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Sainte Eugénie, ou Un ange de la charité chrétienne au huitième siècle

De
207 pages
Martin-Beaupré frères (Paris). 1868. Eugénie, Sainte. In-8°.
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L'ABBÉ JOSEPH ALTER
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SAINTE -- s
EUGÉNIE
ou
UN ANGE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE
AU HUITIÈME SIÈCLE
1 Elle a brillé en ses jours comme
l'étoile du matin dans l'obscurité,
comme le soleil dans tout son éclat,
comme lalune dans toute sa splen-
deur.
Ecclésimstique, IV, 6 ,
PARIS
LIBRAIRIE CATHOLIQUE MARTEt-BEAUPRÉ" FRÈRES, ÉDITEURS
21, RUE MONSIEUR-LE-PRIXCE, 21
tSGS
1 -
SAINTE EUGÉNIE
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Tous droits réservés.
MONTA L'BAN. — TYPOGRAPHIE DE YICTOR nERTt'oT.
L'ABBÉ JOSEPH ALTER
SAINTE
EUGÉNIE
ou
II AE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE
fAU HUITIÈME SIÈCLE
Elle a brillé en ses jours comme
l'étoile du matin dans l'obscurité,
comme le soleil dans tout son éclat,
comme lalune dans toute sa splen-
deur.
Ecclésiastique, IV, 6.
PARIS
MARTIN-BEAUPRÉ FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
21, RLE MONSIEUR-LE-PRINCE, 2t
1868
AUX MAISONS SOUVERAINES
DE FRANCE, D'ESPAGNE, D'AUTRICHE ET DE BADE,
Les glorieux descendants de la famille de Sainte Eugénie.
CË~3
A SAINTE ODILE,
PATRONNE DE L'ALSACE, SON ILLUSTRE TANTE.
C~3
A L'ANCIENNE VILLE LIBRE IMPÉRIALE D'OBERNAI,
Berceau de Sainte Eugénie.
C~3
A LA MÉMOIRE
DE S. A. LÉOPOLD, ARCHIDUC D'AUTRICHE,
ÉVÊQUE DE STRASBOURG,
ET DE
D. EUGÉNIE ISABELLE, INFANTE D'ESPAGNE,
Serviteur et servante dévoués de Sainte Eugénie.
AVANT-PROPOS
H
Il est temps de faire connaître les personnages illustres
qui ont brillé dans toutes les provinces de notre belle
patrie, alors que la Providence ne les avait pas encore
réunies dans un magnifique faisceau. C'est dans cette pen-
sée, que nous offrons au public l'histoire de Sainte Eugénie,
une des illustrations de l'Alsace.
Le voyageur qui parcourt la vallée du Rhin, admire, en
face de Strasbourg, sur le premier plan des Vosges, la
montagne d'Altitona ou de Hohenbourg, que tous les siècles
ont enrichie des plus nobles souvenirs. Le Gaulois et le
Romain en ont fait une forteresse redoutable, le Franc
converti, un refuge des âmes et un trésor de consolations
pour l'Alsace et les pays limitrophes. Sainte Odile,
sainte Eugénie, sainte Attale et plusieurs autres, de race
vm
princière et de vertu héroïque, ont transfiguré ces monu-
ments antiques en pèlerinage célèbre, où les prières et les
miracles se donnent, encore auj ourd'hui, un céleste rendez-
vous.
L'ouvrage que nous offrons au public est une petite
étude historique, une esquisse rapide de la vie de sainte
Eugénie et de sainte Odile, deux perles de cette couronne
monastique qui ceint, au septième et au huitième siècle, le
front de la montagne des Vosges. Quels délicieux caractè-
res que ces vierges de Hohenbourg! Qu'ils sont attrayants
les récits de leurs vertus angéliques, de leurs actions plei-
nes de dévouement et de charité ! Quel beau spectacle,
dans cet âge de fer, dans ce siècle de sang, que la figure
d'Odile et d'Eugénie, que le peuple appelait ses chères
Saintes !
L'explorateur intelligent de l'histoire, le touriste qui
veut savoir où il passe, et quels furent ses devanciers
dans ces magnifiques paysages des Vosges qu'il admire,
l'âme dévote qui cherche l'édification et le courage, le
savant à qui bien des détails ont jusqu'ici échappé, et
même celui qui ne lit que pour lire, trouveront, dans le
volume que nous publions, des enseignements, des décou-
vertes , des pensées et des faits, qui ont tout le charme de
l'antiquité, de la poésie et de la vérité.
Une introduction sur l'histoire religieuse de l'Alsace et
de la France, des détails précis de la généalogie de nos
Saintes, des preuves de leur parenté avec les plus illus-
tres maisons de l'Europe, le rôle que les membres de leurs
familles ont joué dans l'histoire, rattachera le récit hagio-
graphique aux connaissances acquises par tout homme
instruit. Nous ne dirons pas que notre travail est un
ouvrage de théologie ou d'ascétique, c'est l'œuvre patrioti-
IX
que d'un prêtre, qui ouvre à ses concitoyens un horizon
nouveau sur un des plus magnifiques spectacles que pré-
sente notre histoire de l'Alsace qui est aussi celle de la
Trance.
La vocation des Saints est toute surnaturelle et conduite
par une Providence particulière. Dieu se plaît à faire écla-
ter sa puissance sur leur berceau, dans leur vie, leur mort
et leur sépulture. L'Eglise ne fait violence à personne pour
-
la croyance des miracles, apparitions et visions qui se
rencontrent dans leur vie. Elle ne fait courber l'esprit
humain que devant ses articles de foi et ses immuables
symboles. En dehors de ces limites fixes, elle accorde une
entière liberté. Elle apporte elle-même une sévère criti-
que dans l'appréciation de ces faits merveilleux, lorsqu'ils
sont soumis à son tribunal plus impitoyable que le tribu-
nal des critiques de l'histoire profane. Aussi, avons-nous
eu soin de ne puiser qu'à des sources pures et certaines,
les détails que nous rapportons dans cet ouvrage; nous en
avons écarté tout ce qui tiendrait de la fiction, et tout ce
qu'une pieuse crédulité a pu introduire dans des légendes
qui sont encore dans les familles. Si le nouvel ouvrage que
nous offrons aujourd'hui peut plaire, intéresser, encoura-
ger à la pratique de la religion et des devoirs qu'elle nous
- impose, le but, l'unique but que nous nous sommes pro-
posé sera atteint.
SAINTE EUGÉNIE
ou
UN ANGE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE
AU HUITIÈME SIÈCLE
INTRODUCTION
i
Entre le Rhin, la chaîne des Vosges et le Jura, s'étend
une vaste plaine riche par son agriculture, son industrie
et son commerce. César la nomme la plus belle province
des Gaules, Strabon l'une des plus belles de l'univers,
c'est l'Alsace.
Fille de la Gaule et de la Germanie, ses destinées occu-
pent une large place dans l'histoire des peuples, et son
nom se rattache à tout ce qu'il y a eu de grand dans le
12 INTRODUCTION.
monde. Que de gloires se sont accumulées sur cette terre
vraiment providentielle ! Partout on rencontre de grands
souvenirs, des noms fameux. Souvent vaste champ de ba-
taille, l'Alsace a vu passer tour-à-tour César, Arioviste,
Gratien. C'est dans le ciel de l'Alsace que s'est dessinée la
croix miraculeuse, le Labarum de Constantin, comme
l'Etoile de Clovis (1), qui firent de ces deux grands capitaines
deux princes chrétiens. Charlemagne, Rodolphe de Habs-
bourg, Louis XIV, le vicomte de Turenne, figurent dans les
fastes militaires de cetteprovince. Napoléon aussi areconnu
parmi les soldats d'Héliopolis, des Pyramides, de Dantzick,
les descendants des fiers guerriers qui se distinguèrent
autrefois dans les plaines de Hausbergen, de Morat, de
Turckheim, et qui firent sentir leur intrépide bravoure
aux Suèves, aux Vandales, aux Huns d'Attila, aux Suédois
de Gustave-Adolphe. En tout temps, dans la paix comme
dans la guerre, l'Alsace fut le pays aux grandes choses.
Mais son titre le plus glorieux, sa gloire la plus admira-
ble est celle d'avoir été, sinon le berceau, au moins l'un
des premiers foyers du christianisme dans les Gaules. Dès
le milieu du premier siècle, l'Evangile commença à poin-
dre à l'horizon de cette terre qui, devenue catholique, a
(1) La bataillé de Constantin doit avoir été livrée aux environs
de Brisach. P. Schiffiet, Dissertationes, etc., pag. 176, édition de
Paris 1676. — Celle de Clovis, près de Strasbourg. Henschenius,
Acta Sanctorum, vie de saint Vast, tom. 1, 1er février.
INTRODUCTION. 13
toujours été depuis, une des perles de l'Eglise, une de ses
gloires, par ses nombreux enfants, que les vertus et la
sainteté ont rendus chers à la mémoire des peuples.
Quel est, sur les bords de l'Ill, ce tombeau vide qui,
depuis dix-huit siècles, a toujours attiré la vénération des
catholiques enfants de l'Alsace? C'est celui de saint Ma-
terne, l'un des premiers apôtres des Gaules qui, le pre-
mier, vint éclairer l'Alsace du flambeau de la foi. La tra-
dition populaire, cette voix du passé si profondément
empreinte dans la mémoire des hommes, parce qu'elle a
pour témoin les siècles, et pour authenticité son existence
même, dit des choses merveilleuses de ce conquérant
évangélique.
« Vers l'an 60 (1) après la naissance de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, saint Pierre, le chef des apôtres, vint à Rome
établir son siège pontifical. Il y fut rejoint par saint Paul,
et tous deux se mirent à prêcher l'Evangile, à Rome et
dans les contrées d'alentour. Ayant eu la secrète intuition
que le temps de son martyre approchait, il réunit autour
de lui ses disciples, et, après leur avoir donné la puissance
de lier et de délier, de faire des miracles, il désigna à cha-
cun d'eux le pays qu'il devait évangéliser. C'est ainsi que
saint Mathias fut envoyé en Aquitaine, saint Memmie
à Châlons, saint Clément à Metz, saint Materne et ses
(1) Kœnigshoven, Ellsassiche Chronick, chap. v.
