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SITUATION
MORALE ET POLITIQUE
DE LA FRANCE
EN 1870
PAR
CHARLES DE NOGERET
TOURS
CATTIER, ÉDITEUR
1870
ERRATA.
Page 20, ligne 17 : au lieu de des, lisez de.
Page 43, ligne 12 : au lieu de les pardonner, lisez tout par-
donner.
Page 47, ligne 13 : au lieu de la gynécée, lisez le gynécée.
Bordeaux. — Imp. de la Guienne, rue Gouvior, 20.
SITUATION MORALE & POLITIQUE
DE LA FRANCE
EN 1870.
I.
MON CHER AMI,
Tu veux que je te parle de la France ; elle
t'inspire presque autant d'intérêt que ton
pays. Je le comprends ; tes ancêtres se sont
battus pour elle et le sol qui a reçu notre sang
ne peut nous être complètement étranger.
Je vais donc essayer de dépeindre notre
cruelle situation. Ne sois point surpris de
trouver dans mes paroles moins de plaintes
que de critiques et de reproches ; car il faut
6
bien en convenir, la France est la seule
cause de son abaissement. Elle peut bien, à
juste titre, accuser le gouvernement qui
vient de la trahir ; mais elle ne se disculpera
jamais de l'avoir choisi, de l'avoir élevé à
l'autocratie, et de s'être livrée pieds et poings
liés à l'aventurier audacieux, le lendemain du
jour où elle le considérait encore comme un
bouffon.
L'Europe ne comprit pas cette élévation
inattendue. Elle crut à une protestation
contre la mollesse de la politique extérieure
du règne déchu et à un retour vers les idées
de conquête. Elle se trompait étrangement.
Les Français étaient devenus plus pacifiques
que jamais.; le far niente de dix-sept ans les
avait séduits. Il faut avoir vécu parmi eux
pour comprendre à quelles combinaisons
de passions mesquines, de rancunes étroites,
de sentiments pusillanimes le second empire
dut le jour.
Si nous cherchons à mettre en lumière ces
7
causes cachées, c'est dans la conviction que
les fautes du passé peuvent éviter les fautes
de l'avenir. Nous ferons notre possible pour
ne pas manquer à notre tâche ; mais, avant
tout, nous sommes obligés de prendre les
événements à leur origine et de remonter vers
le cours du passé.
Lorsqu'en 1848 la République fut pro-
clamée par les faubourgs de Paris, une im-
mense panique se répandit par toute la
France. Les glorieux souvenirs attachés à un
pareil état de choses n'étaient point complè-
tement effacés, mais les sanglants souvenirs
de la terreur et de la guerre civile l'étaient
encore moins. A part les ouvriers des gran-
des villes et quelques individualités isolées
dans les campagnes, on peut dire que le peu-
ple français fut plongé dans la plus profonde
consternation.
Toutefois, après le premier mouvement de
surprise, on se rattacha à une commune
pensée de salut. Le Gouvernement provisoire
8
avait proclamé la république, sauf ratification
de la nation. Cette restriction consolait un
peu : elle offrait comme une brèche ouverte à
l'espérance. De plus; les Chambres étaient
convoquées dans un très bref délai, et l'on
comptait bien nommer des députés assez
énergiques pour s'opposer aux saturnales
démagogiques dont les émissaires de M. Le-
dru-Rollin et les fameux bulletins de la répu-
blique semaient les ferments de toutes parts.
On se trompait complètement. L'Assemblée
fut bien composée de députés dévoués à l'or-
dre. Bien plus, elle était entièrement mo-
narchique; elle avait toute puissance entre
mains; elle pouvait, d'un mot, réaliser les
voeux du pays et les siens. Nous allons voir
comment elle accomplit sa mission.
Nous n'avons point la prétention de pro-
noncer le jugement de l'histoire; mais, assu-
rément, la Constituante de 1848 sera jugée
très sévèrement, car elle se montra constam-
9
ment indigne de son mandat, indigne de re-
présenter une grande nation.
Je n'oublierai jamais l'impression que pro-
duisit sa première séance. La réunion était
imposante; le moment était solennel. Il s'a-
gissait des destinées de la patrie ; il s'agissait
de prononcer un arrêt décisif. Ne fallait-il
pas s'éclairer aux lumières de tous? Faire
trêve à tout préjugé? Communiquer ses pro-
pres lumières et s'éclairer aux lumières d'au-
trui? Ne fallait-il pas produire les convictions
au grand jour et tenter des efforts pour sau-
ver le pays sur la pente de tous les périls?
