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SITUATION
DE LA FRANCE,
CONSIDEREE sous les rapports politiques,
religieux, administratifs, financiers,
commerciaux, etc.
PAR J.-CH. BAILLEUL,
ancien Député.
Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris
Ora, dei jussu non unquàm credita Teucris.
VIRG. , Enéid., lib. II.
Chez Ant. BAILLEUL, Imprimeur - Libraire,
rue Sainte-Anne, N°. 71 ;
Et à L'AGENCE générale des placemens sur les fonds
publics , rue du Sentier , N°. 6.
DÉCEMBRE 1819.
DE l'IMPRIMERIE D'ANT. BAILLEUL,
RUE SAINTE-ANNE, N°. 71.
PROSPECTUS,
SERVANT DE PREFACE.
LE titre de l'ouvrage en annonce suffisam-
ment le but. Le despotisme du dernier gou-
vernement et la restauration ont donné à la
France une physionomie si nouvelle, on
pourrait dire si étrange; ils ont introduit
dans le corps politique des élémens si oppo-
sés, si disparates, qu'ils ne peuvent être con-
fondus sans danger, ni saisis qu'avec une ex-
trême difficulté. Il s'agit de distinguer avec
soin et de caractériser avec précision ce
qu'on laisse faire, ce qu'on fait, et ce qu'il
faudrait faire. Telle est la tâche que s'im-
pose l'auteur. Il examine avec une égale sé-
vérité, avec une égale impartialité, tout ce,
qui a influé sur l'état présent des choses. Il ne,
se contente pas d'en mettre à nu les vices et
les inconvéniens; il établit sur chaque point
les principes de conduite qu'il eût d'abord
fallu adopter, en démontrant qu'on ne les a
pas méconnus impunément.
Ces sortes d'écrits, qui participent de la
nature des journaux et de celle des traités
théoriques, sont toujours utiles, s'ils sont le
résultat d'observations bien faites; ils de-
viennent nécessaires, surtout à certaines
époques, parce que, dans les journaux les
mieux intentionnés , on n'est pas toujours
(4)
maître de garder une juste mesure, et que
l'autorité qui s'en irrite, en la supposant déjà
troublée , peut s'égarer de plus en plus. En
examinant de près les choses, on verrait
peut-être que si les ministériels favorisent
les usurpations ou les abus du pouvoir, les li-
béraux, puisqu'on nomme ainsi les vrais Fran-
çais, avec des intentions pures, n'ont peut-
être pas toujours une idée exacte des difficul-
tés que présente et des méditations qu'exige
la haute administration. D'ailleurs, les feuil-
les où l'on traite chaque jour une grande
variété de sujets, ne sont pas propres à des
développemens suivis et de quelqu'étendue,
d'un autre côté, un livre offre une lecture
de trop longue haleine pour les hommes oc-
cupés : c'est ce qui a engagé l'auteur à faire
cette publication par Cahiers. Il a ainsi con-
cilié la commodité d'un journal, et l'à-pro-
pos qui naît des circonstances, avec la soli-
dité d'un ouvrage mûri dans le silence du
cabinet.
Nota : J'avais annoncé que je traiterais la
question relative aux Bannis dans ce premier
Cahier. Les alarmes qu'on vient de renouve-
ler relativement à la loi des élections et
même à plusieurs dispositions de la Charte,
m'ont forcé d'aller au plus pressé. Les bannis
seront le sujet du 4e. Chapitre qui commen-
cera la 2e. livraison.
SITUATION
DE LA FRANCE,
CONSIDEREE sous les rapports politiques,
religieux, administratifs , financiers,
commerciaux , etc.
CHAPITRE PREMIER.
Coup-d'oeil général.
JE prie le lecteur de ne pas s'attacher à ce
que ce titre peut avoir de trop ambitieux.
Les hommes les plus habiles et sans fausse
modestie, je ne suis pas de ce nombre, seraient
hors d'état de le remplir rigoureusement, sur-
tout dans un temps où des considérations im-
périeuses, et la crainte de compromettre les
intérêts que l'on veut défendre, obligent sans
cesse à des ménagemens qui, pour être né-
cessaires, n'en sont pas moins fâcheux. Il en
1
(2)
est quelquefois des observations les plus
sages, comme de certains alimens qui ,
très - salutaires en eux - mêmes , seraient
dangereux pour des santés déjà altérées :
c'est un des caractères et le premier mal-
heur de notre situation. Malgré cet obs-
tacle et beaucoup d'autres qui naissent des
circonstances, j'ai pensé qu'en produisant
quelques vérités utiles, et des vues qui pour-
raient avoir encore des droits l'indulgence,
quand elles n'auraient d'autre mérite que
de mettre sur la voie d'un besoin, d'une er-
reur, ou d'une omission dans l'ensemble des
dispositions dont se compose notre ordre
politique ; j'ai pensé , dis-je , que c'était
assez pour justifier une entreprise qui n'a,
d'ailleurs, pour motif réel, que la crainte de
nouvelles catastrophes, et pour but une
développement et l'affermissement de nos
institutions.
Si je n'avais d'autre intention que de
mettre au grand jour ce qui est mal, je ferais
de la France un tableau effrayant, et qui
peut être encore serait au-dessous de la vé-
rité. En effet , quel est l'état d'un pays où le
soupçon d'un changement dans un minis-
tère frappe des plus vives terreurs les mail-
(3)
leurs citoyens, et nuit plus ou moins à
toutes les transactions; où le plus léger mou-
vement dans les cabinets de l'Europe ra-
nime les plus lâches esperances et les des-
seins les plus criminels ? Une telle suscepti-
bilité dans le corps politique prouve seule
l'étendue des maux dont il est affecté, si elle
n'en révêle pas à l'instant la nature et le
nombre : rien donc ne serait siaisé que de
semer des alarmes. Mais, je dois me hâter
de le dire, si les maux sont grands, le re-
mède en est simple et tout près de nous; il
ne dépend que de la volonté de quelques
personnages : des lors il ne s'agit pas de tra-
cer des tableaux propres à échauffer les
imaginations sur un périlimminent, et qui ne
pourrait être prévenu que par une résolu-
tion désespérée : c'est à la raison, et non aux
passions, qu'il faut parler; aussi je regarde
comme un devoir de bannir tout souvenir
inutile, et de ne rappeler le mal passé qu'au-
tant qu'il peut servir a découvrir plus sû-
rement le bien qui est à faire. Je voudrais
m'assujetir à un langage en quelque sorte
mathématique, je voudrais que chacune de
mes paroles fût une démonstration : je n'en
desespérerais pas, si la force de mon intelli-
gence égalait, dans tout ce que je diraî ,ma
sincérité et la profondeur de ma convic-
tion.