14 INTRODUCTION.
deux compagnons, Eucharie et Valère, dans les provinces
germaniques (1).
« Saint Materne et ses deux compagnons se mirent aus-
sitôt en route, et, prêchant partout l'Evangile sur leur pas-
sage, ils arrivèrent en Alsace, dans le lieu nommé Elegia,
qui devint le village d'Ell près de Benfeld, sur la rive
droite de l'Ill. Les peuples de ces contrées, encore païens,
témoins des merveilles et des miracles qu'opéraient ces
apôtres, se laissèrent toucher, et reçurent le baptême.
Mais saint Materne fut atteint bientôt d'une fièvre vio-
lente, et mourut. Grande fut la douleur d'Eucharie et de
Yalère : après avoir inhumé leur maître, ils retournèrent
à Rome vers saint Pierre pour se plaindre de leur malheur,
et lui raconter la perte qu'ils avaient faite. Le prince
des Apôtres les reçut avec bonté et les consola. « Pre-
nez mon bâton pastoral, leur dit-il, et retournez de suite
à l'endroit où vous avez enterré votre saint compagnon;
placez ce bâton dans ses mains , et dites lui : Frère
Materne, Pierre l'Apôtre t'ordonne, au nom du Père, du
Fils et du Saint-Esprit, de te relever et d'achever l'œuvre
qu'il t'a confiée. »
(c Pleins de joie et d'espérance, les deux disciples re-
viennent en Alsace : ils assemblent tous ceux que le saint
avait fait chrétiens et se rendent au tombeau de Materne.
(1) D'après l'ancien Rituel de Strasbourg.
INTRODUCTION. 15
Ils ouvrent le cercueil : le corps du serviteur de Dieu était
intact et ne répandait aucune odeur de putréfaction : ils
déposent entre ses mains le bâton de Pierre, et aussitôt
saint Materne ouvre les yeux, se lève et sort de la tombe,
au milieu des cris d'admiration et de joie de la foule qui
loue Dieu de ce miracle. »
L'Alsace était désormais conquise à la foi, et la religion
du Christ y faisait des progrès immenses. Voyez cette ba-
silique admirable, ce chef-d'œuvre des siècles, dont la
flèche aérienne domine l'antique Argentoratum, et sem-
ble se perdre dans les nues? Reine des églises de l'Alsace,
elle est le plus magnifique trophée de sa foi : ses fon-
dements reposent sur les ruines d'un temple de Mars ou
d'Hercule. C'est dans ce sanctuaire si vénérable dont la
construction remonte jusqu'à Clovis, et dont Bossuet n'a
pas dédaigné de parler dans son célèbre discours sur
l'unité de l'Eglise, que parurent saint Amand, le premier
évêque de Strasbourg, saint Arbogaste, saint Florent,
amis, conseillers et bienfaiteurs des rois mérovingiens ;
le pape saint Léon IX, enfant de l'Alsace, gloire du saint
Empire, ange tutélaire de l'Eglise de Dieu, qui remplit
l'Orient et l'Occident de sa parole et de ses vertus.
Quelle est, au sommet de cette montagne, cette mo-
, deste église qui s'élève à la place de l'Altitona, cette anti-
que forteresse des Romains dont le nom rappelle la fou-
� dre? Quelles sont ces ruines gigantesques debout sur des
16 INTRODUCTION.
rocs escarpés et qui jettent leur ombre dans d'effrayants
précipices ? Quelle est cette roche coupée à pic, qui sert de
contrefort à cette enceinte cyclopéenne d'où le regard
plane sur l'Alsace et la Forêt Noire? L'histoire répond :
N c'est encore le triomphe du christianisme sur le paga-
nisme. Lieux d'impérissable souvenir, ils redisent au loin
les noms connus de Hohenbourg, du Mennelstein, du
mur païen. Ils ont vu le manoir d'Adalric, ce puissant
duc de l'Alsace, dont les descendants devinrent la sou- k
che des maisons souveraines de France, d'Autriche,
de Lorraine et de Bade. C'est là qu'il repose sous la
voûte d'une chapelle devenue célèbre, à côté de Béres-
winde son épouse, à côté de sainte Odile sa glorieuse
fille, non loin de sainte Eugénie, sa petite-fille, hum-
bles servantes du Seigneur qui parurent sur la terre,
comme les deux étoiles les plus pures qui aient brillé
au ciel de l'Alsace. Odile et Eugénie, modèles de dou-
ceur, de charité, de sainteté, qui, comme le dit le
Sage, ont foulé aux pieds les grandeurs de ce monde,
afin que leur mémoire soit en bénédiction et que leur
nom demeure éternellement.
Qui ne connaît les lieux où elles ont vécu, comme
un célèbre pèlerinage favorisé de grâces spéciales, ne
lira pas sans intérêt l'origine du monastère de Hohen-
bourg ou de sainte Odile ; comment le christianisme
s'est implanté sur ces hauteurs, et les différentes phases
INTRODUCTION. 17
2
et temps de troubles par lesquels il a passé en Europe,
et principalement dans les régions gauloises et germa-
niques, ainsi que l'heureuse influence qu'il a exercée
sur ces peuples barbares. Nous donnerons aussi, en dé-
tail, la généalogie historique des maisons souveraines
de France et de Lorraine sorties de la famille de
sainte Eugénie, comme de celles encore régnantes d'Es-
pagne, d'Autriche et de Bade.
II.
A vingt-cinq kilomètres environ au sud-ouest de
Strasbourg, on aperçoit, le long de la chaîne des Vos-
ges, de hautes montagnes, dont les sommets couronnés
par des plates-formes de rochers, se dressent comme des
tours et dominent la vallée du Rhin. C'est le Afennelstein,
masses imposantes de roches gigantesques groupées et
superposées ; la montagne dite la Bloss, enfin les escar-
pements granitiques qui servent de base aux sanctuaires
de l'abbaye de Hohenbourg. C'est ce qui porte communé-
ment aujourd'hui le nom si célèbre de Mont Sainte Odile (1).
(1) Le Mennelstein est à 833 mètres au-dessus du niveau de la mer,
la Bloss à 757, et l'abbaye de Hohenbourg à 767.
18 INTRODUCTION.
Autrefois sanctuaires des Druides et citadelle celtique,
les Romains s'en emparèrent sous la conduite du sage et
vaillant Drusus (1). Ils y établirent, ce qu'ils appelaient
des castra stativa, vaste camp permanent protégé et
défendu par de hautes tours, d'où les maîtres du monde
pouvaient, non-seulement surveiller les mouvements des
peuples gaulois et germains, mais encore repousser leurs
incessantes attaques. L'enceinte de ce camp, qui avait
près de trois lieues de circuit, est un des monuments de
l'antiquité les plus dignes d'attention. Elle constitue, avec
le Mennelstein et la cime de Hohenbourg, que, sans
doute, à cause de son élévation, on appelait Altitona, ce
fameux mur païen que le pape Léon IX, dans sa charte
de confirmation relative à la délimitation de la montagne
de sainte Odile, désigne sous le nom de Septa gentilis
mwri (2).
Nous avons dit, au commencement de cette introduc-
tion, que, dès le premier siècle de la foi chrétienne, la
Gaule a eu ses apôtres, et, d'après le témoignage de saint
Irénée, évêque de Lyon, l'Eglise chrétienne en Germanie
était très-florissante. Les Triboques et les Séquaniens, qui
campaient alors sur les rives du Rhin, péniblement cour-
bés sous le joug des Romains, soupiraient après leur
(1) Florus, liv. m, chap. xxvi.
(2) Bulle de saint Léon dans Albrecht, preuves, page 9.
INTRODUCTION. 19
délivrance. Obéissant à la voix intérieure de leur âme
immortelle, ils inclinèrent leurs têtes devant la croix de
la Rédemption. L'Evangile fit sentir ses heureux effets
parmi ces enfants de la nature, et, pendant les trois
premiers siècles, beaucoup d'entre eux ont su même
conquérir la palme du martyre.
A partir de cette époque, le christianisme occupe,
comme on sait, une grande place dans l'histoire du
monde. Pour lui des temps nouveaux commencent :
l'antique société s'écroule; et, sur ses débris, la croix
seule reste debout. Le jour était arrivé où Dieu allait
faire rendre à la Rome idolâtre un compte sévère. Le
sang des chrétiens , qui, depuis si longtemps, avait
inondé les amphithéâtres, devait cesser de couler. Et
voici que le Seigneur a mis le glaive de la vengeance
aux mains des barbares : tout s'ébranle, tout s'émeut
en Italie, en Espagne, dans les Gaules, dans les con-
trées germaniques, dans le nord de l'Europe et de
l'Asie. Le 31 décembre de l'année 406, les barbares
passent le Rhin sur la glace, comme les envoyés de
la colère céleste, et se jettent sur les possessions
romaines dans les Gaules; les rives du Rhin et
l'Alsace sont inondées de ces hordes sanguinaires ne
respirant que le meurtre et le carnage. Toutefois, elles
n'y demeurèrent pas longtemps; elles franchirent les
Vosges pour se répandre dans les Gaules et poursui-
20 INTRODUCTION.
vre, avec un redoublement de rage, leur œuvre de
destruction. Les Burgundes et les Francs avaient seuls
laissé des détachements dans les contrées rhénanes,
et peu à peu on vit renaître le calme et la sécurité.
Les villes et les villages se relevèrent de leurs ruines
fumantes, et c'est au christianisme que l'on était rede-
vable de cet état de paix et de repos, passager, il est
vrai, car, déjà alors une grande partie des Triboques,
des Séquaniens et des Burgundes avaient embrassé
la foi.
