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Situation de l'Egypte au 1er Vendémiaire an 13 , et récapitulation des événemens qui s'y sont succédés depuis le départ de l'armée française

55 pages
chez les marchands de nouveautés (Paris). 1805. 55 p. ; in-8.
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~O3b149
SITUATION
DE L'EGYPTE
A U
xer. VENDEMIAIRE AN i3,
E T
RÉCAPITULATION
- DES ÉVENEMENS QUI S* Y SONT SUCCÉDÉS DEPUIS
LE DÉPART DE I/ARMÉE FRANÇAISE.
A PARIS,
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTES.
AN XIII. — i8o5.
A2
SITUATION
DE L'ÉGYPTE
A U
1er. VENDEMIAIRE AN l3,
E T
RÉCAPITULATION
DES ÉVÉNEMENS QUI S'Y SONT SUCCÉDÉS DEPUIS
LE DÉPART DE L'ARMÉE FRANÇAISE.
L'I NT É RÊ T qu'inspire un pays fameux par sa haute
antiquité, par les beaux-arts qui y ont fleuri , par les
phénomènes du fleuve auquel il doit son existence ,
et surtout par l'expédition qui a immortalisé le héros
du siècle , attire nécessairement les regards de l'Eu-
rope sur sa situation actuelle , et sa curiosité sur le
sort qui lui est réservé.
L'armée française , après avoir renversé l'ancien gou-
vernement , affreux, mais consacré par de vieilles habi-
tudes , pouvait et voulait faire beaucoup de bien en
régénérant et civilisant ces belles contrées. Des circons-
tances malheureuses ne laissèrent entrevoir à l'Egypte
que l'aurore du bonheur au milieu des éclairs et des
ravages de Bellone. Déjà l'armée d'Orient commençait
à tenir à l'Egypte ses promesses , lorsque nos inquiets
( 4 )
et jaloux ennemis , favorisés par le hasard et leurs
forces maritimes, firent évanouir toutes les espérances
d'un peuple appelé à de hautes destinées. Ces insu-
laires, dont les écrits et les discours respirent la phi-
losophie et 1 humanité , craignirent de perdre leurs
épiceries , sources éphémères de leurs richesses. Ils
réunirent des moyens extraordinaires pour replonger
l'Egypte dans le chaos de la barbarie , et y ajouter
encore des troubles et des guerres civiles intermi-
nables, qui doivent causer sa ruine. Les Anglais, on
ne doit pas craindre de l'assurer hautement , non-seu-'
lement ont rendu l'Egypte à l'ignorance et à la bar-
barie , mais ont encore prolongé ses maux , ont attisé
secrètement le feu qui la dévore , et ont fomenté et
aidé tous les partis qui ont déchiré son sein. l's ont
paru desirer que ce pays, voisin de leurs belles posses-
sions de l'Inde, en fût l'absolu contraste en en faisant
le tableau de la misere et de la désolation. Le récit
suivi et succinct des événemens donnera la conviction
la plus intime de leur politique machiavélique.
Après le départ de l'armée d'Orient, l'armée anglaise
des Indes y retourna parla voie de Suez. Célle d'Angle-
terre resta en garnison à Alexandrie jusqu'à ce que les ins-
tances de la Porte déterminèrent le gouvernement bri-
tannique à l'en retirer. Les généraux anglais , pendant
leur séjour à Alexandrie , cherchèrent à alimenter le
feu de la discorde entre les Turcs et les Mamelouks,
tout en se disant les protecteurs des derniers.