Je m'attendais à une sublime explosion de
patriotisme et d'éloquence, à une lutte géné-
reuse de dévouement et de sincérité ; je m'at-
tendais, enfin, à l'une de ces heures dont
l'humanité se glorifie, à l'une de ces heures
semblables à la nuit du 4 Août, où la vérité
jaillit spontanément du sein des hommes en
dépit des considérations personnelles et des
passions.
10
Hélas ! il n'en fut rien. — Dès l'ouverture
de la séance, M. Ledru-Rollin se leva du
fauteuil présidentiel, et s'écria d'un ton im-
périeux : « Messieurs, je vous engage à ve-
» nir avec moi sur le balcon du palais pour
» crier, d'une seule voix : Vive la Répu-
» blique! »
Le silence succéda à cette parole inatten-
due ; personne ne protesta contre cette auda-
cieuse injonction. Parmi les puissants ora-
teurs qui avaient tout crédit à la tribune, pas
un seul n'osa dire : « Nous ne sommes point
» ici pour proclamer la République, mais
» pour savoir si le peuple Français désire que
» nous la proclamions !»
Le silence dura quelques instants encore ;
on put surprendre sur les visages quelques
mouvements de surprise et d'hésitation, mais
le silence régna toujours. En présence de
tant de placidité, le tribun enhardi ouvrit la
marche, et le fameux défilé des moutons de
11
Panurge ne fut jamais exécuté avec plus
d'ensemble et de soumission.
Donc, la République fut acclamée ; accla-
mée en plein soleil, acclamée par ceux-là
même qui avaient mission, sinon de la ren-
verser, du moins de la discuter. La rougeur
me monta au visage. Voilà, me dis-je, com-
ment les faubourgs de Paris imposent un
gouvernement à la France ; voilà comment ce
gouvernement impose à la France la volonté
des faubourgs de Paris ! Voilà comment le
peuple le plus libre, le plus spirituel, le plus
éloquent du monde, représenté par ses hom-
mes les plus libres, les plus spirituels et les
plus éloquents, accepte sans résistance la
pression d'une faction tellement infime, que,
sans une audace inouïe, elle compterait à
peine dans l'ensemble de la nation !
Soyons juste envers les Français : ils
acceptent les gouvernements avec la même
facilité qu'ils les renversent. S'ils sont par-
fois très sévères envers leurs gouvernants,
12
ils sont parfois d'une indulgence extrême. La
conduite de leurs représentants fut sans doute
une déception ; mais on tint compte de la si-
tuation. On se dit que les choses étant ainsi,
ne pouvaient être autrement; on dit bien.
plus encore, et ceci avec une certaine raison :
que la République était un grand principe,
un principe dont les lois avaient été enfantées
par l'antique monarchie elle-même et que nos
monarchies modernes avaient consacrées.
On reconnut que nos lois sociales étaient
toutes républicaines, et l'on put croire que
la République existant à la base, pouvait
bien exister au sommet. Disons-le à notre
louange, bien des convictions, des intérêts
et des rancunes furent oubliés ; les partis
turent leurs prétentions, et, pendant quelques
jours, la France espéra sérieusement en la
République.
L'illusion fut de courte durée.
Quand un peuple descend en armes sur la
place publique, quand il affronte la fusillade
13
et le canon, c'est qu'il est soudoyé par une
excitation extrême ; c'est que ses convoitises
sont en jeu ; c'est que, sous prétexte de dé-
fendre ses droits, les agitateurs, les ambi-
tieux et les utopistes ont réveillé en lui ses
plus âpres instincts.
Jamais promesses plus séduisantes n'avaient
été faites; jamais espérances ne semblaient
plus prochaines qu'en 1848.
Les théories socialistes des Cabet et des
Louis Blanc, le talent avec lequel elles étaient
produites, le parallèle exagéré de la misère
présente avec les félicités d'une terre pro-
mise, tout contribuait à éblouir la foule par
un mirage aussi irrésistible que trompeur.