Au premier-regard-qu'on jette sur la
France, on est frappé d'un phénomène pent-
être jusqu'ici sans exemple : c'est-qu'elle est
soumise à deux gouvernemens bien distincts,
et absolument opposés dans leurs principes
comme dans leur but: l'un de droit, l'autre
de fait ; l'un qui parle, et l'autre qui agit ; l'un
qui existe au nom des lois, avec des chefs
visibles ; l' autre, dont tous les efforts ne
tendent à rien moins qu'à détruire ces mêmes
lois, sans qu 'on puisse apercevoir la main
qui le soutient et le dirige:. l'un qui, dès
qu'il se fait sentir, paraît comme un génie
tutélaire et consolateur; l'autre qui des-
sèche-, flétrit, porte de tous côtés les dis-
cordes, les haines, l'épouvante et la des-
truction ; l'un qui semble n'avoir été publi-
quement créé que pour conspirer lui-même
sa ruine; l'autre qui, sans création connue,
malgré, les lois qui le réprouvent et la vo-
lonté publique qui le. repousse, montre
chaque .jour plus d'audace, et paraît devoir
tout envahir
Comment expliquer cette double action,,
(5)
qui ne peut être contestée que par la mau-
vaise foi, ou par un aveuglement qui tien-
drait de la stupidité ? Est-elle la combinaison
d'une prévoyante sagesse-, ou l'erreur d'une
fausse politique? Est-ce un moyen-ingénieux-
et caché de réprimer des doctrines dange-
reuses, d'en propager de salutaires, decorri-
ger ainsi de mauvaises dispositions, et d'é-
touffer de grands maux, avant leur entier
développement; ou faut il l'attribuer à des
suggestions perfides, à des craintes chimé-
riques , à des préjugés , à des préventions
fortifiées par de longues habitudes, à des
obsessions de tous les instans ?
Je ne remarque pas seulement cette double
action dans des hommes étrangers au pou—
voir,ou qui , faisant partie des pouvoirs pu-
blics, agissent comme-individus; je la trouve-
dans les pouvoirs mêmes ainsi, des ministres,.
dans des occasions solennelles, par exemple
aux époques des élections, et, en général
dans les actes où ils ont eu occasion de mani-
fester autant leur opinion que leur autorité,
ont repoussé des citoyens particulièrement,
recommandables, et même plus recom-
mandables aux yeux de la France constitua
tionnelle ; tandis que, d'un autre côté, ils
(6)
désignaient des individus sans titres, au moins
sous le rapport de nos institutions nouvelles,
s'ils n'étaient connus pour leur être con-
traires. Dans.l'un comme dans l'autre cas,
on ne peut voir qu'une déplorable erreur :
elle est palpable, elle blesse les yeux. Com-
ment faire, je ne dirai pas pour le justifier
mais pour la concevoir, sans l'attribuer à des
intentions.répréhensibles.?,
Les écrivains que l'on dit placés sous l'in-
fluence ministérielle, sont non pas seulement.
en opposition, mais en guerre ouverte-avec.
ceux qui, désignés sous le nom de libéraux,
ne demandent cependant que des choses rai-
sonnables et justes: l'exécution, franche de la
Charte constitutionnelle, celle des loisqu'elle
a reconnues et sanctionnées, le complément
de nos institutions, la,répression de tout ce
qui leur est opposé ou pourrait; en y faisant
obstacle, inspirer dès aujourd'hui des inquié-
tudes fondées, et devenir dans la suite, des.
sujets de troubles et d'anarchie. Du reste, pas.
un mot, de la part de ces mêmes écrivains dits
libéraux, qui décèle une pensée coupable,
ou seulement une arrière pensée. Toutefois
leurs antagonistes ministériels les signalent
par les dénominations les plus odieuses ;ils
vont même jusqu'à les traiter d' ultra-libéraux
attendu que, par rapport au gouvernemenl,
ils seraient l'opposé de ceux qu'on appelle
ultra- roylistes. Il est évident cependant que
l'opinion la plus générale, que le corps de
la nation partage les sentimens et Les voeux,
de ces prétendus ultra-libéraux. Qui donc a
tort des ministériels ou de la nation, dont les
ultra-libéraux ne sont bien certainement que
les interprètes? telle est la véritable ques-
tion , qui devient, plus sérieuse , si l'on consi-
dère une autre classe d'écrivains connus
sous le nom d'ultra-royalistes.Ceux-ci sont
également, les ennemis des libéraux ; ils peu-
vent attaquer directement et impunément
nos institutions : à la vérité, ils sont sujets
à des intermittences, et ne marchent que
par accès. Mais d'où leur vient, à certaines
époques, des redoublemens d'audace qui ne
sont sans influence ni sur notre prospérité,
ni sur notre sécurité ?. Or, comment se fait-il
que les ministériels soient sur la même route
que les ultra - royalistes, et tiennent le même
langage ?.
Voilà donc, à cet égard, quel est l'état
des choses. Les ennemis de l'ordre constitu-
tionnel factîon qui a fait connaître tout ce
(8)
dont elle est capable, vont la tête levée, en
divulguant effrontément leurs sinistres pro-
jets ; tandis que les écrivains dits ministé-
riels , sans autre suffrage que celui de quel-
ques agens du gouvernement, attaquent ,
dans les écrivains libéraux, les opinions et les
voeux sur lesquels la nation fait reposer ce
qu'elle attend de plus heureux de l'ordre de
choses qu'elle a adopté avec la Charte cons-
titutionnelle. Il n'est pas facile sans doute
de jeter quelque lumière dans tant de con-
tradictions. Est-ce une raison suffisante pour
ne le pas tenter?
Puisque j'ai parlé d' ultra-royalistes, de mi-
nistériels et de libéraux, je ferai à cette oc-
casion une remarque que je crois digne de
quelque attention : c'est que maintenant,
lorsqu'il s'agit des partis, rien parmi nous
ne s'appelle par son nom.
On appelle ultra-royalistes des individus
qui ne devraient pas même être considérés
comme royalistes. Je Fai déjà dît dans un
autre écrit : « Soyez tout ce qu'il vous plaira,
» mais vous n'êtes point des royalistes. » Il ne
faut que peu de mots pour expliquer com-
ment ils ne sont pas davantage des ultra-
royalistes»
, Lorsqu'il s'agit d'un royalisme constitu-
tionnel, on ne devrait considérer comme
ullra-royaliste que celui qui voudrait don-
ner à la royauté des attributions exorbi-
tantes , extra-constitutionnelles , au profit
du pouvoir : or, ce n'est point ici le cas ;
d'après des faits irrécusables et sans nombre,
les individus qu'on nomme ultra-royalistes ,
n'invoquent la royauté que comme un signe,
une bannière, pour dépouiller la royauté et
la nation de leurs droits, de leurs préroga-
tives ; pour préparer des bouleversemens,
pour s'assurer de l'argent, du pouvoir,
des privilèges; pour légitimer les usurpa-
tions dont ils ne dissimulent pas même les
plans : laissez-les faire, ils remonteront par-
delà Louis-le-Gros , car l'affranchissement
des communes est pour eux le premier
crime de la révolution: ils sont donc les
ennemis de la royauté, même absolue, au-
tant que de la royauté constitutionnelle ; ils
ne sont donc ni ultra-royalistes, ni roya-
listes. On les désigne avec plus de raison sous
le nom d' oligarques, et encore le mot ne rend
pas suffisamment l'intention de ceux qui
veulent subjuguer, à la.fois la propriété, la
civilisation, l'homme dans ses facultés phy-
(10 )
siques,, morales et intellectuelles. Ce sont,
en effet , des factieux, deennemis de la-
population dans le Secret de leurs pensées et
de leurs voeux, des conspirateurs et des par-
ricides dans ce qu'ils, font pour l'accomplis-
sement de leurs projets.
