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Serons-nous Russes ou serons-nous Anglais? Discussion sur les affaires d'Orient dans leurs rapports avec les intérêts de la France

37 pages
Baudouin frères (Paris). 1828. France -- 1824-1830 (Charles X). Pièce [34] p. ; in-8.
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SERONS-NOUS RUSSES
OU
SERONS-NOUS ANGLAIS?
PARIS. — IMPRIMERIE DE FAIN, RUE RACINE , N° 4
PLACE DE L'ODÉON.
SERONS-NOUS RUSSES
OU
SERONS-NOUS ANGLAIS ?
DISCUSSION
SUR LES AFFAIRES D'ORIENT
DANS LEURS RAPPORTS
AVEC LES INTÉRÊTS DE LA FRANCE.
PARIS.
BAUDOUIN FRÈRES, LIBRAIRES,
RUE DE VAUGIRARD , N°. 17.
1828.
SERONS-NOUS RUSSES
OU
SERONS-NOUS ANGLAIS ?
ON a chargé des gens de beaucoup d'esprit de dire au
sultan Mahmoud : Vous vous perdez en bravant le co-
losse russe ; et à l'empereur Nicolas : Vous rompez
l'équilibre de l'Europe en suivant vos projets sur la
Turquie.
Ce langage était plein de raison; mais que pouvait-il
contre l'entêtement de Mahmoud , contre l'obligation
imposée à Nicolas d'accomplir les destinées de son
empire ?
La possession de Constantinople est nécessaire à la
prospérité des états de ce dernier prince. L'acquisition
en a été prescrite par Pierre le Grand à ses successeurs:
le moment est arrivé où ce testament politique doit
recevoir son exécution.
Cet événement était prévu depuis long-temps, et la
preuve s'en trouve dans les soins constans des princi-
paux cabinets à en empêcher l'accomplissement. Pour-
quoi ont-ils hésité devant une si ancienne prévoyance,
lorsque l'insurrection de la Grèce a signalé l'époque de
la fin du règne des sultans en Europe? Pourquoi, pou-
vant apercevoir l'imminence de l'intervention russe dans
cette lutte, ne l'avoir point devancée par le rétablisse-
ment du trône de Constantin?
Rien n'était aussi facile, lorsque les Grecs ont pris les
armes, que d'appuyer leurs efforts. Le sultan n'était
1'
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point préparé à cette attaque inopinée. Appuyées de
forces européennes, les phalanges grecques eussent sur-
pris ce prince au milieu des embarras de ses réformes ;
l'insurrection eût gagné de proche en proche jusque dans
le sein de Constantinople, et il eût été rejeté en Asie
dans une seule campagne. Ce résultat, il est vrai, n'eût
point été obtenu sans qu'il y eût eu de nombreuses
victimes. Le système que l'on a suivi a-t-il entraîné
moins de sacrifices ?...
On a laissé passer le moment favorable , par respect
pour la légitimité du grand Turc ; aujourd'hui tout est
changé, il ne peut plus être question du rétablissement
de l'empire grec. Heureux les Hellènes s'ils obtiennent
le droit de se réunir et de se gouverner dans la Morée
et dans l'Attique, en conservant quelques îles les moins
propres à des stations navales !
On ne peut pas davantage songer à une union contre
les projets de la Russie, ce serait s'y prendre trop tard.
Comment en effet concilier assez rapidement, pour
prévenir une agression flagrante, les intérêts divergens
et presque tous opposés qui devraient entrer dans cette
alliance ? Que l'Europe subisse donc ce qu'on pourra
appeler la peine de son imprévoyance, et qu'elle se rési-
gne à voir la croix d'Ivan plantée sur le. dôme de Sainte-
Sophie dans le cours de 1828.
C'est dans l'opinion que l'occupation de Constantino-
ple par les Russes, vers la fin d'août prochain, est un
fait inévitable , que le présent opuscule a été rédigé.
Cette assertion demande à être appuyée de faits et de
considérations propres à éclairer le lecteur. La discussion
qui va suivre aura cet objet.
Il ne peut plus en ce moment rester de doute sur
l'intention du cabinet de Saint-Pétersbourg de donner
suite à ses plans sur la Turquie, indépendamment de
là conduite que tiendra le reste de la chrétienté. Cette
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intention est assez manifeste, elle n'est plus niée; elle
le serait, que la marche des gardes russes vers le sud,
et le départ des équipages de l'empereur pour la même
destination, la décéleraient suffisamment.