Cependant les hommes qui avaient préparé
les tentations siégeaient au pouvoir, et la mi-
sère augmentait en proportion de la vanité
des promesses, en proportion du. désordre
et de la gravité des événements. Le peuple
impatient voyait ses déceptions augmenter
14
chaque jour. Puisque les journées de Février
demeuraient stériles, il essaya de féconder
sa première victoire par les journées de Juin,
et nous savons quels flots de sang il fallut
pour assouvir sa fureur.
Dès cet instant, la France fut rendue à ses
aspirations primitives. La monarchie apparut
comme l'unique salut, et l'on tenta des ef-
forts inouis pour réunir les deux grands par-
tis monarchiques : la royauté révolution-
naire à la royauté légitime.
Par malheur, ces efforts n'aboutirent pas.
Tout en nous réservant de signaler la cause
de l'aveuglement des partis, constatons pour
le moment que l'Assemblée constituante, à
qui revenait l'initiative d'une fusion indispen-
sable, fomenta les divisions, se montra tenace
et acariâtre dans ses préventions, dans ses
intérêts de coterie et montra en un mot cette
même faiblesse, cette même absence de pa-
triotisme, cette même médiocrité d'esprit
15
dont elle avait fait preuve dès le premier
jour de sa réunion.
La République fut donc maintenue, et
l'élection à la Présidence nous prouvera com-
bien ce fut en dépit des voeux de la nation.
Pendant la cruelle période qui venait de
s'écouler, un grand citoyen avait surgi. Un
homme honnête et capable, un homme qui
avait arrêté la guerre civile : le général
Cavaignac. Il fut naturellement porté à la
candidature pour la Présidence. En outre que
son triomphe eût été un acte de reconnais-
sance dû par le pays, ce triomphe était logi-
que; car la République étant maintenue, il
semble qu'elle devait être présidée par un
républicain.
Et cependant, on ne recula pas même de-
vant l'ingratitude. On préféra à l'illustre gé-
néral un prince connu seulement par ses
extravagances de jeunesse, à la capacité du-
quel personne ne croyait, et par ce seul
16
motif que le nom de Bonaparte avait un sem-
blant de cachet monarchique, tant il est vrai
qu'en dépit des situations et des circonstan-
ces, les peuples reviennent toujours à leurs
premiers instincts.
L'Assemblée législative succéda bientôt à
la Constituante. Composée à peu près des
mêmes hommes, que pouvait-on attendre
d'elle ? Il est vrai que sa mission était moins
importante. Elle n'avait point à créer un
gouvernement, elle n'avait simplement qu'à
conserver et à défendre celui qui venait
d'être constitué. Non-seulement elle faillit à
cette tâche, mais elle ne sût même pas se
conserver elle-même.
A peine installé à la Présidence, et malgré
son serment solennel, Napoléon ne dissimula
point ses desseins; il les accusa chaque jour
davantage, et si quelques doutes pouvaient
subsister à ce sujet, les discours prononcés
aux revues de Sathory et de Lyon devaient
suffire pour les dissiper.
17
Que fit cette Chambre ainsi menacée ? Que
fit-elle pour préserver le gouvernement qui
lui était confié et conjurer le coup d'état qui
devenait chaque jour plus imminent?... Rien,
rien, absolument rien !
C'est en vain que les plus clairvoyants si-
gnalaient le péril et s'efforçaient de le conju-
rer. C'est en vain que les questeurs propo-
sèrent une loi défensive, et voulurent, autour
du Palais, dresser un rempart de trente mille
baïonnettes. Divisée par des partis qui voyaient
chacun dans un vote unanime le triomphe
d'un parti rival, l'Assemblée abandonna le sa-
lut commun et repoussa la loi préservatrice.
Aussi, en récompense de son ineptie, de
son imprévoyance et de son égoïsme, elle fut
violée, bientôt après, dans sa propre enceinte
et conduite à Mazas par les nouveaux préto-
riens.
Assurément son sort était bien mérité, et
personne ne pouvait guère songer à la plain-
18
dre. Malheureusement, le sort de la France
était lié au sien, et la France sait aujourd'hui
quel abîme lui fut préparé.
L'histoire s'expliquera difficilement com-
ment deux grandes Assemblées, parmi les-
quelles on comptait d'excellents citoyens, de
fervents patriotes et de grands orateurs, ont
pu, à plusieurs reprises, tenir entre les mains
les destinées du pays, sans les régler sui-
vant les voeux du pays lui-même, suivant leurs
convictions, leurs mandats et leurs propres
voeux.
