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SATIRES
CONTEMPORAINES
ET MÉLANGES.
Se vend aussi chez
RIGA, éditeur, faubourg Poissonnière, i
HEIDEI.OFF, rue Vivieuiie, iG.
PAULIN; i>1ncc de la Nourse.
Imprimerie d«Patid, boultrard l>oraK>iimrr*,n. 6.
SATIRES
ET MÉLANGES,
PAR
SEttVAN DE SUGNY.
>• Juflication <i« ClurUa LIMIMI.
PARIS.
V CHAULES-HÉCHET, LIBRAIRE,
octi M< »!•■ r'riM, n. 59.
Vu.'■:- ! I.KCOIM'K ET POUGIN.
M DC.CC XXXII.
NOTICE
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
DE SERVAN DE SUGNY.
Combien est cruelle la perte prématurée
de ces jeunes talens arrêtés au milieu de
leur course ! Les succès qui avaient signalé
la première partie de leur carrière faisaient
augurer qu'ils en auraient plus dignement
encore rempli la seconde moitié : ainsi, aux
0
regrets du passé se mêlent les regrets d'un
avenir perdu avant de naître, et notre dou-
leur s'irrite d'autant plus que la mort, avare
de nos jouissances, place entre nos souve-
nirs et nos espérances une barrière éter-
nelle.
La tombe des Malfilâtrc, des Gilbert, des
André Chômer, des Millevoye, s'est rouverte
de nos jours pour quelques jeunes poètes
qui auraient pu devenir les héritiers de ces
hommes célèbres; aux deux noms de Gaul-
mier et de Dovalle, à ces noms à peine ins-
crits sur ses registres funéraires, la mort
vient d'en ajouter un qui rappelle d'hono-
rables travaux, et qui nous en promettait
d'autres non moins éclatans. La mémoire
de Servan de Sugny restera désormais asso-
ciée à celle de ces enfans des Muses qui
n'ont fait que passer parmi nous, mais
dont les chants, hélas! interrompus, ont
trouvé ^n écho fidèle dans tous les coeurs
sensible au charme des vers, dans tous les
esprits dignes d'apprécier la noblesse des
sentimens.
Servan de Sugny (Pierre-François-Jules),
naquit à Lyon, le 24 décembre 1796, de
Pierre-François Servan et de Anne-Royer
de Sugny. Héritier d'un nom illustre dans
la magistrature (1), il embrassa d'abord la
carrière du barreau. Reçu avocat dans sa ville
natale, très-jeune encore, il n'y exerça point
sans de brillans succès une si n^Ule profes-
sion ; mais la véritable vocation de son ta-
lent l'entraînait vers le culte exclusif des
lettres : comme tant de poètes, ses devan-
ciers, il négligea donc les graves occupations
de la jurisprudence pour les douces rêveries
des Muses. Avant de se livrer à son goût pour
la poésie française, il composa beaucoup de
vers latins qui annonçaient des études soli-
des et un talent initié aux secrets de la langue
de Virgile et d'Ovide. Outre plusieurs mor-
ceaux insérés dans Y Hernies romanus, il fit
paraître un recueil intitulé : Almanach des
Mases latinespour Vannée 1817(2). Ce recueil
(i) Servan (Joseph-Michel-Anloine) avocat-général au Parle-
ment de Grenoble.
(a) Volume in - la de QOO pages. Chez Audin, quai des Au-
gtisiins, n a5.
8
obtint et mérita tout le succès que la nature
de son sujet lui permettait d'espérer. L'au-
teur n'y attachait point vraisemblablement
une grande importance : il le considérait
simplement comme un utile emploi de ses
loisirs, comme une étude de transition à des
travaux dignes d'un plus grand nombre de
juges.
Admirateur passionné des beautés toujours
neuves des littératures antiques, il conçut
le projet de faire revivre dans l'idiome de
Racine un de ces poètes qui avaient chanté
dans la langue d'Homère : un auteur souvent
imité, toujours admiré, mais rarement tra-
duit , Théocrite, devint l'objet de son choix.
Quoique la plupart des sujets traités par le
chantre syracusain ne paraissent point sym-
pathiques avec les moeurs et les goûts mo-
dernes , malgré le peu d'harmonie qui existe
entre les paisibles amours ou les disputes
innocentes des bergers de la Sicile et les vio-
lentes commotions du monde européen,
Théocrite n'en est pas moins digne d'intérêt.
En effet, il a puisé ses inspirations à cette
source intarissable de sentimens et de peu-
sées qui ne coule pas pour tel ou tel pays ex-
clusivement, mais pour tous en général.
Le fond de sa poésie n'a point vieilli ,
parce qu'on y retrouve la vivante peinture
du coeur humain. Son vers, presque toujours
pur et élégant, exprime des idées presque
toujours claires et simples; et le lecteur est
comme surpris de s'intéres cr aux scènes
naïves et champêtres d'une nature si éloignée
de la nôtre. Mois le chantre bucolique de
Ménalque et de Thirsis possède plus d'un
moyen de plaire et d'attacher : il est encore
poète comique, témoins les Syracusaines ou
la Fête dAdonis. Quelquefois il quitte l'hum-
ble chalumeau pour emboucher la trom-
pette de l'épopée : ainsi les Gémeaux offrent
plus d'un trait de confraternité entre Homère
et Théocrite. Tour-à-tour lyrique dans le
Sacrifice magique, élégiaque dans le Cy-
dope, Théocrite manie un luth où réson-
nent plusieurs cordes. Cette variété d'accens
présentait de nombreuses difficultés à la
Muse qui voulait les redire dans un idiome
moderne : Servan de Sugny nous .semble
avoir surmonté presque tous ces obstacles.
10
Sa versification llexible, naturelle, harmo-
nieuse 3 colorée, s'éloigne également d'un
luxe trop emphatique et d'une simplicité
trop nue ; elle unit souvent à ce bonheur
d'expressions nouvelles qu'on remarque dans
les idylles d'André Chénier la phrase [ca-
dencée et pure des élégies de Millevoye. Ser-
van de Sugny possède en outre une qualité
précieuse et rare, celle de ne point ampli-
fier son modèle; mais quelquefois aussi,
avouons-le, il aurait pu rendre en entier
certains passages qu'il a cru devoir abréger,
et certaines images qui sembleraient peut-
être un peu trop grecques, mais dont le re-
flet aurait revêtu l'ensemble de son ouvrage
d'un coloris antique encore plus frappant.