Ce ne peut-être pour arriver à la possession de deux
provinces assez peu importantes, lesquelles ne sont
même point gardées et ne peuvent être défendues, que
toutes les forces d'un empire aussi vaste s'ébranlent et
se portent vers une frontière déjà ruinée par la longue
résidence de troupes nombreuses. Ce développement de
moyens a un tout autre but ; il doit être analogue à la
somme des ressources qui y sont affectées, et en préparer
le plus ample dédommagement.
Objectera-t-on, contre le projet d'une invasion de la
Turquie d'Europe , les liens du traité de juillet dernier?
D'abord, cet acte est déjà déclaré périmé par les minis-
tres anglais répondant à un noble pair (séance du 26 mars).
Et de bonne foi, pense-t-on que l'alliance dont il conte-
nait l'énonciation, formée pour un cas éventuel et dans
l'intérêt privé des Grecs, ait pu interdire aux Russes
l'usage des principes vitaux de leur existence politique ?
Qu'on admette, si l'on veut, que par erreur, généro-
sité ou modération, les termes du traité de juillet eussent
eu l'effet d'enchaîner toute l'action de cette puissance,
les événemens survenus depuis à Constantinople, lesquels
ne pouvaient être prévus à l'époque de la signature à
Londres, n'auraient-ils point suffi pour briser les liens
formés par cet accord ? Aurait-on déjà oublié et le mani-
feste de Mahmoud, et la clôture du Bosphore, et le dé-
part des ambassadeurs, etc. ? N'y a-t-il point dans tous
ces faits matière à dix ruptures des conventions anté-
rieures ?
Il est évident que les Russes vont entrer en campagne :
deux déclarations de leur gouvernement rendues publi-
ques l'annoncent clairement. Par la première , le passage
1.'
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du Prutli avait été indiqué pour le 12 avril; par la se-
conde, il a été fixé au Ier. du même mois. Ces disposi-
tions ne pouvaient cependant s'entendre que du gros de
l'armée. Les troupes légères doivent avoir devancé ce
mouvement, et s'être répandues dans les principautés dans
le courant de mars , autrement c'eût été livrer ces provin-
ces à la dévastation jusqu'au jour indiqué pour le passage
du Pruth. Or, comme les ressources qu'elles renferment
vont devenir précieuses, il est permis d'admettre que des
mesures ont été prises pour empêcher qu'elles ne fussent
ravagées.
Un examen sommaire des forces et des moyens des
deux parties trouve ici sa place ; on en puisera quelques
élémens dans des communications faites à un journal du
soir, lu France Constitutionnelle. Rien n'étant changé
depuis qu'elles y ont été insérées, les mêmes données
peuvent être reproduites dans le présent cadre.
Les moyens d'agression que peut développer la Russie,
sont immenses , et pourtant la renommée est encore dis-
posée à les accroître , sans toutefois qu'il y ait erreur dans
ce sens , car la guerre contre les Turcs étant éminemment
nationale dans ce pays, le gouvernement pourrait facile-
ment y lever, dans ce but , tel nombre d'hommes qu'il vou-
drait, si son énorme état militaire ne lui paraissait pas
suffisant.
Les Russes passant le Pruth le 1er. avril, peuvent être
établis sur le Danube vers le 20 du même mois, et dans
les dix jours qui suivront, leur flottille partie des bou-
ches du Dniester et des ports de la Crimée , avec les équi-
pages nécessaires pour le passage de ce fleuve, peut les
avoir ralliés.
Le Danube doit être franchi sur trois points au moins à
la fois, de manière à ce que les troupes de l'expédition
soient réunies dans le même moment, sur les trois grandes
lignes de communication qui mènent à Constantinople.
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La frontière riveraine turque est hérissée de forteresses.
On les sait occupées par de bonnes garnisons et munies
d'artillerie et de magasins considérables. On ne songera
donc point à en faire le siége , car ce serait se condamner
à consommer des troupes , des ressources et un temps pré-
cieux , le Turc étant comme l'Espagnol, comme toutes
les nations braves mais mal disciplinées, très-redoutable
dans la défense des remparts. On se contentera de mas-
quer ces places par des détachemens, leur reddition
devenant plus tard une des conséquences forcées de la
conquête.
