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Saint Vincent de Paul et les Soeurs de Charité / par M. Capefigue

De
106 pages
Amyot (Paris). 1865. Vincent de Paul (saint ; 1581-1660). 1 vol. (105 p.) : 1 portr. ; in-18.
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GRANDS ORDRES RELIGIEUX
* SAINT 1
YI.V.hXT DE PAUL
i:t i.is sif.rns nr: i:hap,iti':
PAR
M. CAPEFIGUE
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AMYOT EDlTEUR. è RUE DE LA PAIX
SAINT VINCENT DE PAUL
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LES FONDATEURS DES GRANDS ORDRES RELIGIEUX
SAINT
VINCENT DE PAUL
ET
iLUlpiM DE CHARITÉ
PAR
M. CAPEFIGUE
PARIS
AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
M D CGC LXV
13C5
1
1
L'ENFANCE ET L'ÉDUCATION DE SAINT VINCENT DE PAUL.
— SA CAPTIVITÉ EN BARBARIE
1576-1607
Un soir, au château des Tuileries, des philo-
sophes et des économistes, Cabanis, Destutt de
Tracy, Volney, s'entretenaient avec le premier
consul des bienfaits de la philanthropie , des
admirables résultats que le genre humain avait
recueillis des enseignements du dix-huitième
siècle; le général Bonaparte, les interrompant,
avec un peu de brusquerie, s'écria : « Tout cela
est bon et bien, messieurs! faites-moi donc une
Sœur grise ! »
C'est que le premier consul, avec son bon sens
pratique et son intelligence supérieure, avait
compris le véritable caractère de la charité
chrétienne : celle-ci ne s'exhale pas en beaux
discours, en phrases pompeuses; elle se mani-
feste par les actes. Si l'on examine un peu de
6 SAINT VINCENT DE PAUL
haut l'organisation religieuse au moyen age, ou
verra que chacune des branches du grand arbre
monastique couvrait de son ombre solitaire un
besoin, une misère de la société. Depuis saint
Cassien jusqu'à saint Vincent de Paul, toutes
les infirmités étaient secourues, toutes les plaies
guéries. Saint Bruno et saint Benoît devinrent
les grands agriculteurs, les défricheurs des
terres; les carmes furent les médecins, les chi-
rurgiens, les chimistes des pauvres ; les capu-
cins couraient aux épidémies; les disciples du
vénérable Labre ne quittaient pas les hôpitaux,
et saint Vincent de Paul couronna l'œuvre par
ses admirables institutions de charité.
La famille de Paul (1), que par erreur ou par
habitude on a appelé de Paule (des lettres auto-
graphes sont signées Vincent de Paul) , habi-
tait le hameau de Ranquines, paroisse de Poui,
diocèse d'Acqs, au milieu des landes. On a dit
que cette famille était noble : le nom de Paul
appartient en effet à la noblesse du Midi ; il y
eut un célèbre capitaine Paul, d'origine marseil-
laise. Mais saint Vincent de Paul aimait à dire
qu'il était issu de pauvres paysans qui vivaient
du travail de leurs mains. Son père avait quel-
(1) L'acte de baptême porte Paul,
SAINT VINCENT DE PAUL 7
ques moutons et quelques brebis ; sa mère, Ber-
trande de Moras, tissait la laine. Ce n'estpas dire
qu'ils ne fussent de honne naissance : le code
"Wisigothj quand il fait un appel aux possesseurs
de fiefs peur la guerre, compte les gardeura de
troupeaux parmi les nobles appelés aux armes,
loi naïve des montagnes.
Le 24 avril 1576, dans ce modeste ménage
naquit un fils béni de Dieu. Il ne révéla dans son
enfance aucun caractère, aucun signe particulier
qui annonçât sa destinée : il garda les trou-
peaux comme un petit berger. Pour son éduca-
tion, il allait au couvent voisin, chez les frères
cordeliers, cet ordre si pauvre et destiné aux
pauvres. A douze ans, on le remarquait déjà
pour son application, son esprit vif et pénétrant.
Quatre ans d'études suffirent à l'instruction de
sa jeunesse. Il portait l'habit de cordelier, les
pieds nus, la corde noueuse autour du corps ;
et ce fut alors qu'il entra comme précepteur des
enfants du juge mage de Poui, fonction judici-
aire qui équivalait à celle de juge de paix
ou de bailli (1).
Le jeune Vincent gagnait ainsi déjà sa vie,
(1) On trouve ces détails dans Collet, qui a recueilli, en
2 vol. in-4' tout ce qui concerne saint Vincent de Paul.
Nancy, 1748. Collet était un prêtre de la Mission.
8 SAINT VINCENT DE PAUL
sans être à charge à ses pauvres parents; il
occupait ses loisirs à l'étude. Il reçut les ordres
mineurs de la main de l'évêque de Tarbes. Sans
être prêtre encore, et dès qu'il eut un petit avoir,
il vint étudier au séminaire de Toulouse, une des
plus savantes écoles de Théologie, cette haute
science qui embrasse toutes les sciences. Vincent
ne put y rester longtemps, faute des moyens
nécessaires pour vivre dans une si grande cité.
Un goût indicible l'entraînait vers l'éducation;
il habita la petite ville de Busset, où il établit
un pensionnat destiné aux enfants ; il leur en-
seignait tout ce qu'il savait, et le soir il s'instrui-
sait lui-même pour augmenter la somme de
ses connaissances.
Le problème que les sociétés modernes cher-
chent aujourd'hui à résoudre était résolu alors :
l'éducation gratuite pour le peuple existait au
seizième siècle dans toute sa plénitude : les cou-
vents étaient des écoles gratuites ouvertes à
tous, pauvres et riches. Si un enfant s'y distin-
guait, on le poussait devant lui dans une car-
rière. L'Ordre religieux le recueillait souvent,
et dans l'avenir il devenait prieur, général de
l'ordre, cardinal comme saint Bonaventure ou
pape comme Sixte-Quint.
Le jeune Vincent prit un goût très-vif pour
SAINT VINCENT DE PAUL 9
les' études théologiques ; il s'y livra avec une
ardeur telle qu'il put expliquer la Somme de
saint Thomas et soutenir sa thèse.