La dénomination de ministériels ne peut
pas non plus donner la, moindre idée de ce
que sont dans l'état les individus auxquels
on en fait l'application
Par ministériels;on ne doit entendre que
des hommes qui , sans sortir de l'ordre
constitutionnel , sans. provoquer des catast-
trophes, craignent toujours, et à propos de
tout, qu'on n'attaque les prérogatives de
la royauté, ou qu'on ne les porte pas assez
loin ; ce sont des hommes qui favorisent le
pouvoir par système, et presque toujours par
intérêet . Nos ministériels, à la vérité, cela
pour la plupart , quant à l'intérêt ; ils s'oc-
cupent bien aussi de l'accroissement, de la
conservation et de la possession exclusive
du pouvoir mais ce n'est, point encore là
ce qui les caractérise
Leurs efforts tendent, avant tout, à rendre
lepourvoir.excentrique, et à le tenir hors-
de la nation. Les oligarques veulent le pour
(III)
voir,! pour renverser la liberté et remettre le
peuple sous leur joug, au nom d'un roi soi-
disant absolu. Les ministériels, sous les ap-
parences et avec les formes nominales d'une
monarchie constitutionnelle, ont établi leur
camp entre les oligarques et la nation. Ils.
invoquent tantôt les oligarques contre la
nation, quand ils voient l'opinion nationale
sur le point de les atteindre, et tantôt la
nation contre les oligarques y quand ceux-
ci les serrent de trop près. Les oligarques;
attaquent les droits de là nation pour la
subjuguer ; les ministériels les reconnaissent,
mais ils cherchent à s'en prévaloir pour la
dominer la différence n'est pas grande. Cette
alternative d'attaques et de prières est un fait
qui ne peut être contesté. Ce fait révèle à
la fois l'existence et la nature de la faction :
les ministériels ont donc pour premier ob-
jet, quelle qu'en soit la causé, de placer et de
maintenir le gouvernement entre les oligar-
ques, et le corps de la nation; ils sont donc dans
l'état une faction qui, pour être moins me-
naçante en elle-même que la première , n'en
est guères moins dangereuse, parce que, si
elle ne fait pas le mal directement, elle le'
tiènt suspendu sur nos têtes, et qu'elle montré
sans cesse, par ses hésitations et les divisions:
qu'elle entretient, la France à ses ennemis,
comme une proie qui ne peut leur échapper-
Quoi qu'elle fasse, la faction des ministériels,,
telle que je viens de la désigner, ne sera-
jamais que le commencement ou un appen-
dice de la faction des oligarques : sous ceux-
ci , 1a France sera mutilée ; sousles autres ,.
elle sera toujours inquiète et souffrante.
Les ultra - royalistes sont une faction
anli-nationale; on peut dire de celle que-
forment les ministériels», qu'elle est extra-
nationale. Ce qui s'explique fort bien par les
élémens qui la composent.
Les coryphées de ce parti sont des hommes
élevés à l'école da dernier gouvernement,,
dont ils croientque la forcea passé dans leur-
tête , parce qu'ils en ont été les instrumens»
Ce régime, sous l'influence d'une volonté
dominatrice ,, avait dénaturé les faits, les
doctrines et les caractères, en plaçant, par
des oppositions aussi profondes que perfides,
les choses et les hommes sous le joug d'une-
nécessité qu'il avait imaginée , et qu'il avait
eu la puissance de réaliser. Ses adeptes, privés
du secours des illusions, étrangers aux cir-
constances qui favorisèrent une entreprise si-
(13)
hardie, ne s'aperçoivent même pas que tout
leur esprit consiste dans l'imitation ou, plu-
tôt la parodie des pratiques de ce régime;
que toute leur force naît des erreurs, des
préventions et des craintes qui ont accom-
pagné la restauration.; qu'ils n'ont pour
acolytes que quelques royalistes résignés,
mais toujours prêts, à la première alarme,
à se retourner vers leurs anciennes affections;
que quelques français bien pensans, mais
timides, dont la conduite serait bonne, si la
liberté ne rencontrait point d'obstacles ; si sa
Conquête et sa conservation n'exigeaient ni
prévoyance, ni courage ; enfin, et c'est le
grand nombre, que ces intrigans, ces spé-
culateurs adroits et impudens que l'kon re-
trouve à toutes les;époques, sons tous les
-costumes, avec toutes les opinions qui peu-
vent donner de la faveur et des emplois.
Cette faction, si on examine sa consistance,
«n'est, à le bien prendre, qu'une coterie ;
elle serait inaperçue, sans l'influence qu'elle
a sur la marche du pouvoir; repoussée par
l'oligarchie., sans racines au coeur de la na-
tion , sans for-ce par. elle-même, sans pré-
voyance et sans vues, loin de constituer ja-
mais, de soutenir et de fortifier un gouverne-
ment, elle ne peut que le compromettre ;
cette incertitude, qu'elle appelle équilibre, et
qui n'annoncé que les oscillations d'une fausse
position , est un danger de tous les instans,
dont il importe chaque jour davantage de
Remontrer, les conséquences.
Le nom de ministériels ne convient point
aux membres d'une faction qui m'est qu'une
portion égarée qu'une dégradation' de celle
qui désole la France depuis tant d'années:
aussi une alliance serait bientôt faite entre
elles, si la dernière consentait seulement
au partage du pouvoir.
Il est facheux que l'on ait donné le nom
le libéraux, et qu'ils l'aient accepté, aux
hommes qui pensent, agissent, écrivent dans
le sens de l'opinion publique, des intérêts
nationaux et de l'esprit de notre gouverne-
ment. Ces divers objets sont ici justement
appréciés : l'opinion qu'on en à , résulte
d'une réciprocité de suffrages qu'on donne
et qu'on reçoit avec une entière confiance,
parce que nous possédons des régles qui ne
permettent pas l'erreur : ces règles sont la
Charte, et les lois dont elle a maintenu l'exis-
tence. Dans le nombre des hommes qui par-
tagent la même opinion, ceux qui écrivent
ne font que proclamer le voeu de la France
constitutionnelle, de cette masse d'individus
propriétaires, industriels , commerçans ; les.
écrivains et les citoyens qui applaudissent à
leurs travaux, ne sont donc qu'une même
chose. Les uns exprimant ce que les autres
pensent ; tous ensemble forment la consis-
tance de la nation, constituent les lumières
de l'époque et l'esprit du siècle. Une dénomi-
natioin qu'on donne exclusivement à quel-
ques-uns, en paraissant les isoler du tout, est
nu grave inconvénient, parce qu'elle induit en
erreur. Il semblerait, en se réduisant à cette
expression de libéraux, qu'il ne s'agit que de
quelques écrivains plus ou moins habiles,
de quelques membres des Chambres que leurs
talents et leur zèle ont fait remarquer du
public, de quelques administrateurs ou ma-
gistrats échappés aux ravages des épurations;
tandis que les opinions, comme des senti-
mens, qui les distinguent appartiennent à la
patrie, qui ne les distingue, en effet, que
parce qu'elle trouve en eux ses interpretes
et ses organes.
Une opinion nationale toute française,
qui n'est point celle d'une classe, d'une co-
terie, d'une faction, ne devrait se désigner,
( 16 )
dans ceux qui la professent franchement,
ouvertement et utilement, que par le titre de
citoyens, de français, d'écrivains nationaux :
telles sont les dénominations sous lesquelles'
il conviendrait de les présenter. De cette
manière, on n'aurait pas l'air d'avoir en
France trois partis qui ne seraient pas en-
core la France; car la France ne marché
ni avec les oligarques anti-nationaux, ni avec'
les ministériels extra-nationaux. Mais elle
marche avec les écrivains nationaux, qui ne
sont point une faction, tant qu'ils seront sur la
ligne de la Charte et des intérêts qu'elle a re-
connus et consacrés; ils sont placés au coeur
de la France, et sont la France elle-même.