L'armée russe en position au-delà du Danube sur ses
trois lignes d'opérations , aura trois obstacles à surmon-
ter : difficulté des communications, embarras pour les
subsistances , résistance de l'ennemi.
Le premier est grave dans la saison où l'on fixe l'ou-
verture de la campagne. Les terres détrempées par les
pluies et par la fonte des neiges, ne sont point encore
raffermies dans le mois de mai. On rencontrera donc de
grandes difficultés pour les charrois, surtout jusqu'au
mont Hémus. Elles deviendront moins sérieuses, dès
qu'on aura dépassé les montagnes et atteint les plaines de
la Roumélie.
Le second concerne les subsistances. On sait que le
soldat russe est toujours muni d'un sac, dans lequel il
peut porter pour quinze jours de vivres, en une farine
réduite qui se délaye ensuite dans de l'eau et forme une
sorte de bouillie. Cet usage sera précieux , car il donnera
le temps aux convois expédiés du Danube de parvenir
jusqu'aux troupes, aussi long-temps que celles-ci seront
en deçà des monts. Au delà elles auront des privations à
supporter, si la résistance se prolonge, parce que la len-
teur des arrivages s accroîtra de l'éloignement des points
de départ.
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Le troisième des obstacles est celui que doit offrir la
résistance du peuple assailli.
C'est encore un problème que le temps seul peut ré-
soudre , de savoir si la dernière instruction des nouvelles
levées turques, entièrement opposée au génie militaire
de ce peuple et condamnée par ses préjugés religieux, ne
sera point une difficulté plutôt qu'un avantage, dans la
position délicate où elles vont être placées.
Le Musulman s'avançait autrefois au combat en ligne
serrée , mais sans ordre ; les plus braves, à l'approche de
l'ennemi, devançaient et excitaient les autres et leur choc
était terrible. Vainqueurs , ils se débandaient pour piller,
faire des prisonniers ou égorger les vaincus. Battus, ils
se dispersaient encore , mais c'était pour courir se rallier
derrière les troupes qui suivaient, si toutefois celles-ci
avaient conservé leur ligne au milieu de la débacle. Le
soldat turc , armé à son choix de pistolets , de carabines
ou de fusils légers, et, autant qu'il le pouvait, d'armes de
luxe qui étaient sa propriété et souvent tout son avoir,
les conservait soigneusement dans sa retraite , et s'en ser-
vait de nouveau après son ralliement.
Dans son organisation nouvelle et cependant avec une
instruction incomplète, il sera forcé d'attendre ou d'af-
fronter les charges régulières de ces masses russes dont le
propre est d'être inébranlables, et de tout renverser de-
vant elles ou de se laisser massacrer sur place, plutôt que
de rompre leurs rangs. Le préjugé, l'instinct oriental et
les habitudes de l'ancienne tactique avec laquelle les Mu-
sulmans se souviennent d'avoir triomphé, ont trop d'em-
pire sur eux pour les laisser propres à ces évolutions pas-
sibles et régulières de la tactique moderne. S'ils plient et
se dispersent, nul intérêt personnel ne les attachant plus
à la conservation de leurs armes, leur première pensée
sera de jeter au loin ces fusils et gibernes de munition, si
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incommodes à l'homme qui fuit. Quelle possibilité alors
de les reformer en corps après une déroute ?
Il n'y aura plus d'armée après le premier choc, si l'in-
fanterie , à laquelle ce qui précède s'applique plus parti-
culièrement , a dû céder, soit en attaquant soit en recevant
l'ennemi, car l'infanterie fait toujours la principale force
des corps de bataille. On voit que ce serait un bien faux
calcul d'admettre que la discipline introduite si récem-
ment par Mahmoud dans ses troupes, ait eu pour résultat
immédiat d'en faire des corps propres à résister aux Russes
dans une première campagne.
Ce qui vient d'être dit des troupes à pied, trouve une
application plus vraie encore relativement à la cavalerie.
Les Turcs , dit-on , sont en général bons hommes de che-
val : d'accord, si l'on considère qu'encaissé dans sa selle
et porté sur de larges étriers , le Musulman n'a point à
s'occuper de son assiette, et que le cheval maîtrisé par un
mors à gourmette ferme est obligé d'obéir à tous ses
mouvemens. Cet homme, brave et bien armé, isolé est
très-redoutable ; c'est presque le Mameluck. Réunissez-le
en troupe, et pour y parvenir équipez-le et harnachez à
l'Européenne son cheval vif et fringant, vous n'aurez
plus qu'un conscrit maladroit.
