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"Sempre scherzando", boutades au courant de la plume, par Théophile Dorippe

De
204 pages
impr. de Lecesne (Blois). 1872. In-16, 205 p..
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SEMPRE
SCHERZANDO
Boutades au courant de la plume
PAR
THÉOPHILE DORIPPE
<BLOIS
.IMP. LECESNE ET O, RUE DENIS-PAPIN
1872
SCHERZANDO
SEMPRE
SCHERZANDO
Boutades au courant de la plume
PAR
THÉOPHILE DORIPPE
<BLOIS
IMP. LECESNE ET Cie, RUE DENIS-PAPIN
187»
JE L'AI JURE.
C'est une triste chose, 6 lecteur, que la vie !
La crainte, le soupçon, la discorde et l'envie
Sans trêve ni repos se partagent nos jours.
Des coups de sa colère en vain Dieu nous afflige ;
Orgueilleux impuissants, nous nions le prodige
Et de nos vains complots nous poursuivons le cours.
De nos fronts le souci fait déserter le rire ;
Nos plaisirs ne sont plus des jeux, c'est du délire,
Et jusqu'en nos lazzis nous mettons de l'aigreur.
Prompts à la controverse, ardents à la dispute,
Dans nos débats sanglants nous dépassons la brute
Et nous donnons au monde un spectacle d'horreur.
Croyez-moi, c'est assez de luttes intestines
Assez de haine, assez de sang et de ruines ;
La mesure, 6 lecteur, est comble, c'est assez î
SCHERZANDO
Ah ! déposons enfin nos mortelles rancunes,
Et qu'on n'entende plus résonner nos tribunes
De sinistres clameurs, de défis insensés !
Ces menaces, ces cris sont d'un peuple sauvage.
Pour moi, je l'ai juré, je veux être plus sage
Et bannir à jamais tout fiel de mes discours.
Ma muse en ses écarts restera donc courtoise.
Que si vous la trouvez parfois un peu narquoise,
Vous lui pardonnerez, lecteur ; elle a ses jours.
Mais vous ne l'entendrez jamais de la satire
Faire siffler le fouet ; oh ! non, elle aime à rire
Et ses chants favoris sont les chants du Caveau.
Allons, muse, on attend ton simple badinage ;
Sois légère, et pourtant mesure ton langage ;
Chante, ma fille ; va, ma belle : scherçando !
LA PRÉFACE DE LA VIE.
i
Il est un âge dans la vie
Ou, ravie
Et frémissante de bonheur,
Notre âme atout ce qui rayonne
S'abandonne ;
Ou cent petits lutins en choeur
Charment d'histoires sans pareilles
Nos oreilles,
Et changent pour nos yeux surpris
En adorables créatures
Les peintures
Dont on décore nos lambris ;
Où, de gaze et de fleurs coiffées,
Mille fées
Plein d'attraits nous montrent le sort,
SCHERZANDO
Et troublent pendant sa prière
■ Tout entière
La jeune fille qui s'endort,
Charmante enfant que Dieu regarde
Et qu'il garde
De son ciel brillant et vermeil,
Et qui se croit, douce pensée,
Fiancée,
Pendant son paisible sommeil;
Où tout bruit, tout soupir qui passe
Dans l'espace,
Est un appel simple et touchant^
Echo d'un mot plein de tendresse
Qu'on s'adresse
Tout bas, le soir, en se cherchant,
En se cherchant dans la nuit brune,
Quand la lune
Eteint ses rayons argentés
Pour laisser briller les étoiles
Sur les voiles
Des cieux splendides, enchantés ;
Où toute lèvre fraîche éclose,
Lèvre rose
SCHERZANDO
Ou rougissante de désir,
Nous tente, hélas! comme la pomme
Qu'Eve à l'homme
La première apprit à cueillir;
Où l'on guette sur son passage
Fille sage
Dont on aime à suivre les pas
Pour la regarder, lui sourire
Et lui dire
Un mot qu'elle n'oublîra pas,
Un mot d'ineffable mystère,
Que la terre
Surprit un jour à l'Eternel,
Et que répètent les phalanges
De ses anges
Dans leur hosannah solennel :
Amour, amour ! Bonheur, délice
Et supplice !
Crime puni par Jéhovah !
Flamme ardente à ses mains ravie,
Feu, sang, vie,
Qui brûle toute enfant d'Evah ! .
Toute enfant dont le sein palpite
Et s'agite
SCHERZANDO
Sous l'étroit corset qui l'étreint;
Toute enfant qui cherche dans l'onde,
Brune ou blonde,
A voir les roses de son teint.
A quoi pense la jeune fille ?
Son oeil brille,
Sa lèvre s'entr'ouvre et sourit.
Qui te fait regarder si vite,
Ma petite,
Et tressaillir au moindre bruit?
Hier elle cueillait, joyeuse
Et rieuse,
Epis et fleurs dans les sillons,
Et puis, laissant bluets et gerbes
Dans les herbes,
Courait après les papillons ;
Ou se tressant une couronne
De madone,
Elle appelait d'autres enfants
Pour danser avec avec eux des rondes
Vagabondes
Qu'elle accompagnait de ses chants.
Mais aujourd'hui moissons légères,
Frais parterres,
SCHERZANDO
Enfants joyeux, elle a tout fui ;
La jeune fille est sérieuse
Et rêveuse,
A quoi pense-t-elle aujourd'hui ?
Elle pense à ce mot si tendre,
Qu'à l'entendre
Son coeur naïf s'en est épris ;
Elle rêve d'un rêve étrange,
Rêve d'ange,
Doux souvenir du paradis,
Du beau paradis où les âmes,
Pures flammes,
Attendent dans le sein de Dieu
L'ordre d'aller, épreuve amère,
Sur la terre
Souffrir tant et jouir si peu !