Après avoir reçu les ordres sacrés des mains
de l'évêque de Tarbes, Vincent de Paul fut
nommé à la cure de Tilh, dans le diocèse
d'Acqs; mais un sentiment de justice envers
son compétiteur, une modestie extrême et peut-
être ce besoin d'activité qu'il portait avec lui-
même, lui firent donner sa démission (1) : il
aimait déjà la vie agitée, les missions hasar-
deuses, et une cure lui semblait trop stable
pour son esprit hardi, entreprenant.
Ici est un point assez obscur dans la vie de
saint Vincent de Paul : quel motif détermina son
voyage par mer jusqu'à Marseille ? les uns di-
sent que ce fut pour fuir devant une abominable
calomnie (les hommes les plus saints ont toujours
été calomniés) ; les autres, parmi lesquels l'his-
torien de sa vie, affirment que ce fut pour re-
cueillir sa part d'une succession de famille. Une
lettre autographe que nous avons recueillie,
adressée'par Vincent de Paul à M. de Commet,
donne'de précieux détails sur ce voyage de Nar-
(1) Vincent de Paul était pourtant déjà bachelier en
théologie.
10 SAINT VINCENT DE PAUL
bonne à Marseille, sur les accidents qui l'accom-
pagnèrent et surtout sur sa captivité en Barba-
rie. Vincent de Paul se révèle dans cette lettre
écrivain piquant, coloré, pittoresque, jour nou-
veau sous lequel j'aime à le montrer (1).
« Je m'embarquai pour Marseille pour y être
plus tôt; hélas ! pour n'y jamais être et pour tout
perdre. Le vent nous fut autant favorable qu'il
fallait pour nous rendre ce jour-là à Narbonne,
ce qui était faire cinquante lieues, si Dieu n'eût
permis que trois brigantins turcs, qui côtoyaient
le golfe de Lion pour attraper les barques qui
venaient de Beaucaire (où il y avait une foire
que l'on estime être des plus belles de la chré-
tienté), ne nous eussent donné la chasse et at-
taqués si vivement, que deux ou trois des nô-
tres étant tués et tout le reste blessé, et même
moi qui eus un coup de flèche qui me servira
d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions été
contraints de nous rendre à ces félons. Les pre-
miers éclats de leur rage furent de hacher notre
pilote en mille pièces, pour avoir pendu un des
principaux des leurs, outre quatre ou cinq for-
çats que les nôtres tuèrent ; cela fait, ils nous en-
chaînèrent, et après nous avoir grossièrement
(!) Lettre autographe de saint Vincent de Paul à M. de
Commet, 24 juillet 1607.
SAINT VINCENT DE PAUL 11
pansés, ils poursuivirent leur pointe, faisant
mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux
qui se rendaient sans combattre, après les avoir
volés; et enfin,. chargés de marchandises, au
bout de sept ou huit jours, ils prirent la route
de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs
sans aveu du Grand-Turc, où étant arrivés ils
nous exposèrent en vente, avec un procès-ver-
bal de notre capture, qu'ils disaient avoir été
faite dans un navire espagnol ; parce que, sans
- ce mensonge, nous aurions été délivrés par le
consul que le roi tient en ce lieu-là, pour ren-
dre libre le commerce aux Français. Leur procé-
dure à notre vente fut qu'après qu'ils nous eurent
dépouillés, ils nous donnèrent à chacun une
paire de caleçons, un hoqueton de lin, avec un
bonnet, et nous promenèrent par la ville de Tu-
nis, où ils étaient venus expressément pour nous
vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours
par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenè-
rent au bateau, afin que les marchands vinssent
voir; et pour montrer que nos plaies n'étaient
point mortelles. Cela fait, ils nous ramenèrent
à la place, où les marchands nous vinrent visi-
ter, tout de même que l'on fait à l'achat d'un
cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bou-
che pour voir nos dents, palpant nos côtes, son-
12 SAINT VINCENT DE PAUL
dant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas,
trotter et courir, puis lever des fardeaux, et puis
lutter, pour voir la force de chacun, et mille au-
tres sortes de brutalités. Je fus vendu à un pê-
cheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de
moi, pour n'avoir rien de si contraire que la
mer ; et depuis, par le pêcheur à un vieillard,
médecin spagirique, souverain tireur de quintes-
sences (1), homme fort humain et traitable, le-
quel, à ce qu'il me disait, avait travaillé l'espace
de cinquante ans à la recherche de la pierre phi-
losophale, etc. Il m'aimait fort, et se plaisait à
me discourir de l'alchimie, et puis de sa loi, à
laquelle il faisait tous ses efforts de m'attirer,
me promettant force richesses et tout son savoir.
Dieu opéra toujours en moi une croyance de dé-
livrance par les assidues prières que je lui fai-
sais, et à la Vierge Marie, par la seule interces.
sion de laquelle je crois fermement avoir été
délivré. L'espérance donc, et la ferme croyance
que j'avais de vous revoir, monsieur, me fit
être plus attentif à m'instruire du moyen de
guérir de la gravelle, en quoi je lui voyais jour-
nellement faire des merveilles ; même me fit
(1) Vincent de Paul a voulu peindre évidemment un
astrologue et alchimiste.
SAINT VINCENT DE PAiL 13
2
préparer. Je fus donc avec ce vieillard, de-
puis le mois de septembre 1605 jusqu'au mois
d'août 1606, qu'il fut pris et mené au grand
sultao, pour travailler pour lui, mais en vain ;
car il mourut de regret par les chemins. Il me
laissa à un sien neveu, vrai cosmopolite, qui me
revendit bientôt après la mort de son oncle,
parce qu'il ouït dire que M. de Brèves, ambas-
sadeur pour le roi en Turquie, venait avec bon-
nes et expresses patentes du Grand-Turc (1),
pour recouvrer tous les esclaves chrétiens.
« - Un renégat de Nice en Savoie, ennemi de
nature, m'acheta et m'emmena dans son temar
(ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme
métayer du Grand-Seigneur) ; car là, le peuple
n'a rien, tout est au sultan : le temar de celui-ci
-était dans la montagne, où le pays est extrême-
ment chaud et désert. L'une des trois femmes
qu'il avait était Grecque chrétienne, mais schis-
matique; une autre était Turque, qui servit d'ins-
trument à l'immense miséricorde de Dieu pour
retirer son mari de l'apostasie et le remettre au
giron de l'Église, et me délivrer de mon escla-
vage. Curieuse qu'elle était de savoir notre fa-
(1) Les traités de la Porte avec Henri IV avaient aboli
l'esclavage pour les Français. Les puissances barbaresques
éludaient ces traités.