La Porte savait que si les beys conservaient de la
prépondérance en Egypte, elle y aurait en eux des
ennemis redoutables, qui paralyseraient ion auto-
rité. Elle chargea donc son amiral de chercher, par
( 5 )
tous les moyens possibles , à s'en défaire. Le capitan-
pacha trama aussitôt contre eux un complot qui
nécessairement devait être venu à la connaissance des
Anglais , puisque c'était eux qui avaient répondu aux
beys de leur, sûreté, et les avaient engagés à aller avec
confiance au camp des Osmanlis. Us étaient bien
avertis de la trame , et la suite ptouva que toutes les
mesures étaient prises de manière à venir à l'instant au
secours des Mamelouks ; mais ils voulaient laisser
éclater le complot pour rendre les deux partis irré-
conciliables, et se donner, avec l'apparence de la bonne
foi , les honneurs de la protection qu i's accordaient
aux beys , pour les attirer entièrement dans leur
parti. Des personnes sensées ont même assuré qu'ils
avaient été les premiers instigateurs de la trahison ,
dont ensuite ils parurent indignés. Quoi qu'il en soit ,
Is vaisseaux turcs étaient mouillés dans la rade d A-
boukir. Le capitan-pacha était à terre au camp des
Turcs , voisin de celui des Mamelouks : il invite les
beys ot les kachefs à dîner à son bord. Osman Bey-
Tambourgi , valeureut guerrier, et Osman-Bey Bar-
dissi étaient les principaux : se confiant dans la pro-
tection des Anglais , ils s'y rendent dans le canot de
l'amiral. Celui-ci à peine en mer , est appelé à terre
sous prétexte d'afF'ires , et il débarque , en disant
aux beys d'aller l'attendre à bord , et qu'il irait les
joindre de suite. Mais à peine ceux-ci se trouvèrent à
portée du vaisseau turc, que voyant beaucoup de
monde armé , et se défiant de la retraite du capitan-
pacha , ils voulurent retourner à terre ; aussitôt une
décharge de mousqueterie partit du vaisseau. Elle tua
Osman-Bey-Tambourgi et blessa Osman-Bey-Bardissi.
( 6 )
Celui-ci et Soliman.Hachef se défendirent vaillamment
contre les Turcs. Enfin ils sont faits prisonniers eux
et leur suite , au nombre de trente. Peu de moment
après , les Anglais arrivent en ordre de bataille , se
présentent devant la tente du capitan-pacha , et le
somment de leur remettre les prisonniers Mamelouks.
L'amiral s'y voit forcé , après les avoir rendus respon-
sables de la non-exécution des ordres de son gouver-
nement. Les beys délivrés sont traités avec toutes sortes
d'égards par les Anglais à Alexandrie. Ils dépêchent de
suite des ordres pour faire réunir à leur camp placé
près de Damanhour, ceux de leurs partisans qui se
trouvaient dans la Haute-Egypte. Ils reçoivent des An-
glais, de l'argent , des tentes, des munitions de guerre
de tout genre , et se rendent par leur moyen en état de
résister- aux Osmanlis, devenus leurs ennemis irré-
conciliables. Telle est la source de la haine invétérée
qui existe entre eux. Une guerre continuelle l'a aug-
mentée encore , et l'on ne peut douter, quand on a
vu les uns et les autres, que tant qu'il y aura des Ma-
melouks, aucune réconciliation sincère n'existera entre
eux et les Osmanlis. Le nom seul de ces derniers les fait
trembler d horreur et de rage.
En trois batailles que les Mamelouks , au nombre
d'environ 1500, livrèrent à cette époque aux Turcs,
ils détruisirent 8000 de ces derniers. Cependant ils
se retirèrent dans la Haute-Egypte , voyant qu'ils ne
pourraient résister long-temps aux forces supérieures
que Méhémed-Pacba, vice-roi d Egypte, avait con-
centrées dans la capitale. Ce fut alors que les Anglais
firent leurs efforts auprès de la Porte , pour faire
obtenir aux beys la possession de la Haute-Egypte. Le
( 7 )
général Stuart fut lui-même la solliciter à Constan-
tineple, après son départ d'Alexandrie. Afin de mieux
assurer l'influence britannique en Egypte, et de se
réserver toujours la pomme de discorde pour la jeter
à la première occasion, les Anglais résolurent d'avoir
entre leurs mains un des principaux beys. Après la
mort de Mourad-Bey , chef absolu de tous les Mame-
louks, ceux-ci se divisèrent sous plusieurs chefs, mais
finirent par se réunir sous les ordres d'Osman-Bey-Bar-
dissi et de Méhémed - Bey-l Elfi, anciens esclaves de
Mourad-Bey, et faits sangiaks par lui-même. Bardissi
était renommé par sa grande valeur et par son adresse
étonnante dans ses exercices ; Elfi, moins brave , réu-
nissait plus de Mamelouks, parce qu'il était très-riche
et possédait beaucoup plus de villages. Depuis long-
temps ces deux sangiaks étaient ennemis. On assuie
même que dans une sérieuse dispute , ils se défièrent,
mais ajournèrent leur combat jusqu'au temps où ils
pourraient se rendre maîtres du Kaire, convenant entre
eux que le premier qui y entrerait, en sortirait aussitôt
pour se battre contre l'autre, et que les richesses du
vaincu deviendraient l'héritage du vainqueur. La prin-
cipale cause de leurs divisions provenait de leurs pré-
tentions communes sur la veuve de Mourad-Bey, Petti-
Neffisé. Cette Dame avait un très-grand crédit sur
l'esprit de tous les Mamelouks, et possédait d'immenses
richesses. Ces deux rivaux aspiraient à sa main, et
aucun d'eux ne voulait la céder. On sait que dans ces
sortes de mariages, l'inclination du sexe le plus faible
n'est jamais consultée ; une veuve est un meuble qui
appartient à l'esclave du défunt, regardé dans cette
milice comme son enfant et son héritier. Madame
( 8 )
Mourad-Bey a souvent dit qu'elle se garderait bien de
prononcer entre ces deux beys , et qu'elle employait
tous ses efforts pour les éloigner l'un et l'autre de l'idée
de s'unir à elle, mais qu'elle craignait beaucoup les
suites de l'emportement des deux rivaux.