C'est son tour, et la voix touchante
Prie et chante
La chanson d'amour à son coeur ;
Son coeur en silence l'écoute
Et la goûte :
Est-ce amertume ? est-ce douceur?
Oh ! l'amour pour la jeune fille,
Feu qui brille
SCHERZANDO
Mais qui peut aussi consumer !
En fera-t-il une victime ?
Est-ce un crime,
Est-ce une vertu que d'aimer?
Sais-tu que toujours on regrette,
Ma pauvrette,
D'avoir laissé parler son coeur?
Que parfois l'amour fait maudire
Son empire,
En impitoyable vainqueur ?
Sais-tu que souvent, peine extrême,
Ceux qu'on aime
Ne partagent pas notre feu ?
Que d'égarer ainsi les flammes
De nos âmes,
Le cruel, il se fait un jeu ?
Sais-tu que l'amant qu'on se donne .
Abandonne
Souvent celle qui faible, hélas !
Brava tout pour fixer près d'elle
L'infidèle ;
Et qu'il ne lui reviendra pas ?
Sais-tu?... Mais que fais-je?... Ah! bien vaine
Est ma peine,
SCHERZANDO 13
Et mes efforts bien superflus !
Ton coeur, pauvre enfant, n'en palpite
Que plus vite !
Hélas ! tu ne m'écoutes plus !
Prends garde ! Un jour, demain peut-être
Verra naître
Des dangers que tu ne vois pas ;
Déjà le monde attend sa proie
Et déploie
Pour te perdre tous ses appâts !
Le monde te dit : Ma mignonne,
Je te donne
La plus brillante royauté;
Dans mes fêtes tu seras reine,
Viens, étrenne
Ton diadème de beauté !
Pauvre enfant ! et ton âme aspire
En délire
A ce trône qui t'est promis ;
Et tu te crois, fondant d'avance
Ta puissance,
Autant d'esclaves que d'amis !
14 SCHERZANDO
Mais qu'as-tu déjà? Quoi! des larmes!.
Sur tes charmes
Pourquoi ce voile de douleur ?
Ah ! pauvre reine ! ah ! fiancée
Délaissée !
Que tu regrettes ton erreur !
Ou bien, des grandeurs peu jalouse,
De l'épouse
Préférant le simple bonheur,
Peut-être, te vois-tu, ma chère,
Jeune mère
Et berçant un fils sur ton coeur ?
Son père est là, joyeux et tendre,
A t'entendre
Lui donner les noms les plus doux,
Tandis que, jouant sur son lange,
Ce bel ange
Lève ses petits bras vers vous !
Mais, ciel ! tu vois pâlir sa lèvre !
C'est la fièvre !
O le plus navrant des combats:!
Quoi ! si jeune, la mort cruelle
Voudrait-elle
L'arracher déjà de tes bras ?
SCHERZANDO 1$
Grand Dieu ! devant ce berceau vide,
L'oeil avide,
Si longtemps pourquoi restes-tu ?
Que fait ici cette couronne ?
Qui te donne
Cet air glacé, morne, abattu ?
Ah ! pour calmer ta peine amère,
Pauvre mère,
Où trouver un baume ? en quel lieu
S'en va l'idole qu'on t'emporte,
Froide et morte,
Ton cher fils ? ô mon Dieu ! mon Dieu !
C'est la vie, hélas ! Espérance
Et souffrance ;
Illusions et vain projets ; ■
Pour quelques instants pleins de charmes,
Jours de larmes;
Brûlants désirs, cuisants regrets !
Riche ou pauvre, en vain l'on espère
Se soustraire
A cet inexorable sort ;
Il faut souffrir, 6 fille d'Eve ;
Pas de trêve
Et pas de terme qu'à la mort !
SCHERZANDO
■ Il faut souffrir ! on souffre même
. Quand on aime (
Et qu'on est payé de retour.
Pourtant que la vie est amère
Sur la terre,
O mon Dieu, sans un peu d'amour !
II
Sans amour qui donc vous inspire ?
Sans amour qui donc vous sourit ?
Si l'on est seul qui vous attire ?
Qui vous soutient si l'on faiblit?
Sans amour qui donc vous console
Quand sûr vous le malheur s'abat ?
Qui donc, quand tout espoir s'envole,
Plus fier vous ramène au combat?
Qui, dans ce misérable monde,
Conserve un reste de pudeur,
Et chasse la pensée immonde
Qui du cerveau descend au coeur ?
Si pour vous le mal a des charmes,
Qui donc vous fait aimer le bien?
SCHERZANDO lj
Qui vous dit où trouver des armes
Pour rompre un coupable lien ?
Qui donne la grâce à l'épouse?
Qui donne à l'époux la bonté ?
Qui calme la fureur-jalouse
Du coeur sans motif irrité ?
Sans amour, union bénie,
Comment te posséder jamais ?
Sans amour, divine harmonie,
Où te rencontrer désormais ?
Oh ! sans amour qu'est cette terre ?
Hélas ! un triste lazaret !
Une épouvantable galère
Où chacun traîne un lourd boulet !
C'est une lugubre géhenne
Sans espoir de rédemption,
Où l'on n'entend que cris de haine,
Blasphème et malédiction !
Qu'avais-je donc? quelle chimère
Avait-elle égaré mes sens,
Que je ne voyais que colère
Et que fantômes menaçants
2 8 SCHERZANDO
Dans cette union de deux âmes,
Doux hymen, précieux amour
Dont les mystérieuses flammes
Eclairent ce sombre séjour ?