Nous ne voulons point nous attarder sur
des récriminations rétrospectives ; cependant,
comme la France se trouve aujourd'hui dans
une position à peu près semblable à celle de
1848, comme elle va encore nommer une As-
semblée constituante et que cette Assemblée
va encore traiter des questions de vie ou de
mort, il est peut-être à propos d'insister sur
les causes qui ont réduit ses aînées à l'im-
19
puissance qui les rend à jamais responsables
des catastrophes de l'avenir.
Ces causes, nous les avons déjà signalées :
elles sont saisissantes et résident tout entiè-
res dans la rivalité des deux grands partis
monarchiques. Mais ce qui s'explique diffici-
lement, c'est cette rivalité elle-même. Pour-
quoi donc un antagonisme si acharné entre
deux partis qui avaient tant à gagner en se réu-
nissant et tant à perdre en demeurant désu-
nis? En vérité, le mobile est si mesquin, si
puéril, si vain, si dénué de raison d'être, que
pour bien le saisir, pour bien faire compren-
dre comment dans moins d'un demi-siècle,
il a pu enfanter trois révolutions, nous som-
mes obligés de remonter à l'origine de l'an-
tagonisme lui-même et de jeter un rapide
coup-d'oeil sur le premier règne qu'il a ren-
versé.
20
II.
Le gouvernement de la Restauration fut
assurément très libéral Le frère du Roi-Mar-
tyr qui avait si glorieusement pris l'initiative
des réformes de 89, Louis XVIII ne songeait
guère à ressusciter le passé. Il sanctionna,
par la Charte, toutes les conquêtes nouvelles ;
il appela à lui les hommes de toutes les con-
ditions et de tous les partis. Quant aux an-
ciennes familles, elles furent confondues dans
l'ensemble de la nation.
Le règne de l'ordre et de la liberté sem-
blait donc définitivement établi, et ce qui
vaut mieux encore, il l'était très sérieuse-
ment, car, pendant ses quinze années d'exis-
tence, la Restauration ne manqua pas à sa
tâche.
Non-seulement son gouvernement digne,
national, honnête, capable et sincère vit pros-
pérer le commerce, l'industrie, le bien-être
21
du peuple, les finances de l'Etat et la fortune
publique ; mais il dota la France d'une nou-
velle gloire militaire ; il la ramena à ses an-
ciennes traditions libérales et chevaleresques
en délivrant la Grèce, et lui rendit son an-
cienne prépondérance politique, en délivrant
l'Europe des pirates qui infestaient la Médi-
terranée.
Après les massacres de 93, bien plus
féconds en têtes plébéïennes qu'en têtes
patriciennes, car ces dernières étaient les
plus nombreuses ; après les guerres de l'Em-
pire qui avaient décimé les restes de la géné-
ration ; après la défaite de Waterloo et les
désastres de l'invasion, n'était-ce point un
bonheur inouï que de trouver un gouverne-
ment qui, par sa seule présence et sa force
morale, rendait à la France son autonomie,
sa liberté, ses institutions et sa brillante su-
prématie ? Un tel gouvernement pouvait-il
trouver quelque ennemi dans un coeur fran-
çais ?
2
22
Et cependant l'opposition ne tarda pas à
se former. Quels en furent les motifs? Quels
en furent les leviers'? Ici nous sommes obli-
gés de prendre un microscope et de descen-
dre jusqu'à l'analyse des causes infinitési-
males.
On proposa un jour à Louis XVIII, pour
gentilhomme de sa chambre, certain person-
nage dont la naissance n'était nullement
aristocratique. Le roi répondit plaisam-
ment : « J'ai lu dans la Cuisinière bourgeoise :
» Pour faire un civet prenez un lièvre. Il me
» semble que je peux bien dire à mon tour :
» Pour faire un gentilhomme à la chambre,
» prenez un gentilhomme. »
Le mot était assez spirituel ; il fut répété
et l'on en rit beaucoup. Cependant, tout le
monde n'en rit pas, et le très libéral monar-
que ne se doutait guère que ce bon mot, si
inoffensif.en apparence, contenait en germe
une révolution. Ajoutez que toutes les char-
ges de la cour furent distribuées aux gentils-
23
hommes et aux nobles dames ; qu'une école
des pages fut créée pour de jeunes damoiseaux
destinés à en sortir officiers. Ajoutez, enfin, que
les familles qui approchaient le roi et celles
qui leur tenaient de près ou de loin formèrent
une petite coterie tant soit peu dédaigneuse
et ne manquèrent point d'afficher de grands
airs. Ajoutez, pour couronner l'oeuvre, que
Charles X, dans son cérémonial, affecta des
tendances beaucoup plus aristocratiques que
son frère, et qu'il appela au ministère M. le
prince de Polignac !