Au milieu du cinquième siècle, c'est-à-dire quarante
ans à peine, après cette première invasion, ces scènes
sanglantes se renouvelèrent, mais d'une façon plus
terrible encore. Ce fut en 451, qu'un jour un cri, d'ef-
froi retentit sur la rive gauche du Rhin annonçant
l'approche d'Attila, le fléau de Dieu, dont le nom est
resté comme un souvenir d'épouvante chez toutes les
nations. La crainte et la terreur s'emparèrent aussitôt
des esprits : tous ceux qui pouvaient fuir se réfu-
giaient, les uns dans les forêts, d'autres dans des
cavernes ou dans les parties les plus hautes et les plus
reculées des montagnes. Attila parût à la tête de ses
Huns et d'une foule innombrable de peuplades barba-
res qu'il avait soumises. Sortis des extrémités de la
Tartarie, et marchant à pas de géant, ils détruisaient
tout dans leur course triomphale. L'herbe même ne
INTRODUCTION. 21
pouvait pousser là où leurs pieds avaient touché.
- Après avoir ravagé la Grèce, la Thrace, la Macédoine
et menacé Constantinople, revenant tout-à-coup sur
leurs pas, sans trop savoir pourquoi, ils se jetèrent
soudain sur l'Allemagne. Trêves, Strasbourg, Mayence
furent détruites de fond en comble et leurs habitants
égorgés sans pitié. Villes, villages, hameaux, tout de-
vint la proie des flammes; partout le glaive poursuivit
victimes; aucun lieu de refuge, ni au sommet des
montagnes, ni dans les profondeurs des vallées, ne
pût les sauver de la mort. Jamais la justice de Dieu
ne s'était manifestée plus visiblement. Le sang des
martyrs criait vengeance, et cette vengeance, Dieu
l'exerçait enfin, après avoir montré une incroyable
longanimité. De même qu'autrefois, il avait appelé
de Babylone Nabuchodonosor pour châtier Israël
adonné au culte des idoles, de même, dans le qua-
trième et le cinquième siècle, Dieu appela Alaric,
Attila, Genséric, pour humilier l'orgueil de cette Rome
démoralisée, renverser le trône de ses Césars dégé-
nérés, et faire sortir du vieux monde, à la voix de
la religion, pour le salut des peuples et le progrès de
la civilisation, un monde nouveau, le monde chré-
tien.
22 INTRODUCTION.
III.
C'est de cette grande catastrophe de l'empire romain,
que datent presque tous les établissements des nations
en Europe. Les Burgundes ou Bourguignons, venus
de la Germanie, se fixent entre le Rhin et la Saône;
les Visigoths s'emparent des provinces situées entre
les Pyrénées et la Loire, et bientôt d'une partie de
l'Espagne, où les ont suivis les Vandales, qui se trans-
portent ensuite avec Genséric en Afrique. En Gaule,
les peuples de l'Armorique, voisins de l'Océan, forment
une confédération. La Grande-Bretagne a aussi son
invasion germanique : les Saxons venus de la Cher-
sonèse des Cimbres s'en emparent, tandis que le pays-
au nord de la Loire subit les courses des Francs qui
s'établissent autour de Paris avec Clovis, leur premier
roi.
En Italie, la puissance romaine disparaît avec la chute
du dernier empereur Romulus Augustule. Les Lombards
commencent avec Alboin un nouveau royaume, qui se
perpétuera jusqu'au temps de Charlemagne. Rome
n'appartiendra bientôt plus que de nom aux empereurs
INTRODUCTION. 23
d'Orient. Par les progrès du christianisme, par la do-'
cilité des barbares, qui partout embrassent la foi,
même par les dissensions qui s'élèvent dans le sein de
l'Eglise, les évêques de Rome, serviteurs des serviteurs
de Dieu, agrandissent leur autorité pastorale, et éten-
dent les prérogatives de leur primauté ecclésiastique,
et de leur souveraineté temporelle.
Cependant l'heure approchait où Dieu allait donner
aux Francs un grand empire. Clovis, leur chef, dont
il voulait faire un instrument puissant pour étendre
le règne de Jésus-Christ, et qu'il destinait à devenir
la tige de cette longue suite de rois qui devinrent les
défenseurs de l'Eglise, porta le coup de mort à ce qui
restait encore de la domination romaine dans les Gau-
les, par la défaite de Syagrius à Soissons (1), le der-
nier gouverneur romain. Et, à la tête de ses armées
victorieuses, voici que le fier Sicambre courbe son
front devant le Dieu des batailles auquel il doit sa
brillante victoire de Tolbiac sur les Alamans. Du bap-
, tistère qui le fit chrétien sortit cette belle France depuis
toujours si chrétienne et par là si civilisée, si éclairée,
la glorieuse Fille ainée de l'Eglise.
Clovis et ses successeurs récompensèrent richement
la fidélité et le dévouement de leurs braves vassaux.
(1) En l'année 486.
24 INTRODUCTION.
Ils les élevèrent à la dignité de ducs et de comtes,
et leur abondonnèrent de grandes étendues de terril
toire, et même des provinces entières, à titre de fiefs.
C'est ainsi que dans l'intervalle qui s'est écoulé de
Grégoire de Tours, mort en 593, à Frédégaire, qui
vivait au septième siècle, sous Childéric II et Charles
Martel, des documents authentiques nous font voir
comme premier duc d'Alsace, Adalric, nommé aussi
Etichon, Atticus ou Ethelrick, père de sainte Odile ôt
grand-père de sainte Eugénie. C'est avec lui et sous
lui, que se montre aussi pour la première fois, le no-
ble nom de cette belle contrée Elsass ou Alsass (1).
IV.
Atticus, que, pour éviter des redites, nous appelle-
rons de préférence avec Grandidier Adalric, naquit
vers l'an 620 (2). Il était fils de Leudesius ou Leudèse,
majordome ou maire du palais de Neustrie (3), et
(1) De la rivière de l'Ill, en celtique El.
(2) Schœpflin, Alsat. illust., pars francica, liv. m, chap; ii. Gran-
didier, Histoire des évêques de Strasbourg, tom. I, pag. 341.
(3) ErcliinoiJd ou Archinoulde, duc de Neustrie, maire du palais
INTRODUCTION. 25
vivait sous les rois Dagobert I, Sigebert II, Clovis II,
Clotaire II, Dagobert II, Childéric II, Théodoric III,
et sous les maires du palais Pépin de Landen, Aega,
Erckinoald, Grimoald, Ebroin, etc. Il mourut, selon
Denys Albrecht (1), en 699. Comme fils et petit-fils de
maires du palais, il reçut la dignité ducale en héri-
tage. Suivant Mabillon, le duché d'Alsace fut la dot
de sa femme Béreswinde, fille de l'épouse de Childé-
ric, la reine Bilichilde, tante de saint Léger, évêque
d'Autun et comte de Poitiers (2).
D'après des documents certains, Adalric avait sa
résidence dans la villa royale d'Aena, (Ehnheim, Ober-
nai) ce qui est confirmé d'ailleurs par le testament de
sa fille Odile où il est dit : « Son château ducal était
dans la ville d'Aena; c'est là qu'il demeurait et qu'il
avait établi sa grande cour de justice. (3) »
Selon le témoignage de Vignier, d'Eccard, de Bucelin
sous Clovis II, eut pour fils Leudèze. Celui-ci épousa Hultrude, fille
de saint Sigismond, roi de Bourgogne. De ce mariage naquit Adal-
ric, d'abord gouverneur, puis duc d'Alsace. -
« Leodesius, Erchinoaldi filius, majordomus existens, duxit uxo-
rem nobilissimam de prosapia Sigismundi et Gothmari, regum
Burgundiee, genuitque ex ea filium nomine Atticum sive Adalri-
cum. » Chronicon novientense, à la bibliothèque de Strasbourg.
Chronique de Thann, Ier volume.
(t) Denys Albrecht, History von Hohenburg, page 48.
(2) Mabillon, Act. Sanct. ord. sanct. Bencd., tom. IV, pag. 443.
(3) Testament de sainte Odile. Denys Albrecht, pag. 150.
26 INTRODUCTION.
et de beaucoup d'autres généalogistes dignes de foi,
ce duc Adalric est la souche des plus anciennes maisons
souveraines du midi de l'Europe, puiseen ligne mas-
culine, les maisons de Habsbourg, de Lorraine et de
Bade, et en ligne féminine, la maison de Bourbon des-
cendent de sa race privilégiée. Par conséquent les deux
résidences ducales de Hohenbourg et d'Ehnheim, Ober-
nai (1), peuvent être considérées aussi comme le berceau
(1) La généalogie des maisons princières qui descendent de la fa-
mille d'Adalric, parut ensevelie dans l'oubli des temps, et l'Alsace
elle-même, semblait n'en avoir plus gardé qu'un faible souvenir.
Lorsqu'au seizième siècle, la maison de Habsbourg-Autriche do-
mina, dans la personne de Charles-Quint, l'ancien et le nouveau
monde, on vit une foule de flatteurs qui s'empressèrent de faire
descendre cette dynastie, tantôt des Romains, tantôt des anciens
Francs, tantôt des Troyens. Mais une sévère critique fondée sur
l'histoire, montra bientôt tout ce que ces affirmations avaient de
ridicule.
Pourtant, il faut dire que le souvenir d'Adalric ne s'était pas effacé
entièrement ; car, l'historien Jean Ruyr, dit dans ses oeuvres * que,
l'empereur Maximilien a recommandé de marquer dans son livre
généalogique Adalric ainsi qu'Adelbert et Luitfrid son fils et petit-
fils, qu'il regardait comme ses aïeux, et c'était pour lui un grand
honneur de descendre de la famille de sainte Odile et de sainte Eugénie.
C'était alors la difficulté de retrouver le fil sinon perdu, du moins
interrompu, de l'importante généalogie qui liait les maisons prin-
cières à la famille mérovingienne. Plusieurs savants se mirent à
l'œuvre, et surtout le Père Jérôme Vignier qui, le premier, éclaircit
cette question dans son ouvrage : Origine des Maisons d'Alsace, de
Lorraine, d'Autriche et de Bade, qui parut à Paris en 1649, où il
cherche à prouver chaque filiation par des documents authentiques-
Cet ouvrage de Vignier fut retouché par d'autres historiens ; les
* Les saintes antiquités des Vosges.
