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SAINT PHILIBERT
ET
lis oJË? Êgî E R I N A G E
, - j
1 en son honneur
AU DIOCÈSE DE DIJON
PAR
L'ABBÉ F. LACOSTE
Curé de Brochon et de Saint-Philibert
DIJON
IMPRIMERIE J. MARCHAND, RUE BASSANO, t2
1871
SAINT PHILIBERT
ET
LE PÈLERINAGE ÉTABLI EN SON HONNEUR
AU DIOCÈSE DE PIlON
Vu le ccmpte rendu avantageux qui nous a
été fait d'un petit manuscrit intitulé: SAINT PHI-
LIBERT et le lJèlerinage établi en son honneur
au diocèse de Dijon, par M. l'abbé Lacoste, cwré
de Brochon et de Saint-Philibert,
Nous en autorisons l'impression et le regardons
comme très-propre à favoriser la dévotion et la
confiance des pieux pèlerins qui vont honorer et
invoquer ce grand Saint dans l'église de Saint-
Philibert en notre diocèse.
Dijon, le 7 août 1871.
t FRANÇOIS,
Evêque de Dijon.
1
PRÉFACE
Le moine Ermentaire vivait vers le
milieu du-ix" siècle. Au moment d'écrire
la vie du bienheureux Philibert, fonda-
teur de son ordre, il commence par un
acte d'humilité que nous éprouvons le
besoin d'imiter. Il se reconnaît imprudent
d'entreprendre un tel travail, étant le
dernier de ses frères en toutes choses;
puis il donne les motifs qui l'ont néan-
moins déterminé.
— 6 —
Nous pouvons aussi, avec bien plus de
raison que le pieux moine, reconnaître
que nous sommes, de toute la famille
diocésaine, le plus inhabile pour un tel
travail, et que le premier venu de nos
frères dans le sacerdoce aurait pu y uti-
liser des lumières et des vertus qui nous
manquent. Mais dans l'illustre et nom-
breuse famille de l'Eglise, chacun de nous
a sa tâche imposée, sa part de la vigne
spirituelle à cultiver pour la rendre fé-
conde.
Le village de Saint-Philibert est devenu
notre partage avec toutes les œuvres qui
se rattachent à son progrès spirituel.
Les nombreux pèlerins qui viennent
deux fois par an y solliciter les faveurs
divines par l'intercession du bienheureux
Philibert, sont devenus notre part aussi ;
et nous avons le devoir d'éclairer leur
dévotion.
Les uns et les autres ont le doit de nous
— 7 —
demander ce qu'était le grand Saint qu'ils
invoquent comme patron ou comme pro-
tecteur; et nous, nous avons l'obligation
de répondre. C'est pour satisfaire plus
amplement à ce devoir, que nous publions
cette notice.
Mais nous devons d'abord dire au lec-
teur à quelles sources vénérables et sûres
nos documents ont été puisés. C'est dans
les actes des Saints des Bollandistes et de
Mabillon, deux ouvrages qui sont le pro-
duit des savantes recherches de deux
congrégations célèbres.
Mabillon, chez les Bénédictins, et, peu
de temps après lui, le père Pinius, chez
les Jésuites, ont, au XVIIe siècle, compulsé
les vieux parchemins des moines de Ju-
miéges et de Noirmoutiers. Ce sont leurs
patientes et judicieuses recherches qui
nous ont valu le récit des gestes, des mi-
racles et des diverses translations du
bienheureux Philibert. Et ces vieux par
— 8 —
chemins, déchiffrés par de tels hommes,
sont l'œuvre de religieux contemporains
des faits qu'ils racontent, tous recom-
mandables par leur modestie, leur savoir
et leurs vertus. La lecture de leurs écrits
respire un parfum de sincérité et de can-
deur admirables. On le remarque parti-
culièrement dans les plus grandes cir-
constances de la vie de saint Philibert,
en ce que ces circonstances, singulière-
ment capables de donner une haute idée
du saint fondateur, n'arrivent sous la
plume de ses disciples que par occasion.
Ainsi le voyage de Philibert à Paris pour
y rétablir la paix, l'œuvre des prédica-
tions, la grande œuvre du rachat des cap-
tifs d'Orient, ne sont signalés qu'en pas-
sant, et à l'occasion de quelques miracles.
Le moine Ermentaire, devenu plus tard
abbé de Noirmoutiers, a assisté aux di-
verses translations qu'il raconte; il a été
témoin des faits qu'il affirme. Quant à la
— 9 —
vie du Saint, Mabillon pense que l'abbé
Coschin, qui en a imposé le travail à Er-
mentaire, avait vécu avec le bienheureux
Philibert. Le père Pinius, dans les Bol-
landistes, croit qu'Ermentaire a simple-
ment mis en meilleur langage l'histoire
du Saint écrite avant lui par un des pre-
miers moines de Jumiéges. Dans les deux
cas, nous avons le témoignage d'hommes
qui nous apparaissent avec les meilleures
garanties contre l'erreur : leur présence
sur les lieux, leur vie contemporaine,
leur science et leurs vertus.
Voici maintenant dans quelles limites
notre modeste travail s'est renfermé.
Nous nous sommes borné à coordonner
les matières que nous avions sous la
main, à faire un choix dans les nombreux
;.miracles, à abréger quelques récits, à en
expliquer d'autres, puis, toujours à ren-
,dre, le plus clairement possible, la pensée
>du biographe. De plus, comme cette vie
— Io -
de saint Philibert s'adresse spécialement
aux pèlerins, nous l'avons fait suivre de
prières à leur usage.
Ce petit livre renferme donc deux par-
ties bien distinctes : la première contient
la vie de saint Philibert avec les diverses
translations de ses reliques ; dans la
seconde, on trouve les origines du pèle-
rinage et les prières qui s'y rapportent.
Dieu veuille bénir ce travail que nous
avons entrepris uniquement pour sa
gloire, et que nous soumettons entière-
ment au jugement de sa sainte Eglise.
CHAPITRE 1
Patrie du saint, son passage à la cour de Dagobert.
— Son entrée en religion, épreuves et vertus
de son noviciat. Il est élu abbé de Rebais. Il
visite les grands monastères. Fondation de
Jumiéges.
Saint Philibert (1) naquit à Elusa, au-
jourd'hui Eause, dans le département des
Landes. Il connaissait lesusagesdumonde,
et était habile dans tous les exercices des
Francs : Il avait été élevé à Vie-Jour (2),
où son père Philibaud habita longtemps.
Vie-Jour était une ville alors assez im-
portante de la Novempopulanie, peu éloi-
gnée d'Elusa, et Philibaud y exerça d'a-
(1) Mabillon donne ainsi l'étymologie de ce nom,
en langue celtique : fili, fort; et bert, illustre.
(2) Vie-Jour est l'ancien Aturum, aujourd'hui Aire,
sur l'Adour, département des Landes.