Oh ! l'homme est à plaindre sans doute !
Toutes les peines, tous les maux
Lui sont réservés sur sa route,
Et seul il connaît les sanglots !
Mais si la vie est un voyage
De fatigues et de douleurs,
L'amour nous donne le courage
Et c'est lui qui sèche nos pleurs 1
Oui, la perte la plus funeste,
Le coup le plus inattendu
Peut nous frapper ; l'amour nous reste,
Avec l'amour rien n'est perdu !
Aimez donc ; l'amour, filles d'Eve,
Est un précieux talisman !
L'amour nous soutient, nous relève,
Aimez, ô pauvres fils d'Adam !
L'amour rend les femmes plus belles,
Et les hommes plus généreux,
SCHERZANDO 1o
Plus forts, plus dévoués pour elles,
— .Elles plus aimables pour eux !
Aimez ! à chacun Dieu réserve
Une compagne au tendre coeur,
Qui de lui-même le préserve
Et le soutient dans le malheur !
Cherchez-la : — soit que frémissante,
Le coeur brûlant, comme Mignon
Pour vous charmer elle vous chante
Son incomparable chanson,
Soit qu'en son âme plus modeste,
Devant vous, timide, à rêver
D'amour, de bonheur, elle reste;
Le ciel vous la fera trouver.
Mais alors demeurez fidèles !
Gardez de brûler chaque jour
Pour une autre d'ardeurs nouvelles !
Car pour l'inconstant plus d'amour !
C'est en vain que son coeur avide
Voudrait se fixer désormais ;
Autour de lui se fait le vide,
Et l'écho lui répond : jamais !
SCHERZANDO
Jamais ! abîme ! précipice !
Sombre avenir ! destin amer !
Jamais ! c'est l'éternel supplice !
C'est le désespoir ! c'est l'enfer !
Oh ! de l'inconstant qui peut dire
Les soucis, les tourments secrets ?
Sa vie est un affreux martyre,
Ses instants ne sont que regrets !
En vain le malheureux évite
L'aspect de ce bonheur d'autrui
Qui le torture et qui l'irrite ;
Tout lui dit qu'il n'est plus pour lui!
Tout, même lorsque sa pensée
Dans ses rêves lui fait revoir
La Mignon qu'il a délaissée,
Tout lui répète : plus d'espoir !
Aimez donc d'une pure flamme ;
Aimez comme on aime a vingt ans,
Quand rien encore n'a de l'âme
Altéré les chastes penchants !
Cet amour-là fait de la vie,
Quoi qu'il arrive, le bonheur ;
SCHERZANDO
Contre lui ne peut rien l'envie ;
Par lui s'émousse la douleur.
C'est lui qui rend plus agréable
Et plus utile le savoir ;
C'est lui qui nous rend plus aimable
Et plus facile le devoir.
Par d'ingénieux artifices
C'est lui qui tient unis les coeurs ;
Pour les sublimes sacrifices
C'est lui qui fait les rédempteurs.
Avec lui les heureux du monde
Coulent des jours de soie et d'or ;
En prodiges par lui féconde,
La mansarde est heureuse encor.
Ainsi, quand le sort est prospère,
L'amour est un lien charmant ;
Ainsi, quand il devient contraire,
C'est un sublime devoûment.
L'OMBRE DE MIGNON.
Dans vos nuits de jeunesse folle
Avez-vous, ami, quelquefois
D'un ange à la douce parole
Qui vous console
Entendu la céleste voix ?
Son haleine qui vous embrase
Exalte vos sens transportés,
Et tout votre coeur en extase
Suit chaque phase
De l'ivresse que vous goûtez. '
— Que de fois votre bonheur change
Dans le cours de la vision !
La forme vous dit : — Je suis ange !
Et chose étrange,
La voix vous dit : — Je suis Mignon !
SCHERZANDO 23'
— Mignon, la musé du poète; -
Mignon, la grâce et la beauté ;
Mignon, qu'on aime ou qu'on regretté
Dans toute fête ; -'
Mignon, l'amour, la charité !
— J'apporte, heureuse messagère,
L^espoir à ton coeur abattu.
Regarde: te suis-je étrangère?,-.
Dis, pauvre frère,
Ta Mignon, la reconnais-tu ?.
— Combien souventj triste et craintive,
Je t'ai suivi quand tu partais !
Que de fois je restai plaintive
Là, sur la rive,
Quand joyeusement tu chantais !
— Quand tu chantais d'une voix tendre,
Ignorant da:ns ton fol amour
Les larmes que j?allais répandre,
Lasse d'attendre,
Lasse d'attendre ton retour !
Que de fois aussi !... Mais toi-même,
Combien plus tard as-tu souffert !
Ah! seule ici-bas Mignon t'aime,.
D'amour suprême !
Son coeur au tien seul s'est offert !
24 SCHERZANDO.
— Et tu ^voulais sans ton amie,
Sans Mignon, tu voulais, ingrat,
Relever ton âme trahie
Et delà vie
Recommencer le dur combat!
— Tu sais maintenant, pauvre frère,
Que tu ne pouvais vivre ainsi ;
Tu sais qu'à rester solitaire
L'âme s'altère.
Et que le corps en souffre aussi !
— Car sans amour qu'est la nature ?
Vivre seul, c'est vivre à demi !
A toute humaine créature
Ah !' pour ceinture
Ce qu'il faut, c'est un bras ami !
— Va, rappelle ton allégresse,
Car, pauvre cher abandonné,
A ton premier cri de détresse
Mignon s'empresse.:
Me voici, je t'ai pardonné.