An 10.
Les Anglais firent leurs effoits pour engager Osman-
Bey-Bardissi à se rendre avec eux en Angleterre , pour
y solliciter l'intervention du roi pour leur rétablissement;
mais ce bey, qui se défiait des Anglais, et savait qu'il
était le bras droit de son parti, s'y refusa. Alors les
Anglais se tournèrent du côté d'Elfi-Bey , et à force de
promesses, de présens et de caresses , l'entraînèrent à
Malte , où , dans le principe, ils le regardèrent comme
un otage, et le traitèrent si mal, que ce bey chercha à
s'évader pour aller en France solliciter la protec -
tion du Premier Consul. Mais à peine les Anglais
eurent-ils appris que les Mamelouks s'étaient emparés
du Kaire et de la Basse-Egypte, qu'ils comblèrent de
présens et de caresses l'Elfi , et lui persuadèrent d'aller
en Angleterre, où on acheva de l'attirer dans le parti
britannique et de lui faire oublier le passé. Ils n'y
réussirent que trop; mais il ne faut pas anticiper sur les
événemens.
Au moment du départ de l'armée anglaise d'Alexan-
diie , elle laissa aux Mamelouks des munitions de
guerre , entre autres des canons et des boulets. Ceux-ci
n'étaient point de calibre; ce qui fit connaître à Osman-
Bey-Bardissi , qui le dit hautement , que les Anglais
voulaient le tromper. Il fut obligé d'abandonner la plus
grande partie de ces munitions dans le désert, comme
ne pouvant lui servir. En même temps, les Anglais
laissèrent aussi au Pacha des instructions militaires ,
( 9 )
des plans et un officier de génie qui pût diriger ses
opérations contre les Mamelouks. C'est ainsi que ces
fourbes insulaires se jouaient des deux partis. Leur
armée abandonna enfin l'Egypte le premier jour de
mars i8o3.
Ibrahim-Bey , revenu de Syrie avec ses Mamelouks ,
s'était réuni à Bardissi et au lieutenant de l'Elfi ,
appelé Elfi-le-Petit. Ils s'étaient approchés peu à peu
du Kaire , et les forces que Méhémed-Pacha, enfermé
dans la capitale , envoyait contre eux, étaient détruites
successivement. La majeure partie et même , à peu de
chose près, la totalité des troupes de Méhémed-Pacha
ne consistait qu'en dix à douze mille Albanais , parmi
lesquels se développait insensiblement le germe de la
rebellion. La sévérité qu'employait Méhémed-Pacha
pour réprimer leur désordre , l'irrégularité avec la-
quelle on leur payait leur solde, et surtout l'ambition du
féroce Taher-Pacha, un de leurs chefs, déterminèrent
la révolution qui eut lieu le 9 floréal an 11. Les Alba-
nais réclamèrent ce jour-là leur solde arriérée , et se
présentèrent à cet effet chez le tefterdard ou trésorier ,
qui, d'après un ordre précis du Pacha , refusa d'adhé-
rer à leur demande. Le 9 floréal, les Albanais furieux
arborèrent l'étendard de la révolte, se portèrent en
armes, ayant à leur tête leur chef Taher-Pacha , chez
le vice roi, qui se trouva fort heureux de s'échapper
avec le peu de troupes ottomanes qui s'étaient unies
à lui. Les Français à son service sauvèrent par leur
bravoure et leur habileté, le harem du pacha, qui
avec son parti se retira à Mansoura. Ne s'y trouvant
pas encore en sûreté , il se replia sur Damiette , où il
entra le 20 floréal.
( 10 )
Taher-Pacha profita des premiers momens de son
autorité pour commettre les plus grands excès. Il fit
massacrer beaucoup d Osmanlis et d'habitans attachés
à leur parti, exigea de fortes contributions , et permit
à ses troupes les plus grands désoidres. Après avoir
exercé sa rage sur les Ottomans, son ressentiment se
porta sur les Chrétiens et les Francs, envers lesquels il
commit toutes sortes d'exactions. Le commissaire an-
glais , major Misset, fut gardé à vue chez lui et menacé.