— 12 —
bord un gouvernement civil au nom du
roi Dagobert. Mais sa prudence, ses talents
et ses vertus lui gagnèrent tellement les
cœurs, qu'après la mort de son épouse, le
siège épiscopal étant devenu vacant, on le
demanda pour évêque. Cette fois encore la
voix du peuple indiquait le choix de Dieu,
et le leude franc dut déposer sa framée
guerrière pour prendre le bâton pastoral.
Devenu évêque, Philibaud sut allier les
devoirs de sa double paternité en donnant
à ses ouailles et à son fils les soins d'un
zèle éclairé. Il surveilla lui-même la pre-
mière éducation de Philibert, et lui ayant
reconnu de grandes qualités, il employa
tout son crédit pour le recommander au
roi. Il se servit surtout du très-puissant
Audoen (1), qui voulut bien être l'ange
gardien du jeune leude au milieu des dan-
gers de la cour. Ce choix était parfait, car
Audoen avait la puissance d'un ministre
et la vertu d'un saint. Sous les vêtements
que lui imposait sa dignité, il portait un
cœur brûlant d'amour de Dieu; il était il-
lustre parmi les premiers du royaume, et,
(1) Saint Ouen. ,
-13 -
r
à cause de ces rares mérites, il venait
d'être élevé sur la chaire épiscopale de
Rouen.
C'était pour Philibert une heureuse
fortune, car jamais carrière ne s'ouvrit
plus belle devant un jeune homme; gloire,
richesses, honneurs, tout devait sourire
à la fois à sa brillante imagination. Cepen-
dant, dès que son âme ardente eut reçu la
bonne semence des enseignements di-
vins, on le vit à vingt ans, au moment de
faire choix d'un état de vie, repousser les
offres séduisantes du monde pour suivre
Jésus-Christ dans une voie plus parfaite.
Mais il ne traita paslégèrement une affaire
aussi sérieuse, et les conseils d'Audoen lui
furent précieux dans cette circonstance.
Rebais (1), que le puissant ministre venait
de fonder, était alors dans toute sa fer-
veur, sous la direction de saint Agile.
Audoen indiqua ce monastère à Philibert,
(1) Ancien Resbacum, au département de Seine-et-
Marne, arrondissement de Coulommiers. Le monas-
tère, bâti par saint Ouen, environ vers l'an 630,
donna naissance à une petite ville plusieurs fois rava.
gée par les Normands et les Anglais. Ce n'est plus
aujourd'hui qu'un chef-lieu de canton.
-14 -
et celui-ci vint y trouver le saint abbé
qu'il choisit pour le père de son âme, en
déposant à ses pieds tous ses biens.
Le bienheureux Agile, prévenu par
Audoen, reçut son jeune novice avec joie.
Philibert s'agenouilla devant lui ; son
abondante chevelure tomba sous le ciseau;
et le joug du Christ, suave et doux à ceux
qui aiment, lui étant imposé, il fit de tels
progrès dans la vertu, qu'on put bientôt,
quoique simple novice, le proposer pour
modèle aux religieux de chœur.
Au réfectoire, il s'étudiait à servir tout
le monde pour remplir un devoir de con-
descendance envers ses frères, et aussi
pour mieux cacher une de ses mortifica-
tions favorites qui consistait à ne jamais
satisfaire son appétit à table. Et comme
l'ennemi du genre humain, Satan, redou-
tant les salutaires effets de cette absti-
nence, sollicitait le saint à y mettre un
terme en prenant une nourriture plus
abondante, il plut à Dieu de découvrir en
songe à son serviteur la détestable ruse
du démon.
Une nuit donc, pendant son sommeil,
le saint homme sentit comme l'odeur d'un
— 15 —
repas exquis. En même temps un person-
nage inconnu,, mais fort empressé, se mit
» en devoir de lui servir des mets succulents
et délicats. Chacune des viandes, chacun
des vins délicieux apportaient un bien-
être ineffable à l'estomac délabré du pau-
vre moine. C'était comme un fleuve de
vie qui lui arrivait au cœur. Son échan-
son improvisé en paraissaitsingulièrement
ravi, et ses yeux, restant fixés sur le man-
geur, il s'écriait de temps en temps, d'un
air satisfait: Eh, il s'arrondit !. Eh, il
s'arrondit !. Puis, profitant du sommeil
du saint, il étendit la main pour mieux
s'assurer de l'embonpoint ; mais au seu]
contact de cette main, Philibert poussa
un cri perçant : c'était une main de feu!
Il s'éveilla aussitôt, se munit du signe
sacré de la croix pour repousser la tenta-
tion, forma la résolution de multiplier
ses abstinences, et implora avec ferveur
le secours divin contre les attaques de
son cruel ennemi, qui s'enfuit sur-le-
champ.
Le pieux novice eut bien d'autres luttes
à soutenir. Il avait obtenu, comme un
précieux privilégel, la faveur, jugée
— 16 —
par lui inestimable, de passer la plus
grande partie des nuits devant le saint
sacrement, prosterné sur le pavé près des
lampes du sanctuaire, lui-même formant
une lampe ardente et luisante avec son
cœur tout embrasé de l'amour divin. Or,
l'esprit infernal, redoutant davantage en-
core les conséquences qui devaient résul-
ter de cette vie pour l'avancement spiri-
tuel du saint, s'efforça par trois fois de lui
barrer passage à l'entrée de l'église.
La première nuit, ce fut un ours ef-
froyable que Philibert trouva sous le por-
tail. Ses yeux flamboyants dardaient le
feu, ses dents longues et puissantes cher-
chaient leur proie, et ses horribles griffes,
tendues vers le saint jeune homme, s'ap-
prêtaient déjà à le déchirer. Mais celui-ci,
devinant quel ennemi était caché sous
cette forme de bête féroce, avança sans
crainte, et le mit en fuite après s'être muni
du signe de la croix.
La seconde nuit, ce fut dans l'intérieur
de l'église qu'une apparition diabolique
tenta de le faire fuir, en menaçant de le
percer avec la souche pointue d'un grand
chandelier.
«
— 17 —
La troisième nuiL, ce fut un géant, aux
formes monstrueuses, aux yeux étince-
'lants, à la face hideuse, qui cherchait à
lui barrer le passageen étendantses longs
bras armés de griffes brûlantes. A toutes
ces machinations, le saint et intrépide.
jeune homme opposa toujours laferveurde
sa prière. et le signe victorieux de la croix.
Une piété si admirable et des vertus si
éminentes avaient conquis à Philibert
l'estime et la vénération de la commu-
nauté. Aussi après la mort du bienheureux
Agile, fut-il choisi, d'un commun consen-
tement, pour gouverner le monastère.
C'est alors que parurent mieux encore sa
profonde humilité, sa prudence et sa cha-
: rité. On le vit s'étudiera exercer l'hospita-
lité vis-à-vis des étrangers, l'abstinence et
la mortification vis-à-vis de lui-même;
briller par la patience, fleurir parla cha-
rité, et donner au monde surpris le spec-
tacle admirable d'un zèle ardent pour la
_gloire de Dieu, l'avancemement spirituel
.de ses frères, et l'extirpation des abus
dans la communauté.
De tels progrès dans le bien ne pou-
vaient manquer d'irriter l'esprit infernal.