14 SAINT VINCENT DE PAUL
çon de vivre, elle me venait voir tous les jours
aux champs, où je fossoyais ; et un jour elle me
commanda de chanter les louanges de mon
Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus
in terra aliénât des enfants d'Israël, captifs en
Babylone, me fit commencer, la larme à l'œil,
le psaume Super (lumina Babylonis, et puis le
Salve Regina, et plusieurs autres choses : en
quoi elle prenait tant de plaisir que c'était mer-
veille : elle ne manqua pas de dire à son mari, le
soir, qu'il avait eu tort de quitter sa religion,
qu'elle estimait extrêmement bonne, pour un
récit que je lui avais fait de notre Dieu, et quel-
ques louanges que j'avais chantées en sa pré-
sence : en quoi elle disait avoir ressenti un tel
plaisir qu'elle ne croyait point que le paradis de
ses pères, et celui qu'elle espérait, fût si glo-
rieux, ni accompagné de tant de joie, que le
contentement qu'elle avait ressenti pendant que
je louais mon Dieu; concluant qu'il y avait
en cela quelque merveille. Cette femme, comme
un autre Caïphe, ou comme l'ânesse de Ba-
laam, fit tant, par ses discours, que son mari
me dit, dès le lendemain, qu'ilne tenait qu'à une
commodité que nous ne nous sauvassions en
France; mais qu'il y donnerait tel remède que
dans peu de jours Dieu en serait loué. Ce peu
SAINT VINCENT DE PAUL 15
dé jours dura dix mois qu'il m'entretint en
Gëtte espérance, au bout desquels nous nous
M»v&mes avec un petit esquif, et nous rendt.
mes le 28 juin 1607 à Aiguës - Mortes, et
t&t après en Avignon, où M. le vice-légat reçut
publiquement le renégat, avec la larme à l'œil
et le sanglot au cœur, dans l'église de Saint-
Pierre, à l'honneur de Dieu et l'édification des
Assistants (1). »
Cette lettre offre des points historiques d'une
haute curiosité : elle révèle les périls de la
navigation dans la Méditerranée incessamment
menacée par les corsaires barbaresques, alors
si bardis qu'il était impossible aux navires de
traverser des côtes de Narbonne à Marseille
sans être capturés ; elle décrit l'état misérable
des captifs conduits dans l'intérieur de l'A-
frique et obligés aux travaux les plus rudes,
les plus vils ; elle constate l'esprit actif, ingéni-
eux de Vincent de Paul, la puissance morale
que déjà il exerçait sur les femmes surtout et
la hardiesse courageuse de ses résolutions.
Ce qui faisait le succès des régences barba-
(1) La Cour papale d'Avignon avait fait avancer la civi-
lisation dans le Comtat, devenu une des plus belles pro-
vinces. Je souhaite qu'ou mette à exécution le projet de
restaurer le magnifique palais des Papes.
16 SAINT VINCENT DE PAUL
resques, c'étaient les renégats, qui apportaient
les arts, les ressources de la civilisation et de la
tactique au milieu de la puissance brutale des
Turcs. Ce fut donc une grande victoire pour
saint Vincent de Paul que d'avoir converti un
renégat, de l'avoir décidé à secouer l'islamisme
pour revenir à la foi de Jésus-Christ: on ne
s'étonne plus de l'enthousiasme que sa présence
excita au plus haut degré à la Cour du légat
d'Avignon !
C'était un centre d'intelligence, de ri-
chesses et de bonheur, qu'Avignon sous la Cour
pontificale. Jamais la cité n'avait vu tant
d'hommes illustres, tant de pompes et de fêtes !
L'agriculture protégée et grandie, la fertilisa-
tion des campagnes, un gouvernement si doux,
si paternel, que les exilés de France et d'Italie
venaient y chercher un abri! Avignon était
comme une halte de la civilisation, sur la
voie de Marseille à Lyon et à Paris. Vincent
y séjourna quelques mois, retenu par le légat,
qui écoutait avec joie les récits de ses aventures
extraordinaires.
2.
II
SilOOR DE SAINT VINCENT DE PAUL A ROME. - VOYAGE
A PARIS — LA FAMILLE DE GONDI. — LA CURE DE
CLICHY
1607-1615
Il existe plusieurs portraits de saint Vincent
de Paul ; tous l'ont reproduit dans un âge avancé.
Lorsque l'hoinme saint visita le légat d'Avignon,
il avait trente-sept ans; ses traits gardaient
l'empreinte de ses fatigues; sa physionomie
avait tous les caractères de la race basque espa-
gnole : le front bombé, les yeux noirs, vifs et
ronds, le nez un peu épais, le menton proémi-
nent. M. Vincent portait la robe noire, le petit
manteau, une calotte sur la tête à la mode
du temps. Tout en lui respirait un air de gaieté
et de bonté; il n'avait rien de triste et de
morose; il contait d'une manière charmante,
d'un air touchant et persuasif; ses paroles
étaient sans apprêts et venaient du cœur: il
était difficile de ne pas l'aimer. Et avec cela
18 SAINT VINCENT DE PAUL
une douce finesse, une habileté non pas pour
lui-même, mais pour les pauvres ; il disait en
riant : « que personne ne savait mieux remuer
les écus dans la poche des riches (1). »
Saint Vincent de Paul, ou, comme on l'appe-
lait, M. Vincent, plut beaucoup àRome. Le Pape
qui alors portait la tiare était Paul V, de la
famille Borghèse, intelligence des plus avancées
et incessamment en rapport avec Henri IV roi
de France, qui venait comme médiateur de ter-
miner le différend entre le Pape et la république
de Venise. Rome est aujourd'hui pleine encore
du souvenir de Paul V: protecteur des arts, il
ordonnait d'achever l'église de saint Pierre et
réunissait dans le Vatican les manuscrits les
plus précieux, les ouvrages de peinture et de
'sculpture les plus parfaits. Comme un grand
édile romain, il restaurait la fontaine d'Auguste,
et un aqueduc de trente-six mille pas devait y
amener les eaux murmurantes et pures de
Tivoli.