Le commissaire impérial , monsieur Rosetti , sut se
soustraire aux vexations en offrant de payer deux
cents bourses.
Un négociant , nommé Maharouki , fut taxé à 600
bourses, et tous les corps et particuliers à proportion.
Heureusement Achmed - Pacha, destiné par la Porte
au gouvernement de Gedda , et resté au Kaire avec
quelques Osmanlis , se presenta chez Taher-Pacha ,
le tua par trahison d'un coup de carabine , envoya
sa tête à Damiette, et crut avoir pris le moyen de
rétablir l'ordre en se défaisant du chef des rebelles ;
mais il négligea de s'emparer de la citadelle, dont se
rendit maître Méhémed-Ali,second chef des Arnaoutcs.
Celui-ci fit décoler de suite le tefterdard et le kiaya
du Pacha , ainsi que beaucoup d Osmanlis ; mais sen-
tant qu'il avait besoin d'un fort appui , il chercha à
s'en faire un des beys. Il les invita à partager avec
lui l'autorité, et à entrer au Kaire. Les Mamelouks, qui
avaient paru jusqu'alois se défier des Albanais leurs
ennemis , consentirent enfin à accéder à leurs proposi-
tions , et après avoir reçu des otages, ils s'unirent aux
rebelles, ayant soin cependant de laisser pour quel-
ques jours leur quartier-général à Dgizé , ainsi que leur
( )
chef Ibrahim-Bey. Celui ci, toujours rusé , toujours
prudent, eut l'adresse, en profitant de tout l'avantage
que lui donnait sa position, de ménager les Osmanlis.
Il blâma le meurtre des agens de la Porte , et déclara
qu'il n'avait permis aux siens l'entrée au Kaire , que
pour les laisser jouir de la satisfaction de voir leurs
femmes et leurs dieux pénates , et pour empêcher les
désordres; qu'il attendait de savoir les intentions du
Sultan son maître , et qu'il reconnaissait son autorité.
Sur ces entrefaites , les Albanais allèrent attaquer
Achmed - Pacha , qui , avec les faibles débris des
troupes ottomanes , fut obligé de fuir et de se réfugier
dans le petit fort Sulkouski, construit par les Fran-
çais aux environs du Kaire. Attaqué par les Arnaoutes,
il s'y défendit courageusement pendant quelque temps ;
mais accablé par le nombre , il capitula sous la condi.
tion qu'il ne se rendrait qu'aux Mamelouks seuls. Con-
duit à Ibrahim-Bey , il en fut très-bien accueilli , et
malgré toutes les demandes et les sollicitations des
Albanais qui voulaient sa tête , il trouva dans la géné-
rosité ou la politique d'Ibrahim-Bey un asyle assuré.
Les Mamelouks cependant, quoiqu'ils fussent associés
au gouvernement du Kaire , et qu'ils eussent nommé
les trois premiers officiers de justice et de police, ne
purent réprimer entièrement les désordres de leurs
alliés, ou se servirent de leurs dispositions à tous les
excès pour satisfaire leurs vengeances personnelles , et
leurs ressentimens particuliers. La capitale de l'Egypte
se trouva en proie au brigandage et aux assassinats , et
ne put en accuser que les Albanais, redoutés et exécrés,
tandis que les Mamelouks jouissaient de la confiance
géuérale.
, (12. )
Des négociant anglais , arrivés au Kaire au moment
des troubles , avec des marchandises qu'ils avaient ap-
portées de Bombay à Suez, furent pillés dans leurs
maisons, et tout leur argent et or monnayé , et les
effets les plus portatifs, leur furent enlevés. Cependant
les beys témoignèrent toutes sortes d'égards au majoi1
Misset, résident anglais. Ils allèrent le voir, et reçurent
à leur tour sa visite. Ce fut alors qu'il offrit sa média-
tion entre Méhémed-Pacha et les beys. Il savait bien
qu'elle ne serait pas acceptée.