De ce que le roi choisissait sa domesticité
royale parmi ses plus anciens et ses plus
sûrs amis, les Français ne demeuraient pas
moins accessibles à tous les emplois, et la
Constitution ne semblait point violée. Aussi,
le peuple ne fit-il aucune attention à ce dé-
tail insignifiant; il se sentait en pleine pos-
session de ses droits, et la noblesse l'effarou-
chait d'autant moins qu'elle n'existait plus
que nominalement, ou, pour mieux dire,
qu'elle n'existait plus pour lui. Mais la sus-
24
ceptibilité bourgeoise fut plus chatouilleuse.
Les priviléges étaient abolis, sans doute; ce-
pendant, tout le monde ne devenait pas gen-
tilhomme de la chambre ; tout le monde ne
pouvait faire admettre son fils à l'école des
pages ; en un mot, certains noms anciens re-
cevaient un certain prestige de leur ancien-
neté. Il n'en fallut pas davantage pour mo-
tiver une rivalité qui, si mesquine qu'elle fût
par ses motifs, ne devait pas moins aboutir
à une révolution.
Les griefs de la bourgeoisie ne prirent point
assurément les proportions d'un fait général ;
ils n'atteignirent que le coeur des grands sei-
gneurs de la finance, de ceux qui prétendaient,
dans la société, à la prédominance et au pre-
mier rang. Aussi, isolés et peu nombreux, ces
messieurs ne pouvaient rien par eux-mêmes.
Jamais, sans recourir aux masses, on ne ren-
verse un gouvernement. La tactique fut com-
prise ; il s'agissait de communiquer à tous
une rancune presque personnelle, une ran-
cune de coterie plutôt que de parti, et de ré-
25
pandre de faux éveils. On ne manqua pas à
la tâche. Des bruits sinistres circulèrent bien-
tôt partout : la Constitution allait être violée,
l'ancien régime ressuscité, la dîme rétablie
en faveur de la noblesse et du clergé. Le
fantôme du moyen-âge fut promené par les
campagnes et par les carrefours ; on cria aux
carlistes et aux jésuites, on souleva si bien
toutes les vieilles haines, que le peuple
abusé se mit de la partie, et qu'il dressa,
dans sa colère, les barricades de juillet.
26
III.
Jugeons, sans préventions, le gouverne-
ment de Louis-Philippe. Sa politique exté-
rieure fut d'une extrême faiblesse ; il ne sut
point maintenir le drapeau de la France sur
le piédestal où les premiers Bourbons l'a-
vaient placé ; il ne sut point maintenir cette
solidarité que la Restauration avait établie
entre les différents états d'Europe et qui ne
pouvait être rompue sans le jugement su-
prême du tribunal des nations.
Non ; la dynastie nouvelle, comme toutes
celles qui ne sont pas basées sur le droit,
était absorbée par une préoccupation capi-
tale, celle de se maintenir et de placer ses
propres affaires au-dessus des affaires de
l'Etat. Isolée et reconnue à peine, il lui fallut
des alliances. Elle en obtint au prix de
quelque dignité. Et pour lui vendre justice,
disons qu'à ces conditions-là elle put doter la
27
France de dix-sept années de paix et de
liberté, pendant lesquelles le commerce, l'in-
dustrie et le bien-être public atteignirent les
plus brillantes proportions.
Oui, le gouvernement de Louis-Philippe
fut bien intentionné. Isolé des événements,
considéré dans sa propre existence, il mérite
presque un panégyrique. Mais comment le
détacher de l'avenir et du passé ? Comment
l'absoudre d'une origine qui devait entraîner
sa chute ? Comment l'absoudre de l'influence
morale qu'il exerça, du fatal esprit de parti
auquel de si mesquines susceptibilités don-
nèrent naissance et qu'il maintint plus tard
avec tant d'opiniâtreté, en dépit des catastro-
phes qui menaçaient le pays ?