Le Pape Paul V accueillit M. Vincent avec
une bonté sympathique : il semblait reconnaître
(1) Les plus anciens portraits de saint Vincent de Paul
se trouvent dans le recueil des Estampes (Bibliothèque
Impériale). -
SAINT VINCENT DE PAUL 19
en lui un de ces élus que Dieu a destinés
à l'Église. A Rome, M. Vincent se lia avec deux
hommes d'une haute renommée, qui devinrent
ses protecteurs et ses appuis : le premier était
Emmanuel de Gondi, ambassadeur de Henri IV,
très-aimé du Pape-, le second, Pierre de Bé-
rulle (1), qui préparait alors sa vaste fondation
de l'Oratoire, en France établie sur cette pensée
forte : « Quelle que soit la pureté de la vie d'un
homme, il a des moments de faiblesse, de défail-
lance; il serait utile alors d'ouvrir une maison
de retraite où il pût se recueillir en lui-même.
Pythagore adorait l'écho. Cette maison, ou devait
l'appeler l'Orataire (orare) (2), toute de prière
et de contemplation. >1
Cet esprit de fondation ou de création plaisait
à Vincent de Paul : il aimait les cœurs fermes et
sûrs dans leurs projets, qui s'élancent dans les
idées d'organisation. Pierre de Bérulle proposa
sans hésiter à Vincent de le suivre à Paris. On
était à la fin du règne de Henri IV ; du sein de
la société agitée sortait un esprit de retraite et
de méditation religieuse. Vincent de Paul vit
(1) Pierre de Bérulle était né au château de Sérilly, le
4 février 1576.
(2) Les statutsde la maison de l'Oratoire furent approu-
vés par Paul V dans une bulle de 1613.
20 SAINT VINCENT DE PAUL
Paris pour la première fois en 1609 ; il avait évi-
demment quelque mission secrète du Pape
Paul V, car le roi Henri IV le reçut plusieurs
fois dans sa plus grande intimité. Cet esprit
pénétrant, sagace et convaincu, devait lui plaire.
Tous deux Basques, parlaient la même langue:
ils pouvaieut s'entendre et s'occuper des
affaires religieuses, une des difficultés du règne
de Henri IV.
Un incident'peu connu, c'est que saint Vincent
de Paul fut attaché comme confesseur à la
reine Marguerite de Valois, cette galante sœur
de Henri III, si spirituelle et si rieuse, et alors
vouée à la piété. Le caractère de saint Vincent
de Paul devait plaire aux pécheresses repen-
tantes : il était doux, indulgent, presque can-
dide ; il excusait toutes les fautes, il faisait
volontiers la part de la faiblesse humaine. Mais
cet excès même d'indulgence entraînait M. Vin-
cent à quelque oubli des lois sévères de la
discipline ecclésiastique et il jugea nécessaire
de se retirer à l'Oratoire, sous la direction du
Père de Bérulle, confiant à cette âme sage et
discrète toutes les défaillances de sa vie. On lit
dans un pieux auteur : « Une violente tentation,
dont il sortit victorieux, engagea saint Vincent
de Paul à se mettre en retraite sous la direc-
SAINT VINCENT DE PAUL 21
tiôn du Père de Bérulle (1). » Il resta donc silen-
cieux pendant deux années. Tous les hommes
supérieurs méditent leur plan dans la retraite :
ils-y perçoivent plus clairement la force des
idées, la puissance des projets.
Le Père de Bérulle, qui voulait contenir l'im-
pétuosité de cette imagination, lui fit accepter
la modeste charge de curé de Clichy, dans les
environs de Paris. La fonction curiale a quel-
que chose de calme, de beau, de candide. Vin-
cent de Paul accepta par obéissance. Il fit là
tout le bien qu'il put, il créa des merveilles : la
paroisse était pauvre, composée de paysans
illettrés; sans secours autre que la charité pu-
blique, il parvint à rebâtir l'église ; c'est ce
petit bâtiment qui existe encore aujourd'hui,
simple, modeste, sans ornements ; il trouva
le moyen encore de fonder une école pour les
pauvres enfants. Clichy a gardé un profond
souvenir de saint Vincent de Paul.
Cette stabilité des fonctions curiales, si admi-
rables pourtant, ne pouvait satisfaire l'activité
ardente de Vincent de Paul ; pour le bien qu'il
se proposait de faire, il fallait un théâtre plus
vaste. Sur les sollicitations de la famille de
(1) Collet. Saint Vincent de Paul.
22 SAINT VINCENT DE PAUL
Gondi, il donna sa démission de la cure de
Clichy et accepta la fonction de précepteur des
enfants d'Emmanuel de Gondi, comte de Joigny,
général des galères de France, famille alors très-
puissante.
Philippe-Emmanuel de Gondi (1) était le
second fils d'Albert de Gondi,maréchal de Retz,
et de la dame de Dampierre, renommée parmi
les beaux esprits de son temps. Emmanuel
brillait aussi dans les carrousels et aux batail-
les; il faisait de jolis vers, et Henri, qui l'avait
pris en vive amitié, lui confia la charge de gé-
néral des galères après la mort de son frère, le
maréchal de Belle-Isle. Il s'était distingué sur
la Méditerranée contre les corsaires barbares-
ques, et c'était peut-être à cette occasion qu'il
avait attiré auprès de lui M. Vincent de Paul,
dont la récente captivité avait fait du bruit.
M. de Gondi avait trois enfants : l'aîné,
depuis duc de Retz, et le dernier, le célèbre
archevêque de Paris sous la Fronde; le spiri-
tuel et remuant prélat fut l'élève de saint Vin-
cent de Paul. Il y a quelque chose de plus fort
que l'éducation : c'est le naturel; la noblesse
avait du sang impétueux dans les veines.
(1) Les Gondi étaient venus s'établir en Franco à la
suite de Catherine de Médicis.
SAINT VINCENT DE PAUL 23
Si M. Vincent accepta les fonctions de pré-
cepteur dans la famille de Gondi, c'est qu'il
savait la puissance et la piété de cette famille
et qu'elle pourrait le seconder dans ses idées
fécondes de vertus et de charité. M. de Gondi
était général des galères : belle mission que de
porter des paroles de religion et les idées du
ciel parmi les infortunés, qui, comme les dam-
nés du Dante, avaient perdu toute espérance.