— 18 —
Aussi s'attacha-t-il à soulever contre Phi-
libert une tempête qui se Lraduisit d'abord
par de sourds murmures, puis finit par
éclater en pleine église, au moment où le
pieux abbé jugeait à propos de rappeler
à l'ordre quelques frères trop précipités
dans la psalmodie. Il s'en suivit une sorte
de rébellion dans laquelle les plus cou-
pables, excités par le démon, se laissèrent
aller à des voies inj urieuses contre le
saint homme. Mais il plut au Seigneur de
prendre la défense de son serviteur d'une
façon éclatante : car l'un des révoltés fut
frappé de la foudre à l'instant même, et
mourut dans l'église: tandis qu'un autre,
pressé de se procurer un soulagement na-
turel provoqué par le feu intérieur qui
brûlait ses entrailles, rendit, par les voies
inférieures, jusqu'à ses intestins avec une
puanteur insupportable, et finit ainsi sa
misérable vie. Ces châtiments terribles
firent rentrer en eux-mêmes les autres
coupables. Ils demandèrent et obtinrent
pardon de leur crime, et, dès lors, s'étu-
dièrent à rendre à leur saint abbé le res-
pect, l'obéissance et l'amour qu'ils lui
avaient voués le jour de son élection.
1 — 19 —
Mais parce que celui qui est saint veut
toujours se sanctifier, et que l'homme
• parfait tend touj ours à une perfection plus
grande, il arriva que le saint abbé, pressé
par l'esprit de Dieu, éprouva le besoin de
parcourir les monastères connus pour la
ferveur de leurs observances, dans l'espoir
d'y trouver son profit spirituel. Il visita
ainsi Luxeuil et Bobium (1), et toutes les
autres solitudes soumises à la règle de
saint Colomban. Il vit aussi les autres
nombreux monastères que la France,
l'Italie et le vaste duché de Bourgogne
renfermaient dans leurs territoires, s'ap-
pliquant, comme une prudente abeille, à
recueillir ce qui lui paraissait meilleur et
plus parfait dans les études, les usages et
les règles, pour la perfection de sa vie.
Les précieuses lumières de saint Bazile,
comme docteur et maître des âmes, la
règle du grand Macaire, les célèbres dé-
crets de saint Benoît, les admirables ins-
titutions de saint Golomban fournirent à
son esprit, avide des choses de Dieu, un
(1) Aujourd'hui Bobbio, dans les Etats sardes. Ce
monastère et celui de Luxeuil ont été bâtis par saiut
Colomban, au commencement du vu6 siècle.
— 20 —
perpétuel aliment et un objet Ide suaves
délectations. Et ainsi chargé de trésors
spirituels, il fut un exemple vivant de
sainteté pour ses frères qui marchèrent à
l'odeur de ses vertus, dans les voies les
plus élevées de la perfection.
Mais il était temps de mettre cette bril-
lante lumière sur le chandelier, afin que
l'éclat de son illustre sainteté se répandit
au loin dans le monde. C'est pourquoi
Dieu lui inspira le dessein de fonder lui-
même un ordre religieux auquel il pro-
poserait, pour vie parfaite, ce qu'il avait
recueilli de meilleur dans les différentes
règles monastiques qu'il venait d'étudier.
Il alla trouver le roi des Francs, Clovis II,
et sa sainte épouse, la reine Bathilde. Il
obtint d'eux le territoire appelé Jumiéges,
dans le comté de Rouen, et commença
d'y élever les vastes constructions de son
premier monastère.
Le moine Ermentaire fait une poétique
description du site admirable de Jumiéges.
Son nom , dit-il, vient de gemmaticum
qui signifie orné de perles, et jamais nom
ne fut mieux appliqué, puisque la richesse
du sol le dispute à la beauté du paysage.
— 21 —
Mais il faut remarquer que le biographe
loarle du temps présent et que sa pensée
ne rapporte au Jumiéges qu'il a sous les
yeux, au Jumiéges que saint Philibert a
¡¡:aU.
Car le dictionnaire de géographie an-
cienne, celui des abbayes et monastères,
'l'ouvrage de M. de Montalembert sur les
[moines d'Occident, et toutes les histoires
liie France qui ont touché ce point, s'ac-
fcordent à représenter Jumiéges, à l'arri-
vée de Philibert, comme une contrée
liéserte, au sol pestilentiel, aux marais
Rmgeux infestés de reptiles, et resserrée
ans d'épaisses et noires forêts.
Aussitôt que Philibert eut obtenu la
I!concession de ce lieu inhabitable, il s'y
[rendit en grande hâte, et là, sous le ciel,
seul avec l'ange gardien de ces pays sau-
vages, il fléchit le genou devant Dieu, fit
une prière fervente, et étendit la main
pour bénir cette vaste solitude : après
quoi il distribua le travail à ses disciples,
en se réservant toujours le poste le plus
pénible et le plus dangereux. Des canaux
larges et profonds furent creusés pour
l'écoulement des eaux et le dessèchement
— 22 —
des terres; on y pratiqua les défriche-
ments nécessaires; le sol, jusqu'alors hu-
mide et fangeux, put recevoir les rayons
bienfaisants du soleil, les animaux sau-
vages, les reptiles dangereux s'enfuirent,
et bientôt une campagne riante et fer-
tile remplaça le triste désert. Mais si les
robustes bras des moines ont accompli
ces merveilles par leurs gigantesques et
intelligents travaux, pour le bien-être des
peuples, c'est, avant tout, à.la prière du
saint abbé qu'il faut en attribuer le mérite;
car sans elle, les exhalaisons pestilen-
tielles de ce funeste lieu auraient conti-
nué à exercer leurs ravages quotidiens
sur les téméraires qui auraient osé l'habi-
ter.
Le grand Philibert ne douta pas un
instant de la protection divine sur l'œuvre
de Jumiéges. Elle n'avait été entreprise
quepar l'inspiration divineet s'en rappor-
tait entiérementà la gloire deDieu: c'était
assez pour la foi du saint, les obstacles
devaient disparaître. C'est pourquoi, sans
tenir compte des terreurs que pouvait
inspirer l'habitation d'un climat réputé
mortel, il traça d'un seul coup le vaste
— 23 -
plan de son monastère et en jeta les pro-
fondes fondations.
» L'abbaye se composait d'édifices nom-
breux, riches, solidement bâtis et en-
fermés de quatre murs d'une étendue et
d'un style admirables. L'intérieur de la
sainte demeure fit également honneur à
ses habitants. A la face orientale, on aper-
cevait l'église en forme de croix, au som-
met de laquelle brillait l'image vénérée
de la Vierge Marie. Le bienheureux Phili-
bert avait placé au chevet l'autel majeur,
sur lequel étincelaient des perles de toutes
couleurs disposées en forme de pein-
ture (1). L'or et l'argenty étaient employés
avec profusion ; et, de chaque côté, on
voyait d'autres autels élevés à la gloire
de Dieu sous les invocations de saint Jean
et de saint Colomban. Au nord, étaient
placées les chapelles de saint Denis, mar-
tyr, et de saint Germain, confesseur.
ayant à droite le riche oratoire de saint
Pierre, et à gauche celui de saint Martin.