Je ne suis point sorti de mon sujet, en cher-
chant à donner une idée générale des opi-
nions et des partis qui divisent la population.
Le parti des anciens privilégiés et dû fa-
natisme ou des oligarques menace sans cesse
le repos del'état, la liberté, la fortune et
la vie des citoyens ; le parti ministériel me-
nace les lois; il paralyse ou éloigne nos ins-
titutions; il favorise, par le fait, les entre-
prises des ultra-royalistes : car tout ce qui
n'est pas pour la nation est contre elle,
dans l'action de son gouvernement : ici, les
( 17 )
faits justifient l'assertion et ses conséquence,*:
Puisqu'il existe une conspiration flagrante
contre la sureté de l'état et ses lois fonda-
mentales, toutes les puissances de l'admi-
nistration devraient être dirigées contre ce
danger toujours imminent.
La faction aristocratique a une organisa-
tion secrète ; on a saisi des armes : des cons-
pirations ont été découvertes, des procé-
dures commencées. Les oligarques ont em-
ployé, pour propager leurs funestes doc-
trines, des pamphlétaires, des prélats, des
missionnaires, des agens de l'autorité. Il
importait à la France que toutes ces trames
fussent mises au grand jour; elle avait le
droit de l'exiger : c'était le seul moyen de
les déjouer, et d'en prévenir le retour. D'où
vient le silence de l'autorité? d'où vient son
inaction? Cet obséquieux mystère n'est-il
pas un encouragement; et la faction, dans
son désappointement, pouvait-elle rien dé-
sirer qui fût plus favorable à la suite et au
succès de ses complots? Où est la cause de
cette apparente complicité? Elle appartient
nécessairement à une erreur; mais quelle
est celte erreur?
On sait que la faction oligarchique pro-
2
( 18 )
digue tous les genres d'outrages à la popu-
lation, qu'elle regarde comme infectée de
tous les vices, comme coupable de tous les
crimes ; elle frappe d'anathême les opéra-
tions des corps politiques, tels que les col-
léges électoraux , par cela seul qu'elles sont
nationales. Les ministériels ne les traitent
pas avec plus d'indulgence : les hommes
les plus estimables aux yeux de la nation
n'obtiennent point leur confiance; que dis-
je ! ils les repoussent aussi d'une manière
injurieuse : cependant ces hommes sont liés,
par tous les intérêts, au maintien de l'ordre,
et leur conduite est irréprochable. Il y a là
un mal-entendu bien étrange : qui a tort, de
la nation ou des ministres? La nation mé-
connaît-elle ses intérêts et ses droits, ou
les ministres sont-ils soumis à une influence
qui les égare?
C'est un fait que, dans les différens de-
grés de l'administration , beaucoup d'agens
sont connus, et par leurs opinions et par
leurs actions, comme dévoués à la faction
oligarchique, et on les laisse en place!
Les tribunaux, recomposés en partie à
une époque malheureuse, se sont trop sou-
vent montrés dignes de l'esprit qui les avait
( 19 )
formés : comment se sont-ils conduits ? Y
a-t-il un moyen, à quelque époque que
ce soit, de les ramener sous le joug des
lois, dans le cas où ils s'en écarteraient?
L'instruction publique doit être considé-
rée comme l'ame de nos institutions, comme
l'espoir de l'avenir : tournée vers l'esprit
militaire sous le dernier gouvernement, l'a-
t-on, sous celui-ci, ramenée à ce qu'elle
doit être, d'après les lois qui nous régissent?
N'est-elle pas entièrement dirigée dans un
sens contraire au but qu'on aurait dû se pro-
poser? Ce systême de monachisme qu'on y
a introduit, n'est-il pas également opposé
à nos institutions, aux voeux de la popula-
tion et à l'esprit du siècle? Mais ce n'en était
pas assez, à ce qu'il paraît, et la faction oli-
garchique n'eût pas été satisfaite. On a laissé
s'élever des établissemens conçus par le fa-
nastime le plus violent, et que l'on peut re-
garder comme les arsenaux du despotisme
et de la contre-révolution. Comment cette
terre, purgée de tous les élemens impurs
qui l'infestaient, préparée, par tant de ca-
lamités et de travaux, à recevoir tout ce qui
est raisonnable et honorable pour l'huma-
nité, se charge-t-elle de nouveau des fléaux
( 20 )
qui, dans une longue suite de siècles , pro-
duisirent tant d'opprobre et de crimes ?
Une grande institution couvre la France,
le clergé catholique : qui peut se dissimuler
les principes qui animent la plupart de ses
membres, et ceux qu'on professe dans ses
écoles ? Si l'on n'y enseignait que l'exagéra-
tion des doctrines et des pratiques d'un
culte déjà sévère, ce serait toujours un mal,
parce que rien n'est plus contraire au bien
que la dépravation d'une chose bonne et
utile en elle-même. Mais qui oserait dire
que c'est l'amour des lois nouvelles qu'on y
professe; que les sentimens qu'on y exhale
sont généreux, et tous également favorables à
la patrie? Qui oserait dire qu'on ne peut pas
signaler des vues tout à fait contraires dans
cette fureur de montrer partout la France
comme étant couverte de sacriléges et d'im-
piétés ? Est-ce à la nation que de telles dispo-
sitions peuvent être utiles, ou à la faction oli-
garchique? Que fait-on pour rappeler cette
institutionaux idées de paix et de concorde,
qui sont trop rarement les siennes-, et que
peut-on pour y parvenir ?
On ne se contente pas de placer les ci-
toyens sous cette influence, dans les rapports
( 21 )
habituels du prêtre sédentaire avec les indi-
vidus soumis à sa discipline ; on a imaginé
de livrer diverses contrées, aux extrava-
gances, à la cupidité, aux calculs de l'am-
bition et de l'orgueil de prêcheurs ambu—
lans, sur les projets desquels personne ne
peut être trompé. Y a-t-il lieu de croire
qu'ils agissent par leur propre mouvement,
et qu'ils ne sont pas poussés par quelque
main invisible et puissante?.
L'on ne pourra pas nier que tel ne soit
parmi nous l'état actuel des choses. Il est
possible que certains esprits imaginent de
bonne foi que ces élémens sont nécessaires
à la conservation de l'ordre social, ou même
que seuls ils peuvent le constituer; c'est alors
une opinion comme beaucoup d'autres opi-
nions qui, pour être répandues, n'en sont
pas moins des erreurs; seulement il faut se-
hâter de dire que, depuis les événemens
qui ont régénéré notre patrie, on n'avait
point encore imaginé de faire concourir au
succès de l'ordre constitutionnel, des moyens
qui, dans tous les temps, n'avaient paru
propres qu'à le combattre et à le détruire.
Ce sujet si nouveau mérite bien d'être l'objet
d'une discussion sévère.
( 22 )
Sans entrer en matière, j'énoncerai cepen-
dant un fait irrécusable : c'est que tous ces
calculs d'une politique positive ou négative,
peu importe, sont formellement réprouvés
par le corps dé la nation. Qui pourrait en
douter ? Quand tout conspire, soit pour al-
térer, soit pour renverser nos institutions,
comment ne succombent-elles pas ? quelle
est donc l'appui qui les soutient, lorsque, sur
tous les points, elles sont attaquées avec tant
de furie ? Quelques écrivains dévoués : ils
seraient encore accablés par le seul nombre
de leurs adversaires; mais la nation, la rai-
son, la justice, sont avec eux. La puissance
de l'opinion est aujourd'hui sans bornes,
parce que tous les faits sont éclaircis; les
nuages qui avaient obscurci tant d'événe-
mens sont dissipés ; les français connaissent
enfin leur point de ralliement et leurs enne-
mis. La faction des privilégiés, nobles et
prêtres , voilà leurs ennemis ; les principes
consacrés par l'assemblée constituante, re-
connus par la Charte, voilà le point de ral-
liement. Quels que puissent être les événe-
mens, si ces principes étaient encore une fois
méconnus par l'autorité, ils n'en seraient pas
( 23 )
moins la règle inaltérable de tous les vrais,
citoyens et le but de leurs efforts.