La famille de Gondi aimait les projets hardis,
les choses qui paraissaient impossibles. M. Vin-
cent s'efforça, en se dévouant à l'éducation des
enfants,de conquérir une certaine influence pour
tourner cette activité vers les fondations de cha-
rité ; il fallait pour cela calmer, apaiser ce feu
d'honneur et de gloire qui les appelait inces-
samment aux batailles ou à croiser l'épée en
duel, habitude si difficile à réprimer!
Quoi de plus impérieux dans une famille de
haute noblesse, que de répondre à une provo-
cation d'honneur ! Le duel était la loi suprême,
et au commencement du règne de Louis XIII
la coutume des rencontres s'était imposée à
tous les gentilshommes. Comment porter la
fraise de mousquetaire, l'épée de ses aïeux,sans
s'aligner au Pré-aux-Clercs ou dans les fossés de
la Bastille? On mêlait à cela des formes religieu-
24 SAINT VINCENT DE PAUL
ses. Avant de tirer l'épée, on allait entendre la
messe et communier même : il fallait être en
état de grâce pour être prêt à paraître devant
Dieu; telle était la loi du moyen âge.
Or, M. Vincent avait appris qu'Emmanuel
de Gondi, comte de Joigny, avait une affaire
d'honneur et que le matin même il se rendrait à
l'église pour faire ses dévotions. 11 le suivit, et
après qu'il eut communié, il prit le comte à
part : « Souffrez, Monsieur, souffrez que je vous
dise un mot en toute humilité. Je sais de bonne
part que vous avez le dessein de vous aller
battre en duel ; mais je vous:déclare, de la part
de mon Sauveur que je vous ai montré main-
tenant et que vous venez adorer, que, si vous ne
quittez ce mauvais dessein, il exercera sa jus-
tice sur vous et sur toute votre postérité. (1) »
Ces paroles solennelles, prononcées au pied
des autels, firent sur le comte, si pieux et si
brave, une impression profonde : il s'arrêta dans
ses projets; il baissa la pointe de l'épée, etVin-
cent de Paul lui fit jurer qu'il ne se battrait pas
en duel, sacrifice bien grand pour un gentil-
homme, qui pouvait être accusé de lâcheté
(1) Le comte de Joigny avait conservé précieusement
dans ses archives le souvenir des paroles deVincenl de Paul.
SAINT VINCENT DE PAUL 25
3
en désertant le pré après une provocation so-
lennelle. Ce fut la sainte victoire de Vincent
de Paul ; il était parvenu à gouverner morale-
ment la famille de Gondi, si célèbre à la cour
de Marie de Médicis : la pieuse imagination de
Vincent de Paul fermentait pour tirer de cette
puissance acquise tous les bienfaits possibles
en faveur de la charité.
III
PREMIÈRES FONDATIONS DE SAINT VINCENT DE PAUL. —
LES RETRAITES DE SAINT-LAZARE. — LES MISSIONS
DANS LES PRISONS ET DANS LES CAMPAGNES.—ORGA-
NISATION DE L'AUMÔNE.
1615-1635
A travers le règne politique de Louis XIII,
dominé successivement par Marie de Médicis,
le maréchal d'Ancre, le duc de Luynes et
Richelieu, un caractère particulier se révèle et
ennoblit cette période : c'est l'organisation de
l'esprit de charité. Aucune époque ne présente
un nombre plus considérable de fondations di-
rigées par les congrégations, couvents, corpora-
tions, au profit du pauvre. Si l'on parcourt
encore aujourd'hui le quartier St-Jacques, le
Marais, le faubourg St-Antaine, partout on
rencontre les débris de fondations qui rap-
pellent le nom de Louis XIII (1).
(J) A ce point de vue, le règne de Louis XII[ est très-
remarquable et n'a pas été écrit.
SAINT VINCENT DE PAUL 27
Quand une société a été profondément agitée
par la guerre civile et le désordre populaire,
il' en sort toujours une écume de mauvaises
mœurs et de licence ; la justice n'a plus de
force, les traditions s'effacent, un pêle-mêle de
débauche et de misère se fait autour de toute
autorité. Saint Vincent de Paul aperçut cet
état de la société et il résolut la réforme qu'il
avait méditée pendant sa retraite à l'Oratoire,
auprès du Père de Bérulle.
Après une telle résolution, prise par un
esprit éclairé, la première sollicitude dut se por-
ter sur la valeur et la moralité des hommes qui
serviraient d'auxiliaires à ses desseins : or, ces
auxiliaires naturels, sacrés, c'étaient les prêtres.
Saint Vincent de Paul avait reconnu que beau-
coup de négligence et de désordre s'étaient
introduits dans le clergé ; s'il n'y avait pas oubli
absolu du devoir, il y avait du moins mépris de
la règle. Pour lutter contre ces mauvaises ten-
dances, il ne suffisait pas de l'Oratoire paisible
du Père de Bérulle, maison de retraite et de
méditation ; il fallait une institution d'enseigne-
ment et de discipline active et toujours présente
à la controverse. Vincent de Paul marcha har-
diment au remède, sans considérer l'élévation
des personnes qu'il pouvait atteindre : il créa
28 SAINT VINCENT DE PAUL
des conférences pour rappeler les prêtres à
la règle et une maison de pénitence fut
instituée pour les corriger On leur enseignait à
la fois la science et le devoir ; on dirigeait les
controverses pour les conduire dans la lutte
vigoureuse qu'ils avaient à soutenir, non-seule-
ment contre les calvinistes, mais encore contre
les mauvaises mœurs qui menaçaient l'Église.
Une fois cette réforme accomplie, saint Vin-
cent entreprit contre les mauvaises mœurs des
villes et des campagnes la même croisade qu'il
venait d'accomplir contre le clergé, et il fonda
les missions; lui-même en remplit le devoir
dans les diocèses de Beauvais, de Soissons et
de Sens. Ses prédications n'étaient ni savantes
ni compliquées : il se bornait à expliquer le
dogme simple et les éternels principes de la
morale (1). Ainsi il enseignait les protestants,
les catholiques perdus de mœurs ; quelquefois
il remplissait les cures vacantes : à Châtillon -
lès-Dombs dans la Bresse, il exerça les fonctions
de curé pendant cinq mois, en réformant les
mœurs de la ville et de la campagne.
Durant ces missions, il avait aperçu de pro-
(1) La première mission fut donnée à Folleville, dans le
diocèse d'Amiens, en 1617.