— Me voici, toujours souriante,
Me voici, prête à te chanter
Cette chanson simple et touchante
SCHERZANDO. 2J
Que l'âme chante
Quand l'amour vient la visiter.
— Me voici, moi, ta fiancée,
Moi, ton bonheur, pauvre éperdu !
Enfin ton âme délaissée
S'est donc lassée !
Mais que j'ai longtemps attendu !
— Oh! près d'une amante chérie
Reste à présent, reste toujours,.
Et reprenons, Mignon t'en prie,
La causerie
Commencée avec nos amours,
— Doux serments, tendres assurances,
Dont Dieu seul fut juge et témoin !
Long échange de confidences
Et d'espérances
Que mon coeur gardait avec soin,
Lorsque à mes pieds, & cher poète,
En te jouant tu composais
Ces vers qu'à présent je regrette
Et qu'en cachette,
Seule, à mon tour je redisais ;
26 SCHERZANDO.
— Ou qu'avides de grandes scènes,
Loin, bien loin, nous portions nos pas
Par les bois, par les vertes plaines
De brises pleines,
Mignon s'appuyant sur ton bras,
— Et tous deux, âmes affolées,
Errant au hasard sous les cieux,
Dans les nuits claires, étoilées,
Ou bien voilées,
Toujours seuls, ami, toujours deux !
Oh ! près d'une amante chérie
Reste à présent, reste toujours,
Et reprenons, Mignon t'en prie,
La causerie
Commencée avec nos amours ! —
Mais.l'angeïci voile sa face ;
En vain vous lui tendez les bras, ■
La formé par degrés s'efface
Et dans l'espace,
Blanc nuage, se fond, hélas!
SCHERZANDO. 27
Et puis la vision s'achève
Et la voix doucement s'enfuit
Comme un son qui meurt sur la grève,
Et votre rêve
Avec le jour s'évanouit.
Et si votre jeunesse folle
N'a près d'elle un ange pareil,
Un ange à la douce parole
Qui vous console,
Ami, je plains votre réveil !
ILS ETAIENT TROIS.
L'orage grondait dans la plaine
Et sous les cieux qui s'enflammaient,
Sans remords, à l'abri d'un chêne
Us étaient trois qui blasphémaient.
De leurs naseaux fouillant la terre,
Leurs chiens par des grognements sourds
Répondaient au bruit du tonnerre.
Et l'orage grondait toujours.
— Laissons à la foule imbécile,
Disaient entre eux ces mécréants,
Laissons uii'e crainte futile :
Il n'est pas de gouffres béants
Où dans d'inextinguibles flammes
Tombent les âmes sans recours,
Si toutefois il est des âmes ! —
Et l'orage grondait toujours.
SCHERZANDO. 29
— S'appuyant sur notre ignorance,
Dans tous les temps, dès imposteurs,
Pour asservir l'humaine engeance,
Répandirent ces bruits menteurs. ■
Le Tartare avait ses supplices,
Ses Euménides, ses vautours :
Mensonges ! grossiers artifices ! —-
Et l'orage grondait toujours.
— Jésus reprit cette doctrine
Que de sa mort il appuya ;
Et Rome depuis lors fulmine
Contre l'erreur,' alléluia !
Le Maître eût mieux aimé sans doute,
Ainsi -qu'un Pyat de nos jours,
De l'exil enfiler la route. —
Et l'orage grondait toujours.
— Mais nous devenons moins crédules :
Notre esprit n'ajoute plus foi
A ces ridicules formules
Qu'on nous donnait comme une loi.
Le prêtre en vain fait ses réclames;
A peine aujourd'hui ses discours
Font-ils trembler les bonnes femmes. -
Et l'orage grondait toujours.
30 SCHERZANDO.
— Il est encore une maxime,
Un vieux thème trop rebattu :
C'est que le ciel punit le crime
Et récompense la vertu,
Ah ! rions de cette croyance,
Parmi nous qu'elle n'ait plus cours.
C'est. bon tout au plus pour l'enfance ! —
Et l'orage grondait toujours.
— Sur nous peut rouler le tonnerre :
De ce Dieu qu'on dit irrité
Nous ne craignons pas la colère ;
Trop longtemps il fut redouté.
Car qu'ils soient de bois ou de pierre,
Les dieux sont aveuglés et sourds.
Contre nous que peut la matière ? —
Et l'orage grondait toujours.
Soudain au-dessus de leurs tètes
La foudre éclata dans les cieux,
Des grands chênes brisant les faîtes
Et renversant les orgueilleux.
Ils défiaient Dieu, les athées !
Leurs âmes aux sombres séjours
D'un coup furent précipitées.
Et l'orage grondait toujours.
SCHERZANDO. 31
Puis vinrent les ténèbres, sombres,
Avec elle portant l'effroi.
On n'entendit plus dans les ombres
Retentir qu'un sinistre aboi,
Que l'aboi contre les nuages
De leurs chiens près d'eux étendus
Et léchant leurs pâles visages.
Et l'orage ne grondait plus.
PAT-A-QU'EST-CE.
Sous les grands marronniers, un soir, aux Tuileries,
Une dame aux grands airs, au port majestueux,
Etalait aux regards velours et broderies,
Fleurs et bijoux enfin éblouissait les yeux.
Un promeneur obscur ramasse derrière elle
Un mouchoir. Ai-je dit mouchoir?... Une dentelle!
Joyeux, il le contemple, et, déjà plein d'émoi
Du merci qu'il attend, vers la dame il se presse :
— Madame, ce mouchoir?... — Non, il n'est pat-à-moi,
Fit-elle avec dédain. Notre homme alors : — Ma foi,
Je vois bien qu'il faudra faire battre la caisse,
Car s'il n'est pat-à-vous, je ne sais pat-à-qu'est-ce.