Une traduction parfaite doit être une repro-
duction complète de l'oeuvre traduite, un
écho fidèle qui répète toutes les modulations
d'une lyre, un miroir qui renvoie tous les
rayons d'une lumière. Ne dédaignons point
ce genre de travail: non moins estimablequ'un
travail de création, il est parfois plus difficile,
parce qu'il impose des entraves dont l'imagi-
nation du poète inventeurdemeureaflranchic.
Il
Nous ne nous appesantirons pas davantage
sur ces principes dont l'ouvrage de Servan de
Sugny offre en général une heureuse applica-
tion. La seconde édition, publiée en 1829 (1),
présente encore un plus grand mérite de fidé-
lité que la première qui parut en 1822 (2).
Encouragé par les éloges, éclairé par les con-
seils de deux maîtres habiles, MM. Tissot et,
Pongerville, l'auteur a retouché son travail
avec un zèle infatigable, avec un scrupule
consciencieux, et la traduction de Théocrite
a pris son rang parmi les oeuvres de ce genre
dont s'honore le plus la littérature française.
Cette traduction est précédée d'un Essai
sur les Poètes bucoliques, et accompagnée de
notes pleines de goût qui attestent un sa-
voir malheureusement trop rare dans les
poètes. Les lecteurs de Y Essai peuvent y
suivre toutes les phases de l'Histoire de l'I-
dylle depuis Théocrite jusqu'à André Ché-
nier. On y remarque une version très-poé-
(i) Un volume in-8; Paris, che* Blosse, libraire, (Jour du
Commerce, u. 7.
(a) Un volume in-«8 j Paris, die* Audin, libraire
12
tique des Roses d'Ausone et de la Gondole
de Mélendez.
- Non moins identifié avec les richesses de
la littérature latine qu'avec celles des Muses
grecques, l'habile interprète de Théocrite
entreprit aussi un travail sur Catulle. Il Pa-
vait traduit tout entier; mais par modestie
sans doute, et voulant retoucher son travail,
il ne publia que certains morceaux d'élite et
le poème fameux des Noces de Pelée et de
Têtis (I). Nous avons cru devoir reproduire
ce poème, qui ne fut imprimé qu'à un très-
petit nombre d'exemplaires et seulement pour
les amis de l'auteur. Une critique sévère et
minutieuse y découvrira peut-être quelques
passages où la version ne se rapproche pas
assez du texte ; mais elle y reconnaîtra en gé-
néral le sentiment des beautés du modèle et
une lutte d'artiste souvent heureuse contre
un rival difficile à dompter. En effet la poé-
sie pleine et nerveuse de Catulle semble se
prêter moins encore à une traduction en vers
(i) Paris, clic* Blosse, libraire. 1829. Brochure in-8» de
4o pages avec le texte lct'tn en regard.
15
français que la poésie simple et gracieuse de
Théocrite.
C'était peu d'être familiarisé dès sa pre-
mière jeunesse avec la langue d'Homère et de
Virgile : Servan de Sugny comprenait et par-
lait même avec facilité les idiomes du Dante,
de Shakespeare et de Schiller; il savait aussi
le portugais, le hollandais et l'espagnoL
Ainsi, doué d'une vaste et riche mémoire,
qualité si utile pour l'étude des langues, il
puisait à leur source même les trésors variés
des littératures modernes, et son goût, for-
mé par une admiration raisonnée des chefs-
d'oeuvre antiques, sentait vivement les beau-
tés des écrivains allemands ou anglais, sans
pourtant s'imposer la loi de louer jusqu'à
leurs imperfections. On conçoit quels fruits
précieux un poète devait recueillir de la lec-
ture et de la comparaison de tant de modèles
anciens ou modernes, français ou étrangers:
notre propre pensée s'anime et se féconde par
la pensée d'autrui. Ces rivalités de nation à
nation qu'une politique étroite enfante et
perpétue, l'art ne doit point les partager.
Maître d'un domaine sans frontières, il a
14
toutes les contrées pour patrie, tous les âges
pour contemporains.
Servan de Sugny possédait une instruction
trop étendue , un esprit trop éclairé, pour
ne point sentir que, les moeurs des peuples se
modifiant de siècle en siècle, leurs littéra-
tures ne sauraient demeurer stationnaires : il
applaudissait à toutes les innovations de l'art,
pourvu que l'art restât fidèle à sa première
condition, qui est de plaire et d'émouvoir, de
ne pas confondre la liberté avec la licence,
de ne pas séparer le bon sens du génie. Nous
rapporterons ici ses propres paroles comme
une sorte de profession de foi poétique (1).
« Il est évident que les oeuvres dramatiques,
exécutées dans des formes nouvelles, pour-
ront seules régénérer la vieille scène de nos
grands maîtres, et donner à la partie la plus
importante de notre littérature cette origina-
lité qu'on cherche avec tant d'ardeur depuis
quelques années. Mais il faut que les mains
(i) Avant-propos de Clovis à Tolbiac, Tableau historique en
deux parties cl en vers. Paris, chez Pinard , imprimeur libraire, rue
d'Anjou-Dauphine, n.G. i83o.
18
chargées par la nature de cette restauration
dramatique, en renversant les barrières de la
routine, s'arrêtent avec respect devant celles
que le goût a posées. Les Allemands se sont
créé un théâtre national; et les auteurs qui
ont commencé ce grand mouvement étaient
des hommes consciencieux et très-éclairés.