SAINT VINCENT DE PAUL 29
3,
fondes misères, et son cœur, tout plein de cha-
rité, avait douloureusement gémi. De retour
dans la maison de Gondi, il en parla l'âme navrée.
Il n'avait jamais perdu de vue son projet de visi-
ter les prisons et d'améliorer le sort moral et
matériel des pauvres prisonniers ; il s'en ouvrit
encore à M. de Gondi, général des galères : « Ne
pouvait-on pas, tout en gardant les précautions
et les sévérités nécessaires pour comprimer le
crime, atténuer la rigueur de la captivité, mo-
raliser l'homme et le rendre meilleur? » Cette
question, saint Vincent de Paul voulut la résou-
dre en personne, et il partit dans cette pensée
douce et consolante : n'avait-il pas souffert lui-
même toutes les douleurs dans sa captivité
d'Afrique, au milieu des déserts ?
Sa plus importante visite fut celle des galères
de Marseille, peuplées alors de criminels, et
quelquefois de prisonniers turcs. Accueilli par-
tout avec respect, il vint à bord de chaque felou-
que ; et ici se rattache une action de dévouement
si extraordinaire qu'on la croirait une légende (1).
(1) Le pieux Lazariste Collet met cette relation en doute;
mais le fait a été attesté dans une enquête faite aux Mis-
sions en 1643. On la trouve dans le manuscrit intitulé gé-
néalogie. Saint Vincent n'avait jamais avoué ni nié le fait:
il se bornait à sourire quand on lui en parlait.
30 SAINT VINCENT DE PAUL
Voici ce qu'on trouve dans un des récits
contemporains, sur la visite de saint Vincent de
Paul aux galères � « Vincent partit incognito
pour Marseille, afin de mieux s'assurer par lui-
même de l'état des forçats dans les galères, et
de se dérober en même temps aux honneurs
qu'on ne pouvait manquer de rendre à sa digni-
té et à son mérite personnel. Comme il allait de
rang en rang, pour tout voir et tout entendre,
il aperçut un forçat qui paraissait plus désolé que
les autres et plus impatient de ses chaînes. Vin-
cent lui demanda la cause de son désespoir. Le
forçat répondit qu'il était inconsolable de ce que
son absence réduisait sa femme et ses enfants àla
plus affreuse misère. Touché de tant de maux
et se voyant dans l'impossibilité d'y remédier,
Vincent se livre à son magnanime enthousiasme ;
et dans l'excès de sa charité il se substitue à la
place du forçat, avec l'agrément de l'officier de
service. »
Cette étrange abnégation de soi sort des
limites du possible. Quelques critiques la nient :
ils disent qu'une action si admirable n'aurait
pas même été utile au prisonnier, qui aurait été
facilement repris ; Vincent de Paul avait d'au-
tres moyens d'assurer la délivrance d'un crimi-
nel auprès de Mr de Gondi sans recourir à cette
SAINT VINCENT DE PAUL 31
sublime ruse. La visite de Vincent de Paul eut
pour résultat l'amélioration du sort des prison-
niers, un meilleur système de logement, une
nourriture plus saine, plus de propreté dans les
vêtements ; il demanda et obtint qu'un vaste
hôpital fût établi dans l'arsenal de Marseille
pour abriter les galériens malades.
Parmi les misères à guérir que Vincent de
Paul avait aperçues durant ses fréquents voya-
ges, était la mendicité sur les voies publiques :
dans les villes on était entouré de pauvres dégue-
nillés, de soldats estropiés, d'ouvriers invalides
qui tendaient la main aux passants, spectacle
hideux ! il y avait même danger de parcou-
rir les chemins à travers cette truanderie. Le
système de saint Vincent de Paul fut d'établir
partout des maisons de charité (1), où un cer-
tain nombre de pauvres seraient admis et con-
venablement logés. Une fois ces asiles ouverts,
la mendicité à ses yeux devenait une action
coupable. La première de ces fondations de
charité fut établie à Mâcon. Elle ne s'étendit pas
d'abord, car, cette pensée large et féconde : Vin -
cent de Paulne put pas la mettre immédiatement
en exécution : les moyens manquaient, les res-
(1) La première maison de charité fut établie à Mâcon,
en 1623, sous le nom de Confrérie.
32 SAINT VINCENT DE PAUL
sources étaient impuissantes ; il fallait de vastes
bâtiments pour abriter tant de misères, et l'on
n'en avait pas. Vincent de Paul se borna d'abord
à débarrasser la voie publique de ces mendiants
si bien peints par Callot quelquefois une esco-
pette à la main. Son système fut celui-ci : « qu'on
donnerait l'aumône certains jours aux pauvres
qui se feraient inscrire sur le catalogue, et que
si on les trouvait mendier dans les églises ou
par les maisons, ils seraient punis de quelque
peine, avec défense de leur rien donner ; que les
pauvres passants seraient logés pour une nuit,
et renvoyés le lendemain avec deux sols ; que
les pauvres honteux seraient assistés en leurs
maladies, et pourvus d'aliments et de remèdes
convenables. »
Ce n'était encore qu'un essai pour l'organisa-
tion de l'aumône, et néanmoins les tièdes, les
faibles la regardaient comme impossible. Vin-
cent de Paul s'en plaint dans une de ses lettres
intimes (1). « Quand j'établis la Charité à Mâ-
con, chacun se moquait de moi ; on me montrait
au doigt par les rues, croyant que je n'en pour-
rais jamais venir à bout ; et quand la chose fut
faite, chacun fondait en larmes de joie, et les
(1) Lettre à Mme Legras (Louise de Marillac), janvier
1614.
SAINT VINCENT DE PAUL 33
échevins de la ville me faisaient tant d'honneur
au départ, que, ne le pouvant porter, je fus
contraint de partir en cachette, pour éviter cet
< applaudissement ; et c'est là une des charités
les mieux établies. »
Bientôt son système d'organisation de l'au-
mône s'étendit de ville en ville, avec une rapidi -
té qui faisait toute sa joie. Il établit partout ce
principe : « que le devoir du chrétien, ces
de secourir la misère, que le prêtre surtout
doit tout son bien aux pauvres ; » et il se hâta
de mettre ce principe en pratique pour lui-
même : il vint à Bayonne déclarer à sa famille
émue, que le peu de bien qu'il avait eu par
héritage appartenait à l'aumône, et que ses pro-
ches n'avaient pas à compter sur sa succes-
sion désormais acquise aux nécessiteux.