Quant à l'artillerie turque , de nouvelle formation , elle
peut bien avoir acquis assez de cette instruction manuelle ,
qui suffit pour fournir des feux nourris aussi long-temps
qu'on reste en position ; mais supposez-la en action, en
avant ou en retraite, et inquiète, sur la protection que
lui doit son infanterie , et vous concevrez la facilité avec
laquelle les canonniers russes éteindront son feu et lui
feront abandonner ses pièces.
C'est à peine si l'on ose ensuite passer à l'examen de
l'état où doivent se trouver, malgré les efforts et la sol-
licitude du sultan, toutes les parties qui constituent le
système administratif d'une armée en campagne. Les ap-
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provisionnemens, arrivages , distributions de vivres, les
ambulances, les hôpitaux, la castramétation sont autant
de branches du service qui, à présent encore, doivent
être aussi défectueuses, à peu de chose près, qu'avant
les améliorations tentées par ce prince ; et cependant
dans la campagne qui va s'ouvrir, l'agression étant du
côté des Russes, les Turcs placés sur la défensive de-
vront être presque toujours en position et couverts de
retranchemens. Cette attitude serait bien la plus conve-
nable pour aguerrir de nouvelles levées et balancer leur
infériorité en manoeuvres , mais c'est aussi dans ce cas
qu'un bon système administratif serait nécessaire. Où le
trouver dans des créations improvisées ? Comment le con-
cevoir possible lorsque tous les élémens manquent?
Cet examen préalable de l'organisation morale et phy-
sique de l'état militaire des Ottomans, était indispensable
pour parvenir à évaluer la somme de résistance qu'ils
peuvent opposer à l'invasion qui les menace.
Quelques écrivains ont cru apercevoir dans la haine
héréditaire du Musulman contre le soldat russe, les élé-
mens d'une guerre de religion. La chose eût été probable,
il y a 50 ans, avant le règne de Mustapha, père de Sé-
lim III. Alors, les Turcs n'avaient point encore éprouvé
les défaites qui leur ont fait perdre la Crimée, ni sup-
porté l'intervention permanente accompagnée de menaces
souvent réalisées des agens de la Russie dans leur régime
intérieur.
Depuis ce règne, taxé de funeste dans les annales
orientales, l'opinion de la supériorité des Russes s'est
établie dans les esprits. L'idée que les Moscovites re-
jetteront un jour en Asie les disciples du prophète,
est aujourd'hui un dogme de foi parmi les Musulmans.
Aussi ne se regardent-ils en Europe que comme campés
sur une terre de passage ; et, dans cette conviction , tous
ceux qui en ont les moyens ont grand soin d'exiger que
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leurs restes soient portés en Asie. C'est à cette circon-
stance que la ville de Scutari, située au delà du détroit en
face de Constantinople , doit l'accroissement prodigieux
de ses champs dits des morts.
Il y a six ans que l'appel de Mahmoud eût encore at-
tiré quelques zélés croyans sous le sandjiack scheriff
( étendard du prophète ). Depuis la destruction des janis-
saires , toute confiance est éteinte. Les populations tur-
ques établies entre le Danube et le Bosphore ne re-
mueront point Elles se soumettront ou fuiront devant
les armées du tzar. Le sultan ne peut faire fond que sur
ce qui est sous ses drapeaux , et combien les abandon-
neront au premier revers !...
Il est temps d'arriver à l'évaluation des forces dont
ce prince va pouvoir disposer pour la défense de ses
états. Mais, pour faire apprécier les bases de ce calcul,
il n'est point inutile de rappeler quelques antécédens.
C'est vers le règne de ce même Mustapha, dont il a
déjà été parlé , qu'il faut fixer l'époque de l'ascendant
acquis par les Russes, pour ne plus le perdre, sur tout
ce qui suit la loi de Mahomet.
Depuis ce règne ( 1770) , les armées ottomanes en
Europe , ne se sont point élevées à plus de 120,000 com-
battans. On ne parlera point ici de cette tourbe em-
barrassante qui, dans tous les pays orientaux, s'atta-
che à la suite des armées, pour y exercer toute sorte
d'industries. A la paix qui fixa l'indépendance de la
Crimée , les sultans perdirent les contingens tartares,
qu'on estimait toujours de 20 à 30,000 hommes à cheval.