INTRODUCTION. 27
de ces quatre puissantes dynasties. Aussi peut-on dire,
avec raison, qu'il n'est guère de ville en France qui
lacunes en furent comblées, et plusieurs assertions rectifiées par de
nouveaux documents. C'est à ces travaux qui ont atteint le plus
haut degré de perfection que nous devons la connaissance de la
généalogie de la maison d'Adalric. Les historiens les plus célèbres
après Vignier qui se sont occupés de cette question sont : Jacques
Schifflet, dans son ouvrage in Stemmate Austriaco ; David de Blondel,
Genealog. Franc. Prxf.; Georges Eccard, Origines familiœ Habsburgo-
AuslriacsB ; Charles Hugo, Annales Prsemonstratensis ordinis; Herrgott,
Genealogia habsburgica; Gabriel Bucelin, Dom Calmet, et enfin
Schœpfiin et Grandidier.
Fils et neveux d'Adalric.
Après la mort d'Adalric, ses descendants prirent possession des
beaux domaines de l'Alsace, et occupèrent pendant plusieurs siè-
cles les plus hautes charges dans cette contrée. La biographie de
sainte Odile parle de trois fils d'Adalric : Etichon, Adelbert, et Hugo
ou Hugon. Des documents anciens font encore mention d'un qua-
trième nommé Batachon ou Batichon, et d'une fille nommée Ros-
winde morte à Hohenbourg en odeur de sainteté.
Des quatre fils d'Adalric, le duc Adelbert, père de sainte Eugénie,
laissa la plus grande renommée. L'an 684, il fut nommé comte, et
associé à son père dans les affaires du gouvernement. Il lui suc-
céda en qualité de duc et régna jusqu'en 722. Il est le chef, en ligne
masculine des maisons de Bade et d'Autriche, et en ligne féminine
de la maison de France. Il contribua beaucoup à l'agrandissement
de la ville de Strasbourg où il résidait une partie de l'année, et fut
un des bienfaiteurs les plus signalés de l'Eglise en Alsace. Nous
verrons, dans la suite de cette histoire, sestrois filles Attale, Eugénie
et Gundelinde, acquérir une grande renommée par leurs vertus et
leur sainteté.
Luitfrid, l'ainé des fils d'Adelbert, succéda à son père sur le trône,
et régna du temps de Charles-Martel et de Pépin-le-Bref, c'est-à-
dire, il fut contemporain des derniers rois mérovingiens. Le comte
Eberhard, un des frères de Luitfrid, a toujours occupé une place
28 INTRODUCTION.
recèle de plus grands souvenirs que cette petite ville
d'Obernai, malgré l'obscure condition, où les siècles
illustre dans l'histoire de l'Alsace. Il fut le fondateur de l'abbaye de
Murbach. Les actes des donations faites en faveur de cette abbaye
démontrent que ce comte Eberhard devait posséder une foule de
domaines allodiaux; car, une fois seulement, il gratifia l'abbaye de
vingt villas qui se trouvaient toutes dans le -duché d'Alsace, en
partie dans l'Elsgau, en partie dans la Gau de Tronia ou Kirchheim.
Dans beaucoup de documents, Eberhard porte aussi le titre de
(domestian) maire du palais. Suivant Schœpflin, on appelait ainsi,
à cette époque, les intendants de palais royaux. Les noms des vil-
lages d'où sont datés beaucoup d'écrits du comte, viennent en appui
de cette assertion : ainsi l'un d'eux porte en tête : Habendum Cas-
trum, nom d'un ancien palais royal près de Remiremont. Un autre
est daté de Montumacum, endroit inconnu, où, selon Eginhard, l'his-
torien de Charlemagne, les derniers Mérovingiens vécurent dans
une retraite absolue.
Suivant la chronique d'Ebersmunster, le comte Eberhard a dû
avoir sa résidence habituelle au château d'Eguisheim (Castrum
Egenesheim), qu'il avait lui-même fait construire. Plus tard ce
château fut occupé par les descendants d'Etichon, et c'est à ce
manoir qu'ils ont emprunté leur titre de comte d'Eguisheim.
Le comte Eberhard mourut en 744 et fut enterré dans l'église de
l'abbaye de Murbach. Il devint aveugle dans les dernières années
de sa vie, c'est pourquoi il résolut de léguer toute sa fortune à
l'église.
Son frère Mason, troisième fils du duc Adelbert, habitait la
vallée de Masevaux qui a reçu son nom de lui (vallis Masonis). Il
y fit bâtir une abbaye et la dota d'une riche fondation qui fut plus
tard ratifiée par une lettre patente de l'empereur Louis-le-Pieux, où
Mason est désigné comme un noble comte, frère du duc Luitfrid
et d'Eberhard.
Dans bien des actes de donation paraissent les noms de deux
autres cousins de sainte Odile, Boronus et Bodalus, et de deux de
ses neveux : Héchon fils de Hugon, et Hugon fils de Bléon.
Parmi les enfants d'Etichon second fils d'Adalric, le biographe
INTRODUCTION. 29
l'ont réduite aujourd'hui, ou qui ait des annales plus
anciennes et plus curieuses. En effet, dès les temps les
contemporain fait mention d'un autre fils Eddon ou lIeddon, évêque
de Strasbourg. Il possédait de riches domaines en Alsace, dans
l'Elsgau, dans le Brisgau, dans l'Ortenau, et de l'autre côté des
Vosges. L'évêque Remy qui lui succéda sur le siège épiscopal passe
pour être le fils du comte Hugues, troisième fils d'Adalrîc.
Nous avons déjà fait mention d'un Boronus dont le nom se trouve
fréquemment dans les actes de donations faites à différents cou-
vents, et qui sont datés presque tous du château de Mandeure
(Manduro castro). La plupart des historiens prétendent que ce Bo-
ronus était de la famille d'Adalric, et l'une des chroniques trouvées
récemment dans l'abbaye de Wissembourg dit, qu'il était fils de
Batachon dernier frère de sainte Odile. Il eut deux fils Adelbert et
Hugues.
C'étaient donc là, au commencement de la période carlovin-
gienne, les dignes représentants de la maison ducale d'Adalric, à
laquelle la Providence assura un si long et si glorieux avenir. Bien
que les descendants des deux derniers fils d'Adalric, les comtes
Hugues et Batachon, s'étendirent à peine au delà de la troisième
lignée, on voit d'un autre côté dans les deux fils Adelbert et
Etichon, la souche des deux célèbres maisons qui, vers la fin du
dernier siècle, s'allièrent de rechef, et qui, par la jonction des mai-
sons de Habsbourg et de Lorraine, subsisteront bien longtemps.
Aussi les voyait-on gouverner l'Alsace pendant une série de siècles.
Quoique, sous les premiers Carlovingiens, la dignité de duc fut
abolie et ainsi perdue pour les rejetons de la famille d'Adalric, les
annales de l'époque font déjà mention de deux comtes qui possé-
daient le Nordgau et le Sundgau, deux parties de l'Alsace d'une
grande importance politique. Ces comtés ont presque toujours ap-
partenu exclusivement aux descendants d'Adelbert et d'Etichon, et
parmi les nombreux comtes dont on trouve les noms dans les
chroniques de l'époque, il est rare d'en rencontrer qui ne soient
sortis de la famille d'Adalric, ou qui ne lui aient été liés au moins
par les liens de la parenté.
l' Les fils et petit-fils d'Adelbert ont fondé leur domination dans la
i
30 INTRODUCTION.
plus reculés, elle figure dans l'histoire, et, par le duc
Adalric qui en fit sa résidence, c'est d'elle que sortit sa
Haute-Alsace, province qu'ils gouvernèrent comme comtes du
Sundgau, jusqu'au moment où ils furent élevés au landgraviat de
la Haute-Alsace.
Cependant les descendants d'Etichon administrèrent le comté du
Nordgau jusqu'à ce qu'ils obtinrent le titre de landgraves de la
Basse-Alsace. Les premiers portaient la plupart le nom de Luitfrid,
les seconds avaient choisi de préférence ceux d'Eberhard et de
Hugues ou Hugon.
Les fils d'Adelbert, frères de Sainte Eugénie, et leurs descen-
dants, fondateurs des maisons souveraines de Habsbourg et
de Bade, et, en ligne féminine, de la race royale des Capé-
tiens.
Luitfrid Ier, frère de sainte Eugénie, l'aîné des fils d'Adelbert,
succéda à son père comme duc d'Alsace. Il mourut en 750. Il fut le
dernier duc d'Alsace pendant la période franque; car, lorsque les
Carlovingiens montèrent sur le trône, les ducs furent remplacés
par de simples envoyés (missi dominici), et ainsi son fils Luitfrid II,
n'apparaît plus que sous le titre de comte. Vers ce temps-là, vécut
aussi le célèbre comte Ruthard qui passe pour le frère de Luitfrid.
Luitfrid II, laissa deux fils, les comtes Hugues et Leuthard. L'ai-
liance qui éleva le comte Hugues au rang de beau-père d'un futur
empire, c'est-à-dire, le mariage contracté en 821, à Thionville, par j
sa fille Irmengarde avec Lothaire fils de Louis-le-Pieux, et qui prenait 1
déjà part au gouvernement, fut un acte important et fertile en
résultats. Par suite de ce mariage, nous voyons aussi le comte
Hugues complice de Lothaire dans sa conjuration contre son père,
et c'est lui qui fut une des principales causes de cette honteuse
trahison, par laquelle l'Ochsenfeld, en Alsace, acquit une si triste
renommée. Le malheureux empereur pardonna pourtant à son fils.
et laissa le comte Hugues dans la possession de tous ses biens en
Alsace.
L'impératrice, lrmengarde, fut la mère de l'empereur Louis-le-
INTRODUCTION. 31
glorieuse lignée, lignée féconde, qui a donné un pape
à l'Eglise, des prélats aux évêchés, des saints et des
Jeune, de Lothaire, roi de Lorraine, et de Charles, roi de Provence.
En conséquence du susdit mariage, nous remarquons, à la même
époque, la présence fréquente des descendants d'Adelbert à la cour
des Carlovingiens, entre autres du célèbre Gérard de Roussillon,
dont les poésies des anciens troubadours parlent avec tant d'hon-
neur. Il était fils du comte Leuthard, oncle de l'impératrice. Gérard
de Roussillon fut élevé à la cour de Louis-le-Pieux, sous le nom
d'un comte de Bourgogne ; plus tard il fut nommé comte de Paris ;
mais il fut violemment dépouillé de tous ces titres par Charles-le-
Chauve, parce que, dans sa lutte avec Lothaire, il avait pris parti
pour ce dernier. Il se retira en Provence, et sut vaillamment ré-
sister à l'invasion du duc de Neustrie dans cette province.