LE ZERO DE L'ANGE
Eh bien, oui ! désormais aux songes il faut croire:
Les songes nous viennent dès cieux;
Qu'ils nous parlent d'amour, dé richesse ou de gloire,
• Leurs avis nous sont précieux.
La seule chose difficile,
C'est de trouver le sens utile,
Le sens vrai de ces avis-là,
Témoin le fait suivant qu'on se raconte en ville
Et que Figaro révéla.
Le plus important personnage
De ce petit drame qui n'a
Que deux actes sans étalage
Est une veuve au frais visage ;
Et le deits ex machina,
Un bel ange plein de merveilles,
Aux formes rondes sans pareilles,
Tel que Boucher en dessina.
3
34 SCHERZANDO
Mais parlons d'abord de la dame.
Elle avait, paraît-il, au coeur
Un désir ardent (toute femme
A le sien pour notre bonheur),
Désir de briller et de plaire,
Désir en un mot de refaire
Tout un beau rêve évanoui,
De ramener devant le maire
Quelque innocent lui disant oui.
Mais son avoir était modeste
Et la' belle Visait bien haut :
Il lui fallait un comte ; peste !
Son premier n'était qu'un lourdaud !
En avant donc coquetterie,
OEillades, soupirs, pruderie,
Pièges sans nom où le plus fin
Fait preuve de-plus d'ânerie !...
Elle essaya tout, mais en vain.
— Si je tentais la loterie !
Se dit la dame un beau matin ;
Peut-être l'inique fortune,
Dont je n'eus qu'une maigre dot,
Lasse à la fin d'être importune,
M'enverrait-elle le gros lot !
Le gros lot!... quoi?... je serais riche!
Et tous ces fiers privilégiés,
Foule d'égards si longtemps chiche,
SCHERZANDO 3J
Oh ! je les verrais à mes pieds !... —
Là-dessus l'esprit de la belle
L'emporte au pays enchanté,
Eden trompeur, toujours hanté
Par une chimère éternelle,
Où tout est prestige et beauté,
Heureux pays, peuplé de comtes
Jeunes, brillants et gracieux,
Comme on n'en voit que dans les contes
Qui charmaient nos simples aïeux.
Us sont là, caquetant près d'elle
Leurs plus tendres propos d'amour ;
Oh ! comme chacun est fidèle
Et s'entend à faire sa cour !
Je vous laisse à penser, madame,
Quel bonheur inonda son âme
Dans ce penser de tout un jour,
Et quel charme à son coeur de femme
La nuit vint porter à son tour.
Sur une couche molle et rose
Et parfumée, elle repose;
Ainsi, moi,' je voudrais vous voir
Lorsque votre paupière est close,
Madame, et je suis sans espoir !
Dors, va ! dors en paix ma pauvrette.
Qui sait? peut-être que demain
36 SCHERZANDO
Ce comte que ton regard guette
Se trouvera sur ton chemin.
Sur ta lèvre un sourire passe ;
Est-ce lui ? dis-moi, le vois-tu
Dans ton rêve à travers l'espace,
Comme un noble comte vêtu ?
Ah! c'est lui!... Te dit-il : ma belle?
Te ciresse-t-it le menton,
Et sais-tu comment on l'appelle,
Des preux ce brillant rejeton ?
Hélas ! je me trompais, madame.
Ce n'est marquis ni comte aussi,
Ni baron même, ni vidame,
Ni simple sire de Coucy.
Mais c'est un ange dont les ailes
Se rabattent pudiquement
Pour voiler des formes mortelles
Qu'on ne peut montrer décemment.
— Espère, lui dit-il, espère !
Bientôt, c'est écrit dans les cieux,
Le destin te sera prospère,
Et pour aimer vous serez deux ! '■—
Il se retourne : oh ! la merveille !
Oh ! le prodige surprenant !
Oh ! l'aventure sans pareille !
La voilà riche maintenant.
SCHERZANDO 37
Mais, madame, ici comment faire
Pour vous expliquer clairement
La chose et ne pas voiïs déplaire ?
Il faudrait un mot mal sonnant
Et je veux à tout prix le taire.
Donc, comme l'ange en arrivant
Avait, pour gazer son affaire,
Placé ses ailes par devant,
Rien ne le cachait par derrière.
Or à l'endroit que vous savez
Et que vous-même, vous avez .
Comme tout être que Dieu fasse,
Sur chaque côté de... la face
Brillait un deux, un maître deux,
Un deux tenant toute la place,
Sauf toutefois le mince espace
Où la nature fit un creux.
— Vingt-deux ! Ciel ! le sort se révèle !
O bel ange, merci, dit-elle;
J'ai compris, je tiens mon trésor. —
L'ange alors, saluant la belle,
En souriant prit son essor.
Le soleil brille, elle se lève :
— Jour de ma vie ! était-ce un rêve ?
Cet ange, est-ce une illusion ?
Suis-je ou ne suis-je pas victime
38 SCHERZANDO
D'une perfide vision ?
Et douter, n'est-ce pas un crime?
Mais non, l'ange mystérieux
M'était bien envoyé des cieux !
J'irai donc ; oui, je veux le prendre,
Ce billet qui devra me rendre
Si séduisante à leurs regards.
Ah ! pour moi désormais, beaux sires,
Pour moi vos plus tendres sourires
Et vos plus aimables égards !
Evohé ! Messieurs, qu'on se presse ;
Cette fois je serai comtesse !