En cherchant l'originalité, ils ont évité la
bizarrerie; et les compositions dramatiques
de Lessing, de Goethe, de Schiller, assez mal
appréciées en France, sont, sous le rapport
du style, des modèles accomplis d'élégance
etdt pureté. Aussi leurs tentatives les plus
hardies dans l'empire de l'idéal, véritable
patrie du génie allemand, ont-elles été ac-
cueillies avec enthousiasme; et c'est ainsi
qu'en imitant de Shakespeare quelques par-
ties importantes de l'art, ils ont su, par un
mélange heureux d'emprunts et de créations,
élever des monumens immortels. Faisons des
voeux pour que les Divinités poétiques qui
protègent notre Parnasse envoient le souffle
créateur à quelques écrivains, et secondent
ainsi ce besoin d'émotions nouvelles qui se
fait aujourd'hui si vivement sentir. L'art se
10
glacerait en restant immobile : qu'il marche,
mais qu'il ne s'égare point dans la fange des
marais de Lerne.
u Les anciennes formes de composition
paraissent usées, et il est difficile de don-
ner des ouvrages empreints d'originalité,
s'il faut nécessairement se renfermer dans
les cadres et dans les dimensions ordi-
naires, véritables lits de Procuste, où les
fantaisies de l'imagination alongécs, rac-
courcies, mutilées impitoyablement, perdent
les formes séduisantes que la nature leur
avait imprimées. Ainsi, dans la littérature
dramatique, nos grands écrivains arrivés les
premiersontpu faire d'abondantes moissons ,
en s'emparaitt des sujets de l'histoire qui se
prêtaient à un développement de cinq actes,
et qui offraient une péripétie. Les cinq actes
furent donc pour eux une des exigences impo-
sées par les sujets qu'ils avaient choisis, et
non point un caprice arbitraire de l'art. Mais
aujourd'hui que la mine a été exploitée par
des mains habiles, un homme de génie qui
voudrait partager leur gloire s'emprisonne-
rait-il dans les limites ou dans les cadres que
ir
nos grands poètes avaient adoptés ? Nous ne
le pensons pas : le génie rejette toute servi-
tude, en se soumettant toutefois à l'empire
si légitime du goût et de la raison ; il prétend
avoir le droit de disposer, de façonner à son
gré les compositions qui occupent ses veilles:
il n'a qu'un seul but, celui de manifester sa
toute*puissance, et qu'un seul maître, le
public, dont le suffrage absout les heureuses
témérités. »
On voit que le jeune traducteur de Théo-
crite et de Catulle n'avait rien d'exclusif dans
son goût, rien de systématique ni d'étroit
dans ses idées : loin de concentrer toute son
admiration *ur un petit nombre d'auteurs,
ne se contentant pas de vivre dans l'intimité
des anciens poètes de Rome ou de la Grèce,
il étudiait et suivait le mouvement progres-
sif des idées; il sympathisait avec les grandes
transformations que subissent la morale et
la politique, et toujours animé par des senti-
mens droits et généreux, il ne croyait pas
(pie les travaux du poète et du savant le dis-
pensassent des devoirs du citoyen. Dévoué
par conviction à la cause nationale, il faisait
18
partie de cette minorité qui aime la liberté
et la patrie par instinct de coeur et non par
calcul d'ambition.
Témoin, en 1818 , des événemens déplo-
rables dont Lyon fut le théâtre, il en publia
une relation sincère et courageuse : sa bro-
chure éveilla l'attention de la police et mé-
rita l'honneur de la saisie. Dans ces derniers
temps, l'amour du pays enflamma encore sa
verve : il composa plusieurs satires politiques
qui voient le jour maintenant pour la pre-
mière fois. Ces satires lui furent inspirées ,
non par un désir de critique, par un senti-
ment de malveillance et de haine étranger
à ses habitudes et à son caractère, mais par
l'observation de ces préjugés héréditaires, de
ces ridicules vivaces, qui, nés avec le monde,
ne mourront probablement pas avant lui.
Quels que soient le fond et la forme des gou-
vernemens, les mêmes abus subsistent tou-
jours en partie sous des noms différens ; on
change les mots plutôt que les choses ; les
hommes passent, mais l'homme reste. Les
satires de Servan de Sugny ne s'appliquent
donc pas au régime actuel plus spéciale-
il)
ment qu a tout autre. Toujours remplies de
malice, mais exemptes d'injures, elles atta-
quent diverses classes de la société, sans sai-
sir les individus corps à corps. La satire gé-
nérale semble peut-être avoir une verve moins
mordante et des traits moins acérés quela sa-
tire personnelle; mais elle offre souvent plus
de vérité, plus d'intérêt, parce qu'elle n'é-
coute ni les caprices de l'opinion, ni les in-
justices des partis. Fondée sur les défauts
même de l'humanité, elle doit se répandie
plus au loin et vivre plus long-temps. On
pourrait la comparer à un miroir aux nom-
breuses facettes, que les générations se pas-
sent de main en main, et où chacun aime à
chercher la physionomie des travers et des ri-
dicules d'autrui, sans se douter qu'il n'y con-
temple souvent que sa propre image.
Indépendamment de ces ouvrages, dont la
variété annonce une grande flexibilité de
talent, Servan de Sugny en avait entrepris
ou achevé d'autres non moins importans : il
composa un drame intitulé Mazeppa; h
Duc dOtrante ou la Malédiction, tragédie
imitée du Comte de Narbonne de Jephson, et
20
une autre dontlc sujet était le siège deRoucn
sous Charles VI.Cette dernière pièce, destinée
à célébrer le dévouement patriotique d'Alain
Blanchard et à flétrir la trahison de Guy de
Bouteiller, ne fut point jouée par des motifs
politiques. Nous en avons conservé ici quel-
ques fragmens insérés dans un recueil de
vers que Servan de Sugny fit paraître en
1824 (1). Plusieurs autres morceaux, extraits
de ce recueil, seront relus, nous l'espérons,
avec intérêt : ce sont, ou des compositions
originales, ou des traductions et des imita-
tions de quelques auteurs grecs, latins et al-
lemands.
Un discours en vers, récité le jour de l'ou-
verture du théâtre de Lyon, le 1rr juillet
1831, et le Réveil de la Liberté, ode aux Po-a
louais, prouvent encore un mérite égal en
deux genres opposés. La muse de Servan de
Sugny, du ton badin et facile qui convient
aux jeux de la scène, passe avec bonheur à
(i) La Famille grecque ou l'Affranchissement de la G ri ce, poème
dialogué, suivi de poeVies diverses. A Paris, che* Etienne Cabin ,
libiuire.
ai
de graves et hautes inspirations , dignes de
ces martyrs de Varsovie que l'Europe, les
bras croisés, a regardé mourir sur leur
leur théâtre de gloire et d'héroïsme.