Pour ce qui regarde le comte Luitfrid III, un des frères de l'impé-
ratrice, l'histoire lui reproche d'avoir favorisé l'amour de son cousin
Lothaire II, roi de Lorraine, pour cette Waldrade devenue si triste-
ment célèbre.
Un autre frère de l'impératrice, le comte Adalard, était fort estimé
à la cour de Louis-le-Germanique, qui lui confia la mission de
régler et de terminer le partage des biens provenant de l'héritage de
leur cousin, l'empereur Louis-le-Jeune.
L'aîné des deux fils du comte Luitfrid, Hugues, hérita de l'estime
dont avait joui son père auprès du roi Lothaire II, et, par cela
même, acquit une grande influence dans les affaires du gouverne-
ment. Aussi, après la mort de Lothaire, à peine Charles-le-Chauve
fut-il monté sur le trône royal et couronné à Metz, qu'il se rendit en
Alsace pour chercher à gagner le comte Hugues.
Comme le comte Hugues ne laissa pas de descendants, ses titres
et ses domaines passèrent à son frère Luitfrid IV, mort vers 910. Le
bailliage des abbayes de Moutiers et de Grandval et de celle de Saint-
Trudpert dans la Forêt Noire faisait partie de ses domaines prove-
nant de ses aïeux. Ce bailliage est un document important qui ne
laisse plus aucun doute sur la parenté des ancêtres de la maison de
Habsbourg avec les descendants d'Adelbert.
Nous voyons donc comment Adelbert, le père de sainte Eugénie,
32 -INTRODUCTION.
saintes aux monastères, des rois aux trônes de l'Europe,
des princes et des comtes aux pays de l'Alsace, de la
Lorraine et de la Souabe.
est devenu en ligne directe la souche de la maison de Habsbourg ;
mais déjà longtemps auparavant il apparaît comme le bisaïeul de
la maison souveraine de France, en ligne féminine. Car, à peu près -
dans le même temps que les descendants d'Adalric, par le mariage
d'Irmengarde avec Lothaire, entrèrent dans une étroite parenté
avec les rois Carlovingiens, fut encore conclue une autre alliance
dont on ne connaît pas bien l'origine, mais qui eut les conséquences
les plus importantes, parce que c'est d'elle que sortirent les Capé- --
tiens, seconde dynastie des rois de France. Adélaïde, sœur de l'impé-
ratrice, était destinée à être la souche des deux maisons susdites.
Elle avait épousé, en premières noces, Conrad Welf, comte d'Auxerre,
frère de l'impératrice Judith, seconde femme de Louis-le-Pieux.
Après la mort de son époux, elle se remaria avec Robert-le-Fort,
comte d'Anjou. De ce mariage naquit Hugues Capet, le père des Ca-
pétiens et de la branche de la troisième race des rois de France. C'est
donc à bon droit, que la branche bourbonnienne qui régna en dernier
lieu en France et à Naples, et occupe encore aujourd'hui le trône
d'Espagne, tient une large place dans la généalogie de la famille de
sainte Eugénie ou d'Adalric.
L'extinction de la race carlovingienne fonde l'empire d'Allemagne -i
auquel l'Alsace était déjà incorporée, depuis une longue suite de
siècles. A cette époque, le comte Luitfrid V, fils de Luitfrid IV,
s'acquit un nom célèbre à jamais par sa victoire signalée sur les
Hongrois qui ravageaient l'Alsace. Son fils, sixième du nom, lui
succéda dans le comté du Sundgau ; on croit que son fils et suc-
cesseur, Luitfrid VII, a porté le dernier ce nom.
Il n'est pourtant pas vrai, comme le prétendent quelques histo- j
riens de peu de foi, qu'avec lui s'éteignit la famille d'Adalrie, parce
qu'à cette époque apparaît sur la scène de l'histoire, l'aïeul de cette
maison impériale de Habsbourg à laquelle était réservé un si glo-
rieux avenir. Toutes les généalogies s'accordent à la faire dériver, 1
quoique par des voies différentes, de la maison d'Adalric.
INTRODUCTION. 33
3
Longtemps avant les temps féodaux, les leudes (vas-
saux, plus tard les grands propriétaires), susceptibles
Mais depuis on a trouvé de nouveaux documents qui établissent
incontestablement que les Habsbourg reconnaissent et honorent les
Luitfrid, frères de sainte Eugénie, comme rejetons d'Adelbert, et
regardent celui-ci comme père de leur race. Une preuve évidente
vient encore appuyer cette assertion. Les Habsbourg ont non-seu-
lement reçu l'héritage des Luitfrid comme le bailliage des abbayes
de Moutiers, de Grandval et de Saint-Trudpert, mais encore le
comté de Sundgau qui, suivant un ancien droit d'héritage, fut tou-
jours administré par les Luitfrid. Ce même comté qui devint sous
les Habsbourg le célèbre landgraviat de là Haute-Alsace, était leur
domaine principal avant leur avénement au trône impérial.
D'après Schoepflin, le frère de Luitfrid VI et l'oncle du dernier
des Luitfrid dont l'héritage lui parvint tout entier, se nommait
Gontrain surnommé le Riche. L'histoire rapporte qu'il fut exilé par
l'empereur Othon pour trahison capitale. Par suite de cet événe-
ment, quelques-unes de ses possessions échûrent à l'abbaye de
Payern, d'autres à celle de Baurisheim.
Gontram le Riche laissa un fils nommé Kantzelin comte d'Alten-
bourg en Glégovie, que l'on suppose avec raison être le comte Lan-
dulphe de Zærmgen. Radebode, comte de Glégovie, fils de Kantzelin,
fut le fondateur de l'abbaye de Mury dans l'Aargau, et son frère
Rudolphe fonda celle d'Ottmarsheim en Alsace. Un autre frère de
Radebode, l'èvêque Werner, est devenu très-célèbre dans les annales
de l'église de Strasbourg. Il fonda non-seulement, avec l'aide de
son frère, l'abbaye de Mury, mais bâtit encore le château de Habs-
bourg, dont la famille a pris son nom. Mais ce qui le fera vivre
éternellement, c'est qu'il posa la première pierre de la célèbre
cathédrale de Strasbourg. Les généalogistes donnent à Radebode,
pour quatrième frère, Pirrlhelon ou Rerthold, comte de Brisgau et
fondateur de l'abbaye de Saint-Cyriaque à Sultzberg.
Pirrlhelon était le père du comte Bérthold de Zaeringen, le com-
pagnon d'armes de l'empereur Rodolphe de Souabe. Il laissa deux
fils Berthold et Herrmann. Le premier, après avoir reçu le duché
de Carinthie, se maria avec l'héritière du comte de Rheinfeld,
34 INTRODUCTION.
et avides de pouvoir, souvent en guerre contre leurs
rois et leurs maires du palais, avaient senti le besoin
auquel sa belle-mère, l'impératrice Agnès, avait donné le duché de
Souabe, et devint ainsi le fondateur de la maison ducale de Zaerin-
gen. Son frère qui termina sa vie comme moine dans l'abbaye de
Cluny, fut le père des margraves de Bade, et fut ainsi l'ancêtre de la
famille régnante de Bade.
L'ainé des fils de Radebode, avait trois enfants : Werner-le-Pieux,
qui porta d'abord le nom de comte de Habsbourg et qui prit
une part si active dans la lutte du sacerdoce et de l'empire sous
Henri IV; Othon, comte de Sundgau, que les annales de Mury assu-
rent avoir été enterré dans la cathédrale de Strasbourg, près de
l'autel de saint Laurent, enfin Adalbert, dont le corps a été déposé
dans l'abbaye de Mury, suivant la même chronique.
Werner-le-Pieux avait deux fils: Othon II, qui portait en même
temps les titres de comte de Habsbourg et de Sundgau, où il habi-
tait le château de Rutenheim, et Adelbert II qui succéda à son frère
dans le titre de comte et qui, avec sa femme Judenda, devint le
bienfaiteur de l'abbaye de Hugshoven dans le Willerthal. Othon II,
continua la race des Habsbourg par son fils Werner II, qui porta d'a-
bord le nom de landgrave de la Haute-Alsace, comme on appelait
alors le comté de Sundgau.
Werner II, eût pour successeur son fils Adelbert III, surnommé
le Riche. Une de ses sœurs, Gertrude, était mariée à Théodoric, comte
de Montbéliard, l'autre Richenza, à Louis de Ferrette.
Adelbert le Riche eut pour successeur son fils Rudolphe l'Ancien,
qui fut un aïeul de l'empereur Rodolphe de Habsbourg.
Depuis ce temps, les Habsbourg possédèrent les riches bailliages
de Rouffach, des abbayes de Murbach, de Luzerne et de Lucelle, et
de celle de Saint-Trudpert dans la Forêt Noire, qu'ils avaient hérités
des Luitfrid leurs ancêtres.
Rodolphe l'Ancien laissa deux fils : Rodolphe-le-Tranquille, le père
des Habsbourg-Laufenbourg, et des derniers Kiburges, landgraves de
Bourgogne; et Adelbert-le-Sage, qui laissa à ses descendants le
landgraviat de la Haute-Alsace, et mourut à Ascalon pendant
les croisades. Son fils était le célèbre Rodolphe de Habsbourg qui,
INTRODUCTION. 35
d'un lieu de refuge assuré (villa refugii). C'est dans
ce but qu'Adalric, lui aussi, lit transformer l'antique
après s'être distingué avec honneur comme landgrave d'Alsace,
dans de nombreuses guerres, monta en 1273 sur le trône impérial et
devint le père de la maison Habsbourg-Autriche qui, pendant bien
des siècles, présida aux destinées de l'Allemagne, et contracta, par
des mariages avec la maison de Lorraine, une branche de la famille
d'Adalric, une alliance que nous verrons tantôt.