Evohé ! lequel d'entre vous,
Comtes, prendrai-je pour époux? —
Elle dit ; devant une glace,
L'oeil brillant d'amour et de foi,
Pour se parer elle se place.
Puis, le coeur plein d'un doux émoi,
Comme la plus simple héroïne,
A la recherche du billet
A pied, sans suite, elle chemine.
Elle arrive et, l'oeil inquiet,
Elle regarde à la vitrine.
Ah ! ciel ! il est là, sous ses yeux,
Le billet enchanté : vingt-deux ! ■
Elle entre et vit; s'en empare.
Comme elle est fière maintenant !
SCHERZANDO 39
— Circule, vile plèbe ! gare,
Malotru ! range-toi, manant !
Au large, badaud, sotte espèce !
Place à Madame la comtesse ! —.
La Fable nous dît que Jason,
A la tète des Argonautes,
Conquit jadis une toison
Qui valait son poids de banknotes.
S'il devait se donner des airs,
Si ses compagnons étaient fiers,
Est-il besoin qu'on le demande?
— Peuh ! le pleutre ! l'obscure bande !
Car enfin qu'était ce Jason ?
Avait-il livrée et blason ?
Connut-on jamais ses ancêtres ? —
Laissons donc ce porteur de guêtres,
Laissons ces vils aventuriers
A leur misérable prouesse,
A leurs exploits de roturiers,
Et revenons à la comtesse.
Dans un profond ravissement
Elle contemple sa richesse,
Son billet; c'est tout un vraiment.
— Ah ! le cher ange, se dit-elle,
C'est ainsi qu'il me l'a fait voir ! —
Et se le mettant chaque soir
4p.. ."'.-•'.■'.•;.'■■ ■ SCHERZANDO
Où l'ange le portait, la belle
Pour elle seule renouvelle
Le prodige dans son miroir
Au milieu d'un flot de dentelle.
Le temps passe ; enfin vient le jour,
Jour heureux, où l'ange d'amour
La fera, s'il tient sa promesse,
Riche, séduisante et comtesse.
A demi nue, est-ce un péché ?
Devant sa fidèle psyché
Elle procède à sa toilette,
Et se voyant belle vraiment,
Elle se sourit la coquetts.
Certes la gorge est rondelette,
La chair ferme, le teint charmant,
Et de plus la taille est paifiite.
Montrez-vous ainsi, ma poulette,
Et vous plairez assurément.
Mais nenni, vous faites la prude,
Et vous nous cachez vos appas.
Alors il faudra plus d'étude,
Plus d'art, plus d'apprêt dans vos lacs.
Qu'importe, dites-vous, lutine ?
Avec cette grâce divine
Et ce gros lot qui va venir,
Irrésistible enchanteresse,
SCHERZANDO . ; 41
Vous êtes sûre de tenir
Tous les coeurs de comtes en laisse —
A ce doux espoir je vous laisse,
Sans pourtant rien vous garantir;
Habillez-vous, belle comtesse.
La voilà prête ; oh ! la jeunesse!
Oh ! cet éclat, ce velouté
Qui seul tiendrait lieu de beauté !
Quel charme ! quel attrait ! la femme,
Quand elle est jeune, sur mon âme,
Est bien le chef-d'oeuvre de Dieu !
Mais que fait ici cet aveu ?
L'heure presse, suivons la dame.
Pour ne pas manquer son effet
Elle se paye une voiture,
Une voiture sans valet,
Hélas! et qui sent la roture.
Mais, grâce au ciel, son tour viendra,
Et des valets, elle en aura,
Et d'intéressante figure,
Et galonnés, et caetera !
Elle arrive la salle est pleine :
— Dieux ! qu'elle est belle ! est-ce une reine,
Une déesse, se dit-on ? —
42 . SCHERZANDO
Et chacun enchérit d'un ton.
Elle se rengorge et jubile.
Dame ! C'est bien fait pour cela !
Prenez une femme d'argile
Qu'un jour votre main modela,
Et dites-lui : ma chère belle !
Ou toute chose aussi nouvelle
Que votre esprit vous fournira;
L'argile se rengorgera.
Aussi notre veuve sensible
Prend-elle du goût à ce jeu ;
Elle reçoit, vivante cible,
Vaillamment ces regards de feu.
Tel l'intrépide militaire
Brave après mainte chaude affaire
Le plomb de l'étranger maudit ;
Mais faiblir en pleine bataille,
Mais saluer sous la mitraille,
Fi donc ! c'est bon pour un conscrit.
On s'agite là-bas : — Silence !
Messieurs, le tirage commence ;
Mesdames, veuillez vous asseoir ;
C'est avec l'aide de l'enfance,
C'est par les mains de l'innocence
Qu'aux heureux les lots vont échoir !
Sur une estrade, en évidence,
SCHERZANDO 43
Six jolis chérubins frisés
Attendent, s'amusant d'avance
Des déceptions, les rusés !
Mais qu'est-il arrivé d'étrange,
De surprenant et d'imprévu ?
Voyez, voyez comme elle change !
Ah ! c'est qu'il est ici, son ange,
Le même, celui qu'elle a vu
Pour tout vêtement dans son rêve
De deux blanche ailes pourvu,
Mais le même, oh ! le même ! — Achève,
Hôte charmant du paradis,
Ce qu'en songe tu m'as promis,
Et près de mon boudoir, dit-elle,
Je te promets une chapelle ! —
Cependant un mot, un seul mot
Fait que personne ne respire :
— Messieurs, on tire le gros lot! —
Et dans l'urne chaque marmot
Plonge la main et l'en retire.