Je suis loin d'attribuer les désordres que je
riens de rappeler, uniquement à l'ambition et
à la méchanceté. Personne ne veut ni son-
déshonneur, ni sa destruction. Je ne doute pas
que l'inexpérience et l'ignorance, la peur et
d'anciennes habitudes ne jouent un très-grand
rôle dans tout ce qui se passe.
En effet, examinez ce qui tient aux cir-
constances, il n'y a pas un fait ou un prin-
cipe sur lesquels on soit d'accord; depuis un
certain temps , des hommes revêtus de
grands pouvoirs sont tombés dans les erreurs
les plus grossières et les plus capables d'ins-
pirér les plus justes craintes sur leur conduite
future : peut-être même l'insuffisance ou le
côté faible de quelques-unes de nos institu-
tions ont-ils inspiré à des esprits peu réfléchis,
l'idée de chercher parmi les débris de l'ancien
régime des moyens qu'ils ne savent pas trou-
ver dans l'esprit et les intentions de notre
régénération.
Ceux qui exercent l'autorité seraient pro-
bablement plus circonspects dans leurs dé-
terminations, s'ils envisageaient toujours la
( 24 )
marche des affaires dans son ensemble, et
l'influence respective de chacune des parties
l'une sur l'autre. Cet état de choses si con-
tradictoire, si désordonné sous le rapport
politique, le croit-on étranger à ces opéra-
tions qui entretiennent le travail et l'aisance?
On oublie trop qu'en définitive tout le but de
cette grande machine sociale est de faire
subsister chaque individu. Les écrivains mi-
nistériels, accoutumés à se repaître d'illusions
ou au moins à les répandre, ont dit que
les produits de notre industrie, exposés au
Louvre, annonçaient notre prospérité. Il est
dans la destinée de ces écrivains de se trom-
per sur tout, à ce quil paraît : il n'y a pas plus
de prospérité, que de dignité sous une ad-
ministration incertaine et chancelante : nous
en offrons une preuve sensible. Le décrois-
sement journalier de nos moyens de travail
annoncerait seul les vices de notre adminis-
tration, comme les vices de notre adminis-
tration suffisent pour qu'on puisse juger de
l'état de notre commerce, de notre indus-
trie , et, qui plus est, de nos rapports avec
l'étranger.
Sous quelque point de vue qu'on envisage
( 25 )
notre situation, elle est également affligeante.
Quel est donc l'esprit de vertige qui précipite
ainsi la France vers de nouveaux malheurs ?
En quoi a-t-elle mérité d'être traitée avec
tant de défiance? Jamais peuple montra-t-il
plus de soumission à l'ordre, aux lois? Sou-
vent sa seule contenance, dans ces derniers
temps, a réprimé les factieux : qui ose ré-
pandre ces inquiétudes cruelles, ces craintes
qui obsèdent les meilleurs esprits ? Toujours
l'horrible faction qui a conjuré la perle de
la patrie. Les dépositaires de l'autorité ne
savent-ils donc pas qu'en irritant les esprits
chaque jour davantage par la présence d'ob-
jets faits pour déplaire-, pour inquiéter, pour
inspirer l'indignation, on court le risque de
voir s'affaiblir rapidement cette disposition si
précieuse à accueillir les idées modérées et sa-
ges qui seules terminent les révolutions, en
permettant de faire de bonnes lois, et de fon-
der des institutions durables? Cette disposi-
tion est la nôtre ; nous la devons à une si ter-
rible expérience, à tant de catastrophes, à tant
de biens et de maux, de gloire et de revers,
qu'il serait bien plus affreux d'en perdre le
prix. Redoutons ces temps où, par suite de l'ir-
ritation des esprits, il n'était plus permis d'é-
( 26 )
noncer une idée qui ne fût une menace ou
une violence.
Je mettrai une grande application à bien
déterminer ce qui, dans les délibérations et
les mouvemens de l'opinion, pourrait con-
duire à d'aussi fâcheux résultats.
Après les revers que nous avons éprouvés ,
il ne nous reste qu'un moyen de recouvrer
notre gloire, de reconquérir l'Europe et
le monde : c'est de leur servir de modèle en
leur montrant ce que peuvent pour le bon-
heur des nations un gouvernement régulier
et la liberté fondée sur des lois sages. Ce
genre de triomphe ne séduira-t-il donc point
les agens du pouvoir ?
Je me résume dans ce peu de mots : il ne
peut y avoir de paix, d'ordre et de prospé-
rité en France que par le systême constitu-
tionnel, tel qu'il est aujourd'hui fondé ; la
paix de l'Europe est dans l'exemple de la
France. Heureuse si la France est constitu-
tionnellement administrée, remplie de trou-
bles , si l'ordre constitutionnel est méconnu,
ou seulement interverti parmi nous !
( 27 )
CHAPITRE II.
De la Restauration.
DES événemens aussi extraordinaires qu'im-
prévus replacent sur le trône de France une
dynastie qui en fut long-temps éloignée, et
que des efforts sans cesse renouvelés, mais
toujours en vain, n'avaient pu jusques-là y
rappeler. Ce moment fut pour quelques-uns
celui des espérances les plus exagérées et les
plus menaçantes, et par cette raison-là même,
pour le plus grand nombre, un sujet de
sérieuses inquiétudes.
La nation, après une période de vingt-
cinq ans, avait éprouvé une régénération
complète dans son organisation politique,
dans ses lois, dans ses moeurs, dans ses
habitudes, en un mot, dans tous ses rapports
sociaux. Ses armes avaient jeté un grand éclat
elle avait vaincu l'Europe; elle avait com-
mandé le respect et l'admiration du monde
entier. Mais ces grands changemens n'a-
vaient pas été opérés sans obstacles, et tous
les français ne s'étaient pas ralliés à de si
nombreux triomphes. Une conspiration s'é-
tait constamment manifestée sous toutes les
( 28 )
formes qui ont pu la mettre à même de-
nuire; elle avait, par ses conseils, perdu la dy-
nastie. En même temps qu'elle provoquait la
guerre étrangère, elle organisait dans l'inté-
rieur des soulèvemens et la guerre civile.
Je dis une conspiration, et la preuve de
mon assertion est facile. Pour juger de la
nature d'une action ou de la conduite des
individus par rapport à l'état, il faut examiner
ce qu'est cette action, cette conduite, relative-
ment aux lois et d'après le nombre des indi-
vidus qui s'y sont ralliés : ces deux règles,
en pareil cas, sont en même temps nécessai-
res et infaillibles. Or, l'ordre de choses que
la conspiration entendait soutenir, avait été
formellement proscrit et anéanti par le con-
cours unanime du monarque et des représen-
tans de la nation , régulièrement nommés,
convoqués et réunis. L'ordre dé choses que
les conspirateurs ont eu pour but de détruire,
était consacré par le même concours de
puissance et de volontés. Les agresseurs ont
donc toujours été sans excuse comme sans
droit. On a voulu, dans ces derniers temps,
pour favoriser d'absurdes systèmes, jeter
des nuages sur ce qui est devenu un fait
qu'aucune puissance, soit humaine, soit di-
( 29 )
vine, ne peut altérer, et contre lequel vien-
dront se briser tous les sophismes de la révolte
et de la trahison. Quant au nombre des op-
posans, ils sont à peine une poignée, si on
daigne les comparer à la masse des français
qui forment la nation. D'ailleurs, cette masse
des fiançais avait défendu le territoire que
les conspirateurs, placés dans les rangs des
étrangers, avaient attaqué les armes à la main.