Un bon poète peut n'être qu'un faible
prosateur, et un bon prosateur peut n'être
qu'un poète médiocre. Chaque genre de
langage, en effet, a ses limites, sa nature,
son but. Trop souvent le littérateur qui
s'exerce à la fois dans la prose et dans la
poésie, transporte involontairement dans
l'une les qualités de l'autre, et ces qualités,
ainsi déplacées, se transforment en défauts.
Servan deSugny a su éviter ce double écueil :
sa prose n'est point embarrassée de ces tour-
nures, surchargée de ces images qu'aurait pu
y introduire l'habitude du style poétique.
Élégante et énergique sans enflure, elle se
plie avec souplesse aux divers* mouvemens
de la pensée. Beaucoup d'articles insérés
dans la Revue encyclopédique et dans plu-
sieurs journaux en constatent le mérite. Mais
c'est dans l'ouvrage intitulé la Chaumière
d'Oullins (1) que le talent du prosateur se ré-
(i) Un vol. in-8. Paris, Urbain Canel, libraire, tiiit.
a
22
vêle d'une manière plus brillante : écrit sous
l'influence d'une idée morale , et pour l'ins-
truction de la classe pauvre, ce roman prouve
qu'on peut trouver jusque dans les chau-
mières une source de vives émotions et des
exemples utiles. Il a pour objet d'entretenir
dans les familles des villageois l'habitude du
travail, les principes de la vertu et la crainte
de l'influence contagieuse de ces vices qui se
propagent dans l'enceinte des grandes villes.
La pensée populaire et philosophique qui a
mspiré la Science du bonhomme Richard à
Franklin, les Bons Effets de la Caisse d'é-
pargne et de prévoyance à Lemontey, et les
deux ouvrages sur Simon de JYantua à M. de
Jussieu , a présidé également à la compo-
sition de la Chaumière d'Oullins.
Un autre roman, ouvrage posthume de
Servan de Sugny, le Suicide, présente des
situations pathétiques et un intérêt gradué
avec art. L'auteur condamne, par une argu-
mentation éloquente et dans un style chaleu-
reux , ce fatal penchant qui pousse quelque-
fois le désespoir à se délivrer de la souffrance
par le crime.
Û3
Tels sont les travaux qui ont honoré la vie
de Servan de Sugny. Indépendant par sa for-
tune comme par son caractère, plus ami du
calme de la campagne que de l'agitation des
villes, il ne vivait pas moins étranger aux
coteries littéraires qu'aux intrigues politiques.
Une solide et vraie philosophie donnait à ses
pensées et à sa conduite une direction tou-
jours noble; il ne reçut d'aucun gouverne-
ment ni places ni Aiveurs ; les seules distinc-
tions qu'il ambitionna , furent celles qu'on *
doit, non à la protection de ses supérieurs,
mris aux libres suffrages de ses égaux : mem-
de l'Académie de Lyon et de la Société phi-
lotechnique de Paris, il remplissait les de-
voirs que ce double titre lui imposait avec
zèle et conscience.
Quant à l'existence intérieure, il jouissait
de tout ce qui en compose le charme : une
femme, douée de grâces et de vertus aima-
bles, deux enfans jeunes encore, un cercle
d'amis fidèles qu'attirait le charme de sa
spirituelle et instructive conversation , lui
rendaient la vie précieuse, et ces illusions de
félicité que rêve l'ardente imagination des
94
poètes, il n'avait qu'à promener ses regards
autour de lui pour les voir réalisées. Les
douces occupations des Muses ne lui fai-
saient rien perdre des affections et des joies
de la famille.
Malheureux jeune homme ! un avenir
de bonheur et de poésie fermentait dans
son coeur, et voilà que la mort est venue en
étouffer le germe ! attaqué d'une cruelle ma-
ladie de poitrine, il s'était retiré dans la
maison de campagne de l'un de ses amis,
près d'Orléans; mais l'air pur des champs
ne devait pas ranimer le souffle de sa vie
prêt à s'exhaler, Du moins ils conserva
jusqu'au dernier jour l'usage de toute sa
pensée : d'une voix déjà mourante, il dictait
encore des vers, demandant à la poésie de
lui adoucir les longues souffrances auxquel-
les il succomba enfin le 12 octobre 1831,
dans sa trente-cinquième année.
Ainsi mourut ce jeune poète , après avoir
attendu sa fin avec une courageuse résolu-
tion. Certain de laisser une mémoire chère
et honorable, il s'inquiétait peu de son sort
futur ; car il envisageait la mort comme le
terme de tous les maux, et le commencement
d'un repos éternel ! Ce quiétisme impertur-
bable, il le devait en partie à l'étude de la
philosophie antique. Nous lui avons souvent
entendu répéter devant l'illustre interprète
de Lucrèce ces beaux vers, (1) dans lesquels
le chantre de la nature des choses explique
la décomposition de l'instrument de la vie
et de la pensée :
Rien ne rentre au néant, mais la triste vieillesse
Au spectacle du monde appelle la jeunesse.
Les êtres à leur but forcés de parvenir,
Sont la semence enfin des lires à venir :
Chaque race, à son tour, par l'autre poursuivie ,
Lui transmet en courant le flambeau de la vie.
Tels que leurs précurseurs, tous ces hôtes divers
Disparaîtront bientôt du mobile univers.
(i)Millevoye, quelques semaines avant sa mort, entendait M. de
Pongcrville lui réciter ce passage rempli d'une si douce philosophie.
«Ah! mon ami. s'écria-l-il, votre poésie est une puissante en-
chanteresse; en parlant de la mort, vous me faites venir l'eau à la
bouche, et j'en goûterai bientôt. » — Gomme Millevoye , Servan
de Sugny était fait pour sentir le charme et la profondeur de ces
vers. Une telle harmonie de senti mens établit un nouveau poinl
de ressemblance entre ces deux poètes enlevés l'un et l'autre dans
la vigueur de leur talent et dans la fleur de leur âge.
20
L J nature, à ses dons imprimant l'inconstance,
Comme un faible usufruit nous prêta l'existence.
Dans les fastes nombreux des siècles entassés
Nos destins passagers nous semblant retraces ;
Dans un mouvant miroir là notre oeil envisage
Du paisible avenir la prophétique image ;
Pour nou* bientôt commence un repos sans réveil,
Un calme encor plus doux que le plus doux sommeil.