En tournant au midi, on rencontraitla cel-
(1) On voit, par ce texte, que la mosaïque était
connue de nos pères, et en usage chez les Francs, dès
le vue siècle.
— 24 —
lula du saint abbé, ornée d'une bordure
de pierre ciselée. Des cloîtres, construits
avec art, venaient ensuite s'appuyer aux
voûtes, formant avec elles un ensemble
agréable et varié. Du même côté, et dans
une longueur de deux cent quatre vingt-
dix pieds, sur une largeur de cinquante,
s'élevaient les bâtiments destinés aux
dortoirs. Il y avait une fenêtre pour
chaque lit, et une lampe allumée pendant
la nuit pour la commodité des lecteurs
studieux (1). Le tout était construit sur des
voûtes souterraines servant de cave et de
cuisine.
Telle fut la demeure de Philibert et de
(1) Une particularité singulièrement remarquable
dans la description du dortoir par Ermenlaire, parti-
cularité reproduite et encore mieux accusée dans le
travail de Mabillon et le Gallia Christiana, c'est le
soin que Philibert apporta à bien éclairer son dortoir;
reprenons le texte :
a Il y avait une fenêtre pour chaque lit, et une
lampe allumée pendant la nuit pour la commodité
des lecteurs studieux. »
De la couche, le saint fondateur ne s'en inquiète
nullement, mais il prend toutes les précautions pos-
sibles pour que jusqu'au lit, pendant les quelques
heures que les moines donneront au repos, ils puis-
sent utiliser le temps qui ne sera pas employé à dor-
— 25 —
ceux qui, avec lui, servirent le Christ
1 dans la paix d'une âme généreuse, sans
rien avoir en propre, mais sans jamais
manquer de rien, parce que ceux qui ont
mis leur confiance au Seigneur ne seront
jamais privés du nécessaire, selon cette
parole de la divine Ecriture : il sera fait,
Seigneur, une grande paix à ceux qui ai-
ment votre loi (1).
mir. Lui aussi veut que le sommeil seul fasse tomber
le livre sacré des mains de ses disciples.
« Singulis lectis singulce fcenestrce responde-
c bant, ardente per noctem lychno ad commodita-
c tern legentium. »
(1) La légende des Enervés de Jumiéges, dans
laquelle saint Philibert joue un rôle si merveilleux,
devait naturellement trouver place dans ce récit ;
mais nous n'avons voulu admettre que des faits histo-
riques, et les matériaux nécessaires à établir l'auto-
rité de cette légende nous ont manqué jusqu'à ce jour.
Le tombeau de ces nobles personnages a été vu dans
la principale église de Jumiéges jusqu'à la grande
révolution. Mais qui étaient-ils ?
La légende répond : Ils étaient fils de Clovis II; ils
furent recueillis et guéris miraculeusement par saint
Philibert, après leur révolte et leur châtiment; ils
devinrent ses premiers disciples à Jumiéges; ils y
eurent leur tombeau.
Mais une critique judicieuse n'admettra pas, sans
preuves, une pareille explication, devant le silence
de l'histoire.
- 26 -
Ajoutons que la charité y brillait de
tout son éclat, que l'abstinence y était
rigoureuse, l'humilité profonde et la
chasteté parfaite.
CHAPITRE II
Providence de Dieu sur le monastêre.-Différents
miracles. — Œuvre des missions. — Fondation
de Pavilly. — Œuvre du rachat des captifs.
Pendant que l'homme de Dieu, par
l'éclat de ses mérites, croissait en sainte
renommée, et qu'il s'appliquait à augmen-
ter la part des pauvres et des pèlerins, en
multipliant ses mortifications, il arriva
qu'un jour le pain vint à manquer totale-
ment dans la communauté, et il ne restait
plus de farine pour en cuire. Alors, quoi-
que le saint, dans son zèle religieux pour
l'aumône, eût bien souvent assuré à ses
frères que Dieu ne permettrait pas que le
juste fût tourmenté du supplice de la faim,
les moines ne laissaient pas que de s'in-
quiéter. Mais à l'heure même où la néces-
sité commençait à se faire sentir, un étran-
— 27 —
-er se présenta à la porte du monastère
j.vec sept pains et six mesures de farine.
A- cette nouvelle, la foi des frères s'accrut
l'une façon merveilleuse et leur mérita de
Toir un nouveau prodige. Les six pains se
multiplièrent et suffirent non-seulement à
sa communauté qui était fortnombreuse(I),
nais encore à la foule des voyageurs qui
pressaient chaque jour aux portes du
nastère. Depuis cette époque et dans
toute la suite des temps, il n'a jamais été
luestion que le froment ait manqué aux
iabitants de Jumiéges.
Il faut ajouter ici quelques-uns des
nombreux miracles qu'il plut au Seigneur
l'opérer en ce temps par le ministère de
aint Philibert.
Un jour, le serviteur de Dieu eut besoin
l'un de ses moines qui était prudent et
sclairé entre tous les autres, pour l'em-
oloyer à une affaire difficile auprès d'E-
oroin (2). Or ce religieux étaiL dans un
(1) Pour comprendre ce passage, il faut se rappeler
[ue Jumiéges a compté jusqu'à 900 moines, et 1,500
rères servants, occupés, soit auxtravauxdu mouas-
ère, soità ceux des champs, soit au rachat des captifs.
(2) Le cruel et dangereux maire du palais.
— 28 — 1
état déplorable, dévoré par une fièv
brûlante, à bout de forces, sans connai
sance et à deux doigts de la mort.
Mon frère, dit le saint abbé au mouran
j'ai besoin de vous, et il faut obéir puisqu
je vous commande par l'autorité de Jésu
Christ. Levez-vous tout de suite, allez où jj
vous envoie, revenez ensuite, et ne soy
plus malade ! Aussitôt le moine se leva
docile et obéissant, mais guéri; la paroi
qu'il venait d'entendre lui avait rendu 1
santé et la vie, il était prêt à remplir 1
mission que le saint voulait lui confier.
Vers la même époque, le frère spéciale-
ment chargé du soin des caves tomba
grièvement malade. Il fut atteint d'uni
tumeur qu'il négligea d'abord, et qui s'ag-
grava par suite de contusions fréquentes
dans l'exercice de ses fonctions. Il en ré-
sulta une plaie qui dégénéra bientôt eni
ulcère, et finit par engendrer la gangrène..
L'odeur qui s'en échappait était fétide eV
infecte, et le frère, obligé de servir à tablej
le père abbé, n"osait plus approcher deÆ
lui. Le saint s'en aperçut; il fit appeler]
son moine, il étendit la main sur sa têtee
pour le bénir, et, à l'instant même, la s
— 29 —
2
jlaie se ferma et la chair redevint saine
tomme auparavant : le malade était
*uéri.
