livrer l'espace. On saisit sur les
lèvres inhabiles au langage le frémissement de
l'amour, qui cherche la liberté dans la parole.
Ce tressaillement mystérieux de l'hôte infini
se devine sous le voile ; l'âme brûlante et ca-
chée dévore l'obstacle, et si la parole lui est
refusée, le feu lui appartient; elle transfigure
le visage et impose sa puissance par le rayonne-
ment.
Une erreur profonde a été de croire que les
hommes ignorants, dont la langue se compose à
peine de quelques mots applicables au usages
les plus grossiers de la vie, étaient dépourvus
de toute vie supérieure ; on les a relégués au
30 ROSE DE BRETAGNE
rang des brutes, sans se souvenir que Dieu
parle une langue silencieuse, qu'il pénètre par-
tout comme un voleur et qu'il entre par les
portes fermées.
Jean-René était d'une nature silencieuse, re-
cueillie, douce, soumise par instinct ; les beau-
tés de la nature imposaient à son âme la paix
que toute majesté porte avec elle, et il jouissait
confusément du beau et sans désirer rien de
plus, aimait les montagnes et les près qui l'en-
touraient, le ciel qu'il avait toujours vu sur sa
tête et désirait mourir où il était né.
Pour Rose, au contraire, tout était insuffi-
sant ; elle n'avait pu trouver sa paix où Jean-
René avait trouvé la sienne ; et, comme elle le
disait elle-même, sa racine n'était pas au même
lieu; son âme ardente et altérée cherchait le
lieu de son amour avec une ardeur inquiète, et
les modulations de son chant n'étaient pas autre-
ROSE DE BRETAGNE 31
chose que la parole sans paroles des désirs de
son coeur, ses soupirs.
Ces belles montagnes que Jean-René admi-
rait, Rose aurait voulu les aplanir pour fran-
chir leur horizon, ou bien les élever jusqu'au
ciel pour franchir leurs cimes.
Tantôt on la voyait courir, le visage animé,
chantant avec des accents si étranges, que Jean-
René en était effrayé, tantôt assise près de la
chaumière du vieux, muette et morne, triste
jusqu'à la mort. Dans ces moments-là Jean-
René lui parlait de la chaumière du vieux, de
ses parents, de lui-même,.. Et ému, oppressé,
tremhlant, il s'arrêtait au moment de lui par-
ler d'elle. Rose n'avait rien entendu, S'il lui
avait dit : — Qu'avez-vous ?
Et si elle eût pu lui parler, elle lui aurait ré-
pondu : — Mon amour est absent.
32 ROSE DE BRETAGNE
Au moment où Rose et Jean-René descen-
daient la côte qui conduit de la forêt au Bois-
l'Abbé, ils virent venir à eux un personnage
élégamment vêtu qui, s'adressantà Rose, lui dit :
— Ma petite, avez-vous du lait?
Rose ne répondit pas, et le personnage re-
tournant sur ses pas et suivant Rose, ajouta :
— Tiens, elle est gentille, cette fille. Petite,
vous êtes jolie, savez-vous? dit-il en avançant la
tête sous la coiffe de la jeune fille, et telle que
vous voilà, ma parole d'honneur... vous êtes
trop gentille pour un pataud...
En ce moment René trébucha d'une manière
inexplicable, car il n'y avait en cet endroit au-
cune pierre sur le chemin, et poussa le person-
nage presque dans le fossé ; mais le retenant par
le bras, il lui dit :
— C'est assez que vous soyez sur le bord, ce
n'est pas nécessaire que vous tombiez dedans.
ROSE DE BRETAGNE 33
— Vous n'êtes pas adroit, mon cher, s'écria
le monsieur en brossant légèrement la manche
de son habit.
— Oh que si ! dit Jean-René ; sans moi vous
tombiez dedans, savez-vous, et vous seriez sorti
de là plus vert qu'une grenouille ; ça aurait joli-
ment fait rire les belles dames qui vous attendent
devant chez nous.
On arrivait en effet à la chaumière, où trois
dames vêtues à la dernière mode attendaient
avec une visible impatience :
— Ëh bien! cria la plus jeune, aurons-nous
du lait, à la fin?
— Taisez-vous, Césarine, dit le monsieur,
vous ne savez pas toute la peine que j'ai eue à
trouver les deux naturels que je vous ramène.