Fort d'une conscience sans reproche, Ser-
tie Sugny vit sans crainte arriver sa dernière
heure. Sa pensée, comme étrangère à ses
propres souffrances, ne se reportait avec dou-
leur que sur les objets que sa perte devait
rendre inconsolables. Combien, en effet, sa
carrière, assez remplie pour sa renommée,
a été courte pour sa famille et pour ses amis!
Dans les éloges que nous avons donnés au
talent de Servan de Sugny , nous espérons
qu'il y aura sympathie entre nos faibles pa-
roles et le jugement de nos lecteurs. Nous
n'avons besoin de réclamer l'indalgence que
pour nous-mêmes. La manière dont nous
avons apprécié le caractère et le mérite de
Servan de Sugny, est sans doute bien incom-
plète ; un autre aurait rempli celte tâche plus
27
dignement ; mais aucun n'y aurait apporté
un zèle plus vif et plus sincère. Le soin que
nous avons mis à recueillir ses ouvrages, est
en même temps un hommage d'estime îen-
du au talent d'un poète, et un tribut d'af-
fection payé à la mémoire d'un compatriote;
et d'un ami.
Nous ignorons quelle destinée aura ce li-
vre de poésies, jeté au milieu des commo-
tions d'un sol encore ébranlé par le choc des
révolutions. Les Muses, vierges paisibles,
s'envolent effraye; s au bruit des factions qui
s'agitent et se heurtent ; mais lorsque lu
calme succède à la tourmente, elles viennent,
s'asseoir en gémissant sur les débris des em-
pires tombés, ou chanter près des trônes et
des peuples nouveaux qui s'élèvent : alors
elles n'ont qu'à frapper du pied la terre na-
tale pour en voir jaillir d'abondantes sources
d'inspiration. Espérons que l'époque des
grandes réconciliations politiques et sociales
n'est pas éloignée. La poésie reprendra sa
lyre et rentrera dans ses droits ; les arts ap-
plaudiront aux efforts tentés pour faire sur-
vivre les éternels principes du beau et du
98
vifti aux caprices d'un goût changeant et pas-
sager. Les Muses entoureront de leurs hom-
mages rcconnaissans le nom des poètes qui,
à l'exemple de Servan de Sugny, auront su
honorer leur littérature par le talent de leurs
écrits et leur patrie par l'indépendance de
leurs opinions.
A. BIGNAN.
©&!31!B§«
L'AMOUR DE L'Ott
ET DES HONNEURS.
Citoyens, dans les jeux vous laissez fuir les heures,
Et le drapeau de deuil flotte sur vos demeures!
Une lèpr« nouvelle exerce sa fureur,
Plus terrible cent fois que son antique soeur,.
39
Jusqu'aux pieds des autels étendant ses ravages,
Elle atteint tous les rangs, et frappe tous les âges,
Comme un reptile impur traîne partout ses noeuds,
Et sur de nobles fronts jette un masque hideux.
Ce monstre corrupteur sorti de la poussière,
Fantôme menaçant, grandit dans sa carrière,
Et sous trois noms divers prend un rapide essor :
Intrigue, ambition, soif ardente de for.
Vois ce fils de Plutus : il a ce qu'il désire,
Et tous les dieux d'accord ont semblé lui sourire;
Il marche sur les fleurs : les dociles zéphyrs,
De peur de le troubler, retiennent leurs soupirs;
Mais la faveur du ciel, des zéphyrs et de Flore
Ne saurait apaiser l'ardeur qui le dévore.
A longs flots près de lui l'or a beau s'épancher,
L'or irrite sa soif au lieu de l'étancher.
Il compte tous les ans vingt mille francs de rente;
L'infortuné! pour vivre il en voudrait cinquante,
Et ces cinquante mille une fois obtenus,
Son malaise s'accroît avec ses revenus;
33
Envieux et jaloux, lui-même objet d'envie,
A convoiter des biens il tourmente sa vie;
Au milieu du Pactole il parait altéré,
Et sèche dans les eaux dont il est entouré.
Tel est le sort des grands, telle est la loi commuiur
Qui leur fait expier les dons de la fortune;
Mais en plaignant leur sort n'en soyons pas surpris :
Nés dans la pourpre et l'or, dans le luxe nourris,
Suivant trop bien l'exemple et les leçons d'un père,
Ils portent dans leur sang la fièvre héréditaire.
Mais ce qui me surprend et trouble ma raison,
C'est qu'on ose de Dieu profaner la maison,
Et sans cesse y jeter, comme en un gouffre avide,
Cet or, denier du peuple et de larmes humide;
Que des hommes sacrés, qui chez nos bons a'icux
Passaient près d'un trésor sans détourner "les yeux,
Qui toujours par leurs moeurs enseignant la morale,
Décoraient de vertus la crosse épiscopalc,
Sévères pour eux seuls, indulgcns pour autrui,
Simples comme leur maître, adorés comme lui,
84
Aient perdu tout-à-coup ces divins caractères,
Et par leurs seuls discours préchant des moeurs austères,
Changent en un palais leur réduit indigent,
Et la crosse de bois en un sceptre d'argent.
Des places, des grandeurs poursuivant la chimère,
Dans les champs de l'intrigue ils suivent le vulgaire;
Despotes sur la terre, et ministres de Dieu,
Ils régnent a la cour comme dans le saint lieu,
D'un luxe ruineux étalent l'opulence,
Et s'engraissent d'honneurs en prèchantjl'abstinencc.
(Irar.tls-maîtres, députés, courtisans, magistrats,
Dans vingt sentiers divers ils dirigent leurs pas
Sitôt qu'une moisson promise à leur faucille
De loin montre à leurs yeux l'éclat dont elle brille.
»
Sans diriger le soc, sans ouvrir un sillon,
Ils bornent leurs travaux à cueillir la moisson>
Et des frelons sacrés la troupe paresseuse
Dépouille de son miel la ruche industrieuse.
30
Eh! ne les voit-on pas, insectes redoutés,
Par tous les vents du jour à Paris apportés,
Se presser quelques mois au fond de Saiut-Sidpicc;
Puis, insectes hardis sur une aile novice
Comme un fléau d'Egypte envoyé par le ciel,
S'abattre en tourbillon sur les fleurs et le miel?