Les descendants d'Etichon, pères, en ligne masculine, de la
maison souveraine de Lorraine et, en ligne féminine, des
empereurs saliques et souabes.
Les descendants d'Adelbert ont bien joué un rôle important du
temps des Carlovingiens, mais il n'en est pas de même des descen-
dants d'Etichon qui ne nous sont pas assez connus.
Dans cette famille, nous voyons d'abord une série de comtes qui
portèrent tous le nom d'Eberhard, et dont le premier fut le fils du
comte Albéric et petit-fils d'Etichon.
Le biographe contemporain de sainte Odile nous décrit cet
Eberhard comme un homme plus cruel qu'un lion, qui s'empara
par force des biens de Hohenbourg, méfait qu'il tâcha de réparer
dans la suite.
Il eut pour successeur Eberhard II que la chronique de Saint-Gall
désigne comme un grand de l'empire, et dont le nom se trouve mêlé
à celui du comte Erchangaîre, père de l'impératrice Richarde, épouse
de Charles-le-Gros. Ce comte Erchangaire d'après une ancienne
chronique, descend du duc Adalric.
Le comte Eberhard III, nous est connu par le biographe de Saint-
Deicole, qui, dans son histoire de Lothaire, roi de Lorraine, et de
Waldrade, déjà citée, lui reproche sa confidence pour le roi, pen-
dant qu'il habitait le château de Marlenheim en Alsace. Le même
historien l'accuse aussi d'avoir injustement attiré à soi et dissipé
dans la débauche, les biens de l'abbaye de Lure, dont le bailliage lui
avait été donné par Waldrade. Le même auteur nous désigne Hu-
gues, fils d'Eberhard III, comme un héros méprisant toute attaque
36 INTRODVCTION
forteresse romaine d'Altitona en une résidence ducale.
C'est là qu'il passait avec sa cour une grande partie de
dans son château-fort. Hugues traita l'abbaye de Lure avec la
même inconsidération que son père, mais frappé de la main de.
Dieu, il reconnut ses torts et entra lui-même comme moine dans
le monastère. -
Le comte Eberhard IV était fils du comte Hugues. Suivant un
document trouvé à Altorf, il habitait « l'altum cœnobium, 11 autre-
ment dit Altorf, dans les environs de Molsheim. Il y attira un grand
nombre d'ouvriers pour rendre le sol labourable, et prit la résolution
de bâtir un monastère, mais la mort vint arrêter ses projets.
Son fils, le comte Hugues, entreprit l'œuvre de son père, et devint
ainsi le fondateur de l'abbaye d'Altorf, où plus tard il entra comme
moine et où il fut enterré.
Ce comte Hugues avait une sœur, Adélaïde, mariée au comte Het-
zilon, due des Francs. De ce mariage naquit le duc Conrad qui fut
élu empereur en 1024 et avec lequel commença la série des empereurs
francs-saliques. L'empereur eût encore une sœur Mathilde qui fut
élue abbesse du monastère d'Andlau. Adélaïde contracta plus tard
un second mariage avec le comte franc Hermann. Leur fille Hilde-
garde, veuve de Conrad, burgrave de Nurenberg, épousa en 1040 Fré-
déric de Bure, seigneur deStauffen, qui devint plus tard le père de Isl
maison Souabe de Hohenstauffen, famille qui monta bientôt aussi sur
le trône. Ce lien de parenté qui unissait les descendants d'Adalric
avec les empereurs saliques leur ouvrait aussi ,1e chemin au duché
de Lorraine.
Les historiens qui parlent avec tant d'éloges de la mère de l'em-
pereur Conrad, Adélaïde, nous font aussi connaître deux de ses
frères : les comtes Gérard et Adelbert.
Le premier épousa la sœur de l'impératrice sainte Cunégonde, et
son beau-frère, l'empereur Henri II, lui donna le comté appartenant
à Hermann, duc de Souabe et d'Alsace. 11 entra aussi en lutte avec
Gottfrid, duc de Lorraine, mais fut vaincu, et dût voir mourir son fils
Siegfrid en captivité.
Son frère Adelbert était plus heureux. Après avoir vaincu le duc,
.INTRODUCTION. 37
l'été, libre de tout souci des affaires, et s'abandonnant
entièrement au plaisir de la chasse et de la vie des
champs.
il se retira avec tout son avoir en Lorraine et devint la souche de
cette puissante maison princière qui, après avoir gouverné heureu-
sement la Lorraine pendant des siècles, occupe encore aujourd'hui le
trône impérial d'Autriche.
Depuis 979 Adelbert porta le titre de duc et de margrave de Lor-
raine. Il mourut en 1037, ef fut enterré dans le couvent de Rosonville.
Adelbert laissa deux fils : Adelbert II, auquel en 1044 l'empereur
Henri II bailla le duché de Lorraine, et qui perdit la victoire et la
yie dans sa lutte avec Gottfrid, duc de la Basse-Lorraine, et Gé-
rard II, dont le fils Gérard III obtint en 1048 de l'empereur Henri IV
le titre de duc de la Haute-Lorraine. Ce Gérard est connu dans les
annales sous le nom de Gérard d'Alsace et est le fondateur de la
maison de Lorraine. Gérard d'Alsace laissa deux fils : Gérard IV, le
premier des comtes de Vaudemont, et qui obtint plus tard le comté
d'Eguisheim, et Théodoric qui prit la couronne ducale après la mort
de son père. Théodoric eût de son épouse Gertrude, fille de Robert
Frison, comte de Flandre, deux fils : Simon, duc de Lorraine, auquel
succédèrent, sans interruption, les ducs jusque dans ces derniers
temps, et Théodoric qui hérita de sa mère le duché de Flandre. Ce
Théodoric est connu dans les annales de Flandre sous le nom de
Dietrick d'Alsace et [devint le père des comtes de Flandre d'origine
alsacienne. Il se maria en secondes noces avec Sybille, fille de Foul-
ques d'Anjou, roi de Jérusalem, et eut pour successeur, dans le comté
de Flandre, son fils Philippe d'Alsace, qui mourut au siège de Ptolé-
maïs sans laisser d'enfant mâle. Sa fille Marcftierile avec laquelle
s'éteint la série des comtes de Flandre d'origine alsacienne, se maria
à Baudouin, comte de Hennegau, dont le fils Baudouin, fut élu, par
les Latins, empereur de Gonstantinople.
Si nous retournons maintenant à la branche alsacienne des des-
cendants d'Etichon, nous voyons que Hugues II, le fondateur de
l'abbaye d'Altorf, laissa deux fils : Eberhard V, qui succéda à son
père dans le comté de Nordgau, et Hugues, père du pape Léon IX.
38 INTRODUCTION.
Adalric professait, comme tous les leudes de son épo
que, la religion chrétienne. Mais le fond d'orgueil et
Le biographe de ce dernier dit, que le comte Hugues habitait dans
son château féodal d'Eguisheim (Egenisheim nobile castrum). Nous
savons déjà, qu'Eguisheim était en effet un des anciens biens patri-
moniaux de la famille d'Adalric et que ce manoir fut bâti par le
comte Eberhard. La* femme de Hugues était Helcige, fille et seule
héritière de Louis, comte de Dagsbourg,qui a fondé sur ses domaines
l'abbaye de Hesse et le prieuré de Saint-Quirin. Après la mort de
Hugues, le comté de Dagsbourg revint à Louis, dont les descendants
portent toujours, depuis cette époque, le titre de comtes d'Eguisheim
et de Dagsbourg. A côté de ces deux comtés territoriaux qui étaient
des biens allodiaux, nous voyons les Eguisheim-Dagsbourg pos-
séder l'administration et le droit de juridiction du comté de Nord-
gau. Conformément aux pieuses intentions de son épouse, le comte
Hugues fonda à Woffenlieim une abbaye à laquelle son fils fit don
dans la suite d'une parcelle de la sainte croix, d'où l'endroit a reçu
le nom de Sainte-Croix. On attribue aussi à sa femme la fondation
de l'abbaye d'Oelenberg.
La fidélité avec laquelle Hugues avait toujours suivi son parent
l'empereur Conrad II, lui attira la haine redoutable du duc de
Souabe et d'Alsace, Ernst II, qui s'était révolté contre son père et
pour cela même était en lutte avec Hugues. Il envahit l'Alsace et
rasa le château du comte Hugues.
La célèbre famille des Eguisheim-Dagsbourg devait être illustrée
à jamais par Bruno, fils de Hugues. Né dans la belle Alsace, dit
son biographe, le jeune Bruno eut le bonheur de recevoir une édu-
cation distinguée sous l'évêque de Toul, de sorte que plus tard, non-
seulement il monta sur le siège épiscopal de Toul, mais fut encore,
en 1048 élu pape à Worms, sur la proposition de l'empereur
Henri III. Il fut élevé au pontificat sous le nom de Léon IX, et a été
un des plus illustres princes de l'Eglise, dont la tiare a ceint le front.
Il fut plus tard compté au nombre des saints.
Devenu pape, Léon IX n'oublia pas sa chère Alsace qu'il visita
l'année même de son élévation au trône. Les bulles qu'il adressa
aux abbayes de Hohenbourg, d'Andlau, d'Altorf, de Hesse et de
,nITRODUCTIO. 39
de rudesse du naturel indompté qu'il avait hérité de
ses aïeux se manifestait chez lui avec vivacité en toute
Sainte-Croix, démontrent son zèle pour les institutions de ses pa-
rents et de ses ancêtres.
Léon IX avait deux frères : l'un, seigneur d'Eguisheim, mourut dans
une lutte avec Regibald, seigneur de Ribeaupierre; l'autre Hugues,
avait hérité du comté de Dagsbourg. Sous Gérard, Hugues, Henri
et Albert, descendants des deux frères, l'administration du Nord-
gau, ainsi que la possession des biens allodiaux d'Eguisheim-Dags-
bourg, passa d'une branche à l'autre, et c'est depuis cette époque
que la famille possède le comté de Mutra, sur les frontières du Bra-
bant.