C'est sans doute vers ce même temps
qu'il faut placer le voyage de saint Phili-
ert à Paris. Son biographe n'en dit qu'un
mot à propos d'un miracle qui eut lieu au
etour; mais nous ne pouvons omettre le
récit de ce voyage à cause des motifs qui
l'ont déterminé. Ces motifs font en effet
ressortir l'action de notre saint sur son
pays, et l'importance attachée à sa parole
par les résultats que l'on en attendait :
toutes choses qui paraissent si simples,
si connues, si naturelles au narrateur,
qu'il lui faut une occasion pour les signa-
ler : voici le texte :
« Un jour le saint homme s'était rendu
« à la cité Parisius, pour y rétablir la paix
« détruite par de graves discordes. Quand
« il eut mené à bonne fin cette entreprise,
« un larron osa lui voler ses gants. » (1)
De ce texte il résulte que saint Philibert,
(1) Quodam vero tempore Parisius civitatern, exi-
gente causa discordise, vir Domini pacem pcrrexerat
reformare. Obteiito quod voluit latro Wantos illius
illicita prsesumptione furatus est.
— 30 —
ou envoyé par les rois, ou appelé par laj
cité déjà turbulente, a fait le voyage de
Paris comme apôtre de paix; et qu'il a!i
obtenu d'y rétablir l'union et la concorde
par le règne de la charité. AssurémenU
une pareille mission et un tel résultati
sont de nature à donner une haute idée de
l'action du saint homme sur son pays..
Car s'il a réussi, et si on avait à l'avance t
conçu l'espérance d'un tel succès, c'estJ
que déjà l'abbé de Jumiéges était, pour
ses comtemporains, un personnage t
extraordinaire et un saint. Voici mainte-
nant le miracle qui nous a valu ceprécieux;
détail.
Un matin le père abbé ne trouva plus
ses gants (1), il crut les avoir perdus et J
n'en prit pas autre souci. Mais Dieu, qui i
voulait encore une fois manifester la J
sainteté de Philibert, ne permit pas au
voleur de les emporter bien loin. Car ce ;
malheureux, se sentant brûler horrible- ■
ment sur le sein, à la place même où il J
avait caché les gants, fut forcé de recon- ,-
(1) On sait que les voleurs s'accommodent de tout.
D'ailleurs, les gants d'un abbé mitré, noble et sorti de
la cour, pouvaient bien avoir une certaine valeur.
— 31 —
maître et de confesser son crime, pendant
Mu'il en subissait le rigoureux châtiment.
Une des grandes préoccupations du
asainl abbé était la sanctification et le sa-
Ilut éternel des nombreux enfants qu'il
uavait charge de gouverner dans son mo-
;inastère. C'était l'objet de ses prières in-
cessantes, de ses perpétuelles mortifica-
tions et des tendres supplications qu'il
s adressait à Jésus-Christ, pendant ses nuits
t d'adoration au sanctuaire. Mais ses soucis
i redoublaient d'intensité lorsqu'il savait
► que quelqu'un d'entre ses moines appro-
► chait de sa fin. Alors, on le voyait multi-
plier ses prières et ses œuvres de péni-
tence, pour obtenir au malade la grâce
inestimable d'assurer son salut par une
sainte mort. On vint un jour mettre le
comble à son tourment en lui annonçant,
qu'à la suite d'un accident, un des frères,
prèt à rendre l'âme, avait perdu la parole
sans pouvoir se confesser. C'étai t un moine
relâché, sans vertus réelles, dont le mau-
vais esprit avait plus d'une fois fait gémir
le saint homme; aussi, quelle accablante
nouvelle pour lui ! Toutefois, il ne perdit
pas confiance. On le vit se précipiter dans
— 32 —
la cellule du moribond, puis revenir un
instant après se prosterner devant le ta-
bernacle, aux pieds du divin maître. Ce 'j
qui s'était passé entre lui et le malade du-
rant leur courte entrevue, nul ne put le
dire, puisqu'il s'agissait d'une confession,
mais tout porte à croire que le saint, ayant
constaté l'impossibilité de confesser son
moine, soit par parole, soit par signe, était
venu se jeter aux pieds de l'autel pour sol-
liciter la miséricorde divine en faveur de
son âme. Sa prière ne fut pas vaine, car
quelques instants après on vint lui dire que
le malade parlait librement et demandait
son confesseur avec instance. Le saint
abbé accourut, entendit la confession, ad-
ministra les sacrements et reçut le dernier
soupir du moine pénitent. Celui-ci devait
à son abbé la grâce suprême de mourir
réconcilié avec Dieu, muni des sacrements
de l'Eglise, et édifiant tous ses frères par
ses admirables sentiments de componc-
tion et de pénitence.
Mais le zèle de Philibert ne se bornait
pas à la sanctification des moines commis
à sa garde, il ambitionnait encore de pro-
curer la gloire de Dieu par la sanctifica-
— 33 —
2.
i.ion des âmes plus délaissées qui vivent
fans le monde. C'est pour arriver à ce but
Iu'il entreprit dès lors l'œuvre des mis-
isions apostoliques. Nous ne savons pas
AU juste sur quel pied l'illustre saint éta-
blit cette belle œuvre ; son biographe, un
•eu trop concis, ne fait que passer sur
cette partie si remarquable de sa vie, en
ces termes :
« Le saint avait l'habitude d'envoyer des
)I( frères instruire et exhorter les âmes au
)iC loin, en dehors des limites du monastère,
)« et ces prédications lui amenaient, du
»« siècle, un grand nombre de pénitents
*c convertis, la plupart nobles et puissants,
u« qui venaient solliciter le précieux avan-
ts tage de vivre sous sa règle. » (1)
Ils accouraient en foule, demandant à
tètre instruits dans la connaissance, l'a-
Imour et le service de Dieu et de son Fils,
[Jésus-Christ, par la bouche de son grand
(1) Erat consuetudo sancti de monasterio circum-
nquaque ad exhortandas animas fratres transmit-
tere; et confluebant ad eum Tiri nobiles et poten-
tes, proprias voluutates respuentes et Christo Domino
Bervieutes. ( Acta Sanctor., mensis aug., tom. IV,
78.)
- 34 - 1
serviteur, pour gagner le ciel. Tant cU
vocations nouvelles finirent par porter t
neuf cents le nombre des moines d
chœur renfermés à Jumiéges, et à quin
cents celui des frères servants.
Mais les demandes pour entrer en reli
gion se multipliant toujours, et une corn
munauté si nombreuse ne pouvant êtra
augmentée, le saint se vit obligé d'établir
en Neustrie plusieurs autres monastères,
de moindre importance, qui relevaient.
de Jumiéges. Ce fut vers le même temps.
et par le concours des mêmes circons-
tances, c'est-à-dire comme un fruit bénJ
des prédications évangéliques de ses en- J
fants, que saint Philibert fut amené à;
construire, pour les femmes, le monastère.
de Pavilly, à la tête duquel il plaça la
noble Anstreberthe. Celle-ci devint illus-
tre par sa sainteté, et sa fête se célèbre le
lOfévrier. L'emplacement de Pavillyavait j
été concédé au saint par un noble Franc,
nommé Amalbert, dont la fille prit le
voile, pour assurer son salut et sauver plus
facilement son âme.