Ils vont traire leurs troupeaux, et vous boirez ;
mais un peu de patience, que diable !... un peu
de patience I
«14 ROSE HE BRETAGNE
— C'est si lourd I les paysans, ma chère, dit
l'autre jeune fille, quand il faut remorquer cela
d'une lieue loin. Et pour tout dire, ajouta-t-elle
en regardant les pieds de René, ce n'est pas
chaussé en escarpins, non plus 1
— Regardez donc, dit la mère des deux de-
moiselles, la fille est pieds nus.
— Bonjour, ma fille, dit-elle à Rose. Dépê-
chez-vous de nous donner du lait, et surtout, et
avant tout, lavez-vous les mains ; je payerai vo-
lontiers le savon. Dieu, que c'est sale ici ! dit-
elle en parcourant des yeux les alentours de la
chaumière.
— Une perle sur un fumier ! dit tout bas le
monsieur en s'approchant de Rose , qui recula
d'un pas vers René.
Ce monsieur, cette dame et ces deux demoi-
selles composaient toute la famille de M. de
Kerquiedo, Breton, né à Paris, élevé à Paris,
ROSE DE BHETAGNE 3."i
et tous frais débarqué de la grande ville. M. de
Kerquiedo s'était ruiné par tous les moyens
possibles, et, pâle, défait, usé, il avait épousé
une demoiselle Pelo, laquelle était fille d'un
fabriquant d'huile enrichi à la bourse. De cette
union bien assortie étaient nées deux filles qui
avait nom Césarine et Armide. Ces deux de-
moiselles avaient reçu une éducation soignée,
possédaient leurs auteurs, mais affectaient la
plus profonde ignorance des choses basses et
communes dont s'occupe le pauvre monde, et
auraient volontiers demandé si c'étaient les
vaches qui donnaient aussi les oeufs en même
temps que le lait.
M. de Kerquiedo avait visité le pays quelque
temps avant son mariage; la chose remontait à
dix-huit ou dix-neuf ans. Il s'y était montré ga-
lant, prodigue de ses derniers écus, et avait
laissé à deux ou trois aimables roués de Quim-
36 ROSE DE BRETAGNE
perlé une haute idée des fins viveurs de Paris.
C'était à cette époque que M. de Kerquiedo
avait épousé mademoiselle Pelo. Il revenait dans
l'intention de racheter ses anciens domaines, et
aussi dans l'espérance de trouver, dans cette
province reculée, et parmi les naïfs Bretons,
quelques riches maris pour ses filles. Il aspirait
aussi à la députation et voulait se faire un parti
dans la province. Il se flattait d'y parvenir et
disait, en relevant sa cravate de mousseline
blanche : « Galant avec les femmes, gourmand
avec les hommes, voilà le moyen... »
Il avait ajouté à son nom une particule et éta-
lait ridiculement une couronne de comte sur ses
cartes de visite, comme font surtout les gens
d'aventures et les jouvenceaux : il se croyait
vraiment gentilhomme.
Au mouvement que Rose fit pour se rappro-
cher de Jean-René, les yeux de celui-ci brillé-
ROSK DE BRETAGNE 37
rent d'un vif éclat et rencontrèrent le regard
moqueur de M. de Kerquiedo qui, ébloui de
l'éclair qu'il avait vu dans les yeux du jeune
paysan, se retourna vers sa femme en lui di-
sant.
— Dépêchons, je vous prie, donnez vos or-
dres, demandez ce qui vous plaira.
— Du lait, nous voulons du lait, crièrent à
la fois Césarine et Armide.
— Pour ça, dit Jean-René, ça n'est pas bien
facile, la maison est fermée.
— Mais vous avez la clef, dit madame de
Kerquiedo. -
— Bien sûr qu'il y a des jours que j'ai la
clef, mais aussi par d'autres moments c'est le
bonhomme qui la garde.
— Enfin, l'avez-vous aujourd'hui ? s'écria
M. de Kerquiedo avec une impatience visible.
— Pour ça, je ne puis pas bien vous dire,
3
38 ROSE DE BRETAGNE
dit René sans bouger de place, car je n'ai pas
seulement encore regardé dans ma veste, et ça
pourrait bieri se faire que je l'aurais perdue tout
à l'heure en trébuchant dans le chemin.