Ministres du Très-Haut, dont la sainte éloquence
Signale des chrétiens la triste décadence,
Nos modernes erreurs, nos récens préjugés,
Vous-mêmes, dites-moi, n'ètes-vous pas changés?
Etcs-vous restés forts parmi tant de faiblesses?
De nos vils intrigans fuyez-vous les bassesses?
Ne vous vit-ou jamais, prêtres déshonorés,
Devant les dieux du jour par le monde adorés,
Entourer leurs autels de vos respects frivoles,
Et d'une main profane encenser des idoles?
Quoi! vous êtes muets! Comme le criminel
Convaincu malgré lui d'un forfait solennel,
30
Renonçant aux détours d'une vainc défense,
Devant l'accusateur vous gardez le silence!...
Mais il est parmi vous des prêtres révérés,
Aux autels du vrai Dieu baissant leurs fronts sacrés.
De quel oeil, prêtres saints, voyez-vous des confrères,
Eternel mobilier de tous les ministères,
Qui par les grands du jour se faisant accueillir,
Ont dans tous les banquets une place à remplir,
Qui dînent chez Dccaze, et qui par un coup d'aile,
Quand Decaze est tombé, vont souper chez Villèle,
Hôtes fuyant l'orage, et recherchant toujours
L'aurore, les parfums et l'éclat des beaux'jours?
Devraient-ils cependant quitter leur paix profonde,
Tremper leurs jours pieux dans la fange du monde,
Et sur un sol ingrat, semé d'arides fleurs,
Abaisser l'arc-en-ciel aux divines couleurs?
Le jeune rossignol nous plaît dans ses bocages,
Un roi dans ses palais, l'aigle dans les nuages,
Un prêtre dans l'église; et l'on ne voit jamais
Le jeune rossignol quitter ses abris frais,
L'aigle majestueux jouer dans le feuillage;
Mais les oiseaux sacrés n'aiment pas le bocage;
Ils aiment le Pactole, et les sources de l'or,
Et toujours vers les rois dirigent leur essor.
Bons prêtres, répondez, est-ce dans cette voie
Qu'il faut, pour les chérir, que le peuple 4es voie?
Vous gardez, le silence ! hommes trop généreux,
Sans vouloir les blâmer, vous rougissez pour eux;
Mais ne leur cherchez point une inutile excuse.
Quand votre exemple seul les blâme et les accuse,
Votre exemple, vos moeurs, vos utiles travaux
Sont un vaste miroir où brillent leurs défauts,
Où vient se réfléchir, comme une affreuse image,
De leurs penchans mondains le honteux assemblage,
Cet amour des grandeurs, cet orgueil révolté
Qui sourit en secret de votre humilité,
Qui laissant de Rhodcz la chaire pacifique,
Vient montrer à Paris son zèle apostolique.
Prêtres ambitieux que l'orgueil a flétris,
Demandant le respect, obtenant le mépris,
38
Ils cherchent à la Bourse une prompte opulence,
Y laissent amortir leur foi par l'espérance,
Et souvent ruinés par un soudain revers (i),
Se vengent en tonnant contre un siècle pervers,
Qui d'un agent de change employant l'entremise,
S'empare en vrai païen des trésors de l'Eglise.
Car ce siècle effronté, que l'on blâme trop peu,
Des évoques joueurs ose gagner l'enjeu,
Les voit avec plaisir payer des différences (a),
Et touche sans remords l'argent des indulgences.
On ne respecte plus que les sages mortels
Qui vivent loin du monde, a l'ombre des autels,
Qui veillant dans le temple ainsi que sur la plage,
Accueillent les nochers rejetés par l'orage;
Dont l'humble piété, comme une bonne soeur,
Annonce un Dieu de paix et prêche avec douceur.
Sainte fleur qui, croissant au fond du presbytère,
Dérobe à tous les yeux son éclat solitaire,
(i) Plusieurs prélats avaient fuit des pertes considérables au
jeu de la Bourse.
(j) Terme de Bourse.
30
Et fuyant du grand jour les rayons importuns,
N'aime à se révéler que par ses doux parfums.
Si des hommes sacrés, pleins d'une ardeur profane,
Cachent l'ambition sous leur humble soutane,
Comme on voit des serpens,pleins d'un venin mortel,
En rampant s'avancer, se cacher sous l'autel,
De là sainte Thémis le vénérable asile
Aux dépens du budget nourrit plus d'un reptile,
Qui mange à trois côtés de l'immense gâteau,
Qui comme conseiller prend le premier morceau,
Puis mord comme ministre ou maître des requêtes,
Et qui pour mordre encore a les dents toujours prêtes.
Ces nains, géants du jour, ont, dans leur juste espoir,
Cent voix pour demander, cent mains pour recevoir.
L'un sur des écoliers que sa faconde ennuie,
Se répand le matin comme un torrent de pluie,
Court encore à midi régenter un plaideur,
Et de son lourd savoir montrer la profondeur;
Puis, deux heures sonnant, discoureur inhabile,
A la voix des ventrus mêle sa voix servile,
40
Dit que le peuple est libre et se plaint sans sujet,
Que l'on a jusqu'ici trop restreint le budget,
Qu'on doit aimer Villèle, et chérir la mémoire
De ce ministre anglais (i) méconnu par l'histoire,
Qui répétait souvent : <» Le peuple a beau crier;
Pour étouffer ses cris, faisons le bien payer;
11 le faut appauvrir, pour le rendre docile ;
Quand l'esclave est souffrant, lcmatlrc est plus tranquille ;
Le peuple est comme un Ane (et je l'ai bien jugé)
Qui ne regimbe plus, dès qu'il est bien chargé. »
L'autre, son dignu émule, enfant de la province,
Arrive tout exprès pour éclairer son prince,
Et ce nouvel Atlas, soutten de l'univers,
Demande vingt emplois u vingt talcns divers.
Des électeurs déçus mandataire infidèle,
C'est aux ministres seuls qu'il vient montrer son zèles
(i) Céeil (Robert), ministre sous Jacques ltf. On n'a fait que
mettre eu \crs les paroles de ce ministre anglais. Voyez les bio-
grapbicsv.tr ce personnage fameux.
41
Orateur complaisant, il leur jette des fleurs,
El pour les mieux flatter, les nomme messcigncnrs(i).