C'était une excellente cavalerie irrégulière, qui servait à
éclairer le front des Ottomans , et à les garantir de toutes
surprises.
Dans la guerre de 1790, qui fut terminée sous l'em-
pereur Abdul-Hamid , par la cession définitive de la
Crimée, les divers corps mis en campagne ne comp-
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tèrent qu'environ 90,000 hommes , dont 40, 000 janis-
saires , 10, 000 spahis (cavalerie des fiefs) , 6,000 topchis
( canonniers) ; et le surplus composé de volontaires enrôlés
pour une ou plusieurs campagnes , hordes indisciplinées,
sans instruction, à peine armées et très-adonnées au
pillage.
Ces corps ont disparu dans ces derniers temps pour
faire place aux nouvelles levées disciplinées à l'Euro-
péenne : parmi celles-ci, il faut établir une distinction
entre les créations faites sous les yeux du sultan , et
celles organisées dans les pachalicks qui reconnaissent
encore son autorité.
Les premières s'élèvent à 30,000 hommes. L'oeil sé-
vère du maître ayant présidé à leur formation , et toutes
lés ressources d'une immense capitale ayant été employées
à les mettre sur un pied respectable, on peut les regarder
comme la véritable force de l'empire et le noyau de la prin-
cipale armée.
Les provinces d'Europe , voisines de l'insurrection
grecque, renferment, surtout l'Albanie , des populations
très-guerrières. Mais obligées de contenir les Hellènes,
elles ne pourront fournir aucun contingent aux armées
qui tiendront la campagne contre les Russes.
La Bosnie et surtout la Servie comptent aussi parmi
leurs habitans de nombreuses tribus chrétiennes, qui
exigent une surveillance permanente. Les pachas qui les
gouvernent feront, avec beaucoup de peine, de faibles
détachemens pour renforcer les garnisons des places sur
le Danube.
Ce seront les levées de la Bulgarie qui garniront ces
places.
La Roumélie seule en Europe pourra joindre ses re-
crutemens à l'armée active. En les estimant à 10,000 hom-
mes, on trouvera 40,000 hommes en ligne, fournis par
les états d'Europe du sultan.
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Pour se rendre compte de cette faible estimation des
ressources de provinces importantes, il suffit d'observer
que le divan, en même temps qu'il aura mis ces forces
en campagne, aura eu à pourvoir à la défense des Dar-
danelles et des châteaux de la mer Noire ; aux garnisons
de la flotte et à la garde de Constantinople. Ces divers
besoins et quelques stations dans des points intermé-
diaires, n'exigent pas moins de 50,000 hommes.
On suppose donc, par le calcul établi seulement sur
les possessions d'Europe, 40,000 hommes à l'armée ac-
tive, 50,000 répartis comme on vient de le dire, et un
nombre égal dans les forteresses et positions du Danube ,
en tout 140,000 hommes de troupes régulières, sans
compter les corps employés à contenir les populations
chrétiennes de Bosnie et de Servie , et l'insurrection
grecque.
Quelques efforts qu'ait pu faire le sultan, quelques
ressources qu'il ait mises enjeu, il était impossible qu'il
eût pu opérer des prodiges plus grands que ceux qu'on
lui attribue ici, et cela depuis la destruction encore ré-
cente des janissaires et à travers les embarras du soulève-
ment d'une partie de ses sujets.
On a parlé de l'arrivée de 100,000 Asiatiques qui doivent
avoir traversé la capitale, depuis que l'avis de leur marche
a été répandu. 100,000 hommes eussent été autrefois un
contingent bien facile à fournir pour les possessions
turques hors de l'Europe, alors que toutes obéissaient au
sceptre des sultans. Dans l'état actuel de l'empire otto-
man, il y a beaucoup à rabattre des anciens calculs.
Les pachas de Bagdad, de Damas, de Saint-Jean-d'Acre
bornent depuis long-temps leur soumission à l'envoi de
quelques tributs. Ils auront trouvé une occasion toute
naturelle de s'affranchir de ces dernières redevances, dans
l'obligation qui leur a été imposée de créer des corps ré-
guliers, et ils résisteront a l'ordre d'envoyer ces troupes

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