L'intelligence de ces derniers, soit avec l'é-
tranger, soit entr'eux, a donc constitué une
conspiration, et leur soulèvement une ré-
volte. Je réppndrai tout à l'heure à des argu-
mens qu'on lire d'une circonstance particu-
lière : l'autorisation des princes. Il ne faudra
pas de grands efforts pour démontrer que
cette autorisation, si elle a existé, a été le
fruit de la déception, de l'imposture et de
la calomnie, et que, par conséquent, elle
n'a jamais existé de droit.
A l'apparition des princes de la maison de
Bourbon, les auteurs et fauteurs de la guerre
civile prétendent que leur étendard est celui
de la monarchie; qu'ils sont les victimes et les
modèles de la fidélité, le bras droit, le seul
asyle de la cause de la légitimité et de la dy-
nastie des Bourbons, à qui leur fureur n'a-
( 30 )
vait jusqu'ici rendu d'autre service que de
les avoir fait éloigner pour jamais du terri-
toire français.
De son côté, la nation avait marché sous
une bannière que, d'après ses lois, elle avait
le droit de regarder comme celle de l'ancienne
dynastie, et comme la sienne, puisque ses
voeux et l'assentiment du monarque avaient
été consignés et confondus dans des actes so-
lennels , proclamés à la face du Ciel et de la
terre.
On ne concevait pas que le nouveau gou-
vernement pût balancer , lorsque'entre deux
concurrens, l'un ajoutait encore à la légi-
timité de ses titres, la jouissance et le droit
qui résulte de la force et du nombre; il sem-
blait qu'il ne pût rien faire de plus sage que
de rattacher son existence à ces actes d'une
•garantie commune , et de se placer sous les
couleurs qui en étaient le signe.
Il en fut tout autrement : dans ce premier
conflit, la nation succomba; elle se trouva
forcée d'abandonner l'emblême qui, dans
ses souvenirs, s'unissait à tant d'époques
brillantes, à tant de hauts faits et de senti-
mens sublimes. Il est vrai que de prétendus
restaurateurs , pour raison à eux connue,
( 31 )
avaient anticipé sur la manifestation de la vo-
lonté du prince, et que, quand il ordonna ce
changement, il ne fit, en quelque sorte,
que consacrer un fait. Mais cette résolution
n'en fut pas moins douloureuse pour les amis
de la patrie, c'est-à-dire, pour la France en-
tière ; ils la regardèrent comme d'un sinistré
présage, non pas seulement comme l'obser-
vait dernièrement un écrivain distingué,
parce qu'elle détruisait un des objets de
leurs plus douces affections, mais surtout
parce qu'elle confirmait les espérances de la
faction anti-nationale , et qu'elle l'encou-
rageait à poursuivre ses projets de destruc-
tion , d'asservissement et de vengeance.
Ce succès était d'autant plus fait pour in-
quiéter, que tout le monde savait, en France,
que les hommes qui l'avaient obtenu n'étaient
pas d'avis d'en rester là ; ils circonvenaient
le trône de toutes parts; on aurait dû, non
les favoriser spécialement, mais les contenir
d'autant plus rigoureusement, qu'ils étaient
plus disposés à se prévaloir d'une commu-
nauté de malheurs, d'une apparence de con-
formité dans les intérêts et dans les opinions
avec de hauts personnages. A défaut de cette
circonspection, le gouvernement se trouvait,
( 32 )
d'entrée, placé au milieu d'une faction, en
général, le plus grand de tous les dangers
et le premier dans une semblable position ;
parce que cette faction était la cause toujours
agissante de toutes les divisions qui avaient
existé entre la nation et le trône. La que-
relle recommençait donc de plus belle, la
nation ne voulant pas se soumettre absolu-
ment au joug des privilégiés.
La proclamation de la Charte pouvait du
même coup faire cesser toutes les craintes
d'une part, et de, l'autre, toutes les préten-
tions contraires aux intérêts, de l'état, par
conséquent à ceux de. la dynastie; mais on
vit encore avec une peine infinie, qu'au lieu
de lier l'époque présente à celle de notre
régénération, on se reportait, dans le préam-
bule, aux anciennes ordonnances des rois,
relatives aux libertés accordées à des serfs,
en considérant ces ordonnances comme
exemple et comme autorité de ce que l'on
pouvait faire; qu'on y parlait de concessions,
arrachées à la faiblesse par là violence; on
trouva de l'hésitation, et au moins le com-
mencement d'une grande erreur, dans ces
paroles. » En cherchant ainsi à renouer la
» chaîne des temps que de funestes écarts
(33)
» avaient interrompue, nous avons effacé
» de notre souvenir, comme nous voudrions
» qu'on pût les effacer de l'histoire, tous
» les maux qui ont affligé la patrie durant
» notre absence. " Effacer le souvenir des
maux qui ont affligé la patrie, était sans doute
un but digne d'une ame généreuse; mais il
semble qu'on remontait lin peu haut; il ne
fallait pas laisser à des esprits déjà tourmen-
tés; la chance de croire au moins, d'après le
vague de l'expression, car je suis convaincu
de la pureté des intentions, que l'on avait
voulu confondre avec des maux trop réels,
des principes devenus depuis long-temps les
lois fondamentales de l'état, car ces prin-
cipes avaient pu être entourés de formes va-
riables comme les événemens; mais au fond,
ils étaient restés les mêmes, et avaient tou-
jours été respectés. C'est cette tradition non-
interrompue qui a fait la force de la France,
en ralliant toutes les volontés dans les crises
les plus terribles. Une fallait pas oublier l'é-
poque où ces principes avaient été reconnus
et consacrés, et moins encore la défense du
sol de la patrie, de son indépendance et de
ses droits; défense rendue nécessaire, et jus-
3
(34)
tifiée par des attaques trop fameuses pour
être maintenant révoquées en doute.
Ces observations démontrent la. nécessité
d'une grande netteté et d'une grande pré-
cision dans la conception et la rédaction de
la pensée, lorsqu'il s'agit d'un acte de cette
importance, et qu'on se trouve au milieu de
circonstances qui tiennent en suspens la des-
tinée des états.
Mais si des mesures intempestives ou im-
prudentes, si des rédactions susceptibles d'in-
terprétations inquiétantes ne prouvaient pas
de mauvais desseins dans tous ceux qui
avaient le maniement du pouvoir, elles dé-
celaient au moins une influence que l'on re-
trouve d'une manière beaucoup plus mar-
quée dans la nomination du premier minis-
tère, où l'on vit paraître des noms qui rap-
pelaient les opinions les plus désordonnées
et les plans les plus forcenés.