On l'estime, on le loue, et pour montrer qu'en France
Le mérite toujours reçoit sa récompense,
De simple conseiller on le fait président ;
Son fils sort de Saint-Cyr: il devient commandant,
Et, novice officier, par la faveur d'un père,
Obtient déjà le prix d'une longue carrière.
Le second fils s'ennuie, â sa cure attaché ;
On doit le consoler par un riche évèché ;
Sa fille est jeune encor ; mais déjà sa prudence
De son gendre futur s'occupe par avance ;
Du ministre en crédit il caresse l'orgueil ;
Il épie un sourire, il implore un coup d'oeil,
Et bientôt monseigneur, dont la voix le rassure,
Pour son gendre à venir garde une sinécure.
Tel qui depuis trente ans défendait par métier
La veuve et l'orphelin qui pouvaient le payer,
(t) Le président de la Chambre des Députés a été obligé de rap-
peler à plusieurs honorables membres qu'il n'y avait pas de
monseigneurànnsh lieu et dans le moment des séances.
Illustre Cicéron dans sa ville natale,
Se lasse tout-à-coup d'une gloire locale -,
Prétend de son pays devenir l'avocat,
Du crédule électeur est l'heureux candidat,
Fait des sermons pompeux, et chargé d'éloquence,
S'envole vers Paris pour étonner la France;
Mais hélas ! ce Paris, monarque dégoûté, ,
Accueille froidement lo nouveau député,
Et même rit parfois du talent assez mince
Du sublime orateur, grand homme de province,
Qui discute en fausset les droits du citoyen,
Comme il renflait sa voix pour un mur mitoyen ;
Et le cerveau noirci de procès et do causes,
De ses vieux plaidoyers fait refleurir les roses.
Cependant sur la terre il n'est si belles fleurs
Qui ne perdent bientôt leur charme et leurs couleurs,
Si leur éclat naissant, si leur tige épuisée
Par des soigneuses mains n'est souvent arrosée...
Nos ministres toujours par leurs soins généreux
Ont arrosé les (leurs qui s'élèvent pont eux;
45
Leur puissance d'un jour a des urnes profondes,
Et le trésor royal leur prodigue ses ondes.
Le nouvel orateur veut que les flots dorés
Rafraîchissent au moins et fécondent ses prés.
Yi-ai ministériel, il sait dans son langage
Prendre le ton, les airs d'un serviteur à gage,
Et certain désormais d'y recueillir sa part,
Vote de confiance un budget d'un milliard.
Si parfois l'éloquence, en souvenirs fertile,
Peint le Villèle ancien qui pilla la Sicile,
A l'éloquence même il veut faire un procès :
Cicéron sans pudeur, il défend un Verres
Qui de tous ses parons grossit les patrimoines,
Nous appauvrit d'argent, nous enrichit de moines;
Et sur de lourds budgets faisant de lourds sermons,
Couvre les déficit du sophismes gascons.
Les Muscs^autrcfois, ces maîtresses divines,
Entraînant les mortels sur leurs vertes collines,
44
Distribuaient la gloire au monarque,au guerrier,
Et pour prix de leurs chante, n'attendaient qu'un laurier,
On ne les voyait point, divinités cupides,
Toucher avidement aux fruits des Hespérides,
Et fouillant de l'Hcrmus le liquide trésor,
Chercher dans le limon quelques parcelles d'or.
Dans la nacre et l'onix, divine poésie,
Notre siècle prétend goûter ton ambroisie,
Et les cygnes du jour, sans la faveur des rois,
Perdraient en mémo temps leurs ailes et leur voix.
La Musc maintenant, plus riche et moins sublime,
Se pose rarement sur une noble cime,
Pour jeter autour d'elle un regard de mépris,
Sur les penchans mondains dont la honte est le prix.
Elle-même à nos yeux, reine indigne du trône,
S'arrête au ieuil des grands et demande l'aumône,
Oubliant que naguère, en ses jours glorieux,
Déesse, elle brillait à la table des dieux.

L'ardente ambition jusque dans leurs retraites
Réveille par 6es cris, agite nos poètes :
« Travaillez, leur dit-elle, et les grands de l'Etat
« De vos efforts naissans verront briller l'éclat ;
« Vos jeunes Apollons pourront dans leurs préfaces
« Caresser un ministre et mériter des places. >»
A ces mots séducteurs, la troupe des serins
Choisit pour ses héros des Midas et des nains,
Et leur petite voix, pleine de musc et d'ambre,
Chante pour réussir jusque dans l'antichambre.
Si Corneille et Racine, et tous ces noms brillans,
Du Parnasse français astres étineelans,
Des grands de leur époque avaient pris la livrée,
Leur Musc eût été riche et non pas honorée.
Corneille, de son âme abaissant la hauteur,
Devenu financier,eût cessé d'être auteur;
Racine, de la cour suivant l'oblique voie,
Eût peut-être éclipsé la gloire de Cavoie j
Mais l'aigle couronné des feux de Jupiter
Ne quitte point sa gloire et le trône de l'air,
40
Pour aller confier aux vallons infidèles
Sa serre triomphante et ses royales ailes.
Quand l'aigle genevois prit un sublime essor,
Le génie et la gloire étaient son seul trésor ;
Son orgueil, dédaignant la grandeur importune,
Ne savait courtiser les rois ni la fortune;
Mais la triste indigence et les soucis amers
Pouvaient du rossignol étouffer les concerts,
Quand son ami Francueil, grand homme de finance,
Voulut seul acquitter la dette de la France,
Et jetant un peu d'or au-devant d'un grand nom,
Devenir le soleil de ce nouveau Memnon.
Rousseau, de son destin fuyant la tyrannie,
Aux chiffres d'un bureau ravale son génie ;
Et du grand écrivain la gloire et le laurier
Paraissent à regret sur le front d'un caissier.
Francueil veut l'enrichir; mais sa fortune exige
Que désormais, guéri d'un funeste vertige,
De l'aride Barème élève studieux,
Il jette loin de lui le breuvage des dieux.
Jean-Jacques se résigne et travaille en silence;
De vaincre son génie il nourrit l'espérance ;
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Mais ce génie enfin fait entendre sa voix,
Comme un roi détrôné vient réclamer ses droits ;
Et Jean-Jacques, honteux de sa triste victoire,
Renonce à l'opulence, et revoie à la gloire.