Quant à Méhémcd Pacha , aussitôt qu'il eut reçu -a
nouvelle de la mort de Taher , et les lettres de son
meurtrier, il s'empressa de prendre la route du Kaire
avec le peu de troupes qui lui restaient.-Il rencontra un
parti d'Albanais , qu'il défit aux environs de Salahien ;
mais y ayant appris la. révolution opérée en faveur des
rebelles, et que beaucoup de troupes sortaient du
Kaire pour le combattre., il revint précipitamment à
Belbéis. Désespérant de s'y soutenir, il retourna pour
la seconde fois à Damiette.tNe s'y croyant pas encore
eu sûreté, il envoya à Alexandrie son harem et ses effets
les plus précieux. Aussitôt après la retraite de Mé-
hémed-Pacha à Damiette, 2000 Albanais l'y poursui-
virent. Le 13 floréal, le Pacha fit une sortie sur les
rebelles , les dispersa , et prit tous leurs effets et muni-
tions de guerre. Aussitôt que cette nouvelle parvint au
Kaire ; Osman-Bey-Bardissi et ses Mamelouks , avec
ses nouveaux alliés albanais , ayant à leur tête Méhé-
med-Ali, allèrent assiéger Méhémed-Pacha dans son
camp , sous les murs de Damiette. Ils parvinrent bien-
-tôt à forcer les retranchemens. Ce malheureux vice-roi
se réfugia dans la forteresse de Lesbié , où il fut obligé
( '})
de se rendre aux ennemis qui le Rrent prisonnier, et le
confinèrent dans une maison au Kaire , où il fut gardé
à vue. Damiette tomba au pouvoir d'Osman - Bey-
Bardissi. Les Albanais la mirent au pillage , et y com-
mirent toutes sortes d'horreurs.
De là le bey mercha vers Rosette , dont il s'empara
après avoir réduit et mis à contribution toute la Basse-
Egypte et le Delta. Ainsi, en fructidor de l'an II.
toute l'Egypte tomba entre les mains des Mamelouks ,
excepté Alexandrie qui se trouvait comme bloquée
par terre , et dont les forces en imposaient à des troupes
qui n'avaient aucun moyen de siège.
Peu de tems avant la prise de Rosette , Ali-Pacha
avait été envoyé par la Porte en Egypte en qualité de
vice-roi. Ce pacha avait commandé long-tems à Tri-
poli de Barbarie ; en ayant été cbassé , il alla au Kaire,
où il vécut jusqu'à l'invasion des Français, dans une
liaison intime avec les beys. C'est sous leurs drapeaux
qu'il combattit les Français. Il se réfugia , après nos
succès en Syrie, avec Ibrahim-Bey. Il était la créature
du visir , et par conséquent l'ennemi du capitan-
pacha et de son favori Méhémed-Pacha. Néanmoins
Kourchid-Pacha , quoique partisan du dernier , lui
remit le commandement d'Alexandrie. Peu de tems
après son arrivée , il ne laissa plus de doute sur ses
dispositions favorables aux Anglais. Il chercha à em-
pêcher que l'agent français en Egypte ne se rendît au
Kaire, comme il en avait l'ordre du Premier Consul.
Il voulut même le faire assassiner , tant dans la route
qu'à son arrivée. Il n'y réussit pas car cet agent fut
reçu avec beaucoup de distinction au Kaire. Il se
servit ouvertement de la médiation du vice - consul
( 14 )
anglais à Alexandrie , pour envoyer des paroles de
paix à Osman-Bey qui se trouvait à Rosette , et lui
proposer un accommodement, mais ce général, ainsi
que le Shirk-el Beled-Ibrahim-Bey, qui gouvernait le
Kaire , refusa de conclure toute paix qui n'aurait
pas pour base le rétablissement du gouvernement
mamelouk , tel qu'il était avant l'arrivée des Français.
AH Pach-t n'accepta point ces propositions, et attendit
à Alexandrie que ses forces eussent pu s'augmenter pour
tenter une expédition qui le mettrait en possession
de son gouvernement. Personne ne doute que les
Anglais qu'il avait chargés de cette négociation , bien
loin de traiter de bonne fui pour concilier les partis ,
firent à cette époque tous leurs efforts pour inutiliser
ces démarches pacifiques , dont la réussite les aurait
éloignés du but qu'ils s'étaient proposé.