Un des derniers rejetons de cette noble race fut Hugues VII, comte -
d'Eguisheim et de Nordgau. Les historiens contemporains l'appellent
un vaillant et infatigable champion de saint Pierre ; car, dans la
lutte mémorable entre l'empereur Henri IV, il souleva tous ses
vassaux pour la défense du saint-siége. Pendant que Henri IV était
excommunié, Hugues s'efforça d'arracher l'Alsace aux partisans de
l'empereur; malheureusement il fut vaincu par les armes victo-
rieuses de Frédéric de HoJienstauffen, auquel Henri IV avait accordé
le duché de Souabe et d'Alsace, et perdit même son comté. Lorsque
plus tard il essaya de reconquérir ses possessions perdues par une
téméraire invasion en Alsace, il tomba en 1098 victime d'une odieuse
trahison de la part de ses ennemis. Hugues mourut sans héritier ;
par conséquent avec lui s'éteignit la ligne masculine des comtes
d'Eguisheim.
Quelques années après lui mourut son oncle Albert, comte de
Dagsbourg et de Nufra, qui n'avait également pas d'enfants. Leurs
biens passèrent aux deux soeurs de Gérard, avant dernier comte de
Nordgau, Heluige et Spanhilde, qui, par des mariages les firent passer
à d'autres familles. Le comté d'Eguisheim devint une possession des
comtes de Vaudemont; celui de Dagshourg passa aux comtes de
Metz. Ces mêmes comtes reçurent aussi l'administration du comté
de Nordgau, qui eut le nom de landgraviat de la Basse-Alsace.
Après l'extinction des comtes de Metz, ce comté passa au seigneur
de Werth, que Schoepflin désigne comme un dasceadant d'Adalric
40 INTRODUCTION.
occasion. C'était pour l'Eglise de Dieu une grande et
pénible mission que de façonner ces races sauvages du
nord à l'humilité de la croix, à la mansuétude de
l'Evangile. Les violentes et terribles explosions de colère
et de vengeance .qui étaient considérées encore à cette
époque comme une marque de nobles sentiments, de
fermeté de caractère, entretenaient ces grossiers chefs
du peuple dans une lutte perpétuelle avec l'Eglise. De
quelle prudence, de quels ménagements, de quelle pa-
tience, ne devait pas user cette dernière dans ses ensei-
gnements vis-à-vis de ces fils indomptés des rudes climats
et fut enfin incorporé aux domaines de la cathédrale de Strasbourg,
à laquelle étaient déjà échus les restes des comtés d'Eguisheim et de
Dagsbourg. 1
Ainsi s'éteignit la branche alsacienne des descendants d'Etichon,
pendant que ceux d'Adelbert augmentaient en biens et en puissance,
et s'élevèrent enfin aux plus grands honneurs et aux plus belles
charges, avec l'héritage des empereurs de Souabe.
Notre tâche parait ici terminée, car, à partir du XIIIe siècle, la
généalogie des maisons ducales sorties de la famille de sainte Eu-
génie appartient à l'histoire universelle.
Jetons encore un coup d'oeil sur ce que nous venons de parcourir:
nous voyons que le duc mérovingien Adalric, est le père des anciens
ducs alsaciens du Nord et du Sundgau, comme aussi des ducs d'E-
guisheim et Dt/gsbourg; d'un autre côté la souche de la maison impé-
riale Ilabsbourg-Aulriche, ainsi que de la famille de Bade-Zœringen,
puis de la maison ducale do Lorraine, qui, de nos jours encore
illustre le trône d'Aiitriche.
Adalric est encore l'aïeul des anciens comtes de Flandre, d'origine
alsacienne ; en ligne masculine il eut pour descendants les empe-
reurs saliques et souabes, et enfin la famille des Capétiens, dont la
branche bourbonnienne occupe encore aujourd'hui le trône d'Espagne.
INTRODUCTION. 41
du nord, pour ne pas provoquer, chez eux, de saüvages
explosions de l'irascibilité de leur caractère national.
Avec tous ses soins et sa sollicitude, il lui fallut des
siècles pour compléter la réforme chrétienne de ces natu-
res incultes. Et encore, leur passion innée pour les
combats subsista jusque dans les temps féodaux, et se
manifesta dans leurs châteaux inexpugnables, dans les
tournois, dans leurs relations avec leurs vassaux et leurs
rébellions ouvertes contre leurs princes.
V
Cependant le Christianisme, dans ces temps difficiles,
brillait de l'éclat le plus magnifique. Déjà., dans l'esprit du
peuple, la raison avait reconnu l'empire de la foi, mais
le libre arbitre, s'abritant encore sous le manteau sauvage
d'une indépendance sans bornes, avait peine à se sou-
mettre à ses préceptes. Il arrivait donc souvent qu'après
s'être laissés entraîner à quelqu'acte de violence, ces
puissants seigneurs reconnaissaient combien leur conduite
était abominable et digne de châtiment, et cherchaient
à réconcilier avec Dieu, par la pénitence la plus sévère,
leur cœur contrit et repentant. C'est ainsi qu'on les vit
42 INTRODUCTION.
plus d'une fois, profondément émus, renoncer au monde
sur le théâtre même de leurs combats, et devant le cada-
vre de la victime immolée par eux, pour consumer le
reste de leur vie dans la pénitence, au fond de quelque
vallée sombre et retirée, ou sous les voûtes solitaires d'un
cloître souvent fondé par eux. Le moyen-âge est riche
en généreux exemples de ce genre, d'une noble renon- �
ciation, et nous en trouvons plusieurs aussi dans la
période mérovingienne.
Adalric, d'un naturel querelleur et irritable, ne faisait
pas exception à la manière d'être générale. Quelque soin -
qu'aient pris Denys Albrecht et Hugues Peltre pour
tâcher de représenter sa vie pure et sans tâche, il ne
peut échapper au jugement équitable et impartial de
l'histoire. La conscience peut donc bien lui avoir repro-
ché l'appui donné par lui au cruel et vindicatif Ebroin (1),
ainsi que mainte faute grave, et l'avoir déterminé à
chercher le calme et le repos à l'ombre de la croix,
dans les œuvres de la foi et de la charité, et la pratique
d'une pénitence sincère.
Après donc qu'il eût disposé, pour son agrément, le
château fort romain d'Altitona, il fit construire, tout
auprès, une chapelle en l'honneur des Apôtres saint
(l) Mabillon. Vila sancti Leudegarii. Le biographe de Saint-
Léger place le duc Adalric au nombre des complices d'Ebroin.
INTRODUCTION. 43
Pierre et saint Paul. Plus tard, en avant du castel, à
l'emplacement où s'élève l'église actuelle, il fit bâtir une
église en l'honneur de la sainte Vierge. Cette construction
a dû être élevée à la même époque où il fondait les
abbayes d'Ebersmünster et de Marmoutiers, et dans le
cours de cette histoire, nous le verrons encore convertir
en hospice et monastère, cette même résidence d'été
de Hohenbourg, et y finir ses jours avec son épouse
Béreswinde.
Mais ce qui fera toujours briller le nom d'Adalric avec
éclat dans l'histoire, c'est que, de son sang princier,
sont sorties deux anges de la foi et de la charité qui
devaient, par leurs vertus héroïques, par leur dévoue-
ment plein d'abnégation à Dieu et à leur prochain,
réconcilier le Ciel avec cette montagne si longtemps
abreuvée du sang des victimes druidiques ! Sainte Odile
et sainte Eugénie ! Quelles vierges admirables ! Quels
noms pleins de promesses (1) ! Mères des pauvres, con-
solatrices des malheureux, elles ont été ici-bas de ces
illustres bienfaitrices de l'humanité, dont le nom reste
gravé d'âge en âge, dans le cœur d'un peuple recon-
naissant. Plus de mille ans déjà se sont écoulés, depuis
(I) D'après Bollandus, le nom d'Odile signifie : Enfant de la lu-
mière, ou bien, Dieu est ton soleil. Et celui d'Eugénie : Enfant née
pour faire le bien.
4i INTRODUCTION.
que l'Altitona romain a été transformé en un lieu de
refuge, où la prière et la douleur trouvent un abri, et,
dans ce long espace de temps, des nations puissantes ont
disparu de la terre, des trônes illustres se sont écroulés,
des révolutions ont amené, au sein des peuples et des
gouvernements, une transformation complète, et les
monuments les plus gigantesques, qui semblaient faits
pour une durée éternelle, ont péri dans la tourmente
causée par ces terribles événenements. Ne doit-on pas
se demander par quel miracle cet établissement religieux
s'est conservé jusqu'aujourd'hui, bien que complétement
transformé, au milieu de tant de ruines amoncelées
par le temps autour de lui? La foi à la destinée bien-
heureuse d'Odile et d'Eugénie, les nobles filles des
princes, peut nous donner à cet égard la solution la
plus sûre. Toujours vivant dans le cœur du peuple,
leur souvenir continue à faire sentir son action bien-
faisante; et c'est la croyance en elles qui a fait parvenir
jusqu'à nous l'ancienne et illustre abbaye. Toujours les
pieux habitants de l'Alsace se sont montrés prêts à
relever ses ruines et à leur rendre la vie. Et c'est
ainsi que la montagne se pare encore aujourd'hui de
ce magnifique diadème de foi dont elle a été menacée si
souvent, dans le cours des temps, de se voir dépouillée.
INTRODUCTION. 45
VI -
m
t
Tel est le cachet d'immortalité qu'impriment les
œuvres des Saints. Qu'ils élèvent des temples à Dieu,
des hôpitaux pour les indigents et les malades, les
monuments dus à l'ardeur de leur charité sont souvent
debout quand les palais des rois, construits dans les
mêmes temps, sont depuis longtemps tombés en ruines,
et que la mousse a couvert leurs murs. Le souvenir vénéré
de ces glorieux serviteurs et servantes de Jésus-Christ
exhale partout un parfum délicieux. La lecture de leur
vie fixe nos esprits sur leurs actions et leurs exemples,
et excite en nous le désir d'être leurs imitateurs. Il
semble même, qu'au récit des merveilles que le Seigneur
a Opérées en eux, une grâce céleste illumine nos cœurs,
les pénètre et les entraîne vers le Ciel. Que Dieu pré-
pare ces âmes privilégiées au grand jour ou dans le
secret, dans la retraite ou dans le monde, elles reflè-
tent toujours ses perfections infinies, ses beautés
éternelles.