— Vous riez, dit M. de Kerquiedo à Césa-
nne et à Armide, de la stupidité de ce garçon,
et vous avez tort; c'est toujours une chose triste
de voir la dégradation humaine. La fille me pa-
raît aussi brute que lui. Votre amoureux est
idiot, ma chère, dit-il à Rose. Mais ouvrez-nous
la maison, mes filles veulent boire du lait.
— Nous payerons, n'ayez pas peur, ajouta
madame de Kerquiedo.
— Nous ne pouvons pas vous donner de lait,
madame, dit Rose, les vaches sont sorties et on
ne peut pas les traire au milieu du jour.
— Tenez, dit M. de Kerquiedo à sa femme,
vous devriez prendre cette fille pour domestique,
elle n'est pas mal et nos filles la formeraient. Le
ROSE DE BRETAGNE 39
garçon est stupide; mais elle ne s'exprime pas
trop mal pour une fille de sa condition.
— Oui, oui, s'écrièrent ensemble Césarine et
Armide, nous la formerons, nous la stylerons.
— Est-ce qu'il y a une conscription pour les
filles comme pour les garçons, que vous dites
que vous prendrez Rose à votre service, comme
cela, sans savoir si c'est son idée? dit Jean-René,
sans changer de visage.
— Oui, mon cher, dit Césarine en le regar-
dant en face, il y a une conscription pour les
filles ; c'a été inventé en même temps que les
chemins de fer.
M. et madame de Kerquiedo et mademoiselle
Armide rirent beaucoup de la plaisanterie de ma-
demiselle Césarine.
— Et Rose a tiré un mauvais numéro, à ce
qu'il paraît, dit Jean-René, que vous allez l'em-
mener avec vous?
40 ROSE DE BRETAGNE
— Oui, mon cher.
— Et vous, vous avez été réformées, à ce qu'il
paraît, puisque vous n'êtes pas au service de
Rose pour garder ses vaches, dit en rougissant
Jean-René.
— Insolent, s'écria M. de Kerquiedo, qui
s'aperçut enfin de la feinte stupidité de René.
Parlez, je vous prie, sur un autre ton que cela à
mes filles, que vous ne connaissez pas !
— Ça, c'est vrai, dit Jean-René, peut-être
bien que si je les connaissais, je leur parlerais
autrement. Elles sont aussi bien habillées que
des saintes vierges 1 et bien sûr que le dedans est
aussi beau que le dessus.
M. de Kerquiedo tourna lentement sur ses ta-
lons, et entraînant sa femme et ses filles, il leur
dit d'un air grave :
— L'insolence de ce garçon prouve combien
l'égalité se fait partout; autrefois, jamais un
ROSE DE BRETAGNE 41
simple paysan n'aurait osé parler sur ce ton à
un gentilhomme, et certes, la noblesse était au-
trement respectée; mais aujourd'hui les inté-
rêts prévalent sur tout. Le député, voilà
l'homme qu'ils respectent, parce qu'il est leur
délégué ; ils ne diront jamais Monsieur le comte
qu'à celui-là.
— Puis, après un silence, M. de Kerquiedo
ajouta :
— La fille est gentille, revenez la voir et faites-
en une femme de chambre.
Ce projet contenait sans doute pour lui quel-
que idée fort agréable, car il prit les devants
pour cacher à sa femme son sourire, et se mit à
redonner :
Non, non, non, non,
Vous n'êtes plus Lisette.
Non, non, non, non,
Ne portez plus ce nom.
42 ROSE DE BRETAGNE
Rose et Jean-René restèrent immobiles de-
vant la maison jusqu'à ce que la famille de Ker-
quiedo eût enfin disparu derrière le pont Neuf.
— Connaissez-vous cet homme, dit Jean-
René?
— Non, dit Rose.
— Eli bien! je ne sais pas ce qu'il est, mais
sa vue est faite pour chavirer le sang d'un chré-
tien!
— A bien dire, René, rien ne doit chavirer le
sang d'un chrétien.
— Il vous a parlé d'un ton que si je ne
m'étais pas retenu, je l'aurais collé à la mu-
raille !