Les Mamelouks, de leur côté, quoique sans crainte à
l'égard d'Ali-Pacha, étaient bien loin de jouir tranquil-
lement de la puissance qu'ils devaient à leurs inquiets,
avides et éphémères alliés. Au lieu de s'attirer l'amour
des peuples qui les-avaient appelés et desirés , au lieu de
faire bénir. leur gouvernement et de justifier les espé-
rances que leur retour avait fait concevoir, ils suivirent
une marche entiérement opposée à la justice , à la mo-
dération et même à la bonne politique , et se condui-
sirent comme les Flibustiers, qui mettaient à feu et à
sang , et pillaient une ville qu'ils savaient ne pouvoir
garder. Les Arnaoutes, qui chaque jour réclamaient leur
paye arriérée (somme exorbitante) devenaient le pré-
texte des exactions des beys ; mais dans le fait toutes les
sommes qu'ils amassaient parde si cruels moyens, étaient
réservées particulièrement pour les Mamelouks, qui
( l S )
avaient des besoins très-grands à satisfaire , et voulaient
l'assurer des ressources en cas de malheur. Ceux-ci
avaient toujours le pied à l'étrier, achetaient des mules,
des chameaux , échangeaient leurs richesses contre de
l'or et des pierreries faciles à transporter , et ne faisaient
aucune dépense qui pot faire croire qu'ils avaient l'es-
pérance de conserver le Kaire. Les négocians, classe
d'hommes qui avait le plus desiré le rétablissement dee
Mamelouks, crurent trouver en eux la générosité et
l'exactitude qui les distinguaient autrefois. Ils se hâtèrent
de leur offrir leurs plus riches marchandises. Il aurait été
honteux et dangereux d'en exiger le paiement comptant;
mais ils furentJrustrés, tant de leur capital, que du bé-
néfice qu'ils avaient stipulé.
Ibrahim-Bey, proclamé Schirk-el-Beled, tenait d'une
main faible les rênes du gouvernement. Chaque Bey ,
chaque Kachef, chaque Mamelouk tuait, emprisonnait
et pillait à sa volonté. Sous le moindre prétexte , les
personnes les plus considérées par leur rang , leur
mérite, leurs vertus ou leurs richesses , devenaient les
victimes de la tyrannie. Un des hommes que la consi-
dération publique environnait le plus, le juge de la
douane , respectable à tous égards , ne peut fournir
du bois que lui demande Elfi-Bey-le-Petit ; il çst
appelé et décolé de suite. Hussein-Aga-Ouali empri-
sonne un chirk pour avoir son argent. Ibrahim-Bey,
sollicité par les pa,-ens, le réclame*; son subordonné
lépond que cela est juste , et il lui envoie sa tête. Hus-
sein-Bey, surnommé le Juif, monstre cruel et féroce, ne
se contente pas seulement de faire porter au château du
Mekias sa demeure , et de faire précipiter du haut de ses
tours une foule de malheureux Osmanlis , tant soldats
An is.
( 16 )
cachés ou prisonniers, que paisibleshabitans, mais en-
core il pousse l'avidité et la férocité jusqu'à faire arrêter
par ses chaloupes canonnières, postées au pied de ses
murs, tous les bateaux venant de la Haute-Egypte.
S'ils portent des pèlerins de la Mecque ou des voyageurs
venant de la Nigritie , qui ont avec eux quelques
richesses ou des esclaves, il les fait traduire devant lui,
Its fait étrangler , jeter dans le Nil, et s'approprie leurs
richesses. Cent malheureuses victimes ont souvent été
immolées pendant une seule nuit, à son avidité, et
tout le monde sait que près de huit mille Osmanlis
ont péri de cette manière pendant l'espace de temps
on ce féroce Grec a souillé le Mekias de sa présence.
Dans l'intérieur de la ville , les contributions se succé-
daient à l'infini. Arnaoutes, Mamelouks, tout semble
regarder les habitans comme un vil troupeau, et leurs
biens comme leur propriété! On se plaignait du peu de
caractère du vieux Schirk-el Beled-Ibrahim-Bey , et on
attendait impatiemment le retour au Kaire d'Osman-
Bey-Bardissi. Son énergie et son génie ambitieux
devaient faire croire qu'en accumulant sur sa tête toutes
les fonctions et toute l'autorité , il ferait disparaître les
vexations et tracasseries subalternes ;'mais combien les
infortunés furent cruellement trompés ! Son arrivée
au Kaire eut lieu dans les premiers jours de brumaire
an 12. La perspective de la prospérité publique et les
bénédictions de la multitude ne purent réprimer l'es-
prit vexateur , l'avidité farouche et la condescendance
criminelle qui régnaient à la cour du bey. Les conseils
de quelques hommes sages qui l'engageaient à for-
mer un plan pour l'avenir , à prévenir les désordres et
à rendre à l'Egypte un peu de repos et de tranquillité,
ne
( 17')
ne purent lui faire changer de système. Il faut payer
les Albanais disait-il; ils demandent avec menaces
ïexrpaye : il nous faut chercher les ressources qui nous
manquent, partout où nous pouvons les trouver. Sous
ce prétexte, les contributions se succédèrent avec rapi-
dité, et sous des dénominations qui auraient paru ridi-
cules si elles n'avaient été atroces. Le Nil fut très-bas
cette même année , et n'inonda que très peu de terrains.