Cet exemple d'abnégation, il le donnait à un
clergé riche, quelquefois oublieux de ses de-
voirs, et dont il avait entrepris la réforme. On le
répète, dans ce but il avait fondé une maison
de retraite et de conférences. Vincent de Paul y
apporta un soin particulier : quand on veut en-
treprendre la réforme du mal, il faut que les voix
qui parlent soient pures et chastes. Les confé-
rences établies par saint Vincent de Paul furent
suivies avec une vive ardeur; il les recom-
34 SAINT VINCENT DE PAUL
mandait à tous (1) : « Nous devons faire quel-
que effort pour ce grand besoin de l'Église, qui
s'en va ruinée en beaucoup de lieux par la
mauvaise vie des prêtres : car ce sont eux qui la
ruinent et qui la perdent ; et il n'est que trop vrai
que la dépravation de l'état ecclésiastique est la
cause principale de la ruine de l'Église de Dieu.n
Saint Vincent de Paul ne déguise pas le mal :
comme tous les réformateurs, il ne ménageait
pas les fautes du clergé. Il présidait lui-même à
ces conférences et prêchait avec une admirable
onction. « Il se trouvait souvent à ses conféren-
ces, dit Bossuet, des évêques du premier mérite :
tous étaient enchantés de la noble simplicité de
ses discours ; ils avouaient qu'on trouvait en lui
ce ministre rare, qui,- selon l'expression de
l'apôtre saint Pierre, parle de Dieu d'une ma-
nière si sage, si relevée, que Dieu même semble
s'expliquer par sa bouche. »
Là fut l'origine de la Mission, dont le siége
fut d'abord placé dans un petit logement de la
rue des Bons-Enfants. De cette maison sortait
un clergé épuré, instruit, plein de dévouement,
(1) La Congrégation de saint,Vincent de Paul fut éta-
blie par letlres-patentes, mai -1627, vérifiées au parlement
le 4 a vril1613. La bulle d'institution d'Urbain VIII est du
12 janvier 1632.
SAINT VINCENT DE PAUL 35
qui parcourait les campagnes pour secourir et ca-
téchiser les paysans. La pauvreté était le pre-
mier vœu, et saint Vincent même acceptait les
dons avec un trouble extrême. Le prieur de Saint-
Lazare, Adrien Lebon, offrit de céder à Vincent
de Paul sa maison et ses biens pour concou-
rir à l'instruction et au soulagement des habi-
tants de la campagne. (t A cette offre, dit Vin-
cent dans une de ses lettres (i), j'avais les sens
interdits, comme un homme surpris du bruit
d'un canon, lorsqu'on le tire proche de lui, sans
qu'il y pense : il reste comme étourdi de ce
coup imprévu ; et moi je demeurai sans parole,
si étonné d'une telle proposition, que lui-même
s'en apercevant, me dit : Quoi! vous tremblez ?»
Le prieur lui demanda sur le champ la cause de
son tremblement, qu'il ne démêlait pas assez.
Vincent répondit avec beaucoup de modestie,
qu'il était vrai, très-vrai que sa proposition l'a-
vait épouvanté, et qu'elle était fort au-dessus de
lui et des prêtres de sa Compagnie, qu'il se ferait
un scrupule d'y penser.» Nous sommes de pau-
vres prêtres, nous vivons dans la simplicité,
nous n'avons d'autre dessein que celui de servir
les pauvres gens de la campagne : nous vous
(1) Avril 1630.
36 SAINT VINCENT DE PAUL
sommes parfaitement obligés de votre bonne vo-
lonté, et nous vous en remercions très-humble-
ment. »
Vincent de Paul n'accepta la maison de
Saint-Lazare que dans un but de charité (1) et de
secours. C'était un esprit essentiellement orga-
nisateur. Que les pouvoirs séculiers se vantent
de leurs règles , de leurs œuvres : ils ont dans
la main les moyens de coercition, la loi, la force
armée ; ils ont, dans l'impôt et l'emprunt, les
éléments nécessaires pour fonder. Mais ici un
seul homme, un simple prêtre entreprend d'or-
ganiser le travail et la charité, de guérir la plaie
profonde des sociétés ; et il y réussit, sans autre
moyen que sa douce parole, sa foi immense, sa
persévérance attentive. Les missions furent son
grand moyen. Les gouvernements envoyaient
des troupes pour rétablir l'ordre ; saint Vincent
de Paul usait de la voie la plus légitime, la
puissance de la parole et des bons exemples.
(1) L'acceptation est du 7 janvier 1632; les prêtres
servirent les aliénés réfugiés dans la maison de Saint-La-
zare.
4
IV
LES MAISONS DE REFUGE. - LES SOEURS DE CHARITÉ
1635-1650
Les femmes ont un admirable instinct pour
deviner toutes les souffrances, et un dévouement
absolu pour les consoler et les guérir. C'est
ce que Vincent de Paul avait deviné dans sa
douce pensée : autour de lui se pressait une
couronnede saintes dames, qui secondaient ses
efforts pour secourir les grandes afflictions. Les
générations ingrates louent les femmes qui se
sont illustrées par la poésie, les lettres, les con-
quêtes de l'esprit et des cœurs; personne ne se
souvient de madame Legras, de Françoise, Fré-
miotde Chantai, de Marie l'Huilier, de Marie de
Lumague, qui fondèrent toutes les institutions
charitables de Paris et de la France : les asiles
pour les aliénés, pour les femmes perdues et
repentantes, pour l'instruction des filles de la
38 SAINT VINCENT DE PAUL
campagne, et les hospices d'enfants trouvés.
C'était pourtant une femme d'origine illustre
que madame Legras, Louise de Marillac, sœur
d'un garde des sceaux et d'un maréchal de
France. La vénérable Mère de Chantal avait
épousé Bussy (1) ; et mademoiselle un l'Huilier
était de race parlementaire. Toutes trois se con-
sacrèrent au service des pauvres et des miséra-
bles ; le monde ne fut pour elles qu'un moyen
de répandre la charité et d'obtenir des aumônes.