Quel silence ! De tous ces gens
Possédant un nez, une bouche,
Pas un qui parle ou qui se mouche !
Tous se taisent, jusqu'aux agents,
Et l'on entendrait une mouche !
Mais que de souhaits chaleureux !
44 SCHERZANDO
Et quelle anxiété mortelle
Lorsque, arrêtant court tous ces voeux,
S'élève une voix solennelle :
— Numéro gagnant, deux cent deux! —■
Un cri part, déchirant, affreux !
Ah ! c'est notre veuve, c'est elle !
On la relève en pâmoison :
Adieu, livrée ; adieu, blason !
Pâle, à demi morte, on l'emporte ;
Elle ne reprend sa raison,
Sa connaissance qu'à la porte.
Elle regagne sa maison,
Et, chemin faisant, la pauvrette,
Récite, hélas ! une oraison
Sur un autre diapason :
— Que je suis mauvaise interprète,
Se dit-elle! mais là, vraiment,
Pouvait-on juger autrement?
Un ange m'apparait en songe,
Portant sur son endroit... honteux
Un brillant numéro vingt-deux.
Je le crois, je le prends ; mensonge !
Mais, 6 ciel ! maintenant j'y songe :
Dans ce funeste numéro
Le monstre comptait... son zéro!
GUET-APENS.
L'homme décidément est une trista bête !
De son sort, fût-il riche, il n'est jamais content ;
L'un a le coeur mauvais ; un autre, c'est la tète ;
Tel qui se plaint du vent, déchaîne la tempête ;
Tel enfin se dit vrai, qui proteste en mentant.
Oh ! le sot animal ! plus je le considère,
Et plus je trouve en lui de contrastes honteux :
Il demande la paix et fomente la guerre;
Il fait le libéral et, voyez ! l'orgueilleux
N'aspire qu'à semer le trouble sur la terre
Pour mener les niais et dominer sur eux.
Lui, l'être raisonnable, il traîne sa jeunesse
Dans les bas-fonds malsains, dans les bouges fangeux,
Et par, le vice encore il souille sa vieillesse !
Moins sage que la brute, il se plaint qu'un instant
Sa femme ait oublié de tenir sa promesse,
Et lui, toute sa vie, on le voit, inconstant,
Tomber honteusement de faiblesse en faiblesse.
46 SCHERZANDO
Lecteur, j'ai pour voisin un ignoble rentier
Qui se vante bien haut des amours qu'il achète.
Sans pudeur on le voit, flânant par le quartier,
Exercer tout le jour son art de proxénète
Et donner libre cours à son goût ordurîer.
Ce pourceau d'Epicure a pourtant une femme,
Et quelle femme ! il faut la respecter au moins !
Tout le monde, lecteur, dit du bien de la dame !
A vivre retirée elle met tous ses soins ;
Simple, et modeste, et chaste, et surtout patiente,
Delà mode, elle fuit les frivoles écarts ;
Point de luxe voyant, c'est une pénitente
Qui du monde avec soin évite les regarda ;
Jusque dans sa pensée à ses devoirs fidèle,
Rien ne peut altérer en elle la pudeur ;
Son coeur enfin, son coeur est une citadelle,
Et pour la lutte elle a casemate son coeur.
La dame a des attraits pourtant; vive et boulotte,
Blanche comme un satin, et brune de cheveux,
Elle n'a pas le teint jaune d'une dévote,
Ni le raide maintien, ni le regard douteux.
On le voit, on le sent, c'est une femme forte.
Certes, mon cher lecteur, j'en conviens, il se peut
Que vous en connaissiez plusieurs de cette sorte,
Mais avouez qu'ici rarement il en pleut.
Pour moi sans hésiter, j'avoue et je confesse
Qu'en aucune, depuis trente ans, je n'ai jamai*
SCHERZANDO 47
Trouvé plus de vertu, même chez une abbesse,
Et, laissez-moi le dire aussi, dans les palais.
Non pas que des couvents j'aie exploré le monde
Ni de notre hig/i life enlevé le secret,
Mais là, plus que partout ailleurs, le stock abonde
En indiscrétions, et la loi Guilloutet,
Malgré portes et murs, laisse entrer l'indiscret.
Notre héroïne en tout est donc un vrai modèle :
A l'église, lecteur, très-souvent je la vois
Seule, à genoux, voilée, au fond d'une chapelle;
Son regard immobile est fixé sur la croix.
Sachant ce qu'elle souffre, hélas ! je crois l'entendre
Au Dieu qui, par amour, pour nous tous s'est offert,
Dire entre deux sanglots : — Seigneur, daignez me prendre
Comme vous ici-bas, mon Dieu, j'ai tant souffert ! —
Et puis lorsqu'elle sort, à son regard placide,-
Au sourire serein qu'elle adresse en passant
A quiconque près d'elle ainsi que moi réside,
On la croirait heureuse ; ô mensonge innocent !
Mais qu'ai-je dit ? mensonge !... ô force de la femme !
S'enfoncer jusqu'au sang les ongles dans 'es poings
Plutôt que de trahir aux yeux l'ardente flamme,
Le foyer qui vous brûle, et n'en brûler pas moins,
N'est-ce pas une force à nulle autre pareille ?
On cite Scoevola ; d'accord, mais le tourment
Auquel il se soumit ne dura qu'un moment,
.48 SCHERZANDO
Ah ! le seul vrai courage et la seule merveille,
C'est de sentir un feu qui vous brûle le sein
Et d'avoir le coeur ferme et le regard serein ;
De vivre sous les yeux de tous sans une plainte
Quand le chagrin vous tord et l'âme et le cerveau ;
C'est de sentir sans fin l'impitoyable étreinte
Et de sourire encore à son lâche bourreau !