Il y avait cependant une grande quantité de grains dans
la Haute-Egypte ; mais à l'arrivée d'une barque chargée
de cette denrée, les Mamelouks ne la payaient pas ou la
payaient à vil prix, et la revendaient ensuite à un taux
exorbitant. Les possesseurs, effrayés du sort réservé à
leur propriété , n'en portaient plus au Kaire ; de ma-
nière que les seu!s beys ou kachefs, maîtres du prix de
cette denrée nécessaire, le maintenaient excessivement
haut. Tous les corps étaient taxés successivement au-
delà de leurs moyens : les Européens ne furent pas même
épargnés. L'exemple du passé. ainsi que les efforts des
agens des diverses nations européennes, ne put em-
pêcher la levée des impôts qui, sous le nom d'em-
prunts , étaient exigés des Francs. Osman Bey poussa
l'insolence jusqu'à envoyer Hussein-Bey à la tête de la
force armée, demander deux cents bourses à ! agent
français. Ce ne fut que par sa fermeté en recevant
Hussein-Bey à sa porte le sabre à la main , et en lui
interdisant l'entrée de sa maison , que le nom français
put cette fois être respecté.
Les villages étaient ruinés par les incursions des
troupes , et les contributions successives qu'imposait
chaqug4fô[,i jjui^çles disputaient tour-à-tour les armes
B
( 18 )
à la main. Aucun droit de propriété n'était reconnu
s'il n'était soutenu par la force.
La non-communication avec Alexandrie , interdite
par Ali-Pacha , interrompait tout commerce extérieur.
Jusqu'à l'arrivée de ce vice-roi, graces à l'esprit de
prévoyance et aux mesures sages et prudentes prises
par Kourchid-Pacha, gouverneur , capitan-bey, com-
.mandant les forces navales, et Janib-Effendi, admi-,
nistrateur-général des finances de l'Egypte, la ville
d'Alexandrie jouissait de la plus grande tranquillité et
sûreté intérieure. Les habitans, les agens européens
et leurs nationaux n'avaient d'autres craintes que
celles de l'approche d'une armée ennemie. Mais tout
changea par la présence d'Ali-Pacha , fameux dans
les fastes de 1 histoire d'Alger, de TI ipoli et de Gerbi,
homme adroit et féroce dont la renommée seule jeta
la terreur parmi les Européens établis en Turquie , et
suffisait à troubler la libeité et la sûreté de leurs opé-
rations commerciales. Son arrivée à Alexandrie fut
le signal de la piovocation à toute espèce de désor-
dres. Les consuls, les nationaux et protégés, les auto-
rités du pays, les chefs de la loi, les Turcs, Arabes,
Fellaks , toutes les classes de personnes enfin furent in-
quiétées , maltraitées par tous les moyens que peut
inventer une autorité qui ne connaît d'autres lois que
ses caprices. Les vexations d'Ali-Pacha, et les dé-
sordres de ses troupes qu'il autorisait, et qui avaient
poussé l'insolence jusqu'à tirer des coups de fusil aux
consuls dans leurs maisons, et sur leurs pavillons et
leurs armes , les forcèrent à chercher un asyle à. bord
de l'escadre ottomane , mouillée à Alexandrie. Cette
démarche en imposa au pacha , qui consentit à traitef
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avec eux d'une manière qui convenait à la dignité des
puissances européennes. Ils retournèrent enfin dans
leurs maisons, après avoir obtenu des conditions qui
assuraient la tranquillité de leurs nationaux: heureuse-
ment Ali-Pacha dut partir peu après pour le Kaire, et
les Européens durent leur repos à ce départ. L'Egypte
se trouvait donc livrée aux désordres de toute espèce, a
à l'anarchie la plus complète, et déjà l'espoir s'éteignait
dans tous les cœurs.
Au Kaire , les Arnaoutes et les Mamelouks étaient
comme deux armées en présence, qui n'attendaient
qu'un signal pour se livrer bataille. Les premiers,
connaissait la supériorité de leur nombre , deman-
daient avec menaces leur paye entière. On sait que,
dans les armées turques, un dénombrement est im-
possible : l'auteur de toute proposition y relative en
serait bientôt la victime. Il fallait donc s'en rapporter
à leur bonne foi toujours suspecte , et payer alors ce
qu'elles avaient demandé dès le principe de leur
alliance avec les Mamelouks ; leur contingent était
de 9,400 bourses , qui faisaient 1,200,000 piastres.