—~ Peut-être, dit Rose, que ces personnes-là
ne considèrent, en nous parlant, que la pous-
sière de notre corps. S'ils n'ont pas au vis-à-vis
de leur pensée que nous sommes vivants par le
souffle de Dieu, bien sûr qu'ils ne peuvent nous
ROSE DE BRETAGNE 43
traiter que cemme pur néant. Savez-vous pas
que M. le recteur expliquait l'autre jour que,
sans l'esprit de Dieu, nous tombons plus bas
que la vase des ruisseaux? Peut-être que ce
monsieur ne pense pas à l'esprit de Dieu ; pour
lors, c'est bien sûr qu'il nous méprise, et, sans
vous chavirer le sang, Jean-René, priez pour lui.
— Alors, pourquoi qu'il ne se méprise pas
lui-même?
— Ça, dit Rose avec candeur, je ne sais pas.
— Irez-vous donc en service chez eux ?
— Pas tant que le vieux vivraj car il est mon
vrai père, et si je ne dois jamais connaître ce-
lui de qui je tiens la chair et le sang, je con-
nais celui de qui je tiens tout le reste, et c'est
Plancoët.
— Et si le vieux mourait, vous iriez donc?
— Là ou ailleurs, Jean-René ; il faudrait
bien gagner mon pain ; car moi. je n'aurai
44 ROSE DE BRETAGNE
point d'héritage.. Je vous dis que la feuille des
arbres que le vent emporte dans le chemin et
dans la lande n'a pas un sort plus incertain que
le mien. '
— Savez-vous, Rose, dit Jean-René, il n'y a
rien qui me tienne plus au coeur que cette petite
maison où je suis né. Voilà la prairie du Bois-
l'Abbé avec la rivière qui court autour et la
montagne qui se lève devant nous et nous cache
les autres pays. Eh bien ! je mourrais si je ne
voyais plus tout cela au matin quand le soleil
se lève, et le soir quand il se couche. Il me faut
dans la maison des voix que j'aie toujours en-
tendues, et il n'y a pas jusqu'à la vache noire
que je ne pourrais pas quitter. Vous devez pen-
ser comme moi et aimer aussi tout cela. Savez-
vous, Rose? mes parents sont bons, et quand je
leur dis qu'après mon tirage au sort je veux me
marier, ils disent comme moi, Oui, bien sûr,
ROSE DE BRETAGNE 45
comme moi... Savez-vous? Il y a quasiment
aussi longtemps que je vous connais comme il y
a que je me connais moi-même, et le mieux de
tout serait de recevoir avec vous le sacrement de
mariage ; voilà mon idée.
— Vous avez une bonne pensée, René, dit
Rose; mais j'avais tort de dire qne les enfants
abandonnés comme je suis n'ont pas d'héritage :
ils portent avec eux le déshonneur de leurs pa-
rents. •
— Peut-être, Rose, pour ceux qui ne nous
considèrent, comme vous le disiez tout à l'heure,
que dans la poussière de notre corps ! Mais celui
qui pense à Dieu son Sauveur et qui connaît le
fond de son péché, qu'il soit fils de roi ou cor-
dier (ce qui est la pire chose du monde)l, il
1 En Bretagne, les cordiers soflt considérés comme
des parias.
3.
46 ROSE DE BRETAGNE
ne comptera que le dedans du coeur, et voilà ce
que je fais.
Oui, Jean-Renéj dit Rose d'une* voix trem-
blante^ mais-à vrai dire, je ne- sais à- qui appar-
tient le fond caché de moi-même*. Tenez -, quand
j'y pense, le coeur me bat et j!ai peur comme si
je voyais un grain de poussière compter; les
étoiles du ciel.
— Ça, dit Jean-René, c'est du mond-e- savant
qui compte les étoiles du ciel, et ça leur sert,
dit-on, à dire des sorts sur lesenfaats qui vien-
nent au monde ; mais pour nous autres; c'est
assez de savoir le compte,de>nos.vaoh8s>ef?de nos
poules.
En ce moment Plancoët, Lecouëdic et sat
femme arrivèceat, chacun chargé d'un, fagott, et
Rose, quittant Jean-René, rentra dans la cabane
de Plancoël, et, sans parler, disposa le souper.
— Vous êtes triste! dit le vieillard ; la.tris"