Et quel plus beau spectacle que la vue de ces futurs
habitants du Ciel cheminant sur la terre, sous l'œil de
46 INTRODUCTION.
Dieu, dans la voie qu'il a plu à sa Providence de leur
tracer ? Pour les uns, c'est une carrière de persécutions
et de souffrances : insensibles aux voluptés de la terre,
ils se complaisent dans les amertumes et les angoisses
de la vie, et veulent, à l'exemple du divin Maître,
non-seulement vivre de la foi qu'il nous a donnéé,
mais mourir de cette glorieuse mort qu'il a subie pour
nous. D'autres, méprisent également les biens et les
jouissances du siècle pour se consacrer à Dieu et prati-
quer la charité envers le prochain, selon toute l'étendue
et la perfection de l'Evangile : les uns déjà dès le premier
âge, quelques-uns dans les jours orageux de l'adoles-
cence, beaucoup dans les rudes combats de l'âge^mûr
et de la vieillesse, heureux tous, après avoir lutté
longtemps contre les tribulations de cette vie, d'aller,
au dernier jour, consommer, dans les délicieuses allé-
gresses d'une âme pure, l'union éternelle de l'Agneau
sans tâche. Le Dieu fait chair, pour nous faire connaître
qu'il est véritablement admirable dans ses élus, laisse
pénétrer, dans chacun d'eux, quelque trait de ses diffé-
rentes vertus; on admire sa force dans les martyrs,
son zèle dans les pasteurs, ses austérités dans les péni-
tents, sa chasteté dans les vierges, sa vie cachée dans
les solitaires, son détachement dans les pauvres évan-
géliques.
C'est un beau -et touchant spectacle que le travail
INTRODUCTION. 47
de ces âmes, dans la lutte, dans la paix. Aussi l'exemple
de leurs bonnes œuvres, joint à la simplicité de leurs
vertus, oblige le plus incrédule à rendre témoignage à
la foi qui les fit si grands, et qui ne peut se refuser à
les suivre pas à pas dans leurs différentes carrières avec
une joie aussi suave que sainte. On les écoute comme
ces voix mystérieuses qui parlent tout bas à notre âme,
lorsque, dans le calme des passions, elle médite en
Dieu, et l'on ne peut s'empêcher de ressentir une
indicible vertu qui, tout à la fois, calme et ravit, exalte
et fortifie le cœur qui sait les comprendre. C'est qu'en
ces âmes respire tout ce que la religion peut revêtir
de plus héroïque, c'est-à-dire, le courage et l'ab-
négation , l'amour de Dieu et l'amour du pro-
chain.
Aussi, le signe infaillible auquel on reconnaît que
l'Eglise catholique est vraiment divine, c'est que de
toutes les sociétés soi-disant chrétiennes, seule, elle
a produit des saints, et seule, elle en produira jusqu'à
la consommation de toutes choses. Ses ennemis, tout
en reconnaissant en elle cet esprit de vie, osèrent
parfois cependant prétendre qu'il s'était éteint dans son
sein, et que cette Epouse de Jésus-Christ était déchue
de la fécondité de ses premiers jours. Ainsi au seizième
siècle, un moine apostat avait levé en Allemagne
l'étendard de la rébellion sur lequel il avait écrit le
4H INTRODUCTION.
mot de Réforme. Il voulait, l'insensé, lui qui avait
foulé aux pieds les vœux du cloître et traîné dans la
fange des passions la couronne virginale de son sacer-
doce, il voulait, dis-je, rétablir dans sa beauté primitive !
l'Épouse immaculée du Christ. L'Eglise repoussa loin
d'elle cette odieuse calomnie, et montra du doigt les
Saints qui brillaient du plus vif éclat dans le céleste
parterre de l'Epoux, et qui étaient dignes des héros 1
des premiers siècles. Philippe de Néri jetait alors à Rome
les fondements de l'Oratoire. Ignace de Loyola, le guer-
rier de Pampelune, suspendait son épée aux pieds de
la statue de Marie, se faisait chevalier de la Reine
du Ciel, et fondait la compagnie de Jésus. François -
Xavier, après avoir étonné Paris par sa parole brillante
et facile, brisait l'idole de la gloire qu'il adorait; le
zèle de l'apôtre embrase son cœur, et armé de la croix
de bois, il vole aux Indes pour y renouveler les prodi-
ges de l'Eglise naissante. Rose de Lima, comme un
lis suave, embaumait du parfum de ses vertus le
nouveau monde. Louis de Gonzague, cet ange terrestre,
expirait à Rome couronné du lis de la chasteté et
des lauriers de la pénitence. Stanislas Kostka, à la
fleur de l'âge, était placé sur les autels du Dieu vivant.
Dans la catholique Espagne naissait Thérèse, cette femme
forte, embrasée du zèle qui consuma les apôtres, la
réformatrice du Garmel; Thérèse, cette amante pas-
INTRODUCTION. 49
4
sionnée-du Christ, dont le cœur devait un jour être
percé par le dard d'un ange.
Et de nos jours, dans ce siècle d'incrédulité et de
matérialisme, quel temps fut plus fertile en saints de
toutes sortes? Ici, c'est un bienheureux Benoît Labre
qui passe sa vie dans les humiliations et la pauvreté
volontaire; là, un humble prêtre qui étonne le monde
par ses vertus, et attire à Ars des hommes de tous les
pays et de toutes les religions; une bienheureuse Marie
Alacoque, une chaste Germaine Cousin, anges de pureté
et de sainteté, dignes des Geneviève et des Elisabeth.
Et que de martyrs, généreux soldats de la foi, qui,
tous les jours, abandonnent leur patrie, pour aller sur
une terre lointaine, inhospitalière, catéchiser les. infi-
dèles, confesser le nom de Jésus-Christ dans les terri-
bles supplices du martyre.
Non! non! l'Eglise catholique a été et sera toujours
féconde en Saints : depuis le jour, où elle sortit du cœur
de l'Homme-Dieu expirant sur la croix, jusqu'à la fin
des siècles, où elle entrera triomphante dans le ciel,
pour célébrer, après les fatigues et les combats d'une
semaine laborieuse, son glorieux Sabbat.
Sainte Eugénie, dont nous offrons l'histoire à la piété
des fidèles, sainte Eugénie, n'était point une âme
destinée à briller dans le monde avec le privilége de
l'Apostolat. Appelée par Dieu à se sanctifier dans une
t
50 INTRODUCTION.
communauté religieuse, et à diriger dans la voie de la
perfection, des vierges, qui, comme elle, avaient con"
sacré leurs jours au Seigneur et à l'amour du prochain,
ses vertus n'ont eu pour témoin que l'obscurité du
cloître, et sa charité les pauvres et les malheureux
de la petite contrée qu'elle tenait de sa famille comme
héritage. Si l'histoire ne nous a pas conservé, dans un
plus grand détail, les travaux et les actions de notre
Sainte, sa mémoire n'est pas moins en bénédiction
dans le diocèse de Strasbourg, qui l'a placée au nombre
de ses saints, et ses cendres honorées d'un culte reli-
gieux. La dévotion constante et la confiance de la
catholique Alsace en son intercession, nous en disent
assez pour nous édifier et nous instruire.
Comme l'histoire de notre Bienheureuse est insépa-
rable de celle de sainte Odile, son illustre tante, dont,
par sa piété et sa charité, elle se montra si digne
imitatrice des vertus, nous avons cru faire plaisir à
N
nos lecteurs en consacrant quelques pages à la mémoire
de cette auguste Patronne de l'Alsace. Nous la verrons
donc pauvre enfant née aveugle et exilée pour cela
de la maison paternelle; nous la suivrons au monas-
tère de Baume-les-Dames ; nous assisterons à son
baptême miraculeux qui lui ouvrit en même temps
les yeux de l'âme et du corps; à son retour au châ-
teau de Hohenbourg, où elle recouvre la tendresse de
INTRODUCTION. 51
son père. Nous verrons le triomphe de sa piété, tout
ce qu'elle fit pour gagner des âmes à Jésus-Christ,
son admirable charité, et sa mort précieuse, quelque
temps après avoir obtenu elle-même, par ses prières et
ses larmes, l'entrée pour son père dans la céleste
patrie. Nous ferons mention enfin, de quelques-unes
des pieuses libéralités de nos deux Saintes et de leurs
frères qui, presque tous, fervents serviteurs de Dieu,
rivalisèrent de zèle pour bâtir des églises, élever des
monastères, doter nos contrées d'établissements de bien-
faisance, et mériter ainsi l'amour et la reconnaissance
du peuple.
Odile et Eugénie ! lis très-purs ! étoiles resplendis-
santes, gloires de l'Alsace et de la France, au moment
de décrire vos existences toutes séraphiques, et de
toucher aux mystères sublimes de votre chaste union
avec le divin Epoux, je sens ma main trembler, mon
front rougir et mon cœur se troubler. Venez donc vous-
mêmes, ô Saintes tout aimables, venez guider ma
plume, afin qu'elle redise, avec force et avec vérité, les
merveilles de votre vie, et les phases si sublimes de
ce long martyre d'amour pour Dieu et le prochain
qui vous consumait, et auquel la mort seule put mettre
une fin.
Obernai, le 26 septembre, en la fête de Sainte Eugénie.
SAINTE EUGÉNIE
ou
UN ANGE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE
AU HUITIÈME SIÈCLE
1
fSANCE DE LA PRIÈRE
V j. Ji :
La prière lie le ciel à la terre ; les vœux
que l'une élance vers l'autre, retombent en
douce rosée pour rafraichir les cœurs des-
séchés par le souffle brûlant de l'affliction.
KÉRATRY.
C'était une admirable journée de printemps; le soleil,
à son déclin, embellissait de mille nuances les arbres
et les prairies de la vallée de Niedermünster qui, après
un long hiver, reprenaient leur parure; le Mennelstein
se couvrait de sa -verte couronne, ses collines de leurs
tapis riants. L'alouette faisait retentir dans l'azur son
hymne joyeux, tandis qu'une brisé légère embaumait
l'air du doux parfum de la violette.

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