L'insurrection de Juillet fut la grande
école de nos révolutions. Elle apprit combien
il est facile de renverser les trônes ; elle
apprit comment, avec un peu de charlata-
nisme et de déclamation, on soulève les mas-
ses populaires pour en faire un instrument
28
d'ambition ; comment une fraction minime
s'impose à une nation tout entière; comment,
appuyés par des barricades, quelques députés
sans mandat peuvent organiser un pouvoir ;
comment, avec un peu de persistance, toute
minorité peut croire en sa réussite. Elle
apprit qu'on pouvait baser un gouver-
nement sur les intérêts d'un parti et
en dehors de toute loi. A la politique de
principes, elle substitua la politique d'im-
pressions ; elle inaugura la doctrine des faits
accomplis. En un mot, elle mit le levier du
triomphe aux mains des ambitieux, des uto-
pistes et des agitateurs.
La leçon ne fut pas perdue, et les élèves
ne devaient pas tarder à surpasser les pro-
fesseurs. L'odieux attentat de Fieschi, les
audacieuses tentatives des Alibaud et des
Barbès, signalèrent les premières années du
nouveau règne. Mais il ne s'agissait encore
que d'escarmouches ; les sociétés secrètes
étaient seules de la partie. Le peuple des
villes tout entier ne suivait point la ban-
29
nière occulte des clubs. Il fallait l'enrôler.
Rien de moins difficile ! On l'avait soulevé
par les craintes les plus absurdes ; que ne
pouvait-on faire, par les plus brillantes pro-
messes ? Ce fut pendant les années suivantes
que l'art des séductions atteignit l'apogée
des ses habiletés.
Les journaux, tels que la Réforme, la Dé-
mocratie pacifique, des brochures de toute
sorte inventèrent une science, une langue,
des formules si insinuantes ; ils présentèrent
l'avenir sous un jour si radieux que le pré-
sent ne pouvait plus paraître tolérable ; et
qu'un beaujour lepeuple, enivré d'espérance,
descendit de nouveau sur la place publique
et chassa impitoyablement les premiers maî-
tres qui l'y avaient conduit. La leçon était
rude pour des professeurs, et cependant, ils
ne surent pas en profiter et persistèrent dans
une impénitence finale par trop féconde en
événements.
30
IV.
La monarchie de Juillet a disparu. Sa fin
ressemble à son origine. Une émeute l'avait
élevée, une émeute l'a emportée. Malheureu-
sement, les partis survivent à leur chute.
L'orléanisme existait avant la royauté qu'il
fonda, il grandit pendant sa durée et joua,
encore après, un rôle décisif.
Nous avons vu comment il s'était formé
sous la Restauration. La nature de ses griefs
et sa susceptibilité ne prouvaient que trop ses
prétentions et ses tendances. Il parvint sous
Louis-Philippe à dominer la France. Groupés
autour du souverain, les chefs préparaient
les fondements d'une aristocratie nouvelle.
Rien ne manquait plus à leur but. Les grands
seigneurs do la finance avaient entrée libre
à la Cour; ils dirigeaient les affaires publi-
ques, leurs familles affichaient à leur tour
ces grands airs, si inoffensifs aux yeux du
bon sens, mais dont s'irritent tant d'épi-
31
dermes chatouilleuses; leurs carrosses se bla-
sonnaient du manteau de la pairie, et pour
couronner l'oeuvre, cette pairie allait être
proclamée héréditaire, ni plus ni moins qu'en
Angleterre.
On sait comment de tels projets furent
déjoués.
Qu'importe ! le parti orléaniste demeura tel-
lement ébloui de sa préséance, qu'il ne vou-
lut jamais y renoncer, pas même en face
des périls de la patrie ; pas même en face de
l'abîme creusé par la tempête qui venait de
le renverser. Il sacrifia à sa nouvelle gloriole
ses premiers instincts et ses plus sérieux
intérêts.
Libéral d'origine, il ne soutint pas la jeune
République ; monarchiste et conservateur,
il repoussa la légitimité. Bien plus, si
ses princes eux-mêmes l'eussent acceptée,
il les aurait reniés. Et cependant, il vou-
32
lait bien un Roi ; mais il voulait toujours
pouvoir lui dire : « C'est moi qui t'ai fait Roi.»
C'est ainsi que, pendant plusieurs années,
il maintint la division dans les Chambres et
livra la France à l'odieux despotisme qui
nous vaut aujourd'hui tant de misère et d'a-
baissement.