D'un savant estimé,du sage Dupcrron (i)
L'exemple peut encor nous servir de leçon »
Aux bords égyptiens recherchant leurs merveilles,
Il avait su dix ans y consacrer sos veilles,
Et d'un vaste savoir amassant le trésor,
Voyageur studieux, avait dédaigné l'or.
De retour à Paris, il s'y cachait en sage ;
Cher à quelques amis, heureux de leur suffrage,
Inconnu du pouvoir, fier de sa pauvreté,
Il vivait dans l'oubli, mais dans la liberté.
L'empire, enorgueilli du bruit de ses conquêtes,
A l'éclat des succès mêlant l'éclat des fêtes,
Voulait, vainqueur des rois, le faire couronner
Par ces rois du talent qu'on ne peut détrôner.
(i) Anqnelil-Duperron, frire de l'historien Anquetil.
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Plus d'un homme fameux, courtisant la victoire,
Apportait sans rougir le tribut de sa gloire,
Et livrant à prix d'or un hymne adulateur,
Décorait de ses mains le char triomphateur,
Tandis que Dupcrron, dans son modeste asile,
Travaillait loin des cours, à lui-même inutile.
Un grand , u>. sénateur arrive tout-à-coup :
« Monsieur, Sa Majesté vous estime beaucoup.
—Dites-lui bien, monsieur, qu'à mon tour je l'estime.
—L'empereur, toujours grand, généreux, magnanime,
Prétend récompenser vos illustres travaux.
— Malgré vos complimens, je sais ce que je vaux,
Je ne mérite rien : assez d'autres, je pense,
Réclament les faveurs que l'empereur dispense ;
Je leur cède ma part. — Mais si d'un sénateur
Vous obteniez le rang? — C'est assez d'être auteur.
— Cette gloire , monsieur, n'est pas très-lucrative,
Et pour être un savant, il faut bien que l'on vive.
— Il est vrai ; mais je vis avec dix sous par jour,
Et je peux me passer des faveurs de la cour (i). »
(i) Cette réponse lut réellement celle de Dupcrron , et l'on en
a faiblement changé les expressions pour la mettre en vers.
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D'honneur et de vertu rare et sublime exemple !
La retraite d'un sage est l'image d'un temple ;
C'est un asile saint ouvert à la vertu,
Quand sous le vice heureux tout languit abattu,
Quand la soif des grandeurs, l'amour de l'opulence
Des talcns énervés flétrit l'indépendance.
Hélas! nous le voyons à la honte des moeurs ;
Dupcrron parmi nous a peu d'imitateurs ;
Notre Apollon préfère au laurier de Virgile
Le brillant rameau d'or que portait la Sybille ;
Et Von voit près des grands, autour de leurs banquets,
De lâches écrivains, des poètes laquais,
Au prix de vains honneurs trafiquant de leur gloire,
D'avance flétrissant leur nom et leur mémoire,
Familiers du pouvoir, populace de cour,
Tristement infectés de la lèpre du jour,
De ce venin moderne, horrible maladie
Que ne sauraient guérir Dubois ni Magendie !
Jatuicr 18J0,
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Et toujours pénétré de ses devoirs qu'il aime,
Ne songe qu'à la Fiance en s'oubliant lui-même,
Se rappelant toujours dans son rôle nouveau
Que du bonheur public il a pris le fardeau ;
H voit dans le scrutin la boîte de Pandore
Pleine des grands destins qu'elle va faire éclore.
Aussi, comme il aborde avec timidité
Du temple de nos lois l'auguste majesté,
Saintement recueilli dans son amour fidèle,
Et tremblant de manquer de lumière ou de zèle!
Tel est le député dont l'austère vertu
A compris le mandat dont il est revêtu ;
Mais ces dignes élus, seul espoir de la France,
Nagent confusément dans une mer immense
Où le vrai citoyen voit de chaque côté
L'ambition, l'orgueil et la cupidité.
Vous connaissez Lindor, le favori des belles ;
Monsieur, dans ce moment, a des amours nouvelles.
33
C'est tu*la liberté que son coeur est épris,
Et du patriotisme il veut gagner le prix.
Ainsi, pour la patrie épuisant sa tendresse,
11 sert avec orgueil sa nouvelle maîtresse,
Trop heureux si parfois un murmure flatteur
L'accueille avec ces mots : « C'est un législateur. »
Il n'est homme si nul dont la sotte ignorance
Ne prétende à l'honneur de gouverner la Fiance.
Le plus étroit cerveau, dépourvu de raison,
Qui tfct pu maintenir l'ordre dans sa maison ,
Déclare fièrement que la France affermie
Lui devra le repos, l'ordre et l'économie.
C'est ainsi que parfois l'habit de député
Ne revêt que l'orgueil et la frivolité.
La France maintenant a ses métamorphoses ;
Et plus d'un Sybarite, encor paré de roses,
Vient, papillon léger au milieu du sénat,
Voter en souriant le destin de l'état.
Quand le soir est venu, sa gravité romaine
De salons en salons lentement se promène,
4
84
Laisse admirer ce front d'où vont bientôt jaillir
Les pensers immortels qu'il semble recueillir.
Comme un triomphateur sur son char de victoire,
Il prend un air de fête, il jouit de sa gloire,
Et pour encourager le cercle adulateur,
Jette sur ses vassaux un regard protecteur.
Enfant d'un à^e mur qui, rempli de faiblesse,
De son nouveau costume admire la richesse,
Et fier de cet éclat dont'il est embelli,
Veut que chacun répète : « H est vraiment joli ! »
Ces députés charmans, ces coquettes poupées
D'elles-mêmes toujours paraissent occupées,
Et le seul amour-propre a fourni les ressorts
Qui peuvent faire agir, parler ces petits corps.
Aussi sur leurs fauteuils voyez comme ils se posent,
Quand sur eux du public les regards se reposent!
Parfois vers la tribune on les voit voltiger,
Et d'un discours public affronter le danger;
Mjais ces événemens, inscrits dans les annales,
Se succèdent toujours à de longs intervalles,
Une ou deux fois par an; c'est assez pour prouver
Que jusqu'à la tribune on a su s'élever ;