Les plus illustres aumôneuses entre toutes, ce
furent les deux reines, Marie de Médicis et
Anne d'Autriche. Quand Rubens consacra son
magnifique pinceau à reproduire les grandes
actions de Marie de Médicis, il omit le plus
beau côté de cette vie agitée, son inépuisable
charité : elle ouvrait la main large et géné-
reuse comme une princesse de race florentine,
la nièce d'un Pape. Anne d'Autriche fut encore
plus miséricordieuse; triste et délaissée, Espa-
gnole de croyance, elle se consola en fondant
mille asiles de charité, en élevant des temples à
Dieu : 1 eVal-de-Grâce, l'église Sai?it.-PauLr toute
de marbre blanc et rose ; sa vie se passa dans
les communautés et les asiles de bienfaisance.
(1) Mme de Chantai fnt la grand'mère de Mme de Sévi-
gné, qui en parle dans plusieurs de ses lettres.
SAINT VINCENT DE PAUL 39
Marie de Médicis et Anne d'Autriche surtout,
furent les royales protectrices des fondations de
Vincent de Paul.
Le saint prêtre avait créé des hôpitaux, établi
des maisons de charité (1) ; mais il fallait des
cœurs assez charitables pour se dévouer à leur
service ; l'arbre fût resté stérile sans des mains
toujours prêtes à le cultiver. Vincent de Paul
réfléchit longtemps : confierait-il le service des
pauvres malades à des hommes pieux ou à des
filles dévouées? A l'homme appartient la force,
l'énergie ; à la jeune femme, la douceur, la solli-
citude, les mille petits soins doux et fervents
qui encouragent et consolent. Fallait-il instituer
une communauté de religieuses cloîtrées, sé-
rieuses et sévères dans les prescriptions et les
règles du couvent ? Vincent de Paul rejeta cette
idée encore : aux malades il faut des visages
riants, consolateurs, pour réveiller le courage,
rendre la vie et l'espérance; le malade ne devait
être, pour ces saintes filles, qu'un chrétien souf-
frant; pour le secourir, il ne fallait pas reculer
(1) L'établissement primitif des Sœurs de Charité est du
mois de novembre 1633, approuvé en 1649 et définitive-
ment contirmé par M. de Gondi, archevêque de Paris, le 18
janvier 1655, et légalisé par lettres-patentes au mois de
novembre 1657.
40 SAINT VINCENT DE PAUL
devant les nudités. «La chasteté, dit saint Augus-
tin, est dans les yeux qui regardent. » Elles de-
vaient rester indifférentes à toutes les formes
extérieures voilées par la souffrance ; soigner et
guérir devait être le seul objet de leur préoccu-
pation. Le portrait que trace saint Vincent de
Paul des Sœurs de Charité est admirable : «elles
n'ont ordinairement pour monastère que les
maisons de malades, pour cellule qu'une cham-
bre de louage, pour chapelle que l'église de
leur paroisse, pour cloître que les rues de la
ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture
que l'obéissance, pour grille que la crainte de
Dieu et pour voile qu'une sainte et exacte mo-
destie. »
Tel est le caractère des Sœurs de Charité
tracé par leur fondateur Vincent de Paul :
il n'en fait pas des religieuses cloîtrées, mais
des gardes-malades actives, vigilantes : il avait
compris qu'il existe chez la femme une exal-
tation de charité, et que les sœurs ne compren.
nent pas ce qui est honte et licence ; elles sont
autour de l'homme pauvre et mourant, comme
les saintes femmes de Rubens autour du corps
de Notre-Seigneur, à la descente de la Croix.
Il est à remarquer que l'institut admirable des
Filles de Charité, préparé par saint Vincent de
SAINT VINCENT DE PAUL 41
4.
Paul, fut ratifié et accompli avec le concours
et l'appui de Jean-François-Paul de Gondi, de-
puis cardinal de Retz , l'agitateur suprême
de la Fronde, tout jeune encore coadjuteur de
son oncle. Jean-François de Gondi aimait les
idées populaires. Élève de saint Vincent de
Paul, il en avait l'esprit d'initiative qui remue
incessamment autour d'un vaste but. A cette
époque, les hommes politiques, les magistrats, se
faisaient les protecteurs des institutions reli-
gieuses : ils étaient comme les hauts marguil-
liers de l'Eglise.
Pour seconder et grandir les pauvres Sœurs
de Charité, Vincent de Paul voulut leur donner
un appui dans le monde : autour de ces saintes
filles, dont le couvent était l'hôpital, il établit
une agrégation de nobles dames appelées à les
aider dans l'œuvre des hôpitaux. — Vincent
plaça cette Compagnie sous la direction de la
présidente Goussaut, la première supérieure.
Parmi les sages avis qu'il donna à ces dames
on remarque celui-ci : « qu'elles iraient d'a-
bord se présenter aux religieuses qui ont
soin des malades ; qu'elles les prieraient de
trouver bon que, pour participer à leurs mérites,
elles eussent la consolation de les servir avec
elles ; qu'en cas qu'il s'en trouvât quelqu'une
42 SAINT VINCENT DE PAUL
qui parût ne pas les regarder de bon œil,
elles se donneraient bien garde de la contredire
ou de vouloir l'emporter sur elle. Nous préten-
dons contribuer au salut et au soulagement des
pauvres, et c'est chose qui ne se peut sans l'ai-
de et l'agrément de ces bonnes religieuses qui
les gouvernent : il est donc juste de les préve-
nir d'honneur, comme leurs mères, et de les
traiter comme les épouses de Notre-Seigneur
et les dames de la maison : car c'esL le propre
de l'esprit de Dieu d'agir suavement, et c'est le
moyen le plus assuré de réussir, que de l'imiter
en cette manière d'agir. (1) »
Saint Vincent de Paul, en associant les da-
mes du monde à l'œuvre, n'en faisait que les
auxiliaires des Sœurs. Ici brille l'esprit tout
populaire du fondateur; loin de flatter l'amour-
propre des grandes dames, en leur assurant la
supériorité, Vincent de Paul les place comme
simples adjointes des pauvres Sœurs ; elles doi-
vent suivre leur impulsion, faire grand cas de
leurs avis , ne pas contrarier leur mission,
leur obéir , pour ainsi dire. C'est que les
Sœurs sont toutes à Dieu et à leurs œuvres. Il
(1) Ces paroles sont recueillies par Abcllj, dans son tra-
vail sur saint Vincent de Paul.

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