, Un autre résultat des prédications évan-
géliques du serviteur de Dieu, résultat
— 35 —
ff u'il n'avait pas attendu, qui vint néan-
moins le surprendre, et dont il parut
même embarrassé pendant quelque
I.em ps, ce fut l'abondance des biens tem-
porels. Car les rois et les princes, connais-
sant sa réputation de sainteté, tinrent à
I:l'and profit d'obtenir, par leurs largesses,
Il e bienfait, jugé à bon droit inappréciable,
Me ses prières. D'autre part, le nombre
Mes nobles francs qui vinrent se ranger
¡.ous sa direction, croissant chaque jour,
LI en résulta bientôt pour le monastère
mne grande augmentation de propriétés.
□'est alors que le saint, voyant ce surcroît
Re biens temporels, songea à les faire ser-
vvir à la gloire de Dieu, et s'employa à pré-
parer une autre œuvre, également admi-
rable, celle de la rédemption des captifs.
Le VIre siècle, on le sait, est l'un de ceux
qui ont vu s'amonceler le plus de ruines
sur le sol si souvent désolé de la Palestine.
Il a été témoin de la chute de Jérusalem,
~ccombant sous les coups des hordes
mahométanes conduites par le farouche
iAmrou, second lieutenant d'Omar. A par-
Itir de cette lamentable catastrophe, les
abords des lieux saints furent interdits
— 36 - 1
aux pèlerins du monde catholique, sous
peine de galères, de la mort ou de l'apos-
tasie. Mais si cette cruelle perspective e
trava l'élan chrétien qui poussait les peu-
ples au tombeau de Jésus-Christ, elle n
l'arrêta pas complètement. Un certain
nombre d'âmes, avides de souffrir pour la
nom de Jésus-Christ, n'y virent, au con-
traire, qu'un stimulant de plus; heureuses
d'avoir ainsi la possibilité d'arriver à la
palme du martyre. C'est à cette époqu
tourmentée, au milieu de dangers sans
nombre, que saint Arnoulf, le vénérable
Bède, et tant d'autres moins connus, ac-
complirent leur pèlerinage. Ils allaient a
devant de la mort, et un grand nombre,
au lieu du martyre que leur foi vive avait
ambitionné, ne trouvaient que les tour-
ments de la persécution dans une dure
captivité. On sait, d'ailleurs, que tout
chrétien tombé au pouvoir des musul-
mans était destiné au plus cruel escla-
vage.
Philibert entendit le premier les dou-
loureux gémissements de ses frères en
Orient, et il fut l'instrument actif de la
divine Providence pour leur porter d'effi-
— 37 —
aces consolations. Il se sentit inspiré de
Msacrerau rachat des chrétiens devenus
mptifs des infidèles, la dixième partie des
sveius du monastère; et, pour arriver à
M buLet établir sa grande œuvre sur une
mste échelle, il lit construire de forts na-
ires et employa aux courses maritimes
m nombre suffisant de frères savants.
5eux-ci, sous prétexte de faire le com-
terce et de porter aux Orientaux les pro-
fits des contrées occidentales, rache-
lient les chrétiens captifs. Heureuse fin
i!u.e cruelle épreuve ! La lourde chaîne
te l'esclavage étant brisée, qui dira les
.ies delà délivrance? et les chants d'allé-
Tesse et le rayonnement de bonheur em-
xeint sur tous les visages? Le nom du
tarist était sur toutes les lèvres; ce nom
ficré que la persécution n'avait pu arra-
Éier des cœurs! On célébrait à l'envi sa
puissance et sa bonté. On baisait les mains
A l'habit des moines; le gouvernail du
navire, les couleurs de la patrie, et de
••uces larmes venaient aux yeux de tous
tt prononçant le nom du grand Phili-
bert (1). Mais, ajoute le pieux chroniqueur.
) (1) Ipsam igitur decimam (bonorum monasterii) in
— 38 —
Dieu qui sait rendre au centuple ce ql
est fait pour lui, se plut à tromper les cal
culs de son fidèle économe, et, plus d'un
fois, Philibert qui avait très-exactemeir
dépensé la dîme de tous ses revenus i
l'œuvre des captifs, retrouva, à la fin
de l'année, au règlement général des
comptes, ces mêmes revenus en entier.
CHAPITRE III
Ebroin, ses persécution s.-Prison et exil de saint
Philibert. — Fondation de Noirmoutiers et de
divers autres monastères.—Retour à Jumiéges.,
Fondation de Montivilliers. — Retour à Noir-
moutiers et mort de saint Philibert.
Le duc Ebroin était maire du palais dui
roi des Francs. A ce titre il avait eill
main la puissance royale et il en abusa
captivorum redemptione deputabat in tantLLID, lit
monachos suos, propter hoc, cum onustis navibu^
partibus transmarinis transmittcret, et greges cap-I
tivorum per ipsum redempti laudarent potentiamn
Christi. (Acta Boll. Sanct., tom. IV, mensis aug."
p. 78.)
— 39 -
.es chroniqueurs du temps lui re-
mâchent amèrement les violentes persé-
jêutitis qu'il exerça par la confiscation
ties biens, par l'exil, par la mort, contre
RS grands du royaume, les évêques, et,
souvent aussi, contre les saints qui con-
'lJ'ariaient ses vues. Agissait-il ainsi dans
)..n intérêt personnel, ou dans l'intérêt de
"autorité royale, c'est une question restée
ilans l'ombre et difficile à résoudre. Ce-
pendant il est certain qu'il dépassa les
nornes de la justice et du droit, par les
moyens cruels qu'il mit en usage pour
arriver à ses fins. Ce fut la cause de sa
Misgrâceet duviolent orage soulevé contre
I.ui par les leudes francs coalisés. Il dut
s'enfuir et vint chercher un abri à
iuxeuil où il fit couper sa chevelure, et
iprit l'habit monastique pour mieux
tromper ses ennemis victorieux. Mais
quelque temps après, à l'heure propice,
lorsqu'il sut ses adversaires ou morts
Il divisés, il jeta le froc et reparut au
alais plus puissant et plus cruel que
mais. C'est vers ce temps qu'il fit as-
~assiner l'évêque d'Autun, saint Léger,
~près lui avoir fait arracher les yeux.
— 40 — )
De tels excès affligeaient profondé
Philibert. Il résolut d'exposer sa vie poi
ses frères en paraissant devant Ebro
pour lui reprocher ses crimes. Il espèiû
aussi la palme du martyre comme récon
pense de sa sainte liberté à affirme
contre un tel homme, le droit outragé, 1
vœux rompus, et tant de sacrilèges alleu
tats consommés sur les ministres de
autels; il ne reçut que des marques di
respect, des offres de service, et la pro;
messe fort inutile des plus riches présents
Dieu avait fléchi le cœur de ce barbare ei
faveur des âmes nombreuses que le sain
abbé devait encore sauver.