J'ai déjà donné assez à entendre que l'in-
fluence aristocratique sur la restauration ,
ou, pour parler plus exactement, que son
introduction dans la restauration avait pro-
duit des effets peu favorables, et qu'elle me-
naçait l'avenir. Nous allons voir si les évé-
(35)
nemens ont justifié mes craintes. Divers mi-
nistères ont été formés, tantôt homogènes,
tantôt composés d'élémens divers. Ils se
sont trouvés en rapport avec des chambres
qui, de leur côté, ont offert des nuances
tout à fait différentes, et à peu près toutes les
nuances, excepté une seule. Ce n'est pas ici
une étude de simple curiosité ou purement
historique; seule, elle peut guider dans la
recherche de ce qu'aurait dû être la restau-
ration , pour être constamment bienfaisante,
et pour n'être jamais nuisible; caractère qu'il
fallait lui assurer.
A cette première époque de la restaura-
tion , les ministres , indépendamment de
leurs opinions dont j'ai parlé plus haut, se
regardaient comme très - dévoués au Roi
et à la dynastie ; probablement c'est l'idée
qu'en avaient le Roi et les princes: mais, pour
ces hommes, la révolution n'était qu'une af-
freuse calamité et un long crime; tous les
français, à leurs yeux, n'étaient que des cou-
pables amnistiés. On peut dire, sans les calom-
nier, qu'ils ne se consolaient d'avoir adopté
une Charte qui était toute la révolution, que
parce qu'ils ne la considéraient que comme
un appât, une sorte d'égard pour une opinion
( 36 )
que plusieurs d'entr'eux croyaient devoir mé-
nager, afin d'arriver plus sûrement à un état
selon eux plus désirable; le fond de leur pensée
se manifestait chaque jour davantage; ils
étaient tellement pressés par leurs voeux
secrets, qu'un de leurs orateurs porta l'im-
prudence et l'audace jusqu'à dire qu'une
poignée d'individus armés contre la France
avait suivi la ligne droite, tandis que la na-
tion s'était égarée dans des routes perni-
cieuses : indiscrétion qui eût pu être utile à
la France, en faisant mieux connaître ses
•ennemis, si elle n'avait été trop promp-
tement suivie des plus affreux désastres ; dé-
sastres dont il faut reconnaître que de tels
discours furent les premières causes.
On a dit, pour justifier ce ministère, que
les actes ou les propositions qui en étaient
émanés, n'attaquent directement ni les in-
térêts nationaux, ni les principes de notre
pacte social. Je réponds que leurs actes et
leurs propositions, s'ils n'attaquent pas de
front ces intérêts, les blessent tous plus ou
moins ; que s'ils ne reçurent pas un caractère
hostile, c'est que, d'après la nature des évé-
nemens, on s'était cru obligé de conserver en
place un grand nombre de fonctionnaires,
agens ou employés dans l'armée , dans les ad-
ministrations et dans les tribunaux. La
Chambre des députés surtout, qui renfermait
encore d'excellens citoyens, présentait des
obstacles qu'il eût été difficile de surmonter
entièrement. Malgré ces sortes de digues,
avec quelle rapidité, sous les auspices d'un
ministère qui ne savait apercevoir ni ré-
primer les entreprises les plus criminelles,
avec quelle rapidité, dis-je, l'esprit aristo-
cratique et l'esprit de fanatisme se propagent
et se manifestent ! Encouragés par l'impunité
et par l'exemple, les administrations, les
tribunaux sont sans pouvoir, et bientôt sans
volonté pour les arrêter. L'effet de ce débor-
dement fut aussiterrible qu'il était nouveau,
et inoui jusque-là. La nation tout entière
est accablée de dégoûts , d'humiliations, et
par-là réduite au désespoir. Chaque jour
rend sa position plus pénible, et le mécon-
tentement , causé par tant d'excès, rend pos-
sible l'événement le plus inconcevable, le
plus extrordinaire qu'eût encore présenté
l'histoire. Bonaparte, comme il l'avait prévu,
n'eut qu'à se montrer pour accomplir le pro-
jet le plus audacieux qui jamais ait été conçu.
Au lieu de Bonaparte, c'eût été l'enfer, si
( 38 )
l'on avait imaginé qu'il allait délivrer la
France du joug insupportable que les an-
ciens privilégiés faisaient peser sur elle , la
France y aurait cherché un refuge. J'ai été
à même de remarquer dans plusieurs dé-
partemens combien ce cruel sentiment était
général et profond; la nation entière con-
firmerait mon témoignage.
J'en conclus qu'un ministère composé
d'individus-ultra qui prétendent être très-dé-
voués au Roi, à la monarchie et à la dynastie,
quoique combiné avec des chambres animées
d'un bon esprit, a été, comme il devait l'être,
également fatal à la France, au Roi et à la
dynastie, et qu'une telle combinaison doit
être désormais rejetée comme une pensée
funeste.
Prétendra-t-on que Ce mélange de bon,
les royalistes purs, et de mauvais, les pairs
et les députés attachés aux nouvelles insti-
tutions de leur pays, nuisait à la marche de
l'administration; que si les royalistes purs
avaient été sans entraves, et n'eussent pas
été aigris par une opposition qui rappelait
trop les excès du passé , on aurait vu alors
ce que des hommes si supérieurs, animés de
tant d'heureuses inspirations , auraient pu
( 39 )
pour l'affermissement de la dynastie, pour
la gloire et le bonheur de la France ?..
Le Roi, dans une proclamation datée de
Cambrai, avait dit : Mon gouvernement a
pu faire des fautes; mais on n'expliquait pas
quelles avaient été ces fautes. On pensa que
le gouvernement du Roi avait fait réelle-
ment des fautes et beaucoup de fautes; on
pensa que ces fautes consistaient non pas
seulement dans la non-répression des entre-
prises des oligarques nobles et prêtres, mais-
dans les encouragemens et les mauvais exem-
ples qui leur furent donnés, dans une foule
de mesures du plus sinistre présage, dans
d'insolens discours, où la population était
outragée de la manière la plus indécente et
la plus révoltante. En conséquence , on crut
un instant que le premier soin que l'on pren-
drait, ce serait de ne pas retomber dans des
fautes semblables.
Ce n'est pas ainsi que l'entendirent bientôt
les chefs de l'administration. A en juger par
le parti qu'on prit, il paraît que l'on considé-
ra que si l'on avait fait des fautes, elles consis-
taient à n'avoir pas mis dans le choix des
agens du pouvoir, une parfaite homogénéité,
mais sous le rapport de l'ultra-royalisme le
plus exalté.