On leur devait encore trois mois qu'ils réclamaient à
grands cris et jusqu'alors de flatteuses promesses
avaient pu seules les appaiser. Les Mamelouks , de
leur côté , thésaurisaient, et se dessaisissaient diffici-
lement du fruit de leurs rapines et de leurs brigan-
dages. Tous faisaient leur bourse , selon l'expression
du pays ; mais la malheureuse Egypte , pressurée ,
épuisée , sans ressources présentes et sans espoir
d'en avoir à l'avenir, pouvait-elle fournir long-tems
aux demandes d'hommes avides, qui ne jetaient pas
même un coup d'oeil sur sa situation ? Les choses ne
( )
devaient-elles pas en venir au point où, des deux
milices insubordonnées, l'une demanderait la paye
airiéice, et l'autre serait obligée de: la refuser ; où les
deux partis exaspérés écldteraient. 'Dans la lutte iné-
vitable qui achèverait la ruine et la destruction du
Kaire et de ses habitans , un millier de Mamelouks,
braves, mais divisés en plusieurs factions ennemies,
résisteraient ils à six mille Albanais , mauvais soldats ,
mais bien armés, et à l'abri des murailles? Si les pre-
miers étaient vainqueurs , quelle force aurait-il resté
entre leurs mains? Leur victoire même leur aurait été
plus Fatale qu'une défaite. Si les Arnaoutes, comme il
était probable, avaient le dessus, de quels malheurs ne
devait-on pas être menacé de la part de cette milice
baibare. farouche indisciplinée, et qui avait secoué
le frein de toute subordination militaire?
Avant de passer à de nouvelles catastrophes , profi-
tons du moment où les Mamelouks étaient maîtres du
Kaire, pour jeter un regard sur quelques individus
les plus influens de leur gouvernement à cette époque.
La vanité fait le fonds du caractere d'Osman-Bey.
Enorguei'li par quelques succès qu'il a obtenus sur
les Osmanlis , il croit que tout doit céder à son sabre
et à celui des Mamelouks. Plein de présomption, il
a déjà perdu le souvenir de ce qu'ont fait les Fran-
çais , ou s'il s'en souvient c'est pour dire: Nous étions
ignorans et peu exercés quand les Français nous ont
surpris désunis ; mais à présent nous avons appris à
nos dépens à faire la guerre. Dieu nous favorise ,
et nous ferons trembler nos ennemis. C'était Osman-
Bey qui tenait ce discours ; c'était le chef de deux mille
hommes tout au plus, braves, mais indisciplinéa et
( il )
désunis plus que jamais. Il avait pour auxiliaires six
mille Albanais plus indisciplinés et moins braves ,
qu'il soudoyait, mais qui le menaçaient à chaque
instant.
Osman-Bey est d'une humeur atrabilaire, augmentée
par une bile répandue, maladie qui doit sous peu le con-
duire au tombeau, car il ne veut faire aucun remède. Il
est opiniâtre et exaspéré , surtout contre les Osmanlis,
avec lesquels il ne veut aucune paix , aucun accommo-
dement ; il se souvient de la trahison dont il a manqué
être la victime à Aboukir; il ne prononce le nom d'Os-
maftlis qu'avec horreur. Osman-Bey n'a de préférence
pour aucune nation ; celle qui l'aiderait et lui fourni-
rait des secours serait favorisée , mais seulement tant
qu'elle lui en fournirait. Il n'a pu être guéri , non plus
qu'aucun Mamelouk , du dédain et du mépris pour les
Européens : ces sentimens naissent et meurent avec eux.
Osman-Bey a été tour-à-tour Français et Anglais. A
l'époque de brumaire , il paraissait tout dévoué à
l'agent impérial, M. Rosetti, dont il avait reçu de
grands cadeaux , et dont il espérait tirer beaucoup
d'argent : ce métal est le plus puissant agent auprès de
lui, et le dieu auquel il sacrifie.
Ibrahim Bey, Shnk el-Beled de nom seulement ,
était sans aucun pouvoir : il envoyait à Osman-Bey
tous ceux qui se présentaient à lui pour affaire; et,
soit par l'effet de son grand âge, soit par une politique
raffinée, il paraissait préférer le repos à toui. Il vient.
à la fin de l'an 12 , de résigner son pouvoir et ses Ma-
melouks entre les mains de son fils, Merzouk Bey,
homme faible , timide et sans aucun talent ni vertus
militaires; il a cependant plus d'idées de justice et de