Mais il y avait plus de politique que di
générosité dans la conduite d'Ebroin vis
à-vis de Philibert. La suite le prouva am
plement. Car Ebroin, pour atteindre soi
but plus sûrement et sans danger, s'atta
cha dès lors à corrompre des clercs liypo
crites qui avaient toute la confiance du puis
sant évêque de Rouen, Audoen. Ce
misérables se porlèrent accusateurs COE
tre l'abbé de Jumiéges, et réussirent
surprendre la bonne foi d'Audoen qu
se crut obligé de poursuivre l'innocen
— 41 —
3
accusé, et de solliciter même son incarcé-
ration. On n'a pas oublié qu'Audoen avait
nervi de protecteur à l'abbé dans son jeune
ige : aussi le coup venant d'une telle
main n'en était que plus cruel.
La patiente victime sut néanmoins le
supporter avec une résignation toute
[chrétienne qui se changea bientôt en une
iiainte joie. Il avait désiré souffrir pour la
;ause de Jésus-Christ. Cette cruelle
épreuve était le calice que Dieu lui avait
[choisi, pourquoi donc s'en attrister? Sous
iVempire de cette sainte pensée, Philibert
[tîntra dans sa prison sans perdre de vue
s a présence de Dieu, et se mit à chanter
3.es psaumes de David avec une angélique
piété. La douce mélodie de ses chants
iwint troubler toute une armée de chauves-
)souris qui s'empressèrent de fuir en cé-
iiiant la place au saint homme. Pour lui, il
continuait sa psalmodie sans remarquer
un prodige : sa noire et sordide prison
ta'illumina tout-à-coup des splendeurs
divines et fut embaumée de parfums inef-
fables! Dieu s'était souvenu des tribula-
tions de son fidèle serviteur et lui appor-
tait l'assistance des consolations célestes.
— 42 —
Mais la calomnie n'eut qu'un temps efc
il fut court. L'innocence du saint abbâ
parut avec éclat, ses ennemis furent con-
fondus, il sortit de prison et ireçut d'Au
doen des lettres pleines de louanges où le
saint évêque, en s'excusant de sa partici-
pation à ses épreuves, l'adressait à l'évê-
que Ansoald, de Poitiers, pour le sous-
traire aux poursuites d'Ebroin.
L'arrivée de Philibert fut une bonn
fortune pour l'évêque de Poitiers. Il l'aima
ploya à l'établissement d'un second mt^
nastère, nécessité par des vocations nou-
velles; et il put juger des lumières et de la
sainteté de son hôte par les entretiens
spirituels qu'il eut avec lui. Philibert, à son
tour, eut occasion d'apprécier la vertu
d'Ansoald : car ayant pris la liberté de lui
faire remarquer ses défauts, le saint
évêque en fut merveilleusement touché
et se mit, dès lors, entièrement sous sa
direction pour les besoins de son âme.
Mais bientôt un plus grand zèle de perfec
tiontourmenta le saint abbé. Le séjour da*
villes populeuses fatiguait son recueille-
ment et il soupirait après la solitudes
Ansoald vit la peine de son hôte et s'atta
— 43 -
cha à prévenir ses désirs. Il fit construire
•our lui, dans une île de l'Océan, dépen-
dante de son évéché, un monastère qu'il
Mota de grandes richesses et de nombreux
Momaines; c'est l'origine deNoirmoutiers.
Philibert s'y retira avec soixante-dix
mioines appelés de Jumiéges, et réussit à y
s'aire fleurir la piété, la science et les ver-
j.us monastiques parmi les nombreux dis-
rciples qui vinrent se ranger sous sa con-
tuite. Là, comme à Jumiéges, le saint,
ar de grands et utiles travaux, parvint à
[améliorer le sort des habitants. On lui
attribue la construction d'énormes endi-
ijjuements destinés à contenir les eaux de
(.'Océan. Il apprit aux insulaires à exploiter
ddes salines qu'il établissait en forme de
[marais salants. Il composait lui-même ces
loetits marais en amenant, sur un terrain
iuivelé et horizontal, une très-mince couche
'Il'eau de mer qu'il laissait évaporer en-
suite. Le dépôt resté à la surface de la terre
létait un sel mélangé de chaux et de ma-
gnésie qu'il était facile de trier pour lelivrer
rau commerce. Par ces utiles travaux le
:ilaint voulait gagner la confiance des ha-
— 44-
bitants pour les amener plus facilement ài
Jésus-Christ.
Il faut fixer à la même époque la fon-
dation du prieuré de Quinçay sur le terri-
toire de l'évêché de Poitiers. C'est, e
effet, pendant les neuf années de sou exi
à Noirmoutiers que le saint abbé accom-
plit cette fondation, puisqu'il est dit, dans
une relation, qu'à son retour de Jumiéges,
après la mort d'Ebroin, il passa par ledit
prieuré, déjà florissant (1).
C'est aussi vers le même temps qu'il
faut rapporter la fondation du monastère
de Notre-Dame-de-Luçon.
Ermentaire et les bollandistes ne par-
lent de cette fondation qu'en, termes gé-
néraux; mais le Gallia Christiana et la
Dictionnaire des Abbayes, l'attribuent for-
mellement à saint Philibert. Elle avait été
entreprise par un noble personnage, dé-
signé sous le nom de Lucius, à qui la
chronique de Maillezais donne le titre
(1) In Herum insulam reversurus primo quidam
Quinciacum monasterium venit. (Acta Sanct., t. IV,
mensis aug., p. 71.)
— 45 —
i iïlmptamlk (1). Ce Lucius a laissé son'
nom à la ville de Luçon. Mais s'il a donné
1 le matériel et les premiers soins au mo-
aastère, c'est Philibert qui lui a donné
l'esprit et la vietreligieuse : il en est donc
le vrai fondateur. Le monastère avait tout
le pays sous sa dépendance, car Ermen-
taire ne le désigne que sous le nom de
Vicus noster, ce qui indique une grande
prospérité depuis sa fondation, puisque
le nombre des familles qui avaient con-
struiileurs demeures à l'abri du couvent
était déjà assez considérable, moins d'un
siècle après la mort du saint, pour former
un village dépendant de l'abbaye. Cette
fondation nous donne occasion de consta-
(1) La légemde s'est exercée sur ce Lucius pour lui
faire une généalogie merveilleuse, mais le fond de
son histoire est estimé vrai par le jésuite Chilflet. Il
s'appuie, pour cela, sur la tradition de l'ancienne
église de Luçon, manifestée dans une hymne qui
commence par ces mots : Gaude Lucionum.
Quant à la rencontre de saint Philibert avec Lucius,
dont parle la légende, elle ne s'explique pas de leurs
personnes, puisque trois siècles les séparent, mais de
leurs œuvres. On peut dire, en effet, que saint Phili-
bert a trouvé l'œuvre du monastère de Lucius dans
un étai fort languissant, et qu'il lui a tellement rendu
la vie qu'on peut l'appeler son vrai fondateur.
— 46 —
ter une autre vertu de notre grand saint :
sa tendre dévotion envers la Très-Sainte
Vierge.