(40)
Loin de voir dans les événemens qui ont
tout bouleversé, les erreurs, je pourrais dire
les crimes du premier ministère, on les attri-
bua à une conspiration qui avait pour but de
renverser le trône et la dynastie. D'après ce
systême, les royalistes dressent leurs plans à
l'insu de ce ministère intermédiaire qui avait
préparé le retour du Roi. On arrête les bases
d'une convocation des colléges électoraux
pour la nomination d'une chambre des dé-
putés. Toutes les précautions sont prises pour
que les choix soient tels qu'on les désire. On
réussit partout, sauf une minorité à laquelle
il devait être facile d'imposer silence. Des
émigrés sont admis dans la chambre des pairs,
des citoyens en sont exclus. Un nouveau mi-
nistère est formé ; les chambres s'assemblent ;
le signal est donné ; en même temps que les
propositions les plus fortement caractérisées
sont faites dans la chambre, on attaque,
dans des écrits qui paraissent sous toutes les
formes, tout ce qui fut national : l'armée,
l'administration civile, les hommes, les cho-
ses, les principes; le passé n'est qu'un long
crime ; la France n'est qu'un repaire de ban-
dits et de scélérats; on ne peut reconnaître
qu'une France qui est la France extérieure
( 41 )
c'est-à-dire, la France des émigrés. Le clergé
reçoit une impulsion toute nouvelle, et son
zèle redouble; partout des épurations substi-
tuent des hommes purs à des traîtres qui
jusques-là avaient rempli les places. On n'a
rien oublié; le triomphe est complet; la
France est enfin sous le régime des honnêtes
gens, de ces nommes monarchiques, à qui
le monde appartient, moins encore à raison
de leurs droits incontestables, qu'à raison
de leurs vertus; le siècle d'Astrée va re-
naître sous de si heureux auspices. Il n'en
arriva pas précisément ainsi ; il se trouve
qu'au même moment, les intérêts, sur lesquels
repose l'état actuel de la société, sont attaqués
sur tous les points du territoire. On persé-
cute, on exile, on arrête, on emprisorinne,
on pille, on massacre; une voix courageuse
révèle ces horreurs au milieu de la chambre
des députés, les royalistes purs lui impo-
sent silence. La confusion est partout : plus
de lois, plus d'ordre, plus d'administration;
on imagine des conspirations pour mul-
tiplier les proscriptions, et on multiplie les
proscriptions pour étendre et accroître la
terreur. Au lieu de la paix, du bonheur qu'on
nous avait promis, nous nous trouvons
( 42 )
sous le plus exécrable des régimes; enfin,
l'ordonnance du 5 septembre met un terme
à ce que ces désordres ont de plus épouvan-
table; et, chose inouie , à quelque époque
que ce soit, de telles abominations ont trouvé
et trouvent encore des apologistes ! des apo-
logistes qui ont et à qui l'on conserve un
rang dans notre ordre politique, pour les-
quels il semble qu'il n'y ait ni mépris ni in-
dignation. Couverts de sang, ils demandent
du sang ; ils préparent, ils attendent de nou-
velles proscriptions avec autant de sécurité,
d'assurance, je dirais volontiers de conten-
tement d'eux-mêmes, que s'ils rendaient les
services les plus signalés, tant l'espèce hu-
maine a de peine à secouer le joug des noms
et des titres !
Les hommes qui ont suivi la révolution ,
n'ont jamais douté que le pouvoir tombé
dans une faction dont le fond se compose de
fanatisme, d'hypocrisie, d'insolence et de
■vengeance, ne donnât le spectacle de toutes
les violences et de toutes les cruautés. Mais,
puisque cette expérience était nécessaire à
certains esprits, toujours en garde contre
les plus fidèles serviteurs de la patrie, tou-
jours si bien disposés en faveur de ses plus
cruels ennemis, puisqu'ils avaient besoin de
( 43 )
voir le sang couler, pour commencer à croire
qu'il ne fallait pas leur abandonner tout à
fait les destinées de l'état, seront-ils enfin
détrompés ?
Voilà, selon les ultra-royalistes, ce que
doit être la restauration; et ils ne faisaient
que de commencer : où en serions-nous donc,
si on leur avait permis de continuer?
Je conclus de ces. faits qu'un ministère et
des chambres, autrement, qu'un gouverne-
ment composé d'ultra-royalistes, et homo-
gène dans toutes ses parties, est incapable
de gouverner la France, et qu'on ne peut
attendre de cette espèce de gens que des
fléaux et des attentats.
J'en conclus que ce qui est mauvais dans
son essence, ne peut entrer sans danger, pour
si peu que ce soit, comme moyen, dans la
composition de ce qui est bien; que, par
conséquent, le plus léger sentiment de l'oli-
garchie, dans l'ordre qui nous gouverne, est
un germe empoisonné qui produira toujours
de grands maux.
J'en conclus que les événemens de 1815
ont prouvé que ce qui avait exercé une si
funeste influence en 1814 , est l'esprit et les
principes des oligarques, puisque, maîtres
(44)
en 1815, on n'a pu voir dans les ravages-
qu'ils ont exercés qu'un plus grand dévelop-
pement des principes et des procédés de 1814.
J'en conclus que ce qui a compromis, ce
qui compromettra dans tous les temps la
restauration , est l'influence de la conspira-
tion oligarchique tant qu'elle aura lieu.
J'en conclus que le fait a démontré que
les ultra-royalistes et la dynastie sont deux
choses inconciliables, et que l'action des oli-
garques ne peut s'allier au gouvernement
de la dynastie, dans l'état où se trouve la
population.
Je tire bien une autre conclusion de ces
deux situations où la France s'est trouvée
sous le double aspect qu'a présenté son gou-
vernement en 1814 et en 1815 : c'est qu'on
ne peut revenir à l'ancien régime ni par des
moyens absolus, ni par des voies détournées,
puisqu'un ministère ultra-royaliste, plus
doux, plus circonspect à raison de sa posi-
tion, plus cauteleux dans ses rapports et
dans son action, loin de tromper personne,
n'est parvenu qu'à exciter l'indignation et
des soulèvemens ; tandis qu'en 1815 , un
gouvernement d'ultra-royalistes a paru in-
( 45 )
supportable même à ceux qui jusques-la en
avaient conçu une idée favorable.
Nous avons vu un premier ministère com-
posé d'hommes ennemis déclarés non-seule-
ment de nos nouvelles institutions, mais de la
population et des individus, pris en quel-
que sorte notninativement ; nous avons vu
quelle a été-l'influence de ce ministère sur le
sort de la dynastie, et sur le nôtre, malgré le
bon esprit qui animait encore la très-grande
partie des agens du pouvoir., soit dans l'ar-
mée, soit dans l'administration; nous avons
vu les hommes de 1815 , leurs opérations,
leurs proscriptions, leurs massacres, et nous
avons détourné nos regards.
Après l'ordonnance du 5 septembre 1816,
les choses vont se présenter sous un jour
plutôt différent que nouveau. Des minis-
tres de 1815 étaient restés en place; mais
on leur devait les mesures de salut, et on
pouvait croire qu'éclairés par des malheurs
qui n'avaient pas même encore cessé, ils
allaient embrasser un plan de conduite de
tout point opposé à celui dont on venait
d'écarter les principaux auteurs. On se
trompait. Ce qui va suivre offre une suc-
cession d'incertitudes, de contradictions
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qui ne décèlent que l'ignorance et la fai-
blesse , ou tout au plus une condescen-
dance imprévoyante pour une influence ca-
chée.
La première: chose qui frappa dans ce mi-
nistère régénéré , c'est qu'il maintint en
place, contre la nature des choses, contre
toute prudence, et contre le voeu public,
presque tous les nommesde 1815. Cepen-
dant il ne paraissait pas se dissimuler le
danger de leurs intentions et de leurs pro-
jets ; il en paraissait comme obsédé ; le senti-
ment des maux dont les oligarques menacent
la patrie, nous valut tous les efforts des mi-
nistres pour écarter au moins les hommes les
plus dangereux du parti, des élections de 1816
et 1817. Le même sentiment fit proposer la loi
des élections, qui fût rendue dans la session
de la première de ces deux années.
On ne petit trop rappeler avec quelle in-
quiétude et quelle impatience la France
attendait le résultat de ces élections , bien
plus occupée des mauvais choix qu'elle
redoutait, que des moyens qui pouvaient
lui donner les meilleurs. Avec quelle joie
elle apprenait qu'on avait rejeté tel ou tel
individu, devenu horriblement célèbre en