Quand autrefois, lecteur, de cette sainte femme
Je croisais par hasard les pas en mon chemin,
Si je la saluais par un : bonjour, madame,
Elle me répondait par un : bonjour, voisin.
Et maintenant tout est fini ; c'est une glace
Qui ne peut désormais se briser entre nous ;
Lorsque je l'aperçois de loin, je fuis sa trace ;
Me voit-elle, elle baisse, hélas ! ses yeux si doux
Et passe à mes côtés ainsi qu'une étrangère.
Qu'ai-je fait cependant ? Vous le saurez, lecteur ;
Non certes que je veuille en aucune manière
Attaquer la bonté divine de son coeur :
La sainte est aujourd'hui ce qu'elle était naguère,
Tout le tort est venu de votre serviteur.
Longtemps de son mari j'évitai la présence,
Car je ne ressentis jamais que du dégoût
Pour ceux qui vont foulant aux pieds toute décence
Et qui dans leurs plaisirs cherchent de préférence
SCHERZANDO 49
Les mystères du bouge et l'ombre de l'égoût.
Mais un jour, jour néfaste, en flânant il m'accoste :
— Eh ! voisin, me dit-il, où courez-vous ainsi ?
A quelque rendez-vous, car vous courez la poste !
Près d'un sensible coeur on a donc réussi?... —
Je proteste que non. — Ah! je m'en félicite,
Poursuit-il en prenant mon bras comme un ami ;
Alors causons ensemble et n'allons pas si vite. —
Le croirez-vous, lecteur, tout mon être a frémi,
Et, soupçonnant un piège en tremblant, je m'arracha.
— O l'enfant ! qu'avez-vous à craindre, me dit-il ? —
Et,.de nouveau, plus fort à mon flanc il s'attache :
— Allons, examinons froidement le péril ;
Suis-je un ogre ? jamais je n'ai mangé personne,
Et ce n'est pas par vous que je veux commencer !
Là ! vous êtes plus calme, eh bien ! je vous pardonne.
Après tout, n'est-ce pas ? voisin, de m'oflenser
Et de me faire ainsi la plus mortelle peine,
Vous n'avez jamais eu l'idée un seul instant ?
M'oflenser ? et pourquoi ? moi qui vous aime tant !
Car je suis votre ami ! Tenez, je vous emmène,
Pour vous le témoigner, déjeûner sans façon.
Nous ne serons pas seuls, car j'ai ma Célimène,
Qui fait, ce nom l'indique, à chacun sa leçon
Et, sévère mentor, baptise la boisson.
C'est convenu, marchons. — Et le monstre m'entraîne.
JO SCHERZANDO.
Dois-je vous l'avouer, lecteur? Voir de plus près
La femme que de loin depuis longtemps j'admire,
Respirer le même air et me nourrir des mets
Que ses mains ont touchés, oh ! tout cela m'attire ;
Et mettant mon dégoût pour l'homme de côté,
Je ne résiste plus, hélas ! je suis dompté.
Nous arrivons ; pour deux déjà la table est mise :
— Femme, dit-il, le front riant, vite un couvert !
Dans l'oeil de mon voisin rien qui te scandalise
Au moins ! tu le connais, il fréquente l'église,
Et c'est avec bonheur que je l'ai découvert. —
La dame cependant fixement me regarde;
Son froid maintien, son air d'étonnement profond,
Tout me dit contre moi qu'elle se met en garde
Et que ce pas hardi la trouble et la confond.
Je m'excuse, je dis qu'il me fit violence,
Mais ce plaisir si grand que j'en eus, je le tais ;
Si bien qu'elle paraît prendre un peu confiance
Et, sans se départir encor de sa prudence,
Comme une politesse accepte mes regrets.
On s'assied donc, on mange, et bientôt toute crainte
Dans le coeur de la dame a paru s'apaiser,
Lorsque lui, nous montrant une détresse feinte :
— Ah ! voisin, me dit-il, voulez-vous m'excuser ?
J'allais, quand je vous vis, signer chez mon notaire
SCHERZANDO 51
Une pièce importante, et le moindre délai
Pourrait, j'en ai bien peur, faire manquer l'affaire.
Je reviens à l'instant, restez et soyez gai.
La foudre parmi nous tombant sans crier gare
Ne nous eût point frappés d'un plus terrible effroi ;
Pour ma part, j'en frémis d'horreur, je le déclare,
Et qui de vous, lecteurs, n'eût frémi comme moi?
Mais la voisine? oh ! pâle et raide elle se dresse
Et sur moi dirigeant ses regards irrités :
— Je ne vous croyais pas tant de scélératesse,
Dit-elle ! — Alors confus, à pas précipités
Je descends, comme un fou, l'escalier quatre à quatre,
Et laissant seul à seul les époux se débattre,
Je vais remettre ailleurs mes esprits agités.
De ce manque d'aplomb vous vous riez, je gage,
Lecteur. — Quoi ! fuir ainsi ! manquer l'occasion !
Pour deux mots se troubler et perdre tout courage !
C'est le comble vraiment de la dérision ! —
Eh ! tout beau, s'il vous plaît ; moi, je flairais un piège,
• Car tout cela trop tard, hélas ! me révélait
Du perfide mari l'audace sacrilège,
Et pour un guet-apens je n'avais mil attrait.
Ah ! tournez contre lui vos fureurs vengeresses,
Euménides ; venez, implacables déesses,
Et que par vos serpents ses flancs soient déchirés ! —
En fuyant de ces lieux à jamais abhorrés,