Le monastère de Luçon, destiné aux
vierges chrétiennes, était placé sous le
vocable de l'auguste Marie, et son église,
devenue cathédrale, jouit encore du mê-
me privilège. Le monastère de Pavilly,
également destiné aux femmes, s'appelait
aussi : Monasterium Beatæ Marias Virginis.
Nous avons vu qu'à Jumiéges, le saint
abbé avait fait placer l'image vénérée de
Marie au sommet de la principale église
de son abbaye, fait extrêmement rare et
probablement unique à une pareille épo-
que. A Noirmoutiers, Marie était encore
la patronne du monastère. Enfin, on peut
dire que partout saint Philibert a laissé
des preuves de sa piété envers la sainte
Vierge. C'est par elle qu'il voulait aller à
Dieu et y amener les peuples. Il obtint en
même temps un autre résultat infiniment
précieux: ce fut de relever la dignité de la
femme aux yeux du monde, par ces hon-
neurs rendus à la mère de Dieu.
On voit que les moments de saint Phili-
bert furent admirablement employés pen-
-47 -
dant son premier séjour au diocèse de
Poitiers, puisque, dans l'espace de neuf
années, il y fonda quatre monastères (1)
pour la sanctification des âmes et les be-
soins spirituels des peuples. La Provi-
dence avait assurément ses vues miséri-
cordieuses sur ces contrées, quand elle
permit les épreuves du grand Philibert.
En l'an 681, le duc Ebroin fut tué par
un seigneur franc. Aussitôt le saint évê-
que de Rouen, Audoen, manda Philibert
à Jumiéges, le suppliant de presser son
• retour. Il avait hâte de réparer ses torts
passés envers lui, et il voulait aussi met-
tre un terme au long veuvage du mona-
stère. L'homme de Dieu répondit promp-
tement a ces ouvertures, et la Neustrie
tressaillit de joie à la nouvelle du retour
de son père. D'immenses processions s'or-
ganisèrent (2) sur tout le parcours, pour
faire au saint un accueil dont souffrait son
humilité, mais que lui imposait l'affec-
(1) Celui de Poitiers, celui de Noirmouliers, celui de
Quincay, et celui de Luçon.
(2) Gratulatur namque tota Néustria de tauti viri
proesentia., obvia mon achorum turba cum laudibus et
reliquis egressa. (Acta Boll., ibidem.)
— 48 —
tion de ses enfants. C'est au milieu de ces
ovations que le saint abbé arriva à .TM
miéges, où Audoen l'attendait.
La première entrevue de ces deux gran-
des lumières de la France et du monda
fut admirable et touchante. Ce fut à qui
demanderait le plus humblement pardon
à l'autre : ce fut dans les effusions des
plus tendres embrassements que leurs
cœurs émus s'attachèrent l'un à l'autre
pour ne plus laisser place au moindre le-
vain de discorde. Ils convinrent ensuite
que, puisqu'il y avait deux monastères
trop éloignés à gouverner, Jumieges et
Noirmoutiers, Philibert choisirait l'un
d'eux pour y fixer sa résidence, et nom-
merait l'un de ses disciples pour gouver-
ner l'autre. Alors comme le saint homme
demeurait hésitant devant le choix à 1
faire, son cœur restant comme partagé
entre ses enfants premiers-nés qu'il re-
voyait après une si longue absence, et ]
ceux qu'il venait de quitter, l'évêque i
Ausoald de Poitiers apporta l'interven-
tion intéressée de son conseil. Il lui per-
suada de nommer à Jumiéges le fervent
moine Aichadre, afin de revenir lui-
— 49 —
3*
fméme soutenir sa communauté naissante
ià Noirmoutiers.
1 On ne saurait dire combien cette déci-
asion parut dure aux habitants de Jumié-
Sges, mais enfin ils se soumirent, et pro-
murent tous obéissance à Aichadre, par
irespect pour le choix de leur bon père,
i qu'ils ne devaient plus revoir en ce mon-
) de, et dont ils allaient pleurer la perte
) dans un deuil inconsolable.
Le saint abbé resta néanmoins encore
> quelque temps à Jumiéges. Aucune date
[.ne précise la durée de son séjour, mais
[ les travaux qu'il fit exécuter à cette épo-
que dans le voisinage de la mère-abbaye,
ont dû l'y retenir au moins toute la bonne
saison. Le livre d'Ermentaire ne désigne
pas l'année de l'érection du monastère de
Montivillers : le moine se contente d'en
attribuer la fondation à saint Philibert.
Mais le Dictionnaire des Abbayes et Monas-
tères, et l'Histoire de France d'Ozaneaux,
assignent l'an 682 à cette fondation, ce
qui concourt avec le voyage du saint à
Jumiéges, après la mort d'Ebroin, arrivée
en 681. On est donc autorisé à croire que
e bienheureux resta au milieu de ses en*
— 50 — 1
fants de Jumiéges à peu près une annéq
pendant laquelle il fonda l'abbaye di
Montivillers. Celle-ci était destinée à foui
nir un abri aux vierges chrétiennes qu
aspiraient à une vie meilleure en fayan
le monde. Les fonds et les revenus né
cessaires à cette œuvre lui furent fournis
par un prince du palais, nommé Warroa
ou Waralton.
Tous ces travaux étant terminés, la
saint réunit les moines, les exhorta à l'ob-
servance de la discipline primitive, les
recommanda à Dieu, Jes bénit et reprit la
chemin de son île en passant par Quin-
çay, où il fut reçu avec la plus granda
joie. De là il revint à Noirmoutiers pou
n'en plus sortir le reste de sa vie. Plu-
sieurs prodiges y manifestèrent visible-
ment sa sainteté : mais obligé que nous.
sommes de nous restreindre, nous choisi-
rons ceux qui paraissent mettre davan-
tage en lumière les vertus de notre
saint.
Son humilité le portait toujours à attri-
buer les miracles opérés par son minis-
tère à la foi de ceux qui les avaient de-
mandés.
— 51 —
Un jour, le frère cuisinier s'était foulé
Ile bras par suite d'une'chute. Il vint trou-
ver le père abbé en poussant des gémis-
îsements qui témoignaient de ses souf-
frances : « Mon Père, lui dit-il, pour
[l'amour de Dieu, soulagez - moi ! » Et
) comme le saint homme restait debout,
[immobile, et les mains cachées sous sa
1 chape, le pauvre patient reprit plus fort :
> « Mon Père, oh! faites seulement le signe
de la croix sur ma douleur 1 » A peine
avait-il prononcé ces paroles que la dou-
bleur avait cessé, que les nerfs, si froissés
tout à l'heure, fonctionnaient sans provo-
quer la moindre souffrance, et que le bras
disjoint et les nerfs revenaient d'eux-
mêmes à leur place naturelle. Alors le
saint abbé reprit en souriant: « Eh! ne
voyez-vous donc pas combien je vous suis
inutile! Mon fils, c'est votre foi qui vous
a sauvé ! »
Mais, ajoute le bon chroniqueur, les
frères avaient vu la pieuse ruse du saint :
car les ondulations de sa chape avaient
trahi son humilité. C'était de dessous son
vêtement religieux que le père abbé, par
un signe de croix, avait envoyé au ma-